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mercredi 2 février 2011

Entre le despotisme éclairé et la tyrannie de la majorité

Antoine-Jean Gros. Napoléon visitant les pestiférés de Jaffa


ENTRE LE DESPOTISME ÉCLAIRÉ
ET LA TYRANNIE DE LA MAJORITÉ

En politique, nous sommes souvent placés, dit-on, entre la peste et le choléra. L’un nous fait pousser des bubons malodorants à des endroits particulièrement sensibles tandis que l’autre nous déshydrate le corps en vidant, par tous nos boyaux les excréments qui giclent par tous les orifices. Dans les deux cas, toutefois, la mort survient assez rapidement. Mais quel gâchis la malheureuse victime laisse derrière elle.

Deux expressions nés de l’analyse des régimes du XIXe siècle, le despotisme éclairé et la tyrannie de la majorité, en termes clairs, les dictatures technocrates et le consensus majoritaire, sont aujourd’hui les deux cultures politiques les plus largement répandus sur la planète. Au départ précipité du Shah d’Iran lors de la révolution de 1979, l’un de mes professeurs nous disait que le Shah était le dernier des despotes éclairés dont la tradition remontait au XVIIIe siècle européen. À voir les masses consensuelles d’Iraniens venus accueillir puis supporter le leader religieux charismatique, l’Ayatollah Khomeiny, c’était à se demander si les deux régimes n’en venaient pas à se fusioner dans une seule et même culture. Bientôt vit-on aussi le despotisme éclairé être remplacé par une tyrannie de la majorité qui n’avait pas la liberté mais l’autocratisme islamique comme consensus! Ce n’était pas un lendemain de veille glorieux, et nous sommes aujourd’hui descendus plus bas encore avec ce délirant d’Ahmadinejad. C’est que la lumière ne se transfert pas automatiquement d’un despote à une majorité, qu’importe son mode de reconnaissance politique. Cela, Tocqueville l’avait compris en observant, non pas des fanatiques islamisés, mais une population enthousiaste qui avait porté un président démagogue au pouvoir, le militaire Andrew Jackson.

Commençons donc par nous demander quelles sont les natures des deux cultures politiques en présence. D’abord, le despotisme éclairé. La notion de despotisme éclairé est sans doute le dernier oxymoron de l’âge baroque: «Inconnu, au XVIIIe siècle, des philosophes, des souverains et de la foule, l’expression même de “despotisme éclairé” naquit en Allemagne, il n’y a guère plus de cent ans. Anachronique, elle apparaît déjà suspecte. Elle s’applique en outre parfois à une théorie politique, parfois à une règle de gouvernement».1 Même si on ne le retrouve pas au XVIIIe siècle, le concept s’exprime déjà sous sa forme baroque, ne serait-ce que par l’idée du despotisme légal des philosophes, véhiculé surtout par Diderot dans l’Encyclopédie: «Despotisme éclairé: le rapprochement de ces deux mots eût fait horreur aux philosophes qui auraient sans aucun doute rejeté l’expression parce que contradictoire et incompatible avec l’esprit des Lumières. Despotisme: le mot, qui apparaît en 1699 dans le Télémaque de Fénelon, s’applique spécialement selon Montesquieu aux monarchies asiatiques. Rappelons cependant que le physiocrate Mercier de La Rivière, dans L’Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques (1767) oppose le despotisme légal fondé sur la connaissance de la loi naturelle au despotisme nécessairement arbitraire; ainsi le despotisme ministériel si souvent dénoncé en France sur la fin de l’Ancien Régime».2 C’est le fait précisément que l’idée semble si contradictoire dans les termes mêmes qui irrite ici Soboul, mais la chose n’était pas aussi évidente pour les philosophes du temps. Comment auraient-ils pu se soulever de dégoût à l’idée de despotisme éclairé puisqu’ils se sont fait les théoriciens du despotisme légal ? Sans doute le despotisme de la loi est plus acceptable que le despotisme d’un Prince, si éclairé soit-il. Tout revient à demander: qui fait la loi? Et c’est là que nous retrouvons le transfert de l’absolutisme dont parlait le cardinal Lustiger, du monarque au peuple et à ses législateurs. Tout ramène alors à la souveraineté et qui en est détenteur suprême. Kant est clair et dément, à sa façon, le présupposé de Soboul: «…c’est le devoir des Monarques, tout en régnant en autocrates, de gouverner néanmoins selon la méthode républicaine (je ne dis pas: démocratique), c’est-à-dire de traiter le peuple suivant des principes conformes à l’esprit des lois de la liberté (comme un peuple de mûre raison se les prescrirait à lui-même), encore qu’à la lettre ce peuple ne soit pas invité à donner son consentement».3 Qui oserait dire que Kant n’est pas un philosophe des Lumières? C’est bien en ces termes que les réformistes du XVIIIe siècle voyaient les choses, à commencer par le ministre le plus éclairé de Louis XV: «On connait la formule de d’Argenson pour définir le despotisme éclairé […]: “Unir l’autorité absolue à la force de la raison”. Mais, pour qui s’intéresse au “peuple”, pour qui part, comme Rousseau, pour qui partira comme Robespierre, de la “représentation” nécessaire du peuple, le despotisme, “éclairé” ou non, n’est qu’une duperie».4 Sous-estimer par l’historiographie révolutionnaire, le présupposé de Soboul témoigne de la lente compréhension d’un phénomène qui apparaissait comme le résidu de la politique absolutiste de Louis XIV - c’est ainsi que le voit Robert Mandrou, dans son étude sur La raison du Prince -, ce que François Bluche constatait à la fin des années 1960: «…depuis une quarantaine d’années, au risque de solliciter les faits, est-il de mise de glisser le despotisme éclairé dans notre histoire nationale: les intendants, Maupeou, Turgot, Calonne et, pour couronner le tout, Bonaparte auraient été, les uns et les autres, dans la ligne exacte de ce régime idéal».5

