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mardi 4 juillet 2017

Pauvre Macron

Emmanuel Macron, avant l'élection.
PAUVRE MACRON!

Un site facebook présentait une entrevue d'un psychanalyste italien, Adriano Segatori (https://www.youtube.com/watch?v=NNDgsw39m9s), entrevue qui aurait été commanditée par un groupuscule d'extrême-droite italien pour soutenir le clan Le Pen lors de la présidentielle française. Le distingué psy élaborait une thèse concluant qu'Emmanuel Macron avait le profil d'un psychopathe. Ce type d'exercice ressemblait à ceux que de nombreux professionnels psy américains ont fait de Donald Trump avant et après son élection. Le tour pris par l'analyse conduisait à dire que Macron était un homme dangereux qui n'aimait ni la France ni les Français. J'avais fait une contre analyse de cette vidéo qui est, malheureusement, disparue depuis. C'est donc de mémoire que je vais tenter de reconstituer et élaborer mon commentaire. (Bienfait pour vous!)

Précisons d'abord qu'il y a toujours «deux» raisons. La raison logique, épistémologique, liée à l'Imaginaire et ce que de Maistre appelait la raison raisonnante, produit de l'Idéologique, qui vise à employer la raison logique pour la détourner à des fins d'intérêts ou de partisanerie. Ainsi, l'exposé de Segatori suivait les règles de l'art, mais sa conclusion débouchait sur un jugement moral et politique, ce qui n'est pas l'objectif de la démarche scientifique. Le problème de la démonstration vise à conduire du rationnel au réel et non à une prise de position en faveur d'un produit ou d'un autre. Si on vous fait une longue démonstration psychanalytique qui se termine par «Macron est un homme dangereux qu'il ne faut pas élire», vous êtes dans l'idéologie, même si des éléments de la démonstration demeurent objectifs et pertinents.

Je trouve que les Français sont actuellement victimes d'un mimétisme inconscient dû à l'élection sur-commenté de Donald Trump. Cette haine viscérale de Trump s'est transportée sur Macron. Un jour il est porté aux nues comme un sauveur et le lendemain devient la Bête de l'Apocalypse. Macron n'est ni de Gaulle ni Pétain. C'est un technocrate, ambitieux et narcissique sans doute, mais pas très différent de ses prédécesseurs dont certains étaient dotés d'un profil psychologique beaucoup plus inquiétant, voire pathologique : pensons seulement à Mitterand, Chirac et Sarkozy. De plus, il a hérité d'une haine profondément ancrée depuis quelques années sur son ancien mentor, François Hollande. Enfin, il a frustré les le penistes et les mélenchistes à qui il a coupé l'herbe sous le pied. Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas de bonnes raisons pour haïr Macron, mais qu'il faut distinguer l'individu, le personnage et la subjectivité de la population, prompte souvent à varier. Comme à peu près partout en Occident, les Français ne croient plus, non seulement dans les hommes politiques mais dans les structures mêmes du régime. À force d'abuser cyniquement de la démocratie, les hommes politiques l'ont dénaturé et, par le fait même, comme ils ont fait le vide idéologique d'une alternative possible, il ne reste plus que des voix dites démagogiques pour véhiculer et canaliser les voix imbus de ressentiments vers un individu plutôt qu'un autre, et c'est ainsi que Macron, profitant des déçus du Parti socialiste et des Républicains de Fillon qui se sont massés derrière le mouvement «La France en marche» du jeune technocrate Macron, ancien commis de la Banque Rostchild a ramené à lui la majorité du scrutin. Le vote aux Législatives, malgré le taux d'abstention record, l'a consacré dans son pouvoir quasi-absolu.

Le roman de Segatori commence par une «grave agression sexuelle violente» subit par le jeune Macron à l'âge de 15 ans par sa professeur de théâtre de 39 ans. Ce qui est déjà une affirmation douteuse, surtout qu'il conclut l'affaire par le mariage «réparateur» du viol, ce qui fait abstraction de tout le familienroman de Macron précédent le viol pour faire développer le tout à partir de ce traumatisme. Évidemment, toutes les voies alternatives de la démonstration sont écartées. Le fait que le tabou (l'interdit) se soit normalisé en mariage (réparation morale et légale) aurait donné à Macron l'illusion que tout lui était permis. Par le fait même, serait à l'origine de la psychose qui sépare la réalité du fantasme de l'individu qui se regarde comme tout-puissant. La bonne bourgeoisie d'Amiens a sauvé la victime du viol en lui faisant épouser la figure maternelle (l'agresseur féminin). S'il avait appartenu au prolétariat, Macron serait aujourd'hui en thérapie et sa femme en prison. Tout le reste de la démonstration repose sur cette base, et ce qui affaiblit l'argumentaire de Segatori est l'association constante qu'il fait de nominatifs techniques avec des adjectifs relevant de la morale, du genre : «narcissisme malveillant». Ainsi, le profil Macron serait caractérisé par son goût pour le superficiel, sa capacité d'attraction (son charisme aurait écrit Max Weber) et le malaise dans la confrontation. Lorsqu'il dit que «Le psychopathe n'est pas digne de confiance, mais réussit à travers la fascination qu'il exerce à convaincre son interlocuteur. Il n'a aucun remords», on est ici dans un profilage d'Esprits criminels. Voulant analyser les phrases injurieuses de Macron à l'égard des prolétaires du nord, Segatori en appelle à l'analyse de Lacan sur les psychoses. Ici, l'inconscient parle. C'est lui qui trahit la pensée et les sentiments profonds de Macron envers les travailleurs et il n'en éprouve aucun remords puisqu'il ne ressent aucune culpabilité. C'est alors que nous plongeons dans l'Idéologique lorsque Sergatori finit par demander : «Quelle est la dangerosité du personnage?». Nous sommes projetés en plein cas Trump. Évidemment, comme tous les psychopathes, «Macron est particulièrement dangereux»; il souffre de «perturbations bien intégrées» chez les notables. (sic!) Et voici le deuxième saut dans Esprit criminel : «les serial killers détruisent les familles, alors que les psychopathes en poste au sommet de la politique et de l'économie ruinent les sociétés»; décidément, on ne badine pas une bonne formule. Confronté à Marine Le Pen, il ne s'agit plus uniquement d'une confrontation politique mais également sexuelle, car il ne peut accepter qu'elle représente la Marianne sur laquelle il projette l'imago de la mère nourricière. Étrange retour d'une figure archaïque à fin et non au commencement de l'analyse. Voilà notre Macron enfant narcissique, égoïste et mégalomane. Qu'on le veuille ou non, il y a des mauvais usages de la psychanalyse et nous venons de vous en démonter une.

