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samedi 8 janvier 2011

Audubon et la chute des merles rouges

John James Audubon. Merle d'Amérique


AUDUBON ET LA CHUTE DES MERLES ROUGES

«Le Musée de la civilisation propose un hommage à la beauté de l'œuvre du célèbre naturaliste et artiste John James Audubon, The birds of America. Un projet multimédia mariant la splendeur des gravures originales d'oiseaux à des extraits de musique, de textes littéraires et de poésie. Les 435 gravures constituant cette œuvre sont présentées sous forme d'un catalogue virtuel donnant une description pour chacun des oiseaux qui s'y trouvent». Une pluie d’informations concernant le naturaliste américain John James Audubon s’abat sur nous, et, certes, le livre-trésor mérite toute l’attention qui lui est due.

On se plaît à nous rappeler qu’il y a un mois, en décembre 2010, un exemplaire rare de ce livre a été vendu aux enchères par la réputée maison Sotheby’s de Londres pour la somme de 8,6 millions d’euro (près de 11 millions de dollars) et s’attribuait ainsi le livre le plus cher du monde. En cette unique fin de semaine, le Musée de la civilisation, qui possède un exemplaire du précieux monument, le met à la disposition des yeux des visiteurs. Vingt personnes à la fois défileront devant le précieux bouquins pour n’en voir que quelques pages. Il est vrai que ses dimensions sont impressionnantes, Audubon voulant y reproduire, grandeur nature et dans leur habitat, les oiseaux auxquels il a consacré vingt ans de sa vie. Cela rend un livre difficile à manier, et en autant que c’est également une œuvre d’art, l’exemplaire est ici contenu en quatre tomes reliés, acquis par le Séminaire de Québec en 1861 auprès du libraire D. Appelton & Co, New York.

Qui était ce John James Audubon. Né à St-Domingue, aujourd’hui Haïti, en 1785, d’origine française, il s’est très tôt intéressé au naturalisme, à l’exemple des Linné, Buffon et Humboldt, les plus grands noms dans le domaine à l’époque. Dès l’adolescence, il observe patiemment les oiseaux, en dresse des croquis et fournira ainsi un document ornithologique incomparable à ses compatriotes. Il est mort à New York en 1851.

Par manque d’études supérieures orientées vers les sciences, la nature québécoise a d’abord été le fruit de travaux de voyageurs étrangers. Ainsi, le botaniste français André Michaux, arrivé à Montréal en 1792, a, semble-t-il, été le premier à parcourir, de la vallée du Richelieu au lointain lac Mistassini, la flore québécoise. Son fils, François-André Michaux, lui-même botaniste, fera paraître à Paris, en 1803, la Flora boreali-americana, illustrée par Pierre-Joseph Redouté, où l’on peut retrouver la description de 1700 espèces. Puis, ce fut au tour d’un Allemand, Frederick Pursh à publier, à Londres, une Flora Americæ Septentrionalis, tirant profit des grandes expéditions de George Vancouver et des Américains Lewis et Clark. Entre 1816 et 1820, date de sa mort, Pursch vit à Montréal, espérant recueillir suffisamment de matériaux pour une flore canadienne. Seulement, en 1819, tout disparaît dans les flammes de sa demeure. Désespéré, il meurt l’année suivante. Puis vinrent une série de naturalistes anglais chargés de dresser l’inventaire des plantes poussant au Bas-Canada. En 1833, c’est alors que John James Audubon visite le Canada où il dessinera le Harfeng des neiges devenu l'oiseau-symbole du Québec. La publication de son œuvre commencera en 1827. Les historiens québécois des sciences, dont je tire ces informations, Chartrand, Duchesne et Gingras, rappellent que «pour compléter son inventaire des oiseaux du nord-est de l’Amérique, Audubon avait affrété un schooner à Boston et entrepris d’explorer le golfe du Saint-Laurent. Au cours de l’été 1833, il visite de nombreux points des Provinces maritimes, les îles de la Madeleine et la Côte-Nord du Québec, de Sept-Îles au détroit de Belle-Isle. À Natashquan, il rencontre l’expédition du capitaine Bayfield, chargé de dresser la carte hydrographique du Saint-Laurent et de faire un inventaire sommaire de la faune et de la flore de ces espèces. Nombre de renseignements rassemblés par Audubon au cours de son exploration du golfe trouveront le chemin des derniers volumes des Birds of America» (1)