Pour être un oxymoron, le despotisme éclairé doit donc illustrer une situation proprement baroque. Le despotisme éclairé est l’État absolutiste passé de sa phase classique à sa phase rococo. Il est bien un régime idéal, selon le mot de Bluche, à la fois traditionnel et novateur, centralisé mais non sans certaines souplesses, brutal très (trop) souvent, mais raffiné dans sa violence même: «Une page […], suffit même à contenir les définitions proposées: monarchie absolue rénovée, “Louis XIV sans les jésuites”, rationalisation du gouvernement, mais de l’État au service des Lumières (point de vue de l’Encyclopédie), mise des Lumières au service de l’État (point de vue des princes), coercition exercée dans un but raisonnable (avis intemporel des tenants de la dictature habile), telles sont les meilleures formules rencontrées».6 C’est une politique qui pousse à l’arbitrage de l’État absolutiste mais qui suppose la conciliation et la concertation des groupes d’intérêts, dont la force d’aucun ne prédomine, autour de la personne du Prince. Ce n’est plus par l’autoritarisme transcendantal, selon le mode idéologique des sociétés hiérarchiques (des ordres), que doit opérer le despotisme éclairé, mais selon le mode idéologique des sociétés hégémoniques (des classes): par la négociation plutôt que par la force de l’autorité: «Chacun a intérêt à ce que la raison triomphe, et le prince, qui reconnaîtra tôt ou tard la justesse des critiques adressées à une politique héritée d’un passé souvent obscur, procédera aux réformes nécessaires. [Aussi] le système politique prussien est précisément organisé pour pouvoir admettre toute critique et assimiler toute réforme».7 D’autant plus que c’est un État à bureaucratie réduite et qui fonctionne sans les lourdeurs qui seront celles de l’État post-révolutionnaire, ce à quoi Gaxotte était très sensible vers 1930: «En haut, le Conseil du Roi, législature suprême, centre et moteur de toute la machine; en dessous, des bureaux ou commissions pour préparer ses arrêts; six ministres pour les mettre en forme et les transmettre; tente-deux intendants pour les faire exécuter et c’est tout. Peu de personnel, peu de paperasses, pas de routine, de l’initiative, de l’entrain: tout ce qui est nécesæsaire pour aller vite et faire bien».8 De l’arbitraire aussi, et du discrétionnaire… ce qui ne faut pas oublier, mais l’État contemporain, où l’absolutisme est passé à la souveraineté soi-disant populaire, en est-il moins dénué?

