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samedi 17 décembre 2011

Saving Private Manning


SAVING PRIVATE MANNING

Nous voici entrés dans la seconde phase de la guerre informatique. La taupe qui aurait livré à Julian Assange les documents compromettants sur l'action militaire américaine en Irak et en Afghanistan, publiés sur WikiLeaks, comparaissait devant le tribunal. L'auteur de cet acte de piratage serait un jeune officier de l'Armée américaine, Bradley Manning, qui, après des vantardises d'adolescents, a été arrêté et mis au secret par les autorités américaines. Manning aurait livré 260 000 câbles et une vidéo, Collateral Murder qui montrait les bavures (le meurtre de civils irakiens après un raid aérien tenu le 12 juillet 2007). Dans ce cas, comme dans l'affaire du Watergate, mais avec sournoiserie, le journaliste Adrian Lamo, à qui Manning s'attribuait de laisser couler de l'information tenue pour top secret, le dénonça au FBI. Arrêté par l'United States Army Criminal Investigation Command en juin 2010, Manning a d'abord été détenu plus d'un mois dans une prison militaire de Camp Arifjan au Koweit, sans aucune charge, puis transféré sur la base de Quantico en Virigie (Criminal Minds) le 29 juillet suivant. Ce n'est que le 25 juillet, soit quatre jours avant son transfert aux États-Unis, que WikiLeaks commença à diffuser au-delà de 260 000 câbles dit Afghan War Diairies, et la fameuse vidéo Collateral Murder. Unis autour de la sécurité de l'État, qui en avait pris pour son rhume, les journalistes ont dû arracher les vers du nez à l'Armée, au FBI et au Département d'État pour savoir ce qui se passait réellement alors qu'on leur répondait, de manière laconique, que l'enquête suivait son cours.

Les actions de Manning tombent sous le coup de la violation de quatre articles du règlement militaire. Deux accusations fondées sur le Uniform Code of Military Justice (UCMJ) en ses articles 92 et 134 : de «collusion avec l'ennemi», «diffusion de renseignements militaires», «publication sur Internet de renseignements en sachant qu'ils seront accessibles à l'ennemi» enfin de «fraude et violation du règlement militaire». S'il est reconnu coupable, il encourt 52 ans de prisons, à moins qu'on l'inculpe ouvertement de trahison et qu'on le passe par les armes, ce que demandent déjà certains War hawks de la tribune populaire. Manning est détenu dans un isolement carcéral maximum (Maximum Custody Detainer), dans des conditions qui demeurent inconnues et dont certains considèrent qu'il s'agit là d'une forme de torture psychologique. Partout aux États-Unis, et même à l'étranger, des comités de soutiens, déjà engagés à soutenir les soldats qui ne veulent pas aller au combat, cueillent de l'argent en vue d'appuyer la cause de Manning.


Le 16 décembre 2011, Manning, calme dans son uniforme militaire, comparaissait devant un tribunal de Fort Meade, dans le Maryland, ne répondant que par quelques mots laconiques. Pour peu, hormis ses petites lunettes rondes, on pourrait le prendre pour le Tintin de Spielberg. Tout de suite, les journalistes rapprochent l'affaire Manning de celle de Daniel Ellsberg, qui devrait venir témoigner en sa faveur, et qui avait exposé au grand jour les dessous de la guerre du Viêt-Nam en 1971 en publiant les fameux Pentagon Papers.

Nous avons vu ailleurs que les forces de l'État avaient perdu la première manche de la guerre informatique. Julian Assange, éclaboussé par un scandale de mœurs en Suède, apparaissait comme l'âne de la fable jusqu'à ce que cette grande trappe de Manning se soit ouverte devant un journaliste félon et se retrouve, aujourd'hui, dans le box des accusés, seul, portant sur ses épaules de jeune homme de 24 ans, la responsabilité des bavures militaires qui sont parvenues aux oreilles du grand public. Pour certains, c'est déjà un martyr, pour les autres un traître.

