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samedi 30 juillet 2011

L'Empire austro-québécois

Mes pensées ont été remplacées par des images mouvantes

L’EMPIRE AUSTRO-QUÉBÉCOIS

Qui se souvient d'il y a une douzaine d’année, lorsque les Libéraux fédéraux du Canada tentèrent de noyer le fait de la culture québécoise dans un galimatias de cultures provinciales, prétendant que la culture des Québécois n’était, somme toute, pas plus «particulière» que ne l’étaient celles de l’Île du Prince-Édouard, de la Saskatchewan, de l’Ontario ou de l’Alberta, les Think Tanks, pas très remplies d'ailleurs, du parti en appelèrent à cette merveilleuse expérience multiculturelle que fut l’Empire austro-hongrois du XIXe siècle. [Il faut dire que ces idiots se mettaient le pied dans la bouche puisqu'en faisant ainsi, ils niaient, par le fait même, l'existence d'une culture canadienne, base justificatrice de la nation dont ils défendaient l'existence!] Alors que les nouvelles fédérations est-européennes étaient invitées à regarder le Canada comme modèle de cohabitation pluriethnique, le Canada s’invitait à admirer ce patchwork des nations que fut l’empire de François-Joseph! C’est sans doute ça qu’on appelle faire un très long détour de 360º pour revenir là d’où on était parti! Heureusement, ces pays ont très vite reconnu dans ce Canada-modèle les incongruités qu’ils avaient «expérimentés» du temps de l’Empire pour ne pas prendre le Canada trop au sérieux. En fait, les puissances étrangères n’ont jamais pris trop au sérieux le Canada du temps des gouvernements libéraux successifs de Pearson à Paul Martin. C’était un partenaire qu’on brandissait pour montrer que même les puissances moyennes pouvaient parvenir aux grandes tables de la diplomatie et du commerce, surtout si elles étaient capitalistes fesses-serrées et qu’elles avaient un Prix Nobel de la Paix, ou un arrogant personnage, ou un bouffon de foires, ou un honnête homme d’affaires qui affichait le drapeau des Bahamas sur les mâts de ses navires de commerce, comme chef de gouvernement. Un pays gouverné par de telles gens, ça mérite de faire partie de la cour des Puissants, ne serait-ce que pour les divertir quand les sessions s'étirent.

Comme les mêmes travers engendrent les mêmes effets, lorsque le socialiste autrichien Victor Adler disait de la «Cancanie», ce nom donné par Robert Musil au pays fictif de son roman, L'homme sans qualité, qui est le portrait de Dorian Gray de l’Autriche-Hongrie, que c’était un «régime despotique tempéré d’indolence», il signifiait par là, non que l’Empereur François-Joseph était un despote à l’image de ceux que l’on représente dans les pépli italiens, mais un pays où «le caractère composite du système» marque un «décalage constant entre la forme et le fond, la loi et la réalité, la règle et l’exception». (1) Si l’on se souvient qu’après 1848, où les minorités nationales de l’Empire avaient déclenché une série de révoltes contre l’autorité viennoise qui s’était rétablie grâce à l’armée et à des compromis, et surtout celui de …1867, où la Hongrie devenait un royaume associé sous la protection de l’increvable impératrice Sissi, formant ainsi un empire sous une double monarchie où les minorités pouvaient se jalouser des avantages obtenues par la Hongrie, on détenait là la version autrichienne du très british «diviser pour régner».

À partir de ce moment, le multiculturalisme devenait le «caractère composite du système». Lucien Bouchard, lorsqu'il était premier ministre souverainiste du Québec à la fin du XXe siècle, proposait une vision semblable à ses vis-à-vis fédéraux: un Canada-Québec: un pays, 9 provinces et 2 ou 3 territoires d'un côté, contre une province aspirant pays de l'autre! Maladresse diplomatique s’il s’en trouvait, car dans un jeu où les Québécois auraient été isolés, les 9 autres provinces et etc. se seraient consolidés autour du gouvernement fédéral. Ce «Dominion», pour reprendre l’expression mûrement choisie de 1867, aurait été, à l’exemple de l’Empire, un composite de deux «monarchies», entendre deux exécutifs pas totalement étrangers l’un à l’autre (partageant la même monnaie, les mêmes ambassades, la même armée, les mêmes pipes, etc.). Il faut remercier le gouvernement fédéral de nous avoir épargné d’un tel caméléopard Chrétien/Lucien qui aurait finalement réduit ces bons-chrétiens en une véritable association de crétins.

Je me surprend, toutefois, en lisant une excellente biographie de Stefan Zweig, celle de Serge Niémetz, de comprendre un peu mieux le mystère québécois/canadien à travers ce qu’était la double Monarchie austro-hongroise. Certes, Ottawa n’a rien de Vienne. Cette capitale ennuyeuse ne servira jamais de cocon culturel semblable à ce que fut la capitale autrichienne à la fin du XIXe siècle. La même platitude y règne depuis 1867, alors que la capitale autrichienne, depuis son millénaire d’existence, a su organiser par deux fois la résistance de l’Occident à l’invasion turque. Elle a été la capitale des Habsbourg jusqu’à la toute fin de son existence, en 1918, lors des traités de Versailles concluant la Grande Guerre de 1914. Si la reine Victoria, dans sa myopie royale, avait trouvé amusant de mettre son index impérial sur le point de la carte qui marquait Bytown, une ville de mauvais garçons draveurs et de prostituées en goguette par lesquels, pour rien au monde, elle aurait voulu être saluée, pour en faire la capitale du nouveau «Dominion», entre Toronto et Montréal, elle ne marquait en rien cette ville comme l’avait marqué le court règne du despote éclairé Joseph II sur l’Autriche (1741-1792). Malheureusement, le projet du «despote éclairé» qui avait chassé les Jésuites de son catholique royaume n’eut pas la continuité qui aurait fait de l’Autriche un pays du même ordre que la France ou l’Angleterre de l’époque.

