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dimanche 19 décembre 2010

Les sept dodos de Charles Tisseyre


LES SEPT DODOS DE CHARLES TISSEYRE

Contrairement à ce que certains pisse-vinaigre de «La Grande Noirceur» aiment à évoquer, le Québec du temps de Duplessis ne boudait pas la science. Doit-on oublier que c’est grâce à ses amis Maurice (Duplessis) et Camilien (Houde) que le Frère Marie-Victorin, auteur de la célèbre Flore Laurentienne publiée par les Presses de l’Université de Montréal, a pu établir le magnifique Jardin botanique à une époque où le «spectacle» ne l’avait pas encore complètement phagocyté de sa vocation scientifique? On doit à Victor-Lévy Beaulieu l’honnêteté d’avoir rappelé que le petit Gérard Raymond (1912-1932), avant de vouer sa vie dans l’attente du missionnariat et mourir, tuberculeux, dans l’idéal de la sainteté, avait eu quelque intérêt pour la chimie. Durant la Seconde Guerre mondiale, Louis Bourgoin, professeur à l’École Polytechnique, tenait une série de radio-conférences à Radio-Canada rassemblées sous les trois tomes publiés aux Éditions de L’arbre: Histoire des sciences et de leurs applications. Puis vint la décennie de la télévision, les années 60, avec des émissions animées par Fernand Séguin puis par Raymond Charette, il n’y a pas jusqu’à la série américaine doublée de capsules avec Jean Coutu, Sur Demande qui traitait des découvertes scientifiques et de leurs applications techniques. Un titre comme Atome et Galaxies renvoyait du microcosme au macrocosme et n’était pas dénué d’une certaine philosophie de la connaissance. Qui ne se souvient pas, pour l’avoir vu en direct ou en reprises, l’entrevue accordée par Jean Rostand à Fernand Séguin, qui lui demande, l'admiration du disciple dans le regard, pourquoi il avait tant porté d'intérêt à la grenouille. Et Rostand, par ailleurs athée et auteur de livres humanistes sur l’histoire de la biologie et l’homme, de s’exclamer: Parce que c’est toute la biologie qui se retrouve dans la grenouille!

Aujourd’hui encore, avec «Découverte», les émissions télé sur la science voudraient semer en nous le goût de l'aventure qu’est sensé posséder la quête scientifique. De Gérard Raymond à Charles Tisseyre pourtant, l’aventure scientifique est passée de la quête mystique à la leçon moralisatrice, ce qui, en dehors des séries traduites de la BBC, me rend l’émission plutôt plate. Ceci dit, il faut toutefois conserver une certaine attitude critique devant ces documentaires qui tendent à combler de plus en plus un manque de spectaculaire dans les émissions scientifiques. Un peu comme si les merveilleuses photographies retransmises par le télescope Hubble ne suffisaient pas à éveiller en nous l’émerveillement devant la beauté du cosmos. Pour cela, il faut des reconstitutions, des «dramatisations», des ajouts de «trucs» infographiques pour donner une «crédibilité» à l’utilitarisme de la science. Ce dimanche midi, 19 décembre 2010, je dîne en regardant une reprise d’un épisode consacré à un dinosaure. La grande question: comment le tricératops pouvait-il se défendre contre l’attaque d’un tyrannosaure. En moi-même, j’avais envie de répondre «comme un Québecois devant le gouvernement Harper», mais Charles, de sa voix ondulente, nous rappelait que le cerveau du tricératops était relativement insignifiant et faisait preuve de peu d’intelligence. Alors, la science déploie tout son arsenal pour nous convaincre qu’elle, elle a la solution! Et de nous montrer l’expérience empirique parfaite: on reconstitue, après vingt essaies de résines, une tête de tricératops: les trois cornes, la collerette et tout le bataclan grandeur nature que l’on juche sur un wagonnet sur rails dans un entrepôt où l’on expérimente, ordinairement, la résistance des automobiles aux collisions. On construit un mur de matières donnant toutes les qualités d’un ventre mou du tyrannosaure. On recule la tête de tricératops qui est projetée à vive allure - celle que les biomécaniciens considérent comme la vitesse maximum d’un tricératops en mode attaque, à l’exemple de la charge d’un rhinocéros. Catastrophe. Le mur de tyrannosaure est bien défoncé, mais la tête en résine est fracturée en morceaux. Conclusion: le tricératops ne chargeait pas son adversaire sous peine de se tuer lui-même.

