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jeudi 24 novembre 2011

Le rire de Jean Charest

LE RIRE DE JEAN CHAREST


C’est un rire qu’on pourrait imaginer démoniaque. Trop facile. Un rire sournois? Même pas. Un rire condescendant serait mieux. Sûrement pas l’un de ces rires plates de la chronique du Sélection du Reader’s Digest: «Rions un peu»! Enfin, il est le seul qui peut se penser en droit de rire par les temps qui courent car, sans être mélancolique, nous ne pouvons que nous apitoyer sur la condition canadienne et québécoise dix ans après le début du XXIe siècle.

La rétroprojection historique est un mécanisme de l’inconscient collectif qui donne à penser ou à reconnaître un événement passé dans un événement présent. Or comme l’analyse du présent est toujours déformée par notre proximité avec les événements, nous renversons la perception et la projetons sur l'événement passé. Ainsi, c’est l’événement présent que nous croyons reconnaître dans le passé. Par un destin commun. Par exemple, on reconnaît en Cola di Rienzo, un dictateur romain du XIIIe siècle, comme un premier Benito Mussolini. Staline aimait qu’on l’identifie à Ivan le Terrible (et Eisenstein servit bien cette cause), aussi, pour certains, Ivan est-il devenu un Staline en son temps. C’est l’allusion de Marx aux Jacobins qui s’amusaient à jouer aux Romains, le sort de la République romaine investie par la dictature de César devint donc un bonapartisme avant son temps ou un césarisme dans le nôtre, etc. Les historiens qui rédigèrent des histoires nationales tout au long du XXe siècle, s’étonnaient de retrouver dans le passé des événements qu’ils considéraient comme présents. En fait, c’était des projections des événements présents sur l’interprétation des événements passés. Les bainvilliens, cette école historique monarchiste d'extrême-
Jacques Bainville (1879-1936
droite, qui partageait avec les historiens républicains sortis de l’école de Lavisse une même base positiviste, en faisaient même une loi scientifique: la loi de répétition historique: les mêmes causes produisent les mêmes effets. À vrai dire, si nous rétablissons la projection, on devrait plutôt dire, les effets comparables ont des causes identiques. Après l’interprétation linéaire de l’idée de progrès, ce type de rétroprojection nous ramène à une conception cyclique de l’histoire, d’où à une vision tragique que nous sommes enferrés devant une série d’options limitées de choix qui nous oblige à répéter constamment les mêmes erreurs, ou en en échapper en brisant le cercle mais pour en rétablir un autre. Pour nos historiens, nous passerions ainsi d’un cycle négatif à un cycle positif qui assurerait dans l’avenir une suite de succès; si nous acceptons, bien évidemment, la véracité épistémologique de cette «loi» purement idéologique. C’est l’aspect «désir» que manifeste l’inconscient collectif à travers la rétroprojection, l’illusion d’avoir un contrôle réel sur l’imprévisible. Saisir l’Histoire au collet et lui faire faire ce que notre volonté de puissance voudrait comment les choses se soient passés, et comment les choses se passeront. C’est l’aspect magique contenu dans tout positivisme. Ainsi, nos bainvilliens voulaient que les héritiers de la Révolution française, les bourgeois (aidés un temps par le «prolétariat»), réagissent, opèrent une réaction, pour restaurer le roi et ramener l’héritier légitime et la tradition monarchique d’avant 1789. Pour cela, ils suivaient un «guide», Maurras, poète sourd et borné; un manifeste: L’Enquête sur la monarchie; une liturgie hebdomadaire puis quotidienne: L’Action française; un mouvement de jeunesse: les camelots du roi; enfin un groupement d’influence: l’Action Française. En cela, ils suivaient les communistes qui s’en remettaient à un autre «guide», Marx, philosophe en exil; un manifeste: Le Manifeste du parti communiste de 1848; une liturgie quotidienne (L’Humanité, si on pense à la France, mais chaque nation avait son journal socialiste); un mouvement de jeunesse confondu à l’intérieur du groupe d’influence: la social-démocratie qui avait d’abord le titre, en France, de S.F.I.O., Section française de l’Internationale ouvrière (la deuxième Internationale). Ici cependant, au contraire de la réaction des bainvilliens, il s’agissait de projeter le présent dans le futur. La révolution bourgeoise contenait en elle-même la révolution prolétarienne: celle de Robespierre, de Babeuf, des ouvriers de Juin 1848, des membres de la Commune, et bientôt de la grève générale qui ferait plier le gouvernement et la bourgeoisie devant la promesse historique du prolétariat. Tout cela, on le sait, ne s’est pas produit. Il n’empêche que chaque révolution communiste (celles de Staline, de Mao, de Ho Chi Minh, de Castro, etc.) entendaient répéter la précédente, c'est-à-dire Octobre 1917 et la reprendre là où elle avait été interrompue par des forces réactionnaires. On s’est amusé soixante-dix ans à ce jeu alors que les républiques démocratiques tendaient de plus en plus à devenir des monarchies électives, aux États-Unis, en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne et même au Canada.