On se rappelle de ce panneau qui passait sur les fils d'actualités facebook montrant Freud associé à une déclaration que dans l'actuelle élection française, Oedipe était au cœur de l'enjeu puisque l'un avait épousé sa mère (Macron) et l'autre tuée son père (Le Pen). Macron a effectivement épousé sa mère et l'hypothèse de l'agressivité violente relèverait plutôt de l'effet que de la cause. Macron, enfant-roi, n'est pas cette victime qu'essaie de nous faire croire Segatori. Les rumeurs d'homosexualité qui ont circulé un temps sur Macron et de prétendus ménages à trois avec son chauffeur, démentis par le principal intéressé, offre un autre indice à partir duquel on peut décrypter le personnage (et l'individu qui se cache derrière). Son narcissisme est incontestable; sa prétention à exercer un pouvoir révolutionnaire des institutions afin d'harmoniser les intérêts nationaux avec ceux de l'Europe dans le contexte du néo-libéralisme indéniables, et sa profession de foi répétée dans l'humanisme apparaît comme un véritable anachronisme dans l'ensemble des discours politiques actuels.

Partons plutôt de l'hypothèse que le narcissisme et le goût du pouvoir de Macron partent d'un état de forclusion. Que la personnalité de Macron est forclose, nous obtenons un diagnostic plus cohérent que celui de Sergatori. La forclusion est un terme lacanien, traduction du mot utilisé par Freud de Verwerfung. Il s'agirait d'un mécanisme de défense spécifique à la psychose dont elle origine. Il faudrait donc partir de la forclusion pour remonter à la cause des symptômes exprimés par les discours et les actions de Macron. La forclusion opère par le déni de quelque chose, généralement le pénis qui est projeté hors du Symbolique de la représentation mentale de l'individu. Il n'est pas refoulé (comme un désir inavouable du pénis chez un homosexuel névrosé enfermé dans le placard), mais tout simplement nié. Ce déni conduit effectivement à des délires ou au déni. Contrairement à ce que dit Sergatori, ce n'est pas l'inconscient qui parle chez Macron lorsqu'il s'en prend aux travailleurs du Nord de la France, c'est la relation qu'il entretient avec cette couche de la population qu'il déni comme lieu de fantasmes libidineux. Un rejet du symbole sexuel viril qui niche dans la fantasmatique homosexuelle bourgeoise qui porte les êtres féminins à lorgner du côté d'un prolétariat brutal et désinhibé.

Macron, dont l'identité sexuelle est en effet ambiguë, navigue du sadisme au masochisme. Foncièrement sadique, il met «la France en marche» - titre de son mouvement politique – i.e. qu'«il fait marcher la France» au sens figuré comme au sens propre. Au sens figuré dans la mesure où il l'engage dans ses délires de grandeur et ses hallucinations politiques; au sens propre dans la mesure où si elle ne suit pas, il aura recours à la trique. Mais ce sadisme se renverse en masochisme lorsqu'il devient captif de la foule. Contrairement à oncle Adolf qui faisait renverser la foule dans ses bras à l'image de Zorro renversant la belle dans ses bras, c'est Macron qui se renverse dans les bras de la foule lorsqu'il se laisse emporter par ses discours où sa voix famélique enrouée lance des cris hystériques sortis de la rhétorique patriotique. La forclusion permet de jouer sur les variations de la personnalité psychotique selon les situations devant lesquelles il se retrouve. La psychose apparaît lorsque s'effectue un clivage du moi (Ichspaltung), lorsque sa réalité psychique se fracture en deux, projetant hors de lui la partie affectée hors de la conscience : cet homosexualité déniée. Ce déni produit alors par mécanisme de défense une production de délires. Ce qu'il perçoit de réel est incompatible avec ses propres exigences pulsionnelles. Contrairement à notre Robert Bourassa, dont l'homosexualité était refoulée et se défoulait à l'occasion, Macron la nie et se sent menacé chaque fois qu'une contestation quelconque lui rappelle le déni et rend son conflit psychique intolérable, d'où cet emportement hystérique maintes fois toujours sur le point d'être avoué. Dans ce clivage, la pleine conscience du réel est incapable de communiquer avec ce qui est rejeté (et non refoulé), ce qui le distingue d'un type comme Bourassa. Il ne peut donc établir une stratégie de compromis (comme aller rencontrer des garçons au sauna ou à la piscine du Collège de France; éventuellement des travailleurs contestataires et négocier un compromis). Assis entre deux chaises, Macron ne peut donc qu'amplifier ses mécanismes de défenses (le narcissisme, la rhétorique ampoulée, les mouvements de foule, le jeu sentencieux du Président de la République) au fur et à mesure que sa psyché se sent menacée par des contradictions, des oppositions, des résistances. Ce qui en fait un être à la psychologie fragile et dont l'identité incertaine rappelle son mentor, François Hollande, qui avait besoin de raffermir sa virilité en courant la starlette. Sarkozy avait réglé le problème dès le début de son mandat en faisant disparaître l'épouse gênante pour la starlette montante, ce qui accentua son narcissisme effronté et sa passivité féminine devant les milieux d'affaires (Sarkozy à Sagard, c'était Nana dans les bras du comte de Vandeuvres qui regardaient courir les canassons).

Segatori a raison toutefois de parler de la théâtralité de Macron. On l'a vu lors de la séance de la prise de photographies officielles, tenant précieusement un livre de la pléiade, tournant soigneusement les pages du papier bible, y glissant le cordon en marque-page et bien étalé sur le pupitre. La mégalomanie de Macron commence par la façon dont il perçoit son époque et le conflit entre les Français et l'Union européenne. Dans une entrevue donnée à Michel Winock et Guillaume Malaurie pour la revue L'Histoire, il avoue : «Pour ma part, je retire... de l'histoire le sentiment que les grandes mutations sont des moments d'une extrême fragilité. Tout ce sur quoi reposaient nos sociétés est soudain fragilisé. Si on laisse les forces de l'entropie l'emporter, tout peut s'effondrer». Il nous dit, du même souffle, qu'il est la cheville ouvrière d'une mutation importante de l'Histoire de France; qu'il y a la grandeur (qui l'interpelle, un peu comme le jeune Bonaparte) qu'exige la mutation actuelle et la fragilité – sa fragilité psychique – et la France qui serait «fragilisée», c'est-à-dire doublement menacée à la fois au point de vue du passage de la mutation historique et du déni de la réalité expulsée. (La répétition fragilité-fragilisé en témoigne). Pour ce faire, il doit donner des signes, manifester une arrogance qui cherchera à impressionner les institutions qui le confrontent/le menacent. Son annonce de la réduction du nombre des députés est une solution personnelle qui agit comme une opération magique mais faisant clairement percevoir au pouvoir législatif et à la société française qu'il est le chef sans partage de l'exécutif.

