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vendredi 2 décembre 2011

Autour du Tintin de Spielberg

Hergé et Tintin
AUTOUR DU TINTIN DE SPIELBERG

La sortie québécoise du «Tintin» de Spielberg va avoir lieu le 6 décembre 2011, et déjà en Belgique et en France, les commentaires sont généralement dithyrambiques. Seuls quelques esprits chagrins ont osé manifesté contre le «bruit» et les cavalcades interminables du film. En fait, les rushes qui nous sont parvenus nous montrent bien le film comme un film de Spielberg/Jackson. C’est moins Tintin que nous avons l’impression de reconnaître qu’Indiana Jones et j’ai écrit ailleurs ce que je trouvais de polluant dans ce type de film d’aventures. Ce qui me rebute, ce que vous appelleriez non sans raison un «préjugé», ce n’est pas le fait que le film soit réalisé en 3D. Entre le cinéma et la bande dessinée, le 3D a ses avantages à condition qu’il ne tienne pas à lui seul le film. Ainsi, la publicité, les séries télé et de nombreux autres films utilisent le 3D pour les effets spéciaux et contribuent à enrichir le contenu par la forme esthétique. Ce vieux rêve de redonner la vision binoculaire au cinéma et qui remonte à son invention même (Abel Gance) appartient au prométhéisme occidental, cette volonté de reproduire le réel par des moyens de fictions. Les albums des aventures de Tintin n’échappaient pas à ce rêve, d’où le souhait que manifestait Hergé de voir un Walt Disney s’intéresser à produire des Tintin. Jusqu’à son dernier album, Tintin et les Picaros, Hergé évoquait les Mickey et autres Donald Duck pour dire que Tintin était l’un des leurs.

Pas sûr. Une chose, par contre, est sûre en tout cas, le Tintin de Spielberg est le petit frère d’Indiana Jones, et n’a plus grand chose à voir avec le Tintin d’Hergé. Pourquoi? Parce que le Tintin d’Hergé appartient à la littérature, aussi bien par le soin qu’il apprit à mettre aux dessins de ses bandes que par la teneur des albums qui appartiennent à un autre univers qui était celui du journalisme d’Albert Londres, des romans exotiques de Pierre Loti ou des récits que Georges Rémi pouvait trouver dans les circulaires des missionnaires catholiques de la Belgique coloniale dans sa jeunesse. Chaque album de Tintin est ancré dans son époque, dans les possibilités plastiques de l’évolution de la bande dessinée ou du strip américain, la couleur ajoutée et les conjonctures historiques qui leur ont donné naissance. Ainsi, Tintin au pays des Soviets est dessiné comme l’étaient les stripes américains de l’époque, les Katzenjammer Kids, traduit en français sous les noms de Pim, Pam et Poum (on y retrouvait là également un capitaine grognon). Les premiers albums du Congo et de l’Amérique reprendront ce style de dessins, puis ne s’amélioreront qu’après la suite Cigares du pharaon/Lotus bleu. De plus, il a été difficile à Hergé d’établir une linéarité dans la suite de ses albums. Nous savons que Tintin au pays de l’or noir était prévu pour succéder à L'Île noire, où le docteur Müller servait de liens entre les deux intrigues. La guerre venant, et l’occupation de la Belgique par les nazis forcèrent Hergé à serrer dans ses tiroirs le projet et le reporter à se rendre plus tard au Moyen-Orient. Lorsqu’il sortit enfin l’album, on était rendu en 1950. Entre temps, c’est-à-dire durant la guerre, le capitaine Haddock était apparu (Le crabe aux pinces d’or), le professeur Tournesol s’était joint à l'équipe (Le trésor de Rackham le Rouge), enfin la suite Les Sept boules de cristal/Le Temple du soleil avait fini par constituer le monde de Tintin, sa «famille» comme disent Apostolidès et Tisseron. Il fallait bien les rajouter dans l’intrigue original, d’où la difficulté qu’a eue Hergé à y faire intervenir le capitaine Haddock qui redevient presque un personnage secondaire, tandis que les Dupondt sont intégrés parfaitement à l’histoire, reprenant le rôle qui était le leur dans Le Lotus bleu et L’Île noire. Les marques du temps s’inscrivent donc dans la continuité des aventures de Tintin telle que Hergé et son éditeur Casterman ont fini par dresser la logique. À partir de la suite Objectif lune/On a marché sur la lune, la série suivra la chronologie historique jusqu’au dernier album posthume.

