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lundi 22 août 2011

Adieu Jack


 ADIEU JACK

Ça pourrait commencer comme dans un épisode de Criminal Minds. Saint Augustin a dit: «Deux amours ont bâti deux cités, l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité de la terre; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité de Dieu. […] L’une demande sa gloire aux hommes, l’autre met sa gloire la plus chère en Dieu, témoin de sa conscience».

Jack Layton, le chef du parti Néo-Démocrate du Canada, qui avait réussi à faire élire 58 députés au Québec, celui qui avait déjà combattu un cancer de la prostate et en était sorti vainqueur; Jack Layton, celui par qui l’impossible pouvait arriver, est décédé ce matin, 22 août 2011. Comme Moïse en vue de la Terre Promise. Après une heure de défilé de pleureuses au Téléjournal du midi à Radio-Canada, voilà le premier message de condoléance que je trouve sur Internet. Il vient - devinerez-vous? - du Conseil du patronat du Québec: «"C'est avec chagrin que le Conseil du patronat du Québec a appris aujourd'hui le décès du chef du Nouveau Parti démocratique du Canada, M. Jack Layton, qui a perdu sa longue bataille contre le cancer. Personnalité charismatique appréciée de tous, M. Layton était également un homme de principes, qui n'hésitait pas à défendre les valeurs en lesquelles il croyait pour le bénéfice de ses concitoyens. Son départ aussi soudain que précipité amène un deuil national pour tous les Canadiens et les Québécois. Au nom du Conseil du patronat et de ses membres, je tiens à transmettre mes plus sincères condoléances aux proches de M. Layton dans ces moments difficiles”, a réagi le président du Conseil du patronat du Québec, M. Yves-Thomas Dorval». Il me semble donc!

Celui que le premier ministre Stephen Harper et les conservateurs traitaient de «socialiste» avec le même mépris qu’ils traitaient Gilles Duceppe de «séparatiste», deux regroupements complices menaçant l’intégrité du Canada et l’économie néo-libérale, n’avait jamais traité ni sur le même ton, ni avec la même hargne de «fascistes», ces conservateurs qui, à certains moments par leurs politiques et leurs discours, doit-on le dire, se comportent tout comme. Aujourd’hui, les crocodiles pleurent. Le premier de tous les syndicats, celui des patrons, au Québec, larmoie sur cet «homme de principes», eux qui s’y connaissaient en matière de principes, surtout lorsqu’ils sont précédés d’un $igne de pia$tre… Ma bête noire favorite, le ministre conservateur québécois Christian Paradis avouait qu’il avait déjà parlé avec Layton même s’ils étaient des adversaires politiques: «après tout, nous ne sommes que des hommes». Ben voyons! Depuis longtemps nous savons que les hommes politiques sont loin d’être des anges, même si quelques uns sont de purs démons sortis tout droit de l’enfer, comme disait Alexis Labranche. Pourtant, journalistes et adversaires politiques répètent ce lieu commun à qui mieux mieux, comme un lourd sentiment de culpabilité indéfini qui empoisonnerait la conscience des hommes politiques. 


L’inénarrable Stéphane Dion, tant qu’à lui, ne pouvait reconnaître que Layton avait réussi là où il avait échoué, et m’a fait pouffé de rire lorsqu’il a déclaré que Layton et lui partageaient les mêmes combats: l’environnement et la lutte contre la pauvreté! Décidément, en ce jour de deuil, il vaut mieux être du côté du mort plutôt que de l’autre. Pourquoi sommes-nous toujours pris par un fou rire chaque fois que nous allons au salon funéraire?