Le président Obama, cette grande déception du XXIe siècle, toutes couleurs confondues, a déclaré : «I have to abide by certain classified information». Rien de plus normal, le Président étant le chef des armées américaines, il se doit d'être tenu au courant des informations touchant la sécurité de l'État. Or c'est là l'épine dans le pied (the pain in the ass) de toute l'affaire. L'angoisse paranoïde joue sa vieille rengaine de la fragilité de la sécurité nationale, qui apparaît comme le préjugé exprimé en langue de bois de la traîtrise manifeste de Manning. Puis, pour bien qu'on le comprenne, dans une vidéo que l'on retrouve sur le site de Politico http://www.politico.com/news/stories/0411/53601.html#ixzz1gmuaeJI8, il continue : «If I was to release stuff, information that I'm not authorized to release, I'm breaking the law… We're a nation of laws. We don't individually make our own decisions about how the laws operate. …He broke the law». D'un côté, le droit de réserve présidentiel l'oblige à ne pas révéler la confidentialité des pièces de l'accusation parce que l'Amérique est une nation qui se place sous la toute-puissance des lois. «Nous sommes une nation de lois. Nous ne pouvons, individuellement, prendre nos propres jugements à savoir comment les lois doivent être appliquées». Puis, comme s'il ne tenait pas compte de ce qu'il venait tout juste de dire : «[Manning] a brisé la loi». C'est évidemment un commentaire inapproprié puisque par là, il assume la culpabilité de Manning avant même qu'il soit entendu, jugé et sentencé. Ce faisant, c'est Obama lui-même qui se place au-dessus des lois qu'il prétend respecter en ne diffusant pas les pièces d'accusation au public. D'une manière aussi irréfléchie, il se place sous cette sottise du droit romain : «Res judicata pro veritate habetu» (la chose jugée doit être tenue pour vraie). De George W. Bush, on se serait attendu à un tel accroc; de la part du démocrate Obama, c'est plus que navrant.

Nous sommes rendus bien loin du Yes, We can auquel répond ce laconique Yes, sir! de l'accusé Manning, après la lecture des accusations, lorsque le président du tribunal lui demande s'il a bien compris leur nature. Le Président américain n'est pas au-dessus des lois qu'il prétend défendre pour ensuite se substituer à un jugement qui n'appartient qu'aux tribunaux seuls. S'il y a un pays qui respecte la division des pouvoirs, ce sont bien les États-Unis. Qu'importe si ordinairement, dans les procès politique - et c'en est un -, elle pense tout de travers, il arrive, parfois, à la justice de retrouver le sens qui est le sien. C'est l'avantage de la justice en pays démocratiques par rapport à celle des pays totalitaires où elle n'est qu'arbitraire.

Car qui est ici en procès? Le «private Manning», sans doute, mais surtout l'organisation de l'Armée américaine qui s'est laissée couler entre les jambes des milliers de pages de documents et de vidéos classifiés top secret, puis diffusés au yeux du monde entier sur le site internet WikiLeaks. Cette anecdote serait la nouvelle Affaire Dreyfus, à laquelle l'affaire Manning risque de ressembler prochainement en divisant l'Amérique en deux. C'est la désolante légèreté d'une armée qui se croit toute-puissante, garante de la Pax americana sur le monde entier, qui s'est laissée entraîner, par les haines personnelles du Président Bush à l'égard de Saddam Hussein, à «libérer» par la force et la violence au nom du messianisme libéral, une puissance étrangère qu'elle déserte en pleine guerre civile, se satisfaisant d'une simagrée de démocratie électorale! C'est la réputation d'une armée intouchable, réputation surfaite, gardienne d'un faux sentiment de sécurité nationale contre les bavardages d'un jeune soldat dont on ignore encore la personnalité et la fiabilité de ses affirmations, Assange ayant toujours protégé les sources de ses informations. Autant dire, c'est une institution fétiche mise en accusation par ses fuites, ses bavures, sa violence gratuite. C'est aussi un président, en pleine chute dans les sondages, qui se cache derrière l'assaut final (?) afin d'obtenir la tête de ben Laden, comme s'il avait opéré ce coup de son quartier général au Pentagone, à l'image d'un général Grant sur le champ de bataille, alors que combien d'opérations s'offrait à la vue des hackers américains. Ce spectacle de la mise à mort de ben Laden, pour ce qu'on en a vu, n'était pas le résultat de la guerre au terrorisme, mais celui de la guerre informatique. S'il y a une «victime» dont on peut lier la mort aux fuites de WikiLeaks et de Manning, c'est bien lui. Pendant que la violence militaire faisait la tête de pont en Afghanistan pour rechercher le criminel tenu par les Américains pour le plus dangereux du monde, l'Armée se faisait torpiller laissant une fuite par où s'écoulaient ses secrets les plus amers. Manning doit payer l'incurie d'une telle médiocrité qui, malgré les «resserrements» du Président, reste aussi vulnérable qu'auparavant.