Une fois la continuité établie, il devenait donc difficile d’en changer les aspects même les plus secondaires. Hergé se prit à plusieurs reprises pour retoucher, ici et là des cases de ses premiers albums, parfois avec l’idée d’abolir le temps qui marquait tant ses albums. L’effet fut de créer des anachronismes irritants. Ainsi, lorsque dans Les cigares du pharaon, Tintin est introduit dans la tente d’un cheikh qui lui avoue lire ses aventures, il brandissait l’album Tintin au Congo, ce qui relevait de la pure logique considérant que c’était le second album après le voyage du reporter en Afrique noire. Une fois retouchée, dans les années 1980, l’album devenait Objectif lune. Or, Les Cigares du pharaon sont une des aventures de Tintin où la «famille» n’est pas encore constituée. Tintin est seul, reporter d’un journal qu’on suppose être Le Petit Vingtième, et sans plus. Objectif lune met en scène, dans la fusée la réplique du huis-clos de Moulinsart. Entre les deux albums, des «événements» se sont produits qui empêchent un retour en arrière. Les Soviets, le Congo, l’Amérique, le voyage asiatique de Tintin ne peuvent, logiquement, se dérouler après Le Secret de la Licorne et Objectif lune. On imagine pas, dans la suite de La Recherche du Temps perdu, même si l’on sait depuis que Le Temps retrouvé est contemporain Du côté de chez Swann, qu’Albertine disparue «passe» avant Du côté des jeunes filles en fleurs! Dans sa volonté de toujours ajuster ses albums au goût de la technique du jour, Hergé trahissait à la fois la logique événementielle des aventures de Tintin et la symbiose entre chaque album et le moment historique où ils furent créés. Le Müsstler du Sceptre d’Ottokar (contraction des noms de Mussolini et de Hitler, le Pacte d’Acier), ne signifie plus rien dans l’Europe post-1945. Les aventures de Tintin ont donc résisté à la volonté même de leur créateur de se laisser déposséder de leur temps. Hergé aura beau implorer Numa Sadoul en 1976: «Passons, sans plus tarder, à l’album suivant», afin de ne pas accorder plus d’importance à un album trop ancré dans le colonialisme béât des petits belges devant les Africains des années 1920-1930, le Congo revient, comme une épine dans le pied, dans la critique littéraire.

Il est de mise, aujourd’hui, que les historiens, les anthropologues et les philosophes se piquent d’être des tintinologues. Michel Serres, Élisabeth de Fontenay, Clément Rosset, Pascal Bruckner, Daniel Sibony et Dominique Lecourt (rien de moins) ont tous collaboré au Tintin au pays des philosophes (2010). Or, du temps d’Hergé, la bande dessinée était considérée comme un art mineur. Pourtant, Hergé s’inspirait de ce que l'Histoire des littératures de La Pléiade appelait la «paralittérature» pour nourrir les intrigues de ses aventures. L'exploration coloniale des reportages d’Albert Londres et de Pierre Loti ont inspiré Tintin au Congo et Les Cigares du Pharaon; les histoires de coups d'État (de L’Oreille cassée au Sceptre d’Ottokar); la contrebande d'opium (Le Lotus bleu et Le crabe aux pinces d’or); les chasses au trésor (à L'Étoile mystérieuse, au Trésor de Rackham le Rouge, Le Temple du soleil); l'espionnage (de L'Île noire à L’Affaire Tournesol); la traite des nègres et les conflits au Moyen-Orient (Coke en stock); les romans anthropologiques (Ranko de L’Île noire et le Yéti de Tintin au Tibet sont les petits frères de King Kong); les nouveaux média (Les Bijoux de la Castafiore); les aventures mystérieuses inspirées du Matin des magiciens de Pauwels et Bergier (Vol 714 pour Sydney) jusqu’à Tintin et l’alph-art et le recel des objets d’art volé. Le roman fantastique (Les Sept boules de cristal), le roman policier (L’Île Noire, Le Secret de la Licorne), les collections populaires («L’Aventure mystérieuse» chez Flammarion: Le Troisième œil de Lobsang Rampa est contemporain de Tintin au Tibet), comme «Les énigmes de l’univers» chez Robert Laffont de Vol 714 pour Sydney) sont les sources littéraires de Hergé, et non Maritain, Claudel, Huysmans ou Bernanos!

