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dimanche 18 décembre 2011

Quand l'UdeM défonce l'UQAM

Selma Beauchamp, Patty Courchesne et Pierre-Marc Johnson


QUAND L’UdeM DÉFONCE L’UQAM

Le Devoir s’est surpassé avec son titre-choc: «L’UdeM s’installe à l’UQAM. Québec annonce la création du Campus de la santé publique à l’îlot Voyageur». Le texte de Kathleen Lévesque annonce que l’ex-premier ministre péquiste Pierre-Marc Johnson présidera le Quartier de la santé. L’annonce en a été faite par les Patty-Selma du Gouvernement du Québec, Line Beauchamp (Selma), la ministre de l’Éducation et Michelle Courchesne (Patty), la présidente du Conseil du trésor. Et la photo de Jacques Nadeau serait digne de figurer dans un épisode des Simpson …sans retouches. On dirait bien un trio McDo qui célèbre une nouvelle friponnerie au détriment des Québécois.

Certes, comme le dit Mme Lévesque, «un pavillon universitaire en chasse un autre». En fait, cet autre pavillon n’a jamais vécu. Il est mort suite à un avortement des rêves mégalomanes opéré par tante Patty, d’un ancien coco devenu recteur de l’université. Tous les recyclages ne sont pas de santé. Avec la décision d’ériger le Centre Hospitalier Universitaire de Montréal (CHUM) sur l’emplacement de l’ancien «hôpital des chiens» (entendre «des pauvres»), l’hôpital Saint-Luc, il était tout à fait normal que le centre de recherches sur la santé publique s’établisse à peu de distance du mégacentre hospitalier. L’îlot Voyageur, terminus central d’autobus de Montréal, sera donc récupéré à cette fonction. «La portion nord de l’îlot, c’est-à-dire la gare qui est en fonction avec, au-dessus, le squelette d’un édifice inachevé», qui donnait l’impression, avec sa façade éventrée, de se retrouver, en un instant, à Beyrouth. Ce «symbole du fiasco immobilier et financier» de l’UQAM, comme le rappelle Mme Lévesque, va être mis en vente et la Société immobilière du Québec lancera un appel d’offres pour se départir du site qu’elle a dû reprendre (une perte de 200 millions de $) afin de sortir l’UQAM du pétrin. Les actifs, selon Mme Lévesque, sont évalués à quelque 60 millions, soit 17 millions pour la gare et 43 millions pour la structure décrépite qui devait, à l’origine, servir des résidences étudiantes. «Tour des vierges» (tel est le nom donné aux dortoirs de l’Université de Montréal (UdeM) avortée, puisqu’elles n’a jamais vu le jour, c’est plus qu’un symbole ordinaire d’une administration délinquante que ce fiasco, c’est tout le projet d’une université autre, alternative à l’ancienne Université de Montréal, qui trouve là son requiem. Probablement le plus beau sabotage de l’éducation des réactionnaires à la Révolution tranquille. Et cela, il ne faut pas l’oublier. Jamais.

La gêne est évidemment énorme. Mme Courchesne (Patty), qui, en 2007 alors qu’elle était ministre de l’Éducation avait mis fin à l’hémorragie financière de l’ancienne gestion uqamienne, se félicitait de pouvoir récupérer ce fiasco pour la création du nouveau campus qui portera, ironiquement, le nom de Norman Bethune, le médecin tuberculeux qui pratiquait au début du XXe siècle à l’hôpital Victoria et qui s’engagea, à titre de communiste, dans la médecine de guerre parmi les troupes du Frente popular en Espagne en 1936, puis accompagna les troupes de Mao Tsé-Toung lors de la Grande Marche, jusqu’à mourir des suites d’une blessure infectée à la suite d’une intervention chirurgicale qu’il avait pratiquée. Ce nom d’un communiste honorable et d’un autre âge ajoute l’insulte à l’outrage, si on considère que l’UQAM fut longtemps un nid infesté de cocos dont certains, pour être sympathiques, n'en étaient pas moins manipulés par des tordus opportunistes et totalitaires dont le rêve du Québec était d’en faire une petite URSS ou une petite Chine. Pour peu, s’ils avaient réalisé leurs rêves, ils seraient apparus comme des concierges en Albanie, et c’est ce qu’est devenu une grande partie de l’UQAM lorsqu’ils se sont insérés dans la machine comme cadres ou comme fonctionnaires, ce qui a donné le fiasco que l’on sait. Décidément, Mme Courchesne a bien de l’humour. Et j’aime assez bien rire.