Qu'il soit ou non coupable, Manning a mis le doigt dans un engrenage classique de l'histoire américaine : les un-american activities. C'est un nouveau Benedict Arnold, celui qui livra West Point (c'est-à-dire le fort sensé assurer la sécurité de New York) aux Anglais en 1780. C'est un nouveau Ezra Pound, ce poète du modernisme qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, diffusa des émissions sur la radio italienne vantant le régime fasciste, ce qui en fit un criminel de guerre lorsque les Américains lui mirent la main au collet et l'accusèrent de dénonciation de sa patrie, usant d'une méthode que les Soviétiques reprendront sous peu, de le déclarer «fou» plutôt que coupable, l'enfermant une douzaine d'années dans un asile d'aliénés. Enfin, plus récemment, le cas de Daniel Ellsberg qui, en juin 1971, avait fourni au New York Times, puis au Washington Post des extraits d'un rapport gouvernemental secret sur la guerre du Viêt Nam (les fameux Pentagon Papers), ce qui lui valut d'être poursuivi pour vol, conspiration et espionnage, bref les mêmes chefs d'accusation qui accablent Manning aujourd'hui. Là aussi les autorités gouvernementales passèrent par-dessus leurs si précieuses lois pour aller cambrioler le cabinet du psychiatre de Ellsberg afin d'obtenir son dossier médical (septembre 1971). Révélé en 1973 devant la Commission sénatoriale sur le Watergate, cet épisode peu glorieux amena le retrait des charges contre Ellsberg. Voilà comment l'État américain respecte ses si bonnes lois.

Reconnaissons-le. L'affaire Manning s'inscrit dans la tradition des procès paranoïaques, comme celui de Sacco & Vanzetti dans les années 1920, du temps où la paranoïa américaine voyait des anarchistes et des terroristes infiltrés partout dans les syndicats américains, ou encore l'affaire des époux Rosenberg qui, dans les années 1950, furent poursuivis puis exécutés pour avoir livré le secret de la fabrication de la bombe atomique aux Russes parce qu'ils étaient communistes. Ce sont de ces bavures judiciaires autorisées et socialement acceptées dans un climat de tension que les autorités gouvernementales entretiennent parmi la population. Tandis que le véritable coupable des meurtres que l'on reprochait aux deux italiens était déjà connu et emprisonné, le juge Thayer refusa, à l'époque, de rouvrir le procès et le gouverneur du Massachussetts d'accorder sa grâce à Sacco et Vanzetti, qui moururent sur la chaise électrique. Quant aux Rosenberg, si Julius travailla effectivement pour le compte du gouvernement de l'URSS, sa femme Ethel semble avoir tout ignoré, mais le couple fut électrocuté. La mort d'Ethel fut particulièrement horrible car elle ne mourut pas sous le choc électrique et son cerveau s'enflamma, laissant sortir de la fumée du crâne. C'est là le plus beau beau fleuron du sénateur McCarthy.

L'affaire Manning relève donc d'une structure du comportement des Américains, divisés en eux-mêmes par une schizophrénie collective où les contradictions (l'obéissance aveugle et le mépris simultané des lois, comme nous l'avons vu plus haut) vont main dans la main, sans créer de dysfonctions particulières. La césure opère même comme une suture des deux pôles de valeurs et de praxis contradictoires. Contrairement à l'Affaire Dreyfus cependant, l'affaire Manning n'opposera pas les Américains entre partisans d'une armée forte et défenseurs inconditionnels de la justice, mais les partisans de l'État fort à la démocratie libérale. Nous ne verrons ici ni clergé antisémite, ni monarchistes du nationalisme intégral ajouter une touche idéologique extrémiste au débat. Plutôt, nous verrons s'affronter ceux qui, déjà à l'époque de Ellsberg, défendaient le droit démocratique de connaître ce que les gouvernements font (en secret) au «nom» de leur population à ceux pour qui un crime d'État reste un crime de lèse-divinité. C'est l'État soumis à la surveillance de la population et non son droit à se hisser au-dessus de la Constitution afin de s'autoriser des chèques en blanc dans les manières, les procédés, les décisions et les applications de leurs actions. Bref l'État hérité de George W. Bush qui sera l'enjeu de l'affaire Manning. C'est l'apprentissage, difficile sans doute mais essentiel, d'imposer des limites à la «raison d'État». Obama se prête au jeu de l'Armée américaine lorsqu'il insiste sur la fragilisation de la sécurité nationale; c'est là persister dans le jeu paranoïaque hérité de l'ex-président terrorisé par les attaques du 11 septembre 2001.