Tout au long de son travail, Hergé a suivi les courbes des événements qui pouvaient toucher le Belge moyen, enserré entre les Français, les Allemands, les Néerlandais et les Anglais. Ce petit peuple apparemment insignifiant avait pourtant été le second, après les Anglais, à démarrer la Révolution industrielle. Ses ressources en charbon et en minéraux l’avaient propulsé parmi les premières puissances économiques de l'Europe, bien que ce fût été pour un temps relativement court. Voilà pourquoi, après la Révolution de 1830, les Français et les Anglais n’eurent d’autres choix que d’accepter sa fondation, à la fois comme État tampon entre les deux vieilles puissances rivales et comme partenaire dans les coalitions dynastiques. L’agression dont elle fut victime en 1914 par l’invasion allemande entraîna la déclaration de guerre de l’Angleterre et de ses dominions contre l’Allemagne. Entre temps, son roi mégalomane, Léopold II, s’était construit un empire personnel au Congo, y laissant s’exercer les pires exactions dans l’exploitation du caoutchouc, lié à la nouvelle industrie pétrochimique, tout en ayant le culot de présenter son entreprise comme une œuvre philanthropique! Les dénonciations journalistiques au début du XXe siècle,  menées par le britannique Edmund Dene Morel, jetèrent l’opprobre sur la Belgique tout entière au point que le roi résilla sa propriété en la livrant au gouvernement belge. La Belgique, gouvernement constitutionnel, laissa toutefois continuer les manœuvres des compagnies, le tout recouvert des bénédictions distribuées par les Pères Blancs et autres missionnaires. Il y a, chez Hergé, une volonté manifeste de retrouver la dignité nationale belge et catholique en inventant ce «petit reporter» prêt à s’engager à dénoncer toutes les injustices du monde et à voler au secours des pauvres et des déshérités. Avec Tintin, c’est la fierté belge retrouvée au milieu du XXe siècle. Aspect national du succès d'Hergé jamais considéré.

Cet élément compte peu dans la façon dont les albums furent accueillis ailleurs, en France ou dans le reste de la francophonie. La frontière est ténue entre la Belgique et la France dans les aventures de Tintin. Le chevalier de Haddock a été un honnête capitaine au service de la marine royale de Louis XIV. Pays incertain, entre sa majorité wallonne (francophone) et sa minorité flamande (néerlandophone), équilibre délicat né des crises historiques de la Réforme et des rivalités dynastiques, lorsque Léopold II en fit une des puissances impériales avec le Congo qui équivalait à près de 77 fois la superficie de la Belgique, un puissant déséquilibre s’installa. La perte du Congo ramena le pays à sa dimension réelle. Après la Seconde Guerre mondiale, il devenait le cœur symbolique de l’Europe dans la mesure où les nouvelles communautés européennes, économiques puis politiques, s’installèrent à Bruxelles. Pays métissé, pays de synthèse jamais complètement unifié, Tintin représente essentiellement la part wallonne de la Belgique, et sa part catholique. On a dit que la religion apparaissait rarement dans les aventures de Tintin. Elle court toutefois tout au long des albums: les démons viennent chercher avec leurs fources les deux bandits noyés à la fin de L’Oreille cassée; le globe terrestre contenant le trésor de Rackham le Rouge est situé au pied de saint Jean l’Évangéliste marqué par son symbole l’Aigle de Patmos; Tintin au Tibet marque une attirance de Hergé pour le lamaïsme, pourtant, en se portant au secours de Tchang, Tintin accompli précisément la parole du Christ contenue dans l’Évangile de Jean: «il n’y a pas de plus beau sacrifice que de donner sa vie pour ceux qu’on aime». Le cheminement de Hergé ne le conduit pas vers des formes ésotériques de la religion, mais le ramène à l’essence humaniste même de sa propre religion, le catholicisme.

Le petit reporter a donc une mission nationale et spirituelle qui n’est jamais donnée ouvertement, mais qui n’en agit pas moins sur le cours des événements. Ce que le Tintin de Spielberg ne peut arriver à rendre, même avec tout le déploiement de sa technique, c’est l’essentiel du Tintin de Hergé: cette démarche profondément humaniste. Tintin est une conscience en formation, une conscience qui, à la manière dont Hegel en définit le parcours, se révèle à elle-même en se confrontant avec le monde «autre». Entre les préjugés qu’il traîne avec lui et la réalité qui se révèle peu à peu, Tintin, toujours identique à un âge intemporel de l’adolescence ou du jeune adulte, modifie sa façon d’interpréter le monde d’un album à l’autre. Le dessin a longtemps représenté ce lent cheminement. Au début, on se souvient surtout de la rondeur de son visage. Tintin est une «boule», un «blank», vide. Deux yeux, un petit nez rond et une petite bouche à peine dessinée. Sa houpette blonde marque à peine le front de sa tête. Avec les retouches et le prolongement des albums, cette boule a pris le contour ovale naturel d’un visage. Le contraste est encore évident entre le Tintin retouché des Cigares du pharaon et le Tintin original, la tête ronde, dans Le Lotus bleu, qui est pourtant la suite de l’album précédent. Avec les différentes retouches effectuées sur Tintin au cours des années, il est difficile de préciser quand sa physionomie humaine l’a emporté sur le simple trait de plume du dessinateur. On peut sentir la transformation entre L’Île noire et Le Sceptre d’Ottokar, se préciser avec Le Crabe aux pinces d’or, où apparaît Haddock, se considérer comme définitivement arrêtée avec L’Étoile mystérieuse. Cette tête cesse d’être une sphère creuse pour devenir un visage plein.

