dimanche 21 janvier 2018

Le rapetissement des esprits

Est-ce un hasard si le logo de Facebook représente une clé anglaise?

LE RAPETISSEMENT DES ESPRITS

Les révolutions techniques se succèdent, chacune étant vantée comme une promesse d'amélioration de la condition humaine et le soulagement des efforts déplaisants que lui impose l'existence. La démocratisation de l'informatique, à partir de la dernière décennie du XXe siècle, fut une révolution comparable à celle de la diffusion des électro-ménagers, peu avant la Seconde Guerre mondiale. L'automatisation au foyer se répandit comme une traînée de poudre aux lendemains de la guerre, permettant aux anciennes usines de fabrication d'armes de se reconvertir en un secteur de pointe. L'Amérique était riche des décombres de l'Europe et toutes les formes d'organisation du travail s'adaptaient à l'automatisme. Les ordinateurs commençaient déjà à mesurer, à suivre, à censurer. Les cartes perforées permettaient de suivre les allés et venus des ouvriers; les premières cartes d'identités électroniques donnant accès à des salles d'opération spéciales ou secrètes se multipliaient. Le monde de James Bond se structurait. Les femmes aux foyers, elles, considéraient comme un cadeau personnel la plus récente des balayeuses, l'ensemble lessiveuse-sécheuse, le fer à repasser électrique, le lave-vaisselles. Le poêle et le frigo électriques remplaçaient le vieux poêle à huile puante et la glacière d'avant-guerre. Enfin, aux sons de la radio s'ajoutaient les images de la télévision. C'était une révolution culturelle beaucoup plus qu'une mode et qu'un historien québécois appelle L'ère de la culture électro-ménagère.

À partir des années 1990, un zeitgeist semblable s'est établi sur l'ensemble du monde occidental avec la diffusion rapide des ordinateurs portables. Finis les gros robots aux langages archaïques de Fortran et de Cobol. Il suffisait désormais d'avoir son Appel Mac et bientôt son portable Windows avec disquettes pour opérer une première série de tâches administratives ou de fonctions de divertissement. Les Pac Mans initiaient à ce que seront les jeux vidéos de la génération suivante. Désormais, tout pouvait se faire sur un ordinateur personnel auquel se sont joint d'autres périphériques; ainsi, il peut vous suivre partout, suffisamment discret pour tenir dans la paume de votre main. Les fractions de seconde se saisissent avec une étonnante clarté que permet la conversion numérique. Le monde est au bout de vos doigts, et ce n'est pas un autre des slogans creux des compagnies.

Les réseaux sociaux sont un produit de cette percée technologique révolutionnaire. En reprenant les vieux rêves de la magie, la technologie moderne les réalisent au-delà des antiques espérances. La télépathie est au bout du téléphone cellulaire. La télékinésie fait passer maintenant des lingots d'or d'un coffre de banque à un autre, loin sur la planète. Les poltergeists vibrent dans nos poches ou jouent des airs de Star War. Avec les sites météo, plus besoin de danses de la pluie. Médecins et pharmaciens sont en ligne sur le WEB. Tous les produits culturels, anciens et modernes, sont disponibles à faibles coûts sans sortir de chez soi. Poulets frits, pizzas, bières et chips arrivent comme par tapis volants à votre porte juste en les invoquant à travers le réseau Juste Eat. Rares sont les romans de fiction d'il y a un siècle qui auraient pu prévoir un tel service à domicile.

Mais ces petites merveilles ont un prix. Celui de leur prix sur le marché, va sans dire, mais aussi sur les modifications qu'elles imposent à nos corps et à nos esprits. La sédentarisation, par exemple, a un coût sur notre santé, mais ne soyons pas aussi alarmistes que certains, ces coûts sont tout aussi comparables à celui de l'activité usinière du XIXe siècle; il faut donc prendre en considération qu'il s'agit là d'une maladie de civilisation et non le résultat d'une modification physiologique de notre organisme. L'homme-machine de La Mettrie peut très bien s'harmoniser avec l'automatisme dont il est lui-même constitué avec celui des machineries qu'il crée. Ceux qui meurent d'accidents du travail, aujourd'hui, sont moins ceux sur qui tombe une poutre ou périssent dans un incendie suite à une explosion gazière. Nos modernes victimes du travail sont ceux qui font des crises cardiaques suite au stress dû à la performance; au diabète dû à la mal bouffe des restaurants fast food; aux utilisateurs du téléphone cellulaire au volant; aux dépressions psychotiques qui sont la fin fréquente de l'usage des drogues, dures comme légères. La pression des temps actuels est aussi lourde à gérer que celle des temps de la première Révolution industrielle au XVIIIe siècle.