Les soins apportés par Audubon dans ses reproductions d’oiseaux: le respect de l’échelle de la taille des oiseaux, la description de leur anatomie, les coloris de leur plumage, l’architecture des nids, tout concourent à faire de son œuvre un véritable travail d’observation scientifique. À une époque où la photographie par téléobjectif n’existait pas, on peut à peine s’imaginer le niveau de patience, de talents artistiques, d’éducation du regard qu’il fallut à Audubon pour réaliser cette œuvre magistrale qu’est Birds of America. Car, en plus d’être considéré sous l’angle purement scientifique, la place de Birds of America au sein d’un musée consacrée à la civilisation est pleinement justifiée. Pour les Américains, Audubon reste un fondateur de l’art animalier tant prisé par nos voisins du Sud. Pour Oliver W. Larkin, auteur d’une somme L’Art et la vie en Amérique (1952), Audubon «passa quarante ans de sa vie à explorer les secrets des campagnes américaines, des forêts aussi bien que des marécages, dont il avait décidé, en naturaliste, de copier la faune sauvage. Audubon ne cessa de faire le va-et-vient entre l’Amérique et l’Europe, d’ajouter de nouveaux spécimens à ses collections, et de surveiller les gravures et les éditions qu’on en faisait en Angleterre. Le premier volume, gigantesque, de ses Oiseaux d’Amérique, parut en 1827; les dernières planches virent le jour en 1838. On a dit qu’Audubon avait appris auprès de David le ferme dessin qui tâche de rendre tous les détails d’une plume ou d’une crête; on doit reconnaître que fut un dessinateur prodigieux. Il fallut à cet homme une vigueur et une patience peu communes pour patauger dans la campagne par tous les temps, pour voyager soit en Europe, soit en Amérique en quête de souscripteurs, et pour achever les quatre cents aquaqrelles si grandes et si soignées de ses Oiseaux d’Amérique». (2) Son influence sur les artistes paysagistes américains se fera bien voir dès le milieu du siècle.

Roland Tissot souligne ainsi «cet émerveillement romantique qui préside au destin du fameux portefeuille des Oiseaux d’Amérique de John James Audubon (1785-1851). Si le nom a une consonnance française, c’est qu’Audubon était né à Haïti et avait été élevé en France. Mais il n’en reste pas moins qu’il est de toute évidence un pur produit de la “frontière” américaine, sorte de trappeur et d’ornithologue, qui aurait troqué le fusil et le gluau pour le crayon et l’aquarelle; et aussi la plume, car ce brillant dessinateur voulait assurer par le texte écrit les bases scientifiques de ce captivant catalogue d’oiseaux. Le comparer à Wilson, son prédécesseur dans le genre, c’est mesurer la distance qui sépare un grand artiste d’un taxidermiste assez doué pour le pinceau. La vivacité et la fraîcheur des tons, l’élégance du trait infaillible, l’originalité et la fermeté de chaque mise en page, l’émotion empathique nécessaire pour capter les particularités poétiques et la beauté de ces animaux font que les planches de ce portefeuille monumental, par ailleurs soucieux de l’exactitude linnéenne, est avant tout l’écho muet et mélodieux des murmures de la forêt, et l’enchantement du Nouvel Adam, découvrant comme son ancêtre mythique, de la perdrix commune au paradisier, le peuple des oiseaux au premier matin». (3) Le ton employé ici par l’historien Tissot contraste avec celui de son prédécesseur Larkin, plus sensible aux accents romantiques de l’œuvre d’Audubon que l’historien de l’art américain qui relève essentiellement l’apport technique de l’artiste et du scientifique.

