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mercredi 14 septembre 2011

Nelly Arcand : dans l'objectif de Diane Arbus

Nelly Arcand à Tout le monde en parle

NELLY ARCAND : DANS L’OBJECTIF DE DIANE ARBUS

Si on se fie à ses livres,
elle ne manie pas que le verbe.

Guy A. Lepage

Gérard de Nerval fut un grand poète. Le vieux Gœthe admira sa traduction qu’il fit de son Faust. Le goût du poète pour l’étrange, le diabolique était de son temps. Il fut aussi auteur de nouvelles romanesques. Mais ce qui saute aux yeux lorsqu’on prononce son nom, c’est un corps se balançant au bout d’une corde dans une impasse sordide de Paris, car on le retrouva pendu aux barreaux d’une grille qui fermait un égout de la rue de la Vieille-Lanterne. Bizarrement, il avait encore son chapeau sur la tête, ce qui fit supputer par certains que Nerval avait été assassiné par des voyous. Peut-être avait-il été invité à la formule de Tout le monde en parle du début du XIXe siècle?

Nerval fut l’un des premiers à poser les jalons du mythe du poète triste, mélancolique, tourmenté par ses obsessions morbides (Edgar Poe, Lautréamont), ses addictions incurables tels l’alcoolisme ou l’opium (Verlaine, Baudelaire), ses déviances sexuelles (Oscar Wilde, Swinburne) ou ses maladies honteuses (Maupassant, Nietzsche), enfin le suicide qui est l’aboutissement nécessaire du mythe (Virginia Woolf, Romain Garry). Tous ces écrivains ne se sont pas mis à suivre le destin de Nerval comme on suit une recette ou encore pratiquant un mimétisme psychologique inconscient (le fameux syndrôme de Werther). Chacun a eu son propre destin qu’il s’est fabriqué avec ses moyens, ses déficiences comme ses forces. Chacun a utilisé son art, sa théorie de l’esthétique pour parvenir à dominer ses démons, et le fait que la mort prématurée ou le malheur perpétuel aient été au bout du chemin ne signifie pas qu’ils aient échoué. C’est, précisément, dans le combat qu’ils ont livré à leurs démons que sont sorties des œuvres impérissables. Le reste est du fardeau de chacun d’entre nous.

Car le fait d’être victimes de malheurs, d’être malheureux, de se sentir misérable n’est pas un critère de reconnaissance de la valeur artistique d’une œuvre. L’art thérapie, la littérature thérapie sont de bonnes choses, mais de tout cela, la maîtrise technique de l’écriture, du maniement de la matière ne sont pas des données prioritaires. Le processus de création se limite à l’expression, car plus l’expression est brute, moins la «sublimation» qu’y effectue la raison intervient dans la «dissimulation» des motivations et des intentions inconscientes (pathologiques) du malade. Edgar Poe, après le succès inattendu de son poème Le Corbeau, voulut impressionner ses lecteurs en leur disant comment sa maîtrise de l’art poétique avait, seule, conduit à la perfection de l’œuvre. C’était là une stratégie de protection, à l’image de ce que fait la sémiotique actuelle, qui réduit l’œuvre à une succession d’effets voulus. Il n’en reste quand même pas moins, dans le poème, que c’est le corbeau (le ça) qui se pose sur la tête de Pallas Athéna (le surmoi), révélant ainsi qui était le véritable maître de la plume de Poe lorsqu’il écrivit, avec tout son savoir-faire poétique, le fameux Raven. Toute la Genèse d’un poème n’est donc qu’une mystification de plus dont l’auteur américain savait utiliser les mécanismes pour se cacher ses propres souffrances. Bref, tous les malheureux de la terre ne sont pas romanciers ou poètes parce qu’ils s’expriment, et tous les romanciers et poètes ne sont pas nécessairement des gens malheureux ou profondément névrosés. Il n’y a donc aucun rapport de nécessité ou structurel entre le malheur et le chef-d’œuvre littéraire ou artistique, et croire qu’il faille souffrir beaucoup pour accoucher d’une œuvre sublime est un mythe qui s’est développé au cours du XIXe siècle et qui contribue, encore aujourd’hui, à partager les ratés géniaux de ceux qui ont prostitué leurs talents.