Le despotisme éclairé est le règime de la sagesse, comme la République révolutionnaire sera celui de la folie! Il est le calme serein qui enveloppe la tourmente des flots agités. Toute l’Europe basculera dans ce régime, à l’exception de la France où les maladresses de Louis XVI et de sa Cour le mettront en faillite. Il est le régime de la sagesse car il est le produit dérivé de l’âge des Lumières: «Les Lumières, comme le révèle à l’évidence le thème obstiné du “despotisme éclairé”, n’étaient pas aussi incompatibles avec la monarchie, bien au contraire. Elles en attendaient parfois même une aide, comme un raccourci, pour atteindre plus vite, et par l’effet de l’autorité venue d’en haut, la réalisation de leur idéal».9 En effet, «qu’aurait demandé Voltaire, demande Maxime Leroy, si quelque pouvoir constituant avait pu lui être conféré, ou simplement s’il avait été consulté, comme Rousseau ou Mably, par les Polonais, par les Corses, par les Américains, par quelque autre peuple? Qu’aurait-il suggéré? Morellet répond que Voltaire “aurait adoré et célébré un roi absolu qui eût réformé la religion, le clergé et les cours souveraines”».10 D’autre part, demande Denis Richet, «par quel miracle les princes du XVIIIe siècle auraient-ils échappé à l’ambiance culturelle de leur temps? Comment leurs conseillers auraient-il accueilli tout ce qui venait de France - la langue, la mode, le mobilier - tout en refusant l’essentiel: l’optimisme, la confiance dans le progrès et dans la perfectibilité des sociétés humaines?»11 Tout semble donc mis en place pour voir Princes et Philosophes converger les uns vers les autres. Frédéric de Prusse invite Voltaire à sa Cour, Catherine de Russie invite de même Diderot. Chaque cour de petit despote européen à son menu fretin de philosophes et d’illuminés qui, on ne sait trop, conseillers occultes ou fous du roi, se faufillent autour du trône. Louis XVI eut un ministre philosophe et les pressions de la noblesse conservatrice l’ont obligé à s’en défaire. Plus d’un sont restés pour penser que si Louis XVI avait donné les coudées franches à Turgot et protégé son ministre libéral contre les menées de la Cour, comme jadis Louis XIII supportant Richelieu, Anne d’Autriche le cardinal de Mazarin et Louis XIV Colbert, le despotisme éclairé aurait fait l’économie d’une révolution à la France tout en étant le modèle réalisé le plus proche de la perfection de l’idéal.

Il en va ainsi des historiens. Pour René Pomeau, «il apparaît pourtant que l’échec des despotes éclairés fut ce qui rendit la Révolution inévitable. Une politique visant à rationaliser l’État, mais sans refonte profonde de la société, se trouvait être, dans le dernier tiers du siècle, dépassée. Il en allait ainsi dans l’ensemble de l’Europe. Car c’est sur toute l’aire européenne que s’étendaient les Lumières. De même la Révolution résulta d’une situation largement européenne, quoique plus explosive à l’Ouest».12 Ainsi donc, serait-ce de la faillite du despotisme éclairé en France qui proviendrait le premier dérapage - celui de l’Ancien régime -, qui condamne à la Révolution? C’est dire alors que les témoins de la Révolution furent, en partie, conscients de l’alternative qui s’offrait entre le despotisme éclairé et la Révolution elle-même. Les objectifs réformateurs du despotisme éclairé pouvaient faire, effectivement, l’économie d’une révolution, mais le régime n’atteignit pas ses objectifs: «Faute de l’arbitrage des masses, c’est celui de la monarchie qui s’impose. Le despotisme éclairé apparaît ainsi non comme un succédané à la Révolution, mais comme sa négation, non comme un essai timide pour arriver au même but, mais comme un choix délibérément contraire. Pourtant il se solda presque partout, du moins en Europe occidentale et méditerranéenne par un échec. Des réformes accomplies, des encouragements apportés, peu de choses subsistèrent».13 Sans doute les princes se montrèrent-ils plus despotes qu’éclairés. À l’honneur que supposait Montesquieu comme principe d’un gouvernement monarchique, les despotes augmentèrent les fardeaux du servage, réduisirent nombre de privilèges communaux, et face à la bourgeoisie libérale, amplifièrent les répressions et la terreur d’État. Les despotes éclairés n’étaient pas particulièrement doux envers leurs peuples et pratiquaient davantage la crainte, qui était, toujours selon Montesquieu, le principe de tout despotisme. Il faut donc reconnaître que «l’expérience française inverse celle du despotisme éclairé: c’est contre tous les rois d’Europe qu’un nationalisme démocratique a pris en charge le message universel de la philosophie».14 Rousseau allait tirer ainsi sa vengeance sur Voltaire et Diderot. Le despotisme légal deviendrait caduc avant même son expérimentation! C’est la constitution d’une république, réactualisation d’un antique contrat social refoulé par la tyrannie des usurpateurs et des despotes, qui deviendrait porteuse de l’idéal des Lumières. Mais là encore, la partie n’était pas tout à fait jouée et, «par un de ces retournements qu’aime l’Histoire, il faudra dix ans de révolution en France pour qu’apparaisse en Europe le plus grand des despotes éclairés, Napoléon».15