Tintin, comme Martin, est un malin. Il a la malignité de l’enfance. S’il découvre les «usines Potemkine» en Russie, les villes dont les gratte-ciel s’érigent en trois jours pendant qu’on y chasse les Autochtones de leurs terres remplies de pétrole, son monde est celui des clichés tout-faits de la Belgique de l’Entre-deux-Guerres. L’antisoviétisme et l’antiaméricanisme y sont servis pareillement. Entre les deux, Tintin se fait instituteur dans une classe d’élèves nègres au Congo. Il leur apprend que leur patrie est …la Belgique! Il est secouru par des Pères Blancs contre des émissaires d’Al Capone venus y trafiquer. On a souligné combien les Noirs y étaient présentés de manière infantile, grotesque, facilement manipulables par les techniques modernes de la chasse et du cinéma. Leur train est un jouet d’enfant équivalent à celui qu’Edison s’était fait construire. Il y chasse le rhinocéros à coup de dynamite et se déguise en girafe afin de pouvoir filmer un troupeau de prêts. On n’imagine pas ces gamineries dans les albums qui vont suivre Le Secret de la Licorne. Cette conscience encore engourdie ramène le monde à un terrain de jeu où y gagne toujours le bon garçon contre toutes les difficultés qui peuvent se présenter. Le mal apparaît sous sa forme grotesque. Les commissaires du peuple, les chefs nègres au Congo, les mobsters de Chicago. Avec Les Cigares du pharaon, le mal devient insidieux, trompeur, rusé. La conscience de Tintin apprend des trahisons - celle de Rastapopoulos à la fin du Lotus bleu -, qu’il n’est pas le seul à user de malignité, et ce non pour le bien. De l’Égypte à la Chine en passant par l’Inde, l’opium, la drogue qui rend fou, l’impérialisme japonais, désenchantent ce qui restait enchanté à la fin des albums précédents, lorsque les «petits nègres» s’ennuyaient après le départ de Tintin et de Milou ou quand Tintin disait adieu à New York. Maintenant, les départs laissent des liens tissés, des amitiés, des dettes.

Les voyages, en Amazonie ou en Écosse, feront apparaître d’autres personnages baroques, soumis, comme Rastapopoulos, à des oxymores entre bien et mal. Ainsi le colonel Alcazar et son alter-ego, le général Tapioca; le gorille Ranco, utilisé par les faux-monnayeurs pour tenir les Écossais loin du château niché sur une île rocheuse s’avère, une fois le bras cassé, être un gentil primate. Bien et mal sont encore personnalisés. Mais avec Le Sceptre d’Ottokar, mal et bien prennent des ampleurs sociétales. Ce sont des partis, des complots. Déjà, dans Le Crabe aux pinces d’or, le capitaine Haddock était au départ une figure ambiguë, on le voyait vulnérable, saoulé par son second Allen qui dirigeait le commerce d’opium inséré dans les boîtes de conserves de crabes. Ce n’est qu’avec la progression de l’aventure qu’il parvenait à s’imposer comme une figure positive. Mais ses retours périodiques à son penchant vicieux projette souvent Tintin dans des situations inutilement dangereuses. Il ne prendra son prénom, Archibald, qu’avec Tintin et les Picaros, à la toute fin, comme si, enfin, il avait mérité d’avoir ce que Tintin toujours n'a eu: qu'un prénom. Tintin et Haddock deviendront-ils Tintin et Archibald? L’Étoile mystérieuse présente deux forces en compétition pour s’approprier l’aérolithe qui est tombé à la mer. Les forces sont aussi sombres dans Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge. Les forces du mal deviennent démoniaque avec Les Sept boules de cristal et ce n’est seulement que dans le Pérou du grand Inca, dans Le Temple du soleil qu’une mystification de Tintin avec une éclipse solaire parviendra à rendre la monnaie de la pièce aux superstition païennes. Ce n’est pas la religion qui sert ici de deus ex machina, mais la science.