Les dommages causés à l'esprit ne sont pas moindre. Si par Google vous pouvez avoir accès à Wikipedia ou à des blogues comme celui-ci qui ne sont pas parmi les moins intéressants, vous avez, outre ces moteurs de recherche, des sites de discussions. Facebook et Tweeter sont les plus connus. Le second par ses messages simples, limités et qui ne donnent pas envie de faire des conversations musclées à une époque où les gens n'ont rien à dire et le premier, plus prometteur, mais dont l'automatisation est encadrée par des règles aux apparences strictes mais totalement anarchiques.

Derek Jarman. Sebastiane, 1976

Nous sommes le 20 janvier. J'ai pris l'habitude, depuis le début de l'année 2018, de présenter une image et une courte biographie tirée de Wikipedia du saint du jour. Malheur! C'est la fête de saint Sébastien, soldat et martyre chrétien du IVe siècle de notre ère. Plutôt que d'en référer à une iconographie classique de la Renaissance ou de l'âge baroque, je tire une scène du film Sebastiane de Derek Jarman (1976). Dans ce film plein d'anachronismes, où l'on voit des soldats romains, campés dans un désert brûlant et stérile, jouer au freesbee pour passer le temps, Sébastien, jeune soldat chrétien en révolte contre la décadence de son temps, refuse de céder aux avances homosexuelles, ce qui lui attire bien des sévices corporels et finalement la mort. Morsures de la chair par des flèches qui sont autant d'actes de viols, de pénétrations à la fois sensuelles et douloureuses, fondement d'une certaine mystique qui cherche son contenu à la fois dans la chair et en Dieu. Jarman concentre les fantasmes sado-masochistes dans cet univers d'hommes seuls, isolés dans un décor dépouillé dont la nudité corporelle n'est qu'un reflet de l'environnement, comme nos vêtements sont les miroirs de l'architecture dans laquelle nous les portons.

Au réveil, Facebook, ou la madame Robote - la Rhoda des Jetson's - qui gère le réseau, me dit que cette image ne convient pas à la politique sur la nudité et la sexualité du «contrat» de services et me demande de la supprimer. Ce que je fais, mais à contrecœur, n'en déplaise à l'éthique à Nicomaque. Une fois la chose faite, elle m'avertit que je suis ni plus ni moins en pénitence et que pour 24 heures, je ne pourrai communiquer, autrement que par le fil privé. Même pas pour liker une juteuse critique de Mathieu Bock-Côté! C'est alors que mes plombs ont sauté.

Depuis quand, avec trois diplômes dont un doctorat, à près de 63 ans, je vais me laisser punir comme un méchant garnement qu'on envoie dans le coin de la classe avec sa gomme sur le nez ou le bonnet d'âne sur la tête, et tout cela, dicté par une machine programmée par des pharisiens imbéciles? Car, il va sans dire, qu'il y a bien plus qu'une «kékette» qui passe sur mon fil d'actualités Facebook et dont la Rhoda de service ne remarque nullement l'obscénité ni la perversité : posts haineux; mépris racistes ou sexistes; photoshops obscènes – comme cette photo du Premier ministre Jean Charest avec un anus au milieu du visage -, exhibitions de femens, mooning d'adolescents sur le party, images dégradantes en tous genres du corps de la femme comme de l'homme, voire même des animaux. La laideur se vend bien sur Facebook, non seulement par les publicités, mais par cet étalage d'images dont la spécificité est bien de rendre hommage à la canaille. Non à cette laideur qu'honorait Umberto Eco, celle de Breughel ou de Bosch, de Egon Schiele, de Francis Bacon ou de Lucian Freud, mais de Monsieur ou Madame Tout-le-Monde qui se complaît à travers un narcissisme négatif comme au temps des mystiques pouilleux de l'époque hellénistique ou du XVIIIe siècle. Si Facebook avait existé au temps de Madame Guyon ou de saint Benoît Labre, on les aurait vus, sur nos écrans, manger sur les excréments des écuries avec la bénédiction du Saint Siège et de Rhoda. Pourtant, le martyre, selon la théologie et l'étymologie, témoigne de sa foi; le coprophage n'est qu'une autre des perversions issues du temps où bébé fouille sa couche de ses doigts et les portent à ses lèvres.