Or si la rétroprojection historique est l’effet d’un désir de maîtriser l’Histoire, elle ne va pas sans sa complémentarité obscure, c’est-à-dire l’angoisse de la répétition historique. Car l’histoire répétée porte en elle le malheur que les mêmes agents conduiront aux mêmes traumatismes collectifs. Dans l’optique bainvillienne, la mort du roi conduisait à l’anarchie, puis aux extravagances militaires d’un dictateur, enfin à l’invasion du territoire par des étrangers, tout cela entre 1793 et 1815. Puis, les intellectuels bourgeois qui, comme Guizot, avaient étudié la Révolution anglaise et considéraient Cromwell et Robespierre assis côte à côte sur la même banquette, ne pouvaient voir dans le renversement de Louis-Philippe en février 1848 que l’instauration de l’anarchie avec les barricades de juin, l’aventure bonapartiste de 1852 et se terminerait par l’invasion du territoire (ce qui arriva, en effet, en 1870) avec l'anarchie de la Commune de Paris. Pour les bainvilliens, la répétition des événements étaient confirmés par la factualité, or ils ne pouvaient que craindre, avec la Révolution russe à prétention universelle, que de grands dangers allaient s’abattre sur la France, d’où l’orientation protofasciste donnée au mouvement d’Action Française et son appuie au gouvernement de Vichy collaborateur au rêve hitlérien, lui-même ancré dans la répétition du Drang nach Osten médiéval, c’est-à-dire la colonisation des territoires slaves (des sous-hommes) par les nouveaux chevaliers Teutoniques de la SS.

Vous qui espériez entendre rire Jean Charest vous demandez sûrement où je vous entraîne avec tout cela. La question est bien simple: ces perceptions inconscientes rendent-elles comptent d’une réalité tangible où ne sont-elles que des forces inconscientes qui traduisent un état de la société, de la culture ou de la civilisation? À titre d’exemple, prenons le plan Nord de notre ami Charest. Le Nord, c’est le nord: le grand, le moyen nord. Ne pas oublier que Duplessis est mort à Schefferville en 1959, région sur laquelle il portait un intérêt de développement économique croissant et que, près de dix ans plus tard, son disciple et successeur comme Premier ministre du Québec, Daniel Johnson, est mort, à son tour, lors de l’inauguration du barrage de Manic 5, qui porte aujourd’hui son nom. C’était la glorieuse époque du Nouveau-Québec que l’on apprenait, étant enfant, dans nos manuels de géographie, et dont l’ONF commanditait des films de propagandes aux couleurs criardes comme les pepli technicolores. Bien sûr, ni Duplessis ni Johnson ne sont des «précurseurs» de Jean Charest, pourtant le Plan Nord s’interprète comme une reprise d’un exercice manqué d’il y a plus d’un demi-siècle et dont, cette fois, on voudrait parvenir au plein succès. Pour ce faire, on rasera des forêts, on fera dériver la rivière Romaine, on passera des ententes avec les peuples autochtones en leur donnant tantôt des jobs, tantôt des chèques, on créera même du «tourisme de brousse» exotique pour exploiter la beauté naturelle du paysage et engraisser maringouins et mouches à chevreuil du sang des touristes. La grande aventure pour des Européens blasés de leur Europe qu’ils ont déforestée ou polluée au cours des deux derniers siècles d’industrialisation.

En cela, Charest appartient bien au siècle de la mondialisation, et le Plan Nord s’inscrit dans cette nouveauté. Ce qui l’est moins, c’est l’exploitation des ressources naturelles sans plan de construction d’industries de transformation, et sans ces industries les régions vont se vider de leurs ressources, que l’on nous revendra, transformées, au prix élevé sans pour autant établir de fondations durables. C’est ce qu’on appelle le développement du sous-développement, le colonialisme, qui était celui que pratiquait encore Maurice Duplessis, que pratiquait avant lui le libéral Louis-Alexandre Taschereau, et avant lui encore, sir Lomer Gouin, et remontait jusqu’au Premier ministre Simon-Napoléon Parent (voilà plus d’un siècle). Si la continuité n’est pas un effet de rétroprojection, ce qui le devient par contre, c’est sont les réponses par procédés similaires à de mêmes défis (là la crise urbaine, ici la crise financière): la solution répétée prise par certains gouvernements dont la «gouvernance» de la société menace toujours de leur glisser entre les doigts.