Le sort de la capitale autrichienne, après le passage de Joseph II, une fois bien placé entre les mains du comte de Metternich, un Talleyrand autrichien, entraîna le conservatisme rétrograde à ronger d’une manière cancéreuse les apports libéralisants du règne de Joseph. Résultat, la capitale autrichienne, fleuron de l’art baroque en Europe orientale, devint la capitale des «spectacles», un Broadway kitsch, c’est-à-dire de mauvais goût et de qualités douteuses. Lisons ce que Niémetz écrit sur ce point: «Ceux qui se sont faits les champions des valeurs allemandes des Lumières se trouvent confrontés à une ville où, plus que partout en Europe, le goût dominant du public, en opposition aux exigences “d’éducation du genre humain”, se porte vers le pur divertissement. Certes, un abîme séparait aussi, à la fin du XIXe siècle, l’univers culturel de la petite bourgeoisie française des grandes œuvres et des grands noms qui, rétrospectivement, semblent avoir seuls existé. Mais l’abîme est plus profond encore entre l’image que l’on pouvait alors se faire de Vienne aux confins de l’empire et la réalité d’une ville qui reste fidèle à la conception baroque d’une culture décorative, qui ne s’est jamais ouverte aux tendances modernes, que celles-ci vinssent de la cour de Joseph II ou des salons de la bourgeoisie - salons culturels importés de Berlin et essentiellement juifs -, et qui n’a jamais brillé dans le domaine de l’esprit, sauf par la musique et le théâtre, lesquels exigent un examen spécial, ne serait-ce qu’en raison de la place qu’ils tiennent dans le mythe de Vienne, y compris dans la version qu’en donne Zweig». (2)

Qu’est-ce que ça veut dire si on rapporte ce paragraphe à l’histoire du Québec dans la Confédération?
La famille Mozart
Niémetz (et Zweig) partent d’une conception élevée qui était celle des despotes éclairés: «l’éducation du genre humain» qui se dégrade en spectacles, en amusements publics. Oh! certes, le mal n’était pas qu’autrichien. On le retrouvait, identique, à Paris, à Berlin, à Londres et à New York. Les principes du libéralisme, qui reposaient sur l’éducation du genre humain dans le sens où Voltaire et les Encyclopédistes l’entendaient comme garantie du progrès et de l’adoucissement des mœurs, avaient pour but d’éduquer le «genre humain», même si ce genre humain se limitait, à leurs yeux, à la fraction bourgeoise hissée désormais aux avantages de l’aristocratie et de la noblesse. Rien n’empêchait,  toutefois, dans la démarche démocratique du XIXe siècle, de vouloir (et de pouvoir) l’étendre à l’ensemble de la «vile canaille», pour reprendre le joli mot de Voltaire, et ainsi, stricto sensu, effectivement, «éduquer le genre humain». Mais voilà que la frilosité aristocratique, les angoisses bourgeoises, les rancunes ecclésiastiques transformèrent le mouvement joséphiste en «société du spectacle». Pareillement, un abîme sépare les «valeurs canadiennes». Ici aussi, comme dans l'Autriche du XIXe siècle, nous retrouvons un Québec comme province restée «fidèle à la conception baroque d’une culture décorative, qui ne s’est jamais ouverte aux tendances modernes» avant une période très récente de son histoire. À l'exemple de la formulation baroque de «double monarchie» austro-hongroise, les idéologues libéraux du XXe siècle ont inventé le mythe de la coexistence de deux peuples fondateurs dans le partage d’un intérêt commun, ce qui donne au Canada cette réputation utopique d’être un pays aux dimensions de l’Arche de Noé où tous les affligés de la terre peuvent venir s’y réfugier sans problème, protégés non plus par une tyrannie de facto, mais une société de jure; un pays où le droit l’emporte sur la violence. Ce cosmopolitisme qualifié de multiculturalisme par des philosophes aussi sérieux que Charles Taylor, devient une Cancanie austro-québécoise où chaque peuple mijote dans son «bouillon de culture» jusqu’à ce qu’il se renverse, éclabousse son entourage, réaniment de vieilles querelles autochtones et obligent les juristes canadiens à se partager entre le droit criminel, le droit civil, le droit canon, la chari’a, le droit hindi, le droit ceci et le droit cela. Regardant ce salad bowl, nos Voisins du Sud s’empressent vite d’ériger des murs le long de la frontière du Texas!

