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mercredi 15 décembre 2010

Fabienne Larouche, «Virginie» et le mythe du traître homosexuel

Luchino Visconti, Mort à Venise, 1970


FABIENNE LAROUCHE, VIRGINIE ET LE MYTHE DU TRAÎTRE HOMOSEXUEL

Bien des Québécois, et surtout des Québécoises, auront patienté jusqu’au dernier épisode l’interminable série Virginie, sur les ondes depuis environ quatorze ans. L’acte ultime de la série se passe au conventum d’anciens étudiants - des labadens aurait écrit Eugène Labiche - avec leurs professeurs et directeurs d’école: l’école «Sainte-Jeanne-d’Arc», école située à la limite du quartier centre-sud/Hochelaga, quartier pauvre de Montréal. Les huit derniers épisodes d’une demi-heure (quatre heures en tout) tournent autour du conventum où les scènes qui se suivent donnent l’impression que tout se passe dans les salles d’aisance. Décidément, j’ai bien fait de ne m’être jamais rendu dans aucune de ces réunions d’anciens! Dieu, parfois, dans sa bonté…

L’intrigue tourne autour du personnage de Hugo Lacasse, directeur-adjoint, homosexuel (ou gay plutôt triste), dont on apprend qu’il aurait servi de «taupe» pendant des années auprès d’un promoteur immobilier qui, en obtenant la mise à bas de l’école pourrait en construire une, privée, pour des étudiants en difficulté, avec des logements à prix modiques …et un centre d’achat par lequel il souhaiterait rentrer dans ses mises de fonds tout en faisant œuvre de philanthropie. Fabienne Larouche est une femme intelligente, débrouillarde et parfois audacieuse… mais pas plus qu’il faut. Elle sait tisser des intrigues où l’extraordinaire côtoie la banalité la plus désarmante. Ainsi Martine Larose (au nom si évocateur: prénom: Martine, comme les bandes dessinées pour jeunes filles nubiles; nom: Larose, ça dit tout), ce professeur d’arts plastiques, «blonde», naïve, sucrée, qui cite du Kant et du Hegel à tout bout de champs tout en avouant leur préférer Spinoza! Vraiment, c’est à vous décourager d’avoir bûcher tant d’années à essayer de comprendre ces traités souvent ésotériques au langage particulier et pas nécessairement accessibles au grand public, pour voir une blondinette évaporée la maîtriser de mains de maître. C’est frustrant. Mais je ne suis qu’un homme et plutôt chauve! Bref, au «Colisée du Livre», je n’ai jamais vu une file de filles blondes (ou brunes) dans la section philosophie à essayer de trouver des traités de Spinoza, alors que le rayon des romans Arlequins et des hardcovers issus des cercles de lecture est surclientellisé. Ancien professeur elle-même, Fabienne Larouche a toujours voulu que sa série quotidienne donne le goût d’apprendre, d’étudier, tout en prétextant des intrigues aux dénouements limités par les coûts réduits de toutes séries faites en décors de cartons. De même, elle voudrait nous faire croire à la véracité de son professeur de sociologie marxiste, d’un marxisme dilué par son éventuelle candidature pour Québec Solidaire, qui laisse un témoin des stériles débats idéologiques La Forge/En Lutte plutôt pantois (pends-toi?). Quoi qu’il en soit, ces caucus répétitifs - itératifs diraient les critiques littéraires - tenus entre deux bécosses de la salle de bal où se célèbre le conventum s’achèvent dans le meurtre, les règlements de comptes et autres rebondissement prévisibles, habituels à ce type de série.

