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mardi 16 novembre 2010

Le sommeil de la raison engendre des monstres

Goya. Le sommeil de la raison engendre des monstres.


LE SOMMEIL DE LA RAISON ENGENDRE DES MONSTRES

Dieu a fait les choses suivant la perfection des
idées, c’est-à-dire le mieux, et que le monde
est le meilleur des mondes possibles.

LEIBNIZ

L’homme est un apprenti; la douleur est son maître
Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.
C’est une dure loi, mais une loi suprême
Vieille comme le monde et la fatalité
Qu’il nous faut du malheur recevoir le baptême
Et qu’à ce triste prix tout doit être acheté

ALFRED DE MUSSET
(Nuit d’Octobre)


(NDLR) Les extraits de dialogues que vous allez lire ont été enregistrés lors du colloque tenu dans le contexte de l’Université d’Été tenu à l’Université de Napierville au cours de l’Été 2010. Le séminaire, qu’humblement je présidais, consistait en un débat autour de la chronique d’une fin du monde annoncée. Il opposait le célèbre futurologue, le Pr. Vampell de l’Université du Québec à Rimouski, et le spécialiste de l’histoire de la Mélancolie en Occident, le Dr Rat, de l’Université de Sherbrooke. Ce qui est remarquable, c’est le grand niveau de civilité et de mutuel respect avec lequel les deux duellistes se sont confrontés autour de l’état actuel de nos civilisations devant l’accélération de la mondialisation et la prise en gérance du monde par la globalisation.

Pr.Vampell

Tous les pronostics eschatologiques émis au cours de la dernière décennie du XXe siècle auraient dû nous apprendre que la voie pessimiste de l’avenir de l’humanité est un pur leurre. Encore chanceux que nous n’ayons pas vu la résurgence de mouvements millénaristes comme aux XVe-XVIe siècles, avec des suicides collectifs ou des massacres préventifs aux souffrances annoncées par les trompettes des anges de l’Apocalypse de saint Jean! Cette décennie avait vu le Pr Allan Bloom se désoler de la décadence culturelle des jeunes Américains, mais nous devons, au même Pr Bloom, le fait de nous avoir permis de connaître la philosophie tant appréciée de Mr Fukuyama. Cette pensée si simple qui devait assurer notre bonheur et notre confiance en l’avenir et de passer à travers les événements tragiques de 2001. Je rappellerai simplement que ce grand technocrate, conseiller au Département d’État américain, jumelait l’ultime aboutissement de la logique hégélienne voulant «que la démocratie libérale pourrait bien constituer le “point final de l’évolution idéologique de l’humanité” et la “forme finale de tout gouvernement humain”, donc être en tant que telle la “fin de l’histoire”»1, de même que la résolution définitive du complexe de ressentiment tel qu’exposé par Nietzsche. Pour notre auteur, en effet, «comprendre l’importance de ce désir de reconnaissance comme moteur de l’histoire nous permet alors de réinterpréter bon nombre de phénomènes qui nous paraissent familiers comme la culture, la religion, le travail, le nationalisme et la guerre».2 C’est-à-dire, qu’«à la suite de Nietzsche, nous sommes amenés à poser l[a] question suivante: l’homme que la reconnaissance universelle et égalitaire - et rien de plus - satisfait totalement n’est-il pas un peu moins qu’un être humain complet, voire un objet de mépris, un “dernier homme” sans vaillance ni aspiration?…»3 Bien sûr, le quinze minutes de gloire promis à chaque individu par Andy Warhol pour le XXIe siècle et rendu possible par les communications électroniques et leur démocratisation ont finalement répondu à cette attente troublante. Démocratie libérale et participation médiatique suffisent à la pleine et entière reconnaissance de l’importance et de l’utilité de chaque citoyen, du moins dans son milieu. Ce qu’il demanderait en surplus ne serait que du luxe, des privilèges, une puissance qui ne convient qu’à un dictateur et que, Dieu merci, la responsabilité ministérielle écarte de nous définitivement. Ces «aspirations» sont plus à même de causer de grands torts à la paix civile et il est du domaine des lois de leur dresser des barrières infranchissables. Les querelles cherchées par les historiens contre «la fin de l’histoire», comme si l’on s’attaquait à la légitimité de l’objet de leur profession, et celles menées par des philosophes qui ne pouvaient digérer le fait qu’après Platon, Aristote, Berkeley et Popper, le «dernier homme» soit un invité de talk show de fin de soirée, ou un homme d’affaires avec complet-cravate de chez Bovet, ne manifestaient que leur propension à l’élitisme qui n’appartient pas à la culture nord-américaine habituée, depuis Benjamin Franklin, à célébrer le common man, ou «l’honnête médiocrité» louée par certains philosophes français du Siècle des Lumières.