Devant le défi historique auquel il est confronté, il tire que «l'histoire nous enseigne que certaines crises sont en fait le moment où le passé et l'avenir se nouent en un lieu puissant et propulsent l'humanité vers l'avant». Il se présente donc comme celui qui est chargé de réconcilier la France afin d'exercer une plus grande force au sein de l'U.E. Ainsi se présente-t-il, en usant de la phrase célèbre de Marc Bloch, comme celui qui va réconcilier ceux qui fêtent le sacre de Reims et ceux qui fêtent la Fédération. Se situant entre les deux drapeaux durant la séance de pose, il est le « + » de la réconciliation. Mais ce + n'est qu'apparent car le déni l'oblige toujours à redéfinir le réel pour l'adapter à sa psychose. Ainsi, si la réforme du code du travail, quoi qu'en disent les travailleurs mécontents, est à réformer, la réforme qu'il propose n'est pas celle qui s'impose. Il répond ainsi de manière passive au patronat qui, lui non plus, n'a pas le sens exact du réel : ayant promu depuis des décennies la fin du travail (et des travailleurs) par la mise à jour technologique, il demeure toujours dépendant de ces travailleurs lorsqu'ils se transforment en consommateurs. Des consommateurs sans salaire, ça ne fait pas une économie saine ni forte. Voici le déni psychique d'un individu qui rencontre le déni sociologique d'une ploutocratie financière et technocrate. Le + de tantôt change de sens. Mais l'addition de deux dénis ne fait pas une réalité objective pour autant. On voit mieux où se trouve le point de tension, entre l'anachronisme socio-économique et la fragilité mentale du président. C'est l'embryon d'une Commune de Paris que couve le quinquennat Macron.

Le nouveau président, dans l'article cité, affirmait : «oui, nous sommes face à un choix historique, face à un carrefour comme la France en a déjà connus. L'histoire française est toujours aussi une volonté d'accéder à l'universel. C'est par l'énergie et l'audace qu'elle s'en est toujours sortie». Évidemment, Macron fait référence aux mots célèbres de Danton au moment de l'invasion de la France par les troupes austro-prussienne en 1792. C'est là qu'entre en compte l'«humanisme» de Macron, mot qu'il répète dans plusieurs discours et entrevues. Aujourd'hui, les hommes politiques se disent libéraux, tolérants, partisans des compromis, ouverts sur le dialogue, etc. mais jamais humanistes. C'est un archaïsme en politique, totalement étranger au monde de la technocratie où Macron a été formé. Le système néo-libéral qui l'anime est tout sauf humaniste. Alors, d'où provient ce délire? Du déni de la réalité exclue. Le mot agit comme un endorphine au moment où la dénaturation du réel par la rhétorique et lui permet de justifier moralement une politique ou une stratégie dont il est incertain ou dont il doute de l'efficacité ou de la légitimité. Il ne tient pas à exposer son impuissance devant les média, contrairement à Hollande qui a été un modèle d'arrogance et d'incompétence. Aussi, pour être pris au sérieux au milieu de ses contradictions perçues toujours comme menaçantes doit-il crier le plus fort. Inutile de dire que devant Angela Merkel, Macron est comme devant sa femme, dans la position passive, dominée. Non seulement parce que Merkel a plus d'expérience et une intelligence plus grande que Macron, mais parce qu'il se place lui-même dans un état masochiste lorsqu'il est devant une personnalité (féminine) plus forte que lui. De cela, je pense, tous les Français se sont aperçus
Montréal,
4 juillet 2017

samedi 1 juillet 2017

Du processus de "Canadianisation" des Québécois

Rex Woods, d'après Robert Harris. Les Pères de la Confédération, 1884

DU PROCESSUS DE «CANADIANISATION» DES QUÉBÉCOIS

Aujourd'hui, 1er juillet 2017, le Canada fête son cent-cinquantième anniversaire. En fait, son anniversaire constitutionnel. D'une Constitution qui n'en était pas vraiment une, mais seulement une loi du Colonial Office négociée entre des provinces résiduelles de l'Amérique du Nord britannique et sanctionnée par le Parlement britannique. Rien de comparable avec la Constitution américaine ou les nombreuses constitutions des républiques françaises.

D'ailleurs, le pays reste profondément marqué par cette non-constitution (qui ne le devint réellement qu'en 1982), suite d'une entreprise d'union des quatre provinces maritimes à Charlottetown, à laquelle le Premier ministre du Canada-Uni, John A. Macdonald, s'invita plutôt effronté-
ment, pour proposer une alliance des provinces de l'Empire britannique en Amérique du Nord. Des quatre provinces maritimes, deux refusèrent de s'engager immédiatement, de sorte qu'il n'y eut que quatre provinces pour sceller le tout : Ontario, Québec, Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Écosse, et encore dans cette province, y avait-il un fort mouvement de séparatisme.

On a parlé de la Confédération – puisque tel était le statut du nouveau Dominion qui n'en restait pas moins une colonie de la Grande-Bretagne – comme d'un pacte économique qui défiait les forces naturelles du continent. Contre ces forces qui vont du Nord au Sud, on voulut établir un système économique Est-Ouest. Ce protectionnisme devait d'abord servir les intérêts coloniaux de Londres, mais aussi protéger les riches hommes d'affaires venus faire fortune dans la colonie. Des banquiers, des industriels, des grands commerçants, des armateurs qui trouvaient des débouchées dans le marché américain voyaient leurs avantages menacés par la guerre civile de nos Voisins du Sud. De plus, après que l'Angleterre eut appuyée tacitement le Sud après que le vaisseau neutre, le Trent, fut saisi par les Nordistes avec, à bord, deux émissaires sudistes et leur famille en route pour négocier une reconnaissance de la Confédération des États du Sud par l'Angleterre et la France, la sécurité de la frontière canadienne devenait incertaine. Des députés du Nord promettaient de s'en prendre au Canada si les armées sudistes finissaient par l'emporter.

Création d'un marché artificiel et menaces d'invasion américaine sont à l'origine du Canada. À cela s'ajoute les imperfections de l'Acte d'Union de 1840. Des parlements houleux, des ministères bicéphales qui tombaient régulièrement; les crises culturelles des minorités anglophones (au Québec) et francophones (en Ontario), entraînant, entre autres, l'incendie du Parlement de Montréal en 1848 par des Orangistes; l'immense territoire de l'Ouest qui appartenait à la Compagnie de la Baie d'Hudson avant d'atteindre la Colombie Britannique sur la côte du Pacifique : tous ces défis appelaient une action politique. Le Canada est donc né d'une réaction. Le Canada n'agit pas, à moins qu'il ne soit poussé dans ses derniers retranchements. Il réagit, c'est tout. Velléitaire, il se montre incapable de tracer son destin sans qu'on le mette devant des échéances vitales. Retenons quelques exemples fameux.