La clef du drame est tenue par le directeur-adjoint Hugo Lacasse. Après avoir trouvé son journal masqué sous la couverture d’un roman, on y apprend (mais ça, ça tu pris du temps pour qu’on finisse par le savoir!) qu’il donnait, depuis des années, des informations secrètes sur ses collègues, les professeurs, les étudiants, les employés syndiqués à l’entrepreneur véreux (italien comme le veut a tradition), qui semble bien triompher en dernier, comme si le Mal était véritablement le moteur de l’Histoire. Or le mal arrive ici par la trahison de Hugo, le gay qui s’évanouissait, voilà quelques années, au passage du chef péquiste André Boisclair! Décidément, Fabienne Larouche ne s’est jamais «enfargée» dans les contradictions psychologiques de ses personnages! En faisant de Hugo un personnage aux attitudes courageuses, faible et fort à la fois face aux tragédies qui ont frappé Sainte-Jeanne-d’Arc au cours des années, un gay pas trop efféminé contrairement aux vieux stéréotypes traînés depuis le personnage d’André Montmorency dans Chez Denise, elle voulait abattre les stéréotypes homophobes véhiculés par les séries télés et les films du genre Cage aux folles… Pas de reproductions kitsches du David de Michel-Ange dans le salon bourgeois de Hugo. Mais en faisant de Hugo le «traître» de Sainte-Jeanne-d’Arc, celui derrière le masque duquel se cachait toute la perversité du régime capitaliste, de la corruption, du trafic d’influences, même pour une bonne cause, Fabienne Larouche fait réémerger le plus dangereux des stéréotypes à avoir frappé les homosexuels, surtout au cours du XXe siècle.

Car même fictif, Hugo Lacasse est l’aboutissement d’une longue lignée de générations d’homosexuels accusés, souvent jugés et exécutés, pour espionnage, collaboration avec l’ennemi, de dangers pour l’intégrité de la société. En voulant éviter les stéréotypes superficiels, Fabienne Larouche a ressuscité un stéréotype encore pire: l’impossible confiance, l’impossible fidélité, l’impossible sentiment d’appartenance collective, l’ultime bâtardise de l’homosexuel. Oubliant les combats d’un Pasolini contre les tendances fascistes de l’Italie contemporaine qui l’ont conduit à être massacré sur une plage d’Ostie; d’un Oscar Wilde pour la reconnaissance d’un «amour qui ne dit pas son nom» et qui pour ne pouvoir dire son nom n’en est pas moins intense et sincère; d’un Magnus Hisrschfield qui voulait que l’homosexualité soit considérée comme une pratique aussi «normale» que l’hétérosexualité, lui refusant la condamnation médicale qui avait pris le relais de l’ancienne condamnation religieuse et dont l’institut d’étude qui avait accumulé des fichiers depuis le début du siècle sur les comportements homosexuels en Allemagne fut saccagé et détruit par les milices hitlériennes, Fabienne Larouche n’a sans doute pas compris que le débat de la marine américaine concernant la présence de matelots homosexuels dans l’armée mettait précisément l’enjeu sur la facile corruptibilité de l’homosexuel dont la seule présence est une menace pour la sécurité de l’État et de la Nation.

Remonter le fil de ce stéréotype n’est pas sans intérêt. Sur ce point, il faudrait d’abord remonter près d’un demi-siècle, au temps de la Guerre Froide, où Hugo Lacasse pourrait trouver ses ancêtres directs, en Angleterre. Il s’agit de la fameuse conspiration dites de Cambridge, car c’est à la prestigieuse université de Cambridge, en Angleterre, que des agents soviétiques avaient recruté le trio de Guy Burgess, Anthony Blunt et Donald Maclean. «Ancien élève d’Eton, Burgess entre à Cambridge en 1930 où il se fait remarquer par son charme et son excentricité. Homosexuel très actif, il se lie d’amitié avec Anthony Blunt, qui avait fait ses études à Malborough où le culte de l’homosexualité sévissait. Au Trinity College de Cambridge, il se classe également parmi les esthètes et il développe plusieurs relations homosexuelles, mais de manière plus discrète que Burgess». (1) Entrés au parti communiste anglais, les deux étudiants éperdument amoureux l’un de l’autre, s’adjoignent Donald Maclean, «alors indécis tant au plan sexuel que politique». Liés avec le célèbre espion Philby, ils entrent alors dans le service d’espionnage soviétique en 1934. Un an plus tard, Burgess devient l’assistant parlementaire d’un jeune député d’extrême droite homosexuel, Jack MacNamara, membre de l’Anglo-German Fellowship, une association qui réunissait des sympathisants nazis. Burgess gagnant la confiance de MacNamara organisent ensemble des voyages touristiques sexuels à l’étranger, notamment en Allemagne, où MacNamara a des relations au sein des Jeunesses hitlériennes. Pour l'historienne Florence Tamagne, «Burgess a suivi la trajectoire typique de l’intellectuel homosexuel britannique des années vingt: public school, Cambridge, attraction pour les working-class boys. Pourtant, il est aussi un produit des années trente; sa découverte de la classe ouvrière se traduit sur le plan politique par l’engagement communiste, une tendance croissante également dans l’Oxford rouge. Sur le plan de l’espionnage, son homosexualité aurait pu être un handicap. Philby considérait l’inversion comme une maladie et n’abordait pas le sujet avec Burgess; de même, Youri Ivanovitch Modine, le contact soviétique de Burgess, était plutôt hostile. […] Il semble que cette tolérance tacite trouve son origine dans l’efficacité des réseaux homosexuels, le fameux “Homintern”: l’homosexualité de Burgess lui ouvrait les portes les plus variées, lui permettait d’avoir accès à des secrets d’État, de fréquenter des milieux politiques très différents. La solidarité homosexuelle jouait à plein; séducteur et habile. Burgess pouvait retourner ses informateurs ou les duper complètement. Ce succès des espions de Cambridge relancera après guerre une campagne homophobe sur le thème de la trahison nationale et de l’ennemi de l’intérieur». (2) Car tant que durera l’alliance entre l’Angleterre et l’U.R.S.S. dans la lutte contre Hitler et le nazisme, l’espionnage de l’ennemi commun, même difficilement mal vu, restait indispensable, bien que le réseau semble n’avoir joué aucun rôle majeur dans la suite du conflit.