Dr Rat

Mais il y a eu le 11 septembre 2001, comme vous le rappelez si bien. Ce jour-là, la démocratie a cessé d’être libérale pour devenir communautaire d’abord, à travers l’autodiscipline des Américains évacuant Manhattan, puis l’entraide spontanée surgie entre les malheureuses victimes de l’attentat, et basculer ensuite dans ce que Talmon appelait la «démocratie totalitaire», laissant le Congrès américain voter un chèque en blanc à son président, notoirement incompétent et inconséquent, dans une lutte au terrorisme qui ne connaissait ni limites de dépenses, ni limites de moyens au nom de la «sécurité» nationale. Une fois de plus, l’homme libre a sacrifié sa liberté pour sa sécurité. Sa raison a cédé devant ses affects - haine vengeresse ou peurs instinctives -, et son effroie devant ce spectacle hors du commun, pourtant resservi dans tous les films-catastrophes d’Hollywood, mais qui, pour une fois, avait le malheur d’être vrai. Ce jour-là, «la fin de l’histoire» se ramenait à la chute spectaculaire des tours du World Trade Center, le centre symbolique du capitalisme mondial, et «le dernier homme», un musulman millionnaire barbu fourré dans quelque grotte montagneuse d’Afghanistan et qui pouvait (et peut encore) se permettre de narguer la plus grande puissance militaire du monde. Pour bien des gens, cultivés ou non, ce 11 septembre équivalait aux événements traumatisants vécus par saint Jérôme et saint Augustin lorsqu’en 410 de notre ère, Rome fut prise et pillée par les Wisigoths. Dois-je rappeler la lettre écrite à l’époque par saint Jérôme, qui a déjà les accents du journalisme moderne? «On nous rapporte d’Occident une nouvelle épouvantable: Rome assiégée… Ma langue s’attache à mon palais et mes paroles sont entrecoupées de sanglots: cette ville qui avait conquis le monde est conquise à son tour ou, pour mieux dire, elle meurt de faim avant que de périr; il n’y reste quasi plus personne à réduire en esclavage. Dans leur faim enragée, ils ont dévoré des choses horribles, ils se déchiraient pour se nourrir; des mères ont mangé leurs nourrissons».4

Pr Vampell

Mais les deux événements n’ont rien de comparable. Quand New York a-t-elle été envahie? Où avez-vous vu des new-yorkais mourir de faim? De qui avez-vous appris qu’il y avait des new-yorkais réduits en esclavage? Qui a-t-on accusé d’avoir dévoré des choses horribles et des mères manger leurs enfants? Pour traumatisant que fut le spectacle des deux tours percutées par des avions de ligne remplies de passagers civils servir de bombes humaines, je le répète, il n’y a là rien de comparable à ce que décrit saint Jérôme qui, peut-être lui-même, avait tendance à exagérer l’ampleur de la catastrophe dont il n’était pas témoin présent. Après tout, les envahisseurs barbares - ce que les démographes historiens nous confirment -, n’étaient que quelques centaines ou quelques milliers tout au plus. Pouvaient-ils véritablement causer d’aussi grands dommages?

Dr Rat

Ils étaient plus nombreux, en tout cas, que les pilotes des bombes-avions et remplaçaient les dégâts causés par la technique moderne par l’usage des chevaux et des épées de fer, la technique ancienne de la guerre primitive. Mais, précisément, parce que la capitale de l’Empire romain d’Occident était pourrie de l’intérieur depuis bien des générations, Rome s’offrait littéralement à la prédation des envahisseurs nomades. C’est en cela que le parallèle est le plus évident. Les Romains aussi, depuis le Principat d’Auguste, se considéraient comme le type du «dernier homme», se suffisant du pain et des jeux, et nul doute non plus que leurs élites, les sénateurs, leur répétaient que l’Empire, c’était la «fin de l’histoire», c’est-à-dire le meilleur régime politique et civil que la République pouvait atteindre. C’est dans leur confiance en eux-mêmes que le coup a frappé et s’est avéré mortel. Le reste, ce n’est que de l’anecdote.

Pr Vampell

Voilà le point central où nous ne pouvons nous entendre. Trop ou pas assez de confiance en soi en tant que collectivités? Vaut-il mieux un Juvénal qui ne cesse de rechigner sur la malpropreté des rues de Rome ou un Fukuyama qui met sa confiance dans l’intelligence citoyenne de limiter elle-même ses désirs, son besoin de reconnaissance et ses ambitions de puissance? Vaut-il mieux Jérémie, les prophètes et leurs lamentations stériles ou les technocrates économistes de l’École de Chicago qui se mettent à l’ouvrage et reconstruisent des économies lamentablement délabrées par des expériences socialistes ou communistes malheureuses, au Chili et en Russie? L’éternelle plainte ou l’efficacité administrative pour résoudre les problèmes humains?

Pr Rat

Permettez-moi, avec tout le respect que je vous dois, c’est là du dernier des sophismes!

Pr Vampell

De toutes façons, les leçons professées par M. Fukuyama n’ont jamais dépassé les limites de la démocratie libérale. Où règne la démocratie libérale ailleurs qu’en Occident même, ou chez certains de ses plus vieux disciples comme l’Inde ou le Japon? L’Islam, dont le nom signifie déjà «soumission», n’est guère propice à une démocratie libérale et encore moins à produire le «dernier homme» capable de ne pas sombrer dans l’hystérie lorsqu’il s’adresse devant une caméra de télévision. Le professeur Samuel P. Huntington, de l’Université Harvard, avait prévu, dès 1996, le scénario qui s’est déroulé le 11 septembre. Et vous conviendrez avec moi que le professeur Huntington n’est pas le plus optimiste des pessimistes. Il est parmi ceux qui, avec Allan Bloom, ont dénoncé le déclin de l’Occident, surtout face à la montée de l’Islam et de la Chine. Il a aussi annoncé que le regroupement futur se ferait autour des affinités culturelles, c’est-à-dire au retour du concept de civilisation, que la sociologie marxiste et la sociologie fonctionnaliste avaient écartés depuis le second après-guerre. C’est parce que des nations, comme les États-Unis et les grands pays d’Europe, ont coupé avec leurs racines: le christianisme en premier lieu, l’individualisme et le libéralisme pour se lancer dans des ouvertures relativistes culturelles, l’agnosticisme quand ce n’était pas l’athéisme pur, le socialisme et le dirigisme d’État sous sa forme de Welfare State, que les citoyens se sont endormis aux rythmes béats de Capoue et se sont montrés incapables de répliquer aux attaques du 11 septembre comme il se devait. Le parapluie qu’il aurait fallu rabattre sur l’Afghanistan pour venir à bout des terroristes et la mise au pas des factions de l’Irak, cet esprit de blitzkrieg qui fit le succès du printemps 1940 de l’armée allemande sur la France, n’a pas été rendu possible à cause de tous ces scrupules qui, de toutes façons, n’ont fait qu’attiser la haine contre l’Occident. Les autres nous respectent lorsque nous savons nous montrer maître de nous-mêmes et lorsque, imperturbable, nous nous dirigons vers un objectif, prenant tous les moyens pour y parvenir. L’esprit de culpabilité et de défaitisme, bassement petit-bourgeois, est l’un de ces signes que la vulnérabilité occidentale envoie, comme des signaux de fumées, aux autres civilisations, plus agressives, plus affamées de techniques modernes - et surtout dans l’armement - tout en restant cristallisées autour de leurs traditions culturelles.