À l’heure des «mythologies» de toutes catégories idéologiques, le cas Nelly Arcand est sans doute le plus pathétique qui soit. La controverse actuelle sur son passage à l’émission Tout le monde en parle et la publication de son recueil de nouvelles Burqa de chair, montre que l’auteur atteint son but ultime: la consécration du mythe Nelly Arcand. D’elle, on se souviendra d’une fille victime de sa beauté «plastique» (euphémisme parce qu’on ne sait plus trop ce que veut dire le mot esthétique), (le syndrôme Marilyn Monroe), de sa témérité à travers les titres-chocs de ses romans (Putain, Folle, Paradis clé en main et maintenant, selon une expression employée lors de son passage à l’émission controversée Tout le monde en parle, le recueil Burqa de chair. Il y aura probablement, un jour, un recueil de ses articles parus dans le défunt journal Ici, et cette «plateaupithèque» (nom que l’on donne aux habitants du quartier du Plateau Mont-Royal à Montréal) née en 1973 à Lac Mégantic et dotée d’un nom peu littéraire, Isabelle Fortier - ce qui valait quand même mieux que la baronne Dudevant, (aka George Sand) qui l’aurait fait appeler baronne Duderrière par le sympathique Guy A. -, s’est suicidée, pendue (comme de Nerval) dans son appartement, le 24 septembre 2009.

La jeune Isabelle Fortier était une lectrice assidue des romans de Stephen King selon les dires de Nelly Arcand. C’est ce qui l’a sans doute entraînée à s’inscrire en littérature à l’Université du Québec à Montréal. Pour ne pas avoir à payer des remboursements de prêts et bourses après ses études, elle fit profession d’escorte (sous différents pseudonymes) et commença une maîtrise sous la direction d’Anne-Élaine Cliche. Décidément, la prostitution demeure une alternative de choix à l’aide financière du gouvernement. C’est une sorte de P.P.P. (partenariat privé/public) qui ne devrait pas déplaire au ministère de l’Éducation du gouvernement Charest. De plus, ça donne de l’inspiration pour un roman futur à succès. Isabelle écrira son ultime ouvrage, son mémoire de maîtrise: Le poids des mots, ou, La matérialité du langage dans les Mémoires d’un névropathe de Daniel Paul Schreber. De Stephen King à Daniel Paul Schreber, il y a une cassure qui s’appelle Anne-Élaine Cliche, car les Mémoires de Schreber sont sassées et ressassées depuis Freud avec une frénésie qui passe de la psychanalyse à la psychopathie. Quoi qu’il en soit, de l’horreur à effet aux effets d’horreur, la névrose obsessionnelle d’Isabelle a accouché d’une romancière, Nelly Arcand.

Il est normal, dans l’adolescence, d’être fasciné par la mort, surtout la mort violente, l’horreur, la terreur. C’est un passage obligé qui doit nous aider à regarder le principe de réalité en face; que nos aspirations et nos idéalismes moraux ne sont rien en face de la brutalité et des frustrations que nous cause le monde extérieur: la nature, l’enfer c’est les autres, les échecs et les deuils. Enfin, c’est la première leçon qui nous prépare à faire le deuil de nous-mêmes, afin d’être prêt à affronter la mort le jour où elle se pointera le nez, car nous devons l'oublier assez vite pour pouvoir vivre. Le problème commence lorsque cette fascination se transforme carrément en obsession. Ce qui distingue les effets poesques des effets kingesques, c’est que chez Poe, l’horreur est contenue en l’individu. La mort est déjà programmée dans notre ADN et même si nous avions la clef en main du Paradis, il y aurait de fortes chances pour que nous y mourrions sur le seuil. Alors que l’univers de Stephen King est un univers où le mal réside dans la nature qui nous apparaît, par un regard superficiel, bucolique et accueillante, l’horreur en surgit, extérieure aux individus, résidant soit dans un chien (Cujo), une auto (Christine), un cimetière d’animaux (Pet Cemetery). Tout est Ça, indépendamment du fait que le ça est une instance des pulsions énergiques qui animent tout être humain et qui n’existe que parce qu’il y a deux autres instances, le surmoi et le moi qui précisent la spécificité de son existence. Dire que Bébert, mon chat, a un «ça», serait supposer qu’il a un «moi» et un «surmoi». Bébert a son instinct animal et le reste n’est que le fruit d’une réaction de protection de son existence mais d’aucune sublimation. En ce sens, l’horreur n’existe qu’en soi et le projeter à l’extérieur, comme le fait King, c’est dissimuler le monde intérieur (la raison qui explore la névrose afin de lui donner une justification esthétique, chez Poe), et rendre inutile toute morale face à la brutalisation existentielle.