Mais «la science ne s’incline pas». L’opiniâtreté fait que notre équipe de biomécaniciens ne baisse pas les bras. Cette fois-ci, on reconstitue une tête de tyrannosaure, avec les dents acérées, les mâchoires puissantes, le crâne métallique juché sur un levier hydraulique. Comme on lui donne une carcasse de porc pour étudier les empreintes de morsures de l’animal, on assiste ainsi à une parodie de Jurassik Park, les dents métalliques arrachant et broyant la chair de la malheureuse carcasse-cobaye. Et, puisqu’on y est, pourquoi ne pas batifoler avec notre reconstitution de crâne de tyrex… On lui donne une petite voiture en pâture. Les dents du monstre de métal ont vite fait de broyer l’acier de la pauvre petite bête: portes arrachées, aile broyée, capot défoncé, le parebrise fracassée en mille miettes. Quel émerveillement! Enfin, reconstitution oblige, nous voyons le tyrannosaure et le tricératops s’affronter selon les conclusions de nos experts biomécaniciens. Le tyrex mord l’échine du tricératops qui en profite pour planter ses cornes dans le ventre mou du méchant, qui se redresse en hurlant, se tortille de douleur, puis s’effondre sur le sol. Quelle «découverte»! Tout cela, présenté avec un tel sérieux et une expertise authentique, pourtant, n’est que phoney baloney. Je tire de ma bibliothèque sans doute l’un des plus vieux livres que j’aie conservé. Il est indiqué, en quatrième de couverture, qu'il s'adresse à «tous les garçons et filles à partir de 12 ans». Un mince album de la série «Qui? Pourquoi» sur les Dinosaures datant des années 1960. Je lis, page 35, un chapitre: Comment combattaient les dinosaures? «Tyrannosaurus rex découvre alors, non loin de là, le Tricératops. Il fait deux grands bonds et se trouve presque sur lui; mais Tricératops est lui-même un vaillant combattant, il baisse sa lourde tête munie de son bouclier osseux et de ses trois cornes pointues. Il charge, comme notre rhinocéros, contre Tyrannosaurus rex, beaucoup plus grand que lui; la terre tremble lorsque ces deux monstres se heurtent; tout autre son est étouffé par cette bataille. Tyrannosaurus rex avance ses grandes mâchoires et se penche pour attraper le dos de son ennemi. Mais, celui-ci vise le ventre mou de son adversaire. Les deux dinosaures sont blessés: Tricératops a une grande entaille sur le dos, mais Tyrannosaurus rex a été transpercé et il suffoque en respirant. Il ne peut faire demi-tour et s’enfuir pour sauver son existence, il lui faut assouvir sa faim et trouver de la viande. De nouveau, Tyrannosaurus rex mord l’échine de Tricératops et, de nouveau, Tricératops charge, cornes baissées. Les cornes entrent profondément dans le corps du terrible Tyrannosaurus rex qui frissonne et se tord de douleur pour bientôt retomber mort sur le sol…» Conclusion, tout ce que les reconstitutions coûteuses de la BBC nous auront fait découvrir, c’est que Tricératops ne pouvait charger comme un rhinocéros; ce n’est pas tant une découverte que la fin d’une comparaison analogique qui était le pur produit de notre errance épistémologique. Ou encore, comme me dirait un ami: comment réinventer l’eau tiède. Du moins, peut-on considérer que ces reportages de la BBC, prompts à cultiver l’angoisse des grandes catastrophes naturelles, surtout depuis la découverte, il y a une dizaine d’années, que la mort des dinosaures serait due à l’impact de la comète de Chicxulub (au Yucatan actuel), servent à illustrer de reconstitutions spectaculaires des effets géologiques ou biologiques (comme dans les séries «CSI» et «House») et sont moins débilitants, toutefois, que les récits mélodramatiques tirés directement du Roi Lion du «National Geographic»…