L'usage des réseaux neutralise le discernement en le noyant sous une onde qu'aucun ride ne doit troubler. Si les humains – des techniciens -, programmeurs de ces machines, les tiennent au plus bas niveau de la canaille, alors il est impossible que, tôt ou tard, vous soyez, en tant qu'individu conscient, placé devant un choix : celui d'accepter passivement au rapetissement intellectuel et moral qui est le prix de cette merveilleuse technologie de communications, ou bien s'aveugler sur la nature ontologique de votre Être au nom du plaisir et des avantages pratiques qu'offre ce merveilleux instrument. Le prix à payer ne consiste pas à une simple abdication devant une exigence jugée plus ou moins importante, mais bien de poser le premier pas vers une démission de la volonté et du jugement personnel. Le charmant contrat Facebook se transforme alors en contrat de Faust où la puissance reçue par ce pacte signé avec le diable se retourne contre l'utilisateur. Ce prix est moins moral que psychologique. La «kékette» censurée de Sébastien annonce le rétrécissement de votre esprit. L'infantilisation d'une sexualité qui, pour éviter soi-disant la pornographie, entraîne l'utilisateur dans une régression qui l'invitera à se compenser sur les sites proprement pornographiques. En voulant éviter le mal, on creuse le lit du pire. La pharisaïsme des dénonciateurs qui ont le doigt agile sur les plaintes devient la baromètre moral de Facebook. On devine ce que les intégristes religieux ou moraux peuvent exercer encore comme pouvoir social grâce à de tels appareils. Les discours intellectuels trop élaborés ne les concernent pas puisqu'ils ne les comprennent pas, mais une image, un dessin, une œuvre – on pense à la censure intolérable du tableau de Courbet, L'origine du monde -, montre que la grande liberté autorisée par ces réseaux n'est qu'une façade, un devanture commerciale trompeuse qui, une fois nous a captivés, finit par niveler tous les messages, tous les articles et toutes les images, enfin toutes les personnes dans un même cadre unidimensionnel. Si vous n'avez pas, préalablement, un esprit critique formé par la littérature, les arts, la musique ou le cinéma, vous voyez tout ce qui défile sous vos yeux sans esprit et la masse de ces informations, de ces perceptions, contribue à rétrécir encore plus votre esprit dans l'indifférence devant la succession qui défile sur le fil d'actualité.

Gustave Courbet. L'origine du monde, 1866.
Plus l'ampleur de l'influence des réseaux sociaux s'accroît, parallèlement, les anciens réseaux – famille, éducation, activités sociales – voient décroître leur encadrement. Non pas que ces réseaux étaient meilleurs, tant les interdits et les châtiments pouvaient être atroces, mais ils possédaient un tonus affectif qui donnait sens à leur aliénation, dont il était toujours possible de se dégager d'une manière ou d'une autre. L'illusion que Facebook ou Tweeter resserrent les liens entre les individus masque l'atomisation, l'isolisme sadien qui nourrit la force centripète de chaque narcissisme. Les électrons sont libres, mais leurs déplacements sont erratiques et violents. La cité n'a plus besoin de murs puisqu'ils sont érigés dans la tête des individus – d'où l'archaïsme du mur texan de Trump -, les nations n'ont plus besoin de frontières puisqu'elles n'existent plus devant la force de la gravité du marché planétaire et la soi-disant «sagesse de la foule» se résume à un voyeurisme/exhibitionnisme obsessionnel et sans surprise. Le tout-est-possible devient, avec les réseaux sociaux, le tout-est-permis et donc, le tout-doit-être-fait puisque c'est là l'historicité même de la technique. Cela, sans regarder aux conséquences à court et à long terme. Telle est la dynamique même de l'automatisme depuis son apparition au XVIIIe siècle avec le canard de Vaucanson.

Entre mon jugement et celui de la canaille. Entre mon jugement et celui d'un robot programmé pour satisfaire la foule. Entre mon jugement et les utilités pratiques d'un réseau social, j'ai choisi mon jugement et j'ai supprimé mon compte Facebook. J'en ai ouvert un sur Tweeter et je sais que là, au moins, j'y passerai moins de temps considérant qu'il est plutôt conçu pour ceux dont le nombre des lettres de l'alphabet occidental se réduit à environ à 13. Finis les tartines intellos, les débats sans fins, les commentaires. L'adresse courrielle et mes blogues suffiront. Je n'ai pas besoin de 150 amis virtuels, seulement de quelques-uns qui me sont présents, charnels et chers et avec qui je ne me sentirai pas censurés bêtement

Rhoda de Facebook?

Montréal
21 janvier 2018

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