Dr Rat

Bref, l’Occident pue la peur et les civilisations non-occidentales la reniflent comme des charognards en attente du fabuleux butin de la civilisation la plus riche du monde leur tombe entre les mains? N’est-ce pas là une reproduction de l’idée que l’on s’est toujours faite, depuis Gibbon, sur les origines des invasions barbares qui ont déferlé sur l’Empire romain? Votre optimisme historique cache au fond de lui un pessimisme panique qui fait fi de la raison pour s’abandonner aux raisonnements spécieux propices à calmer les affres de l’angoisse. Irons-nous, comme Pascal Bruckner à propos de la France, jusqu’à parler d’un «masochisme» occidental?

Pr. Vampell

Masochisme! Tout de suite les grands mots sortis de la psychanalyse dont on connaît le peu de fondement scientifique. Non, il s’agit bien de la perte de confiance de l’Occident en ses propres valeurs, comme le souligne le Pr Huntington. Vous-mêmes d’ailleurs, ne disiez-vous pas plus tôt, et permettez-moi de vous citer: «parce que la capitale de l’Empire romain d’Occident était pourrie de l’intérieur depuis bien des générations, que Rome s’offrait littéralement à la prédation des envahisseurs nomades»? Je rappellerai ici les trois caractéristiques majeures que le Pr Huntington distingue pour parler du déclin de l’Occident, vous verrez qu’ils n’ont rien de «masochistes». D’abord, le déclin est un processus lent avant de s’achever dans une finale brusque, et nous en sommes encore dans la phase lente du processus…

Dr Rat

Donc, nous pouvons nous permettre de dormir au gaz le temps que prendra la civilisation de passer de sa phase latente à sa phase imminente!

Pr Vampell

…de plus, le déclin ne suit pas une ligne droite, mais un parcours irrégulier, il chute et se relève, atteint des paroxysmes puis s’effondre à nouveau avant de tenter une ultime relève.

Dr Rat

Mais c’est une véritable marche du Christ le jour de sa passion que vous nous suggérer d’accomplir!

Pr Vampell

Enfin, si vous pouvez me faire grâce de vos sarcasmes, la troisième caractéristique, la plus importante, vaut qu’on cite le professeur lui-même: «la puissance est la capacité pour une personne ou un groupe de changer le comportement d’une autre personne ou d’un autre groupe. Ledit comportement peut varier sous l’effet de l’influence, de la coercition ou de l’encouragement, ce qui requiert de la part de celui qui exerce la puissance des ressources économiques, militaires, institutionnelles, démographiques, politiques, technologiques, sociales, etc. La puissance d’un État ou d’un groupe est donc normalement évaluée par la mesure des ressources dont il dispose par rapport à celles que possèdent les autres États ou groupes lorqu’il essaie d’influencer. La part de l’Occident dans presque toutes les ressources importantes en termes de puissance a atteint un sommet au tout début du siècle et a commencé à décliner relativement à celle des autres civilisations».5 N’est-ce pas là ce que vous appelez vous-mêmes la conscientisation? O.N.G. et gouvernements occidentaux vont main dans la main dans le but de conscientiser, et leurs populations civiles et les gouvernements étrangers à ce que vous déplorez le plus: le pillage de la planète et la dégradation de l’environnement. Ils ne diffèrent que dans les moyens à utiliser. Certaines O.N.G. voudraient aller plus vite que les gouvernements. Elles voudraient utiliser la manière forte, la coercition, le boycott économique, l’ostracisme diplomatique… Elles mettraient en péril la sécurité planétaire à force de provoquer l’animosité de part et d’autres des frontières. Elles mettraient sur la paille des millions de travailleurs qui préfèrent, sans nul doute, un salaire réduit, minime, à pas de salaire du tout. Tant que l’Occident montre sa force, sa cohésion morale et politique, il se montre le phare qu’il a toujours voulu être pour le reste de l’humanité. Sa lumière repère les écueils. Sa puissance guide davantage qu’elle n’asservit à mesure que nous nous éloignons de son orgueil démesuré manifesté au milieu du XXe siècle.