Charest ne loge pas à la même enseigne qu’un Adélard Godbout, intellectuel, agronome, libéral dans le sens noble du terme et qui octroya, envers et contre tous, même les membres de son parti, le droit de vote aux femmes. Il n’y a rien d'équivalent à ce que nous présente Jean Charest. Des solutions toutes mâchées d’avance par la coopération des planificateurs d’entreprises et la haute fonction publique. Non, Jean Charest loge plutôt dans le logis de Louis-Alexandre Taschereau et les scandales révélés à l’issu de l’enquête sur la dépense des comptes publics. Ce vieux moustachu de Taschereau, qui premier-ministra de 1920 à 1936, sert actuellement de miroir transhistorique à notre ti-Jean. Après tout les garderies du gros Thomassi valent bien les culottes à Vautrin (ministre de la colonisation de Taschereau qui s’était fait payer une paire de pantalon pour aller faire le tour des colonies du Nord), dont le descendant est présentement assis en droite ligne derrière le Premier ministre Charest, à l’Assemblée nationale. Le fédéralisme de Charest, qui est un statu quo qui fait honte aux efforts de Robert Bourassa de trouver un modus vivendi entre l’indépendance et le fédéralisme centralisé de Trudeau, lui promet un jour un poste de lieutenant-gouverneur du Québec, comme il arriva à Sir Lomer Gouin qui était passé de Premier-ministre du Québec (1905 à 1920) à ministre dans le cabinet de Mackenzie King à Ottawa (1921 à 1924), puis au poste de lieutenant-gouverneur du Québec (1929) poste qu’il n’occupa que deux mois, la mort venant interrompre cette brillante carrière. Ou, Charest pourra finir comme Hippolyte La Fontaine, juge (lui qui sait si bien les fréquenter) dans un quelconque haut tribunal de la province (voire même du pays). Charest répète-t-il l’histoire du Québec, ou l’Histoire du Québec est-elle inscrite comme un cycle répétitif structurel qu’il est impossible de dépasser. Dans le premier cas, tout événement conjoncturel peut venir briser le cycle structurel; dans le second, la rétroprojection ne peut engendrer que la fatalité, le tragique, l’angoisse de la répétition.

Cette angoisse commence par l’anticipation de l’échec inexorable, après des dépenses inouïes pour des projets non rentables ou si peu, ou si localisés, ou si brefs dans le temps; après des ravages écologiques et anthropologiques irréversibles, que le Plan Nord apparaîtra comme un effort vain de réaliser des rêves qui n’en auront pas valu la chandelle. Il arrivera, finalement, au Plan Nord ce qui est arrivé au rêve du Nouveau-Québec dont les ruines de Schefferville, précisément, témoignent de la vanité de l’incompétence à croire tout possible sans se donner les moyens concrets de tout réaliser. Mais pas plus Charest que Taschereau, Johnson ou Bourassa avant lui, ne doute de la réussite de son projet. C’est un projet «hors l’Histoire», inscrit dans l’abstraction des plans de développement qui sont sans cesse à réviser,
Schefferville, 2007
car rien ne tient dans l’économie non structurée et aléatoire de marché. Sur ce point, l’étude du passé ne lui a rien enseigné, ni à lui ni à ses conseillers-experts. Ne reste qu’à se saouler des réussites passées comme si elles s’offraient comme garanties des réussites projetées: les barrages de la Baie James, les mines d’or d’Abitibi, les filons de fer et l’aluminium. Ce n’est que de la poudre aux yeux car tout cela a subi, pendant des décennies des revers, les anicroches de l’économie mondiale, et si l’or a repris présentement de la valeur, c’est en tant que valeur-refuge dans un moment où la valeur des actions du marché sont fluctuantes après la crise financière et spéculative de 2008. Autant dire qu’à la crise de 2008, Charest répond par la vieille solution qui fut celle de Taschereau, reprise par Duplessis, d’exiler les chômeurs vers les terres de colonisation, non plus en vue de reprendre les chimères agricoles ou d’élevage, mais poursuivre l’exploitation des ressources naturelles confiées à des multinationales comme à la belle époque où l’Iron Ore faisait la pluie et le beau temps dans le Nord-Est québécois. C’est la célèbre image du «porteur d’eau» que Durham nous imprimait dans le front du fond de son Rapport de 1839. Encourager la prédation par des compagnies étrangères parce que nous n’avons ni les moyens ni l’expertise pour le faire, est un aveu implicite de l’infériorité non seulement du gouvernement québécois en matière d’économie, mais de l’ensemble de toute la population à saisir le contrôle de son auto-détermination. En ce sens, Charest déchire la pancarte «Maître chez-nous» qui avait réussi à faire réélire les libéraux de Lesage (1962). C’est bien là une «gouvernance» régressive, une rétroprojection d’une solution passée à un problème présent. Une solution qui a, dans l’ensemble, échoué, puisque dans les années 1980-90, alors qu’on pensait se reprendre du référendum politique perdu par l’investissement économique du Quebec Inc, les villes du Nouveau-Québec se fermèrent l’une après l’autre, dévaluant des propriétés, extirpant des populations de leur milieu et renvoyant ces succès du développement du Nord québécois à la sauvagerie de la nature. Mais lorsque ce deuxième Plan Nord souffrira des mêmes aléas économiques que le précédent, Charest sera enterré avec son rire, et ceux qui en hériteront n’auront que leurs réclamations financières et leurs cris: «on s’est encore faite fourrer!» pour conclure à la loi de la répétition historique.