Le Canada est un pays qui n'a jamais pris son destin en main. Sa mentalité coloniale, tant du côté anglophone que du côté franco-
phone, est une tare dont il ne s'est jamais départi. On le voit, au XIXe siècle, laisser l'Angleterre décider du tracé de ses frontières : ainsi, en 1842, lors de la négociation du traité Webster-Ashburton sur le tracé de la frontière du Nouveau-Brunswick et du Maine. D'un côté on parla de la capitulation d'Ashburton, de l'autre, le gouvernement de Washington dut verser $ 150,000 de compensation au Maine qui n'était pas du tout content. Le traité Rush-Bagot avait fixé la frontière américaine au 49° parallèle à partir de la pointe du Lac Supérieur jusque vers le Pacifique. Mais, à cette époque l'Oregon s'étirait jusque vers l'Alaska, prétendant annexer une petite colonie espagnole située au 42° de latitude. En 1844, au plus fort de la crise nationaliste du Manifest Destiny, les Américains se montrèrent agressifs envers l'Angleterre : «54° 40' ou la guerre!», criaient les plus enragés. Toutefois, Washington et Londres préférèrent s'en remettre à l'arbitrage et finalement, on poursuivit la ligne du 49° sans que l'île de Vancouver soit annexée par les Américains. Cependant, la question de l'Alaska n'était pas réglée pour autant. Elle devint épineuse à partir de 1867 lorsque les Américains l'achetèrent aux Russes. On y découvrait des mines d'or qui semblaient s'étendre vers le Yukon. De plus, la capitale du territoire, Juneau, s'érigeait sur une lisière qui longeait la Colombie Britannique, devenue province canadienne. Les ports situés sur cette lisière devaient-ils appartenir au Canada ou aux États-Unis? Le Premier ministre Laurier accepta l'arbitrage de six juristes dont deux seulement représentaient le Canada et un troisième, l'Anglais Lord Alverstone pour Londres. Le Président Théodore Roosevelt avait également choisi trois négociateurs. Roosevelt, sans doute l'un des présidents les plus impérialistes de l'histoire américaine, annonça les résultats de la négociation avant la ratification de l'entente. Alverstone en tint compte et vota du côté des trois représen-
tants américains, laissant les deux repré-
sentants canadiens (un anglophone, Aylesworth et un franco-
phone, L.-A. Jetté) sur le carreau qui refusèrent de signer l'entente. Furieux, Laurier déclara que désormais le Canada devrait pourvoir au règlement de ses propres affaires. Ce n'était que des mots. On le vit bien, en 1927, lorsque l'agrandissement du Québec par l'Ungava posa la question du Labrador, cette bande de terre où se trouvaient de nombreuses et puissantes forces hydrauliques que le Canada et Terre-Neuve, alors colonie directement sous la tutelle de l'Angleterre, convoitaient. En 1926, on porta le litige devant le Conseil Privé qui statua, l'année suivante, en faveur de Terre-Neuve qui reçut ainsi 111,300 milles carrés sur le territoire géographique québécois. En se faisant ainsi amputer de ce territoire, c'est tout le Canada et non le Québec seul qui perdait ces 111,300 milles carrés ...qu'il récupéra seulement lors de l'entrée de Terre-Neuve dans la Confédération (1949).

Toutes ces frontières perdues, pourtant essentielles dans l'affirmation d'un pays, d'une nation ou même d'une confédération à buts économiques, montrent la tare canadienne dans sa germination. Le Canada n'agit pas. Non seulement parce qu'il n'a pas la puissance démographique, ou le développement technologique ou la liberté de mouvement au niveau commercial. Il ne bouge pas parce qu'il n'a pas de stimuli qui le forceraient à se doter des moyens d'action. Alors, il ne lui reste plus qu'à réagir. Il faut qu'un problème se pose de manière urgente pour qu'il prenne une décision et il arrive rarement qu'il prenne la bonne décision, soit parce que ses dirigeants ne prennent pas le temps de réfléchir et de prévoir, soit parce qu'il se laisse entraîner par des signatures de traités ou des conventions qui lui prescrivent de faire ceci ou cela. Ainsi, si Laurier put laisser la volonté libre aux Canadiens de participer aux guerres de l'Empire, sur le Nil ou en Afrique du Sud à la fin du XIXe siècle, Borden et Laurier, dans une union sacrée pour la défense de l'Angleterre, engagèrent automatiquement le Canada dans la guerre contre les Puissances centrales en 1914. Lorsque après les hécatombes de 1915-1916, on s'aperçut que le volontariat ne suffisait pas, on procéda alors à la conscription, ce qui réveilla les consciences puisque les intérêts canadiens avaient peu à tirer de cette guerre européenne. Le vote de cette conscription souleva colère et résistance, au Québec sans doute, où il y eut des morts à la Pâques 1918 à Québec, mais aussi dans le Canada anglophone. De toutes façons, la guerre tirait pratiquement à sa fin avec l'entrée des États-Unis dans le conflit et l'épuisement de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. La même gaffe, mais pimenté d'un cynisme honteux, se répéta en 1942. King entra dans la Seconde Guerre mondiale comme Borden dans la Première. Lui, qui avait rencontré person-nellement le Fuhrer Adolf Hitler et l'avait trouvé bon garçon, suivit la parade des États du Common-wealth en septembre 1939. En 1942, le désastre de Dieppe refroidit les ardeurs canadiennes. King recourut à la même solution que son prédécesseur et proposa la conscription, mais en forçant l'ingurgitation de la pilule par un référendum pan-canadien. Manière d'opposer les deux Canadas pour faire passer sa décision unilatérale. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il y eut belle résistance parmi les Canadiens français. Le maire de Montréal, l'impétueux Camilien Houde, fut arrêté selon la loi et conduit à Petawawa sous haute surveillance. Des déserteurs furent poursuivis, l'un même fut tué par la police militaire. L'Angleterre envoyait ses prisonniers de guerre au Canada et, à l'exemple des États-Unis, le gouvernement fédéral érigea des prisons pour y détenir des membres civils de la communauté japonaise sur la côte ouest ou des Allemands et des Italiens militants pour l'Axe.