Contrairement à François Bluche, nous ne devons pas nous étonner de considérer Napoléon comme une version tardive mais achevée du despote éclairé. Comme le rappelait déjà Jacques Bainville, «c’était avant tout un homme du dix-huitième siècle. […] Il continue, comme les autres beaucoup plus de choses qu’il n’en apporte de nouvelles. Il est de son temps à un point qui étonne parfois, ainsi que par son culte de Frédéric II, le héros qui l’avait précédé et qu’il a effacé dans l’imagination des Européens».16 Georges Lefebvre également, bien qu’aux antipodes idéologiques de Bainville, s’accorde avec lui dans le portrait qu’il trace de l’Empereur: «Soldat parvenu, élève des philosophes, il a détesté la féodalité, l’inégalité civile, l’intolérance religieuse; voyant dans le despotisme éclairé une conciliation de l’autorité et de la réforme politique et sociale, il s’en est fait le dernier et le plus illustre des représentants; en ce sens, il fut l’homme de la Révolution. Son individualisme forcené n’a pourtant jamais accepté la démocratie et il a répudié la grande espérance du XVIIIe siècle qui vivifiait l’idéalisme révolutionnaire: celle d’une humanité assez civilisée un jour pour être maîtresse d’elle-même».17 Furet et Richet, pour leur part, évoquent combien «au héros de Lodi et d’Arcole, la terre d’Italie n’a pas seulement donné les ailes de la victoire, elle a été le creuset où s’est forgé le dernier, le plus grand, le seul peut-être, des despotes éclairés».18 Pourtant, l’Empire n’effaçait pas les acquis de la Révolution et, dans les sphères qui intéressaient plus spécifiquement la bourgeoisie, il allait consolider ses nouveaux privilèges. Réformisme et révolution vont de paire, mais avec des moyens divergeants. Le réformisme proposera, tout au long du XIXe siècle, les mêmes bénifices mais sans le coût en horreurs des révolutions. Mais les urgences politiques et les tensions dysfonctionnelles de la civilisation occidentale imposèrent parfois la Révolution comme seule option possible pour atteindre aux résultats immédiats. C’est alors que la critique politique ne s’attachera plus, patiemment, à éclairer un despote, mais plutôt à l’évincer ou à le soumettre à une nouvelle souveraineté, Sa Majestée, l’opinion publique de laquelle naîtrait, Tocqueville le constatera en Amérique, le plus démocratique des pays occidentaux d’alors, la tyrannie de la majorité.

