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samedi 13 août 2011

As-tu ton portrait dans Le P'tit Larousse?

Armand Vaillancourt. Bâtons de golf d'Earl Jones

AS-TU TON PORTRAIT DANS LE P’TIT LAROUSSE?

Les dictionnaires visent toujours à se mettre à jour. Atteints du syndrome des bottins téléphoniques, ils ne veulent pas déplaire à leurs usagers. Aussi, la grande nouvelle ces jours-ci, c’est l’ajout, par le P’tit Larousse édition 2011-2012, du mot smoked meat. Je me souviens de cette émission télé où Yvon Deschamps, déguisé en vieux radoteux avait une fille, Pauline Martin, un peu idiote, qui riait niaiseusement chaque fois qu’il disait le mot «smoked meat». C’était un gag repris d’un film d’Abbott et Costello où une sorte de momie ou de Frankenstein, je ne sais plus, réagissait violemment seulement lorsqu’on lui disait Poko-Moko. Évidemment, ne cherchez pas «Poko-Moko» dans le P’tit Larousse, il y a quand même des limites et puisque personne n’est parfait, et surtout pas ce positiviste de Pierre Larousse qui, à l’exemple de son concurrent Littré, pensait porter sur ses épaules l’héritage du pontificat de cet autre imbécile qu’était Auguste Comte, il faut se dire qu’il y aura des déçus dans l’attente de la panthéonisation encyclopédique.

Il est normal d’ajouter des mots nouveaux dans les dictionnaires, surtout si ces mots sont d’un usage courant. La double particularité de smoked meat, c’est qu’il s’agit d’un mot composé anglais et qu'il désigne une viande kasher. Il est étonnant que les auteurs du dictionnaire ne viennent de relever l’usage de ce mot que depuis cette année, puisqu’il est d'usage courant au Québec depuis bien longtemps. Comme le mot «poutine», l'entrée du mot «smoked meat» dans le dictionnaire n'est qu'une flatterie de plus que les Français de la Vieille France font à leurs bâtards de la Nouvelle. La francophonie a ses exigences lexicologiques. Si nous nous sommes accouplés avec des autochtones irrémédiablement sauvages, il est normal que nous mangions de la viande kasher! Tant qu’à la poutine, là aussi on y reconnaît l'origine étymologique anglaise, pudding, qui signifiait chez nous un dessert (le pudding au chômeur si bien nommé, le pudding au pain, le pudding jell-o au chocolat, etc.), ce qui n’est sûrement pas le cas de la poutine faite de frites, de crottes de fromage et d'une sauce Barbe-Q ou Michigan. Par contre, Léandre Bergeron, dans son Dictionnaire de la langue québécoise, nous apprend que l'utilisation du mot poutine désignait traditionnellement un femme grassouillette ou encore de l'alcool de fabrication domestique. La composition de l'alcool frelatée apparaît bien comme une métaphore de la recette de la poutine. Ce met régional inventé, simultanément, par toutes les régions du Québec, de l’Acadie et de la Louisiane, ramassis de restants d’assiettes un soir de fermeture dans un Restaurant dont le nom s’est perdu pour la suite des temps. Tous ces mots resteront-ils la contribution de la langue québécoise à la langue française, comme si nous ne pouvions inventer d’autres mots français que des mots bâtardisés de l’anglais ou de l’espagnol (comme «Tabarnakos», avec lequel les latino-américains nous désignent lorsque nous sommes atteints de «tourista» en vacance à Cancun)? Je comprend pourquoi Françoise Sagan traitait la langue québécoise comme de la merde. Entre deux injections de morphine ou d’autres substances du même ordre, elle délirait bonjour tristesse chaque fois que quelqu’un lui demandait si elle avait déjà mangé un smoked meat et qu’est-ce que c’était…

Sautons les merveilleuses pages roses et rendons-nous dans la partie des noms propres, le dictionnaire «historique» ou «hystérique» de la langue française. L’équivalent du smoked meat ici c’est Dany Laferrière et Chantal Petitclerc. On s’en est pété des bretelles depuis le temps où Larousse daignait mettre René Lévesque et Michel Tremblay dans son dictionnaire onomastique. Que nous ne les aimions ou pas, ces deux noms vont franchir le long cours sinueux du temps. On ne retiendrait pas René Lévesque seulement pour avoir animé Point de mire, ni Michel Tremblay pour ses contes de buveurs attardés. Mais se faire élire sur un programme souverainiste Premier ministre du Québec, ou avoir écrit Les Belles-Sœurs et À toi pour toujours ta Marie-Lou, ça méritait une entrée bien honnorable car le sens et les valeurs apportés par ces gestes et ces œuvres marquent l’historicité, l’identité d’une conscience collective ouverte sur l'ensemble de l'Humanité. Jaurès, qui n’a jamais été Président du Conseil en France, et encore moins de la République, a son nom marqué car il fut une conscience, socialiste peut-être mais une conscience de la France à une heure décisive de son Histoire. Lautréamont est un poète mort jeune, ne laissant aucune photo sauf une qu’on lui attribue prise durant son enfance, mais les Chants de Maldoror, c’est pas rien. Il y a belle lurette que pour faire son entrée dans le dictionnaire, sauf personnage exceptionnel, il fallait être mort.