Pr Rat

Comme le disais le «bon» duc de Wellington: «Si vous pouvez croire ceci, vous pouvez croire n’importe quoi». Si je m’en remets à votre chronologie, la puissance d’une civilisation, c’est lorsqu’elle parvient à s’imposer aux autres, et, dans le cas de l’Occident, son déclin s’amorce après l’ère d’expansion coloniale et le rayonnement impérialiste entre 1880 et 1914. Toynbee aurait sans doute associé cet impérialisme à l’ère d’un État universel qui se chercherait toujours, depuis l’Empire maritime de la Grande-Bretagne au IIIe Reich allemand, enfin à la Pax America. Qu’importe la nation et le système politique qui parviendraient à établir cet État universel, il n’en resterait quand même pas moins la première étape de la désintégration de la civilisation. C’est là une reconnaissance implicite de ce que je pense de l’état actuel de nos sociétés occidentales.

Pr Vampell

Le plus important n’est pourtant pas là. C’est dans la réaction des civilisations non-occidentales face à la démission de la civilisation occidentale dans sa vocation universaliste que reposent les racines du «choc» annoncé par le Pr Huntington, ce qu’il appelle «l’indigénisation» des civilisations non-occidentales. Contre le malthusianisme occidental, les cultures indigènes des autres civilisations prônent le natalisme; alors que l’industrialisation de l’Occident avait généré la désindustrialisation du reste du monde (le cas de l’Inde fut le plus flagrant), la réindustrialisation du monde non-occidental fait pencher la balance économique au détriment de l’Occident; l’investissement dans les moyens militaires augmentent sérieusement dans les puissances non-occidentales alors que les budgets occidentaux sont de plus en plus contenus. La dette quotidienne des États-Unis dans la guerre Irak/Afghanistan atteint un chiffre astronomique inimaginable en termes de petites coupures sans apporter pour autant la relance du complexe militaro-industriel ni établir la pacification des zones turbulentes. Enfin, l’indigénisation est une réaction hostile à l’occidentalisation, mais pas nécessairement à la modernité. Ce paradoxe repose sur le fait que «l’indigénisation a été à l’ordre du jour dans tout le monde non occidental dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. La résurgence de l’islam et la “ré-islamisation” ont dominé les sociétés musulmanes. En Inde règne aussi le rejet des formes et des valeurs occidentales, et l’“hindouisation” de la politique et de la société. En Extrême-Orient, les gouvernements soutiennent le confucianisme, et les dirigeants politiques et intellectuels parlent d’“asianiser” leur société».6 La situation s’envenime vraiment lorsque «l’indigénisation est stimulée par le paradoxe démocratique: l’adoption par les sociétés non occidentales des institutions démocratiques encourage et fait accéder au pouvoir des mouvements politiques nationaux et anti-occidentaux. […] La démocratisation entre en conflit avec l’occidentalisation, et la démocratie devient un facteur de repli plutôt que d’ouverture. Les hommes politiques des sociétés non occidentales ne gagnent pas les élections en montrant combien ils sont occidentalisés. La concurrence électorale, au contraire, les incite à aller dans le sens de ce qui est le plus populaire, en général ce qui est ethnique, nationaliste et religieux. Il en résulte une mobilisation populaire contre les élites formées à l’occidentale. Les groupes fondamentaux islamiques ont bien réussi aux rares élections qui ont eu lieu dans les pays musulmans et seraient arrivés au pouvoir en Algérie si l’armée n’avait pas cassé les élections de 1992. En Inde, la concurrence électorale a encouragé la violence…».7 Et, le pire à mon avis, c’est que cet «indigénisation» des civilisations non-occidentales a été favorisé par votre sentiment de culpabilité, par le cilice de l’acculturation dont vous portiez les pointes acérées contre l’avancée spirituelle et technique de votre propre civilisation. S’il y a masochisme, c’est bien dans l’attitude qui est la vôtre et celle de ceux qui adhèrent à vos critiques démoralisantes.