Dans l'état obsidional du glacis nord-américain, la Guerre Froide fit passer la dépendance de l'Angleterre aux États-Unis. Au début des années 50, le génie militaire canadien avait développé un avion intercepteur, l'Avro CF-105 Arrow. Cet avion atteignait des vitesses records. Au début, le coût de chaque appareil était estimé entre $ 2 et 4 millions de dollars, puis, lorsque l'Aviation royale du Canada pris le projet en main, l'estimation passa à $ 12,500,000. Le 20 février 1959, le Premier ministre Diefenbaker annonça l'annulation du projet Arrow sous le prétexte qu'il était trop coûteux et ne répondait plus aux exigences depuis l'apparition des missiles intercontinentaux. Il était préférable de confier la défense aux missiles sol-air BOMARC américains, efficaces à la fois contre les bombardiers et les missiles, mais utile que s'il était porteur d'une tête nucléaire. Dans l'ensemble, ces super-avions intercepteurs appartenaient au passé puisqu'on entrait dans l'ère des missiles guidés. Mais l'annulation de l'Arrow coïncidait avec la construction de la ligne DEW, (Distant Early Warning Line) cette ligne de surveillance établie à la circonférence du cercle polaire. Le Canada avait déjà financé deux lignes de protection radar, la ligne Pinetree, de Terre-Neuve à l'île de Vancouver, puis la ligne Mid-Canada, plus au nord, du haut-Labrador jusqu'à la Colombie Britannique. Devenues obsolètes par le développement technologique soviétique, les deux pays s'entendirent, le 15 février 1954, pour ériger une troisième ligne, cette fois-ci dans l'Arctique, le long du 69° parallèle, à 300 kilomètres au nord du cercle Arctique. Devant les hésitations du Canada, les États-Unis acceptèrent de payer le coût de la ligne tout en utilisant de la main-d'œuvre canadienne. La majorité des stations canadiennes seraient sous la responsabilité de l'aviation royale du Canada alors que d'autres seraient gérées conjointement avec l'United States Air Force. Pourtant, le gouvernement canadien continuait toujours de ne voir aucune valeur intrinsèque dans le projet, mais il s'inquiéta rapidement de l'amé-
ricanisation du nord et le passage des militaires américains dans le cercle arctique éveilla des insécurités. Le gouvernement chargea donc la G.R.C. et les forces canadiennes de se montrer plus présentes à travers un programme de «défense active» qui consistait à minimiser la présence des Américains dans l'Arctique canadien, d'augmenter l'influence du gouvernement dans le projet de la ligne DEW et la pleine participation du Canada dans la défense de l'Arctique. Ce que nous dit tout ceci, c'est que le Canada, prompt à se laisser engager dans des interventions internationales, se montre incapable de veiller sur son propre territoire. Plutôt qu'une défense active, il pratique une agressivité passive. (On a vu ce que donnait cette stratégie en Bosnie, dans les années 1990, lorsque le casque bleu canadien, Patrick Rechner, fut tenu en otage, et même ligoté à un poteau par les Serbes contre d'éventuels bombardements de l'OTAN; l'impuissance du détachement conduit par le général Roméo Dallaire devant le génocide rwandais proviendrait, elle aussi, de cette agressivité passive stérile). Bref, le Canada paie avec l'argent des contribuables son effort pratique, laissant aux entreprises privées le soin de perfectionner le développement technique tout en légiférant, une législation qui peut très bien aller en faveur de l'engagement (financer le projet Arrow, contribuer comme porteur d'eau à l'érection de la ligne DEW) que du désengagement et de la mise à mort des projets (le retrait de Diefenbaker en 1959, le refus de financer la ligne DEW tout en «profitant des retombées»). On pourrait sans doute trouver de multiples autres exemples – grands ou petits – qui alimenteraient la discussion.

Ce que cela nous dit, au niveau de la psychologie collective canadienne, c'est le côté anhistorique de ce pays. C'est un pays qui laisse les autres battre la mesure de son destin. S'il est maître de son gouvernement, son État est toujours représenté par une reine étrangère qui a été nationalisée avec la Constitution de 1982. La reine Elizabeth du Canada – dont on ne sait pas si on doit l'appeler Elizabeth II d'Angleterre ou Elizabeth Ière du Canada, chose à laquelle on ne semble pas avoir songé jusqu'à présent -, envers qui, comme nous l'a enseignée la vieille tradition des colonies britanniques, qui forment aujourd'hui les États-Unis, nous prêtons allégeance sans jamais nous assujettir (enseignement transmis par les Loyalistes en fuite en 1774), fait d'une démocratie américaine un heureux mariage avec la monarchie constitutionnelle. La Constitution de 1982 est ainsi remplie de symboles archaïques et anachroniques (Dieu, la Reine, le Sénat, les protocoles parlementaires, le gentilhomme huissier à la verge noire (à l'Assemblée nationale du Québec comme aux Communes à Ottawa) qui sont des exhibits baroques qui ne disent plus rien au commun des mortels sinon qu'un rite folklorique pour touristes.

Il en va ainsi du nouveau billet de $10.00 émis par l'Hôtel de la Monnaie pour célébrer le 150e anniversaire de la Confédération canadienne. Depuis une quarantaine d'année, on y voyait la figure du premier Premier ministre du Canada, John A. Macdonald. On sait, depuis la Haute Antiquité, que le profil ou les emblèmes figurant sur une pièce de monnaie ont pour but d'agir comme propagande pour le Roi, l'Empereur, le Pape, bref pour l'État. Incalculables sont les billets émis dans les différents pays du Commonwealth britannique avec le profil ou le visage de la reine Elizabeth. George Washington, sur le billet de un dollar américain, ou Lincoln, ou Jackson ou Benjamin Franklin agissent de même avec les symboles maçon-
niques, le In God We Trust et l'aigle royal à tête blanche. Mais, en général, on ne met qu'un visage, car ce visage ramène à lui l'unité de la nation. Au niveau de l'Imaginaire collectif, il est un des nombreux symboles qui porte le sens de l'unité de la collectivité. Une nation se dit une et indivisible par ce visage. Que les Francs français aient eu Blaise Pascal, Berlioz, Saint-Exupéry ou Montesquieu, ce n'était, là encore, qu'hommages rendus à la culture nationale en évitant de prendre des personnalités trop contestées.


Or, ce nouveau billet de $10.00 nous dit beaucoup sur le sens de l'unité canadienne, et surtout son Imaginaire historique. Sur le billet mauve qui portait jusqu'à ce jour le visage de John A. Macdonald, l'artisan rusé de la Confédération de 1867, voici qu'on l'entoure de trois autres personnages. George E. Cartier, qui fut son acolyte québécois dans le processus de la Confédération (après la touche anglo avec Macdonald, la touche franco avec Cartier), Agnes Macphail – Nounou Mcphee? -, militante des droits de la personne et première femme élue – non sans difficultés – à la Chambre des Communes en 1921, symbole féminin/iste et James Gladstone de son vrai nom Akay-na-muka, membre de la tribu kainai (Gens-du-Sang) apparentée aux Pieds-Noirs et devenu premier sénateur canadien issu des Premières Nations, pour satisfaire la vanité autochtone. L'historicité canadienne-anglaise se révèle impudiquement dans ce quatuor à dix.