Mais les choses commencèrent à se corser lorsque la rivalité entre l’Angleterre et l’U.R.S.S., dans le contexte de la Guerre Froide aboutit à l’espionnage des agents soviétiques britanniques dans leur propre gouvernement. C’est là que Anthony Blunt, historien de l’art de la Renaissance, s’inscrivit dans son rôle de véritable taupe. Pour Germain Bazin qui le connut bien, Blunt «fut le plus célèbre historien [anglais] hors de son pays et l’un des plus remarquables de notre temps». Comparé à Burgess, son parcours paraît davantage porté sur l’académisme que sur l’espionnage. «Il fut élève à l’université de Cambridge et son premier ouvrage, qui fit date, fut sa dissertation universitaire sur les théories artistiques en Italie de 1450 à 1600. On aurait pu penser que ce travail ouvrirait la carrière d’un érudit porté aux spéculations de l’idéologie. Mais toute la suite de sa vie affirmera un historien d’art strict, toujours au plus près des faits et des documents; il se montrera autant hostile à la Geitesgeschichte de Dvoràk qu’à la sociologie de l’art de Hauser. Pourtant, dès 1937, n’avait-il pas fait partie de l’Institut Warburg? Il le quitta au bout de deux ans pour être attaché à la direction de l’Institut Courtauld, ce qu’il fut pendant toute la période de formation de cet organisme, dont en 1947 il devait devenir directeur, fonction qu’il occupa trente ans (jusqu’en 1974). En 1945, il avait été distingué comme conservateur (surveyor) des collections royales, poste où il succéda à Kenneth Clark et qui lui valut l’anoblissement, mais qu’il considéra comme une charge très sérieuse…» (3) Comme le Hugo Lacasse de Fabienne Larouche, Sir Anthony Blunt n’avait rien de la «tapette» classique des comédies de boulevard. Bazin nous dit que «c’était un homme d’une courtoisie raffinée. Il y avait en lui une faculté d’accueil plus large que ne l’exigeait le cant, sans toutefois qu’elle dépassât jamais cette réserve exigée par l’obligation de ne pas tomber dans une cordialité trop couramment rencontrée une fois traversé le Channel […] Aristocrate d’allure, élégant mais avec sobriété, tout en lui était bon goût et mesure. Rien de la hauteur d’un lord Clark. Qui aurait pu douter que cet homme, qui incarnait si bien certaines traditions de son pays, avait été toute sa vie un espion? Avec lui, quelle antenne avaient les Soviets, jusqu’à la cour d’Angleterre! Il fallut un jour entendre de lui-même à la télévision (en 1979) l’aveu qu’il était communiste depuis Cambridge, avait juré alors avec un groupe de ses condisciples de convertir l’Angleterre au marxisme». (3) Blunt ne fut pas poursuivi par la police tant l’affaire était gênante pour le gouvernement britannique. Il mourut en 1983. En guise d’épitaphe, Bazin écrit: «La vie de cet esthète, agent double se servant comme d’un bouclier d’une érudition qui n’était pas un faux-semblant, tient du roman».