L’angoisse de la répétition historique, on la retrouve essentiellement dans cette agonie interminable de l’adversaire de Charest, Pauline Marois et son incroyable Parti Québécois. Ici, le rire de ti-Jean est éclatant, strident, démoniaque. Sinistre, pour nous qui, dans notre jeune temps, avons cru aux promesses de ce parti. Pour bien comprendre ici l’effet de rétroprojection, il faut se rappeler la constitution du Mouvement Souveraineté-Association avant qu’il ne devienne le célèbre Parti Québécois. Il s’agissait d’un mouvement constitué essentiellement de petits bourgeois que soutenaient des libéraux qui trouvaient que le vieux parti ne réalisait pas ses promesses de la Révolution tranquille, s’arrêtant en chemin, et d’unionistes écœurés des tergiversations des gouvernements Johnson et Bertrand sur l’épineuse question de la langue française. L’arrogance d’un Pierre Elliot Trudeau, élu Premier-ministre canadien en 1968, servit de catalyseur pour faire naître la figure de ce Frankenstein, amanchure de bouts de partis greffés ici et là et dont l’idée du «Maître chez nous» s’était transformée en souveraineté (pour l’enlever à un mouvement authentiquement indépendantiste mais radical, le R.I.N.) assortie d’une association avec le reste du Canada (parce que l’histoire du Canada reste saisie dans son «sens de l’unité» et que de manière évidente, on ne peut découper le Québec dans le sol comme on peut le faire sur une carte géographique).

Duplessis et Paul Gouin
Ce parti «métissé», pour user d’un terme moins violent que l’association au monstre de Mary Shelley, avait eu des précédents. Ainsi, l’Union Nationale de Maurice Duplessis, qui devait abattre le gouvernement Taschereau en 1936, était née de l’association de jeunes libéraux idéalistes et schismatiques, l’Action Libérale Nationale dirigée par Paul Gouin, fils de l’ex-Premier ministre, ex-ministre fédéral et ex-lieutenant-gouverneur, et des partisans de la nationalisation de l’électricité, comme le docteur Hamel, avec le vieux Parti conservateur dans lequel les Québécois n’accordaient plus aucune confiance depuis «la trahison» de la conscription de 1917. Un premier démagogue, Camilien Houde, mieux connu en tant que maire de Montréal, puis Maurice Duplessis, s’étaient succédés, comme Poutine et Medvedev en Russie, à la tête du parti. Finalement, les conservateurs de Duplessis, ayant été portés par la vague suscitée par l’A.L.N. accédèrent au pouvoir sous l’étiquette d’Union Nationale, et en profitèrent, quelques temps après, pour évincer l’aile jeunesse et dynamique du parti. Après un court purgatoire de quatre ans, le gouvernement libéral de Godbout fut emporté par le référendum conscriptionniste fédéral de 1942, ce qui ramena l’Union nationale, complètement nettoyée de son aile progressiste, au pouvoir jusqu'en 1959.