Celle-ci a toujours su manipuler la langue de bois propre à l’idéologie (qu’elle soit fasciste ou communiste) et au fonctionnariat. C’est ainsi qu’elle nous présente le projet comme «structurant et porteur qui se situe au point de convergence de deux des missions les plus fondamentales de l’État, la santé et l’éducation». Et pour ajouter la vanité à la mission: «Ce projet positionne encore plus fortement Montréal comme l’un des leaders mondiaux en sciences de la vie». La première phase de ce nouveau campus sera l’École de santé publique de l’UdeM, dont la présidence est octroyée à l’avocat-médecin, ex-premier ministre péquiste, que l’honorable Gérald Godin avait chassé à coups de pied au cul, Pierre-Marc Johnson. Ce premier morceau coûtera 90 millions (entendre probablement 120, sinon plus). Le second qui suivra d’ici cinq ans, 70 millions (entendre 100), qui accueillera l’Institut national de santé du Québec ainsi que la Direction de la santé publique de Montréal. Le bellâtre y a été de son commentaire, en langue de bois lui aussi: «La caractéristique unique du Campus sera la collaboration en un seul lieu des activités académiques, de l’expertise nationale et de la responsabilité de services envers la population». Ce que nous pourrions appeler une vérité de Lapalisse à l’ère du vide.

On ne peut le manquer, le projet de Patty est avant tout une autre niche à rassemblement de fonctionnaires. Les fonctionnaires de la santé et ceux des milieux universitaires. Ce que rapporte Mme Lévesque confirme cette première impression: «L’École de santé publique de l’UdeM permettra de regrouper les 225 professeurs et 630 étudiants éparpillés sur sept sites différents. Sous le rectorat de Robert Lacroix, l’UdeM refusait de descendre la montagne et de mettre le pied au centre-ville pour y ériger le Centre hospitalier de l’Université de Montréal. M. Lacroix, qui a été le promoteur de l’acquisition de la gare de triage d’Outremont pour l’expansion de l’UdeM, rêvait du développement d’un technopôle de la santé, “un projet de société plutôt qu’un projet disparate”. En fait, ce nouveau campus vient mettre un terme à la saga de la localisation du mégacentre hospitalier. Comme un grand nombre de professeurs de l’UdeM et de spécialistes rattachés à la médecine habite Outremont, le projet de la gare de triage aurait fait vite monter la valeur de leurs propriétés, d'où que le «projet de société» du recteur Lacroix appartenait, en fait, à la même catégorie de langage que celle utilisée par tante Patty lorsqu’elle parle de la «mission de l’État». Afin d'apaiser la frustration des Outremontais, l’UQAM n’a pas eu d’autres choix que d’acquiescer à la présence humiliante de ce voisin: «C’est une fenêtre d’opportunité pour de nombreuses collaborations», a déclaré la porte-parole Francine Jacques. Décidément, il faudra au nouveau Centre une spécialisation en rateliers dentaires pour conditionner tous les Québécois à échanger définitivement le joual pour la langue de bois!

Certes, il n’y a rien de plus affligeant que de voir cette structure éventrée au centre-ville de Montréal. Il nous a fallu un temps considérable pour se débarrasser des anciens entrepôts frigorifiques situés au bout de la rue Amherst, dans le Vieux-Port, qui offraient, à ceux qui venaient vers Montréal  par bateau ou par le pont Jacques-Cartier, l’image d’un site frappé par un bombardement. Au moins, les entrepôts avaient opéré au début du XXe siècle. L’îlot Voyageur, lui, était une structure en construction dont l’insuffisance de fonds a bloqué le parachèvement. Le résultat demeura donc cette structure éventrée qui rappelle ces immeubles libanais pillonnés au cours des différentes guerres des années 1990. Le projet visait, à l’origine, à servir de résidences pour les étudiants externes, venant de l’étranger ou vivant hors de Montréal. En ce qui concerne «son manque criant d’espace pour l’enseignement, mais surtout, permettre d’ancrer l’image de l’UQAM comme la figure de proue du réseau universitaire public», il y a là matière à avoir des doutes. Pour en finir avec le scandale financier, Mme Lévesque rappelle que «le projet immobilier orchestré par le promoteur Busac avec les hauts dirigeants de l’université a toutefois mené l’UQAM au bord de la faillite. Dans un rapport en deux tomes, le vérificateur général du Québec a expliqué le naufrage d’un demi-milliard de dollars par la mauvaise gestion, le manque de transparence ainsi que le contournement des instances décisionnelles». Décidément, l’affaire avait été géré à la manière du «centralisme démocratique» que n'avait oublié ce recteur, ancien militant trotskiste, RIN, NPD et CSN.

