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samedi 22 octobre 2011

LaFontaine et Baldwin: un frottement de feuillages entre deux parcs

Les 'tits n'amis

LAFONTAINE ET BALDWIN: UN FROTTEMENT DE FEUILLAGES ENTRE DEUX PARCS

Il y a des couples dont la gémellité demeure inscrite dans notre conscience historique. Réels ou fictifs, il suffit de nommer le premier pour que le nom du second surgisse aussitôt à notre esprit. Ainsi en est-il de Caïn et Abel et de Romulus et Rémus, quoique leurs associations se soient terminées de manière plutôt brutale. Il y a Akhenaton et Nefertiti, Alexandre le Grand et Bucéphale (pour un conquérant, un bon cheval vaut bien une femme!), Antoine et Cléopâtre, César et Cléopâtre (pour une femme qui avait un si long nez, selon Pascal, il était tout à fait normal qu’elle hume d’une narine pour expirer de l’autre), Dante et Béatrice, Roméo et Juliette, Laurel et Hardy, Pie XII et la Popessa, Abbott et Costello, Nelson et Eddy… À leurs côtés, John Saul, notre ex-gouverneur général-qu’on-sort a ressuscité le vieux couple oublié de LaFontaine et Baldwin.

Il n’est pas plus facile de résumer la thèse de John Saul qu’en citant la dernière ligne de son petit livre: «Deux amis avaient vécu. Un pays serait bâti à l’image de leurs idées» (p. 222). John Saul est un homme intelligent. Ses Bâtards de Voltaire resteront comme l’une des critiques les plus incisives et des plus justes de la médiocratie post-1945. C’est un homme qui a «acheté» l’idée du Canada, sans se rendre compte toutefois que ce n’était-là qu’une vision de l’esprit plutôt qu’une réalité authentique. Sa phrase-chute résume non seulement sa démarche, mais son aspiration idéologique d’une fraternité des «peuples fondateurs», une mythologie élaborée sous l’ère Trudeau et qui ne tient pas la route considérant les moyens par lesquels le gouvernement canadien de l’époque a fait entériner la Constitution de 1982. Saul déplace donc ce que certains qualifient de «crosse» ou d’entreprise de «corruption» sur la sympathie qui liait LaFontaine et Baldwin; le Canadien Français et le Canadien Anglais unis par une aspiration supérieure commune. C’est donc au niveau de la gémellité fraternelle que Saul inscrit le Symbolique, la signification de l’histoire du Canada. Par nécessité (la résistance aux ambitions expansionnistes de nos Voisins du Sud) et par contingences (le contexte de la guerre de Sécession, la défense de l’intégrité du territoire de l’Empire britannique d’Amérique du Nord, l’instabilité des gouvernements élus sous le régime de l’Acte de 1840), l'historicité canadienne serait motivée par une association «fraternelle» entre deux peuples qui, divisés par des différences structurelles fondamentales (langues, religions, droits) n’en partageraient quand même pas moins une volonté: le principe de s'unifier [d'abord] contre la tutelle de l’impérialisme britannique, ce qui n’était pas encore celui de l’autodétermination nationale, qui ne commencera à venir que sous Laurier. Cette dialogique serait érigée sur des sentiments qui auraient fini par se rencontrer avec un idéal commun appelé à cimenter le Canada; une utopie que serait ce pays que l’on bâtirait «à l’image de leurs idées». Du Symbolique, de la signification de l’histoire, la première proposition glisse automatiquement à la seconde qui relève de l’Idéologique, de la moralisation de l’histoire: «ils vécurent heureux et eurent 8 beaux enfants et deux douteux».

Intérieur du Parlement de Montréal, 1848
Côté historicité, John Saul agite avec efficacité de gamin les ciseaux de la théorie. Voici ce Canada qui, voilà moins de dix ans, avait été en rébellion contre le gouvernement colonial, nous donner une leçon «révolutionnaire» d’originalité de la démocratie! M. Saul écrit, en page 13: «Ce qui était révolutionnaire, au Canada, ce n’était pas tant l’avènement de la démocratie que sa conception. La démocratie s’est manifestée par un vaste programme de mesures sociales, politiques, économiques et administratives conçues délibérément pour réduire l’écart entre des religions, des langues et des races opposées. Ce qui était radical, c’était l’idée qu’une démocratie juste pouvait être fondée non sur une définition de la race comme expression de l’État-nation, mais sur ce que nous appellerions aujourd’hui la diversité; l’équité était essentielle à la diversité et la diversité à l’équité. Le deuxième fait révolutionnaire était le suivant: le mouvement, au Canada, était fondé sur l’usage rigoureux de la retenue politique, ce qui était précisément à l’opposé des mouvements réformistes et révolutionnaires en Europe et aux États-Unis. Troisièmement, le mouvement réformiste, ici, trouverait le moyen de conserver le pouvoir alors que les autres s’effondreraient». Pourtant, cette «conception» de la démocratie, je la cherche …et ne la trouve pas. Si elle avait été si formidable que ça, les livres d’histoire ne passerait pas tant sous silence la période 1840-1867. M. Saul s’appuie sur le «vaste programme de mesures sociales, politiques, économiques et administratives» extérieures. Reste à dire lesquelles.

Soulignons, d’abord, la loi de 1848 sur la responsabilité ministérielle qui rendait le gouvernement responsable devant le Parlement de ses décisions et des conséquences de ses actes. Cette avancée signifie pour Saul une «sortie du système de contrôle de l’empire et leur entrée dans un nouveau modèle démocratique». Précisément, parce que la religion cesse d'être ce qu’elle était dans la démocratie anglaise, une cause de ségrégation entre catholiques et anglicans, LaFontaine et Baldwin séparent le politique du religieux (dans un sens positif - la séparation de l’Église et de l’État - mais aussi dans un sens négatif - l’influence indue du clergé en matières sociales). C’était exactement la situation que vivait la France à la suite de la proclamation de l’Empire en 1851 qui marque pourtant l’abolition de la démocratie à suffrage universel, telle que l’avait érigée la Seconde République en 1848.  Logiquement, ce n’est donc pas la démocratie définie par le gouvernement responsable qui est cause des effets de «tolérance» que Saul lui attribue, mais simplement l’usure des religions face aux nouveaux modèles idéologiques agressifs promus par les différents États nationaux. Plus que par le traitement historique, c’est par l’usage de formules habiles que Saul fait passer son message: «Ce qui a été tenté au Canada et en Nouvelle-Écosse au début de 1848 n’avait rien à voir avec la tentative, de la part d’une colonie, de rattraper la métropole. Grâce à LaFontaine et Baldwin, en particulier, nous avons été les premiers, ou presque, à franchir la barrière et à entrer dans la course vers la démocratie moderne» (p. 170). Le presque indique un doute dans l’esprit de l’auteur face à sa propre affirmation.