Pour François Saillant, Jack Layton restait l’homme du logement social qui avait osé poursuivre l’honorable Jean Chrétien, lors d’un voyage au Japon, alors que Jack n’était encore que conseiller municipal à Toronto pour lui revendiquer une politique nationale du logement. On a vu comment la population de Toronto s’en était souvenue en élisant cette masse adipeuse bornée et vindicative qu’elle a comme maire présentement. On voudrait n’avoir que des mots sirupeux à dire en cette occasion; jouer de l’idée d’unité nationale autour de la dépouille d’un homme qui a donné sa vie pour la conscience politique des Canadiens, mais le fait est que: ou bien les joutes partisanes sont, à l’équivalent de la Lutte Grand-Prix, une immense fraude idéologique où tout le monde ment à travers des déclarations truquées d’avance mais s’entendent sur le fond; ou bien elles sont sincères et alors, mort aussi bien que vif, Jack Layton reste ce maudit «socialiste» que les forces conservatrices de l’Ouest diabolisaient la veille. Alors son absence ne peut être ressentie que comme un grand soulagement, à moins de craindre un successeur encore plus radical du côté socialiste devant la déconfiture de l’économie libérale qui ne cesse d’étendre ses ondes jusqu’aux pieds de la colline parlementaire. Dans un cas comme dans l’autre, l’impitoyable logique nous force à conclure que Jack était un menteur et un fraudeur comme le sont tous les chefs politiques, ou bien il était sincère et ce sont les crocodiles qui nous mentent présentement en larmoyant sur les ondes.

Pour Gilles Duceppe, Jack Layton c’est celui avec lequel il partageait le gymnase du Parlement et avec qui il échangeait sur leur famille respective. La petite-fille de Jack, Béatrice, était devenue la plaque tournante des discussions entre les «séparatistes» et les «socialistes». Vraiment, si Stephen avait su que les pires comploteurs contre le Canada s’entendaient essentiellement sur l’art d’être grand-père! Pour Jean Charest, rejoint au Japon, Jack c’est le principe unificateur opposé à l’esprit diviseur. Dire ça du «Chef de l’Opposition officielle de Sa Majesté», là encore, a de quoi assez ironique! C’est le Premier ministre, généralement, qui doit être le principe unificateur, et non le chef de l’opposition! Charest irait-il jusqu’à dire que Pauline Marois est un principe unificateur? Évidemment, Charest parlait en tant que fédéraliste (ancien conservateur, ne l’oublions pas) sans perdre de vue que le gendarme néo-démocrate au Québec est le vindicatif Thomas Mulcair, désavoué en tant que ministre de l’environnement dans le gouvernement Charest, il fait là une contorsion digne de figurer au Cirque du Soleil!

C’est Pauline Marois, il me semble, qui a évoqué le caractère «charismatique» de Jack Layton. Le bon Jack, Jack-in-the-box, Smiley Jack, autant d’épithètes mi-figue mi-raisin que les adversaires adressaient à Layton. Deux façons différentes de dire que Layton avait un charisme que les autres chefs de partis (tant fédéraux que provinciaux) lui enviaient. En bout de ligne, monsieur Layton, c’était Jack: convivial sans être démagogique, festif sans être intempérant (sauf l’anecdote du salon de massage!), joyeux drille sans être bouffon, il savait tenir sa place, lui fils et petit-fils de député conservateur et de membre de l’Union Nationale sous Duplessis; Layton un néo-démocrate œdipien québécois?

En fait, il y a un Jack Layton pour tout le monde. Chacun voit en lui le reflet de lui-même: le chef charismatique, un homme comme les autres, celui à qui tient à cœur la cause des sans-abris, le défenseur de l’environnement et des pauvres, le bon grand-père, l’unificateur. Sans le savoir, tous ceux qui se regardent dans la glace voient apparaître le reflet de Jack Layton! Mmm. Il y a quelque chose de tristement pathologique là-dedans! Sans oublier l’incontournable Marissal et son vis à vis du McLean qui nous disent, sans rire, que les Québécois n’avaient pas voté seulement pour le sourire affable de Layton mais avaient choisi le programme néo-démocrate comme vent de changement dans la politique fédérale. J’aimerais bien savoir combien d’électeurs de Layton avaient préalablement lu le programme néo-démocrate et combien se sont décidés à voter pour lui après mûre réflexion à la lecture de ce programme le 2 mai dernier?