Non parce que la mort est une raison en soi pour entrer dans un dictionnaire, mais parce que le jugement que nous pouvons porter sur l’importance d’un individu ne se mesure qu’une fois que son cheminement a été accompli et que nous sommes mieux à même d’évaluer sa portée réelle dans l’identité du groupe auquel il appartient. Pétain mort en 1931, le dictionnaire s'en souviendrait uniquement comme du vainqueur de Verdun; Pétain mort en 1951, en détention à l'île d'Yeu, c'est le maréchal collabo de Vichy dont on va surtout se souvenir. Luther et Bismarck, Elizabeth Ière et Byron nous disent ce que sont les Allemands, ce que sont les Anglais au-delà de leurs propres individualités respectives, car les Allemands, les Anglais se sont faits d'après leurs rôles dans l’histoire et dans la littérature. Le jugement s’élève ici par-delà bien et mal car il s’agit d’un jugement de civilisation. Le patrimoine mondial ne s’érige pas sur les célébrités de l’heure, on laisse ça aux revues à potins, mais sur une participation qui transcende précisément la quotidienneté pour accéder à un horizon plus large qui englobe l’unité des réseaux historiques (nationaux, culturels, civilisationnels) dont la diversité contribue à l’unité de l’Humanité. Si nous commençons à ajouter et à retirer des noms simplement pour faire vendre des dictionnaires sur le marché en flattant l’égo des colonisés francophones, où cela s’arrêtera-t-il?

Car, si chaque année le dictionnaire doit ajouter des noms nouveaux, il doit en retirer aussi des périmés. On ne s’attardera pas à demander à Larousse quels noms ont été retirés de son dictionnaire cette année pour y permettre l’ajout de ces deux-là. Laferrière a-t-il détrôné Germaine Guèvremont? Chantal Petitclerc Terry Fox? Les eaux de la rivière roulent et emportent avec eux bien des noms que l’on croyait enracinés durs comme fer. Je me souviens d’avoir consulté ce vieux manuel d’histoire de la littérature française de la fin du XIXe siècle. À la toute fin se trouvait une page avec une liste onomastique des auteurs considérés comme les plus prometteurs pour le XXe siècle. Quelle fut ma surprise de n’y reconnaître aucun nom alors qu’y manquaient ceux de Proust, de Péguy, de France… Le siècle est toujours mauvais juge de son temps. Et s’il est honorable d’avoir sa photo dans le dictionnaire, on s’imagine mal le coup reçu le jour où l'on constatera qu’il y aura été retiré! Il faut alors faire face à cette autre expression qui finira bien par se retrouver un jour où l’autre dans le dictionnaire par complaisance envers la langue française québécoise: has been.

Elle est sympathique Chantal Petitclerc. Avec toutes ses médailles paraolympiques, qu’elle soit la fierté de ceux qui se sont trop souvent laissés découragés par un handicap physique ou mental est tout à son honneur. On ne rappellera pas le temps où elle se roulait d’un boulier à l’autre pour sortir les numéros de la loto, ce qui n’est sûrement pas convenable à mettre dans un dictionnaire, mais au-delà de cette mention, il n’est pas sûr qu’elle ait fait plus que ce que beaucoup d’autres athlètes atteints de semblables handicaps ont accompli. Pourquoi elle? Pourquoi pas d’autres? Le cas célèbre d'Helen Keller (1880-1968), sourde, muette et aveugle que ses sudistes de parents négligeaient et qui fut finalement prise en charge par une éducatrice Anne Sullivan, portait un mélodrame en or que le cinéaste Arthur Penn a traduit dans un très beau film Miracle en Alabama (1962), mais après avoir suivi des cours à l'université, voilà notre handicapée qui se lance dans des tournées de conférences où elle se fait la porte-parole du socialisme et du féminisme le plus radical dans une Amérique qui a une peur morbide des Rouges et des Américains qui poursuivent à coups de bâtons des singes qu'ils récusent d'être leurs arrières-grands-parents! C’est une question de jugement, et le but de la compagnie Larousse est de vendre des dictionnaires dans la francophonie, en grande partie au Québec. Si l’on retrouve Luther et Bismarck ou Elizabeth Ière et Byron dans les dictionnaires de toutes les langues, je ne vois pas les voir ajouter Chantal Petitclerc et Dany Laferrière de sitôt. C’est en ce sens que la vocation universelle du dictionnaire paie la facture de sa stratégie commerciale.