Dr Rat

Ce que vous dites, c’est que la démocratisation du «dernier homme» se retourne contre l’Occident qui l’a vu naître; elle se répand dans des sociétés qui finissent par élire des leaders totalitaires, séculiers ou religieux, contredisant l’esprit même de la démocratie. Mais lorsque l’Occident, après la Seconde Guerre mondiale, propageait l’élan démocratique à travers le monde, ne combattait-il pas en même temps - guerre froide oblige - les tendances socialistes ou communistes qui, pourtant, encourageaient la sécularisation des institutions et des sociétés tout en appartenant à une même économie de marché (libérale ou monopolistique d’État peu importe)? Vous citiez le cas de l’Algérie. L’Algérie qui marchait dans la voie du socialisme après l’indépendance n’a-t-elle pas été détournée de son but lorsque les polices secrètes occidentales se mirent à soutenir les minorités islamiques «traditionalistes» en vue de sauvegarder les avantages des investissements occidentaux dans le pays? Les puissances capitalistes occidentales n’ont-elles pas financé elles-mêmes l’indigénisation, le fondamentalisme religieux, instruments interposés entre elles et ses ennemis communistes? Qui a livré quantité d’armes contre l’envahisseur soviétique de l’Afghanistan avant qu’il ne reçoive sur la gueule ces mêmes armes lorsque les Talibans et les terroristes fondamentalistes ont remplacé le gouvernement fantôche de Khaboul? C’est sur ce point qu’insiste votre professeur Huntington. N’écrivait-il pas: «Ce renouveau de la religion dans le monde entier va bien au-delà des activités des extrémistes fondamentalistes: il se manifeste dans la vie de tous les jours et le travail de beaucoup de personnes, et dans les préoccupations et les projets des gouvernements. Le retour à la culture ancienne dans la culture confucéenne laïque prend la forme de l’affirmation de valeurs asiatiques, mais, dans le reste du monde, il se manifeste par l’affirmation de valeurs religieuses. La “désécularisation du monde, comme l’a fait observer George Weigel est l’un des faits sociaux dominants de la fin du XXe siècle”».8 À ceux qui piétinent le drapeau américain, on menace de faire brûler des exemplaires du Coran. Les fondamentalismes, partout, se valent. Si l’Iran peut encore pendre ses homosexuels et lapider ses femmes adultères, l’Église romaine, avec ses papes pro-fondamentalistes, les maintient hors de l’Église, c’est-à-dire hors du salut et de toute espérance chrétienne. La solidarité des religieux, toutes religions confondues, défie leur soi-disant préjugés favorables pour la démocratie et les droits de l’homme, dans leur lutte contre la sécularisation qu’ils n’ont jamais réellement abandonnée. Ce qui est dogmatique sera toujours logiquement intolérant pour l’hétérodoxie. Si tout cela peut s’analyser par la raison, c’est en dehors de toutes logiques formelles que l’on associe la femme voilée et la centrale nucléaire en Iran. C’est en se dévoilant la face et en osant regarder Dieu dans les yeux que les Occidentaux sont parvenus à cette maîtrise d’eux-mêmes que vous associez trop vite à un écart désintégrateur: l’impérialisme, que vous qualifiez, avec euphémisme, de vocation universaliste. Jamais l’Occident n’a été aussi grand que lorsqu’il a mesuré sa véritable portée d’action civilisatrice (sur le territoire européen et nord-américain après le XVIe siècle) et distribué aux membres de sa civilisation la reconnaissance de leur individualité, l’intégrité de leur personnalité unique et leur autonomie. Cette démocratie, exportée dans les fourgons de l’impérialisme, en a été corrompue. Elle est devenue une démocratie ethnocentriste, dirigiste, népotiste, s’appuyant sur des institutions déjà pourries par les mœurs traditionnels de ceux à qui nous l’exportions, précisément dans le but de les libérer de leurs anciennes attaches oppressives. Son libéralisme a été celui des élites avant de s’associer à une stratégie de dumping au service de la productivité occidentale, productivité déjà artificiellement maintenue par les excès de la consommation et du gaspillage. L’Occident s’est trahi dans sa générosité. Chaque don était accompagné de peines insurmontables pour les bénéficiaires. Il est responsable de la haine que les autres civilisations lui vouent, un mépris jaloux certes, mais justement mérité pour son refus de l’échange réciproque entre membres d’une même espèce, l’espèce humaine. Enfin, il paie aujourd’hui le prix de ses duplicités et de ses compromissions.

Pr Vampell

Quoi qu’il en soit, ce sentiment de culpabilité n’a pas sa raison d’être. Vous parliez de masochisme, eh bien, ce sentiment, par son impuissance à résoudre les problèmes objectifs, relève bien du masochisme, d’un plaisir malsain à s’auto-flageller, comme si l’Occident était responsable de tous les maux de la terre, alors qu’il est la seule civilisation à avoir, au cours du monde moderne, diffusé ses valeurs et ses inventions. Certes, je ne parle pas de la route de la soie qui va de la Chine à Rome, ni de la route du papier et de l’imprimerie qui va de la Chine à l’Allemagne de Gutenberg. Non plus des mathématiques qui, passant par le monde arabe, part de l’Inde et aboutit à Sarragosse en Espagne musulmane au Moyen Âge. L’Histoire en procès, c’est l’Occident traîné aux assises. Le christianisme occidental, par sa conception platonicienne de l’âme, a donné à chaque individu une valeur transcendante, en soi et pour soi, qui dépasse les contingences de l’existence terrestre. La Révolution française, même collée aux bottes des missionnaires armés, comme le déplorait Robespierre, a bouleversé l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Russie, la Chine, l’Asie du Sud-Est, l’Afrique et même l’Amérique latine. Si le suffrage universel, malgré tous ses modes de scrutin différents et parfois douteux, s’est répandu dans le monde, c’est grâce à l’idéal démocratique occidental. Et je ne parle pas des avantages que la technologie moderne a apporté, en médecine par exemple. Ce n’est pas en Europe, mais sur les rives du Tonkin qu’un biochimiste français, Yersin, élève lointain de Pasteur, a pu identifier le bacille de la peste et son porteur, le rat. C’est tout l’épisode tragique de 1348 et de la Black Death qui trouvait-là son issue historique. Vous pouvez m’objecter les revers sinistres: l’inquisition au christianisme, le totalitarisme d’État à la démocratie directe, le populisme armé ou policier des élections frauduleuses, le perfectionnement des armes et la bombe atomique à la médecine nucléaire: toutes ces horreurs ne suffisent pas à effacer les bienfaits apportés par le progrès universel, et si tant d’individus, aujourd’hui, apparatenant aux civilisations non-occidentales tiennent à émigrer en Occident, n’est-ce pas parce qu’ils reconnaissent les avancées que l’Occident leur promet?