Ce qu’il aurait été, Jack Layton, chef de l’opposition? L’effet des plaques idéologiques se mouvant les unes contre les autres montre que déjà les Néo-Démocrates se rapprochent dangereusement de la position traditionnelle du Parti Libéral. Le fait qu’au dernier congrès, tenu pendant l’absence de Layton, on ait été sur le bord de faire tomber l’épithète «socialiste» du programme du parti, montre que le NPD se positionne de moins en moins à gauche et de plus en plus au centre, ce qui se confirmerait si des députés libéraux faisaient défections pour rejoindre le NPD, tentation difficilement refoulée parmi les députés élus à Montréal. Il a fallu, à la dernière législature, toute la force de conviction du chef pour que des députés NPD n’appuient les conservateurs dans la question du registre des armes à feu. La Province qui a connu Polytechnique, Concordia et Dawson ne laissera jamais passer le retrait de ce registre, que les Conservateurs se le tiennent pour dit. N’empêche. Aux dernières élections déjà, en mai 2011, il apparaissait que Layton se positionnait de manière ambiguë sur certains points très controversés. La forte députation québécoise l’a forcé par contre à radicaliser certaines de ces positions. S’il a remporté quelques combats sur la politique intérieure contre les libéraux et les conservateurs, sur le plan international la position NPD n’a jamais fait vaciller les décisions de Paul Martin ni de Stephen Harper, et nous sommes allés en Afghanistan se faire tuer pour des trafiquants de drogue et des chefs de tribus corrompus sous le couvert de l’éducation des femmes et l’aide aux petits enfants contre ces fanatiques hystériques de Talibans.

Si j’ai voté à quelques reprises au cours des dernières élections NPD, je l’ai toujours fait sans conviction. (En fait, depuis 1976, la première élection à laquelle je participai, je n’ai jamais réellement su voter avec conviction.) Le trajet des sociaux-démocrates est toujours le même depuis la dérive de la sociale-démocratie allemande en 1918, qui s’est retournée contre la gauche communiste en utilisant les Corps Francs (ceux qui formeront les premières légions armées des nazis) pour rétablir «l’ordre» dans l’Allemagne vaincue. Le Parti socialiste français a suivi la même trajectoire jusqu’à penser mettre un Dominique Strauss Kahn comme candidat aux prochaines présidentielles. En Angleterre, le Labour Party a évincé depuis l’après-guerre l’ancien parti Whig, le parti libéral. Bref, plus la sociale-démocratie atteint la zone du pouvoir, plus elle se solidarise avec les puissances d’argent et de contrôle de la société, délaissant ceux sur qui elle s’était appuyée au cours des années d’apprentissage parlementaire. Je ne vois pas pour quelle raison les Néo-démocrates canadiens se conduiraient autrement, et les dernières chicanes autour du mot désuet de «socialisme» tend à le prouver. Du moins, la mort aura permi d’éviter à Layton de subir l’humiliation de vendre des politiques qui ne seront pas celles de son cœur au nom de l’électoralisme dans quatre ans.

Fait inusité, remarqué par tous, Jack Layton a laissé un Testament politique. Non qu’il se soit pris pour le cardinal de Richelieu, mais deux jours avant sa mort, à sa résidence de Toronto, le 20 août 2011, il a tenu à remercier tous ces citoyens qui, sensibilisés par son combat, lui avaient envoyé cadeaux et mots d’encouragement. La première partie de le lettre concerne la gestion interne des affaires du parti. Puis, il s’adresse aux Canadiens en commençant par ceux «qui se battent contre le cancer pour continuer à profiter pleinement de la vie, je vous dis ceci : ne soyez pas découragés du fait que ma bataille n’ait pas eu le résultat espéré. Ne perdez pas votre propre espoir, car les thérapies et les traitements pour vaincre cette maladie n’ont jamais été aussi évolués. Vous avez raison d’être optimistes, déterminés et convaincus face à la maladie. Mon seul autre conseil est de chérir tous les moments passés auprès de ceux qui vous sont chers, comme j’ai eu la chance de le faire cet été». Ça, c’est le Jack de Christian Paradis, «nous ne sommes que des hommes», c’est vrai, et rien n’unit mieux les hommes que la souffrance. Mais lutter contre la souffrance, s’encourager dans la lutte contre la maladie, ne jamais désespérer même à l’ultime limite, non parce que le combat est perdu, mais parce qu’au-delà de nous, de notre misérable petite existence, la vie se prolongera et un jour viendra où les cancers seront, comme la peste et le choléra du Moyen Âge, des cauchemars du passé. Le progrès n'est pas qu'un mot pour justifier du pillage économique.