Pour Dany Laferrière, disons. La seule fois où j’ai rencontré le bonhomme en personne, c’est lorsqu’il faisait le bouffon pour le poste de télévision Quatre Saisons, à son arrivée d’Haïti au Québec, au début des années 1980. Il m’avait accosté sur Saint-Denis, à la sortie de l’UQAM, et me fourrant son micro sous le nez m’avait demandé si je savais ce qu’était un cornac. J’allais donner ma langue au chat quand un badaud me lança, c’est une trompette pour diriger les éléphants en Inde. À vrai dire, je ne l’ai jamais vu évoluer réellement depuis ce temps-là. Il aimait jouer sur le stéréotype des nègres bien membrés et il s’engagea sur cette voie côté littérature: Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. On en fit un film d’une facture qui fait de la première Aurore l’enfant-martyr un chef-d’œuvre cinématographique. Dans un magasine littéraire, il se laissa photographié sur un lit, tout nu, les fesses à l’air, pour montrer la pose de l’écrivain XXe siècle. Après tout, Hemingway ne s’était-il pas laissé photographier, lui aussi, tout aussi nu, sa Remington lui cachant la plume et les encriers? Puis sont venus d’autres romans et des allers-retours Québec-Haïti où chaque coup d’État, chaque catastrophe (ouragan ou tremblement de terre) servait la visibilité de cet auteur qui court les p’tites mères des fins de semaines épistolaires à Bromont, l’été. Bref, Dany Laferrière est une vedette du petit écran, comme le sont tant d’écrivains français qui ont érigé leur carrière moins sur la qualité de leurs livres que sur la facilité avec laquelle ils avaient à les vendre devant une caméra. À ce titre pourquoi pas lui et pourquoi les autres?

Bref, il est inutile de prendre le P’tit Larousse pour un dictionnaire historique sérieux. C’est un Gotha, ce bottin des grandes familles aristocratiques européennes du début du XXe siècle et dans lequel on y cherchait parti pour conclure un bon mariage. Entre nobles, évidemment. Le dictionnaire n’a rien d’un Gotha de noblesse, mais plutôt d’un Gotha démocratique où seulement ceux qui servent la Patrie (Larousse) peuvent être gratifiés d’y voir leur nom inscrit avec leur photographie. La vanité c’est de n’avoir qu’une date à côté du nom et durer, si possible, jusqu'à y voir une seconde compléter la première. Flatter la vanité pour augmenter le chiffre de vente, alors que les Dictionnaires s’effacent devant Wikipedia et autres encyclopédies électroniques, c’est véritablement la stratégie ultime des derniers recours. Ne reste qu’à devenir un annexe de l’Écho Vedettes et l’on sera fixé sur la mort des dictionnaires. Pour un auteur, ne pas se sentir mourir, c'est y trouver son prestige, comme si voir son nom dans les pages d'un dictionnaire signifiait son entrée prochaine sous la coupole, c’est-à-dire à l’Académie Française. Il y a plus de chances d’y voir entrer Sarkozy bien avant notre Dany, ne serait-ce qu’à travers de prétendues lettres d’amour adressées à Carla! L'ex-président Valéry Giscard d'Estaing y était entré après avoir commis une Démocratie française sans intérêt! On sait qu’il n’y a pas de limites à la niaiserie, mais je retiendrai Maurice Druon par la barbichette pour toutes les inepties qu’il a proféré envers le français des Québécois.