Tel avait été, en effet, le Roch Denis en question. Issu du collège jésuite Sainte-Marie, militant RIN des années 60, il s'est rendu étudier le journalisme à Grenoble avant de revenir, militant trotskiste, enseigner au département de science politique de l’UQAM. Je me souviens, à l’époque - c’est-à-dire dans les années 1978-1980 -, regardant la liste des choix de cours du département de sociologie affichée à l’entrée du pavillon Reid, dans le vieux Montréal (qui n’était pas encore le Vieux-Montréal), il y avait là, comme titres de cours: «Matérialisme dialectique I», «Matérialisme dialectique II», Matérialisme dialectique III» et «Matérialisme dialectique IV». Je n’ai jamais compris qu’il y ait eu tant de chose à dire à propos du matérialisme dialectique! Ni pourquoi il n’y avait pas de «matérialisme dialectique V ou VI»? À l’époque je riais de tout ça et me défendait de quêter des prêtres rouges alors qu’on venait de se débarrasser des noirs. Anticlérical, je le suis resté, de gauche comme de droite. Mais cette anecdote ridicule représentait assez bien ce qu’était l’esprit politique du temps dans cette université que l’on avait vendue comme étant une «université populaire», accessible au plus grand nombre de gens par des horaires flexibles, et avec un projet social nouveau inscrit dans la continuité de la Révolution tranquille.

Parcours normal, Roch Denis devint militant syndical du SPUQ, le syndicat des professeurs, dont une grève mémorable avait fait sauter une session en 1977. Parallèlement, il fondait le Groupe socialiste des travailleurs du Québec (GSTQ), un des trois groupes trotskistes que les En-Lutte et autres Ligues communistes m.-l. injuriaient de «vipères lubriques», reproduisant les éternels et stériles combats entre Staline et Trotski. C’est ainsi que dans leur humble mégalomanie, ces sectes écervelées entendaient réécrire l’histoire du monde à partir de vieux édifices qui abritaient l’Université populaire! Plus étonnant, c’est comment Roch Denis s’est placé aujourd'hui dans la position de porter les «culottes à Vautrin» de toute cette affaire scabreuse. On comprendra mieux quel passé suivait l’ombre de M. Denis lorsqu’il posa son militant péteux dans le fauteuil de recteur de l’UQAM: «On pratiquait alors le noyautage des syndicats et des institutions populaires, comme se souvient Michel Grant, ancien permanent de la FTQ avant de devenir professeur à l’UQAM, qui a combattu ces groupes semi-clandestins». Revenu à des pratiques plus "démocratiques", M. Denis aurait alors été «capable de distinguer entre le syndicat, dont il est issu, et le bien commun de l’ensemble de l’université, capable de comprendre qu’un professeur n’est pas seulement un syndiqué». Mais alors, c’est quoi d’autre? «C’est un bon communicateur qui s’est tissé un réseau de contacts, notamment à la Fédération des professeurs d’université du Québec et au Centre de coopération interuniversitaire franco-québécois».  Bref un surgeon de réseautages. Et ce simplet de conclure: «Je l’ai appuyé avec la conviction qu’il était le meilleur candidat». Il était si bon capitaine que le naufrage a coûté un demi-milliard de dollars à la population québécoise. Et comme prime de départ (ou de congédiement anticipé), il a encaissé $170 000 et s’est évité des poursuites criminelles. Décidément, on condamne pour moins que ça!