Car c’est de l’opinion publique que va naître la tyrannie dénoncée: «Qu’est-ce donc qu’une majorité prise collectivement, sinon un individu qui a des opinions et le plus souvent des intérêts contraires à un autre individu qu’on nomme la minorité? Or, si vous admettez qu’un homme revêtu de la toute-puissance peut en abuser contre ses adversaires, pourquoi n’admettez-vous pas la même chose pour une majorité? Les hommes, en se réunissant, ont-ils changé de caractère? Sont-ils devenus plus patients dans les obstacles en devenant plus forts? Pour moi, je ne saurais le croire; et le pouvoir de tout faire, que je refuse à un seul de mes semblables, je ne l’accorderai jamais à plusieurs».19 C’est le manifeste de la liberté individuelle face au consensus social. Ce consensus, auquel on a donné aujourd’hui le nom de pensée unique, est à la base de la force «irrésistible» du gouvernement des États-Unis, autre oxymoron baroque que l’auteur de La Démocratie en Amérique formule ainsi: «ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n’est pas l’extrême liberté qui y règne, c’est le peu de garantie qu’on y trouve contre la tyrannie».20 Et il suppose le scénario suivant: «Lorsqu’un homme ou un parti souffre d’une injustice aux États-Unis, à qui voulez-vous qu’il s’adresse? À l’opinion publique? c’est elle qui forme la majorité; au corps législatif? il représente la majorité et lui obéit aveuglément; au pouvoir exécutif? il est nommé par la majorité et lui sert d’instrument passif; à la force publique? la force publique n’est autre chose que la majorité sous les armes; au jury? le jury, c’est la majorité revêtue du droit de prononcer des arrêts: les juges eux-mêmes, dans certains États, sont élus par la majorité. Quelque inique ou déraisonnable que soit la mesure qui vous frappe, il faut donc vous y soumettre».21 C’est clair, la majorité (démocratique), c’est la tyrannie. L’individu, lié à sa conscience, la victime, l’opprimé, le menacé. Tocqueville, pour le protéger, voudrait «un corps législatif composé de telle manière qu’il représente la majorité, sans être nécessairement l’esclave de ses passions; un pouvoir exécutif qui ait une force qui lui soit propre, et une puissance judiciaire indépendante des deux autres pouvoirs; vous aurez encore un gouvernement démocratique, mais il n’y aura presque pas de chances pour la tyrannie».22 C’était là le projet de Montesquieu de la séparation des pouvoirs mais non liés aux seules passions exprimées par l’opinion publique de la majorité. Sur le know how, Tocqueville semble impuissant à donner le modèle du système qui traduirait cet idéal en réalité.

L’expérience de «l’omnipotence de la majorité, en même temps qu’elle favorise le despotisme légal du législateur, favorise aussi l’arbitraire du magistrat. La majorité étant maîtresse absolue de faire la loi et d’en surveiller l’exécution, ayant un égal contrôle sur les gouvernants et sur les gouvernés, regarde les fonctionnaires publics comme ses agents passifs, et se repose volontiers sur eux du soin de servir ses desseins. Elle n’entre donc point d’avance dans le détail de leurs devoirs et ne prend guère la peine de définir leurs droits. Elle les traite comme pourrait faire un maître ses serviteurs, si, les voyant toujours agir sous ses yeux, il pouvait diriger ou corriger leur conduite à chaque instant».23 Quelle différence alors avec ce que Kant disait dans son opuscule sur Qu’est-ce que les Lumières? Le despotisme n’est plus pratiqué ici par la volonté d’un seul individu, mais par la volonté d’une majorité qui se comporte exactement, avec le même arbitraire, que le despote prussien ou autrichien.

Malgré tout Kant reconnaissait un espace de liberté au fonctionnaire: celui de penser et d’exprimer (par écrit) son désaccord avec l’arbitraire du souverain. Aux États-Unis, selon Tocqueville, cette pensée elle-même est victime de l’arbitraire de la majorité: «La pensée est un pouvoir invisible et presque insaisissable qui se joue de toutes les tyrannies. De nos jours, les souverains les plus absolus de l’Europe ne sauraient empêcher certaines pensées hostiles à leur autorité de circuler sourdement dans leurs États et jusqu’au sein de leurs cours. Il n’en est pas de même en Amérique: tant que la majorité est douteuse, on parle; mais dès qu’elle s’est irrévocablement prononcée, chacun se tait, et amis comme ennemis semblent alors s’attacher de concert à son char. La raison en est simple: il n’y a pas de monarque si absolu qui puisse réunir dans sa main toutes les forces de la société et vaincre les résistances, comme peut le faire une majorité revêtue du droit de faire les lois et de les exécuter. […] Je ne connais pas de pays où il règne, en général, moins d’indépendance d’esprit et de véritable liberté de discussion qu’en Amérique».24 Jugement sévère qui nous apparaît aujourd’hui paradoxale. La patrie de la liberté devient un creuset démocratique de tyrannies. L’auteur n’hésite pas à charger le consensus américain d’être le plus suffoquant du monde: «il n’existe pas de génie littéraire sans liberté d’esprit, et il n’y a pas de liberté d’esprit en Amérique».25 La censeure ne s’exerce pas par la répression violente et l’abolition des droits, mais par l’ostracisme des hétérodoxes.