Je rapellerai rapidement ce que j'ai dit ailleurs - il y a 25 ans -, sur l'historicité canadienne-anglaise (http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2010/10/jeu-de-cartes-canadiennes-wicked-game.html). En juillet 1992, l'organisme Société Canada 125e, en vue de fêter le cent-vingt-cinquième anniversaire du Canada, avait publié une carte géo-historique en deux versions, l'une française pour les résidents du Québec essentiellement, et une anglaise pour le reste du Canada. La carte française était intitulée Ton histoire est une épopée (vers de l'hymne national Ô Canada) tandis qu'en anglais le titre était The Map of Canadian Legends. La carte des légendes canadiennes : «Canada, Ton histoire est une épopée : le genre littéraire épique est associé à l’expérience vécue, il opère une certaine déréalisation de ce vécu au nom d’une évocation édifiante (comme si l’histoire de la Grèce ancienne s’identifiait à la seule Iliade ou l’histoire romaine à L’Énéïde). La phrase est bien sûr tirée de l’hymne national du Canada par Basile Routhier. Elle contient une charge affective positive et suggère l’entreprise-en-construction qu’est le Canada, toujours à réaliser en fonction de cette épopée. Le Canada n’est pas un pays, c’est un idéal projeté dans les temps futurs et auquel nous sommes liés par le passé accompli en commun». Au contraire, «The Map of Canadian Legends : l’aspect pragmatique ressort ici du titre. Il n’est plus question de genre littéraire épique ni d’un idéal projeté dans l’avenir. Il ne s’agit que d’une carte. La charge affective porte sur le mot «Legends» qui peut être lu comme la simple illustration de la cartographie, ou encore comme des «légendes» de l’histoire canadienne. Ici aussi nous pouvons associer un aspect de déréalisation dans la façon de présenter l’histoire canadienne d’après une suite de «légendes» remarquables sans pour autant les associer à une entreprise épique. On peut aussi bien supposer que les «légendes» sont des contes collectifs et héroïques du temps passé. Là où le titre français évoquait une aspiration à la fierté collective, le titre anglais suggère à peine un merveilleux légendaire de figures héroïques». Dans un cas comme dans l'autre, nous ne sommes pas placés au niveau tant de la connaissance historique que du mythistoire. La carte des légendes anglophones où revenait souvent les expressions «le premier...» ou «la première...» revient dans la présentation du nouveau billet de $ 10.00 – le premier Premier ministre; la première femme élue; le premier autochtone sénateur -. ce narcissisme puérile appartient à l'historicité canadienne-anglaise qui tend à déréaliser l'Histoire pour une mythologie non pas constituée en un récit unique, comme dans l'Antiquité, mais qui voudrait que le récit de l'histoire canadienne corresponde à cette addition de «premiers» en tous genres. «Car la déréalisation du narcissisme chauvin réside bien dans cette recherche de «héros de légendes» à notre taille mais que l’on voudrait à la hauteur des héros que l’on envie. Il s’agit moins d’un délire de jalousie que d’une certaine névrose collective où le Moi idéal rencontre, dans un combat décevant, l’Idéal du Moi» Cet Idéal du Moi, c'est le modèle américain. Celui du narcissisme réussit, de l'agressivité sans complexes, de la domination totale du continent. Americæ non Canada. Son histoire aussi est une épopée, depuis les mythistoires de Pocahontas et du Convenant du Mayflower, à la chevauchée de Paul Revere puis à la traversée de la Delaware, l'Alamo, Gettysburg, la Conquête de l'Ouest, les grandes villes qui sortent des déserts et les richesses inépuisables gavant les fils de l'abondance. Ces figures sur les billets américains pourraient être ressenties comme autant de camouflets à la vanité canadienne qui n'ont qu'une maigre guerre sans vainqueur (celle de 1812) à présenter devant le Voisin hautain.

Par contre, les Canadiens français, les Québécois, ont une «une épopée» qui s'inscrit depuis longtemps dans la continuité de l'Histoire sainte. Une geste fondatrice (1534), une fondation nationale (1608), une épopée mystique, puis une colonisation de peuplement, une couverture du territoire qui englobait une grande partie des actuels États-Unis. Même la poésie canadienne-anglaise relate les grands faits des Jésuites :
Brébeuf had pleaded for the captive's life,
But as the night wore on, would not his heart
Colliding with his mind have wished for death?

Brébeuf and His Brethren 

by 
E. J. PRATT
1940

...ou les marches des coureurs des bois jusqu'en Louisiane et aux Rocheuses. La question qu’il faut poser doit partir des historicités mêmes : Pourquoi des «légendes» ici, pourquoi une «épopée» là? Parce que chaque «légende» canadienne est complète en elle-même; ce sont des déréalités légendaires qui hantent la conscience historique canadienne-anglaise. Le Canada serait-il alors lui-même une légende? Non, bien sûr, mais une terre de «légendes», oui. Mais comment faire en sorte que des anecdotes épisodiques et dispersées puissent donner naissance à un sentiment collectif d'unité nationale, quand on sait que le Canada, plus encore que les États-Unis, est un pays de sections évoluant en serres chaudes? Les Maritimes, les Provinces centrales (sœurs ennemies), les Prairies et la Colombie Britannique sont aussi étrangères les unes aux autres car, contrairement à l'épopée américaine, elles ne partagent pas un sens de l'unité qui se trouve nécessairement à la base de tout authentique sentiment national. À part l'Ontario, dont le Canada est une extension, on ne connaît que très peu de provinces qui n'aient, un jour ou l'autre, fait menace de séparation du Canada.

Le Canada réagit autant en matière intérieure qu'en matière extérieure. La Confédération, dès le départ, on l'a vu, a été une réaction à une menace extérieure : la guerre civile américaine. La crise de la conscription à Québec a nécessité l'envoie d'un détachement de militaires anglophones tirer sur la population francophone de la ville. En 1942, on a procédé à un référendum dont les résultats étaient prévus d'avance. En 1919, le gouvernement fédéral intervint dans la grève de Winnipeg tant il craignait une révolution bolchevique. En 1935, la marche des travailleurs fut arrêté à Regina par les voyous envoyés par l'État fédéral pour réduire par la violence des revendi-
cations légitimes des malheureux chômeurs en temps de Crise. À Regina, déjà en 1885, le gouverne-
ment fédéral avait laissé pendre Louis Riel pour satisfaire la soif de vengeance et de sang des Orangistes ontariens. Tous ces événements n'ont été que le fruit de réactions de l'État canadien parce qu'il se montrait incapable ou impuissant à prévenir ou à solutionner comme il le fallait des problématiques qui, visiblement, le débordaient. Il en fut de même lorsqu'il envoya l'armée canadienne occuper une partie du Québec lors des événements d'Octobre 1970. Et la dernière en date de ces «légendes» n’est-elle pas ce rassem-
blement-monstre – ce love-in - de Canadiens de toutes les provinces venus à Montréal, quelques jours avant la tenue du référendum souverainiste d'octobre 1995, pour célébrer le Canada bien plutôt que de «dire aux Québécois qu’ils les aiment et leurs demander de ne pas briser un si beau pays»… La panique fut pour quelque chose dans ce mouvement «spontané»… et la gratuité des billets d’avion aussi! Pour ces lovers, venir à Montréal, c'était surtout faire le party. Mais, politiquement, le coup fumeux fut une réussite.