Les Cambridge’s Boys n’ont pas inventé le stéréotype, mais le stéréotype s’est nourri, souvent a posteriori, comme dans le cas de sir Anthony, des révélations ou des découvertes sensationnelles. Au pire, elles ne faisaient que confirmer ce que toutes les bonnes âmes pensaient tout bas ou disaient tout haut. Le sensationnalisme faisait le reste. Il n’y a pas même jusqu’aux récits des «triangles roses», dans les camps de concentration nazis, qui ont servi à alimenter l’image du «kapo» homosexuel qui enchante les officiers SS en soumettant ses co-détenus, tous homosexuels, à des supplices atroces ou humiliants. Bien sûr, l’homosexualité n’est qu’une face de ce Janus traître: son autre face est tout simplement son côté intellectuel. Le Hugo de Fabienne était professeur de mathématiques avant de devenir directeur-adjoint. Ainsi de même, cherche-t-on les homosexuels traîtres parmi les intellectuels, les écrivains en particulier.

Depuis que Jean Genet nous a appris que la trahison dégageait un parfum enivrant puisqu’elle faisait partie des jeux sexuels mêmes [«Cette poursuite des traîtres et de la trahison n’était qu’une des formes de l’érotisme» (Journal d’un voleur)], que pouvait-on redire à cela? Pour Claude Bonnefoy, la trahison, chez Genet, prend des allures de «vertu théologale»: «Sa beauté a quelque chose de fatal et de douloureux» (4) De plus, méthaphorique et annonciatrice de la mort, elle est une mise-en-scène chargée de répéter l’inlassable destin de l’homosexuel: la rupture et le deuil: «Personne ne se méprendra si j’écris: “La trahison est belle", et n’aura la lâcheté de croire - feindre de croire - que je veuille parler de ces cas où elle est rendue nécessaire et noble, quand elle permet que s’accomplisse le Bien. Je parlais de la trahison abjecte. Celle que ne justifiera aucune héroïque excuse. Celle qui est sourde, rampante, provoquée par les sentiments les moins nobles: l’envie, la haine (encore qu’une certaine morale ose classer la haine dans les sentiments nobles), la cupidité. Il suffit pour cela que le traître ait conscience de sa trahison, qu’il veuille et qu’il sache briser ces liens d’amour qui l’unissaient aux hommes. Indispensables pour obtenir la beauté: l’amour. Et la cruauté le brisant» (Journal d’un voleur). (5) Genet aimait trahir ceux qui lui ressemblaient, ses doubles: prostitués, loubards, voleurs et surtout assassins; les criminels partageaient sa couche, il était normal qu’ils finissent trahis, assassinés ou violentés. La trahison n’était qu’une étape entre l’orgasme et la destruction de l’objet désiré, dire en même temps le suicide de l’être désirant. L’isolisme sadien triomphe dans la conscience malheureuse de Genet qui fait de la solitude la condition existentielle indépassable de l’homme. Dans le contexte de l’Occupation allemande de la France, Genet la situait parmi les trois vertus théologales de sa foi: «La Gestapo française contenait ces deux éléments fascinants: la trahison et le vol. Qu’on y ajoutât l’homosexualité, elle serait étincelante, inattaquable. Elle possédait ces trois vertus que j’érige en théologales… Que dire contre elle? Elle trahissait (trahir signifiait rompre les lois de l’amour). Elle se livrait au pillage. Elle s’exclut du monde, enfin par la pédérastie. Elle s’établit donc dans une solitude increvable» (Journal d’un voleur). (6)