À lui seul, le multiculturalisme est un spectacle désolant que les Canadiens s’offrent à eux-mêmes en guise de bonne imago d’enfants respectueux de leurs père et mère ainsi que de tous leurs p‘tits frères du monde entier. Ce rêve petit-bourgeois n’a, bien entendu, aucun rapport, ni avec la «fraternité» universelle, ni avec l’organisation réelle du pays. Il faut, pour le comprendre, en revenir à la définition que Guy Debord donne de la société du spectacle, et plus particulièrement du phénomène «spectacle» en lui-même: «Le spectacle, compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n’est pas un supplément au monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le cœur de l’irréalisme de la société réelle. Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l’affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le spectacle est aussi la présence permanente de cette justification, en tant qu’occupation de la part principale du temps vécu hors de la production moderne». (3) Dans le cas québécois, et pourrait-on même avancer canadien, ce n’est pas là sa vieille mentalité structurelle baroque qui commande ce «spectacle»; il est étranger à l’ornementation de nos églises en sucre pastel écœurant ou encore aux colonnes néo-gothiques creuses de nos bâtiments parlementaires des premières provinces. C’est la forme d’où est issu l’irréalisme de nos conduites et de notre Imaginaire de la société. Ainsi, l’Arche de Noé accueillant tous les frères persécutés du monde entier défie The New Colossus, le poème d’Emma Lazarus, apposé en 1903 sur une plaque au socle de la Statue de la Liberté:

Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost, to me,
I lift my lamp beside the golden door !

Donne-moi tes pauvres, tes exténués
Qui en rangs serrés aspirent à vivre libres,
Le rebut de tes rivages surpeuplés,
Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête m'apporte
De ma lumière, j'éclaire la porte d'or!

Pour les émigrants qui foulaient le sol américain, la réalité du poème s’arrêtait aux portes d'Ellis Island. Pour nous autres, elle s’arrête bien plus loin; elle s'arrête à cette chasse aux criminels de guerre déclarée par le gouvernement Harper au cours de l’été de 2011, appelant à la délation des méchants. Je me sens un frémissement de «plaisir honteux», à la Jean Genet, de trahir le seul criminel de guerre que je connaisse, et dont je suis sûr de l’adresse, puisqu’il réside toujours au 24 Sussex Drive à Ottawa. J’espère que ma récompense sera à la taille du poisson!

Bref, le spectacle réside ici dans l’illusion multiculturelle, d’une cohabitation qui serait le modèle planétaire pour la mondialisation en cours. Les aspects propagandiste et consumériste de l’entreprise n’échappent à personne qui en reste encore à la critique des grands rêves libéraux des Philosophies des Lumières. La forme trahit le contenu de la justification, c’est là une enterloupette idéologique des plus classiques, et en cela, Debord n’a rien inventé de la fonction de la justification comme modus operandi idéologique de la conscience morale et de son aliénation en conscience malheureuse. Mais nous revenons également à ce qui fait l’indolence des Canadiens (et des Québécois): ce «décalage constant entre la forme et le fond, la loi et la réalité, la règle et l’exception». D’où ces scénari d’horreurs qui se répètent constamment: la déportation légale d’un père émigrant après son autorisation d’entrée au pays, le forçant à abandonner sa famille qui, elle, a obtenu droit de résidence; c’est parfois même le cas d’une enfant, qu’une mise en scène burlesque oblige à aller conduire à la frontière américaine pour valider les papiers et la faire réentrer au Canada, de manière «légale» cette fois, après plusieurs semaines de séjour dans un motel à cucaratchas. Nous ne sommes plus dans le byzantinisme ni dans l’onctuosité baroque pour reprendre certaines analyses, mais bien dans la mise en scène du spectacle collectif d’une société qui se prétend de droit alors qu’elle se sert du droit comme d'une force brutale et discriminatoire pour maintenir l’illusion du mensonge sur l'absurdité de la réalité. Il y a des sottises dans nos systèmes politiques et légalistes qui feraient rougir de honte même l’Empire austro-hongrois!

L’indolence, rappelons-le, c’est l’ennui. Alternative au travail créateur, elle décompose le travail salarié tel que le capitalisme ne peut s’en passer, d’où le foisonnement de l’incompétence à l’ère de la civilisation des loisirs. Le travail buissonnier, les maladies somatiques, les dépressions, les petites fraudes en temps de travail volé en jasettes et en constipation à répétition, font rager les patrons grippe-
Frederick Arthur Bridgman. L indolence
sous. Ce passif s’ajoute, évidemment, aux dettes et aux déficits. On installe des caméras afin de voir si l’employé fait bien un pipi ou un caca. Une telle paranoïa panoptikon rend ridicule les comportements bourgeois qui appartiennent moins au vaudeville qu’au théâtre de l’absurde. Mais pire que ça, il dilue tout travail créateur, toute innovation qualitative qui pourrait élever le niveau de la conscience humaine en même temps que sa condition matérielle mieux répartie entre ses membres. Zweig nous donne une idée des effets délétères de cette indolence: «“On dirait que mon cerveau s’est ramolli, note-t-il, je ne peux saisir une seule idée, mes heures passent dans l’indolence et l’incohérence”. “Vienne est pour moi un marais”: il se sent enlisé dans la vase et, sa “mémoire engourdie” ne lui permettant pas d’échapper à “l’atmosphère terne” où il se sent confiné c’est dans des aventures qui lui semblent essentiellement marquées par le danger qu’il va chercher à satisfaire son avidité à saisir la vie. “Peut-être, écrit-il, [cette avidité] vient-elle du fait que je ne possède rien du passé, que tout, chez moi, est pour ainsi dire écoulement et que ma vie, dès qu’elle n'est plus alimentée, se dessèche” [Le monde d’hier]». (4) Le danger, pour Zweig, c’était le risque de la syphilis. À Montréal (comme à Toronto ou Vancouver), ce sera le Sida, ou l’overdose, ou les effets dépressif de la langueur. L’important devient donc d'en sortir par un «excès de vie», même si c'est pour  aboutir dans le «champ de la mort». L'éphémère consacrée par l'acedia, le dégoût de la vie, rend inutile tout effort et tout investissement passionné dans la création.