Ce conflit entre l'État et la démocratie remonte à l'origine de l'affrontement entre Alexander Hamilton et Thomas Jefferson à la fin du XVIIIe siècle, le premier participant à la conférence de Philadelphie, proche conseiller de Washington et défenseur des grands propriétaires fonciers qui voulaient la Constitution la plus ferme possible, donnant au Président un statut qu'allait jusqu'à lui envier le roi d'Angleterre, et Jefferson qui imposa le Bill of Rights, des droits chargés de protéger l'intégrité des individus, ces amendements ajoutés au fur et à mesure de l'évolution politique et juridique des États-Unis, dont certains (le droit de ne pouvoir témoigner contre soi-même, ce qui avait pour tâche d'éviter de recourir à la «question», c'est-à-dire à la torture de la part des autorités), de même que celui de posséder des armes à feu pour se défendre contre (les Indiens, les émissaires anglais, les hors-la-loi) qui pourraient menacer les biens et les personnes. Utilisés aussi bien par les partisans républicains que démocrates, les amendements sont la Constitution «vivante» des États-Unis alors que la Constitution issue de la conférence de Philadelphie reste la Constitution «morte» du pays.

Enfin, il sera important d'examiner les preuves concrètes détenues par l'accusation contre Manning. En laissant sous-entendre que ces preuves sont graves (He broke the law), Obama procède par allusions, par sous-entendus, se cachant derrière un respect de la loi qu'il va lui-même profaner dans la minute qui suit. Sa parole est douteuse, opportuniste, manquant totalement au sens de la dignité nationale. Si George W. Bush était un âne aux rênes du gouvernement, Obama est un éléphant dans une galerie de porcelaines. Son à-plat-ventrisme devant Israël nous fait regretter l'ex-président Clinton et ses «pitounes». Son retrait des Etats-Unis de l'UNESCO, parce que l'organisme pour la défense et la promotion de la culture et de l'éducation reconnaît l'État palestinien, relève du pire reaganisme. Yes, We can. But, We don't want. Le pape Pie VII avait fait preuve de plus de tenu en se brandissant devant l'émissaire de Napoléon Bonaparte venu l'arrêter s'il ne se soumettait pas à son diktat, en répondant: «Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas, nous ne voulons pas» céder à l'intimidation d'un petit État voyou qui, par ses lobbies philosémites, subvertit continuellement un si grand État qui se plaît à jouer les gendarmes du monde. La trahison n'est pas du côté de Manning mais bien du côté d'Obama qui a laissé tomber Palestiniens et liberté de la presse (électronique). Stephen Harper, qui comme tout bon chien de chasse sait renifler le derrière des conservateurs, ne se trompe pas en tenant à bras le corps son ami Barack. Obama manque ainsi aux devoirs de la responsabilité universelle que tout chef d'État se doit d'avoir à l'heure où se réalise le Village global de McLuhan sous l'étiquette de la mondialisation, et de la tradition britannique et américaine de la liberté de conscience et de la liberté d'expression garantie par les chartes que ces États se sont régulièrement donnés tout au long de leur histoire. C'est le temps de rappeler ce que Robespierre disait à propos des colonies : «Périssent les colonies plutôt qu'un principe». Périssent les États plutôt qu'un principe, que ce soit la démocratie, la liberté (individuelle), l'universalité de la raison et de la connaissance.