La mise en pratique de cette démocratie révolutionnaire commence avec le vote du bill d’indemnité aux victimes des rébellions de 1837-1838 et au rappel des exilés d’Australie. C’est le branle-bas de combat parmi les Britanniques qui, en 1837-1838, avaient lutté contre les Rebelles. On crie à la trahison. LaFontaine et Baldwin parlent de «Loyauté» à la Couronne. Nous sommes en 1849, au moment où le Parlement se trouve à Montréal. Des groupes de manifestants, essentiellement des anglophones que Saul qualifie de groupe antidémocratique, vont se porter à l’assaut de la maison de LaFontaine et du Parlement. Il tireront à coups de fusil sur la première et incendieront le second. Le gouverneur général, Lord Elgin, un pilleur de trésors archéologiques en Grèce, recevra une pelotée d’œufs pourris. Les pompiers, anglo-saxons, refusent d’éteindre le feu. D’autres occupent la rue et malgré le riot act, les autorités civiles et militaires refusent de faire feu sur leurs concitoyens. 1848 ne sera pas une revanche sur 1838. LaFontaine et Baldwin laissent courir le temps. La crise d’occupation des rues et des incendies ciblées finira par ruiner les marchands de la ville et ceux-ci imposeront aux forces de l’ordre la nécessité de sévir. La démocratie est donc du côté des Réformistes qui composaient l’aile gouvernementale, ceux qui votaient pour la réconciliation des deux ethnies comme si les Rébellions de 1837-1838, selon l’analyse de Durham, avaient été, effectivement, une lutte de races. Or, nous savons très bien que tel n’était pas le cas.

Les réformes que soulignent Saul: La loi créant l’Université de Toronto, libre de toute filiation religieuse, ce qui ne sera jamais le cas de Laval à Québec. Les mesures concernant le creusage de canaux de navigation pour accélérer le développement économique des deux ex-Canadas. Les subventions d’aide gouvernemental à la construction du Pacific Canadian Railroads. La création des cours divisionnaires au Haut-Canada et l’abolition de l’emprisonnement pour dettes. L'abolition du droit de primogéniture en matière de succession des biens immobiliers (mais non mobiliers, la terre). La création du régime des municipalités. L’abolition du régime seigneurial au Bas-Canada (que John Saul omet). Le train réformiste s’arrêta à l’exclusion du droit de vote des femmes - celles-ci en tant que propriétaires, avaient jusque-là le droit de vote - le nouveau droit civil français (le code Napoléon) diminuant la valeur sociale des femmes le leur enlève. Ces réformes visaient à continuer les politiques engagées avant 1837 mais à soustraire à leurs obstacles la toute-puissance du gouverneur général par le déplacement de l’exécutif vers le Parlement. Neutraliser les dissensions ethniques et religieuses sans les résoudre sur un plan d’équité national créa plutôt l’«infirmité» qui devait donner les deux solitudes du siècle suivant. La province gouvernée par les prêtres (ex-Bas-Canada) et la province gouvernée par les affairistes (ex-Haut-Canada). L’Histoire du Canada, sous l’Acte d’Union, l’histoire d’un rapide rattrapage, rien de moins, rien de plus.

Ce dont John Saul se montre le plus fier, c’est que tout ce train de mesures s’est effectué sans violence de la part des Réformistes. Au contraire. LaFontaine et Baldwin ont mis leur vie en danger, ont affronté les assauts des «antidémocrates» de 1849, ont confronté et réduit l’annexionisme aux États-Unis défendu par le vieux Louis-Joseph Papineau. La démocratie au suffrage élargi (et non encore universel) se montrait un régime où les conflits pouvaient être résolus par des moyens pacifiques contre l’extrémisme des partis polarisés autour des nationalités, ce que Saul appelle les «factions». Du bilan résumé par Saul, le train de réformes toucha davantage le Haut que le Bas-Canada et on peut dire que le régime de l’Acte d’Union fut profitable (du partage de sa dette avec le Bas-Canada qui n’en avait pas jusqu’à la mise à jour de son idéal laïque des institutions publiques), essentiellement, à la future province d'Ontario. Rien de tout cela ne rapportait autant au Bas-Canada qui, pendant ce temps, s’abandonnait dans les bras de son clergé catholique réactionnaire. Les deux provinces ne bénéficièrent pas à égale dose des projets réformistes.

Là où Saul situe la grande avancée du Canada sous l’Acte d’Union, c’est précisément là où se situe sa défaite qui va nécessité le réaménagement de 1867. Pour se mettre dans le contexte de ce que Saul avance, il faut se dire que son ouvrage commence en faisant un bond historique de 8 ans  après la proclamation de l’Acte d’Union de 1840. Saul nous avertit qu’il délaissera le retard dans «l’avènement» de la démocratie pour se consacrer sur sa «conception». Or les effets d’une conception «révolutionnaire» de la démocratie ne peuvent faire fi de son avancement réel. Les plus belles utopies n’ont jamais dépassé le stade du papier sur lequel elles étaient écrites tant la condition humaine ne leur a jamais permis de se réaliser.

