dimanche 21 avril 2019

Entre la greffe et la bouture : le sort des immigrants d'Amérique

Arrivée de Champlain à Québec à bord du Don-de-Dieu, 1608.
ENTRE LA GREFFE ET LA BOUTURE :
LE SORT DES IMMIGRANTS D'AMÉRIQUE 
 
Marthe Robert (1914-1996).
Afin de placer en ordre ses découvertes sur le processus du développe-
ment psychique des individus, Sigmund Freud a créé un concept, le Familienroman, le roman familial à travers lequel chaque enfant réécrirait sa biographie en fonction de surmonter son conflit œdipien et en particulier le sentiment d'être mal né. En se développant, le jeune enfant en vient à considérer ses parents comme des étrangers au point de développer une névrose face aux frustrations dues par le principe de réalité. Critique littéraire, Marthe Robert a appliqué le modèle du Familienroman à un certain nombre d'œuvres. Dans son essai, Origines du roman et roman des origines (1972), elle distingue deux modes par lesquels les auteurs littéraires parviennent à élargir le cercle de famille afin d'offrir aux lecteurs une version écrite et élaborée de son propre roman familial. Le déterminisme névrotique finit par imposer à tout roman le joug de sa contrainte car, écrit-elle, “à strictement parler il n'y a que deux façons de faire un roman : celle du Bâtard réaliste, qui seconde le monde tout en l'attaquant de front; et celle de l'Enfant trouvé qui, faute de connaissance et de moyens d'action, esquive le combat par la fuite ou la bouderie”. (M. Robert. Origines du roman et roman des origines, Paris, Gallimard, Col. Tel, 1972, p. 74). La première catégorie, celle du Bâtard, est illustrée par les romans de Balzac, Hugo, Sue et Tolstoï; la seconde, celle de l'Enfant trouvé, par Cyrano de Bergerac, Hofmann, Novalis et Kafka.
Le curé Labelle (Antoine Bertrand), version "Les Pays d'en-haut".
Si on tient compte que l'historio-
graphie nationale est un dérivé du roman (au début du XIXe siècle, par le roman historique fondé en Grande-Bretagne par Walter Scott, aux États-Unis par Fenimore Cooper et en France par Balzac puis Dumas père et Hugo), le Familienroman prend les allures d'un Nationalenroman, le roman national si décrié aujourd'hui tant au niveau historiographique que politique. Il est vrai que le genre littéraire prête à élaborer moins à partir de connaissances objectives qu'à partir d'une subjectivité érigée, par les mythistoires, en vérité. Ce genre est en progression au Québec au détriment de l'historiographie car, d'une certaine façon, il compense auprès du grand public le besoin de satisfaire une conscience historique que des connaissances, trop élaborées ou trop spécifiques, ne parviennent pas à combler. L'adaptation au cinéma ou en séries télévisuelles complète cet approvisionnement aux qualités diverses.
La logique de la réflexion nous amène à nous demander comment vérifier la thèse de Marthe Robert au niveau du Nationalen-
roman. Ce roman collectif enseigné en classe à travers l'histoire nationale façonne la conscience historique mais aussi la représentation sociale que nous faisons de nous-mêmes dans l'espace et dans le temps. J'ai appliqué la première fois ce cadre dans une étude en 1990. (http://jeanpaulcoupal.blogspot.com/2010/06/de-la-demoralisation-tranquille.html) Depuis, je l'ai réutilisé comme fondement symbolique dans l'historicité américaine à travers les trois volumes d'un essai : La poursuite du soleil (https://drive.google.com/drive/u/0/folders/0B195tjojRBFyMzV5bnQ5aWZnYWs). En observant la façon dont les différents groupes coloniaux se sont acclimatés aux territoires américains (à l'époque amérindienne), les nations nouvelles de seconde génération occidentale ont été placées en position de se définir devant deux “obstacles”. La première, le territoire nouveau et ses habitants. La seconde, l'éloignement dans l'espace et le temps des métropoles originaires.
Notre-Dame de la Guadaloupe, 1531.