Contrairement à l'Affaire Dreyfus, qui conduisit les Français de Kaïphe à Pilate, souhaitons que le private Manning ne soit pas exilé à l'île du Diable ou à Sing Sing, pourrir en attendant la grâce présidentielle et la réhabilitation post-mortem qu'un Mike Dukakis, alors gouverneur du Massachussetts, accorda à Sacco et Vanzetti, plus de cinquante ans après l'exécution. Contrairement à une bavure de l'Armée française, qui se drapât dans les sentiments antisémites cultivés par la presse d'extrême-droite à la fin du XIXe siècle, la bavure de l'Armée américaine s'inscrit dans la nouvelle guerre informatique qui couve avec la démocratisation de l'usage des ordinateurs et la constitution de la «toile», le Net. Les anciennes frontières naturelles sont tombées, que les États actuels n'ont pas encore réalisées, tant ils désirent vivre dans leur absolutisme passéiste au nom et contre la démocratie et les droits individuels. Le problème des états névrosés ou schizophréniques est de difficilement savoir s'adapter aux changements technologiques, surtout lorsqu'ils atteignent le summum de leur puissance et de leur rayonnement international. Le virtuel, oui, à condition toutefois de créer des effets d'optique, de multiplier les trucages photoshop, de désinformer s'il le faut, mais jamais de l'utiliser contre soi. L'esprit conservateur de l'armée et son sens des privilèges intemporels la dinosaurisent devant les générations montantes qui naissent directement avec les nouveaux outils cybernétiques au bout des doigts. Vouloir utiliser Manning «pour l'exemple», afin de dissuader les autres hackers qui, dans l'armée ou à l'extérieur, seraient tentés d'accéder aux informations confidentielles du Pentagone ou de l'Armée, ou de publier de faux documents afin de créer des états paniques et du terrorisme virtuel, montrent que la fragilisation n'est pas là où la situe le Président. Faire un exemple de Manning consiste précisément à avouer ce retard dans la maîtrise des instruments satellitaires et informatiques par le gouvernement et l'armée la plus puissante du monde; et cet aveu est tout simplement intolérable pour l'État.

Telle est donc, maintenant, la seconde phase de la guerre informatique, non plus la confrontation entre le développement technologique et la raison d'État, mais celle de l'État et de la démocratie. La véritable question, au-delà des bavardages de Manning, est celle-ci : un peuple, une collectivité a-t-elle le droit de savoir ce que décident ses gouvernants en son nom, avec ses institutions, par son financement, et ses responsabilités devant les générations à venir et l'Histoire? L'irresponsabilité de dirigeants, comme Obama, Harper, Sarkozy, Cameron et le non-regretté de personne Berlusconi, qui représentent le nouvel État absolu, républicanisé mais non démocratisé, est le premier danger s'élevant contre les libertés et la démocratie. Les cycles électoraux ne font qu'entretenir l'illusion d'une «démocratie populaire» alors que les États, même multipartistes et fonctionnant par le scrutin proportionnel, enferment le pouvoir entre les mains de dirigeants sélectionnés par la fortune, les soutiens lobbystes, la corruption à large échelle et les pressions des corporations internationales qui travaillent pour une minorité dominante universelle, des entreprises non représentatives sinon que de leurs propres intérêts. L'ensommeillement que propose certaines théories sociologiques ou politiques, jouant sur la paix, la légalité et l'hédonisme de la consommation n'équivaut à rien de mieux qu'à une anesthésie de l'esprit. L'échec récent du mouvement planétaire d'«Occupy Wall Street» montre que la violence d'État s'accommode jusqu'à un certain point des protestations populaires pacifiques, mais que la matraque de la police et les boyaux d'arrosage des pompiers finiront toujours par avoir le dernier mot. En ce sens, il n'y a de démocratie et de liberté que dans le choix des chips et de la liqueur.

L'affaire Manning ne se vivra probablement pas dans l'effervescence qui frôla la guerre civile lors de l'Affaire Dreyfus. Mais dans la mesure où il y a sursaut de conscience dans ce grand peuple qu'est le peuple américain, il y a encore de l'espoir que le Mal qui s'incarne si souvent dans la bêtise judiciaire, militaire et gouvernementale soit, comme en 1973, mis encore une fois en déroute. C'est à souhaiter, pour tous les peuples du monde⌛

Montréal
17 décembre 2011

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