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dimanche 5 février 2012

«Toute histoire est une histoire sainte»

Vitraux d'une cathédrale gothique
«TOUTE HISTOIRE EST UNE HISTOIRE SAINTE»

Cette phrase du dominicain Antonin-Dalmace Sertilanges (1863-1948) servait de titre à la seconde Lettre au jeune philosophe de l’histoire, et ce message n’a pas pour but de répéter ce qu’elle contient. À cela, toutefois, le lecteur curieux est invité à la lire, ne serait-ce que pour se faire une idée du fond du problème dont il va être traité ici. Certes, les librairies et les bibliothèques ont depuis longtemps vidé leur enfer des bouquins érotiques, pornographiques et grivois pour les remplacer par les livres de piété, les prescrits moraux et les hagiographies, dont certaines frôlent l’érotisme des anciens livres cochons. (L'enfer d'un Renaud-Bray, aujourd'hui, c'est rien de plus qu'un nègre de jardin.) Parmi ces trésors condamnés - et avec raison -, un étrange catéchisme flambe sur la braise, prêt à se laisser saisir. Prenant une pincette du bout des doigts, j’y plonge les extrémités dans la flamme ardente et en sort ce petit livre de 1946: Le catéchisme en anecdotes canadiennes, de l’abbé Georges Thuot, paru chez Fides. Rien qu’à renifler cette odeur à la fois rance et sucrée de fond de sacristie qu’il libère, j’ai une vague nausée. Je le dépose sur mon bureau car l’extrémité des pincettes, devenues blanches, doit être vite plongée dans un bain d’eau pour les éteindre avant qu’elles ne fondent sur le parquet.

À l’heure où Fabienne Larouche nous parle d’histoire dans ses Trente vies, au moment où Alexis Martin et sa troupe de théâtre s’apprêtent à présenter une série de pièces inspirée de l’histoire québécoise et dont le premier volet s’intitule L’invention du chauffage central en Nouvelle-France, il semblerait que le sevrage québécois en littérature historienne ait atteint un point comparable à la déshydratation de l'organisme humain dans le désert. À défaut d’avoir une historiographie professionnelle disposant de synthèses nouvelles, nous nous abreuvons dans des oasis de mirages où la frontière entre la fiction et le réel n’est pas toujours nettement tracée. L’histoire, connaissance morale et critique, méthodique et analytique, ne semble plus pouvoir s’exprimer que par des formes étrangères à son genre propre. Sans doute est-ce là le prix à payer pour ces universitaires sans talents qui nous disaient que la qualité d’écriture intéressait moins que «la méthode scientifique» (entendre trop souvent marxiste-léniniste) appliquée à «la recherche»! Voilà de quel prix nous payons aujourd’hui ce dérapage. Le besoin d’une historiographie
La mystique Calixte Brault (1856-1910)
vivante ne peut provenir des universités qui ne vivent que pour la technocratie des gouvernements qui les subventionnent. Alors les citoyens qui sont dotés de l’art dramatique, télévisuel ou théâtral, relèvent courageusement le défi. Quand un organe ne satisfait plus au besoin, il  dégénère et meurt, il faut alors qu’un autre prenne la place. Dans les années 60, alors qu’on s’attachait encore à Dollard des Ormeaux et à Madeleine de Verchères, le docteur Jacques Ferron créait une pièce de théâtre, Les Grands Soleils, où Sauvageau l’Indien et le docteur Chénier, celui de Saint-Eustache en 1837, s’offraient  aux Québécois de la Révolution tranquille comme les nouveaux et authentiques héros modèles. Ensuite, au nom de l’histoire populaire, des romancières surtout, se lancèrent à imaginer Les Filles de Caleb ou la vie fort ennuyeuse de Julie Bruneau-Papineau. Après une enquête minutieuse et beaucoup d’idéologie féministe, on prétendait nous enseigner que les mères-grands étaient plus délurées côté cul que leurs faces de plâtre ne le laissaient entrevoir sur les vieilles photos de la fin du XIXe siècle!