Dans tout cela, la démocratie ne joue aucun rôle. Les Américains ont cette démocratie, décrite en long et en large par Tocqueville, et qui, qualifiée de jacksonienne, n’est qu’une démocratie populiste contrôlée par des partis qui rassemblent des «familles» d’intérêts économiques et sociaux, d’où la querelle qui éclatera en 1860 entre le Nord libéral, industrialisé et conquérant de l’Ouest et le Sud, protectionniste, aristocratique, rural et esclavagiste. En Europe, l’Angleterre elle-même n’a de démocratique que le nom. En 1832, le pays a été à un doigt d’une révolution, tant la surreprésentation des «rotten boroughs», les «bourgs pourris», au Parlement faisait peser les contraintes de la propriété foncière sur l’expansion des intérêts commerciaux de la bourgeoisie financière et industrielle. Cette première réforme ne donna pas le régime du suffrage universel, et s’il accrut la représentation urbaine au dépend de la représentation rurale, le vote demeurait censitaire. Avec l’accroissement du prolétariat urbain et ses revendications sociales, une seconde réforme démocratique eut lieu, sous la poussée des conservateurs de Disraeli en …1867. Dans un pays où ne régit aucune constitution écrite, la démocratie s’est installée progressivement, lentement, imperceptiblement, par l’abaissement du cens, au point qu’un jour les Anglais durent constater qu’ils étaient possesseurs du suffrage universel, avec une avant-dernière réforme en 1912,  la dernière survenant en 1919 avec le suffrage féminin. Dans le cas anglais, la tradition tient lieu de loi. La même chose s’est passée au Canada, qui ne pouvait quand même pas être plus démocratique que la Mère-Patrie! Pourtant, si. Le Canada étant plus tolérant, à cause de la forte majorité catholique du Québec, il ne pouvait pas la priver de participer au processus électoral au Parlement, alors qu’à Londres, les Catholiques anglais obtiendront le droit de représentation en s’appuyant, précisément, sur le fait que les catholiques canadiens avaient droit de vote et droit de représentation dans un parlement colonial! Sur ce point, nous prenons ce qu’écrit Saul en contradiction avec les faits: oui, la colonie avait rattrapé, voire même dépassé la métropole!

Cette occultation des premières années de l’Acte d’Union permet à Saul de masquer les conditions de l’émergence du duo LaFontaine-Baldwin. Un court survol de l’historiographie de la période nous aidera à mieux comprendre ce que M. Saul ne dit pas, ou tient pour acquis par ses lecteurs. En 1909, Joseph Royal publie un gros livre intitulé Histoire du Canada. Or ce livre ne traite que de la période comprise entre 1841 et 1867. L’unité de temps est réduite à 26 ans pour l’ensemble d’une unité nationale qui dépasse, en amont comme en aval, cette séquence. Dans sa préface, Royal écrivait qu’«en 1841, comme si l’Angleterre se fut repentie, nous  la voyons entreprendre de défaire l’œuvre de Pitt et décréter que le Bas et le Haut-Canada ne formeront dorénavant qu’une seule et même province sous un système exclusivement anglais, sans plus se soucier des droits et des privilèges particuliers de la population canadienne-française que s’ils n’eussent jamais existé». Le Canada de 1841-1867 naît de la synthèse durhamienne visant à dissoudre le Haut et le Bas-Canada dans une seule entité géo-politique qu’est le Canada. Le Canada ne naît pas en 1867. Il ne naît pas non plus en 1848, mais bien en 1841, dans la mesure où comme l’écrit M. Royal: «Le résultat le plus clair des sanglantes échauffourées de 1837 et 1838 fut non pas d’émanciper le Bas-Canada, mais d’achever de convaincre la métropole de la nécessité d’en finir une fois pour toutes avec les aspirations nationales de la population française de cette province. Impossible de fermer les yeux à l’évidence et de ne pas admettre que les divers procédés d’anglification tentés depuis 1763 avaient échoué de la façon la plus complète. Rien n’avait réussi, ni les injustices, ni les cajoleries, ni les mauvais traitements, ni l’ostracisme politique et social; au contraire, les Canadiens étaient plus que jamais attachés à une nationalité qui leur était devenue d’autant plus chère qu’ils avaient plus souffert pour la conserver. Ils avaient franchement accepté d’être anglais d’allégeance, mais des Anglais parlant le français. Tout était donc à recommencer. Or, il parut que le seul moyen de résoudre cet inquiétant problème serait de ne faire qu’une seule et même province du Bas et du Haut-Canada, avec une seule législature, avec une seule langue officielle, et avec, au sommet, un seul gouvernement issu d’une majorité bien anglaise. En un mot, on proposa le mélange forcé des deux races afin de permettre, s’il était possible, à la plus nombreuse d’absorber la plus faible» (pp. 7-8). Et ici, le mot «forcé» insiste sur les intentions avouées ou non. Il n’y a pas là deux peuples fondateurs dans un même esprit de communauté nationale. Alors que les Rébellions de 1837-1838, autant dans le Haut que dans le Bas-Canada (soulignons que les élèves des écoles québécoises n’apprennent pas qu’il y eut également rébellions dans le Haut-Canada) étaient le fait de luttes de classes entre les intérêts métropolitains et du grand commerce britannique contre ceux des intérêts locaux et du commerce régional, les autorités coloniales décident, dans la foulée du Rapport Durham (1839), de s’imaginer que le conflit canadien en est un de races. Aussi, c’est au niveau de l’assimilation ethnique que le gouvernement de l’Acte d’Union entre en vigueur et que le but définitif est la disparition de l’identité francophone et catholique du Bas-Canada. L’idée de l’Amérique du Nord glacis anglo-saxon, propre au racisme anglais qui se développe à partir du règne de la reine Victoria et qui aboutira à la More Great Britain du ministre Chamberlain, le jingoïsme de Rudyard Kipling, se mettait tranquillement en place.

Le détournement de la vérité opéré par Durham est reconnu sur le champ. LaFontaine, en effet, lui-même ancien patriote de 37-38, emprisonné puis libéré, savait qu’il ne s’agissait en rien d’une lutte entre Anglais et Français. Alfred De Celles, son biographe, en 1925, dans son LaFontaine et son temps, juge que le régime que Royal attribuait à Pitt, appartenait en fait au goût autoritaire de George III et que le premier demi-siècle du gouvernement du Bas-Canada restait dominé par la tutelle coloniale. En ajoutant la responsabilité ministérielle (prévue pour 1848, une fois que la population anglaise aura définitivement surpassé la population française), «le ressort si souple de la responsabilité de l’exécutif à la Chambre, ajouté à notre machine gouvernementale, en a assuré le fonctionnement harmonieux, sans heurts ni contrecoups. Elle a permis aux hommes à vues larges de s’entendre pour diriger le pays vers les régions de la concorde, loin du champ de bataille des factions. Il s’est trouvé que Durham, en se préparant à nous porter le coup mortel, nous donnait en même temps le moyen de le parer. Ses suggestions agréèrent au ministère anglais qui leur donna corps dans la loi fusionnant en une union législative le Haut et le Bas-Canada» (p. 46). Que sont les factions? Les groupes d’intérêts à l’origine des Rébellions. Une fois ces groupes mâtés, le gouvernement aura pleinement le loisir de gérer les affaires publiques pour le bien commun. L’interprétation de De Celles relève de l’interprétation whig de l’histoire dans le mesure où les intentions de Durham et de la loi créant l’Union des Canadas servirent, entre les mains d’«hommes à vues larges de s’entendre pour diriger le pays vers les régions de la concorde», à orienter le développement du Canada vers une toute autre direction que celle anticipée par Durham et les législateurs coloniaux. Ainsi, l’Histoire du Canada apparaît bien comme un «acte manqué» des intentions de l’Union de 1841.