Et puisque nous avons évoqué le théâtre, que dit Niémetz à propos du théâtre viennois au temps de l’Empire? «Le théâtre, quant à lui, est tout à fait révélateur de la façon dont la culture viennoise du divertissement a phagocyté la politique culturelle du despotisme éclairé. Joseph II, quand il avait créé le Hofburgtheater en s’inspirant à la fois de l’organisation de la
Emmanuel Schickanede
Comédie-Française et des théories de Lessing, dont la Dramaturgie de Hambourg avait révolutionné le théâtre allemand, avait voulu en faire une “institution morale” et un instrument politique d’édification et d’unification des divers peuples et états de l’Empire dans l’esprit des Lumières. Mais ce sont les idées de Schickaneder, dont le nom reste avant tout célèbre pour son association avec Mozart dans la création de La Flûte enchantée, qui finirent par modeler la réalité du théâtre viennois - parce qu’elles s’accordaient aux exigences économiques en répondant au goût du public. “Mon seul but, disait cet acteur et organisateur de spectacle, est de travailler pour la caisse du directeur et de voir ce qui fait le plus grand effet sur la scène, pour remplir en même temps la salle et la caisse”. “Pourvu qu’il y ait beaucoup de ‘spectacle’ là-dedans, disait un autre homme de théâtre, les Viennois seront contents”. (5) Gilbert Rozon ne pense ni n’agit autrement.

Au moment où s’achève, précisément, le Festival Juste pour Rire à Montréal, ce morceau de Niémetz ne peut qu’exciter ma méchanceté naturelle. Bien sûr, quand le théâtre québécois est né, vers la fin des années 50, avec la troupe des Compagnons de Saint-Laurent, le but était de monter des classiques, ce que le T.N.M. a pris comme héritage, de sorte que son répertoire reste, malgré tout, assez restreint - si on le compare aux possibilités qu’offre l’histoire du théâtre. L’idée visait à «l’éducation du genre humain», et rien de tel que le faire par le théâtre, plutôt que par le music-hall ou le stand-up comic, qui, doit-on le reconnaître sans mépris, ne sont pas là pour éduquer la conscience. Ce théâtre de la «canaille», aurait jugé Voltaire, n’élevait en rien de ce que la grenouille Kermitz appelait «the intellectual level of the show». L’indolence, suivant l’«encanaillement des élites» propre à la société de consommation, a érigé l’humour au rang de facteur de ce que Niémétz décrit lorsque «la culture viennoise du divertissement a phagocyté la politique culturelle du despotisme éclairé»; c’est-à-dire comment La Flûte enchantée s’est retrouvée sur le même pied qu’une valse musette de Strauss… De sorte que les propagandistes de «l’éducation du genre humain» sont devenus des agents de l’élite intellectuelle, des êtres à vomir, alors que les farceurs et les donneurs de coups de pieds dans le cul des hérauts de l’art authentique. Faire de l’humour est devenu plus difficile encore que jouer du Racine (comme si c’était crédible!) et un des acteurs des Fourberies de Scapin montées dans le cadre dudit Festival, prévient en publicité le public de ne pas s’inquiéter, ils n’auront pas à «se casser la tête» pour rire des pirouettes de cirque qui font oublier le texte (sans doute épuré) de Molière. Pauvre Poquelin! On aurait envi de prendre cet impertinent par le collet avec quelques bons coups de pied au cul, à la manière du stand-up, et lui dire: mais as-tu bien conscience des énormités que tu dis? Quelle école de théâtre peut mépriser à ce point son art pour le rabaisser à un simple niveau de divertissement pour indolents en proie à des accès d’ennuis incontrôlables? À quoi bon tant de talents perdus pour niaiser pendant deux heures sur une scène seulement pour entendre des spasmes mécaniques et des hoquets de foules? La compétition pour les narcissistes est-elle rendue féroce à ce point que tout peut servir pour la satisfaire, y compris la porno, la prostitution, la déchéance et la scène à l’italienne transformée en vomitorium? À quoi sert l’érudition sinon qu’à faire sauter un intello dans le cerceau où sautaient autrefois les chiens, les lions et les tigres? Telle est la société du spectacle made in Quebec: des illusions sans contenues, sans présences et sans âmes. Des savoirs inutilisés, sans avenir, isolés par un mur de Berlin érigé par l'anti-intellectualisme démagogique.