Mais le Jack combatif, celui de François Saillant, ne peut se limiter aux seuls combats contre le cancer, aussi met-il son parti en garde contre les tentations à venir: «Aux membres de mon parti : nous avons obtenu des résultats remarquables en travaillant ensemble au cours des huit dernières années. Ce fut un privilège d’être le chef du Nouveau Parti démocratique et je suis très reconnaissant pour votre confiance, votre appui et vos innombrables heures consacrées à notre cause. Il y a des gens qui vont essayer de vous convaincre d’abandonner notre cause. Mais cette dernière est bien plus grande qu’un chef. Répondez-leur en travaillant encore plus fort, avec une énergie et une détermination sans précédant. Rappelez-vous de notre fière tradition de justice sociale, de soins de santé universels, de régime de pensions publiques, et des efforts que nous faisons pour nous assurer que personne ne soit laissé pour compte. Continuons d’aller de l’avant». Comme saint Augustin, Layton met l’amour de Dieu, entendre l’amour du prochain, au-dessus de l’amour du pouvoir. Au-delà de la tentation du pouvoir, pour les principes voués à la défense des plus faibles, des sans-voix, des méprisés, de la canaille de ce monde, Layton rappelle la fière tradition de justice sociale et des buts effectifs qui doivent rester l’objectif de la stratégie parlementaire du parti. À cette condition seule, «Démontrons dans tout ce que nous faisons au cours des quatre prochaines années que nous sommes prêts à servir les Canadiens en formant le prochain gouvernement».

Layton parle ensuite de l’éthique de travail du député NPD, celle qui a été la sienne et celle qu’il encourage à suivre pour les années à venir. Puis, il s’adresse particulièrement «À mes concitoyens québécois : le 2 mai dernier, vous avez pris une décision historique. Vous avez décidé qu’afin de remplacer le gouvernement fédéral conservateur du Canada par quelque chose de mieux, il fallait travailler ensemble, en collaboration avec les Canadiens progressistes de l’ensemble du pays. Vous avez pris la bonne décision à ce moment-là. C’est encore la bonne décision aujourd’hui et restera la bonne décision au cours des prochaines élections, lorsque nous réussirons, ensemble. Vous avez élu une superbe équipe de députés du NPD qui vous représenteront au Parlement. Ils vont réaliser des choses remarquables dans les années à venir afin de faire du Canada un meilleur pays pour nous tous». Voila le Layton de Jean Charest. Ce besoin de s’adresser particulièrement aux Québécois apparaît comme un remerciement sincère. Comme Augustin encore, Layton insiste sur la constance nécessaire en politique. Pour arriver à atteindre les objectifs placés devant nous, il faut maintenir le cap, ne pas naviguer selon les vents favorables pour s’accrocher au pouvoir aux risques de démontrer notre inaptitude à réaliser l’utopie fixée. Bref, il faut éviter, à l’intérieur du caucus québécois, de répéter les bourdes qui ne cessent de se multiplier dans le Parti Québécois. Ce parti qui, tant de fois, a préféré l’amour de soi au détriment de l’amour de Dieu, dans ce cas, c'est-à-dire l’amour de l’État québécois au détriment de l’amour des Québécois, choix qui lui a fait voter les aberrantes et désastreuses politiques des gouvernements successifs de Lucien Bouchard et de Bernard Landry.