Et la science prend de plus en plus d’importance dans les albums ultérieurs. Les caplets ajoutés à l’essence laissent entrevoir un immense complot visant à saboter la production et l’exportation de pétrole dans Au pays de l'or noir. La fusée lunaire est un projet où Tournesol, après avoir créé le sous-marin du Trésor de Rackham le Rouge qui avait entraîné Tintin dans les abysses de la mer, lui permettront maintenant de fouler du pied le sol lunaire. L’Affaire Tournesol concerne essentiellement une machine de destruction massive à base d’ultra-sons. Pendant Coke en stock, le professeur ne cesse d’expérimenter des inventions non sans de dangereux effets. Les Bijoux de la Castafiore sont, d'autre part, une réflexion sur les nouveaux média, et en particulier la télévision. La technique au service de la culture et de l’information s’avère bien fragile, alors que, suivant son instinct, Tintin comprendra assez vite que ce ne sont pas les Romanichels qui ont volé les bijoux mais une pie. Le reporter de fiction serait-il déjà plus subtil que le président Sarkozy pour qui les Roms resteront toujours des bandits de grands chemins? Le summum où la science rencontre l’inconnu, l’énigme, le mystère, reste Vol 714 pour Sydney où dans une île du Pacifique sensée servir de refuge à la coalition des ennemis de Tintin, les personnages sont prisonniers, comme sur une nouvelle île de Pâques, entre les statues primitives de cosmonautes et les extraterrestres qui commandent le tout du haut de leur soucoupe volante. Par la télépathie, le somnambulisme, l’hypnose, les personnages ne se souviendront plus de l'intrigue qui leur est arrivée. Des mystères liés aux superstitions dites primitives, le «surnaturel» est passé désormais aux mains des légendes urbaines enveloppées de contextes paranormaux. Le fantastique, pour avoir changé de registre, n’a toutefois pas changé de paramètres moraux. À ce stade, il semblerait que Tintin a atteint cette conscience qui lui permet de dépasser les préjugés de départ pour embrasser «l’univers» entier comme une seule expérience de l’Être, mais, à ce moment précis, il perd littéralement conscience de la réalité extérieure! Qu'importe la fantaisie d'Hergé, de Dasein, Tintin à atteint son Être transcendant. Ses histoires auront dès lors moins d’intérêt. Dans Tintin et les Picaros, là où il a troqué son pantalon golf pour un jeans et se promène non plus à pied mais en mobilette, il semble être prêt à prendre de la bédaine et à vivre des intérêts du trésor de Rackham le Rouge. Si ce n'était du fait que ses ennemis de toujours ne s’étaient servis de l’arrestation de la Castafiore pour l’attirer dans une nouvelle aventure.

Certains affirment que Tintin au Tibet est la conversion mystique de Hergé à travers son personnage. L’expérience à la lamaserie, la recherche de l’avion écrasé dans l’Himmalaya, la rencontre avec le Yéti, et le salut de Tchang sont évidemment une suite de situations qui bouleversent l’âme d’un individu, mais dire que tout se passe dans cet album est nettement exagéré. Tous les albums antérieurs y ont préparé. Il y a un cheminement d’un album à l’autre, même si les acquis du personnage n’apparaissent pas suffisamment déterminant pour empêcher de lire les albums dans n’importe quel ordre.
On a beaucoup insisté sur les pulsions homosexuelles qui hantaient Tintin et ses collègues (Apostolidès) ou sur le Familienroman qu’Hergé se serait construit à partir du Secret de la Licorne (Tisseron) qu’il me paraît inutile d’y revenir. Sinon que pour rappeler combien cette entreprise s'est édifiée sans trop que Hergé en ait eu la prescience. Ainsi, le capitaine Haddock, qui apparaît dans Le Crabe aux pinces d'or, était-il vraiment prédestiné à s'imposer dans les autres albums? Nous ne le voyons pas dans Le Sceptre d'Ottokar et revient, comme par la bande, dans L'Étoile mystérieuse. L’attitude prodémocratique manifesté par Tintin après la chute des préjugés raciaux véhiculés par Hergé a été abordé par Pierre Skilling dans Mort aux tyrans! Que souligner, sinon la richesse symbolique et idéologique des motifs et des valeurs qui sous-tendent chacun des albums et qui fascinent toujours les commentateurs. Le Poétique d’Hergé, par contre, a encore été peu abordé. S’il y a une certaine continuité qui souffre des retouches apportées au fur et à mesure que le bédéiste voulait raffiner son œuvre, on peut dire que le «sens de l’unité» se trouve organisé sur un plan tout ce qu’il y a de plus cartésien. D’un côté, il y a la «grande vertu», Tintin, l’axe des ordonnées (axe des y); de l’autre, l’axe des abscisses (axe des x) des «petits vices». En dressant un plan cartésien, il est posssible de situer les personnages selon les rapports vertus/vices.