Le cas de Maurice Sachs, à la même époque, révèle la complexité psychique de l’homosexuel traître et intellectuel qui appartient à un milieu différent, celui des voyous, de Genet. Contemporain de Gide et de Cocteau, Sachs était mi-juif, homosexuel et romancier. Habitué du groupe des six qui pratiquait la musique moderne et des ateliers cubistes, il est resté l’homme d’un seul livre Le Sabbat, où il raconte la vie parisienne des années 1920-1930. Selon Pascal Ory, bien avant Genet, Sachs avait hissé la trahison au rang du grand art. L’historien parle de «cette volonté acharnée d’un pur produit du parisianisme littéraire de trahir tous ceux qui avaient mis leur confiance en lui, et comme de se servir de l’abjection universelle à l’instar d’un bain de boue hygiénique. Les fantasmes d’un marquis embastillé rendraient difficilement compte de l’itinéraire de cet homme de lettres, demi-juif, finissant à Hambourg en 1945 dans la peau d’un agent délateur du SD, mis en prison pour double jeu par les Allemands eux-mêmes, d’un “donneur” massacré, semble-t-il, le jour de la Libération par ses compagnons de cellule.» (7) Le cas de Sachs reste pathologique. C’est sa pulsion masochiste, auto-destructrice, qui l’a conduit à ce comportement inscrit en lui comme une structure dont les événements ne lui ont prêté que les occasions pour le développer et le perfectionner. Le masochisme n’étant pas une spécificité du désir homosexuel, le cas de Sachs reste isolé, puisque d’autres homosexuels de la galerie littéraire parisienne - un Cocteau, un Montherlant, pour exemples - n’ont pas été plus tentés qu’il le faut de jouer aux agents doubles. Dans une période où les crimes crapuleux se confondaient avec les crimes politiques, racistes, sexistes, la dissolution des identités touchaient aussi bien les caractères dits «forts» que ceux dits «faibles». Sachs était un faible, sa destrudo le conduisait à un destin ignoble; Genet était un fort dans la mesure où sa libido sublimait en littérature et en discours théologiques du Mal ses pulsions, ce qui autorisa le pape de l’Existentialisme, Jean-Paul Sartre, de le consacrer saint.

La trahison n’est pas toujours la composante d’un fantasme, érotique ou masochiste. Elle est souvent le produit d’un étau social qui se referme sur l’homosexuel. Au temps où les pays occidentaux criminalisaient la pratique du désir homosexuel, le chantage était une façon de manipuler un homme d’influence pour obtenir des renseignements secrets. Le fameux colonel Redl, qui a inspiré le film d’Istvàn Szabó (1985), est présenté comme un être brillant et intelligent provenant d’un milieu modeste où la réussite est de parvenir à se faire inscrire à l’école militaire. Mieux, Redl y gravit les échelons, n’hésitant pas à renier ou trahir sa famille, ses amis et lui-même en prenant une épouse afin de dissimuler son homosexualité. Reconnaissant sa soumission aux ordres impériaux, Redl est chargé d’opérer une «chasse aux complots» jusqu’à ce qu’il serve, lui-même, de bouc émissaire et soit forcé de se suicider. Alfred Redl n’est pas un personnage fictif. Au moment où allait se déclarer la Grande Guerre, Redl servait d’espion allemand au sein des forces armées d’Autriche-Hongrie. Ses activités d’espionnage ne furent découvertes qu’en mai 1913, et Conrad von Hötzendorf, le chef d’État-major le poussa à se suicider avant que toute la lumière eût été faite sur la mystérieuse affaire, ce qui ne fut pas du goût du ministre des Affaires étrangères, le comte Berchtold. Dans la Vienne de von Hofmannstal, de Freud et d’Egon Schiele, c’était véritablement un signe que l’Empire des Habsbourg ne se portait pas très bien.