Ce qui devient vite de la propagande dans une série comme «Découverte», c’est que même à travers l’importation de documentaires britanniques, nous restons en présence d’une série télé moralisatrice où l’on entend, à tous bouts de champ, le présentateur nous rappeler «Grâce à la science…», «Mais la science a fait d’immenses progrès sur…», «Soumises à une vérification scientifique…» et combien d’autres formules nous prêchant que le salut nouveau est dans la connaissance scientifique. Elle seule peut répondre à tous nos mystères: sauf un. Lorsqu’au bout d’une série sur le cerveau, on entend Charles reconnaître, humblement mais fièrement, que la conscience échappe à nos appareils de mesurage et de repérage de la boîte crânienne humaine. Pourtant, dans le wagon de service mis à la disposition de Josélito Michaud, n’avouait-il pas qu’il n’était, lui-même, qu’un amas de molécules condamné à disparaître le jour de sa mort? La science, malgré ses qualités, ne fait pas des «sauveurs» bien forts! Depuis que les émissions à vocation religieuse sont tombées dans la dilution d’une spiritualité «à la carte» et bon-enfant, ce sont les émissions d’informations scientifiques (générales comme «Découverte» ou spécialisées comme «Les Docteurs») qui ont pris le haut de la chaire pour nous dire quoi faire, quand le faire, comment le faire, pour qui le faire … et peut-être pourquoi le faire. Mais sans plus.

La science s’est ainsi recouverte d’un manteau de sensibilité religieuse qu’elle n’a jamais eu à porter. David Suzuki, Albert Jacquard, Hubert Reeves et autres se sentent investis, comme Gérard Raymond, d’une mission universelle d’éveilleur de consciences face à notre environnement et au comportement humain, au comportement quotidien avec ses fautes morales, des «péchés» nouvelles catégories. Que l’émission «Découverte» soit présentée le dimanche soir, tout comme son vis-à-vis radiophonique, «Les années lumières» à l’heure du midi, montre que notre heure d’examen de conscience reste fixée au jour du Seigneur, mais ne relève plus d’un directeur de conscience catholique ou protestant, mais d’un directeur de conscience biologiste ou astrophysicien, le tout animé par le joyeux Charles Tisseyre, dont le langage suave à la fin de chaque émission, nous invite à le rejoindre, comme le parodiait un humoriste, «dans sept dodos».

Science et morale font-elles bon ménage? Leur mariage nous convie-t-il à un véritable éveil de notre sens moral ou bien ne fait-il que réactiver un vieux comportement conditionné entre la faute et le beau geste? Beaulieu, dans son Manuel de la petite littérature du Québec, cite ainsi le journal de l’apprenti-chimiste Gérard Raymond qui a fait vœux de se détourner de ses velléités scientifiques pour se vouer au missionnariat. Missionnariat qu’il ne pourra exercer compte tenu qu’il est atteint d’une tuberculose qui l’emportera à l’âge de vingt ans. Il se conseille ainsi, d’«avaler vite les mets délicieux, goûter plus longuement ceux qui le sont moins, si je m’aperçois que je suis à mon aise, changer de pose ou en prendre une plus gênante; passer un jour sans me toucher la figure; porter des jarretières le plus serrées possible; porter une ceinture de nœuds de cuir». Un pas de plus et nous le verrions serré par un cilice et, comme Thérèse de l’Enfant-Jésus, suscoter les orteils des lépreux! Mais le bacille de Koch veilla et l’enleva à notre triste univers, à notre «rapetissement de la vie» pour reprendre la formule bien choisie de Beaulieu, et Gérard Raymond n’alla pas plus loin dans la macération de son âme. Notre prédicateur scientifique n’ira pas dans un sens si différent de cela. Au nom de la saine alimentation, de la guerre aux corps gras, à la viande, à l’apologie du brocoli (qui peut causer des pierres aux reins, tout comme la liqueur brune) ou à la carotte (qui devrait nous aider à améliorer notre vision), nous nous rattachons à de nouveaux préjugés, c’est-à-dire à de nouveaux stéréotypes sociaux assis sur ce type d’émission qui, au départ, n’avait pour but que de nous éveiller à l’esprit scientifique et nous informer sur la connaissance de la nature. Rien de plus. Éviter de se coucher moins idiot le soir et nous mettre en garde contre les superstitions et les légendes urbaines qui sont restées les cibles des groupes sceptiques, ces fanatiques, ces charismatiques de la science pure pour qui le mystère reste la trace du démon de l’ignorance dans nos pensées.