Et c’est ce dont fut victime la malheureuse Nelly Arcand. La nouvelle La honte, qui est sensée traduire toutes ses impressions secrètes de son passage à l’émission Tout le monde en parle version québécoise, résulte à la fois de la faillite de l’enseignement universitaire à donner à la raison la «thérapie» qu'il faut pour contrôler la distance de la création du créateur, et la faillite de notre société du spectacle sur mode télévisuel, à rendre compte du processus créatif à travers un entrepreneurship de spectacles insipides qui réduit toute démarche intellectuelle à un jeu amusant où l’on peut se permettre de dire n’importe quoi à n’importe qui, de manière gratuite, pourvu que ça fasse réagir le «grand public».

La romancière et l’intellectuelle essaient de se compléter sur le plateau de Tout le monde en parle, l’une s’efforçant de rendre compte de ce que l’autre fait. Mais chez Nelly Arcand, la cause est perdue d’avance car il s’agit d’une schizoïdie. Les deux personnalités n’ont pas fusionné. Voilà pourquoi il apparaît difficile d’enseigner la création en art ou en littérature dans une université, sauf sur le mode mécanique industriel. Prétendre le contraire, c'est de la fraude. La démarche critique que suppose un retour sur l’œuvre n’appartient pas à l’auteur mais au critique, qui ne peut créer qu'à travers son analyse, par l’usage de ses instruments analytiques. Forcer une lectrice de Stephen King à revenir sur l’analyse de la paranoïa du président Schreber, c’était un exercice aussi facile que futile pour le département de Littérature de l’U.Q.A.M. La directrice de thèse fournissait le sujet, les sources, les modes d’interprétations (abondants dans le cas Schreber) et une «démarche personnelle» pour coiffer la bibliographie à partir de la théorie de «la matérialité du langage». L’enjeu ici est la «fascination». Ce qui relève du monde imaginaire est étranger au monde du réel. Les lois qui régissent le monde réel sont étrangères à celles qui régissent le monde de l’inconscient, d’où la fascination que ce dernier exerce sur la rationalité. Chez Sartre, la fascination révèle quand même l’essence de la conscience (sa liberté, sa spontanéité et son pouvoir de négation). Si les lois des deux entrées sont différentes, l’électricité passe tout de même des unes aux autres, c’est-à-dire la critique des lois du réel par les lois de l’irréel. Pour Maurice Blanchot, il y a une impossibilité de la conscience d’accéder à la fascination; c’est ce qu’il appelle la matérialité du langage qui n’est pas la matérialité de la chose. Donc dire le mot, l’écrire plus précisément, ne renvoie pas obligatoirement à la chose que le mot énonce (l’en-soi chez Sartre). C’est le pour-soi que marque la matérialité du langage. Cet analyste de Sade comprend très bien, comme il l’affirme dans L’espace littéraire, qu’«écrire, c’est entrer dans l’affirmation de la solitude où menace la fascination». L’univers de l’auteur est donc bien différent de celui du lecteur qui prend les mots pour le référent universel, la chose. Alors que l’irréel d’où émerge la matérialité du langage en fait tout autre chose. Les mots perdent donc leur évidence et les sens se multiplient. Heureusement, la continuité du texte permet au lecteur de comprendre la logique formelle de l’écriture. Mais pour l’auteur cet irréel demeure «un manque», c’est-à-dire un «désir» qui cherche à trouver la matérialité du langage qui, de l’irréel, aboutira à la communication au-delà de l’explication; l’empathie qui débordera de la connaissance.