Lipovetski l’a assez répété: nous vivons à l’ère du vide, au temps de l’éphémère. Maffesoli, lui, annonce les «nouvelles tribus», ce que confirment les réseaux sociaux. Les vieilles valeurs de dignité et de noblesse de la personne humaine qui faisaient l’humanisme ont cédé devant le temps des jeux de cirque, la brutalisation des mœurs, l’encanaillement des élites. La lutte contre l’intellectualisme est en train de se gagner sur les réseaux de télévision sensés, précisément, faire la promotion de l’esprit et de l’intelligence. La psychologie populaire trône là où devrait trôner, sinon la psychanalyse, du moins la psychologie behavioriste. La sociologie n’est même pas populaire tant qu’on nous répète, depuis Margaret Thatcher, que la société, ça n’existe pas. Il n’y a que les marchés qui, eux, ont leur chronique tous les jours avec des analystes qui répètent les lieux communs de l’économie libérale sans même songer à remettre en question la solidité des bases empiriques de leurs discours sur l’économie. La critique, artistique, littéraire, théâtrale ou cinématographique a à peu près disparu, écartelée entre les «bouddhas» universitaires qui écrivent pour être lus par eux-mêmes en remplissant leurs paragraphes de références à Barthes, Foucauld, Kristeva et autres Greimas d’une part, et les «appréciateurs» qui se bornent à dire qu’ils ont adorés ou copieusement détestés l’objet culturel critiqué. Entre les deux, la critique qui part de l’œuvre pour la sonder et en explorer les possibilités, la confronter à notre état de culture et de civilisation, tout ça est considéré comme ennuyeux et est réservé à quelques pigistes universitaires qui feront leurs armes dans Le Voir ou Le Devoir et qui finiront bien par comprendre que s’ils veulent d’autres billets gratuits pour le prochain show et continués à être sur la liste de rappel de leurs journaux, qu’ils sont mieux d’apprécier et de recommander le spectacle ou le livre en question.

C’est ainsi que la corruption, à son tour, atteint le domaine des arts et de la culture, que nous considérions depuis si longtemps comme un véritable domaine «sacré», là où la création l’emportait sur la production industrielle. Désormais, chaque compositeur considère sa partition ou son enregistrement comme un «produit» lancé sur un «marché». La fierté d’un film se récolte au box-office, d’un livre ou d’une tune à la tête des palmarès des meilleurs vendeurs. On offre même des trophées aux meilleurs vendeurs, aux vedettes les plus appréciées du public… Tout en réduisant les ressources, en édifiant des coteries d’éditeurs, de producteurs de disques, de spectacles et de films, de satellites qui gravitent autant autour des décideurs politiques que des financiers bien membrés, pour vrai ceux-là. Tout un chacun se complait à des tours de cirques à la télévision pour épater le spectateur, il n’y a plus ni dignité ni noblesse dans ce cénacle d’où on a toujours espéré, sans doute à tort, qu’il y avait une «conscience» qui pouvait se glisser parmi eux.

«Je cherche un honnête homme», aurait répondu le cynique Diogène, se promenant en plein midi avec une lampe allumée. Aujourd’hui, on pourrait demander «je cherche une conscience» …et je ne la trouve pas. Les dernières semblent devenues muettes. Qu’elles aient eu l’ancienne religion chrétienne ou le nationalisme, la lucidité sur la condition sociale des plus démunis contre l’exploitation par les fortunés et les privilégiés de l’argent, l’intériorité des mystiques qui voient dans l’âme humaine plus que les apparences des manifestations, peu importe, elles semblent s'être tues parce que la «masse» a insisté, par tous les moyens, à ce qu’elles se taisent. Ces consciences ne figureront jamais dans les dictionnaires, à moins que ce soit celle d'un Luther révolté contre la corruption du pouvoir spirituel par la richesse du pouvoir temporel; celle d'un Bismarck même qui, contre son dégoût du socialisme sut le couillonner en appuyant les revendications sociales de ses adversaires sociaux-démocrates (Bismarck appliquant le programme de Lassalle faisait enrager Marx à Londres); celle d'un Jaurès qui avait vu la répression sauvage de la gendarmerie et de l’armée française contre les revendications des mineurs de Carmaux; et même d'un Lautréamont qui, dans son délire, voyait la métamorphose scatologique des corps telle que la culture capitaliste les transformait dans un monde où tous les crimes psychopathes pouvaient devenir la métaphore de l’avilissement de l’Être en quête de lui-même. Cela, plus aucune conscience n’est en mesure de le traduire car il s’agit là d’une révélation trop lourde à porter pour «l’insoutenable légèreté de l’Être» consommateur et hédoniste.