«Avaler vite mon chocolat noir, goûter plus longuement mes asperges, si je suis évaché sur le divan, me redresser afin d’équilibrer ma colonne vertébrale, me brosser les dents continuellement, à chaque occasion qui le justifie, laver ma figure, me doucher, inonder mes mains d’antiseptiques au cas où le virus de la grippe H1N1… porter des bas de contention, les plus serrés possibles pour ma circulation sanguine, courir le jugging, le plus longtemps possible, quotidiennement, en écoutant Mozart ou du Heavy Metal, pourvue que ça ne tue pas le nerf auditif!» Heurement, la morale est mesurée et, résidus d’humanisme antique, la mesure de toutes choses redevient l’homme. Mais la science, au lieu de nous apaiser par la liberté que nous avons de décider de notre destin, ne cesse d’éveiller en nous des peurs et des angoisses: mégatsunami, mégavolcan, réchauffement planétaire, disparition des espèces en qualité et en quantités énormes, comètes et météorites lancées à pleine vitesse et risquant de percuter la terre, etc. De la morale religieuse, la morale scientifique a hérité de la complicité des démons et des pécheurs. Il y a là une eschatologie menant à l’apocalypse dont la règle de vivre sainement correspond ici à lutter contre la pollution, la mal-bouffe, la contamination virale, les dysfonctions psychologiques-sociales, etc. Nous sortons de «Découverte» comme du confessionnal, honteux et repentis.

Si les Cyniques, le groupe d’humoristes des années soixante, avaient à réadapter certains de leurs monologues, tel celui sur l’«examen de conscience», nous aurions là du matériel assez neuf mais non moins hilarant - du moins pour quelqu’un qui aime rire comme moi. «Bois-je de la tisane ou du Coca-Coia? Lorsque je mange de la pizza, enlevai-je les rondelles de peperroni? Le matin, lorsque je me lève, seul ou avec d’autres, retirai-je mon condon?, etc.» L’investissement religieux de la pensée scientifique conduit également à un «rapetissement de la vie», car ni la spiritualité qui imbue la pensée religieuse de la compassion pour la souffrance de ses semblables, ni la pensée scientifique, en autant qu’elle est une méthode critique de poser les problèmes de l’existence physique, ne bénéficient de leur potentialité. D’un bord comme de l’autre, la morale empoisonne tout, enlevant toute liberté de juger et de poser l’acte moral, respectant ainsi la liberté de chacun face à son existence. C’est ce qui a tué la religion catholique au Québec. Le catholicisme québécois était moins spiritualiste qu’il était moral. Le jour où les comportements moraux, où les valeurs individuelles se sont délestés du corset social que contenait la religion comme investissement psychique, tout s’est effondré: en moins d’une décennie, les trois quarts des catholiques pratiquants désertèrent les Églises où ils se retrouvaient nombreux quelques années plus tôt, maintenus par un esprit intériorisé, policier des mœurs.

La science qui aboutit à une campagne anti-raciste (avec Albert Jacquard) ou protectionniste de l’environnement (avec Hubert Reeves et David Suzuki), c’est une «morale qui s’achève en politique» pour reprendre la formule consacrée de Péguy. La question n’est pas à savoir si nous devons pratiquer la vertu et condamner le vice, sachant que l’enfer reste toujours pavé de bonnes intentions. La question consiste à savoir qu’elle est notre part de liberté dans l’orientation que nous devons donner à notre conduite, considérant les informations que nous livre la science. Nous avons le droit de précipiter la planète toute entière dans le néant si tel est notre intention, notre volonté et notre action. Comme pour le pécheur catholique, il est en droit de se livrer à la Cité du Diable, s’il le fait en connaissance de cause, par volonté et par commission. Si tel est la «volonté générale», pour reprendre l’expression heureuse de Jean-Jacques Rousseau, pourquoi pas? Et de quel droit une minorité de bonnes âmes s’élèverait contre? C’est à cela que nous convie l’examen de conscience, non à nous soumettre à une décision morale opposant la félicité à la culpabilité, la réduction des gaz à effet de serres ou au cancer du poumon. Pourtant, c’est ainsi que procèdent des émissions comme «Découverte».