Alexander Eliot, autre historien de l’art américain, nous offre des informations complémentaires au sujet d’Audubon. Nous apprenons ainsi qu’il fût un bâtard, fils illégitime d’un capitaine français et d’une créole de Saint-Domingue. Il fut éduqué en France à l’époque où Rousseau diffusait ses idées de retour à la nature et renvoyé aux États-Unis à l’âge de 18 ans. Audubon semble projeter une âme plutôt mélancolique lorsqu’il se décrit «thoughtless and pensive», ce qui ne l’empêcha pas de se marier et de mener une vie de chasseur et de pêcheur. Sa femme, Lucy, dit en plaisantant: «If I were jalous, I should have a bitter time of it, for every bird is my rival». Sa réputation devin telle que des biographes de fantaisie le présentèrent comme le «lost Dauphin» de France (Louis XVII), ce qu’Audubon laissa faire en affirmant qu’il l’était, effectivement. Eliot nous cite comment Audubon exposait sa méthode de travail: «No one, I thing, Audubon declared, paints in my method. I, who have never studied but by piecemeal, form my pictures according to my ways of study. For instance, I am now sorking on a fox; I take one neatly killed, put him up with wires and when satisfied with the truth of the position, I take my palette and work as rapidly as possible; the same sith my birds; if practicable I finish a bird at one sitting - often, it is true, of fourteen hours - so that I think they are correct, both in detail and composition”». (4) Au-delà de la reproduction du modèle dans l’illustration, Audubon nous révèle ici un travail de mise-en-scène qui révèle toute la dimension romantique que l’artiste accordait à ses travaux. Fin observateur, sans doute, mais artiste professionnel avant tout. Certains naturalistes d’ailleurs y trouvèrent à redire: «Ornithologists complain that some of the positions in which Audubon wired his birds were impossible for the creatures to have assumed in real life. But if they were not always correct, his compositions were almost invariably striking. Sometimes, as in his Bob-White, he succedded in showing astonishingly quick, explosive, complex actions with the clarity of spring water. Which bird will the marauding hawk seize? The viewer can never know for sure. Though the fierce flurry that Audubon has stilled and organized for a single instant of time seems about to resume in a fraction of a second, the result remains forever obscured». (5)

Audubon peignait en fait les oiseaux comme il pensait les voir beaucoup plus qu’il ne les reproduisait comme un objectif photographique. Le lui reprocher serait vain. Même pour un grand illustrateur de chevaux et dans toutes les postures possibles, Théodore Géricault, contemporain d’Audubon, aucun des chevaux qu’il peignit, lui qui les observait si bien, qui les aimait au point de mourir des suites d’une chute de cheval, lui, Géricault, les posait dans une posture que dans la réalité aucun cheval n’aurait pu tenir. Nous sommes là en présence d’un phénomène de psychologie sociale étudié par Salomon Reinach. Ainsi en est-il de la position dite du «galop volant», inventée par l’art minoen de Crète dans l’Antiquité, mais qui ne s’est imposée en Occident qu’en 1794 à partir d’une gravure anglaise, et, vingt-cinq ans pluls tard, reprise par Géricault pour son Derby d’Epsom (1821). Stoetzel explique ainsi le phénomène: «D’une manière très générale, on peut dire que la perception des formes, telle qu’elle est fixée, normalisée, institutionnalisée par l’art, a une histoire, et que cette histoire obéit à des lois d’invention et de transmission culturelles, non à celles de la psychophysiologie. Cette histoire commence très tôt, ou plutôt ses origines nous échappent entièrement. L’idée de l’œil de l’enfant, du regard naïf du primitif, se posant sur un monde tout neuf, est une idée absolument irréaliste. Les peintures de Lascaux, qui ressemblent tellement à celles d’Altamira ou aux œuvres des Boshimans, sont déjà académiques, c’est-à-dire institutionnalisées». (6) Audubon avait sa culture artistique avant même d’observer le premier oiseau d’Amérique. L’étonnant n’est pas qu’il ait transmis des poses d’oiseaux irréalistes à ses volatiles, mais bien plutôt qu’il ne les ait pas transformées au point de ne plus les tenir possibles pour des oiseaux dessinés sur le vif et peint avec minutie. Ni les talents artistiques d’Audubon ni la finesse de l’observation objective ne sont à remettre en question tant que nous les considérons comme des chefs-d’œuvre du XIXe siècle et non des reproductions de manuels de zoologie du XXIe siècle.