Ce qui est plus remarquable encore, ce sont les paragraphes suivants adressés «Aux jeunes Canadiens : toute ma vie j’ai travaillé pour améliorer l’état des choses. L’espoir et l’optimisme ont caractérisé ma carrière politique, et je continue à être plein d’espoir et d’optimisme quant à l’avenir du Canada. Les jeunes Canadiens ont été une grande source d’inspiration pour moi. J’ai rencontré plusieurs d’entre vous et discuté avec vous de vos rêves, de vos frustrations, et de vos idées de changement. De plus en plus d’entre vous être [sic!] impliqués en politique parce que vous voulez changer les choses pour le mieux. Plusieurs d’entre vous avez choisi de faire confiance à notre parti. Alors que ma carrière politique s’achève, j’aimerais vous transmettre toute ma conviction que vous avez le pouvoir de changer ce pays et le monde. Plusieurs défis vous attendent, de l’accablante nature des changements climatiques à l’injustice d’une économie qui laisse tant d’entre vous exclus de la richesse collective, en passant par les changements qui seront nécessaires pour bâtir un Canada plus solidaire et généreux. Votre énergie, votre vision et votre passion pour la justice sont exactement ce dont ce pays à aujourd’hui besoin. Vous devez être au cœur de notre économie, de notre vie politique, et de nos plans pour le présent et pour l’avenir». Cet appel à la jeunesse canadienne, et là c'est le Jack Layton de Gilles Duceppe qui parle, plutôt qu’à la traditionnelle «glorification de nos pères» est un refus du culte patriarcal de la gérontocratie (sans sombrer pour autant dans une juvénocratie). De la part d’un homme à deux jours de sa mort annoncée, cet extrait nous encourage, nous vieillards de 50 ans et plus, que la vie continuera après nous. Là est le seul et véritable espoir qui justifie tant d'efforts. Que nous ayons réussi ou échoué dans nos projets de sociétés, nous devons cesser de nous voir comme la fin de l’Histoire et appréhender un déluge fatal le jour où nous franchirons le même seuil que celui franchi par Jack Layton en fin de semaine. Si nous ne travaillons pas pour demain, si nous oublions ceux à qui nous laisserons un héritage, même s’ils rechignent et le refusent pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises, l’important, ce qui distingue le supplément d’âme qui fait passer de la dignité humaine à la noblesse, réside précisément dans ce souci du dépassement de sa longévité propre par les générations futures: que l'héritage que nous nous devons d'amasser et de léguer le soit, non dans la perspective d'accroître obsessionnellement des richesses transitoires, mais dans la poursuite d'une conduite et d'une humanité profondément empreintes de noblesse qui nous distingue proprement de la barbarie.

Les derniers paragraphes de Layton sont un appel à l’Amour des Canadiens d’abord, puis du Canada en tant que pays (et non que nation): «Et finalement, j’aimerais rappeler à tous les Canadiens que le Canada est un magnifique pays, un pays qui représente les espoirs du monde entier. Mais nous pouvons bâtir un meilleur pays, un pays où l’égalité, la justice et les opportunités sont plus grandes. Nous pouvons bâtir une économie prospère et partager les avantages de notre société plus équitablement. Nous pouvons prendre mieux soin de nos aînés. Nous pouvons offrir à nos enfants de meilleures perspectives d’avenir. Nous pouvons faire notre part pour sauver l’environnement et la planète. Nous pouvons réhabiliter notre nom aux yeux du monde». Ce passage, qui est du Jack de Stéphane Dion, c’est sans doute le passage le plus pathétique du Testament. Sur son lit de mort, Jack Layton ressent une honte d’être Canadien, et quel Canadien ne la ressent pas, cette honte, depuis que la majorité a porté ce gouvernement honteux des conservateurs au pouvoir. Toute la tradition de la politique internationale canadienne depuis 1945, son juste équilibre lié à la mesure de toutes choses, a été trahi par ce parti vendu aux intérêts de quelques consortium industriels et surtout prédateurs de richesses naturelles pour l’exportation. Il faudra des générations pour rétablir notre crédibilité et notre respect auprès des puissances étrangères. Pour Layton, le prochain vote NPD sera le vote qui aura pour mission de balayer cette épaisse crasse de graisse pétrolière et royale sur les poulies qui empêche de faire progresser la société canadienne comme elle le devrait.