Or, le Parti Québécois peut anticiper la même trajectoire. C'est de son métissage que l’occasion se présente régulièrement de voir son aile souverainiste, progressiste, auto-proclamée social-démocrate, promoteur de la souveraineté, s’effacer progressivement devant le poids des associationnistes avant toute chose, pro-business et opportunistes. Cette aile droite du parti a commencé à évincer l’aile dite radicale, indépendantiste plus que souverainiste, en profitant de la paranoïa de Lévesque après l’échec du référendum de 1980, du court passage du bellâtre Pierre-Marc Johnson, fils de l’ex-premier ministre de l’Union nationale, promoteur du Quebec inc avant que l’idée soit reprise par le nouveau gouvernement Bourassa au tournant des années 1980. Les échecs des négociations constitutionnelles successives ont redonné une seconde vie à ce parti moribond dans ses principes pour voir un authentique successeur du premier Lévesque, Jacques Parizeau, qui commença, dès son élection en 1993, à réformer les structures du gouvernement du Québec jusqu’à ce que l’échec du référendum de 1995 le voue au gémonies. Tour à tour, un conservateur tiré d’Ottawa, Lucien Bouchard, un conservateur économique, souverainiste au pouvoir, indépendantiste dans l’opposition, Bernard Landry, un autre bellâtre de transition. sans substance (ce qui ne veut pas dire qu’il n’en usait pas pour se poudrer le nez), enfin l’actuelle cheftaine, Pauline Marois, n’ont cessé de gérer une désagrégation du membership et de la direction «idéologique» du parti. Quoi qu’il en soit, comme dans le précédent de 1936, les forces progressistes ont été, après un mandat, soumises à des pressions les forçant soit à se retirer et à chercher ailleurs le moyen de repartir le projet, soit à être expulsé par le nouveau «Secrétaire général» du «Politburo» (ou du Paulineburo) du Parti. Il n’y a pas à dire, l’Occident aura tant méprisé le système politique soviétique qu’il en aura hérité à la fois la logocratie et les tics les plus déplorables!

Pourtant, les différences ne peuvent passer inaperçues. Dans le cas de l’Action Libérale Nationale, la médiocrité charismatique de Gouin ne faisait pas le poids devant la présence du «cheuf», un Duplessis en admiration devant les simagrées de Mussolini et d’Adolf Hitler sans en avoir totalement le mauvais génie. S’il édicta la loi du cadenas pour censurer la littérature communiste; si, comme Hitler, il fit la guerre aux juifs socialistes et aux Témoins de Jéhovah; si, comme Staline il accusa l’action occulte de forces sourdes lorsque le pont de Trois-Rivières (qui porte aujourd’hui son nom) s’effondra; si, comme Franco il se fit grenouille de bénitiers et lècheux de balustres pour s’associer le pouvoir qu’exerçait sur les consciences la hiérarchie catholique; si, comme Mussolini, finalement, il modernisa la province en usant de pressions «interlopes» sur les bailleurs de fonds du parti, usant en retour de la répression policière violente pour écraser les grévistes, son autoritarisme ne trouve rien de comparable dans la gérance du Parti Québécois. Ce qui manque au Parti Québécois, depuis la mort de René Lévesque, c’est cette figure charismatique qui galvanise, cristallise les courants secondaires adverses et permet d’insuffler suffisamment d’énergie pour se maintenir contre vents et marées. Les chefs se suivent et tombent dans des déchirements pathétiques. Sa mort est programmée, comme celle de l’Union Nationale, à partir du moment où de nouvelles forces vont s’ériger à travers la polarisation de nouveaux partis. L’Union Nationale survécut plus de dix ans à son dernier mandat, se vidant de son membership mais toujours soutenue par une caisse électorale que Duplessis avait richement remplie de son vivant. Ce n’est pas le cas du Parti Québécois. Sans caisse électorale garnie, sans crédibilité au niveau de son option fondamentale, sans chef charismatique, ce n’est plus qu’une autre «chronique d’une mort annoncée». Malheureusement, contrairement à l'Union Nationale qui disparut silencieusement, comme devrait disparaître la civilisation selon T. S. Eliot, c'est dans un fracas sans  gloire et sans distinction, dans une foire de vanités et de révoltes de palais qu'il sombre dans la tourmente. À ce compte-là l’angoisse de la répétition historique n’est pas valable car les deux scénario ont suivi deux trames différentes malgré certaines similitudes.