La façon de faire, là encore, n’est pas originale. De la même façon que le sentiment religieux finit par anthropomorphoser les divinités, la science tend à anthropomorphoser la nature, lui sous-entendant toujours un N majuscule. Revenons à «Découverte»: en rediffusion l’émission du même dimanche soir 19 décembre 2010, un épisode de la série à succès: Terre: la puissance d’une planète. Cet épisode concerne les glaciers. Nous sommes en Norvège et nous visitons l’intérieur d’un glacier. Avec sa voix sirupeuse, Pierre Tisseyre, doublant la voix anglaise, dégouline, s’extasie, contemple feignant l’émerveillement devant «la gloire du glacier»! Or, la «gloire» est une vertu particulièrement humaine (Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années, lançait Corneille). Parler de la «gloire» d’un glacier équivaut, chez Robert Musil, à parler de «l’intelligence d’un cheval» (L’homme sans qualité) qui a gagné aux courses! Il n’y a pas plus matière de gloire dans le glacier que d’intelligence dans le cheval de course! Nous assistons là à une projection anthropomorphique d’une valeur exclusivement humaine sur un objet inanimé. Pour parler en langage savantasse des philosophes, nous projetons un Être sur un étant. La différence réside dans le fait que l’Être est un principe actif alors que l’étant est un principe passif. Les objets sont faits: par la nature, par les circonstances, par les structures qui se constituent et lorsqu’ils agissent, c’est à leur insu. Oui, les glaciers bougent, avancent, charrient des rochers, des mottes de terres, créent des moraines, fondent et disparaissent en laissant de merveilleuses vallées. Mais cela, sans aucune volonté du glacier lui-même - à moins de supputer la volonté de Dieu ou de quelques autres forces métaphysiques conscientes qui agirait par son intermédiaire. Mais cela ne relève plus de la science. Parler de la «gloire» d’un glacier? Pourquoi pas du courage d’un volcan? De la détermination des océans? De la résillance des forêts? Et comment qualifier le rayonnement du soleil? du mystère de la lune? du scintillement des étoiles? La poésie répond mieux à cela que la science et si nous associons la «gloire» à un glacier, faisons-le avec la métaphore du poète, non avec l’observation «objective» du savant!

La Mère-Nature devient donc la concurrente (surtout aux États-Unis, avec le Créationisme et l’anti-darwinisme chronique) de Dieu-le-Père, celui peint sur le plafond de la Sixtine par Michel-Ange. Gê, modernisée en Gaïa, la divinité grecque de la Terre, se retrouve ici sous une forme commerciale, providentielle, anthropomorphique d’une planète soudain assimilée à une conception organiciste. Pour peu, on la passerait aux rayons X - ce qui lui arrive d’ailleurs - et on verrait son squelette, ses organes, ses viscères, ses membres, son cerveau, etc. Ce dont elle souffre? De l’explosion démographique de l’espèce humaine; de la disparition coïncidente de centaines, sinon de milliers d’autres espèces qui risquent de rompre la chaîne alimentaire; d’un surplus d’émanation de gaz carbonique quand ce n’est pas de gaz toxiques virulents; d’une désertification qui entraîne une plus grande stérilité de ses sols; d’une surexploitation de ses sous-sols qui la vide de ses richesses indispensables à l’entretien de la vie; des variations climatologiques violentes qui déstabilisent des communautés biologiques et humaines établies depuis souvent des millénaires, etc. Chacun de ces symptômes provient de maladies plus profondes: des cancers, des lésions, des dysfonctions (organiques), des insuffisances, de la stérilité… Il n’y a pas de traitement, de thérapie ou de pharmakon qui peuvent provenir de l’extérieur d’elle-même. L’espace est vide (et la nature a horreur du vide, c’est connu depuis Descartes), froid, hostile, quand, fantasmatiquement, il n’est pas le lieu d’habitation de tous les aliens suppurants et cannibales. Donc, comme des enfants soigneux («Père et mère honoreras afin de vivre longuement»), c’est aux individus, aux nations, aux gouvernements de soigner et de guérir cette malheureuse Mère-Nature dont la puissance semble de moins en moins une étiquette qu’on peut lui approprier, sinon que par une velléité de vengeance contre ses enfants égoïstes et malfaisants.