La «grande vertu», c’est évidemment Tintin. Il est au sommet de l’axe des y. Parfait boy scout, faire une bonne action quotidienne appartient à sa morale. Sa pureté angélique (sa houppe n’a rien de virile mais tout de la féminité) nous indique que ses passions sont purement platoniques. Si on le surprend en état d’ivresse, comme dans L’Oreille cassée, il ne développe aucune dépendance au nectar des dieux. On le voit rarement manger ou boire et le fait de le voir prendre une douche sous la trompe d’un éléphant (Les Cigares du pharaon) ou prendre son bain (L’Oreille cassée), ces moments d’intimité sont pour nous apprendre que l’hygiène et la bienséance vont de paire. S’il goutte souvent du coup de matraque sur la tête ou du chloroforme, s’il retrouve l’opium dans Le Lotus bleu ou Le Crabe aux pinces d’or, il ne s’arrochera jamais aux neuroleptiques ni à aucune autre drogue. Cette perfection plus-que-parfaite en fait un être désincarné. Il est la version contemporaine de l’amour sacré.

Par contre, l’amour profane se situe sur l’axe x des abscisses, celle des «petits vices». Milou et Haddock sont intempérants face à l'os et à l’alcool; les Dupondt, dont Hergé nous indique qu’ils ne sont pas des jumeaux, sont des Doubles, ils sont issus du Döppelganger que l’on rencontre dans la littérature fantastique, sous le mode caricatural d’esprits étroits, bornés, s’en tenant aux évidences mensongères et à la lettre de la loi sans esprit (Le Lotus bleu, L’Île noire); le professeur Tournesol est un névrosé obsessionnel, sourd et qui entre dans une furie incontrôlable lorsque Haddock le traite de Zouave (Objectif lune); la Castafiore est dévorée par un narcissisme inconscient qui la plante devant son miroir en hurlant les airs de Faust. Tout cela ne sont que des vices mineurs, le monde de Tintin n’est pas celui de Criminal Minds.

Et les méchants dans tout cela? Franchit le point où l’axe x des petits vices rencontre l’axe y de la grande vertu, cette dernière plonge dans le monde du mal. Les méchants, dans Tintin, sont à son image, des méchants platoniques. Certes ils trafiquent des armes et de l’opium (Ratapopoulos), agissent en pirates (Rackham le Rouge, Allen), espionnent (Müller, Sponsz), vont jusqu’à tuer (Maxime Loiseau), mais ils partagent en commun une seule «aspiration», la soif de l’argent. Si les diables finissent par les emmener en enfer, comme à la fin de L’Oreille cassée, c’est une échappée religieuse qu’Hergé se gardera de reproduire. On ne retrouve chez eux aucun des grands vices qui présideraient aux Infortunes de la Vertu ou à La prospérité du vice. Ni sadiques, ni tortionnaires, ils ne sont pervers en aucune manière. Ce sont de simples crapules. L’absence du sexe les réduits à leur simple fixation anale: le trésor. Mais alors que celui de Rackham le Rouge sert à rétablir Haddock dans sa noblesse (on le voit bien dès le début des Sept boules de cristal avant que l’aventure le force à remettre son costume de capitaine), alors qu’on ne sait pas trop bien ce que les méchants font de leurs avoirs.

Dans cet axe bien/mal, si les différents personnages se distribuent selon des positions plus rapprochées (Tchang Le Lotus bleu  et Tintin au Tibet) ou plus éloignées selon leurs petits vices de Tintin (les Romanichels des Bijoux de la Castafiore sont à la limite du bien et du mal, l’une des petites filles ayant pris les ciseaux d’Irma), les méchants aussi se positionnent, quoique de manières moins nuancées. Seul Wolf, l’espion de la fusée lunaire qui sacrifie sa vie afin de permettre à la famille Tintin d’économiser assez d’oxygène pour revenir sur terre, annonce le sacrifice johannique qui s’épanouira dans Tintin au Tibet. C’est la seule grande rédemption promise par Hergé, dans On a marché sur la lune, qui rend compte de la miséricorde qu’il fait peser sur ses méchants. Mais c’est là une exception. Dans Vol 714 pour Sydney et Tintin et les Picaros, c’est la déchéance même du mal (le dentier arraché de la bouche de Allen) qui est l’issue de ceux qui, dans les premiers albums de Tintin, apparaissaient comme des incarnations du mal absolu (l’affrontement final du Lotus bleu et le suicide de Mutsu Hito).