Or, c’est bien là ce qui ressort de plus éprouvant de l’interview de Nelly Arcand. Elle cherche toujours à expliquer, à exprimer ce qu’elle veut dire et n’y arrive pas, car l’un ou l’autre des invités autour de la table ramène le discours à un niveau le plus primaire. J’ai déjà montré comment était découpé une émission de Tout le monde en parle. À sa gauche, Martin Matte, l’humoriste dont les yeux plongent sans arrêt dans le corsage de la fameuse robe (classique) que porte Nelly Arcand, joue le rôle de la bête. Ses plaisanteries sont d’un goût douteux, non par ce que l’on sait ce qui va venir, mais parce qu’elles sont des running gags inlassables qui refont surfaces à chaque émission. Il y a le journaliste Patrice Roy qui essaie de se tenir à l’écart de ce jeu pervers, et Danny Turcotte qui ne cesse d’en remettre sur les questions tendancieuses de Lepage (reconnu pour nous rappeler à chaque émission qu’il est un gai sorti du placard, il va même jusqu’à dire qu’il a de la misère à garder les yeux sur la figure de Nelly Arcand tant il est obnubilé par la vue de ses seins!). Il est clair, si Nelly Arcand est là, ce n’est pas pour que l’on parle Maurice Blanchot et matérialité du langage, mais de ses seins, de son ancien métier d’escorte (à travers le contenu de ses romans), de fascination pour le morbide. L’apparence physique, suggérée et condamnée à la fois, est l’obsession pathologique de Nelly Arcand. Elle se prête au jeu, se force, non sans difficulté, à sourire aux niaiseries qui pleuvent autour d’elle, aux méchancetés non ouvertes de Lepage - lorsqu’elle avoue remarquer que les jeunes filles se «frenchent» dans les restaurants du Plateau, on essaie de la faire «frencher» Diane, la coordinatrice de l’émission, ce qui nous vaut cinq minutes éprouvantes -, à la fausse intellectualité de l’entrevue. Tout dans cette émission est insupportable tant elle est tricotée sans génie ni subtilité. On fait subir à Nelly Arcand ce qu’on fera subir à François Arnaud un an plus tard, et dont j’ai discuté ailleurs. Aujourd’hui, Guy A. Lepage exprime un certain remords, non à cause de l’effet mesquin que peut entraîner ses entrevues, mais à cause du fait que son frère s’est suicidé et que deux suicides en un, ramène au même suicide dans l’inconscient. La culpabilité refait surface, mais il n’arrive pas à mettre le doigt sur la vraie: culpabilité pour le suicide d’Arcand ou culpabilité pour le suicide du frère, la condensation est accomplie et c’est ce dont, il souffre.

Bref, si Nelly Arcand n’a pu résoudre son problème de communication par la démarche intellectuelle de la maîtrise universitaire, c’est que cette démarche ne l’aidait en rien en tant que créatrice. Prostituée lisant du Maurice Blanchot ou du Derrida entre deux rendez-vous de baise en vue de payer ses frais de scolarité, ses fascinations morbides continuent de l’en dévorer encore plus. Même de luxe, le monde de la prostitution n’est pas un monde particulièrement beau. Tout le monde n’y tombe pas en amour. La mécanisation du sexe, la marchandisation du corps, les perversités ennuyeuses des objets partiels (le fétichisme), l’horreur esthétique qui devient la formalité plastique, comme pour la blonde plantureuse Marilyn Monroe son apparence dévore son âme. Sa beauté devient signe de misère. Elle est irréelle cette beauté, autant pour elle-même (ce qui est tragique et conduit, comme elle l’avoue, à la haine de soi), autant qu’elle est un manque chez les laiderons qui payent pour ses services (et qui se l’approprient, fantasmatiquement, par l’intermédiaire de l’argent). Nelly Arcand icône? Icône littéraire mais, à la différence de Marilyn elle ne sera jamais icône plastique, là est sa tragédie. À Tout le monde en parle, on la voit, prématurément vieillie, fanée, incapable de maîtriser le discours intellectuel, désarçonnée sur l’exposé de son travail d’écriture, constamment elle est projetée dans le paradoxe de la télévision: l’impossibilité de communiquer entre les êtres autrement que par la déformation du vrai. Soumise à la torture, elle est comme l’une de ces bêtes en cage qu’on martyrise pour éprouver des sensations hystériques pendant quinze minutes. Elle n'est pas comme Chrystine Brouillet ou Marie Laberge qui maîtrisent parfaitement bien le jeu de la télévision, les faux sourires aux apparences spontanées, le easy-go qui permet l’autodérision avec les rieurs tout en rongeant son frein. Répondre aux bitcheries n’est pas son point fort. François Arnaud, lui, a su se reprendre par un méchant reproche bien senti contre Lepage; Nelly Arcand, elle, était dépassée. Sa témérité n’était donc qu’une feinte! Elle a voulu jouer ce jeu et, à la longue, elle y a cru, et s'est perdue. Plutôt que de se libérer de son image iconologique de prostituée devenue auteure, elle s’est trouvée prise au stars system et les lions machistes l’ont dévorée toute crue. Marilyn s’est suicidée comme le font généralement les femmes, par une overdose de barbituriques; comme un auteur mâle, Nelly Arcand s’est pendue.