La trajectoire de Roch Denis illustre assez bien celle de l’UQAM depuis sa fondation, dans la foulée du Rapport Parent (1969). Issue du regroupement du Collège Sainte-Marie et de l’École des Beaux-Arts, plus trois écoles normales, l’UQAM avait un campus où les édifices étaient éparpillés un peu partout dans le centre-ville de Montréal. Le campus central, construit au cours des années 1970, fut inauguré en septembre 1979. C’était l’époque où j’y étais étudiant au département d’histoire. C’était l’époque où les sectes marxistes polluaient et pullulaient partout, noyautant les syndicats, les assemblées modulaires et universitaires. Au milieu de la crise référendaire, ils militaient pour le Non, afin «de ne pas diviser le prolétariat canadien»! Vivant sur une autre planète, ces militants surréalistes mettaient au vote des télégrammes de soutiens à Pol Pot afin de tenir bon contre les troupes vietnamiennes qui le pourchassaient dans la jungle. Ils prétendaient que le génocide cambodgien était une fausse information venue de Moscou, qui soutenait le Vietnam, alors que Pol Pot s’appuyait sur la Chine. Plutôt que de se mêler de nos affaires, qui en avaient bien besoin, ces sectaristes semaient la discorde, les affrontements inutiles et sabotaient mieux qu’aucun agent de la GRC les promesses qu’aurait pu entretenir le progrès de cette nouvelle université, éloignée de l’establishment de la montagne et de son enseignement vieillot.

Ces pertes de temps finirent par épuiser la mobilisation et le nouveau département des sciences de la gestion, proprement au service de l’État et non des citoyens, enfla comme un clou sur une fesse jusqu’à envahir la fesse tout entière. Foyer de pensée de droite, libérale et néo-libérale, contenant même la moitié de la clientèle de l’UQAM, elle a fini par profiter de l’effondrement du communisme sur lui-même pour satelliser les départements de sciences humaines, des arts et des lettres. Niche d’anciens députés momentanément déchus par un revers électoral, Bernard Landry s’y est réfugié, et comme enseignant des sciences économiques à l’UQAM alors que Jacques Parizeau faisait de même aux HEC, nous mesurons ici la distance intellectuelle et politique qui sépare à la fois les deux hommes et les deux institutions. Après la succession de générations qui est survenue à la fin du XXe siècle, l’Université de Montréal a repris sa force, alors que l’Université du Québec à Montréal a régressé au niveau d’un immense CEGEP à diplômes.

Le cheminement de l’UQAM a été doublement chiant. D’abord par ce côté coco, fantasmatique et anachronique, qui a permis au fonctionnariat de supplanter l’intellectualité. Puis par la façon dont la génération des boomers, qui correspondait à l’essentiel de son premier professorat, s’y était facilement créée une niche et avait milité pour des salaires plus que satisfaisants. En utilisant l’esprit contestataire des étudiants de l’époque, s'en servant déjà comme appuis moral à des démonstrations où le fait de scander le droit à l’éducation servait de feuilles de vigne aux intérêts corporatistes des enseignants, se sont négociées des conventions collectives généreuses pour ceux-ci. D'honnêtes militants syndicalistes ont ainsi appris à dissimuler leurs condos en Floride, leurs retraites dorées ou des investissements bien placés dans tout ce qu’il y avait de plus capitalistes. Tout en enseignant à contester le gouvernement, qu’il soit libéral ou péquiste, ces départements n’ont jamais rechigné à leur servir de gîtes à la suite d'une défaite électorale (alors qu’ils prétendaient ne pas disposer suffisamment d’argent pour engager de nouveaux professeurs). C’est ainsi qu'une Louise Baudouin, ex-ministre péquiste des affaires internationales, où elle s’était créée un réseau de contacts partout dans le monde, la faisait soudainement découvrir comme «historienne». Décidément, j’attends toujours mon diplôme en physique nucléaire!