Ainsi, le fantasme réussi serait, selon la thèse de Marthe Robert, la figure de soi en Bâtard. Cette figure s'applique historiquement à la colonisation ibérique. Pour cruelle que furent les conquêtes espagnoles, dès la première génération de conquistadores - celle de Hernan Cortès et de Francisco Pizzaro -, le processus de métissage était à l’œuvre. Ces conquérants venus de l'Estramadure n'étaient rien que des laissés pour compte de la Reconquista espagnole sur le royaume musulman de Grenade. N'ayant pu se découper des richesses à partir de l'ennemi, ils s'en découpèrent en Amérique et, pour obtenir le respect des populations, épousèrent des personnes socialement plus élevées qu'eux, les filles des caciques. Ainsi, Cortès épousa la Malinche de qui il eut un fils auquel il donna le même prénom que celui qu'il avait eu de son épouse légitime restée à Cuba. Il en fut de même du conquistador Sebastián Garcilaso de la Vega y Vargas qui épousa la princesse inca Isabel Chimpu Ocllo, descendante de l'Inca Huayna Capac. Sans abolir les rangs sociaux ou même le racisme ethnique, le Bâtard s'acclimata aux défis américains. Pendant que Madrid siphonnait les richesses des mines du Potosi et du Mexique, Mexico se relevait rapidement de la conquista. Une GREFFE ethnique et culturelle s’élaborait favorable à l’émergence d’une civilisation nouvelle.
Sor Juana Inés de la Cruz (1648-1695)
Très vite, la nouvelle société mexicaine brilla d'un esprit intellectuel qui rangeait loin en arrière les prétentions espagnoles. Une ambassade de Chine vint à Mexico y rencontrer le représentant du roi d'Espagne. De grands intellectuels comme Garcilaso Inca de la Vega vinrent en Espagne afin d’y écrire les premiers récits de la conquête espagnole tandis que Sor Juana Inés de la Cruz, poétesse, dramaturge et géographe brillait avec le même éclat que l'architecture et la décoration baroque dans la colonie mexicaine. Les administrateurs coloniaux, les Gachupines au Mexique et les Chapetones en Bolivie, qui se targuaient de leur pure ascendance espagnole, furent très vite haïs et écartés avec la même aversion qu'on avait pour les Indiens non métissés. Lorsqu'au début du XIXe siècle commencèrent les guerres d'émancipation, ils furent les premiers à être embarqués dans les bateaux qui les reconduisirent en Espagne. La bâtardisation ibéro-américaine a permis de créer une civilisation nouvelle, brillante et cultivée et si les impérialismes britannique et américains n'étaient pas intervenus dans les années qui suivirent l'indépendance, l’Amérique latine aurait sans doute conservé la marque d'une société se libéralisant et se démocratisant. Au lieu de cela, on a vu les grandes compagnies étrangères, puis les multinationales s'appuyer sur des militaires et subventionner leurs armées et leur pouvoir despotique. N'en reste pas moins, que la figure du Bâtard rompait complètement avec les figures métropolitaines afin d’assumer son étrangeté face à l'Europe. De cette figure puise le mythe des origines et l’auto-détermination des sociétés ibéro-américaines au prix de confrontations, souvent sanglantes, avec une réalité qui la forgea en même temps qu'elle lui résista d’où qu’elle en tira une supériorité civilisationnelle que nous sous-estimons trop rapidement.
Riel et le gouvernement provisoire métis manitobain 27 décembre 1869.
En Amérique du Nord, ce ne fut pas la figure du Bâtard qui s’imposa, sauf parmi certains groupes tels les immigrants marginalisés dans l'Empire français ou britannique qui épousèrent la vie indienne à travers la course des bois, le portage ou le travail d'éclaireur et de guide. C'est ainsi que se formèrent les Bois-Brûlés de l'Ouest, métissage d'Amérindiens, de Français et d'Écossais qui furent employés dès la fin du XVIIIe siècle par les grandes compagnies de fourrures, la Hudson's Bay Company et la North West Company, appelées un jour à fusionner. Les Anglo-Saxons, plus encore que les Français, refusèrent la greffe, venant déjà en Amérique avec leurs femmes dès le début du XVIe siècle. Leur but était de reproduire intégralement les sociétés qu'ils avaient quittées en Europe. Ils se revêtirent de la figure de l'Enfant trouvé anticipant une transplantation du monde européen, métropolitain, dans les forêts de l'Amérique du Nord selon le mode de la BOUTURE. Un monde nettement tranché entre l’inclusion et l’exclusion.
George Washington et l'armée américaine à Valley Forge, 1778.