Surtout que les activités de Riedl n’étaient rien en comparaison de la camarilla d’officiers militaires homosexuels qui entourait le kaiser Guillaume II au début du XXe siècle. S’il n’y eut pas trahison dans ce cas-là, il y eut toutefois un mort. L’affaire Eulenburg apparût comme une véritable franc-maçonnerie homosexuelle, à la fois secrète et d’influence perverse. On ne saurait moins dire: «Une autorité, Mr. Manchester, rapporte que paradoxalement le délit eut en Allemagne la plus large publicité… parmi les accusés il y avait trois comtes, tous aides de camp du Kaiser; le secrétaire privé de la Kaiserin, le comte Chamberlain, et le meilleur ami de sa majesté, le prince Philippe zu Eulenburg, qui couchait avec le général Kuno von Moltke, commandant militaire de Berlin. Le roi du Wurtemberg était amoureux d’un mécanicien, le roi de Bavière d’un cocher et l’archiduc Ludwig Viktor - frère de l’empereur François-Joseph - d’un masseur viennois… parmi les accusations on trouvait des rapports mettant en cause la fameuse “garde du corps”. Lors d’une fête malheureuse, à laquelle le Kaiser se trouvait présent, un vieux général chef du cabinet militaire dansa accoutré en ballerine devant tous les gens rassemblés; trop serré dans son corset, il eut une crise cardiaque et tomba mort aux pieds de Sa Majesté. Celle-ci dut prendre la poudre d’escampette en catastrophe, mais sa présence avait été remarquée. Les préférences du Kaiser sont inconnues, même si tous ces gens faisaient partie de ses amis, on sait qu’il n’approuvait guère l’“oncle Bertie”, le père d’Édouard VII, qui parcourait toute l’Europe escorté d’une suite de femmes». (8) Un journaliste ambitieux, d’origine juive, Harden, s’empara de l’affaire et en fit une nouvelle à sensation. Surtout que parmi l’entourage du Kaiser, on comptait le riche industriel Krupp: «Le Kaiser fut obligé de désavouer son ami [Eulenburg] pour sauvegarder sa propre réputation et celle de la monarchie. Mr. Manchester rapporte que les généraux et les comtes qui avaient eu des liaisons entre eux furent saufs, jusqu’à ce que le sinistre Harden décide de discréditer ses ennemis à la cour en rendant quatre procès publics obligatoires, à la suite de l’affaire Krupp - et pour la plus grande gloire de la politique d’agression. Guillaume refusa avec bon sens de lire un rapport policier où figurait plus d’une centaine d’accusés, venus des meilleurs milieux militaires, ou de la cour. Mais bien qu’on ait suspendu les poursuites contre plusieurs d’entre eux, d’autres furent traînés devant le conseil de guerre: les deux comtes Hohenhau et le comte Lynar, aides de camp de l’empereur, le comte Kuno von Moltke, enfin le commandant de Berlin: le comte Wedel, maître des cérémonies - et ainsi de suite jusqu’à ce que les appétits de la vertu soient rassasiés. En fait, un proche observateur avouait qu’il n’en résulta pas une bien grande différence dans l’entourage du Kaiser - on avait juste réussi à éliminer la funeste influence pacifique d’Eulenburg avant que l’heure ne sonne en 1914». (9) (Eulenburg, en effet, était partisan de la paix entre la Triplice et l’Entente Cordiale, ce qui en faisait une cible pour les partisans de la guerre.)