Une autre des conséquences paradoxales des observations de Tocqueville, c’est comment la tyrannie de la majorité engendre le développement d’une nouvelle cour: «Dans les gouvernements absolus, les grands qui avoisinent le trône flattent les passions du maître et se plient volontairement à ses caprices. Mais la masse de la nation ne se prête pas à la servitude; elle s’y soumet souvent par faiblesse, par habitude ou par ignorance; quelquefois par amour de la royauté ou du roi. On a vu des peuples mettre une espèce de plaisir et d’orgueil à sacrifier leur volonté à celle du prince et placer ainsi une sorte d’indépendance d’âme jusqu’au milieu même de l’obéissance. Chez ces peuples, on rencontre bien moins de dégradation que de misères. Il y a d’ailleurs une grande différence entre faire ce qu’on n’approuve pas, ou feindre d’approuver ce qu’on fait: l’un est d’un homme faible, mais l’autre n’appartient qu’aux habitudes d’un valet. Dans les pays libres, où chacun est plus ou moins appelé à donner son opinion sur les affaires de l’État; dans les républiques démocratiques, où la vie publique est incessamment mêlée à la vie privée, où le souverain est abordable de toutes parts, et où il ne s’agit que d’élever la voix pour arriver jusqu’à son oreille, on rencontre beaucoup plus de gens qui cherchent à spéculer sur ses faiblesses et à vivre aux dépens de ses passions, que dans les monarchies absolues. Ce n’est pas que les hommes y soient naturellement pires qu’ailleurs, mais la tentation y est plus forte et s’offre à plus de monde en même temps. Il en résulte un abaissement bien plus général dans les âmes. Les républiques démocratiques mettent l’esprit de cour à la portée du grand nombre et le font pénétrer dans toutes les classes à la fois»26 Que nous décrit ici Tocqueville sinon que le processus de corruption tel qu’il se diffuse dans la démocratie libérale? Un nouveau clientélisme modèle romain se développe autour des puissances d’argent qui, par la presse, chauffent les passions de l’opinion publique. Pour le pessimiste Tocqueville, la bassesse humaine s’attache à la force, use de la flatterie pour obtenir ne serait-ce qu’un semblant de pouvoir vaniteux.

Le destin de la République, selon Tocqueville, confirme cette analyse: «Si jamais la liberté se perd en Amérique, il faudra s’en prendre à l’omnipotence de la majorité qui aura porté les minorités au désespoir et les aura forcées de faire un appel à la force matérielle. On verra alors l’anarchie, mais elle arrivera comme conséquence du despotisme».27 C’est l’omnipotence de cette majorité, avilie par ses passions, sa cupidité, son orgueil, ses pouvoirs, qui entraîne la formation de groupes minoritaires mais soudainement dotés de puissances qui ne se traduisent pas par des pouvoirs politiques, mais par des influences dues à leur richesse matérielle. En Amérique, nous pourrions avancer que l’auctoritas investit les billets de un dollar, marqués par la face de Washington et les symboles maçonniques, alors que le potestas se cantonne, avec soumission, dans les institutions démocratiques. C’est alors que la souveraineté s’échapperait dans l’anarchie. Le capitalisme, en tant que système anarchique, laisse aux plus forts tous les droits sur les propriétés et les individus les plus faibles, et à la majorité la possibilité de s’abaisser à un rite de cour continue envers la puissance relative à la richesse; c’est ainsi que la tyrannie de la majorité devient la corruption de la totalité de la société.
Le passage du despotisme éclairé à la tyrannie de la majorité se suit donc logiquement. Au despote doté au moins d’une lueur d’éclairage succède une majorité implantée dans ses passions moins nobles qu’elles sont plus viles. Le respect entre les individus se réduit bientôt à une hypocrisie de façade qui par des simagrés remplacent la franchise et l’honnêteté du gentilhomme. L’effondrement de ces sociétés ne parviendra pas par un brusque coup, et rares sont les despotismes éclairés qui, comme l’Iran du Shah, se sont achevés dans un coup d’État. La France fut un échec et on a dit pourquoi. En Espagne et en Italie, les despotismes éclairés se sont éteints sans pour autant perdre la tyrannie du pouvoir, aussi c’est dans les révolutions et les guerres civiles que ces pays se sont enfoncés au cours du XIXe siècle et ce jusqu’au XXe. Le fascisme, devant l’incurie du parlementarisme à sortir de la crise, a succédé au despotisme éclairé en s’appuyant d’abord, puis en usurpant la tyrannie de la majorité démocratique. Les pays germaniques et scandinaves sont les lieux où le despotisme éclairé s’en est le mieux sorti. Les rois en Prusse, passant par les commotions révolutionnaires de 1848, en sont sortis empereurs du Reich unifié, alors que le joséphisme autrichien a ressourcé, pour le XIXe siècle, la puissance de l’Autriche en Europe centrale et orientale. Les puissances scandinaves ont su conserver leurs monarchies parlementaires tout en s’orientant d’abord vers le libéralisme, puis vers la social-démocratie. En Russie, le despotisme éclairé était déjà mort avant que l’on mette la grande Catherine dans son tombeau.