C’est la traversé de ce tableau cartésien qui représenterait le mieux l’évolution de l’état de la conscience que nous attribuons à Tintin. La conscience semble être le véritable enjeu de toutes ces quêtes qui, des Soviets à l’Alph-art s’efforcent de distinguer l’essentiel de l’accessoire, l’âme de la propriété matérielle. Moulinsart est un château vide, comme Bettelheim parlait de La Forteresse vide. Il ne transforme pas les personnages. C’est un lieu dérisoire à la limite (à la fin de L’Affaire Tournesol, dans Coke en stock). Rien de la maison Usher de Poe ou de Manderlay de Daphné du Maurier/Hitchcock. Si auparavant Tintin pouvait bénéficier de son revenu de journaliste, bien qu’on ne le voit écrire qu’un texte, et encore péniblement, dans Tintin au pays des Soviets, son métier de reporter expliquait où il prenait son argent pour voyager au Congo, en Amérique, faire le tour de l’Asie de l’Égypte à la Chine. Le château de Moulinsart prend la relève en rendant compte de l’aisance des personnages qui peuvent ainsi s’abandonner à leur quête sans qu’on se demande où ils prennent l’argent pour payer les billets d’avion qui les emmènent. Pour un enfant, quelqu’un qui possède un château est immensément riche, et il s’en demandera pas plus. Hergé recourt ici à un raccourci qui est celui des contes de fées. Moulinsart devient le lieu de rassemblement du Familienroman.

Une fois les nécessités matérielles expédiées dans le monde magique, le principe de plaisir se rabat sur le principe de réalité. La course au trésor est remplacé par la quête du mystère. Dès Les Sept boules de cristal, l’ésotérisme fait son apparition. Dans la réminiscence des morts suspectes des archéologues qui avaient découvert le tombeau de Toutankhamon qui défraya la chronique durant l’Entre-deux-Guerres, Tintin se rendra jusqu’au Pérou, dans une enclave où survit la société traditionnelle des Incas et leur culte de Pachacamac. Quête qui passe soudainement de l’espace au temps. Tintin au Tibet interroge les phénomènes extraordinaires qu’on attribue au tantrisme bouddhique assorti à la légende de l’abominable homme des neiges, le Yéti. Le tout culmine, comme je l'ai dit, avec les extraterrestres, en contact avec Jacques Bergier, l’un des co-auteurs du Matin des Magiciens et directeur de la revue Planète, dans Vol 714 pour Sydney. Ce mysticisme à rabais ne change en rien l’essentiel de la foi catholique de Georges Rémi, comme nous l’avons dit. Tout cela n’est qu’un rappel que dans le domaine de la foi, le mystère tient la place où le principe de réalité peut rencontrer le principe de plaisir sur une base de réconciliation par-delà bien et mal.