L’affaire Krupp s’était déroulée dans le même laps de temps qu’éclatait le scandale Eulenburg. «Fritz [Krupp] prit l’habitude de passer ses hivers à Capri. Toujours aimable et généreux, à l’inverse de son vieux et respectable père, Fritz ne ménagea pas ses dons aux œuvres privées, et à tous sans exception, et fit même construire une route à travers cette île escarpée. Mais il ne côtoyait pas que des précipices géographiques. Fritz, avec ses capacités d’organisateur, arrangea des fêtes énormes et des orgies sexuelles dans une grotte privée à laquelle beaucoup de jeunes avaient leur entrées, et que pimentaient musique et feux d’artifices. Toujours à l’avant-garde de tout, Krupp fournissait là une sorte d’avant-première de ces orgies […] et pour compléter le divertissement il tirait des photographies, qui fournirent à l’occasion des preuves nécessaires à sa condamnation. Le gouvernement italien lui-même fut obligé de mettre son nez dans des activités qui prenaient une telle envergure. Après la vie misérable qu’il avait endurée, Fritz se laissait aller à la plus extrême décontraction. L’explication charitable serait peut-être qu’il était sur le point de craquer, mais on ne peut légitimement justifier sa vulgarité. Le gouvernement italien fut contraint d’expulser le plus célèbre des sujets du Kaiser. Ce qui provoqua partout dans le monde les commentaires de la presse». (10) Friedrich Alfred Krupp (1854-1902) était le fils d’Alfred Krupp, homme sévère qui avait monté la plus grosse affaire d’acierie d’Allemagne et fournissait le gouvernement de Berlin en artillerie et en armements. Cet homme autoritaire, aux principes moraux strictes, avait élevé son fils en l’écrasant du poids de sa personnalité forte et autoritaire, aussi «Fritz», qui avait chassé le naturel dans sa vie familiale, le laissait-il revenir au galop dans sa retraite de Capri, où jadis l’empereur Tibère, si l’on en croit les gossips rapportés par Suétone, se faisait sucer par des enfants dans sa piscine! La suite devait mener à la tragédie: «Les révélations concernant Krupp furent publiées par le journal socialiste Vormärts, trop heureux de pouvoir s’attaquer “à l’homme le plus riche d’Allemagne, dont le revenu annuel s’élevait à vingt-cinq millions de marks et plus, depuis les accords sur l’armement naval”. Tout est censé être de bon aloi en guerre comme en amour, et la rivalité navale avec l’Angleterre, personnellement promue par le Kaiser, avait rempli les poches de son ami Fritz, de plusieurs millions. Les extravagances de Capri n’étaient rien de plus à côté que de simples peccadilles. La femme de Fritz alla directement se plaindre au Kaiser, qui se refusa à laisser courir tant de bruits sur le marchand de canons de l’Allemagne. Il s’arrangea pour que Mme Krupp soit internée de force dans un asile psychiatrique privé pour dérangement temporaire. On s’attendait évidemment à ce que Krupp reste à la tête de ses usines avec la protection des autorités. Mais tout désir de lutte s’était éteint en lui et il se suicida dans le sombre mausolée de la villa Hügel. On annonça que sa mort était due à une crise cardiaque, et on l’interpréta comme un “meurtre de la personnalité” - procédé par lequel les Allemands allaient diriger le monde. À la mort de son mari, la veuve fut mystérieusement délivrée de sa clinique pour assister à l’enterrement, mais c’est le Kaiser lui-même qui conduisit le cortège funèbre, assisté de son état-major et des officiers de marine - ce qui était courageux de sa part et d’un certain point de vue correct. Parmi les bottes de cavalerie qui avançaient au pas cadencé derrière lui, Mr Manchester relève “qu’il y avait au moins six homosexuels invétérés, dont certains ont dû s’émerveiller que le décès de l’un des leurs fut l’occasion d’un deuil national. Désormais Guillaume ne pouvait plus ignorer la vérité”». (11)

Ce mythe de l’homosexuel traitre et renégat en tous genres, incapable de fidélité patriotique ou nationale, taupe de son milieu social, semble appartenir vraiment au XXe siècle, puisqu’on ne le retrouve pas au siècle précédent, occupé beaucoup plus par l’obsession antisémite ou contre-révolutionnaire. Il faut remonter jusqu’aux actes d’accusation des Templiers, au début du XIVe siècle, pour voir le crime de «sodomie» associé à celui du culte de Baphomet (issu de Mahomet) ou autres démons pour voir juger, condamner et exécuter Jacques de Molay et ses proches sur un bûcher érigé près de la Seine. Comme on connaît mieux aujourd’hui les intentions financières et politiques du roi Philippe le Bel, les accusations sont tenues pour fantaisistes.

N’accablons pas trop Fabienne Larouche de ne pas s’être livrée à cette enquête historique qui ne figure ni dans Kant, ni dans Hegel et encore moins dans Spinoza. Le désir homosexuel - pour ne pas dire le désir «tout court», qu’il soit le désir sexuel ou le désir de mort - reste encore un continent inconnu de nos connaissances. Son intensité, ses variations, ses modifications selon les critères d’âge, de sexe, de milieu, de mentalité, ont trop peu été explorées pour qu’on puisse jamais y associer la trahison à la sécrétion de ses endorphines. La vérité est que nous ne savons pas ce qu’est désirer. On subit l’effet des hormones, on est saisi par l’attraction d’un «objet», on peut même accepter la contrainte sociale du mimétisme, mais le cœur du problème reste encore bien insondé. Il est difficile de se contenter de ce que la sexologie peut nous révéler par des observations quantitatives ou des mesures physiologiques ou métaboliques pour nous dire ce qu’est enfin le désir, le plaisir, l’orgasme. Pourquoi il y faut des mises-en-scène qui ébahissent notre raison; l’accompagnement de pulsions partielles telles l’exhibitionnisme, le fétichisme, le voyeurisme, quand ce n’est pas la scatologie, le sadisme et le masochisme… La complexité des phénomènes humains ne s’est pas atténuée parce que les méthodes scientifiques, biologiques ou médicales, se sont perfectionnées et que des enquêtes, depuis celles de Kinsey et de Master et Johnson, nous ont appris le taux de variation des orientations strictement homosexuelles, bisexuelles, strictement hétérosexuelles; un peu, modérément, beaucoup, énormément… Sur ce point, si on se fiait à la statistique, nous serions obligés d’admettre que la trahison est davantage le produit du désir hétérosexuel, puisqu’il y eut beaucoup plus d’espions de cette tendance que d’espions homosexuels reconnus… Les collaborateurs, pas plus que les résistants, ne formaient une franc-maçonnerie de la manchette!