En fait, entre la peste et le choléra, entre le despotisme éclairé et la tyrannie de la majorité, tous deux revêtus du chapeau percé de la démocraite (populaire ou libérale), n’ont guère évolués depuis les temps de Turgot et de Tocqueville. Rousseau considérait les Anglais comme le peuple le plus bête de tous car, après avoir disposé de la souveraineté absolue, il la confiait, tous les quatre ans, à des représentants qui se voyaient attribués tous les instruments aptes à exercer la tyrannie, les citoyens renonçant ainsi d’eux-mêmes à cette souveraineté qu’ils détenaient, pour quelques temps, entre leurs mains. À l’approche de prochaines élections canadiennes, et lors des prochaines élections québécoises, il serait bon de se rappeler la nature exact de nos régimes politiques et des effets moraux et sociaux qu’ils exercent sur la désintégration de l’âme des individus de nos nations et de notre civilisation⌛
Montréal,
2 février 2011

Notes:
(1) F. Bluche. Le despotisme éclairé, Paris, Fayard, Col. Les Grandes Études historiques, 1971, p. 316
(2) A. Soboul. Comprendre la Révolution, Paris, Maspéro, 1981, p. 9.
(3) I. Kant. La philosophie de l’histoire, Paris, Gonthier, Col. Médiations, #33, 1947, p. 177.
(4) J. Boulad-Ayoub. Contre nous de la tyrannie…, Ville LaSalle, Hurtubise, HMH, 1989. p. 132.
(5) F. Bluche. op. cit. p. 317.
(6) F. Bluche. ibid. p. 10.
(7) H. Brunschwig. Société et romantisme en Prusse au XVIIIe siècle, Paris, Flammarion, Col. Science, 1973, pp. 24 et 274.
(8) P. Gaxotte. La révolution française, Paris, Fayard, réed. Livre de poche, Col Historique #136, 1928, p. 24.
(9) C. Nicolet. L’idée républicaine en France, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, p. 56.
(10) M. Leroy. Histoire des idées sociales en France, t. 1: de Montesquieu à Robespierre, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des Idées, 1954, pp. 74-75.
(11) D. Richet, préface à L. Gershoy, L’Europe des princes éclairés, Paris, Fayard, Col. L’Histoire sans frontière, 1944, p. 4
(12) R. Pomeau, préface à D. Mornet. Les origines intellectuelles de la Révolution française 1715-1787, Paris, Armand Colin, 1933, p. vii.
(13) D. Richet, préface à L. Gershoy. op. cit. p. 7.
(14) Cité in M. Leroy. op. cit. p. 343.
(15) D. Richet, préface à L. Gershoy. op. cit. p. 8.
(16) J. Bainville. Histoire de France, Paris, Fayard, Réed. Livre de poche, Col. historique, 1926, pp. 336 et 337.
(17) G. Lefebvre. Napoléon, Paris, P.U.F., Col. Peuples et Civilisations # XIV, 1965, p. 71.
(18) F. Furet et D. Richet. La Révolution française, Paris, Fayard, réed. Marabout, Col. Université #299, 1973, p. 364.
(19) A. de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, t. 1, Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire #12, 1986, p. 376.
(20) A. de Tocqueville. ibid. p. 378.
(21) A. de Tocqueville. ibid. p. 378.
(22) A. de Tocqueville. ibid. pp. 378-379.
(23) A. de Tocqueville. ibid. p. 380.
(24) A. de Tocqueville. ibid. pp. 380-381.
(25) A. de Tocqueville. ibid. p. 383.
(26) A. de Tocqueville. ibid. pp. 384-385.
(27) A. de Tocqueville. ibid. p. 388.

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