Car la rencontre entre le principe de plaisir et celui de réalité ne signifie plus la satisfaction infantile qui est la condition même de l’enfance. La frustration apparaît dans Tintin de façon brutale. Si les trois premiers albums, chez les Soviets, au Congo et en Amérique présentent souvent Tintin dans des états de dangers qui confinent au suspens des romans policiers, un deus ex machina finit toujours par veiller sur lui: une bombe qui rate son coup, un Père blanc, une ruse de gamin. Mais avec Les Cigares du pharaon et Le Lotus bleu, c’est un ami, Rastapopoulos qui se révèle finalement le traître qui a tout manigancé, lui qui se fait passer pour un réalisateur de cinéma, donc un homme passé maître dans l’art des illusions. La confiance de Tintin a donc été trahie. Elle en sort ébranlée. Et ce sera la seule fois. Mais la leçon porte et la conscience du héros devient une conscience dubitative. Tintin apprend à se méfier, à ne plus, comme les Dupondt, tenir l’apparence pour la réalité. La blessure au bras qu’il reçoit dans Le Lotus bleu est signe de la blessure morale qui s’en vient, au moment où un déséquilibré menace de lui trancher la tête pour lui permettre d’accéder à la vérité (selon Lao Tseu). Tchang le sauvera une seconde fois de la mort et c’est la raison pour laquelle Tintin ira jusqu’à mettre sa vie réellement en péril, contre le froid, contre l’Himmalaya hostile, contre le Yéti, pour retrouver Tchang, perdu dans un accident d’avion. Au moment où la confiance semblait sombrer dans le doute absolu, un alter ego se manifestait pour soulager la douleur et apporter le salut in extremis. La confiance ne sera jamais définitivement abolie dans la conscience de Tintin, mais elle ne sera plus aveuglée par sa bonne fortune. Les amitiés se construisent sur la connaissance de l’Autre et non sur les préjugés rapides du premier coup d’œil. Ce doute inquiet ouvre la porte au mystère, au mysticisme de Tintin qui, tout en remettant sa foi en question, ne s’en prive jamais. Son humanisme de philanthrope cèdera la place à une compassion, surtout pour les enfants, prisonniers des mesquineries des méchants: Zorrino dans Le Temple du soleil, Abdallah dans Au pays de l’or noir et Coke en stock, les Roms dans Les Bijoux de la Castafiore, les esclaves noirs en route pour La Mecque dans Coke en stock. Il sait cet humanisme incompatible avec les dictatures qui s’érigent dans Le Sceptre d’Ottokar, dans L’Affaire Tournesol, dans Coke en stock. Mort aux tyrans! veut dire qu’un bon roi (constitutionnel, comme en Belgique) vaut mieux qu’une dictature totalitaire. Cette leçon servira pour les enfants, une fois devenu grand. Ce sont les indulgences avec lesquelles Hergé paya sa réhabilitation, après le purgatoire auquel il fut astreint après avoir «collaboré» du temps de l’Occupation.

Le fait que cette conscience ait atteint son acmé avec la Guerre Froide et l’aventure au Tibet semble avoir épuisé les ressources de son créateur. Voilà pourquoi l’histoire des Bijoux de la Castafiore ne réside autour d’aucune énigme sinon une anecdote de disparition de bijoux, volés en plus par une pie! Si Vol 714 pour Sydney relance une intrigue à la saveur du jour, tout s’achève dans l’état d’inconscience où Tintin et ses amis ont été plongés par les extraterrestres, à l’image de la femme indienne dans le numéro d’hypnotisme des Sept boules de cristal. L’aventure chez les Picaros apparaît comme un pur divertissement qui répète des intrigues connues et qui a déçu à l’époque les adeptes d’Hergé. Enfin, il est difficile de dire ce qu’aurait été l’Alph-art, sinon qu’une autre vulgaire intrigue de vol de tableaux (comme les modèles réduits du Secret de la Licorne). L’imagination de Hergé était passablement épuisée bien avant que la leucémie ne l’atteigne.

L’accès à la conscience marque-t-elle la mort de l’enfance? Épuise-t-elle la quête mystique? Met-elle en péril la confiance dans l’Autre qui risque de désenchanter le monde «merveilleux» du préjugé? Se fatigue-t-elle d’une exploration et d’une découverte des espaces et des temps autres? Ce qui différencie foncièrement le Tintin d’Hergé du Tintin de Spielberg, c’est précisément que le Tintin d’Hergé naviguait encore du temps où l’exotisme était une quête de l’Autre, étranger à soi-même mais jamais totalement hors l’humanité à laquelle nous appartenons. Celui de Spielberg n’a plus rien d’exotique. Il ramène des recettes connues de parc d’attraction: l’avion qui se morcèle en heurtant de plein fouet la mer, la quête des modèles-réduits de la Licorne, la plongée dans la profondeur de l’océan à la recherche de l’épave, l’exploration du mystérieux château de Moulinsart. Tout ce qui faisait vibrer les cœurs des enfants à la lecture des albums de Tintin a été tellement de fois repris au cinéma, dans d’autres versions de films d’aventure, que les effets sont conditionnés d’avance et amplifiés par la technique en 3D. On n'y retrouvera pas l'émerveillement de la page tournée. Pour le reste, je doute que l’esprit d’Hergé soit trop «songé» pour les magiciens de Hollywood⌛


Montréal
2 décembre 2011

2 commentaires:

  1. Chapeau ...
    Je suis impressionné ...
    Comme une expression de notre temps ...
    Je dirai ...
    Vous êtes une machine !!!
    Ça veux dire ``Bravo`` ... :)

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    1. Une machine? Je ne sais pas trop, avec ce que La Mettrie disait de l'Homme-Machine et ce que Sade en a fait, j'en ai les «esprits-animaux» qui frétillent! Mais j'accepte humblement l'expression de votre satisfaction. Merci.

      J.-P.

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