Dr Rat

De l’optimisme et du pessimisme, qui sont des traits de caractère subjectifs, nous en venons à traiter du progrès et de la décadence comme si nous contrôlions le développement comme une voiture que l’on peut faire avancer ou reculer selon notre bon plaisir. Bientôt, je serai conservateur et vous libéral. Je serai un être foncièrement négatif, et vous positif. Vous ne regardez jamais le potentiel destructeur contenu dans le progrès sous prétexte que, comme disait Victor Hugo, «ceci remplacera cela», mais qu’est ce ceci et que remplacera-t-il exactement et inexorablement? Les lacs pollués par l’exploitation des sables bitumineux remplaceront-ils, pour le bénéfice du progrès, les blondes prairies de l’Alberta? Les organismes génétiquement modifés et les cultures en serres chaudes des plantes ou des animaux d’élevage, la culture maraîchère et les troupeaux en liberté? L’organisation du travail maniaco-dépressive pour satisfaire aux exigences d’un «marché de l’emploi» sacrifié régulièrement aux fluctuations boursières, le plaisir de créer et de travailler pour son propre bonheur, en toute liberté, sans pour autant négliger le service à ses semblables? Cet isolisme de l’individu cultivé en rassemblement de masses autour de spectacles aux rythmes répétitifs et obsédants, l’harmonisation esthétique des œuvres conçues par l’esprit humain? Si Vercors pouvait parler des animaux dénaturés, qu’en est-il de l’être humain extirpé de son enveloppe naturelle, prostituée à la production standardisée? Où naît le progrès dans de telles aliénations? La chaîne alimentaire est rompue, les gaz emmagasinés dans le sous-sol terrestre envahissent l’atmosphère respirable et les sols pollués ne se recycleront pas pour accroître la production agraire nécessaire à faire vivre 4 milliards d’individus et plus. Le sacrifice des êtres humains au rendement effréné de nos sociétés de production mégaindustrielle sont autant d’enfants sacrifiés au Moloch phénicien ou carthaginois. L’usine, l’État, la «boîte de production», le Réseau, etc. Les monstres se succèdent comme dans le rêve de l’homme qui a ensommeillé sa raison dans la lithographie de Goya.

Pr Vampell

Des monstres, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. On les voyait, autrefois, illustrer les mappemondes. Ils sont passés des superstitions rurales aux légendes urbaines. Ils résident précisément dans notre inconscient et se superposent à des objets réels qu’ils investissent aussitôt de leurs angoisses paniques subjectives. Si Marco Polo ou Christophe Colomb s’étaient laissés arrêter par eux, ils n’auraient jamais été ni en Chine ni en Amérique. Pour le grand malheur des Chinois et des Amérindiens me répondrez-vous. Alors, c’est que vous rêvez d’un monde immobile, inamovible, inchangeable, et pourtant, eppur si muove.

Dr Rat

Mais, vous surprendrais-je, à votre tour, à faire de la psychanalyse, cet exercice sans fondement scientifique? Allons donc! Subjectif, ce monstre qui a pris l’aspect d’une plate-forme de forage pétrolière dans le Golfe du Mexique et qui pendant trois mois, après un incendie par mégarde humaine, a déversé des millions de tonnes de pétrole irrécupérable dans les eaux, polluant l’une des flores et des faunes sous-marines les plus riches du globe? Subjectifs, ces explosions sauvages pratiquées chez les particuliers en vue de sonder les poches de gaz du sous-sol afin de les exploiter commercialement au détriment de la sécurité des habitants? Subjectifs, ces baisses volontaires de coûts voués à la protection ou aux pensions des travailleurs sous le regard voilé des agences gouvernementales? Subjectifs ces malformations physiologiques entraînées par le clonage ou les manipulations génétiques? Subjectifs, ces arbres déformés et ces victimes animales et humaines des retombées radio-actives suite à Tchernobyl, une bombe atomique coulée dans le béton, cœur nucléaire qui continue toujours à irradier au fin fond de l’Ukraine? Subjectifs ces suicidés, ces dépressifs, ces névrosés pathologiques, ces psychotiques, ces schizophrènes, ces alzheimers, ces morts prématurés du rythme de vie imposé par l’American Way of Life? Curieusement, ces monstres, contrairement à ceux que vous mentionniez sur les mappemondes médiévales, ne se retrouvent pas sur les contrats administratifs qui ponctuent la bonne «gouvernance» de nos sociétés? Ces nouveaux monstres évoquent plutôt, pour moi, les figures grimaçantes de l’iconographie aztèque. Là où chacun des dix-sept mois était célébré par un supplice, nous pourrions dire qu’il en va à peu près de même pour nos monstres. Voici le mois de janvier, celui de la fonte accélérée des glaciers et du perlégisol laissant échapper le méthane enfoui depuis des millénaires; le mois de février avec une loque humaine dépressive au cœur de l’hiver qui s’étire; le mois de mars avec l’explosion de l’usine d’Union Carbide à Bhopal; le mois d’avril avec cet arbre aux branches évoquant vaguement une croix gammée capté par un photographe dans la région de Tchernobyl; le mois de mai avec une plate-forme de forage qui laisse échapper un océan d’huile dans une mer tropicale; le mois de juin avec une masse indistincte d’individus rassemblés autour d’une scène envahie par une fumée colorée et vibrant aux sons psychadéliques; le mois de juillet avec les ondes de chaleur de l’effet de serre dégagées par ces cohortes d’automobilistes et de wannabagos partant pour les vacances d’été; le mois d’août avec les eaux de lacs polluées d’algues visqueuses; le mois de septembre avec son couvoir à tiroirs où les poussins entassés en pleine promiscuité ont le bec et les ergots limés; le mois d’octobre avec ses forêts de coupe à blanc; le mois de novembre avec une sympathique façade de piquerie de la rue Frontenac, enfin le mois de décembre avec les trous boueux de sables bitumineux… Une seule couverture résumerait facilement tout le calendrier: Le Cri d’Edward Munch. Certes, c’est le type de calendrier que vous ne trouverez jamais chez Jean-Coutu, mais il suffirait à expliquer autant de régressions sans progrès compensatoires. C’est là où le déséquilibre harmonique s’impose comme menace pour la vie, menace pour l’humanité.