Hippolyte LaFontaine appartient donc à ces hommes à «vues larges». Il en est de même de son compère anglophone Robert Baldwin, son collègue, son associé, son autre soi-même. La lutte avec les gouverneurs successifs, surtout Sydenham chargé d’appliquer stricto sensu les intentions derrière l’Acte d’Union, consolida un ministère LaFontaine-Baldwin sous le gouverneur Bagot, et le poste de premier ministre revint à LaFontaine qui prit Baldwin comme ministre. Comme une dyarchie, le parlement canadien fut mené par un ministère à deux têtes. Moyen des deux Canadas de subsister à l’intérieur même de l’unité «étatique». Cette tradition allait perdurer jusqu’en 1867, qu’importe le parti au pouvoir Ce n'est qu'avec la Confédération de 1867, avec l'unique personne du premier ministre (qui n'existe toutefois pas dans la formulation de l'Acte de l'Amérique britannique du Nord), que la disparition des vestiges des deux Canadas sera consommée: Haut et Bas-Canada seront désormais les provinces d'Ontario et de Québec. Le régime établi avec l'Acte d'Union entraînait également une instabilité du régime par la faible majorité que recevraient la plupart des partis élus. À la suite de Lionel Groulx, qui voyait en LaFontaine «l’incarnation superbe de jeunesse et de force sereine, type de la patience têtue et du courage tranquille de sa race», Guy Laviolette, dans son fascicule Hippolyte La Fontaine, paru dans sa collection «Gloires Nationales» (1949) rappelle qu’il «mourut alors qu’une nouvelle forme de gouvernement pointait à l’horizon. Une forme de gouvernement dont il avait lui-même hâté l’apparition» (p. 31). LaFontaine, grand-père de la Confédération? La chose ne m'apparaît pas évidente à première vue.

Il fallut attendre la fin du XXe siècle pour qu’une voix, celle de Stéphane Kelly, désigne LaFontaine comme l’exemple de la traitrise et de la corruption. Ce n’était là qu’un «parvenu», selon la dialectique du paria et du parvenu dans la thèse qu'Hannah Arendt consacre à l'historicité du peuple juif en Occident; qu'un des «collaborateurs» de la Couronne anglaise, comme les Français parlent avec dédain de la Collaboration de 1940: «En 1840, Lafontaine tente de désamorcer cette méfiance [des Canadiens-français à l’égard des Canadiens-anglais] en publiant un texte, plutôt astucieux, qui annonce sa politique. L’Adresse aux électeurs de Terrebonne est un appel à la collaboration. Destiné aux électeurs de son comté, ce discours marque le début d’une nouvelle ère. Les Canadiens doivent désormais se fondre au sein d’un ensemble plus large: le Canada-Uni. Il suggère à ses compatriotes de ne pas exiger le rappel de l’Union. Cette union est certes injuste et despotique; et il faut en effet la critiquer. Cependant, il vaut mieux réformer le système de l’intérieur, dans le cadre de cette union et avec l’aide des réformistes du Haut-Canada, pour faire advenir le gouvernement responsable. Le manifeste débute en prenant acte de la passation de l’Union. D’entrée de jeu, Lafontaine se refuse de juger si la mesure visant à rassembler les deux populations est dans l’intérêt de chacune d’elles: “Cette grande mesure politique est-elle dans l’intérêt bien entendu des populations qu’elle a pour objet de soumettre à l’action d’une seule et même Législature? Il faut laisser au temps la solution de ce problème”. Lafontaine admet que la mesure constitue une grande injustice pour les Canadiens: “Elle est un acte d’injustice et de despotisme, en ce qu’elle nous est imposée sans notre consentement”. L’homme juge suicidaire la stratégie du camp Papineau-Viger. Le rappel de l’Union replacerait le pays sous un régime despotique: “Ils doivent attendre, avant d’adopter une détermination dont le résultat immédiat serait peut-être de nous rejeter, pour un temps indéfini, sous la législation liberticide d’un Conseil Spécial, et de nous laisser sans représentation aucune”. Au sujet de l’attitude des réformistes haut-canadiens, Lafontaine ne formule que des vœux pieux: “Ils ne sauraient, ils ne peuvent pas approuver le traitement que cet acte fait aux habitants du Bas-Canada”. Lafontaine admet que les réformistes ont fait du tort aux francophones. Par on ne sait quel indice, il s’imagine qu’ils vont s’en repentir…» (La petite Loterie, pp. 192-193). Ce «collaborationisme» est doublé du patronage qui ferait de LaFontaine, s’il vivait aujourd’hui, un collecteur affamé d’enveloppes brunes. Nous voici donc bien loin du héros des Groulx, De Celles et autres Laviolette.

Enfin, Éric Bédard, à qui John Saul dédie, parmi d’autres, son opuscule, publie un essai, Les Réformistes, une génération canadienne-française au milieu du XIXe siècle. Une génération qui vit des événements semblable à une première Révolution tranquille (l’idée avait été émise quelques décennies auparavant). De plus, les événements de 1841-1867 sont mis en parallèles avec ceux qui ont suivi la crise d’octobre de 1970 et les deux référendums de 1980 et 1995. La morosité est retenue comme une attitude partagée dans le temps. La vision négative de l’activité politique pourrait être facilement mise sur le même niveau que notre cynisme actuel. Les Réformistes, selon Bédard, sont partisans de l’Américanité du Canada. En ce sens, ils s’orienteraient davantage vers la définition américaine plutôt que britannique de la démocratie: «Dans l’esprit des réformistes, la “démocratie”, comme état social où l’égalité entre les individus l’emporte sur les privilèges d’une caste, serait naturelle à l’Amérique. Fait de nature, cet état social n’a pas dû être conquis de haute lutte et n’a pas nécessité de révolutions sanglantes contre une classe désignée par la Providence ou l’Histoire. Cette perspective inspire grandement le discours public des réformistes. Ils se servent de cet argument pour contrer les influences occultes des tories qui réclament l’établissement d’un régime de privilèges. Après l’obtention du gouvernement responsable, ils invoquent de nouveau cet argument, cette fois pour dissuader Papineau et les jeunes de l’Institut canadien de demander le rappel de l’Union. Par sa seule appartenance au continent, expliquent les réformistes, le Bas-Canada est assuré d’un avenir prometteur en matière de liberté et d’égalité. Il serait donc inutile et téméraire de précipiter les choses. L’“état social” américain, tout comme le “libéralisme”, est invoqué ici comme un argument polémique censé faire taire ceux qui veulent imposer un régime d’inégalités ou ceux qui réclament un changement radical de régime» (pp. 110-111).