Le monde du spectacle est un monde impitoyable. Nous ne voyons que son aspect glamour et ne prenons pas garde aux dangers qu’il y a à le prendre à la légère. Nous plaisantons avec lui. Nous lui votons des trophées et des insignes d’honneur. La vie privée des vedettes est fouillée, décortiquée, vampirisée, inventée par les journaux à potins. On cherche, voyeurisme oblige, à l’exhibition de la beauté qui nous console des platitudes du monde, contribue à nous les faire oublier. Ainsi, l'organisme Centraide a demandé à des vedettes de poser nu pour des publicités qui ont peu à voir avec le problème de la pauvreté: dire que nous sommes tous pareils «en dessous» en s’exhibant nus, je vois décidément mal le lien à faire, sinon que la dépossession de nos vêtements est comparable à la dépossession de biens essentiels à la survie. C’est tiré par les cheveux et la justification est arrangée avec le gars des vues. Car ces photos glamours, ne nous montrent pas des êtres mal faits ou «desservis par la nature», ce qui est le cas, précisément, des pauvres, mal nourris, déficients mentaux ou inadaptés sociaux, ce qui n’est pas le cas de ces modèles-vedettes. Il y a là une complaisance qui veut «choquer», comme choque, présentement, cette photo de la jeune afghane aux oreilles et au nez coupés par son mari pour ne pas avoir suivi les prescriptions familiales. Parce que la beauté attire les pulsions érotiques, et plus la photo est glamour plus l’effet attractif est fort, de même la laideur entraîne un effet répulsif tout aussi puissant. Des pauvres vus dans leur nudité, ce qui aurait dénoncé l'ignominie d'une société d'abondance dans son mépris pour ceux qui n'ont pas réussit à s'acheter une place au soleil, aurait dégoûté les généreux donateurs potentiels. On ne peut pas dénoncer la laideur de la pauvreté par l’image d’un corps superbe, en santé, dans une pose d’atelier. On dénonce l’esclavage par la jeune afghane, Aïsha, photographiée par l'artiste sud-africaine Jodi Bieber, précisément par la répulsion éprouvée par sa mutilation, qui relance la répulsion du comportement humain et social qu’on éprouve pour ces mœurs tribales si loin de nous. La pauvreté en pays qui clame son abondance nécessite un choc répulsif tout aussi criant, et non un choc attractif. Tant mieux si les photos sont belles, elles nous feront trouver belle la pauvreté! Voilà comment, volontairement, on ne pouvait pas passer mieux à côté du problème endémique de la pauvreté: confondre une campagne de publicité sociale avec une campagne de camp de nudistes des années 70! Une fois de plus, nous voyons combien l’organisme Centraide est un prolongement de la pensée libérale du gouvernement en matière de pauvreté en même temps qu'il est dirigé, soit par des imbéciles dont le niveau d'intelligence est côté 7 dans le TV Hebdo; soit par des pervers qui manipulent l'inconscience ou l'imbécilité (je vous laisse le choix) de certaines vedettes qui, d'ailleurs, sont toujours à la limite du gouffre de la pauvreté dès que leur quinze minutes de gloire sont passées. Cette subversion sociale des horreurs criantes de la pauvreté au Québec, s'inscrit dans le prolongement de la perversion psychologique des horreurs de la féminité industrialisée que voulait dénoncer Nelly Arcand. En ce qui concerne ces acteurs-actrices, chanteurs-chanteuses et sportifs-sportives, ils n’auront qu’à envoyer leurs nus au gouvernement conservateur à l'annonce des prochaines coupures budgétaires qui seront pratiquées dans la culture. La naïveté conduit là où la grossièreté assure le transport.

C’est ici qu’entre en scène la photographe américaine Diane Arbus (1923-1971). Elle aussi, par un après-midi de juillet, s’est suicidée …aux barbituriques avant d’en finir en s’ouvrant les veines. Elle aussi mourut, si on peut dire, victime de sa fascination. Plutôt que la beauté plastique, c’était la laideur esthétique qui la fascinait, et sans doute pour des raisons pas très éloignées de celles de Nelly Arcand. Photographe d’art, des travestis elle est passée aux handicapés mentaux, aux jumeaux, aux nains où le fascinant se transforme en fantastique inquiétant. Elle aussi était dépressive, portait un regard morbide sur le monde, celui de l’Amérique des années soixante. En 2006, c’est-à-dire au moment où Nelly Arcand vivait son heure de gloire, le réalisateur Steven Shainberg traita de la vie de Diane Arbus dans un film, Fur, un portrait imaginaire de Diane Arbus, où la photographe est interprétée par celle qui avait jouée Virginia Woolf dans The Hours, Nicole Kidman. Que traduit cette fascination pour l’anormalité des corps, la laideur sinon que l’envers du culte morbide de la beauté. Beauté et laideur fusionnent en art pour atteindre au sublime, mais ce sublime heurtant la conscience est terrifiant, tant il peut détruire les idées reçues, les idées morales surtout, car les scènes d’horreur sont dites belles (voyez les tableaux de Goya, de Delacroix, de Francis Bacon), alors que les scènes de beauté confinent souvent au kitsch (voyez Meissonnier, Bouguereau, les œuvres totalitaires).