Pr Vampell

Vous mentionniez le calendrier aztèque. Avec un tel calendrier déprimant, je comprend qu’ils se soient effondrés devant Cortèz plutôt qu’ils n’aient eu le courage moral de l’affronter, car il aurait été dans leur possibilité, le Conquistador ayant brûlés ses vaisseaux pour ne pas retourner vers Cuba, d’exterminer la mince colonne d’envahisseurs espagnols. Avec un calendrier comme celui que vous nous proposez, il est évident que les menaces, dont je reconnais l’existence objective, finiront par venir à bout de l’humanité! À vous seuls, vous suffisez pour démoraliser toute la société. Tous ces défis que posent les dysfonctionnements du progrès, les accidents de parcours, les erreurs de décisions, peuvent trouver leur résolution pour autant que nous continuions à croire en la possibilité des hommes et des femmes de surmonter les défis qui se présentent à eux. Supposons, seulement supposons, qu’au lieu d’une catastrophe à respsonsabilité humaine comme celles que vous vous plaisez à évoquer, un autre type de catastrophe s’abattait sur le globe terrestre? Je pense ici moins à un quelconque astéroïde percutant le globe qu’à l’une de ces superstructures volcaniques qui, dans les ères géologiques, ont causé des extinctions massives d’espèces vivantes. Cette catastrophe pourrait provenir d’Islande ou d’Indonésie, de Nouvelle-Zélande ou de Naples. Mais je la situerais plutôt aux États-Unis même, dans l’État du Wyoming. N’y a-t-il pas là le magnifique parc de Yellowstone, parc national et naturel reconnu pour la beauté de ses geysers, sources d’eau chaude dont le Old Faithfull est reconnu pour sa régularité rythmique du jet d’eau bouillante. On savait qu’il y avait une activité volcanique sous le parc, cause des geysers comme en Islande et en Nouvelle-Zélande, mais on cherchait le cratère, la caldeira du volcan qu’on ne parvenait pas à identifier. Bill Bryson nous a rappelé l’histoire de cette quête de caldeira introuvable du volcan Yellowstone. Comme il l’écrit: «En fait, Yellowstone est un supervolcan. Il est assis sur un énorme point chaud - un réservoir de roches en fusion qui plonge au moins à 200 km dans les profondeurs. C’est cette chaleur qui alimente les cheminées, les geysers, les sources hydrothermales et les boues chaudes de Yellowstone. Sous la surface se trouve une chambre magmatique de 70 km de large (soit la dimension du parc) et d’une épaisseur pouvant atteindre 12 000 mètres. Imaginez une pile de TNT de la taille du Rhode Island et haute de 12 km - l’endroit où se promènent les cirrus dans le ciel - et vous aurez une idée de ce qui sert de but d’excursion aux visiteurs de Yellowstone. La pression qu’exerce une telle masse de magma sur l’écorce a surélevé Yellowstone et ses alentours d’environ 520 mètres sur une distance de 450 km. En cas d’explosion, le cataclysme serait inimaginable. Selon Bill McGuire, de l’University College de Londres, “rien ne survivrait sur mille kilomètres” au cours de l’éruption. Les suites seraient bien pire encore».9 Bref, alors qu’on cherchait quelque part dans le parc les indices du cratère, les photographies infrarouges prises par satellites confirmèrent que la caldeira du Yellowstone, c’était tout le parc lui-même, en son entier, il était là ce cratère infernal.

Dr Rat

Mais les supervolcans sont des phénomènes naturels qui n’engagent pas la responsabilité humaine comme l’engagent les «monstres» que je vous mentionnais.

Pr Vampell

Pourtant, Yellowstone est bien un monstre, et un monstre qu’on pourrait dire «vivant». C’est l’un des seuls supervolcans à ne pas être océanique mais bien incrusté dans une plaque continentale. À cet endroit précis, rappelle Bryson, l’écorce terrestre est très fine et le monde au-dessous est très chaud. Depuis des décennies, on a étudié les éruptions précédentes du Yellowstone. Ainsi, poursuit Bryson: «La pluie de cendres issue de la dernière éruption de Yellowstone recouvrit toute la partie des États-Unis située à l’ouest du Mississippi (plus une partie du Canada et du Mexique). Cette vaste région, appelée le grenier de l’Amérique, produit près de la moitié des céréales de la planète. Or, la cendre n’est pas comme une grosse chute de neige qui fond au printemps: si vous vouliez de nouvelles récoltes, il faudrait mettre toute cette cendre quelque part. Il a fallu des milliers d’ouvriers pendant huit mois pour déblayer 1,8 milliard de tonnes de débris des tours jumelles de New York. Imaginez qu’il vous faille déblayer le Kansas. Et nous n’avons pas encore parlé des conséquences climatiques. La dernière éruption d’un supervolcan sur terre a eu lieu à Toba, au nord-ouest de Sumatra, il y a 74 000 ans. On ne connaît pas sa puissance exacte, sinon qu’elle fut considérable. Les carottes de glace tirées du Groenland montrent que l’explosion de Toba a été suivie au bas mot de six ans d’hiver nucléaire - et d’on ne sait combien d’années de mauvaises récoltes ensuite. Il n’est pas exclu que cet événement ait amené l’espèce humaine au bord de l’extinction en réduisant la population mondiale à quelques milliers d’individus. Dans ce cas, tous les hommes modernes seraient issus de la même population, ce qui expliquerait notre faible diversité génétique. Quoi qu’il en soit, des indices suggèrent qu’au cours des vingt mille ans qui ont suivi la population sur terre n’a jamais dépassé ces quelques milliers d’individus. C’est un temps fort long pour récupérer d’une seule éruption volcanique».10