Mais la démocratie des réformistes, si elle s’inspire de la démocratie jacksonienne (le patronage de Kelly), ne poussa pas jusqu’au suffrage universel. Bédard ajoute: «À mesure qu’avancent les années 1850, on voit clairement émerger dans les pages de la presse ministérielle un discours hostile au règne absolu de l’“opinion publique”. Le règne de la majorité, laisse-t-on parfois entendre, peut entraîner des dérives dangereuses, du fanatisme même. Dans un lettre à son frère Edmond, Hector Langevin se dit clairement opposé au suffrage universel, qui ferait en sorte “qu’un mendiant qui ne possède pas 4 sous au monde pourra[it] neutraliser la voix de M. De Beaujeu qui vaut peut-être £ 150,000 ou de MM. Masson qui en valent de £ 50 à £ 60 000 chacun!”. Dans l’un de ses discours, Cauchon fait valoir un point de vue similaire. Le député de Montmorency dit craindre le jugement souvent volatil et peu avisé d’une “opinion publique quelques fois injuste, imprudente, irréfléchie”. Il dit s’appuyer sur un texte des Federalist Papers, une “publication remarquable”, précise-t-il, dans laquelle on met le pays en garde contre les dérives possibles du régime démocratique. Le danger des institutions trop démocratiques, croit Cauchon, “c’est de tout niveler, de tout effacer, c’est de tout égaliser; c’est de décentraliser et d’affaiblir à l’infini les forces sociales par l’individualisme”. S’agissant précisément de statuer sur le rôle de l’“opinion publique”, le rédacteur du Canadien écrit: “On sait déjà fort bien ce qu’on entend par ces mots dans une république où le fanatisme a pour apôtre les Know-Nothings[Étienne Parent]» (p. 114). Les arguments de Langevin sont ceux-là même énoncés pour la  première fois par la Constituante de 1789 qui refusa le suffrage universel pour le vote censitaire, tandis que celui de Cauchon reprend les craintes d’un Alexander Hamilton qui craignait le mauvais impact de la démocratie sur le libéralisme économique aux États-Unis aux lendemains de l’Indépendance. En ce qui a trait aux Know-Nothings de Parent, ce sont là un groupe d'extrémistes américains qui annonce, par certains aspects, ce que sera le résultat des démocraties dévoyées aux lendemains de la Grande Guerre, c’est-à-dire leur chute dans le fascisme. Bref, conclut Bédard, la démocratie des Réformistes, c’est celle d’un Guizot, les «capacités» qui donnent à la bourgeoisie seule le droit de parler en tant qu’opinion publique. Celui aussi d’un John Stuart-Mill qui, comme on le sait, avait en Pierre Trudeau un disciple avoué. Une démocratie censitaire comme l’exposent Langevin et Cauchon, futurs Pères de la Confédération. L’important n’est pas que le Canada-Uni soit un modèle de démocratie de type nouveau genre, mais qu’il laisse suffisamment de place à la partie la plus fortunée de la «Nation» pour faire de bonnes affaires sans que les conflits de factions, factions désormais contrôlées par le gouvernement responsable, ne viennent gêner le développement économique.

Que reste-t-il alors de cette démocratie «révolutionnaire» de John Saul? L’idée «radicale» d’une démocratie juste fondée non sur la race mais sur la diversité? Quel bel anachronisme que voilà. La diversité n’est pas un concept mental des politiciens voire même des théoriciens de l’époque. La retenue canadienne contre l’extrémisme révolutionnaire de 1848 en Europe? Mais cette tradition serait plutôt celle de l’Angleterre, depuis la Glorious Revolution de 1689. L’ironie de l’histoire, en ce qui a trait aux Réformistes de 1840, n'est-elle pas que la belle idée partagée par LaFontaine et Baldwin ne sera pas appliquée par ces réformistes, mais leurs adversaires politiques, les tories avec Macdonald et Cartier? Plus que l’analyse politique, c’est la raison raisonnante idéologique de John Saul qui nourrit sa conception de l’histoire canadienne en général, et celle de 1840-1867 dans ce cas-ci.

Reste l’amitié. Et ce n’est pas rien. Son portrait de LaFontaine mérite qu’on s’y arrête: «LaFontaine, le front large, la tête imposante et d’une beauté classique posée sur de fortes épaules, avait quelque chose du taureau bien habillé. Rocher de stabilité physique et émotive en surface, on le trouvait souvent arrogant et sentencieux. Ses attitudes faisaient sans doute partie de l’armure protectrice d’un homme qui, éprouvant une douleur physique constante, était aussi souvent cloué au lit que présent dans l’arène publique. Dans la vingtaine, il avait été physiquement fort, ambitieux et plein d’assurance. Mais sa maladie avait miné ses forces et lui avait retiré le peu d’intérêt qu’il éprouvait pour l’aspect social de la vie publique. Même si LaFontaine était heureux en mariage, les enfants que sa femme n’avait pu concevoir continuaient à lui manquer» (pp. 17-18). Et qu’en est-il de son vis-à-vis? «Baldwin, dans la vingtaine et au début de la trentaine, avait été un personnage rêveur et romantique, plongé dans la poésie et l’incertitude psychique à la manière du Jeune Werther de Gœthe. De même que LaFontaine, il dégageait une imposante solidité en public. En fait, il demeurait profondément romantique, au sens qu’avait le terme au début du XIXe siècle. Cette vie intérieur, il la tenait soigneusement cachée, et même le grand calme qu’il affichait lui coûtait beaucoup d’efforts. il respirait l’assurance d’un homme né dans l’élite et fidèle à ses principes, mais il vivait dans un deuil permanent, émotivement handicapé par la mort de sa femme, treize ans plus tôt. Son seul amour, sa seule passion dévorante, elle était morte à l’âge de vingt-cinq ans, et il ne s’en était jamais remis. LaFontaine était l’une des rares personnes qui le comprenaient, ce qui avait contribué à souder leur amitié tout comme l’attachement que LaFontaine éprouvait pour les enfants de Baldwin, à défaut d’en avoir lui-même» (p. 18). Un narcissiste et un mélancolique, étrange couple qu’unit une stérilité et un deuil inconsolable. Voilà donc, selon M. Saul, le socle sur lequel serait bâti le pays à l’image de leurs idées (sous-entendre: leur amitié)?