Oh! cette odeur que dégage ce livre infernal. Pour un diabétique comme moi, ce parfum sucré m’oblige à prendre un deuxième glucophage si je ne veux pas finir dans un coma diabétique avant que j’ai rédigé cet ultime message! L’idée du bon abbé Thuot, il l’exprime dans une page de présentation au début du livre: Il ne serait pas excessif d’avancer que l’histoire du Canada est, dans l’ensemble, une des plus religieuses du monde, si fortement imprégnée paraît-elle d’un catholicisme ardent, profond et invincible. (p. 7). Aujourd’hui, s’il nous observe du haut du ciel, son cadavre doit se retourner cinq fois à la seconde dans sa tombe! Certes, dans la seconde lettre à un jeune philosophe de l'histoire, je disais que les histoires profanes des sociétés occidentales s’inscrivaient dans le prolongement de l’Histoire sainte du peuple d’Israël, non par philosémitisme, mais parce que l’Histoire d’Israël préparait la venue du Christ Jésus pour sauver l’humanité entière, et en particulier notre bonne «race canadienne-française». L’abbé Thuot, avec sa formulation précitée, fait faire une passe de plus au théorème, au point que, comme les pôles, le message se renverse. C’est l’Histoire du Canada maintenant qui est une des plus religieuses du monde. Plus que celle d’Israël, qui n’est plus l’antécédent mais la précurseur. Plus que celle de n’importe quel pays d’Islam. Notre Histoire est bien une histoire sainte, non seulement glorieuse, mais appelant un messianisme collectif que les Juifs de la Thora n’ont pas su reconnaître à leur époque. Pourquoi, alors, ne pas la faire servir à l’enseignement de la religion? poursuit l’abbé Thuot dans sa logique du renversement. Comme tout catéchisme, les fonctions pédagogique et propagandiste ne sont pas oubliées par le délirant petit frère: Les enfants, et même les adultes se plaisent aux anecdotes qui, en les reposant à bon escient, ne laissent pas que de graver les idées dans leur esprit et dans leur vie. (p. 7). Après tout, les auteurs et réalisateurs de télévision actuels n’en pensent pas autrement de l’utilité de l’histoire, la sacralité en moins.

Le frère Thuot prendra donc des anecdotes, pas toujours très scrupuleusement vérifiées en termes de factualité historique, pour servir d’exempla à des leçons classiques de catéchisme catholique. N’y cherchons pas, toutefois, des citations de Garneau, de l’abbé Ferland ou même de Lionel Groulx, trop savants dans leurs récits (une seule citation tirée de Rumilly), mais des hagiographies des saints fondateurs de la Nouvelle-France tirées des Relations des Jésuites, du journal de la sœur Morin et de l’Histoire du Montréal de Dollier de Casson qui racontent l’épopée mystique de la fondation de Montréal, des ouvrages d’historiens cléricalo-nationalistes (Faillon a un énorme succès auprès du frère) oublié depuis, des anecdotes tirés du journal Le Devoir, probablement à l’époque où le très lécheux de balustre Henri Bourassa en était le directeur, des récits de missionnaires racontant, entre autres, le sacrifice du curé Grondin Aux Glaces polaires, en mission parmi les tribus autochtones. En 31 chapitres, de la fin de l’homme aux fins dernières, nous épluchons le catéchisme catholique illustré non plus de la vie de Jésus et des saints, mais de ce nouveau Christ qu’est le Canada Français et ses pionniers martyrs, missionnaires et dévots citoyens. C’était à une époque où ni l’opposition entre impérialisme britannique et nationalisme canadien, ou encore fédéralisme canadien et souveraineté québécoise ne se disputaient la suprématie de l’idéologie dominante, mais dans une entreprise de persistance de l’ancien régime, au moment où la guerre mondiale s’achevant, les Canadiens Français se trouvaient placés, comme le dit le titre du premier film parlent narré par la voix-off de René Lévesque, à la croisée des chemins (1943).