La lettre s’étire ici sur le thème de l’optimisme et des chances offertes par le système politique canadien: «Nous pouvons faire tout ça parce que nous avons enfin un système de partis politiques fédéraux qui nous offre de vrais choix; où notre vote compte; où en travaillant pour le changement on peu effectivement provoquer le changement. Dans les mois et les années à venir, le NPD vous proposera une nouvelle et captivante alternative. Mes collègues du parti forment une équipe impressionnante et dévouée. Écoutez-les bien, considérez les alternatives qu’ils proposent, et gardez en tête qu’en travaillant ensemble, nous pouvons avoir un meilleur pays, un pays plus juste et équitable. Ne laissez personne vous dire que ce n’est pas possible». Décidément, Jack Layton ne voulait pas que la mort mette sa parole en veilleuse pour la prochaine campagne électorale. Voilà la raison pour laquelle il insiste tant sur l’engagement politique, mais surtout sur l’engagement combatif au sein de son parti. À ses yeux, les Néo-démocrates offrent plus qu’une alternative au gouvernement conservateur, mais également une utopie de justice sociale et d’amour des faibles et des sans-secours. Une teinte de messianisme, proprement héritée de la tradition des prédicateurs Évangélistes, apte à émouvoir les Canadiens de l’Ouest où sont profondément enfouies les racines du NPD.

«Mes amis, l’amour est cent fois meilleur que la haine. L’espoir est meilleur que la peur. L’optimisme est meilleur que le désespoir. Alors aimons, gardons espoir et restons optimistes. Et nous changerons le monde. Chaleureusement, Jack Layton». Changer le monde, créer un homme nouveau, n’est-ce pas la définition même que nous donnions ailleurs de ce qui distingue véritablement la gauche de la droite: la palingénésie, l’idée que l’homme déchu par ses fautes et ses compromissions peut «changer» au point de devenir «autre», plus juste, plus honnête, meilleur. Mais qu’est-ce que ça veut dire changer l’homme? Comment peut-on faire triompher l’amour, qui n’est que contingence, sur la haine qui est nécessité animale? L’espoir qui exige une dose de renoncement alors que la peur nous attache à nos objets transitionnels dont la propriété est la pierre angulaire? L’optimisme qui est une idéologie positive contre le désespoir qui est notre condition humaine entre la bassesse naturelle de la vilainie et la générosité, la gratuité qui ouvre à la noblesse? Toutes ces questions ne cessent de tourmenter la conscience de l’homme occidental depuis la Renaissance, depuis que la magie de la baguette de la bonne fée et les fausses promesses des Églises ont été révélées sous leurs vrais jours? Entre la joie que nous offre la façon de combattre de Layton et l’irréconciliable qu’impose la forfaiture des minorités dominantes et les moyens illimités qu’elles se dotent pour maintenir leur monde d’angoisses et de contrôle paranoïaque des libertés individuelles, il devient difficile de croire que l’amour seul puisse réaliser le triomphe de la Cité de Dieu sur celle du Diable. Machiavel, qui s'y connaissait en politique positive, savait pertinemment que toutes solutions faciles sont imbues du mal, considérant l'attachement des individus à leurs biens matériels devant lesquels cèdent les idéaux de leurs idéologies religieuses, patriotiques ou sociales. Le résultat est que la montée de la prolétarisation commence par la «voyoucratie» des ruelles, puis le petit salariat, enfin la petite bourgeoisie et les classes moyennes, bref la  canaille, ne laissant au-dessus de la surface des eaux qu'une noblesse institutionnalisée, protégée par les institutions d'État et très honorée par les courtisans de tout acabit.

Et comme nous ouvrions ce texte à la manière d’un Criminal Minds, de même sommes-nous tentés de le refermer: «Je ne trouve de noblesse que dans la canaille que j’ai négligée et de canaille que dans la noblesse que j’ai faite». Napoléon Bonaparte⌛
Montréal
22 août 2011

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