Il est possible d’ajouter des éléments significatifs à ce portrait de LaFontaine. Guy Laviolette, qui écrit pour les enfants, nous rappelle qu’«il ressemblait tellement à Napoléon que de vieux soldats français s’écrièrent sur son passage, à Paris: “Tiens, voici l’Empereur ressuscité”» (p. 8). Cette ressemblance, LaFontaine en était déjà fort conscient. Il ressemblait davantage au «vieux» Napoléon, l’Empereur, plutôt qu’au jeune et fringant officier du pont d’Arcole. La synthèse d’Histoire du Canada de Paul Bruchési (1954) en rappelle les circonstances, puisées dans la biographie de De Celles: «Son aspect imposait; d’une taille au-dessus de la moyenne, large d’épaules avec une tête carrée, un large front qui dénotait la méditation constante, des traits sur lesquels se lisaient la fermeté et l’énergie. Ce n’était pas une physionomie attirante: elle apparaît trop solennelle, comme une statue sur un piédestal, trop au-dessus de l’humanité.  Ses contemporains - et les portraits confirment l’exactitude de leur comparaison - trouvaient qu’il ressemblait à Napoléon Ier… L’on rapporte que, dans une visite aux Invalides en 1853, quelques vieux grognards, demeurants des guerres de l’Empire, ne purent s’empêcher de dire en le voyant: “Tiens, voci l’empereur ressuscité”. La première fois que lady Bagot, qui avait connu l’empereur, vit LaFontaine, elle dit à son entourage: “Vraiment, si je ne savais que Bonaparte est mort je croirais que c’est lui qui vient d’entrer au salon”» (pp. 182-183). Du temps où il luttait parmi les Patriotes de Papineau, comme le rappelle encore De Celles, LaFontaine était «un exaspéré, un libéral, et même de son propre aveu, un radical. Il est vrai que, à cette époque, il n’est pas encore lui-même» (p. 21). Qu’est-ce que cela veut dire? Qu’il n’était pas encore le médiateur patient et négociateur qui sera celui du premier ministre de l’Acte d’Union.

Cette association, même a posteriori avec Bonaparte, que l’on enseignait aux enfants de mon âge dès la troisième année du primaire, instituait l’image d’un LaFontaine conquérant d’un empire, le Canada. Ce qui nous ramène au vieux livre centenaire de Royal. Le Canada est une création de LaFontaine et de son égal, Robert Baldwin. Dans la conscience historique canadienne, Baldwin joue le rôle de second violon. Pourtant, on l’a vu, la plupart des acquis démocratiques sous l’Acte d’Union lui reviennent. Ce qui reste dans l’inconscient collectif, c’est précisément ce sur quoi insiste Saul: une amitié réciproque indéfectible qui fait qu’aucun gouvernement dirigé par LaFontaine ne se ferait sans la participation de Baldwin et qu’il suffirait de la démission de ce dernier pour voir le gouvernement LaFontaine résigner. De Celles en parle ainsi: «Le nom de Baldwin - honest Robert - évoque l’un des plus touchants souvnirs de nore histoire parlementaire: l’amitié de cet homme de cœur et de LaFontaine, rappelle celle de Montaigne et de La Boétie. Nous aimons à y saluer quelque chose de supérieur aux sentiments qui rapprochent d’ordinaire les politiques. Dans ce milieu l’on se crée souvent des complices que des amis véritables. L’élément de cohésion y tient plus de l’intérêt personnel que de la similitude des goûts et des principes. Divisés par les croyances religieuses et les différences d’origine, LaFontaine et Baldwin trouvèrent dans le désir de servir leur pays, leurs concitoyens, ainsi que dans une estime réciproque les mobiles d’une affection inébranlable. Il est impossible de louer la fidélité de l’un à ce sentiment sans exalter celle de l’autre, et il convient d’avouer qu’elle converge également à l’honneur de ces deux hommes toujours disposés à faire passer l’amitié et à se donner des preuves mutuelles de dévouement. Après l’échec de LaFontaine à Terrebonne en 1841, Baldwin lui trouve un mandat dans la province de l’Ouest. Plus tard, c’est Baldwin qui reçoit à Rimouski, à la demande de son ami, une faveur analogue. Le chef des libéraux de l’Ouest remet son portefeuille de sollliciteur-général à Sydenham lorsqu’il saisit les desseins hostiles de ce dernier à notre égard, pour appuyer les réclamations de LaFontaine. Plus tard, celui-ci déclare à sir Charles Bagot qu’il renonce à accepter un portefeuille dans tout cabinet dont Baldwin serait exclus, et cette persistance de n’arriver aux affaires qu’en tenant par la main son ami, triomphe des préventions que nourrissait Bagot à l’endroit du chef libéral anglais» (pp. 162-163). Ces pognages de mains et ces renvois d’ascenseurs ne sont pas loin de suggérer que LaFontaine et Baldwin représenteraient dans l’histoire canadienne ce que furent les amants gais, Harmodios et Aristogiton qui libérèrent Athènes en tuant le tyran Hipparque (514 av. J.-C.), récit que l’on retrouve dans Thucydide et la Constitution d’Athènes d’Aristote, fort connus des élèves des collèges classiques de l'époque. Il est étonnant que Baldwin trouve d’ailleurs peu de place dans les livres de Kelley et de Bédard qui confirment, par ce silence, l’opinion canadienne-française véhiculée par le «conservateur» De Celles: «Il semble planer sur l’histoire de ces deux hommes remarquables une certaine incertitude relativement à la question de savoir lequel avait la prééminence politique sur l’autre. Pour nous, il est évident que c’est LaFontaine qui exerçait le commandement en chef du parti libéral (sic) à cette époque. Baldwin l’a proclamé lui-même son chef et demandait à ses adhérents du Haut-Canada de se soumettre à sa direction» (p. 163).