Et Hugo Lacasse? Pitoyable. Pathétique. Affolé. Suicidaire. Le refoulé d’une génération qui travaille à asseoir le monde gay comme une normalité parmi d’autres ressurgit à travers ce personnage de fiction quotidienne. On a beau dire, on a beau vouloir accepter que le monde ne soit pas unidimensionnel, mais pourtant, sa diversité est difficile à accepter. Une intense injection de féminisme dans le Québec des années 1980 s’est soldée par le massacre de Polytechnique. Là aussi, il y avait retour du refoulé. Les caricatures ont fait de l’homosexuel une figure de théâtre de marionnettes, comme les personnages de la commedia dell’arte de la Renaissance: la tapette, la cuirette, la drag Queen, le bear, l’esclave, etc. font figures d’Arlequin, de Pantalon, de Pierrot et de Gilles quand ce n’est pas, comme dans le cercle Eulenburg autour du kaiser, de Matamore (sans oublier la butch pour les lesbiennes). Sur la scène de foire de Mado Lamothe, ces personnages s’agitent dans un village qui ne dit pas son nom de ghetto, oubliant que les homosexuels montréalais habitent ailleurs qu’autour de la rue Sainte-Catherine et ne se sentent pas nécessairement appartenir à ces démonstrations aussi aliénantes que délirantes, toutes issues des anciennes figures méprisantes caricaturées par les hétérosexuels. Comme tous groupes longtemps ostracisés dans la société, les gays (hommes ou femmes) ont adopté les figures de mépris pour les retourner en figure de fierté - pride - et tenter de renverser la circulation des affects dans un sens qui leur serait favorable, mais sans pour autant démolir l’«échangeur» Turcot!

Reste donc le désir homosexuel, qui inspira à Visconti l’un de ses plus beaux films méditatifs, Mort à Venise, car c’est son émergence, son épanouissement, sa confrontation avec la conscience morale répressive, puis son épuisement jusqu’à la mort qui y est décrit. Non pas tant sur le mode tragique que sur celui, sotériologique, de la rédemption du péché, avec le bras tendu de Tadzio qui, par ce geste, indique le soleil couchant.
Venise va mourir chantait Frida Boccara. Morte est Venise⌛

Montréal,
15 décembre 2010

Notes

(1) F. Tamagne. Histoire de l’homosexualité en Europe, Paris, Seuil, Col. L’Univers historique, 2000, p. 407.
(2) F. Tamagne. ibid. p. 408.
(3) G. Bazin.Histoire de l’histoire de l’art, Paris, Albin Michel, 1986, pp. 516 à 518.
(4) C. Bonnefoy. Jean Genet, Paris, Éditions Universitaires, Classiques du XXe siècle, 1965, p. 65.
(5) Cité in C. Bonnefoy. ibid. p. 63.
(6) Cité in C. Bonnefoy. ibid. p. 67.
(7) P. Ory. Les collaborateurs, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire # H43, 1976, pp. 261-262.
(8) A. L. Rowse. Les homosexuels célèbres, Paris, Albin Michel, 1980, p. 196.
(9) A. L. Rowse. ibid. p. 203.
(10) A. L. Rowse. ibid. p. 195.
(11) A. L. Rowse. ibid. pp. 196-197.

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