J’ai vu des professeurs sur un comité de maîtrise prendre un mémoire d'étudiant en otage et s’en servir pour régler leurs comptes personnels. Une enseignante, me reconduisant dans son auto, s’est plaint à moi que le directeur du département l’avait proprement traité d’incompétente dans son bureau. C’était le temps du Déclin de l’Empire américain, et le film avait blessé certains professeurs qui ne partageaient pas la vision hédoniste du film, pourtant, ça cruisait fort les jours de party de Noël au département! On avait des chargés de cours, des sous-fifres, sans espoir d'accéder un jour au professorat, qui tenaient des cours pendant l’absence d’un professeur en congé. L’un d’eux, qui se reconnaissait comme un bouche-trou, se qualifiait devant nous de polyfilla et se disait en break syndical durant le quinze minutes d’interruption afin de ne pas parler matière avec les étudiants. On allait chercher dans d’autres départements des professeurs qui s’improvisaient historiens sur des thèmes qu’ils étudiaient essentiellement dans leur aspect contemporain (ce qui était leur tâche en socio ou en science po.). Une enseignante venue de science po. donner un cours d'histoire de l'Europe contemporaine, après que je l'eus argumentée sur la papauté hildebrandienne, demanda aux autres étudiants si j'étais …maoïste! J'aurais été bien curieux de savoir combien il y avait de maoïstes au Québec, à l'époque, qui aurait su ce qu'était la papauté hildebrandienne! Vers 1984, l'UQAM recevait Marc Ferro, l'historien de la Révolution russe et du cinéma. Ses cours étaient d'une qualité autre, très «européens», et les étudiants québécois n'étaient pas habitués à avoir devant eux un authentique intellectuel. Le pauvre. Après une soirée où les membres du département d'histoire avait été convoqués chez notre enseignante, celle-ci présenta à l'invité d'honneur une invention géniale: une planche percée de trous qu'elle appliquait devant l'écran de son téléviseur couleur afin de projeter une luminosité kaleïdoscopique dans le salon! Le malheureux Ferro s'ennuyait tellement dans sa chambre d'hôtel à Montréal, que, les fins de semaine venues, il se précipitait à l'aéroport pour s'envoler vers New York ou Chicago pour ne revenir que le lundi. Ses sévères corrections mirent les étudiants en émoi et le département, après le départ de l'intrus, décida de normaliser les notes afin de ramener le calme et la sérénité dans le troupeau. Toute une faune d’enseignants, de professeurs introvertis, d’anciens nationalistes passés par le communisme avant de se «découvrir» gays, suivant en cela l'itinéraire des sources de financement des syndicats, des groupes militants féministes ou homosexuels, se justifiant de l’utilité sociale de leurs recherches, ont tété de la bonne vache. L'important, pour les départements universitaires, a toujours été que l'argent pompé des fonds publiques par les États, canadien et québécois, ne sorte pas de leur cercle privilégié, quitte à s'attribuer des compétences qu'ils n'ont pas ou à s'improviser dans des domaines dont ils ne connaissent que d'âne. Aujourd'hui, la production de té-thèses appelées à dormir sur les rayons de bibliothèque, avec rares possibilités de publication, contribue à déprécier socialement la connaissance historique. Au contraire, la paresse de la majorité des étudiants et l'incompétence de certains enseignants forment une «convergence» dont le dégoût de la lecture, de la concentration intellectuelle et du travail abaisse constamment le niveau intellectuel de ces lieux dits de «haut savoir». Nous nous sommes écartés de la vision d'un Fernand Dumont, et pourtant, le programme de l'UQAM, s'il avait été fidèle à son esprit, aurait pu produire beaucoup plus et beaucoup mieux qu'il n'a donné. Il y avait quantité de professeurs sympathiques, disponibles, compétents; mais le milieu était étroitement incestueux. Se plaindre de l’incompétence d’un professeur alarmait les autres qui craignaient d’être soumis un jour à une critique semblable. L’esprit corporatiste alors s’imposait et, comme un panier de crabes, tout le monde se tenait par les pinces au détriment même de la profession et des étudiants. L’Université au service des étudiants et de la société? Une fable. Rien de plus. Et c’est ainsi dans toutes les universités.