Devant la mauvaise condition de la planète, mauvaise condition à laquelle notre conscience s’éveille peu à peu, nous voici devenus les responsables de son état de délabrement. La Nature serait-elle une mère dont la naissance de ses enfants entraîneraient la mort? Comme Dieu, forcé d’envoyer son fils pour le sacrifier afin d’effacer le péché du monde - ce qui n’a pas empêché les pécheurs de continuer à pécher …mais en toute liberté cette fois -, qu’elle sera la fille que la Nature nous enverra pour nous sauver de nos péchés écologiques? Son nom est simple: la Science. Science et sotériologie se conjuguent au présent. Nous attendons le salut de la science et sa mise en opération par les gouvernements, les entreprises industrielles, le comportement de chaque individu. Il n’est plus question ici de développement inégal entre les nations, ni de luttes de classes entre les strates sociales. À vrai dire, l’organisation sociale semble compter très peu dans cette sotériologie construite sur le principe que tous les hommes sont animés par des bons sentiments et que la vertu finira par dominer le mal. C’est là, évidemment, une naïveté occidentale, plus précisément nord-américaine. Devant le mal qui habite les gouvernements et les grands producteurs de pétrole, des organismes non gouvernementaux comme Greenpeace sait bien qu’il faut livrer une guerre qui ne se fera pas toujours en dentelles. Le réchauffement de l’Artique, vue par «Découverte» et Charles Tisseyre, est une menace pour l’environnement. Pour les grands transporteurs qui font le commerce entre l’Europe de l’Ouest et l’Extrême-Orient, c’est une bénédiction. Plus besoin d’alonger le transport jusqu’aux tropiques afin de franchir le détroit de Panama. C’est un détournement de fonds que récoltent les Américains depuis plus d’un siècle. On comprend pourquoi ils revendiquent la région polaire nord contre le Canada. La Nature vient de leur jouer un sale tour puisque l’autoroute maritime est déplacée d’un hémisphère! D’autre part, on imagine mal le gouvernement canadien ne pas se réjouir et minimiser l’impact des transformations climatiques puisqu’à chaque port où s’arrêtera ce nouveau commerce, entre le Labrador et l’Alaska, il saura bénéficier des transits et des ports de ravitaillement. Alors que l’Atlantique Nord se vide de ses pêcheries; que le Pacifique nord se pollue progressivement des déversements de pétroliers qui viennent d’Alaska, l’Artique est un océan sain qu’il faudrait bien commencer à salir, comme un vieillard incontinent dans sa nouvelle couche.

Bien sûr, les gestes isolés des individus comptent dans cette mutilation générale de la Terre. Mais si l’homme s’auto-détruit avec une si grande aisance d’esprit, pourquoi serait-il plus précautionneux de son environnement et de sa planète? En bon libéral, je répondrai qu’il faut l’éduquer, le conscientiser. En bon socialiste communautaire, je répondrai qu’il faut l’engager à participer, mais en bon anarchiste, je dirai qu’il ne doit pas soumettre sa liberté à un terrorisme écologiste pas plus qu’à un terrorisme d’État ou à un fanatisme religieux quelconque. Rien n’est plus précieux que la liberté, et en dictature morale, en tyrannie de la majorité comme en despotisme éclairé, l’esprit humain suffoque jusqu’à ce qu’il ait retrouvé sa liberté originelle. Que l’homme reste maître de sa conduite, même s’il choisit le mal, car plus souvent qu’autrement, c’est le mal qui nous choisit. Il en va de même des cultures et des civilisations. Opter pour l’acte moral, c’est toujours le risque de choisir l’acte auto-destructeur. Watt, qui inventa la machine à vapeur et constata que le charbon valait mieux que le bois pour alimenter la chaudière n’est pas plus responsable des états de pollution désastreux actuels qu’Edwin Drake lorsqu’il creusa le premier puits de pétrole à Titusville en 1859. Depuis, la combustion des matériaux fossiles, libérant du méthane, du gaz carbonique et autres gaz toxiques, a enveloppé la Terre d’un suaire noire dont la suie se dépose sur les pourtours des fenêtres et sur le linge blanc étendu sur les cordes. Nous périssons asphyxiés. Les enfants souffrent d’asthme. Les pompes aérosols en vue de régulariser la respiration se vendent comme des petits pains chauds. Maladie de civilisation? Sans doute. Mais maladie planétaire désormais. Ce n’est pas la liberté qui doit payer le prix de cette débauche de sottises, mais le fait que nous en ayons mésusés.