Pour John Saul, le retrait simultané de LaFontaine et Baldwin en 1851 vient de l’usure individuelle des deux politiciens et non d’une quelconque défaite de leur politique. «Tout cela est faux, entièrement ou presque. En réalité, quelque chose d’original et de presque impossible a eu lieu. Ces deux hommes se sont attaqués aux convictions fondamentales de l’empire le plus puissant de l’époque, voire le plus puissant depuis l’Empire romain, à maints égards. Ils ont déjoué cet empire avec des idées et un discours. Et l’essentiel de ce qu’ils ont accompli n’est pas le gouvernement responsable, mais bien la valeur de la modération en présence de crises et de violences persistantes. Qui plus est, contrairement à la plupart des hommes en politique, ils ont accepté de subir des humiliations personnelles dans le but d’éviter le recours à la violence. Du point de vue de la philosophie politique, il s’agissait d’une innovation révolutionnaire» (pp. 215-216).

«Leur sentiment d’être vidés de leurs énergies psychique et physique, en 1851 s’expliquait fort bien», poursuit Saul. Puis, il raconte la chute de Baldwin dans la dépression. Son esprit commence à lui jouer de sérieux tours: «Avec toutes ces vicissitudes, Baldwin semblait perdre la raison; il se présenta aux élections de décembre 1851 sans raison particulière et sans prendre la peine de faire campagne. LaFontaine lui écrivit qu’il était chanceux d’avoir perdu» (p. 217). Il mourut en 1858, désabusé, démoralisé, dépressif au plus haut point de son veuvage. LaFontaine, quant à lui, se remaria à la mort de sa femme en 1861 et se comporta en chaud lapin. Il lui fit, coup sur coup, les deux enfants qui manquaient à son bonheur, mais il mourut en 1864, précédant de peu ses deux enfants qui ne lui survécurent pas. Les deux hommes étaient mort l’un à 55 et l’autre à 56 ans. Le pouvoir ça use, ça use énormément.

Le contenu idéologique qui transcende l’association symbolique des jumeaux vainqueurs de la tyrannie, c’est évidemment la manière de faire la politique au Canada et qui lui épargne les bains de sang dans lesquels trempent la plupart des histoires des autres États. En ce sens, la célèbre phrase de Benedetto Croce sur le fait que tout histoire est histoire contemporaine, s’applique au livre de John Saul: «Ainsi, la première caractéristique de la philosophie de LaFontaine et de Baldwin était un attachement profond à la retenue. Dans le contexte violent de l’époque, cette particularité serait prise à tort pour de la faiblesse et de l’indécision. Le pouvoir était une métaphore du maintien constant de l’ordre. Si la situation commandait la violence, soit. Un gouvernement avait pour tâche de disperser les attroupements, en ouvrant le feu au besoin. En 1849, à Montréal, il ne fallait probablement pas compter pour cela sur la milice urbaine dominée par des anglophones. Mais il y avait bien assez de militaires britanniques pour faire le travail dans les règles. Bien alignés, ouvrant le feu en tirs d’enfilade, ils pouvaient disperser des foules beaucoup plus nombreuses qu’eux. Après tout, c’est ainsi que les empires se maintiennent. La population est toujours  plus nombreuse que les militaires. C’est pourquoi, lorsque ces derniers ouvrent le feu, leur intention est toujours de produire un effet de masse en tuant un grand nombre de personnes. Le refus du gouvernement canadien de maintenir l’ordre en tirant sur la foule, son refus de maintenir l’ordre tout court, en réalité, fut considéré comme un échec et un aveu de faiblesse par Londres, par la foule en colère elle-même, et même par une bonne partie de l’élite réformiste. La retenue était une statégie tellement nouvelle et audacieuse que son pouvoir n’allait pas de soi, à première vue» (pp. 24-25).

Mais il serait possible de voir les choses tout autrement. Ce n’est pas dans la perspective de la non-violence que les «antidémocrates» de 1849 perçurent la loi d’amnistie des Réformistes. Pour eux, la violence reposait précisément dans ce «bill». Certes, ces «antidémocrates», ces résidus de Chouayens et d’Orangistes de 1837-1838, ces lèches-bottes de Colborne, le Vieux-Brûlot, n’ont rien pour inspirer la moindre sympathie, et c’est pour cela qu’il est facile de discréditer leur violence extrême face à cette loi et justifier le mépris que le gouvernement manifestait à l’égard de ceux sur lesquels la couronne britannique s’était appuyée dans la répression contre les rebelles. Il n’y eut pas que des patriotes qui aient été tués lors de ces affrontements. Cet oubli nous rappelle que la vengeance était le principal motif des résistants au bill des Réformistes, mais dans la mesure où les «antidémocrates» le ressentaient comme illégitime, même légal, ils prenaient pour une outrance à l’ordre la provocation des Réformistes. L’incendie du Parlement de Montréal répond donc à cette caricature de Punch qui montre LaFontaine brandissant un brûlot, prêt à semer la révolte dans le pays. D’où la complicité des pompiers, des policiers et des soldats, la plupart anglais, dans le fait du laissez-faire, laissez-brûler. Ils ont suivi la leçon de M. Saul: ils se sont «retenus» mais pas pour les raisons que leur prête M. Saul. S'ils n’ont pas tiré sur les manifestants violents, ont négocié quelques maisons brûlées pour éviter le bain de sang, c'est qu'ils partageaient les motifs pour lesquels la foule (essentiellement anglo-saxonne) manifestait. Bref, LaFontaine et Baldwin ne sont en rien les précurseurs de Gandhi et de Mandela. Le sophisme de M. Saul surgit précisément lorsque l’aspiration refoulée est «invitée», par une force (policière ou légale) sous-entendue, à conserver la «retenue» au nom de l’efficacité implicite de la non-violence, alors que la licence de la minorité dominante peut imposer sa violence moulée dans les lettres de la loi au risque de précipiter le monde dans le chaos. Les Bush, les Harper, les Sarkozy, les Blair, les Poutine se passent le brûlot et mesurent la capacité de résistance entre les cris et les tentes des manifestants érigées sur les places publiques d'une part, et les assauts des Tuileries et du Palais d’Hiver de l'autre; marquée par le thermomètre, la limite franchie indique le moment où interviendront les forces armées et policières. Tout le reste n’est qu’hypocrisie. La démocratie libérale n'est qu'une forme d'oligarchie économique qui sous le couvert d'une constitution où l'esprit de la loi est arbitrairement interprétée par la formulation de son écriture est de la même parenté que le sophisme utilisé ici par M. Saul.