L’UQAM est née sur un mauvais chiffre. Si 69 représentait pour Gainsbourg et Birkin une année érotique, elle n’était, pour le destin de l’université, qu’une année post-orgasmique tristatur. Une fois bien entrés dans l’appareil, ses desservants fermèrent derrière eux la porte à double tour, afin que personne d’autres ne profitent des avantages que ces jeunes prédiplômés avaient obtenus à l’époque. Protégés par des conventions collectives généreuses, un voile d’inconscience se posa sur leurs yeux et ils se mirent à croire que dans le reste du monde, tout allait bien madame la marquise. Je me souviendrai toujours du jour où je me suis rendu, pour la première fois au pavillon Reid à l’accueil des nouveaux étudiants, en 1977, avec ceux qui seront mes collègues pour les années à venir. Le directeur du module nous avait spécifié que nous devions nous attendre à recevoir un enseignement et rien de plus. C’est-à-dire: n’espérer en aucune promesse d’emploi une fois diplômé. Et, de fait, si on ouvrait les portes à ceux qui arrivaient avec des diplômes provenant d’universités prestigieuses, nous autres, diplômés de leur enseignement, devions aller nous métisser ailleurs! Tant que nous étions étudiants, nous étions les meilleurs; le jour où l’on postulait pour un poste, on manquait d’une compétence ou d’une autre. Tout cela justifié par le sophisme qu’il n’est pas bon qu’un département se renouvelle sur lui-même. Mais à quoi donc, précisément, tient une «école», une «institution», une «pensée», sinon que par un investissement à long terme afin de développer ce pour quoi elle s’est engagée: un type d’enseignement, un aspect de la matière, une ouverture sur le monde… C’est bien cela une «mission», un «projet», une «vision de l’avenir». L’université populaire n’en avait que le qualificatif et non l’entendement. C’était le début des «générations sacrifiées» par et pour l’establishment. Et monsieur Denis, au prix fort, a montré quelle dynamique perverse animait ainsi l’UQAM depuis ses origines.

La finitude de l’UQAM pourrait se résumer dans la formule du triomphe du fonctionnariat sur l’intellectualité. Le médiéviste Alain de Libéra nous rappelle que tout universitaire n’est pas nécessairement un intellectuel, et que tout intellectuel n’est pas un universitaire. La chose est vraie. Peu de mes collègues étudiants avaient ce qu’il fallait pour être qualifié d'«intellectuel», et le faire, dans une université populaire, aurait été synonyme d'élitisme. D’où leur facilité à se laisser attraper par le filet de pêche des sectes cocos. Le fonctionnariat, par contre, y puisait sa matière à s’enfler jusqu’à des proportions étouffantes pour la fragilité d’une telle institution. Les départements de sciences humaines finirent par fournir un accompagnement aux formations techniques: les sciences politiques pour l’administration publique; la sociologie pour le travail social, l’histoire pour l’archivistique ou l’archéologie, la psychologie pour les thérapeutiques. Alors pourquoi aurai-je dû m’étonner d’apprendre, dans les années 90, que des étudiant(e)s des départements de socio, de science po et de sciences religieuses appartenaient à un véritable réseau de prostitution! Pourquoi devrai-je m’étonner, aujourd’hui, qu’un film porno gay (http://www.xgays.tv/video/special-after-school-sex-Ya9lrZXEfhn.html) sur le net commence par une scène située à l’UQAM? Après tout, la prostitution peut fort bien passer pour une application technique associée à la sexologie. Une travailleuse du sexe (une TS, difficile à savoir s’il s’agit de travailleuse sociale ou travailleuse du sexe?) n’agit-elle pas comme une «thérapeute» elle aussi? On a abandonné l’intellect à l’improvisation et on s’est attaché surtout à former des techniciens et des technocrates. Il est donc logique que la conséquence en soit le développement de l’esprit routinier du parfait rond-de-cuir capable de faire enrager une colonne de citoyens à un bureau sur des vétilles et des cédilles de formulaires. L’évolution intellectuelle et morale qu’aurait dû prendre cet enseignement s’est évanouie devant les besoins de l’État du Québec d’avoir des grattes-papiers et des pitonneuses de claviers. Ceux doués des meilleures intentions, une fois déçus des fausses espérances marxistes, continuèrent bien à militer pour les projets sociaux, forcés d’avouer que leurs pires ennemis, les fonctionnaires des ministères, provenaient des mêmes départements (et souvent provenaient des mêmes sectes) qu’ils avaient fréquentés jadis.