Dr Rat

Je ne nie pas l’aspect monstrueux que pourrait avoir quelqu’événement géologique sur le cours du développement de l’espèce humaine…

Pr Vampell

Laissez moi terminer, je vous prie, il me reste un paragraphe sur lequel Bryson appelle notre méditation: «Tout cela resta d’un intérêt hypothétique jusqu’en 1973, quand un curieux événement lui donna soudain tout son sens: l’eau du lac de Yellowstone se mit à déborder ses rives au sud, se déversant dans une prairie, tandis qu’elle disparaissait mystérieusement de l’autre rive du lac. Les géologues accourus découvrirent qu’une vaste portion du parc montrait un renflement menaçant. Il soulevait un côté du lac, de sorte que l’eau se déversait par l’autre bord, comme quand on vide la pataugeoire des enfants. En 1984, toute la partie centrale du parc s’était élevée d’un mètre par rapport à la dernière inspection officielle de 1924. Puis, en 1985, cette même portion du parc s’affaissa d’une vingtaine de centimètres. Elle semble actuellement avoir recommencé à gonfler. Les géologues comprirent qu’une seule chose pouvait provoquer ce phénomène: un réservoir de magma instable. Yellowstone n’était pas un ancien supervolcan: c’était un supervolcan en activité. Ce fut aussi vers cette époque qu’ils purent calculer que le cycle des éruptions de Yellowstone tournait autour d’une explosion massive tous les 600 000 ans. Il se trouve que la dernière a eu lieu voici 630 000 ans. Nous avons failli attendre».11

Dr Rat

Donc, mourir asphyxier par les effets des gaz carbonique ou de méthane équivaudrait à mourir des suites des retombées cendreuses d’une éventuelle éruption du Yellowstone. Ce peut-il même que cette éruption jamais n’arrive? ou qu’elle se produise d’ici à des milliers d’années…? Devons-nous nous insensibiliser devant la progression de la dégradation de l’environement biosphérique par responsabilité humaine parce que la terre elle-même - et que dire de l’espace - sont truffés de menaces potentielles pour l’avenir des espèces vivantes? La seule ressemblance que je vois entre ces deux ordres d’événements, c’est qu’à la fin, le problème de «la fin de l’histoire» et celui «du dernier homme» seront définitivement résolus. L’équation du progrès et de la décadence sera alors annulé et de toute façon l’humanité sortira perdante et morte. Il y a de l’esprit du pari de Pascal derrière votre comparaison. Nous passons de l’ordre de la contingence humaine à celui de la nécessité métaphysique, pour autant que votre volcan sousterrain joue comme une sanction tragique sur le cours du développement de la vie. Je fais référence au pari de Pascal car vous semblez nous dire que des deux issues possibles envisagées, celle relevant des contingences humaines et celle relevant de ce deus ex machina volcanique, le choix actuel de l’Occident équivaudrait au libre-arbitre de la civilisation dans son processus de désintégration et de mort. Better death than Red; mieux vaut la mort par lente asphyxie qu’ensevelis, à l’échelle d’un Pompéi universel, sous les cendres chaudes et de la lave. Mais si, à l’image de l’éruption du Toba que vous citiez plus haut et qui, produite dans des conditions civilisationnelles minimales, a quand même vu l’espèce humaine et bien d’autres espèces de son environnement survivre aux hivers nucléaires qui ont suivi son éruption, qu’à votre seconde issue - celle fataliste de la catastrophe naturelle -, l’humanité s’en tirait mieux que vous le prédisez?

Pr Vampell

Alors, dans un cas comme dans l’autre, vous reconnaissez finalement que l’homme surmontera ses défis qu’il s’est imposé à lui-même par étourderie ou rapacité, ambition ou grossières erreurs comme il pourrait se sortir d’une catastrophe naturelle.

Dr Rat

Sans doute, oui, mais à quel prix, ou plus exactement au prix de quelles souffrances qu’il aurait pu s’éviter. La réponse aux défis lancés par l’éruption du mégavolcan viendra bien à son heure. Mais l’heure de répondre aux défis lancés par lui-même, que ce soit par étourderie ou rapacité, par ambition ou grossière erreur, elle, a bien sonné, et se trouve même dépassée depuis longtemps. Et c’est en cela que nos visions s’opposeront, définitivement irréconciliables⌛


Notes

  1. F. Fukuyama. La fin de l'histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992, p. 11.
  2. F. Fukuyama. ibid. p. 19.
  3. F. Fukuyama. ibid. p. 23.
  4. Cité in L. Girard, P. Savard et H. Dussault. Histoire générale, t. 1: L'Orient, la Grèce, Rome. Le Moyen Âge jusqu'en 1328, Montréal, Centre Éducatif et Culturel, 1966, p. 204.
  5. S. P. Huntington. Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, Col. Poches # 19, 2000, p. 111.
  6. S. P. Huntington. ibid. p. 129.
  7. S. P. Huntington. ibid. p. 130.
  8. S. P. Huntington. ibid. p. 133.
  9. B. Bryson. Une histoire de tout, ou presque…, Paris, Payot, 2007, p. 274.
  10. B. Bryson. ibid. pp. 276-277.
  11. B. Bryson. ibid. pp. 277-278.
Jean-Paul Coupal,
Montréal, 11 septembre 2010.

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