Ce qu’il y a dans les reproductions ornithologiques d’Audubon, c’est la grande majestée que le regard humain peut prêter à la nature. Ses oiseaux sont personnalisés, ils sont des individualités vivantes: le frémissement dans les ailes, le chatoiement des coloris, les reflets dans les eaux, les brindilles du nid, les battements d’ailes écartées du Bob White, la queue du paon, la torsion du cou du dindon. Toute la poésie d’Audubon se dégage de ces flux de vie qui traversent ses dessins, contrairement à bien des ouvrages de taxidermistes qui enregistrent la mort saisie avec l’animal empaillé. On se plaît à admirer ces coups de crayons avec le même émerveillement que devant la beauté des oiseaux que nous voyons, de loin, dans la nature. Aller au musée de la Civilisation de Québec, c’est un pèlerinage à la beauté de l’oiseau perçu par l’œil éduqué et reproduit par le talent de la main de l’homme, de l’artiste, du créateur.

L’ironie fiévreuse de cette exposition, c’est qu’elle se déroule au temps même où des pluies d’oiseaux s’abattent ici et là de par le monde, sans qu’on puisse repérer une cause apparente, ni soupçonner un indice cohérent de ce qui est en train de se passer. Certes, les pluies de grenouilles, les pluies d’oiseaux ne sont pas choses inédites. Un blogue français rappelle une identique pluie d’oiseaux morts en Franche-Comté en 1676. L’information est tirée de Gallica (la bibliothèque numérique de la BNF) qui présente un document rédigé en mars 1676, relatant un phénomène qui se serait déroulé le 26 février de cette même année, dans le Jura: Relation véritable du combat prodigieux des oiseaux, donné dans la basse région de l’air, entre les villes de Dôle et de Salins, le 26 février dernier. Comme nos actuels «canards», l’auteur en rajoute. Au combat qui dura plusieurs heures entre des oiseaux de toutes espèces, il rajoute des descriptions d’oiseaux, des quantités invraisemblables, etc. De fait, il n’aurait pas assisté à l’événement qu’il rapporte. Il n’est rien de plus que l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours…

Un article modernisé y va dans la dentelle littéraire: «(...) Mais il y a bien du temps qu'on n'a entendu parler d'une chose aussi surprenante et prodigieuse que de ce qui arriva le 26 du mois passé, entre Dole et Salins en Franche-Comté. Sur les neuf heures du matin il parut des légions d'oiseaux si nombreuses que l'air en devint obscur, et comme s'ils s'étaient donnés là le rendez-vous pour leur champ de Bataille, après avoir tournoyé en confusion l'espace de deux heures, de même que s'il était arrivé quelque querelle ou démêlé entre eux, ils se séparèrent en deux corps avec un espèce de défi dont l'effet suivi bientôt, car après avoir donné le signal par des cris et des sifflements terribles et dont tous les lieux aux environs retentirent, ils vinrent fondre les uns contre les autres avec toutes les formes qui s'observeraient entre deux armées ennemies, conduites par des chefs également braves et expérimentés ; ils commencèrent par des escarmouches et étant venus des prés, aux prises, ils combattirent durant plusieurs heures avec tant d'ardeur et d'animosité de part et d'autre, qu'on en trouva plusieurs milliers sur la terre, tant d'étouffés qu'à demi-morts, qu'ensanglantés, que déchirés et le reste des deux partis ennemis en battant des ailes (…) se retirèrent sans qu'on ait su où ils se sont reposés…

(...) Les buissons de la hauteur d'un homme s'en sont trouvés couverts et on en a trouvé la terre couverte à monceaux en beaucoup de lieux, plus de cinq cent pas en longueur où le fort du combat s'est donné, sans plusieurs centaines que l'on a trouvées dispersées çà et là, outre ceux qui sont allés mourir en plusieurs lieux, selon la vigueur qui leur restait où ils sont tombés.