Côté Poétique, le catéchisme de l’abbé Thuot n’appartient pas vraiment au genre «catéchistique». Il n’est pas constitué de la manière mécanique du réflexe question/réponse. Il ne retient du catéchisme catholique que les thèmes (le dogme trinitaire, la Vierge Marie et les saints, les commandements de Dieu et de l’Église, les sacrements et sacramentaux). Si l’abbé Thuot avait travaillé comme il se doit, il aurait posé une question, genre: «En quoi Jeanne Mance illustre-t-elle la vertu cardinale de la charité»? Et la réponse aurait été tirée du journal de sœur Morin narrant un épisode du soin qu’elle accordait aux malades, y compris aux ennemis de la colonie, les Iroquois.
Cour intérieure du Séminaire de Québec
Là le livre aurait correspondu à sa prétention catéchistique. Ou l’abbé Thuot n’avait pas l’intelligence littéraire ou il a succombé à la facilité et à la paresse qu’on retrouve même encore aujourd’hui dans notre littérature. Mais si l’on saute de l’individu Thuot au Zeitgeist québécois du milieu du XXe siècle, nous voyons bien que l’aspect religieux passe en second. Que c’est la morale et la conduite morale que le catéchisme a pour but d'insuffler. Ce qui confirme ce dont j’ai tant de fois souligner: qu’en plus d’un siècle de séminaristes produits en masse dans nos collèges classiques, le Québec n’a jamais fourni un seul grand théologien qui ait contribué au développement ou à l’adaptation du dogme chrétien dans l’Église. Tous ces êtres formés à coups de triques et de sanctions morales, culpabilisés jusqu’au trognon, ivres du masochisme orgueilleux des martyrs romains, condescendants et assoiffés de pouvoir et d’argent, étaient sacrifiés au Moloch clérical. Rien de tout ça n’aura servi à rien. Là est l’une des plus grandes tragédies culturelles des Québécois. Trois générations de potentiel intellectuel et culturel au moins de perdues. Ça annihilait le côté positif qu'aurait pu entraîner la célèbre revanche des berceaux.

Côté Symbolique, toutes les anecdotes ne sont pas à prendre pour de l’Histoire. La première leçon en est une de masochisme non seulement moral mais physique: 1- L’homme est composé d’un corps et d’une âme, édicte ce qui était, autrefois, une question et maintenant devenue une affirmation. «Un sauvage, du nom de René, souvent de jour va dans la chapelle et y demeure en oraison des heures entières, sans avoir eu aucune distraction d’esprit. Un soir qu’il faisait un froid excessif, un de nos Pères l’en voyant sortir tout tremblant, longtemps après qu’il y était entré, n’ayant pour tout vêtement qu’une peau d’ours qui ne lui couvrait que la moitié du corps, le tança tout doucement d’être demeuré si longtemps en son oraison, vu la rigueur du froid. Je suis entré tout nu, n’ayant qu’une petite prière à faire, répondit simplement ce bonhomme âgé de moins de soixante ans; mais ayant commencé, dit-il, je ne me suis pas aperçu que j’y fusse longtemps, et je ne songeais pas que j’y avais grand froid. Souvent choses semblables lui arrivent, il les fait exprès pour mériter davantage et se punir lui-même. Pourquoi dit-il, ne ferais-je pas souffrir quelque chose à mon corps? je lui rends ce qu’il fait souffrir à mon âme: il m’a troublé l’esprit durant que je priais, et faisait que mon âme s’ennuyait parlant à Dieu, peu s’en est fallu que je n’aye tout quitté là: si cela demeurait impuni, il me ferait toujours le même. Un autre sauvage chrétien, nommé Charles, disait: “Avant que d’être baptisé, mon corps et mon âme tremblaient dans les dangers; maintenant mon âme est en lieu d’assurance, quoique mon corps redoute le péril”. Relations des Jésuites de la Nouvelle-France (1642)» (pp. 9-10). Ce texte n’est pas sans présenter quelques aspects intéressants. D’abord, on y voit l’effet d’acculturation entraîné par la conversion sur le paganisme autochtone : la création d’une structure schizophrénique où le corps devient vecteur du Mal tandis que l’âme seule peut, et doit, le dominer par le Bien. Du «sauvage», nous passons à celui à qui on lit le catéchisme, qui héritera de la même schizophrénie corps/âme. Le corps torture le malheureux René, qui n’est pas celui de Chateaubriand. Que venait-il y faire dans cette oraison pour que son âme s’ennuyât parlant à Dieu? Si l’âme peut se perdre, même en état d’oraison, pour qu’elle résiste bel et bien, rien de tel que porter sa vengeance sur le corps. Matière animée, il écopera des mauvais effets des pulsions, qui relèvent pourtant de la même sur-«nature» que l’âme. Enfin, qu’importent les terreurs qui menacent le corps, pourvu que l’âme soit fortifiée. Ce stoïcisme chrétien rendait seul possible une structure masochiste entravée ainsi dans sa finalité morbide.