Tout cela, Vienne l’avait vécu un siècle avant nous: «“Le caractère de notre époque, notera encore Hofmannsthal en 1906, est l’ambiguïté et l’indétermination. Elle ne peut s’appuyer que sur des bases en glissement, sans perdre conscience que tout glisse là où les générations antérieures croyaient voir des assises solides”. Car la crise générale de l’identité est également vécue plus fortement à Vienne que partout ailleurs comme si tous les repères avaient disparu: le moi, dont Freud avait aboli la souveraineté, devient tout à fait évanescent. “Quand je dis: ‘le moi est insauvable’, explique Ernst Mach, j’entends par là qu’il ne consiste qu’en l’empathie de l’être humain avec toutes les choses, toutes les apparences, que ce moi se dissout dans tout ce qui peut être senti, entendu, vu, touché. Tout est fugitif: un monde dépourvu de substance, qui n’est fait que de couleurs, de contours, de sens. Sa réalité est un perpétuel mouvement aux chatoiements de caméléon. Dans ce jeu des phénomènes se cristallise ce que nous appelons notre ‘moi’”. Ce thème du “moi insauvable" est inlassablement repris, de Bahr à Weininger, pour qui le moi se réduit à une “salle d’attente des sensations”, et nul ne saurait mieux l’illustrer que Klimt, avec ses portraits dont les formes se fondent dans le décor ornemental de feuillages ou de mosaïques - Klimt dont toute l’œuvre, jusqu’au cauchemar, est hantée par le sentiment de l’éphémère et l’angoisse de la dissolution. Le revers de cette crise du moi, c’est la pose narcissique d’un subjectivisme qui fait de nécessité vertu: le moi s’exalte et, dans un monde voué au flux du relatif, prétend réaffirmer sa valeur par la subtilité dont il est capable dans l’analyse de ses sensations. Hans Sittenberger souligne alors la vanité de ceux qui “ne sont jamais que ce que leurs impressions les font être, auxquelles ils ne sont pas en mesure d’opposer un moi fort. […] Ils n’ont que des impressions, pas de jugement”, ce jugement qui exigerait des critères stables. Or, dit le jeune Hofmannsthal, “on a parfois le sentiment que nos pères […] et toutes les innombrables générations qui les ont précédés, de nous ont légué, à nous leurs successeurs, que deux choses: de jolis meubles et des nerfs hypersensibles […]. Nous n’avons qu’une mémoire sentimentale, une volonté paralytique et le don inquiétant du dédoublement”.» (6) Certes, on croirait entendre, mot à mot, l’avertissement de Wilfrid Laurier à Henri Bourassa: «Les Canadiens Français n’ont pas d’opinions, ils n’ont que des sentiments», et l’élection du Néo-Démocrate Jack Layton à l’opposition officielle à Ottawa (2 mai 2011), dont les Québécois ignoraient le programme, dont ils ignoraient aussi les candidats dont certains étaient unilingues anglophones et partis à Las Vegas, où, en jouant aux machines à sous revenaient avec un comté en poche, avaient voté, par pur sentimentalisme, celui qui avait su vaincre un cancer, les Libéraux et les Bloquistes. Mais lorsqu'ils l'ont vu apparaître, deux mois plus tard, squelettique, véritable «mort en vacance», à une conférence de presse pour nous mentir une dernière fois en disant qu’il allait s’en remettre et se montrer prêt à affronter le gouvernement à Ottawa en septembre, la désolation ne pouvait s'avérer être que le contre-coup d'un sentimentalisme trop intense. Cette fois-ci, le Human Interest après lequel courent les Guy A. et autres Josélito assoiffés de «spectacles» illusoires, avait un arrière-goût plutôt amer. Pour pasticher Mallarmé, je dirai que jamais une élection n’abolira le mystère de l’Histoire. Après tout, pourquoi en vouloir au vox populi, puisque l’Esprit-Saint s’était lui-même fourvoyé au conclave qui devait porter Jean-Paul Ier au Saint-Siège. Écoutant les commentateurs radiophoniques et télévisuels qui annonçaient une ère de renouveau avec le pape-sourire et se rappelant que l’autre, la «Sœur Sourire» qui chantait Dominique nique nique était lesbienne et avait défroqué parce que «fourrée» à la fois par sa communauté religieuse et sa compagnie de disque, l'Esprit-Saint donc, se ravisa et le fit mourir pour qu’on reprenne le vote et que cette fois-ci on fasse élire un dogue qui ne risquerait pas de trahir le sérieux des pompes romaines. (Tant qu'à la défroquée, elle se suicida avec son amante, à l'issue d'une vie remplie de trop de fausses promesses.)