À la table, au centre Mercier, à sa gauche, le curé Labelle
Reste à voir. Car il y a un précédent encore plus vieux que celui de l’association A.L.N./Parti conservateur de 1936. Il y a le Parti national, né de la crise qui suivit l’exécution de Louis Riel, le métis révolté de l’Ouest, en 1885. Ici, nous avons le parti Libéral, dirigé par Honoré Mercier, un libéral bon teint, plus proche de Thiers ou de Palmerston que des libéraux radicaux comme Dessaulles ou Papineau. Son métissage, il l’accomplit avec l’aide extrémiste du parti conservateur adverse, ceux qu’on appelait, non sans mépris, les «castors», c’est-à-dire les ultramontains dont le programme exigeait une catholicisation à la Garcia Moreno, ce président de l’Équateur qui avait donné son État aux Jésuites et à l’Église. Ce métissage, tout aussi contre-nature que ceux de Gouin et de Duplessis et de Lévesque et des unionistes de 1968, se maintint moins de quatre ans. Pourtant, le libéral Mercier effectua une véritable petite révolution tranquille en se lançant dans une politique de développement économique en zones urbaines et l’extension de l’agriculture dans les pays de colonisation. Il fut, si l’on peut dire, à l’origine d’un premier Plan Nord dont l’artisan était le célèbre curé Labelle dont il fit son sous-ministre de la colonisation. Côté «castor», il dut mettre la pédale douce sur ses projets d’éducation et des affaires sociales car l’Église tenait à maintenir sa haute-main sur tous le système de valeurs que le précédent gouvernement conservateur lui avait déjà donné selon la répartition des pouvoirs de 1867. Mercier finit par évincer ces «castors» gênants et fut réélu, sous le drapeau du Parti Libéral et se maintint au pouvoir jusqu’à ce que le scandale du chemin de fer de la Baie des Chaleurs ne vienne le compromettre …un peu comme le gros Thomassi et l’enquête sur les tripotages dans le monde de la construction viennent, aujourd’hui, ronger l’honnêteté (déjà douteuse) du gouvernement Charest.

Mais là où le rire de Jean Charest est le plus ironique, certains diraient sournois, c’est lorsque son ministre de la Justice et dauphin présumé, Jean-Marc Fournier, fait la navette entre Québec et Ottawa, apportant des critiques à la loi C-10 du gouvernement conservateur de Stephen Harper concernant un accroissement des peines aux jeunes contrevenants. Quand les députés conservateurs en commission parlementaire ont fait savoir que ce n’était pas à un ministre du gouvernement du Québec à venir faire la loi à Ottawa, Jean-Marc s’est fâché tout rouge, a traité le ministère Harper d’être un gouvernement idéologique qui préférait la «prison école du crime» aux programmes de réhabilitation des jeunes contrevenants. Insulte suprême. Il a lancé que c’était là un gouvernement du Reform Party. La cause est belle, mais elle le serait encore plus s’il n’y avait pas d’affaires de gros sous en dessous, l’argent servant à la réhabilitation encaissé désormais dans la tirelire de l’administration des prisons fédérales. Plus de prisonniers, plus d’argent qui tombe dans la cassette d'Ottawa. Parlez-en aux Américains qui ont une expertise majeure dans l’administration (privée) des pénitenciers. Pour le Québec, ça signifie des coupures en ristournes en matière de dépenses sociales. Ironie du sort, c’est le gouvernement fédéraliste libéral de Jean Charest qui, mieux que le Parti Québécois, à la place du Parti Québécois qui se tréfouille les entrailles, qui se présente comme le défenseur des exigences du Québec en matière sociale et légale contre le gouvernement fédéral. Ruse de la raison ou raison de la ruse? J’en perd mon Hegel.

Quelle conclusion tirer de ces dernières observations? Les coalitions ou les métissages de partis aux idéologies trop éloignées finissent toujours par éclater, et la partie modératrice élimine son aile radicale (de gauche ou de droite) tout en conservant les acquis d’un bref sursaut réformateur. Lorsque les «castors» retournèrent au sein du parti conservateur, le gouvernement libéral de Mercier et Marchand fut balayé dans un purgatoire qui dura près de dix ans. Lorsque Duplessis éloigna Gouin et Hamel, les conservateurs devenus Unionistes gouvernèrent pendant près de vingt ans. Les péquistes, épurés de leur aile gauche, voient leur membership conservateur émigrer vers des partis dont il est trop tôt présentement pour dire quel avenir ils auront. Aucun, cependant, n’a un chef charismatique de l’envergure de Mercier, de Duplessis ou de Lévesque. Donc, Jean Charest n’a rien à craindre pour la prochaine élection. À moins qu’il se fasse communiste marxiste-léniniste. Et c’est pour cela qu’il est mort, étouffé de rire, dans le fond du garde-robe⌛
Montréal
24 novembre 2011

7 commentaires:

  1. L’alcoolique a Lévesque a frappé un itinérant sur Dorchester et pour rendre hommage à la victime on a changé le nom du boulevard par celui du criminel. Est-ce bien cela?