Aujourd’hui, 22 octobre 2011, la police de Montréal vient de féliciter les manifestants qui occupent le square Victoria, proche de la Bourse de Montréal, d’occuper les lieux sans manifester de violence. Jadis, en 1774 et 1789, la fête aussi accompagnait la révolution: aujourd’hui, ne reste plus que la fête. Sans doute est-ce bien, et aucun de ces manifestants ne viendra avec de longs rasoirs saigner les jarrets des chevaux, comme lors des émeutes du 6 février 1934 à Paris, si jamais les policiers recevaient l'ordre de les charger. Voilà ce qu’attribue John Saul à la démocratie «révolutionnaire», pleine de retenue, de LaFontaine et Baldwin. C’est une moralisation de l’histoire qui complaît à ceux qui sont au pouvoir, à ceux qui usent des lois dans des buts subversifs pour la satisfaction des intérêts de l'oligarchie à visage démocratique que dénoncent ces manifestants de Wall Street, de Toronto et de Montréal. La grande manifestation, dans sa retenue, sa propreté mais aussi sa médiocrité, n’a rien de menaçant pour l’ordre des «capacités». Non pas que la révolution violente et sanglante serait davantage profitable, puisqu’elle ne substituerait que Jeff à la place de Mott. Le grand défi politique dans la mouvance régressive qui est la nôtre, présentement, ne passe ni par la révolution, ni par le réformisme. Cette troisième voie, avec son discours idéologique, sa praxis et l’utopie qui en serait l’aboutissement, nullement définie encore, est la solution la plus difficile à trouver, à formuler. John Saul est avare d’euphémisme pour parler de ses deux héros. Les superlatifs virevoltent comme des papillottes sous le vent: «Tout cela [la responsabilité ministérielle] paraît simple, après les faits, maintenant que le gouvernement responsable et la démocratie semblent avoir été inévitables. Mais dans la plupart des pays occidentaux, rien de tout cela n’était inévitable jusqu’à un siècle plus tard, généralement après 1945 ou 1962 ou 1989. Le miracle de 1849 fut que LaFontaine et Baldwin, avec l’entière collaboration d’Elgin, inventèrent une nouvelle forme de politique, qui sera reprise plus tard par des hommes comme Gandhi et Mandela. Ils le firent en refusant tout conflit, quelque insupportables que fussent les railleries. Au total, environ douze personnes perdirent la vie, et non des centaines ou des milliers, comme on l’avait annoncé, ni des centaines de milliers, comme ce fut le cas dans d’autres pays. La possibilité d’une idée de loyauté différente fut affirmée: la loyauté au bien public» (pp. 197-198). Voici LaFontaine et Baldwin propagandistes de la «non-violence», de la résistance passive, de la collaboration avec la tyrannie pour l’amadouer et lui refiler nos critiques, comme Kant le conseillait dans son opuscule Qu’est-ce que les lumières? Adressez-vous au pouvoir par écrit. Puis attendez… J'attendrai, la nuit et le jour,/ j'attendrai toujours, ton retour

Non, les vrais héros de l’histoire seront ceux qui trouveront cette troisième voix entre la collaboration avilissante et la résistance exterminatrice, car la première maintient les inéquités sociales intolérables dans un monde censé reposer sur les droits de l’homme comme principe inaliénable, et la seconde ne fait que brutaliser à un point extrême et souvent sans retour les conflits sans nécessairement les résoudre. Entre l’urgence de l’action politique et la nécessaire éthique de la conscience morale, l’efficacité raisonnable des problèmes sociaux passe donc par cette voie que nous cherchons depuis l’échec du communisme et l’inexorable constat de la faillite psychologique et morale du capitalisme. C’est, également, la seule façon de sortir d’une conception manichéenne de la philosophie de l’histoire, en revenant à la dialectique hégélienne du tiers-inclus qui seule peut nous permettre de surmonter un aporie insoluble en s’érigeant sur une synthèse. Pour le moment, la solution John Saul est la solution Stephen Harper ou Stéphane Dion: le maintient de la grande corruption dans les institutions avec l’aval populaire de la démocratie. Nos figures gémelliques, contrairement aux jumeaux athéniens ne nous ont pas débarrassés de la tyrannie du gouverneur, ils nous ont seulement appris à vivre avec, hors de toute culpabilité morale. Tout ce qui en reste sont deux parcs montréalais. Le premier, le parc LaFontaine porte sur l’écriteau la courte biographie du premier ministre réformiste, et pour ceux qui passeraient devant son monument en pensant qu’il s’agit d’une statue de Napoléon, on a érigé une fontaine au milieu d’un lac artificiel pour justifier le nom. À quelques coins de rues; à l’est, un autre parc, plus modeste, le parc Baldwin, porte sur l’écriteau le nom de l’heureux dignitaire avec les heures d’interdiction de fréquentation du parc. C'est tout. Si vous êtes surpris à le fréquenter entre minuit et six heures du matin, la police peut vous arrêter et vous conduire en prison. Comme je reste depuis plus de vingt ans près de ce parc, je ne vois pas pourquoi il ne porterait pas mon nom! Après tout, le distingué Baldwin n’y a jamais mis les pieds. CQFD⌛
Montréal
22 octobre 2011
Bibliographie:

Éric Bédard. Les Réformistes, Montréal, Boréal, 2009.
Joseph Bruchési. Histoire du Canada, Beauchemin, 1951.
Alfred D. De Celles. LaFontaine et son temps, Montréal, Beauchemin, Coll. Champlain, 1925.
Stéphane Kelly. La petite Loterie, Montréal, Boréal, 1997.
Guy Laviolette. Hippolyte La Fontaine, s.v., s.é. 1949.
Joseph Royal. Histoire du Canada, Montréal, Beauchemin, 1909.
John Saul. Louis-Hippolyte LaFontaine et Robert Baldwin, Montréal, Boréal, 2011.

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