Mais revenons à ce que disait Hofmannsthal à propos de l'héritage des jolis meubles et des nerfs hypersensibles. Ce n'était pas le seul membre de l'empire austro-hongrois à ressentir le poids écrasant de cet héritage. Plus l'empire est vaste et plus ses membres risquent d'apparaître fluets. Dans son Journal, Kafka écrivait: «Alors que j’étais satisfait, je voulais être insatisfait et je m’efforçais d’atteindre l’insatisfaction par tous les moyens que le temps et la tradition mettaient à ma disposition; ensuite, je voulais faire demi-tour et revenir à l’état précédent. En d’autres termes, je suis toujours insatisfaits, même dans la satisfaction». (7) Tyrannisé par l'emprise des impressions, le saut qui, seul, permettrait de franchir la limite de la maturité de la conscience est refusé par le membre de l'empire austro-québécois, de crainte, précisément, de réussir et de s'imposer comme figure tutélaire, apte à assumer l'héritage de ce mobilier écrasant à porter, même sinon surtout, pour des nerfs hypersensibles. Un empire trop grand, d'un océan à l'autre, s'il donne l'impression d'une géographie écrasante - et Kafka était un passionné de géographie -, fait surgir, de même, l'impression d'une faiblesse inhérente, naturelle, pour les épaules de ses habitants. Le défi devient trop lourd à surmonter pour des peuples aux caractères présumément trop faibles; aussi leur apparaissent-ils préférables de cultiver l'attitude masochiste active: «On ne peut mettre en doute qu’il [Kafka] se soit cru sincèrement incompétent, distrait, maladroit, mal habillé, incohérent - la liste est longue et va du mépris de soi jusqu’à la haine de soi; pourtant, il met ses défauts en avant avec une telle insistance qu’il y a presque une complaisance sous-jacente et perverse et presque de l’orgueil. L’autoflagellation est une forme courante d’onanisme, et le pécheur qui se vautre avec plaisir dans la culpabilité était bien connu des inquisiteurs, petits et médiocres, avant Freud et Dostoïevski. Mais l’autodépréciation de Kafka, qu’elle fût ou non inconsciemment gratifiante, servait un but clairement défensif; elle le mettait à l’écart de la lutte, hors de portée du danger, et lui permettait de “s’absenter” au moment crucial de la confrontation… La stratégie consistant à mourir vivant, mise au point dans ces premières années, devint dans les années suivantes une réaction compulsive, à laquelle il lui était difficile de ne pas céder, jusqu’au moment où vivre avec la mort l’obligea à des remises en cause fondamentales, et où cette complaisance provocante ouvrit la voie au désespoir». (8) Cette stratégie, que nous avons traitée ailleurs à travers la «pose cadavérique», appartenait à la mentalité catholique canadienne-française traditionnelle; aujourd'hui, la société du spectacle permet d'offrir au Québécois une attitude semblable sans souffrir l'immobilisme ante-mortem morbide. Il peut s'agiter, tout en se donnant l'impression d'une virilité combattive, d'apparence sadique et narcissique, alors que les projecteurs des scènes de foules, le confondent dans une masse de spectres, silhouettes enthousiastes, sautillantes, le verre de bière à la main, proférant des hurlements d'agonisants dignes des sauvages de l'imagerie d'Épinal. Nos nerfs sont trop fragiles pour porter ce poids inouï de la conscience. La galaxie Gates, que nous appelons également le cyberespace, lui permet de fuir, non plus dans un exil intérieur, comme chez Kafka où le pieux canadien-français catholique, mais dans une errance extérieur, pré-orienté par les agences de voyage et présentées par des vidéos tirées directement du film Soleil Vert. Prière de nous libérer de la conscience! Les écoles, les postes de radio et de télévision, la presse à grand tirage, le WEB, ont compris le message. Le féminisme, la cause gaie, la lutte à la mal-bouffe, l'environnement ou l'écologie et le développement durable, offrent des causes à rabais, sans réinterrogation de la condition humaine: à chaque «tribu» sa «conscience» partielle. Lorsque, dans un vaudeville du XXIIe siècle, un pion s'écriera: «Mon partiel!», les spectateurs sauront bien qu'il ne s'agit pas de son dentier. Plutôt le vide que la pesanteur de la grâce.

La société du spectacle a horreur non du vide mais du travail et de la conscience. C'était déjà le problème dans la Vienne de l'époque de Hofmannsthal et de Zweig: «Les écrivains et les artistes qui transformèrent l’agonie de l’Empire austro-hongrois en une étonnante explosion d’énergie créatrice - Rilke, Schnitzler, Musil, Broch, Klimt, Kokoschka, Mahler, Schönberg, Loos, Wittgenstein et Freud, pour ne citer que les plus éminents - étaient au départ des hommes qui avaient peu de foi et beaucoup de scepticisme, qui ne croyaient absolument pas à la politique et aux politiciens. Si, finalement, ils n’ont pas été plus capables que les autres de voir la tournure des événements, les plus grands d’entre eux avaient une vision prophétique de leur époque qu’aucun espoir illusoire ne venait obscurcir. Le sombre découragement qui règne dans une si grande partie de leur œuvre a sa source, non dans des conflits banals de forces impersonnelles, mais directement dans le sentiment tragique de cette situation sans espoir qui est celle des êtres humains, flottant en apesanteur dans la nuit des temps, cherchant de nouveaux dieux pour remplacer ceux qui les ont abandonnés». (9) Les «motivateurs» et le personnel politique libéral qui entendent ériger en idéologie dominante l'optimisme de la «pensée positive», celle qui émet des «ondes» positives pour viser et obtenir la réussite et le succès, n'ont rien évidemment de prophètes visionnaires. Ce sont des astrologues sans cartes du ciel. Contre les intellectuels pessimistes, mélancoliques, dégageant des «ondes» négatives, la «pensée positive» prêche le cynisme. Non pas le sens de l'humour, qui est donné à chacun par l'intelligence de l'absurde, mais le cynisme en tant que morale des conduites de vie. Car si la société du spectacle veut bien de la performance et du rendement, la consommation restant le moteur de l’économie beaucoup plus que la production presque entièrement robotisée, il est plus profitable d’encourager la dépense individuelle que le fait de s'engager dans un processus créatif qui nécessite d'avoir encore foi dans les possibilités d'amélioration de la nature humaine. En ce sens, l'Empire austro-québécois diverge nettement de l'Empire austro-hongrois. Ainsi, si le milieu du théâtre se laisse pervertir par celui de la télévision ou de la tyrannie de l'humour, c'est que la liberté quotidienne se laisse subvertir par le faux choix blanc bonnet/bonnet blanc. La conscience ne peut supporter davantage d’être mise à l’épreuve du libre-choix. Au niveau politique, elle se dotera ainsi de despotes qui remplaceront les dieux qui l'ont abandonnée à travers l’illusion à l’autorité consentie par le scrutin en faveur de guignoles méprisés qui passeront pour des députés vaillants imbus de leurs responsabilités en tant que législateurs. Déjà, pour le commun des étudiants, comme l’écrit encore Niémetz, «tout article de plus de cent lignes excède les capacités d’attention du lecteur, qui se contente de feuilleter, à la recherche du sensationnel susceptible de l’arracher un instant à son absence de pensée». (10) Du temps où je travaillais en librairie, une professeur de CEGEP vint me voir dans le but de trouver un exemplaire de La Perle de Steinbeck. Pourquoi? Parce que ce roman - une nouvelle en fait - faisait moins de 90 pages, ce qui était la pleine capacité de lecture des étudiants! Jolie raison pour faire aimer la littérature!