La haine de soi éprouvée par Nelly Arcand s’appuyait sur la haine de soi collective qui structure l’inconscient québécois. Après Nelligan, après Saint-Denys-Garneau, après Claude Gauvreau, après Sylvain Garneau, poètes, dramaturges ou romanciers étouffés par une société québécoise fermée sur elle-même, peu expansive de son âme, bornes posées du mythe de l’écrivain mélancolique, morbide et suicidaire que l’on a étouffé par l’indifférence face à leurs œuvres, l’intolérable de leur cri, l’inconvenance de leur langage; Nelly Arcand poursuit le mythe, mais dans le contexte d’une société hédoniste, isoliste et hystérique, où le suicide reste la logique structurelle du narcissisme et du nihilisme. Consciemment ou inconsciemment, elle a cultivé sa part du mythe littéraire québécois, participé aux entrées médiatiques et télévisuelles qu’elle aurait pu, comme Réjean Ducharme, refuser. Elle a joué «à la française» devant Thierry Ardisson et «à la québécoise» devant Guy A. Lepage. Elle a eu «honte» pour le traitement que les hôtes de Tout le monde en parle lui ont fait subir, c’est-à-dire, peut-être (?), que devenue adulte, enfin, elle a compris de quelle société elle émergeait, au-delà de Blanchot, Derrida et de leur matérialité du langage; que cette société ne pouvait que lui renvoyer l’image mythique d’elle-même qu’elle s’était forgée et qu’elle ne lui permettait pas de dépasser en tant qu’écrivaine et en tant qu’intellectuelle. Comme les Mitsou, Jean-Nicolas Verreault ou Laurence Lebœuf qui, à travers l’iconographie de sex-symbols, voudraient nous dire qu’ils sont plus que l’apparence avec laquelle ils s’affichent pour Centraide, si nous n’avons pas compris Nelly Arcand, pourquoi les comprendrions-nous mieux?

Nelly Arcand n’était pas une grande intellectuelle. La paranoïa de Schreber était un cran au-dessus de sa maîtrise de l’abstraction théorique et c’est le président qui, par ses rêves et délires psychotiques, est venue à bout de son intellect. Le fameux soir de l’interview à Tout le monde en parle, le subtil Guy A. lui ramenait l’une de ses vieilles citations oubliées, faites à la sortie de Putain en 2001. Pour l’animateur, il ne s’agissait-là que d’un punch à sensation, amical, fait entre complices: «Pour moi - disait Nelly Arcand à un journaliste -, il y a les schtroumfettes, les putains qui vivent de leur beauté et il y a les larves, celles qui ne suscitent plus le désir des hommes, les femmes sont responsables de leur aliénation. Pour nous les hommes ne sont que des instruments de mesure pour savoir qui est la plus belle». Puis, lui assénant le coup fatal, Lepage l’envoie directement au plancher: «Vous allez faire quoi un jour, si vous devenez une larve?» Déséquilibrée, l’ancienne universitaire se débat comme un diable dans l’eau bénite, puis s’y noie. Elle n’avait pas l’habileté d'un François Arnaud qui saura asséner une droite à Lepage, aussi réplique-t-elle maladroitement, en chancelant, qu’une telle dégénérescence ne la frapperait jamais. Pourquoi? Parce que la matérialité du langage n’existe, pour un écrivain, que dans son écriture et que la beauté qui l'obsédait ne résidait que là, pour l’éternité, et donc la dégénérescence larvaire lui devenait impossible. Sinon que dans le réel, CQFD. Dénie ou poudre aux yeux? Le fait est que, dans son esprit déjà, si Nelly ne vieillirait pas, Isabelle Fortier ne laisserait pas son ADN entraîner son corps dans la déchéance. Le mythe avait déjà opéré et fixé le destin de la petite fille de Lac Mégantic, et elle en est morte suffoquée, la pendaison agissant ainsi comme métaphore du langage intransmissible qui passe de la fascination de l'irréel dans l'obnubilité du réel.