(...) Les Magistrats des Villes ayant une juste appréhension que cette grande quantité d'oiseaux morts n'infectait l'air au lieu où ils sont tombés, ont envoyé là plusieurs pionniers de Dôle pour les y enterrer, dont quelques-uns étant resté malades, soit par la faiblesse de l'imagination qui se laisse facilement blesser d'impressions fâcheuses dans les événements extraordinaires, soit par quelque malignité dont on ignore la cause, cela a donné une telle appréhension à tous ceux de cette Province que beaucoup de gens auront de la peine à s'en remettre. [Et cette conclusion toute en prémonition funeste du chroniqueur]: Il serait trop long si j'entreprenais de déduire ici toutes les interprétations que chacun donne à un événement si étrange selon que la passion anime ou abaisse les coeurs. Mais se trouvant des morts de toutes les espèces, la plupart conviennent que c'est un étrange présage infaillible de grandes Guerres funestes également à toutes les nations. Dieu nous en préserve. Pour satisfaire la curiosité de ceux qui voudront se confirmer dans cette persuasion de cette vérité ; qu'ils voient les Prophéties de Nostradamus, ils y trouveront la suivante qui est à la fin de la première Centurie, Article cent, la prédiction du combat de ces oiseaux entre Dole et Toscane qui est un petit bourge à quatre lieux de Dole.
Longtemps au ciel sera veu gris oiseau,
Aupres de Dole & de Touscane terre :
Tenant au bec un verdoyant rameau,
Mourra tost grand & finera la guerre.»

Plutôt que les prédications interprétées a posteriori, certains esprits éclairés avancent que, selon les observations solaires, nous serions peut-être en train de rentrer dans un petit âge glaciaire, et de comparer qu’en 1676, au moment de la chute des oiseaux en Franche-Comté, les relevés à Paris indiquaient un hiver rigoureux à l’image de celui que les Parisiens et les Européens en général vivent présentement. Voilà donc qu’après plusieurs hivers rigoureux en Europe, un phénomène de pluie d’oiseaux, semblable à celui de 1676, se reproduit: «Coïncidence frappante» souligne, perplexe, notre esprit éclairé. «Rétroversion historique», phénomène de l’inconscient historique qui trouve dans le passé une copie conforme aux événements actuels. Le syllogisme est plutôt simpliste: «1676: Entrée dans une petite période glaciaire simultanément qu’il y a une chute d’oiseaux; 2011: théorie selon laquelle nous serions entrés dans une petite période glaciaire avec des hivers rigoureux depuis 2008 accompagnée, encore une fois, de chute d’oiseaux. CQFD.

En fait, le petit âge glaciaire a commencé bien avant 1676. L’enquête d’Emmanuel Le Roy Ladurie permet de le situer, à partir de l’avance des glaciers dans les Alpes et en Islande, entre 1536 et 1570, soit plus d’un siècle avant la pluie d’oiseau en Franche-Comté. (7) Ne tenons pas les observations de tâches solaires qui, de toutes façons, ne nous apprendraient rien sur la durée d’une éventuelle nouvelle glaciation. Reste alors à évoquer la centurie de Nostradamus. On entre alors de plain pied dans la prose ésotérique ou encore, pour être absolument moderne, dans celle du «réalisme fantastique», genre inauguré par Charles Fort et poursuivi par Bergier et Pauwels.