Il est vrai qu’au Québec, notre fatigue culturelle, comme l’appelait Hubert Aquin, nous empêche de se pencher trop longtemps au-dessus d’un livre sans qu’une migraine nous prenne de front, de la nuque et des deux pariétaux en même temps. Même les écrivains ne peuvent plus se relire. Déjà on reprochait au poète Octave Crémazie (1827-1879) de ne pas réviser ni travailler ses poèmes. Mais si on ne le lit plus aujourd’hui, ce n’est pas pour cette raison. Stefan Zweig, jeune encore, était confronté à un même mal: «Le 3 juillet 1900, après le rejet de Dans la neige par Franzos [son éditeur], il adressait à celui-ci une sorte d’autocritique: il travaille trop vite, ses textes accusent son manque de soin, sa précipitation - et il est vrai que cela affecte aussi ses lettres. “Après les derniers mots, je ne peux plus rien changer, écrit-il; habituellement, je ne relis même pas pour l’orthographe et la ponctuation. Ce n’est qu’une façon de travailler négligente et butée, mais j’ai clairement conscience qu’elle m’empêchera d’accomplir jamais quelque chose de grand. Je ne connais pas l’art de travailler avec conscience et application.” Il évoque encore la poétesse Juliane Dery, qui s’est suicidée à trente-cinq ans à qui Franzos vient de consacrer un article et à qui il avait conseillé, après le peu de succès de son premier livre, de travailler méthodiquement et d’acquérir avec patience et application les règles du métier. Zweig relève les mêmes défauts chez lui. Il ne reprend pas ses textes, il préfère les brûler. “C’est un malheur que l’on ne peut changer facilement, parce que ce n’est pas une donnée extérieure, mais quelque chose qui peut-être s’enracine profondément dans le caractère…”» (11)

Ici, les auteurs ont beaucoup brûlé, et peut-être pas toujours ce qui était le pire de leur production. Eh puis, il y a ceux qui publient par le haut et par le bas à la fois; logorrhée et diarrhée, tel Claude Beausoleil, poète en résidence (surveillée j'espère) de la ville de Montréal  qui, après une fructueuse carrière comme enseignant au collégial, publiait à titre de poésie ses P.T.T. de Paris à Yolande Villemaire, autre poétesse du vide. Avec ça, une liste d’épicerie sur papier de toilette ferait tout aussi bien l’affaire. Mais c'est qu'on se regarde en chiens de faïence dans ce milieu «étroit» puisqu'un autre, en pleine soirée de poésie, entiché des Arabes, en appelait à la tolérance multiculturelle au nom du «métissage par le fondement». Ce qui, vous en conviendrez, ne fait pas des enfants bien forts! Et si tout ça doit passer pour  le climax de la poésie québécoise du XXIe siècle qu’on me pende et brûle comme Savonarole. Lorsque, à l’exemple de Zweig, je parcourais les cafés et que je voyais tous ces jeunes hommes (surtout) qui vidaient d’hémoglobine d’encre leurs stylos à écrire des poèmes et des journaux de toutes sortes, alors que je ne les voyais jamais lire un seul livre (de poésie ou d’autres choses), je me demandais pour qui ils écrivaient sinon pour eux-mêmes, puisque qui liraient leurs «œuvres», eux qui ne lisaient aucune ligne écrite par d’honnêtes prédécesseurs? Je veux bien qu’on écrive en boudant l’histoire de la littérature, mais si on refuse, par vanité ou par lâcheté, de s’inscrire dans cette histoire, alors vaut-il vraiment  la peine de répandre tant d’hémoglobine sur des planches de bois amincies? L'écriture ou les arts comme thérapie, je veux bien également, mais combien de thérapeutes sauront éviter le transfert de la névrose en mégalomanie du créateur incompris? Nous sommes, comme dans l'Empire austro-hongrois encore, saisis entre deux limites de la créativité: il y a les «bouddhas» universitaires de l'illisibilité et les (trop) rares auteurs qui atteignent au sublime. Comme dans la Vienne fin-de-siècle, il est possible d'écrire des poèmes pour le moins étonnants avec, à côté des récits à l'eau de rose et pornographiques, à l'imagination absurde et à la syntaxe incohérente, comme dit Ernst Pawel. Harlequin est la seule forme de littérature vraiment payante pour les auteurs au Canada. La multinationale du rêve et de la sensualité toute féminine engage des littéraires qui, ailleurs, produisent pour l'Université du XYZ de la sémiotique indigeste qu'ils feront consommer à bouchées ravalées à leurs étudiants. Le cinéma et la télévision le commandent. Minuit le soir: promenade dans les cimetières sous la lune, châteaux hantés, nécrophiles dans d'humides donjons, viols, incestes, vampires (qui tiennent leurs journaux intimes) et fantômes (sans drap ni chaînes). «Les noces d'Éros et de Thanatos se transforment en bal masqué, en orgie de fantasmagories masturbatoires, lardées de rhétorique et de sous-Edgar Poe [ou plutôt du sous-Stephen King]: mais, sous les masques de carnaval, la peur était tout à fait authentique et on pouvait la voir dans cette prose ampoulée et ces platitudes gothiques énormes» (12) Or, la peur n'existe plus à la même densité. L'angoisse peut-être, mais elle ne découle pas de menaces sérieuses, alors que dans la Vienne de l'Empire, les menaces et les violences contre la personne étaient tout à fait sérieuses. Comme le peignait le Horla de Maupassant, c'est de l'intérieur, aujourd'hui, que sourd la menace. Les «démons intérieurs» dévorent comme une bactérie mangeuse de chair et les fantasmagories masturbatoires sont affichées sans aucune retenue ni pudeur. Les squelettes dansent sans masque: So you think you can dance Canada?