Était-elle une grande écrivaine? Le temps le dira. Vite médiatisée, on ne sait plus si c’est de son talent ou de sa légende qu’on pourra dire qu'elle a créé une forme littéraire nouvelle ou vécu une expérience littéraire authentique. Elle a su, en tout cas, miser sur les effets. Le succès d'un roman comme Putain, présentant une femme parlant ouvertement de sexualité, ne reculant pas devant l'obscénité génitale, rebondissait une dizaine d'années après la parution du roman Le boucher d'Alina Reyes (1987). Et c’est encore à titre d’effet plutôt que d’expérience littéraire qu’à titre posthume, elle laissait sa nouvelle, la honte, comme une revanche sur Lepage et la médiocrité du réel, car même en ne le nommant pas, il s’est reconnu. Elle lui a refilé, comme une syphilis, cette humiliation qu’elle avait ressentie devant son arrogance d’animateur insouciant de ce qu’il dit, qui se complait dans le schadenfreude, le plaisir honteux de titiller l’intimité sexuelle ou nécrosée de ses invités. Le voyeurisme pervers, la manipulation des corps et des esprits à des fins de divertissement, la réification des individus à des schémas bons à classifier dans les catégories: politiciens menteurs, human interest, vedettes exhibitionnistes, visiteur célèbre de passage ou t’it n’ami de Guy A, qui se paient maintenant d’une honte personnelle et, devrait-on dire aussi collective, d’une entrevue qui ne nous apprenait rien, ni sur l’invitée ni sur l’animateur, sinon ce qu’on savait déjà: Nelly Arcand était une pute devenue écrivaine et Guy A. Lepage un tapon qui restait tapon. J’espère que l’on aura maintenant compris qu’à accepter de passer à Tout le monde en parle, on risque d’y laisser sa vertu, au moins sa réputation, voire même, peut-être, sa vie⌛
Montréal
13 septembre 2011

7 commentaires:

  1. Bonjour M. Coupal, je viens de faire connaissance avec votre blog et surtout avec votre écriture et j'aime vous lire. Ce papier sur Nelly Arcand est d'une lucidité et d'une franchise qui fesse dans le dash, en bon québécois. merci
    Jacques Thibault

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    Réponses
    1. Cher monsieur Thibault.

      J'ai lu vos deux commentaires et ils me font chaud au cœur, car les lecteurs s'expriment rarement. À une ère qu'on dit de «communication», je me serais au moins attendu à ce que certains veuillent m'arracher la tête! Mais j'espère que vous serez aussi magnanime le jour où vous lirez de moi quelque chose qui vous aura déplu. Non que j'écrive pour plaire ou déplaire, mais pour le simple plaisir de refouler hors de moi ce que je serais tenté de garder et qui m'empoisonnerait le sang.

      Si j'ai pris un certain temps pour vous répondre, c'est qu'il fallait quelques réajustements sur le serveur de mon site. N'hésitez donc pas à me faire partager vos commentaires, y compris vos critiques - pour ne pas dire surtout vos critiques -, il y a toujours place pour l'amélioration, et c'est ce que je recherche.

      Merci encore.

      J.-P.

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  2. Sophie MARTINET26 mai 2012 à 07:58

    Bonjour à vous. J'ai lu votre article avec énormément d'intérêt. J'ai réellement découvert Nelly Arcan il y a quelques semaines. Jusqu'à présent, elle était pour moi un souvenir d'émission (le TLMEP français)où j'avais été bouleversée par sa fragilité mise à mal par l'animateur. Je m'étais toujours dit que je lirais ces livres un jour. Lorsque j'ai appris sa mort, bouleversée à nouveau
    ( J'avais perdu deux ans auparavant une amie du même âge et qui avait utilisé la même méthode) et l'envie de lire ses livres. Aujourd'hui, c'est fait et je retrouve dans les mots de Nancy Huston (préface de Burqa de chair) mes propres sentiments.Le regret de ne pas l'avoir connue de son vivant, de n'avoir pas su dépasser cette vague impression qu'au-delà de ce qu'elle donnait à voir et à connaître de son passé, il y avait là un très grand écrivain ET philosophe. Votre article est passionnant et le parallèle avec Diane Arbus me paraît tout à fait pertinent.
    je passe mon temps libre aujourd'hui à lire, analyser, comprendre Nelly Arcan, comme pour lui faire justice, lui rendre hommage. Et comme j'aimerais pouvoir lui dire que je la comprends, que je ressens grâce à ses écrits magnifiques, intelligents, puissants, sa douleur d'être au monde. Je pense que nous lui devons d'avoir su mettre en mots des idées, des concepts d'une grande lucidité. Malheureusement pour elle et pour nous, elle avait été prostituée et victime de son désir de séduction. Nous n'avons pas su l'écouter à temps. Je pense que cela l'aurait peut-être sauvée. Je ne sais pas. jeudi prochain, je vais faire une lecture d'extraits de son œuvre. J'aurai une demie-heure pour transmettre au public l'envie de la lire. Quel défi pour moi!
    Merci à vous de lui avoir rendu un si bel hommage.
    Bien à vous,
    Sophie

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  3. Chère Sophie.