Mais les événements dont il s’agit, en ce début de janvier 2011, concernent d’abord une «pluie d’oiseaux morts» observée d’abord en Arkansas, puis dans d’autres lieux géographiques aussi divers que la Louisiane et la Suède et même au Québec. Nous aurions tort de mépriser les spéculations oiseuses de notre observateur éclairé tant les explications fournies par les autorités sont stupéfiantes d’imbécilités. Voici, à titre d’exemple, le titre fantastique: «Nouvelle pluie mystérieuse d'oiseaux morts aux Etats-Unis» mis en ligne par l’agence AFP le 4 janvier 2011:

«Un nouveau groupe d'oiseaux morts et mystérieusement tombés du ciel a été découvert dans le sud des Etats-Unis, en Louisiane, après une hécatombe similaire dans l'Etat voisin de l'Arkansas, ont annoncé mardi des responsables locaux. Environ 500 volatiles se sont effondrés dans la paroisse (équivalent d'un département français) de Pointe Coupée, a déclaré Olvia Watkins, du Service de la pêche et de la faune de Louisiane, pour qui la cause de ces décès reste inconnue. "Nous avons envoyé des échantillons à un laboratoire du Missouri et en attendons les résultats," a-t-elle expliqué. Ce mystère s'ajoute à ceux des 5.000 carouges à épaulettes retrouvés morts dans la petite ville de Beebe, en Arkansas, au matin du 1er janvier et des 80.000 à 100.000 poissons flottant sans vie dans une rivière éloignée de 160 km. Dans l'attente des résultats d'autopsie, les autorités de l'Arkansas ont exclu tout lien entre les morts des poissons et des oiseaux. Mais un responsable des services vétérinaires de l'Etat, George Badley, a affirmé à l'AFP être "presque sûr que c'est un traumatisme qui a causé la mort" des oiseaux. Les résultats préliminaires semblaient également écarter un empoisonnement. La peur de feux d'artifices dans la nuit du 31 décembre ou de coups canons utilisés pour se débarrasser d'oiseaux nuisibles pourrait avoir provoqué l'envol massif de ces oiseaux à mauvaise vision nocturne, qui se seraient ensuite tués en heurtant des maisons et des arbres.» L’exceptionnalité du phénomène rend cette explication absolument burlesque.

Comment circonscrire un tel phénomène? La première explication: les pétards du Nouvel An: «Les scientifiques expliquent vite que la «pluie arkansienne» est probablement liée aux tirs de feux d'artifice de la Saint-Sylvestre. Une brusque détonation au milieu d'une nuée de ces oiseaux très sensibles au bruit, expliquerait leur mort brutale et simultanée en plein vol. L'association de protection de la nature, Natagora, évoque l'hypothèse des tornades qui ont touché le Missouri, l'Arkansas et la Louisiane le 31. Celles-ci pourraient d'ailleurs avoir tuées les 500 oiseaux retrouvés en Louisiane. Quant aux poissons, ils ont probablement été foudroyés par une maladie puisqu'une seule espèce a été touchée. Les résultats des analyses, qui prendront encore un mois, permettront de confirmer ce scénario». Après les oiseaux, ce sont des poissons qui meurent en masse dans l'Arkansas : coïncidence? Certes l’explication par les tornades apparaît la plus plausible. La maladie qui aurait affecté une seule espèce de poisson peut, en effet, coïncider, avec l’effet dévastateur de la tornade.

D’autres hypothèses, pourtant, ne sont pas à écarter, telles les perturbations électromagnétiques qui pourraient affecter le sens d’orientation à la fois de certaines espèces d’oiseaux et de poissons. Elle est plus crédible, en tous cas, que la peur panique provoquée par un feu d'artifice. N'importe quel coup de tonnerre devrait alors provoquer une hécatombe chez les volatiles!