Bien sûr, la répression des pulsions, des désirs comme des angoisses, est au cœur de l’entreprise catéchistique de l’abbé Thuot. Pour ce faire, l’appel à la moralisation est constant. Affirmation 263 - Indécence dans le vêtement. Anecdote : «Ses mouvements de brusquerie (au Frère André), certaines remarques cinglantes sont souvent inspirés par une angélique pureté, un souci constant du salut des âmes. On aime évoquer les traits décochés aux personnes qui se présentent devant lui dans un costume indécent. Une dame lui désigne sa fille, poupée légère, au visage peint: “C’est une bonne enfant. - C’est votre fille? À votre place je ne m’en vanterais pas.” note sèchement le frère. Une autre qui se plaint d’être toujours oppressée entend cette verte réflexion: “Ce n’est toujours pas votre collet qui vous gêne.” - “Vous n’avez pas peur de vous empétrer dans votre robe?” demande-t-il à une visiteuse court vêtue. - “Frottez-vous jusqu’à ce que le linge pousse, dit-il à une personne au col largement ouvert et qui se plaint de la faiblesse de ses poumons.” H.-P. Bergeron, c.s.c. Le Frère André, c.s.c.» (pp. 194-195). Bien entendu, l'abbé Thuot ne fera pas la remarque que le Frère était attiré surtout par le collet de ses visiteuses (Cachez ce sein… etc.) et son conseil médical de se frotter jusqu’à ce que le linge pousse permet de comprendre l’excès de testostérone sur l’œstrogène parmi les femmes à moustaches de Québec-Solidaire! De la morale, encore de la morale, toujours de la morale, dit notre frère Danton.

Pourtant, le Symbolique a sa façon à lui de faire passer ses messages tout en parvenant à glisser entre les doigts serrés de la censure morale. Affirmation 20. - Les anges servent Dieu. Anecdote : «Saint Charles Garnier avait un recours particulier aux anges et en ressentait des secours très puissants. Des sauvages qu’il allait assister à l’heure de la mort, l’ont vu accompagné d’un jeune homme, disaient-ils, d’une rare beauté et d’un éclat majestueux, qui se tenait à son côté, et qui les amenait à obéir aux instructions du Père. Ces bonnes gens n’en pouvaient dire davantage, et demandaient quel était ce compagnon qui ravissait ainsi leur cœur. Ils ne savaient pas que les anges font plus que nous dans la conversion des pécheurs, quoique pour l’ordinaire leur opération ne soit pas si visible Relation, 1650». Évidemment, leur opération n’est visible que si l’on porte un regard discret vers la fourche des pantalons et des jupons, et ce n'est pas là opération du Saint-Esprit. Cela n’évoque-t-il pas l’exclamation de l’évêque romain, le futur pape Grégoire le Grand au VIe siècle de notre ère, lorsqu’ayant aperçu des esclaves capturés, apprenant qu’ils étaient Angles, c’est-à-dire du pays, encore païen, d’Angleterre, s’était exclamé : «Dites plutôt des Anges, s’ils n’étaient pas sous l’empire du démon». C’est ainsi qu’il entreprit d’aller …convertir les Anglais! On ne saura jamais ce que Saint Charles Garnier et son «ange» faisaient quand ils n’épataient pas la galerie des bonnes âmes. À votre discrétion.