    D'abord, je vous remercie de votre appréciation. En effet, c'est un grand défi que de faire partager son amour pour un auteur, mais avec la sensibilité qui est vôtre, je ne suis pas inquiet. Vous saurez extraire le meilleur de ses écrits et une fois livré à vos auditeurs, une fois qu'ils vous auront remerciée comme vous venez de le faire à mon endroit, ils seront intéressés à poursuivre la lecture des œuvres de Nelly Arcand.

    Les auteurs, comme les compositeurs ou les créateurs d'arts plastiques sont des antennes sensibles de leur temps. Ils en sont à la fois, comme nous tous mais de manière plus aiguë, les produits et les transmetteurs. Notre âme, plus que notre corps, reste couverte de nombreuses blessures qui, pour ne pas toujours paraître en public, n'en restent pas moins des cicatrices douloureuses. Et plus elles sont muettes, plus elles sont souffrantes. En cela, votre âme fait écho, par son expérience traumatisante, à ce que fut la souffrance de Nelly Arcand. De plus, l'incompréhension du monde social n'aide pas, comme le montre l'expérience à TLMEP. Sachez n'être ni Nelly, ni Diane Arbus. Que vous soyez fascinée par le parallèle de ces deux destins tragiques, interpellés par la beauté, sa difformité comme sa commercialisation, il faut réussir là où ces deux créatrices n'ont pu parvenir: à saisir la problématique sans se laisser aspirer par son fonds de «gravité».

    Merci encore pour vos bons mots, ils me vont droit au cœur.

    J.-P.

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  4. Sophie MARTINET27 mai 2012 à 11:50

    Justement non, je ne suis pas de cette sorte de désespérée. Et même si je partage cette difficulté d'être au monde, si je connais cette noirceur, je préfère l'écrire et vivre avec enthousiasme.
    J'en suis souvent étonnée d'ailleurs.
    Merci à vous,
    Sophie

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  5. Sachez, Monsieur Coupal, que j'ai passé une excellente journée au travail (c'est rare!) grace à vos écrits que j'ai lus en cachette.
    Cette phrases, particulièrement : «(...)d’une entrevue qui ne nous apprenait rien, ni sur l’invitée ni sur l’animateur, sinon ce qu’on savait déjà: Nelly Arcand était une pute devenue écrivaine et Guy A. Lepage un tapon qui restait tapon.»
    L'ironie de tout ça est que j'ai abouti ici grâce à Twitter, ce médium complètement twit que je consulte chaque matin en visitant le trône. Or voilà, qui agit comme royauté sur Twitter également? Twit Lepage. On ne s'en sort pas.

    Salutations à vous, donc, et à Nelly et Diane Arbus, où qu'elles soient.

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  6. Eh bien Gomeux, j'ignore quel est votre métier, mais si j'ai pu vous donner quelques bonnes heures d'évasion, j'en suis ravi.

    Évidemment, beaucoup de gens, je suppose, lisent mes messages «en secret», et peut-être même les aident-ils à mieux profiter du trône. Les inventions sont ce que les hommes en font. Les inventeurs et techniciens qui inventèrent la télévision le firent dans un but d'éducation plus que de divertissement. Dix années après, le divertissement avait évincé ou modelé l'éducation à son image. C'est ce que représente TLMP. Dans un autre texte de cette série (Le monde est pervers) je décortique la structure de cette émission ou l'on va de Caïphe à Pilate sans aucune perspective sinon que d'exploiter les émotions diverses des spectateurs, d'où son succès d'estime auprès de la population. On y applaudit ouvertement des fraudeurs, ce qu'on ne ferait sûrement pas pour votre travail; on siphonne les larmes de Joël Legendre et de Nathalie Simard, de la Gascon ou de Dominique Michel, on fait de la pub pour les shows, les livres, les disques, etc. Bref, on commençait par vouloir moduler nos pensers, nous en sommes rendus maintenant aux sentiments.

    Merci pour vos bons mots, j'en reçois si rarement que ceux que je reçois me font chaud au cœur. Bonne journée.

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