C’est qu’il s’agit avant tout de rassurer la population facilement tendue par un phénomène à la X-file. Ainsi, «Kristen Schuler, du Centre national pour la faune de l'Institut de géophysique américain (USGS), ne voit d'ailleurs “rien d'apocalyptique” dans ces phénomènes. Les statistiques de l'USGS regorgent de ce type d'événements: en moyenne, 163 phénomènes similaires sont rapportés chaque année aux Etats-Unis. Ce qui n'empêche pas une carte réalisée par un internaute et recensant les hécatombes rapportées par la presse dans le monde entier ces deux derniers mois de circuler de manière virale sur Internet. En dehors des cas déjà mentionnés, les plus impressionnants événements recensés sont pourtant imputables... au froid. Pas si mystérieux pour les biologistes habitués à ce type de morts massives. La célèbre “pluie de l'Arkansas” a donc tout simplement provoqué un effet boule de neige médiatique sans que les différents événements ne soient liés entre eux. Robert Thomson, professeur de “pop culture” à l'université de Syracuse, l'explique bien : “En 1960, quand des oiseaux se mettaient à tomber du ciel, c'était peut-être noté par quelques personnes et repris dans le journal local, mais cela n'allait pas plus loin. Aujourd'hui, certaines de ces histoires, du fait qu'elles apparaissent sur internet, font tout de suite les titres de la presse nationale si elles sont spectaculaires”. Piqués, les curieux n'ont alors aucun mal à trouver des histoires similaires par dizaines dans la masse d'informations disponible sur le net. Au risque d'alimenter les fantasmes les plus délirants». (Le Figaro).

Puis, au Quebec, les pigeons tombent du ciel à Saint Augustin. Ici, «Les oiseaux n’en finissent pas de tomber»: «Depuis la découverte de 5000 merles rouges trouvés morts en Arkansas d’autres hécatombes sont révélés tous les jours, après la Suède et l’Italie aujourd’hui c’est le Québec qui s’inquiète de voir tomber des dizaines de pigeons du ciel. Même constat aucune explication fondée ne peut être donnée».

En effet, la mort de milliers d’oiseaux à des kilomètres de distance n’a pas de quoi fouetter un chat. La nature est déréglée clame-t-on quotidiennement dans les journaux, les émissions télé et les sites internets. Peut-être les oiseaux les ont-ils pris au sérieux, eux qui ne semblaient pas s’interroger, du haut des airs, quand les Occidentaux s’entretenuaient à coup de Grosse Bertha entre 1914 et 1918 et avec des bombardements intensifs sur Coventry, Cologne, Dresde et les deux pétards nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. Si une espèce de mammifère a le droit de s’entre-exterminer, pourquoi les oiseaux ne s’abatteraient-ils pas aussi, à l’issue d’une guerre, comme en 1576, ou tout simplement suite à une série de tornades éprouvantes ou un accès de froid qui frappe des espèces non conditionnées à migrer selon les saisons?

Reste à se demander, de toutes les variétés d’oiseaux dessinés par Audubon, combien de ces espèces restent-ils encore aujourd’hui, en Amérique du Nord?⌛
Notes:
(1) L. Chartrand, R. Duchesne et Y. Gingras. Histoire des sciences au Québec, Montréal, Boréal, 1987, pp. 96-98.
(2) O. W. Larkin. L’Art et la vie en Amérique, Paris, Plon, 1952, pp. 120-121.
(3) R. Tissot. Peinture et sculpture aux États-Unis, Paris, Armand Colin, Col. U prisme # 21, 1973, pp. 30-31.
(4) A. Eliot. Three Hundred Years of American Painting, New York, Time Incorporated, 1957, p. 80.
(5) A. Eliot. ibid. p. 80.
(6). J. Stoetzel. La psychologie sociale, Paris, Flammarion, Col. Champs # 65, 1978, p. 126.
(7) E. Le Roy Ladurie. Histoire du climat depuis l’an mil, Paris, Flammarion, col. Nouvelle Bibliothèque Scientifique, 1967, ch. IV, pp. 102 sq.

Montréal.
8 janvier 2010

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