Le plus grand événement de notre contemporanéité ne sera pas la percution des deux tours du World Trade Center le 11 septembre 2001, n’en déplaisent à Ben Laden et à ses fanatiques musulmans. Ce ne sera pas non plus la mort de Michaël Jackson. Et encore moins le retrait de «Découverte» des ondes de la télévision! Le grand événement, c’est que l’humanité a sauté du comput historique au comput géologique. Comme l’appelle un géologue perspicace, nous sommes entrés dans l’anthropozoÏque, l’ère de l’homme, comme il y a eu, avant, un PaléozoÏque, un Mésozoïque et un Cénozoïque au cours de l’histoire de la Terre, marqués chacun par une grande extinction. Les événements qui affectent l’environnement ne se jouent plus sur une courte durée (guerres, invasions, attentats, etc.) Même plus sur la longue durée d’un Braudel (celle des cultures matérielles, des mentalités, des traditions, etc.). Mais sur une durée géologique qui se compte, non plus en millions d’années ni même en milliers d’années, mais en dizaines d’années! Des projections pour les cinquantes prochaines années laissent supposer que le milieu environnemental humain sera complètement différent de celui que nous connaissons depuis des siècles. Des îles du Pacifique seront englouties par la montée des océans; des rives océaniques seront complètement redécoupées, des glaciers auront fondus, des banquises dériveront de l’Antartique, ramenant ce continent à son sol caché présentement sous d’épaisses volûtes de glaces que l’on croirait éternelles. Des forêts seront rasées et laisseront place à des déserts aménagés comme en Arabie. Des grands réseaux de canaux d’eau douce, des rivières artificielles, finiront de vider les réservoirs nordiques pour sauver ce qui peut être sauvé des zones désertiques du sud des États-Unis et du Mexique pour en faire de nouvelles terres arables tandis que le grand conducteur maritime aura peut-être dévié de sa course, rétroversant le golfe Stream et la route des dernières baleines. Des trombes, des tornades soudaines s’étaleront du sud vers le nord alors qu’en Europe, du nord vers le sud, des courants froids amèneront tempêtes de neige et mini-âge glaciaire. La flore et la faune elles-mêmes suivront ces déplacements climatiques. Nous verrons la vallée du Saint-Laurent développer un micro-climat mississippien, avec tout ce que cela entraînera de nouvelles niches écologiques se substituant aux anciennes. Quelle frontière imperméable empêchera serpents et coyottes de franchir la ligne de démarcation entre les États-Unis et le Canada? Ce que les plus jeunes d’entre nous aurons la «chance» de connaître et qui, en période géologique, aurait pris des millénaires à s’effectuer, dans un sens (glaciation) comme dans un autre (réchauffement planétaire). Tout cela est jugé, de notre point de vue, comme une catastrophe qu’il faut éviter, à laquelle l’espèce humaine - puisque c’est elle qui est au cœur de nos angoisses - ne pourrait survivre. Sur l’échelle géologique, dans le comput où l’anthropozoïque pourrait être une nouvelle ère géologique, mais une ère brève à l’image de sa durée, cela ne pourrait être qu’une intermission entre deux âges: l’âge des mammifères et l’âge des méduses…

Mais trève de scénarios catastrophes. Pour le moment, la véritable catastrophe, c’est comment la pensée scientifique alimente une morale enseignée plutôt qu’elle n’ouvre sur la distinction des options afin de poser un acte moral. Car la faillite de cette évolution intellectuelle et morale ouvrirait à toutes formes de dictature et de terrorisme étatique, sans compter la tyrannie que nous exercerions sur nous-mêmes advenant notre conversion complète à une panique écologique non mesurée. La situation est grave mais non désespérée, dirait un optimiste bonhomme. Et quoi qu’il doit arriver arrivera. Autant nous y faire et apprendre à nous adapter. Il y a une différence profonde entre la culpabilité et la responsabilité. Il est possible, et même essentiel, d’assurer ses responsabilités sans cultiver la culpabilité conséquente à un échec, à un sort irréversible, à une mauvaise décision mûrement réfléchie ou à des décisions prises des générations antérieures et dont les résultats seront, aujourd’hui ou demain, définitifs. D’autre part, la culpabilité est un sentiment facile à cultiver et qui encourage généralement la fuite des responsabilités. Mieux vaut être coupable qu’être responsable. C’est là un choix maintes fois réitéré par le passé. C’est ce que nous vivions dans le Québec de Duplessis et des curés. Coupables jusqu’à l’os nous l’étions, mais irresponsables au point de laisser gouvernements pourris et clergé omnipotent décider pour chacun d’entre nous, yes sir! Le danger, comme un chien qui retourne à son vomi, plane sur nous tant nos résignations ont été nombreuses dans notre histoire. Le culte actuel de la résillance, pendant logique de l’empowerment des décideurs étatiques et privés, devient la règle de la «bonne gouvernance». Le tout, rehaussé du langage suave de Pierre Tisseyre, qui, à l’image des sept jours de la Création divine, nous souhaite à chaque dimanche, de nous retrouver «dans sept dodos»⌛

Montréal,
19 décembre 2010.

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