Il est difficile de reconnaître, à la veille de la soixantaine, que lorsque je prenais le train, le matin, à la gare du Canadien-Pacifique à Saint-Jean-sur-Richelieu, pour venir suivre les cours à l’UQAM parce que l’un ou l’autre des services d’autobus était en grève, que c’était pour assister, un jour, à ce fiasco. À dire de sa vie qu’elle est un gâchis dont on essaie encore de sauver ce qui peut être sauvable; d’accomplir ce pour quoi on se sent encore, mais de moins en moins, capable de contribuer à l'amélioration de la conscience historique, et espérer, non en vain, que tout ce travail d’une vie n’aura pas servi à rien, voilà qui m'apparaît comme un coût énorme à ajouter à ce gaspillage honteux. Tout cela ne pourrait être qu’une culture de ressentiment si je n’acceptais pas ma part de responsabilité dans ce destin, et si je ne reconnaissais pas, malgré tout, que la vie est merveilleuse lorsque nous nous passionnons pour son histoire à laquelle une vie consacrée vaut largement le prix (avec la part maudite de la liberté en sus!). Un historien, surtout s’il affiche qu’il travaille en philosophie de l’histoire, ne peut pas se permettre le suicide sous peine de livrer le constat contraire à tout ce qu’il essaie d’affirmer comme étant l’essentiel de la vie: vivre. Et l’Histoire émerge de la vie, de la conscience et de la réflexion que nous portons sur la vie. Nos échecs lamentables et nos regrets sont vite emportés par l’ampleur de l’aventure humaine. Et savoir que celle-ci continuera après notre départ, nous excite cérébralement, mais aussi viscéralement, par les désirs et les enthousiasmes que les possibilités logiques de ce développement laissent espérer. Nous rétablissons le maillon de la solidarité des générations que ces boomers insouciants ont rompus avec leur hédonisme désespéré à courte vue. Si Denys Arcand peut regarder ses contemporains avec un sourire en coin et une réconciliation au cœur, moi, je ne peux leur pardonner leur opportunisme et leur vulgarité, leurs manipulations des attentes d’une génération dont ils vivaient, professionnellement et idéologiquement, le mépris de leurs pères et l’indifférence devant leurs enfants (combien de professeurs divorcés ai-je rencontré et dont les enfants souffraient, d’une manière ou d’une autre, de maladies psychosomatiques, quand certains n’étaient tout simplement pas devenus criminels?). Lorsque son personnage de Pierre (Pierre Curzi) avoue que c’est parce qu’il savait qu’il ne serait jamais Braudel ni Toynbee qu’il s’abandonnait à «l’amour» (i.e. au cul), c’est là qu’il méritait une taloche derrière la tête, surtout qu'il avouait ça au jeune étudiant, amant de sa collègue. Il «contaminait» ainsi la génération future à l'incompétence par sa propre immaturité. S’il avait travaillé, s’il avait médité et pensé, s’il avait projeté et envisagé, bref s'il avait aimé l'Histoire plutôt que de se laisser porter par ses hormones, rien ne dit qu’il aurait pu devenir, effectivement, un Braudel ou un Toynbee. L’un qui, durant son emprisonnement par la Gestapo, réécrivit «de mémoire» son ouvrage sur Philippe II et la Méditerranée, et l’autre qui fut l’objet de la rancune des israéliens car il condamna fermement la création de l’État d’Israël, ne trouvant aucun fondement historique ou sociologique au sionisme. Quand les départements universitaires deviennent des «éteignoires», il ne faut pas s’étonner que ça laisse des trous de 4 milliards de dollars dans les bâtiments pharaoniques mais aux locaux déserts et froids. Avec ou sans Pierre-Marc Johnson et son Centre de santé publique, le bâtiment de l’îlot Voyageur restera toujours le témoignage de la faillite de l’UQAM sous ses allures de «succès moraux»; une autre démonstration que «l’État du Québec sait faire›… «vite, vite, vite, vite, vite …mais rien que d’la marde» (Claudine Mercier)⌛


Addenda


Dans le processus régressif qui marque notre époque, il est juste de considérer qu'au moment où l'UdeM inaugure un pavillon de l'Université de Montréal à Laval, elle se rétablisse là où elle a été créée alors qu'elle n'était que l'Université Laval à Montréal (dans l'édifice situé à la place Pasteur, devant le clocher de l'Église Saint-Jacques). Ainsi vont les ruses de la raison.


Montréal,
18 décembre 2011

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