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  2. Ce n'est pas sur le boulevard Dorchester que Lévesque a frappé l'itinérant, mais dans Outremont. On disait à l'époque que c'était l'organisateur du Parti Libéral du comté.

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  3. Par rapport à M. Respectable, je voudrais seulement préciser deux ou trois petites choses. L'exactitude d'un fait est importante, car si Lévesque a écrasé un itinérant sur Dorchester, ça voudrait dire qu'il en a écrasé deux! Or, il n'en a écrasé qu'un, et les rapports de police spécifie qu'il était bien à Outremont. Donc celui sur la rue Dorchester ne serait qu'une légende urbaine. Au mieux, c'est un exemple de ce qu'on appelle «condensation» en psychanalyse qui consiste à confondre deux événements en un: un accident d'automobile et un nom de boulevard.

    Deuxièmement, il faut savoir que Dorchester était le titre nobiliaire donné à Guy Carleton, gouverneur du Canada, chargé de résister à l'invasion américaine de 1775. La veille du jour de l'an, il a ordonné le tir du haut des murs de Québec pour faucher, en pleine tempête de neige, les troupes rassemblées des généraux Montgomery et Arnold prêt à se porter à l'assaut de la ville. Le premier fut tué et le second blessé, outre les soldats américains et peut-être quelques canadiens (?) qui s'étaient ralliés au rêve d'indépendance américain. Ça fait déjà plus de morts sur la conscience de Dorchester (dont le titre lui a été donné pour le féliciter) que le malheureux itinérant, ce qui n'enlève rien à la faute morale de Lévesque.

    Enfin, pour être juste, l'homme n'était pas si mauvais. Il faut savoir être mesuré, même envers ceux qu'on aime pas. Si le nom fut donné au boulevard, c'est pour deux raisons. D'abord, il avait milité lors de la grève des réalisateurs de Radio-Canada en 1959 alors que la station logeait au coin de Guy et Dorchester. Une des grèves épiques de l'histoire du Québec. Ensuite, parce que le boulevard passe devant la Tour Radio-Canada, parce qu'il y avait animé l'émission d'information très populaire de «Point de Mire». Il ne faut pas oublier qu'il fut un grand communicateur (qui contrairement à bien de ses successeurs qui n'ont rien à nous apprendre) a contribué à l'éducation politique et internationale des Québécois. Il a été l'artisan de la nationalisation de l'électricité et il ne faut pas lui reprocher l'utilisation que les différents gouvernements du Québec ont fait de cette vache à lait qu'est Hydro-Québec, qui avait pour but, au départ, de s'approprier notre propre énergie. Cet homme, qui fut, en tant que journaliste américain, l'un des premiers à pénétrer dans les camps d'extermination nazis, avait une peur secrète de ce que le nationalisme pouvait entraîner comme excès.

    J'ai de la peine à savoir que certains ne retiendront de lui que ce fait divers pénible. C'est oublier que la tragédie de Lévesque, c'est un peu notre tragédie collective à tous.

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  4. Les Québécois ne se souviennent pas de ce « fait divers ». C’est Verret qui nous a arrivé avec cette histoire dont j’ignorais l’existence sur le blogue à Patrick Lagacé. Mais Verret ne dit pas que c’est sur Dorchester. Merci pour la rectification. De toute manière, à cette époque dont le monde conduisait ben soûl et après cette affaire Lévesque a décrété les limousines obligatoires pour les ministres.

    http://blogues.cyberpresse.ca/lagace/2011/10/06/grc-comment-biffer-le-passe-et-rearranger-lhistoire/

    • verret
    6 octobre 2011
    16h27
    Ça me rappelle ce clochard tué jadis par un chauffard saoul. C’est pourtant ce dernier, et non le clochard, qui a donné son nom au boulevard autrefois connu sous le nom de Dorchester, à Montréal. Qui s’en offusque aujourd’hui?

    On arguera que ce brave René n’a jamais été formellement reconnu coupable de quoi que ce soit, mais la même chose est vraie pour Maurice Nadon.

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  5. La preuve: tout ce qui ce dit sur les blogues ne doivent pas être pris au pied de la lettre. Le malheur est qu'on en vient à oublier ce pauvre Ti-Jean qui est pourtant l'objet du texte! Qu'importe. Ça reste fascinant de voir se constituer la conscience historique. 1e Verret qui se rappelle et crée une confusion. 2e Respectable qui opère la condensation entre le souvenir d'un autre et l'idée que l'accident a eu lieu sur le boulevard qui porte son nom! Ne me dites pas qu'il y a rien là, et bien des anachronismes dont sont peuplés les livres d'histoire sont nés ainsi. L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours. Vraiment fascinant.