Pourtant, je m’en voudrais de ne pas signaler deux exceptions. D’abord Raymond Lévesque, sans doute pour Quand les hommes vivront d’amour, qui est un hymne à l’espérance comme vertu au même rang que la compassion, mais aussi pour Bozo les culottes, où le naïf canadien français cesse d’être un Charlot pour devenir un terroriste tant on ne peut pas toujours répondre à la violence par l’amour. Il y a une limite à la non-violence qui n'est d'ailleurs pas signe de maturité comme le faisait croire cet hurluberlue de Robert Bourassa. Comme il y a une limite à la violence exercée de jure par les minorités dominantes qui réduisent en objets de leurs fantaisies les individus jusqu’à les priver de leurs denrées de base ou encore à s’amuser en les conditionnant à des désirs dont ils assurent, en même temps, l’impossible accessibilité afin de mieux pouvoir les manipuler et en obtenir forces de travail ou forces de combat dans l'unique but de satisfaire leur propre jouissance. L’amour, nous le savons, est exclu du monde de Sade, aussi là où le christianisme pouvait encore permettre la conscience malheureuse de réorienter la société vers la trêve ou la compassion, nos sociétés ne vivent que de la réification, de la réduction de tous et chacun à son instrumentalisation et, par le fait même, à son «élagage» dès que cette fonction instrumentaliste n’est plus requise par la demande commerciale. Ne reste plus, à Bozo, qui attendait le jour où les hommes,
Paul Desmarais, lord of the Sagard, Lac Saint-Jean
enfin, vivraient d’amour, qu’à prendre les armes et à affronter les forces du mal qui se cachent sous les oripeaux de la finance, des clergés, de la justice et du pouvoir politique. Bozo, c’est celui qui refuse d’accompagner lord of the Sagard, Stephen Harper, Lucien Bouchard et le cardinal Ouellet des Cent Vingt journées de Sodome à Silling-en-Québec, dans le comté de Charlevoix ou quelque part dans un lieu reculé des Cantons-de-l’Est ou dans le Plan Nord, loin dans le nouveau Nouveau-Québec. Contrairement au roman de Sade, ici, pas besoin de rompre les ponts derrière soi; au Québec les pont s'effondrent tout seul. Raymond Lévesque, c’est sans contredit la conscience malheureuse du Québec, mais une conscience tout de même là où n’existe plus de conscience heureuse depuis qu’Auschwitz et Hiroshima nous ont fait découvrir que toujours le Mal serait le moteur de l’Histoire. Enfermé dans sa surdité, comme Beethoven, comme Maurras et comme Goya, Dieu sait ce que nous découvrirons, à la mort de Raymond Lévesque, dans les esquisses de sa Maison du Sourd?

Et il y a Armand Vaillancourt. Ce géant, ce colosse par ses traits physiques, par la vigueur de son âge et surtout son pouvoir créatif qu’il matérialise dans la sculpture, c’est celui qui peut nous ramener la conscience heureuse en montrant qu’il n’y a pas de sentiment de culpabilité à tenir à se révolter contre les malfaisants de la société. Il y a un sens de la justice aigüe chez Vaillancourt. Une conscience intime de l’unité de l’humanité par la souffrance et les luttes contre les injustices à répétition et les violences sans frein qui, en tourmentant un seul des hommes de cette planète, tourmentent tous les autres. La libération ne tient pas en une journée, en un événement, en un acte; ni la prise de la Bastille, ni la chute de Hitler, ni l’effondrement du Mur de Berlin ne sont des gestes à portée définitive. Le processus de libération est long et vaste. Le sculpteur, comme le rappelait Michel-Ange, est celui qui s’en prend à la matière et livre un combat de tous les instants pour y imprimer la délicatesse du geste créateur dans la masse du bloc de marbre qui résiste et s’entête à ne pas se laisser travailler. La liberté humaine, de même, est un long processus qui affronte une matière autrement difficile et coriace, les travers de l’organisation humaine, de la famille à la société. C’est à l’intérieur des individus, le travail de l’âme et …de la conscience que le libérateur doit modifier, métamorphoser, sublimer jusqu’à atteindre cette promesse des révolutionnaires de tous temps d’une palingénésie effective: celle de Lévesque lorsque tous les hommes vivront d’amour et qu’il n’y aura plus de misère. Utopique le rêve du bonhomme Vaillancourt? Ça reste à voir. Mais le plus important, c’est que ces hommes auront été les consciences québécoises de leurs temps et qu’on les aura trop souvent retenus pour des amuseurs publics et des tempéraments capricieux.

Et le dictionnaire, dans tout ça. Il n’a plus grand chose à voir avec la conscience, même celle, libérale, des positivistes qui y voyaient une accumulation de pierres tombales à nourrir la mémoire des bachots. En se faisant l’annexe de l’Écho Vedettes, le P’tit Larousse n’enregistre les noms non plus en fonction d’une conscience de l’unité universelle de l’Humanité, mais en fonction d’une conscience limitée de ses profits et de ses chiffres de vente au moment où s’engage la confrontation de la galaxie Gutenberg et de la galaxie Gates, et comme lorsque deux galaxies se rencontrent, il y a des heurts d’étoiles inouïs, la naissance de nouveaux soleils éclatants comme l’aspiration de planètes mortes à l'intérieur de vastes trous noirs⌛
Montréal
13 août 2011

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