Comme les historiens qui sont sortis depuis longtemps du débat publique alors qu’ils devraient incarner la conscience vive de l'historicité de leur collectivité, nous ne voyons plus qu’une ville de tours d’ivoires comme dans le célèbre tableau du peintre fantastique américain Erastus Sallisbury Field, où malheur pèse à celui par qui le scandale gravit dans l’une de ces tours: «En 1907, [Zweig] écrit à Rilke combien il est extérieur au cercle de ces écrivains qui se ferment sur eux-mêmes et leurs problèmes dans une orgueilleuse tour d’ivoire collective». (13) Le monde de l’historiographie québécoise pourrait être la réplique littéraire de ce Monument à la Constitution américaine. Ce gueulard de Brunet pouvait encore être invité sur les ondes polies de Radio-Canada pour condamner une manœuvre constitutionnelle au début des années 60; aujourd’hui, à part quelques chroniqueurs de radio, le roman historique a supplanté la connaissance ou la conscience sur le mode des illusions. Certaines sont bonnes, sans contredit, mais la connaissance et le roman historique sont de natures différentes, et la conscience a besoin de connaissance plus que de divertissements historiques, autrement, c’est nourrir un affamé avec des tartinades de graisses de fonds d’évier.

Voilà pourquoi, en regardant des émissions de télévision de ce bon vieux Henri Guillemin (1903-1992), je retrouve la conscience historique comme voix populaire et non seulement de ce qu’il appelait celle des «honnêtes gens», ces «hommes de(s) bien(s)» qui, à l’exemple d’un Rozon ou d’un Simard, ont juré de nous faire mourir de rire sur un air de jazz ou de blues languissant. L’indolence suscite le divertissement, comme une loi de physique appliquée à la psychologie collective. L’ennui sécrète jusqu’aux passe-temps les plus immondes. Pascal en avait déjà mise en garde la cour de Louis XIV. Le manque de tenue, l’avilissement, le dégoût préalable au cynisme montrent la voie à la haine de soi, à la dégradation de la dignité de sa propre personne et à un processus d’«iconification» des hommes et des femmes publiques, des vedettes de la scène, de la politique ou du sport, bref, tous ceux susceptibles d’être éviscérés de leur identité (et de leur dignité) pour devenir, icônes positives et/ou icônes négatives, des poupées gonflées à l’hélium jacassant des mensonges, semeurs d’illusions et de rêves sans symboles, ce qu’il peut y avoir de plus vide dans le processus psychique de la dénaturation des êtres humains⌛

Montréal
30 juillet 2011


(1) S. Niémetz. Stefan Zweig Le voyageur et ses mondes, Paris, Belfond, rééd. Livre de poche, #14459, 1996, p. 110.
(2) S. Niémetz. ibid. p. 111.
(3) G. Debord. La société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992, p. 5.
(4) S. Niémetz. op. cit. p. 191.
(5) S. Niémetz. ibid. pp. 112-113.
(6) S. Niémetz. ibid. pp. 116-117.
(7) Cité in E. Pawel. Franz Kafka, Paris, Seuil, Col. Points #P 192, 1988, pp.77-78.
(8) E. Pawel. ibid. pp. 79-80.
(9) E. Pawel. ibid. p. 206
(10) S. Niémetz. op. cit. p. 118.
(11) S. Niémetz. ibid. pp. 123-124.
(12) E. Pawel. op. cit. p. 212.
(13) S. Niémetz. op. cit. pp. 163-164.

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