De tout cela, nous n'avons pas encore abordé la question posée en tête du message : du processus de «canadianisation» des Québécois qui s'effectue présentement et met en péril ce sens de l'épopée et de la communauté québécoise devant la société canadienne. Il s'agit de poursuivre la réflexion autour de cette différence épopée/légende en fonction de la distinction entre communauté et société en termes de catégories sociologiques qui opposent les deux ethnies, et le processus de l'Imaginaire qui distingue le mécaniste anglo-saxon de l'organiste tel que véhiculé par le romantisme allemand et transmis au Québec par la rhétorique ultramontaine du XIXe siècle.

Le sociologue allemand Ferdinand Tönnies (1855-1936), qui suivait les transformations de la société allemande à la fin du XIXe siècle, opposait la gemeinschaft, la communauté, à la gesellschaft, la société. Pour lui, les deux modèles de collectivités répondaient à deux systèmes sociologiques différents. La communauté était liée par des liens interpersonnels serrés, l'esprit de famille, de clan ou de tribu, par les affects qui circulaient à l'intérieur jusque dans ses institutions, ses castes, ses édiles, etc. La société serait plus atomisée, individuelle, où aux liens  intimes on préfère des associations, des rapports liés à un assemblage fonctionnel. La collectivité québécoise, qui s'était fait violemment réprimer avec l'échec des rébellions de 1837-1838, s'était repliée sur un sol, qui ne lui appartenait guère, entre les seigneurs et les compagnies, et reporta son affection sur la communauté familiale, la revanche des berceaux, la rhétorique cléricale catholique anti-moderniste des ultramontains conservateurs. Cette communauté a commencé à s'effriter sérieuse-
ment lorsque les grandes villes comme Montréal, Trois-Rivières, Québec ou Sherbrooke sont devenues des cités industrielles; lorsque l'exode vers les États-Unis démantela des familles nombreuses dont la terre ne parvenait plus à nourrir ses enfants; lorsque les soldats revinrent de la Grande Guerre en ayant goûté aux libertés britanniques ou françaises. Des lois fédérales (sur le divorce en particulier) dressèrent les gardiens de la foi catholique contre l'ingérence des mœurs protestantes d'un gouvernement qui avait toujours fait copain/
copain avec l'Église. Le second après-guerre fut fatal. La Révolution tranquille en procéda qui sonna le glas des communau-
tés régionales traditionnelles qui n'ont cessé de dépérir depuis. Les boomers, qui appartenaient à cette dernière génération, avaient conservé un certain esprit de communauté qu'ils transférèrent dans le discours national qui porta le Parti Québécois au pouvoir. La dissolution de cet esprit est la cause majeure de l'ethnolyse québécoise, c'est-à-dire de la déstructuration de l'Imaginaire national au nom d'une ethnogénèse qui serait canadienne ou tout simplement apatride.

Le Canada anglais a eu ses communautés mais elles ont été beaucoup plus rapidement dissoutes à l'intérieur de l'importation industrielle de l'Angleterre et des États-Unis. Alors que Montréal pouvait encore représenter la métropole du Canada, Toronto et Vancouver étaient déjà des sociétés où les familles traditionnelles s'étaient dissoutes, où les quartiers multiethniques s'établissaient progressivement, où les rapports de classes dominaient les rapports sociaux. Plus le XXe siècle avançait, et plus les sociétés ca-nadiennes : Halifax, Toronto, Vancouver dépassaient la moderni-sation de Montréal. La Révolution tranquille et le renforcement de l'État québécois essaya de palier à ce retard. L'Expo 67 devait montrer que Montréal était toujours la métropole du Canada, mais l'exposition sonna le glas plutôt que la relance de la ville. Le fiasco des Jeux Olympiques de 1976 montra que les anciens comportements communautaires, avec la petite pègre intégrée dans les syndicats, l'incompétence des gestionnaires choisis par népotisme, la corruption du personnel politique, tant à l'Hôtel de Ville de Montréal qu'au gouvernement du Québec, ne pouvaient produire un pays à ajouter sur la carte, car ses aspirations ne dépassaient pas les petites satisfactions.

La société repose sur un imaginaire essentiellement mécaniste. C'est la physique anglo-saxonne et la pensée cartésienne qui en sont les origines. L'univers, le monde, la vie, tout est vu sur un principe de machine simple : des poids, des contrepoids, des tractions, des influx, des leviers, et des boulons qui se vissent les uns aux autres. L'économie politique de Adam Smith, avec sa main invisible du marché, procède de la physique gravitationnelle de Newton. La séparation des pouvoirs, issue de l'Esprit des Lois de Montesquieu, s'est imposée dans les régimes politiques anglais, américain et français à la fin du XVIIIe siècle. La production est organisée de même par des machines qui fonctionnent sur des principes de physique. La vaccination de Jenner, qui fit fureur à la même époque, sur la biochimie. Amherst envoyant des couvertures infectées de varioles aux autochtones expérimente la première guerre bactériologique avant la lettre. Il en va de même du Principe des populations de Malthus. Les statistiques amènent à la sociologie la possibilité de quantifier et de tirer des courbes démographiques comme l'équilibre des importations et des exportations des marchés. Même les luttes de classes, pourtant paraphées de la signature de Karl Marx, répondent à des concepts mécanistes : mode de production, rapports de production, capitaux et outils de production, baisse tendancielle des taux de profits, etc. etc. C'est cette pensée qui structure l'historicité canadienne-anglaise. Les légendes ne sont que des pistons, des boulons, des arcs, des poids qui constituent un récit afin de créer une morale nationale sur les valeurs du XVIIIe siècle anglais : le bonheur, la propriété (c'est la même chose), la philanthropie, l'immigration (toujours favorable dans le contexte d'un territoire aux ressources inépuisables), la tolérance religieuse, la liberté de conscience et d'expression. Tous ces éléments fonctionnent comme des billes qui permettent au Canada de donner l'apparence d'une nation vivante, le reste étant le vide politico-juridique des provinces (sauf le Québec). Mais les poissons de l'Atlantique, le blé des Prairies (remplacé un temps par le Pétrole merdique), le Pacifique Rim sans oublier les centres de la finance et des industries que demeure l'Empire du Saint-Laurent de Creighton, (nous n'avons pas encore produit le Braudel qui ferait l'histoire économique et urbaine des Grands-Lacs) montrent l'échec du pari économique de 1867. La politique de prélèvement des richesses pour l'expor-tation à faibles coûts comparée aux prix souvent exorbitants de la revente en matériels transformés, comme avec ce stupide accord de Libre-échange, ont fait régresser l'économie canadienne et l'indépendance économique de sa population, car s'il est possible d'actionner des tractions pour faire avancer un véhicule, les mêmes tractions, actionnées en sens contraire, le fera reculer.