Côté Idéologique, le respect de l’ordre, ici essentiellement religieux, la papolâtrie, la soumission à faire rougir un musulman, les sanctions sévères, les menaces toujours suspendues au-dessus de la tête, font la sainteté divine du Canada Français selon l’abbé. Affirmation 165. - Messe mal entendue. Anecdote : «Autrefois, soit à cause de la violence des passions, soit à cause de l’ignorance de gens, il survenait parfois des incidents en pleine église, au cours des cérémonies religieuses. Un jour, l’évêque de Québec, passant à Champlain, dut avertir le curé de ne pas tolérer que ses paroissiens entendissent la messe coiffés de leur grand chapeau de paille. À Ste-Croix il arriva à deux frères, en état d’ivresse, de se battre pendant l’office. Le 13 janvier 1780, l’évêque de Québec, Mgr Briand adressa une lettre à ces paroissiens, les exhortant à tenir une meilleure conduite, les menaçant même de leur enlever leur curé, s’il ne se comportaient pas mieux. Nos Éphémérides, Le Devoir» (p. 121). On était encore loin du summum atteint à l’époque des évêques Bourget et Bruchési de Montréal.

Parfois, il faut faire un effort d’esprit pour comprendre en quoi l’anecdote illustre particulièrement l’affirmation. La légende dorée inventée par des clercs comme Guy La Violette et autres est trop limitée comparée à celle de Voragines pour y puiser des quantités généreuses d’exempla. Aussi, Thuot est-il forcé de puiser dans des monographies et des biographies religieuses ses matériaux servant d’exemples aux lecteurs. Affirmation 303. - L’Aide aux pauvres. Anecdote : «Mgr Bourget, évêque de Montréal, accueillait bien les pauvres. Un jour, “une pauvre veuve lui demande des secours, assurant qu’elle n’a pas de bois pour la nuit. ‘Eh bien! ma bonne dame, attendez-moi’, dit l’évêque et il se rend dans les remises de l’évéché et coupe ce qu’il faut de bois pour que la mère et les enfants ne s’enrhument pas près d’un foyer éteint”. F. Langevin, s.j., Mgr Ignace Bourget» (p. 223). Pour être prosaïque, la charité de Mgr Bourget n'en est pas pour autant moins poétique que celle de saint Martin tranchant de son épée son manteau pour en donner la moitié à un pauvre. À trop vouloir imiter - et longtemps la culture canadienne-française s’est contentée d’imiter sans jamais surpasser, sinon dans le kitsch, les ouvrages de la culture européenne -, l’atrophie du génie créateur et l’immaturité des œuvres créent des obstacles à l’évolution mentale de la collectivité. N’oublions jamais la guerre des Éteignoirs menée dans les comtés de Trois-Rivières, de Nicolet et de Yamaska en 1846, contre la réforme scolaire qui prévoyait l’école primaire obligatoire et un système de taxation pour payer et entretenir le personnel et les bâtiments. Ce peuple, qu’on essaie d’excuser par la nécessité de garder les enfants à la maison pour les travaux des champs plutôt que le refus de l’instruction (un grand nombre des commissaires scolaires étaient eux-mêmes analphabètes), s’en prit tout de même aux écoles, les vandalisant, brisant fenêtres et pupitres, les incendiant parfois. Si le clergé ne s’est pas rangé du côté des Éteignoirs, il n’a jamais caché sa préférence des gens dotés d’une âme simple et généreuse qu’à un esprit instruit et critique. La volonté d’exonéré le passé de toutes critiques confine à l’hypocrisie et à la lâcheté du complice. 