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  6. Maudite politique!

    L'absurde n'est pas dans l'homme ni dans le monde, mais dans leur présence commune. »
    de Albert Camus

    Critiquer Charest c'est ok!, je ne suis pas politisé, sauf que je regarde les blogs, et constate le nombre de gens qui braillent sans solution.

    Au Québec on a un parti d'extrême gauche qui a eu sa chance au soleil, toutefois avec leur agenda social fucké, oublient l'économie!

    Le tout marié à des enviro.....Ouffff

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    1. Vous dites que vous n'êtes pas politisé. Pourtant, vous prenez la peine de rédiger un commentaire «politique» un dimanche matin à 4.57! Vous devez, comme moi, souffrir d'insomnie. Ne pas être partisan ne veut pas dire n'être pas politisé. L'abstention au scrutin ne signifie pas automatiquement qu'on est indifférent à la chose publique.

      Vous dites que les gens braillent et sont sans solution. Les poubellistes de la radio et de la télévision braillent aussi et sont sans solution. S'ils veulent un amincissement de la taille de l'État, des mesures répressives contre les B.S., plus de police contre les délinquants, museler les étudiants ou autres braillards, ils se ravisent vite si l'État touche à leur droit à un service de santé rapide et efficace, à des mesures qui les protégeraient eux s'ils perdaient leurs emplois (droit d'ancienneté ou de compensation négociée par …les syndicats), à ce que la justice soit pleine de mansuétude s'ils sont pris à conduire en état d'ébriété. C'est le principe du double standard. Faites aux autres ce que je ne voudrais pas qu'on me fasse.

      Vous n'aimez pas l'extrême-gauche. C'est votre droit, mais je me demande quand vous l'avez vu avoir «sa chance au soleil»? Parlez-vous du P.Q.? Le P.Q. de Bernard Landry qui est allé sucer le cul (excusez ma vulgarité) de Kennworth pour sauver des emplois symboliques? Ou encore le P.Q. de Lucien Bouchard qui a remercié les infirmières qui l'avaient soigné en les défiant et en les punissant d'amendes salées parce qu'elles n'avaient pas eu le courage d'aller jusqu'au bout et faire tomber son gouvernement pourri? Le P.Q. de Parizeau peut-être? Celui qui fut forcé de présenter une question référendaire qui pourrait se résumer en: «Voulez-vous quitter le Canada en y restant ou rester dans le Canada tout en y sortant?» Ai-je besoin de remonter plus haut?

      Si vous pensez à Amir Khadir, pour le moment, c'est un météore, rien de plus. Vous vous plaignez d'un «agenda social fucké». Qu'est-ce qu'un agenda social non fucké? Ah oui. Ils oublient «l'économie». Mais voilà. On n'entend parler que de ça, l'économie. Le mot revient sans cesse, sur les lèvres de tous les hommes politiques: «économie», mais aucun ne nous dit ce que c'est l'économie. Étymologiquement, ça voudrait dire «la gérance domestique». Bon. Mais là, tout le monde veut avoir sa part du gâteau sans contribuer à l'effort de le faire. Plus d'argent et moins d'ouvrage, tout ça sans sortir des frontières sécuritaires du capitalisme où la règle est «no money, no candy». Faudrait se faire une idée sur l'économie, en effet.

      Que vous reste-t-il alors? À brailler, comme les autres, et à ne pas avoir de solution à proposer, comme les autres. «Je braille, donc je suis», aurait dit un Descartes québécois. Heureusement que nous ne sommes pas les seuls à brailler en Amérique du Nord.

      Et les derniers méchants, les enviro… J'espère que vous n'êtes pas amateur de ski car vous avez dû trouver la saison plutôt courte cet hiver. À moins que vous soyez de ceux qui sont en faveur des exploitations de gaz de schiste et de pétrole des sables bitumineux …à condition que ce ne soit pas dans votre cour. Sinon, vous aussi vous déclarerez la guerre aux pétrolières, jusqu'à ce qu'elles vous aient payé la valeur de votre propriété, déménagement clan Panneton en sus.

      Oui, Camus avait raison. «L'absurde n'est pas dans l'homme ni dans le monde, mais dans leur présence commune». Brailler est absurde, et l'absence de solution, tragique.

      Bien à vous.

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