La vieille communauté québécoise était érigée sur une vision différente, une vision organiste, sur le modèle des organismes vivants où le tout est plus que la somme de ses parties. Enseigné comme philosophie à travers la scolastique de saint Thomas d'Aquin dans ses collèges classiques, le romantisme issu de Herder et repris par les historiens français apportait une nouveauté qui s'inscrivait contre la modernité anglo-saxonne. Les Anti-Lumières comme les appelle Zeev Sternhell. L'Église, réactionnaire, fit avec le néo-thomisme sous Léon XIII une bonne application de la vision organiste. Le discours nationaliste s'en imprégna pour faire de la nation quelque chose de plus que la somme de ses citoyens ou de ses membres. Ainsi apprit-on à penser en termes de communautés villageoises ou de quartiers, avec ses Caisses populaires et ses activités communautaires pour le développement des paroisses, de la langue française comme spécificité linguistique homogène. Le refus de la modernité face à l'avenir renvoyait au refus du métissage par le passé, Lionel Groulx y ayant fait régner les thèmes barrésiens de la race et du déracinement. Le séparatisme des ultramontains était davantage culturel que politique. C'est par une revanche démographique qu'on croyait naïvement, vers 1920, que l'Amérique du Nord serait peuplée de manière dominante de francophones catholiques jusqu'à Los Angeles dans les années 70! De tels fantasmes étaient impensables dans la société canadienne-anglaise. Elle avait plus de territoires qu'elle en avait besoin.

La rencontre qui, à courte vue, donnait le Québec gagnant à être maître chez lui avant d'être Indépendant entre 1960 et 1980, apparaît tout autrement au fur et à mesure que nous nous éloignons de cette période. À la veille de pénétrer dans la troisième décennie du XXIe siècle, il apparaît que les outils politiques que la génération des boomers s'est dotée sont devenus désuets et plus nuisibles qu'utiles. La politique nationaliste ne parvient pas à consolider la volonté nationale car elle s'adosse elle-même sur un système mécaniste : la démocratie. La société québécoise abolit la communauté traditionnelle. Ses régions sont désertées par une jeunesse qui, tout en méprisant l'aspect con-sumériste ou capitaliste de la ville, s'aperçoit qu'elle ne peut vivre sans lui. Ils sont des rouages d'un système mondialisé mécaniste, les boulons d'une vaste machinerie qui dépasse leurs horizons. Xavier Dolan ou François Arnaud peuvent bien s'agiter pour l'Indépendance du Québec, mais c'est dans la machine hollywoodienne qu'ils entendent percer. Ils n'appartiennent à aucune communauté de type traditionnel mais à des réseaux de contacts professionnels, artistiques ou d'amitiés.

L'ethnolyse de la communauté québécoise se restructure en ethnogénèse canadienne. Ce n'est pas le déclin de la langue française, pas plus que la désertion des églises dans les années soixante-dix du XXe siècle, qui est la cause de la perte de l'épopée québécoise, de l'esprit national qui se sclérose dans le Parti Québécois ou l'insignifiant Bloc Québécois. Le discours indépendantiste de Québec Solidaire apparaît aussi ridicule puisqu'il ne demande qu'à faire fonctionner un Québec selon les principes mécanistes d'une social-démocratie atavique depuis ses origines. Cette macédoine de vieux commu-
nistes toujours-déjà décérébrés, de féministes hystériques, de multicul déjantés et d'anciens péquistes frustrés, ne donnent pas un meilleur bilan de santé que les vieilles corruptions du Parti Libéral du Québec. C'est un parti de boulons Ikea sans plan d'ensemble, sans Tout transcendant. Dans la société canadienne-anglaise, les choses ne vont guère mieux : le règne de Stephen Harper a conduit à une régression coloniale du Canada qui l'a ramené presque au début du XIXe siècle tandis que l'inepte Justin Trudeau n'a aucun sens ni du politique ni de l'État. Durant les conférences internationales, il apparaît pathétiquement hors jeu. Si l'on fait la somme de l'opération, l'ethnogénèse ne vaut pas l'ethnolyse. C'est-à-dire ce que nous construisons présente-ment sur de l'argile. Le Canada n'est toujours pas un pays doté d'un véritable État. Il en a les structures administratives sans doute : la perception des impôts, les dépenses ostentatoires, son incapacité à prendre les problèmes sociaux au sérieux afin de laisser la libre-entreprise néo-libérale faire la loi, tout cela, le Canada l'a. Mais il n'est pas un État ontologique qui donnerait à sa collectivité un statut d'Être. Il préfère survivre en entretenant la barrière des deux solitudes qui lui permet de jouer l'une contre l'autre dans les cas conflictuels et de maintenir le statu quo le plus longtemps possible. Il y a un État français, un État allemand, un État américain, mais pas d'État canadien. 

Il s'est parfois produit, mais pour un bref laps de temps toutefois, des possibilités pour le Québec d'accéder à ce statut ontologique d'État. Lors du premier mandat du Parti Québécois (1976-1981), avec la loi 101 sur la primauté linguistique du français et la persistance de l'État-providence; il y a eu l'échec de l'entente du Lac Meech, le 22 juin 1990, à la veille de la Fête nationale des Canadiens français, lorsque le Premier ministre Bourassa (libéral), s'il avait été ce Prince dont parlait Machiavel, aurait pu pousser l'épaule à la roue. En lieu et place, nous avons eu droit à un beau mot historique : «Le Canada anglais doit comprendre de façon très claire que, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le Québec est, aujourd'hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d'assumer son destin et son développement», qui passa comme une petite vesse parfumée de lavande. Enfin, le moment le plus important du mandat de Jacques Parizeau, élu Premier ministre (Parti Québécois) lors de la formation de son cabinet, le 26 septembre 1994, lorsqu'il présenta l'embryon d'un futur État libre du Québec, un parlement bicaméral où, à côté de la Chambre d'Assem-blée, siégeait un Sénat représentant des régions, à l'exemple du Sénat américain et non de cette fantaisiste Chambre des Lords à Ottawa. Ce fut le dernier moment où la perspective offerte au Québec d'apparaître comme un véritable État national transcendant s'est présentée. Après l'inutile référendum sur la Souveraineté-partenariat, avant même que le gouvernement néo-libéral des Charest et Couillard ne soit au pouvoir, le régime du Parti Québécois, avec l'inénarrable Lucien Bouchard et son patriote-nain, Bernard Landry, avaient brisé la communauté pour en faire une machine compatible avec les rouages de l'État fédéral.

Bref, cent-cinquante ans après la Confédération de 1867, nous n'avons toujours pas de vrai pays. L'un est un avorton et l'autre une légende anhistorique suspendue à la prothèse de Terry Fox. Donc ni 24 juin, ni 1er juillet. Attendons le 4 pour aller célébrer avec les Américains leur fête nationale à Ogunquit ou à Old Orchard Beach au Maine

Montréal,
1er juillet 2017