Pour terminer, je ne peux m’empêcher de rapporter, pour la postérité, cette anecdote qui ne mériterait sûrement pas de figurer dans le catéchisme de l’abbé Thuot. Au début des années 1980, il y avait, à proximité du port de Montréal, sur la rue McGill, le célèbre Palais du Livre, dirigé par M. Nadeau, l’ancien propriétaire de la chaîne des Soldes-aux-livres. Des différentes succursales de sa chaîne montréalaise, il avait rassemblé le tout dans un long entrepôt de cinq étages avec, situé au milieu, un monte-charge d’une autre époque. Près du monte-charge, il avait établi un petit coin où il recevait au café certaines vieilles clientes, habituées de la place, pour y mémérer de choses et d’autres. Les livres étaient classés par couleur de reliures et par hauteur. On y retrouvait les stocks épuisés de livres québécois des années 60. Je me souviens d’un large mur en particulier où étaient installés, de face, les invendus de l’autobiographie de la mère-maquerelle Martha Adams. Elle était là, en demi-centaine d’exemplaires placés côte à côte, comme dans un tableau d’Andy Warhol, qui nous fixait du regard!

Nadeau engageait de jeunes étudiants pour faire les pires travaux qu’exige la «recomposition» de certains livres départis de leur reliure ou aux folios décousus. L’entrée de l’entrepôt était gardée par de grandes statues sauvées des églises en démolition, dont certaines avaient subi de sérieuses blessures qui auraient nécessité un replâtrage rapide. On montait aux étages supérieurs par de longs escaliers étroits qui frôlaient le mur droit. Ainsi, d’étage en étage, il me semblait que les marches ne cessaient
Type d'édifices de la rue McGill
de se rétrécir. Arrivé au cinquième étage, juste sous le toit, l’éclairage était plus sombre. L’espace était divisé en deux parties inégales. Un coin pour les revues et les livres cochons, un autre, beaucoup plus long, avec de multiples rangés, où agonisaient des missels d’un autre âge, des bondieuseries sans intérêt, des bibles de toutes versions. Or, il devait s’avérer que l’une des jeunes employés du Palais du Livre devint ma condisciple à l’Université. Jocelyne me racontait ses anecdotes du Palais, avec le tyran Nadeau. Un jour, en allant au cinquième étage, une de ses collègues de travail cria à son patron, par la cage de l’ascenseur : «M. Nadeau, il y a un tas de marde sur le plancher!» Afin de ne pas effaroucher les commères, M. Nadeau siffla «Tut! Tut! Taisez-vous.» Stoïque, il prit sa chaudière de métal et sa serpillère et monta à l’étage maudit pour ramasser le paquet. Le maître et ses employés spéculèrent sur qui avait pu causer un tel sacrilège dans le coin des livres religieux? L’affaire en resta là jusqu’à ce que, à quelques temps de là, un autre employé trouva un autre tas de la même matière entre les mêmes rayons! Puis un troisième. Décidément, il fallait ouvrir l’œil, à défaut d’avoir le nez saturé de ce parfum sucré de fond de sacristie!

Les employés avaient remarqué qu’un homme portant une soutane se rendait fréquemment jusqu’au cinquième étage, où peu de gens trouvaient assez de force dans leurs jambes pour oser s’y rendre. L’un des employés le suivit discrètement et le surprit, accroupi, la soutane relevé, en train de laisser un cadeau à M. Nadeau! Était-ce l’abbé Thuot? Nous l’ignorerons pour toujours. Le fait est que ce type de littérature, ce péché d’orgueil de croire que nous étions divinisés, un «peuple-Dieu» guidant le reste du monde vers la Vérité, a fait tourner bien des têtes fragiles, donné des vertiges dont certains ont  vécu cela comme une commotion cérébrale! La coprolagnie de ce pervers en soutane ne fait que soupçonner jusqu’où notre névropathie collective pouvait mener des individus, à l’origine peut-être doté d’une psyché saine. Ses petits tas de sainte merde m'apparaissent comme autant de présents respectueux et maudits à ce passé pervers d’une histoire plus que sainte, plus que sacrée, consacrée divine. Les petits martyrs de l’abbé Thuot, tel ce frère Georges Martineau, s’ils avaient vécu, Dieu sait dans quelles perversions ils auraient déchu!⌛

Montréal
5 février 2012

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