Dans les colonies anglaises, chaque groupe d'immigrants se fit octroyer du Roi une charte ou une constitution qui reconduisait dans chacune des treize colonies américaines les rapports à la couronne anglaise. En Nouvelle-France, Champlain voulut, avec Richelieu et par la constitution de la Compagnie des Cent-Associés, reproduire au Canada le système despotique d'un empire français en Amérique qui, durant un laps court temps, s'étendit de l'Acadie jusqu'à la Nouvelle-Orléans au sud et aux limites des Rocheuses à l'ouest. Ce mode de bouturage rattachait davantage les colonies à leurs métropoles, de telle manière qu'il fallut des actes dramatiques pour rompre définitivement les liens. La Nouvelle-France vit ses liens se rompre par la Conquête de 1760. Psychologiquement, le dernier lien fut rompu en 1793, lorsque leur roi – le roi de France – fut décapité à Paris. La Révolution française consomma cette rupture. Mais déjà les colonies américaines s'étaient séparées de l'Angleterre par une guerre d'indépendance qui s'étira sur une période de neuf années d'hésitations et de faiblesse militaire malgré l'aide fournie par la France et l'Espagne.
Le "Red Ensign" canadien, 1957-1965.
Si un certain métissage ethnique et culturel put s'opérer en Nouvelle-France, métissage rendu plus difficile par le faible taux démographique des migrations françaises, les Anglo-Saxons opérèrent très tôt en chassant devant eux les autochtones du continent. Le carnage dura aux États-Unis jusqu'à la dernière décennie du XIXe siècle, tandis que l'Empire britannique d'Amérique du Nord, à partir de 1763, astreignit ses autochtones à vivre dans des réserves qui finirent par relever du tutorat du gouvernement du Canada. La province de Québec, avec sa population francophone et catholique, développa un lien affectif plutôt nostalgique avec la France préférant s’en remettre à Rome qui prenait figure d'une nouvelle mère envers laquelle, malgré les déceptions répétées, elle ne cessa de recourir en vain pour défendre ses intérêts devant le gouvernement anglophone et protestant du Canada. Cette mélancolie s'exprima dans les arts, la dramaturgie, le cinéma et la télévision jusqu'à la fin des années 60 du XXe siècle. Les Canadiens, pour leur part, restèrent attachés de la même façon aux souvenirs du glorieux Empire britannique auquel ils avaient appartenu à son époque d’extension maxima, trait d'union entre le commerce anglais et l'Extrême-Orient ainsi que les colonies australes. Encore au début des années 1960, Victoria refusa de nationaliser le nom de la province en Colombie Canadienne alors que le gouvernement fédéral éprouva toutes les difficultés à adopter un drapeau canadien qui ne serait plus le Red Enseign.
Revue MAINTENANT, dossier «CHEVAL...»,  N.134, mars 1974.
Dans les cas de Nationalenroman américains, les figures du Bâtard et de l'Enfant-trouvé n'ont pas donné deux modes d'adaptation au continent nouveau, mais bien le contraire. Ce sont les modes d'adaptation qui élaborèrent ces deux figures fantasmatiques de représentation de soi collective. D’une part, parce que le métissage s'est opéré très rapidement sous forme de GREFFE dans les régions ibéro-américaines que la figure du Bâtard s'est développée, ne serait-ce dès le XVIIe siècle avec la fusion du baroque européen et des arts issus des civilisations pré-colombiennes. D'autre part, c'est parce qu'Anglais et Français opérèrent par BOUTURE des sociétés métropolitaines qu'ils en vinrent à développer la figure de l'Enfant trouvé; que le métissage culturel s'est trouvé limité et a engendré un problème d'identification face à l'américanité. L'opiniâtreté à rester attaché à des symboles européens, de plus en plus archaïques au fur et à mesure que la modernité technologique s'imposait, ont créé des distorsions. Au Québec, le français d'une élite cléricale et bourgeoise devint totalement étranger aux dialectes populaires des régions dont les formes les plus ataviques furent le joual urbain et les anglicismes des milieux de travail. L'art canadien prit longtemps à s'émanciper des racines britanniques, se sentant toujours menacé par la force du rayonnement de la culture des voisins du Sud. Le rattachement à son frère ennemi québécois lui est devenu son principal bouclier contre la diffusion accélérée de cet impérialisme culturel qui ne se conforme pas à la culture nationale canadienne-anglaise.
Peter Ewart. Affiche pour le Pacific Canadian, 1947.
Ce long tour de table pour dire ceci. Les populations migrantes au Québec sont confrontées aux mêmes modes d'adaptation que nos ancêtres des temps jadis. Elles ont le choix de se transplanter en se greffant avec le milieu humain et naturel ou de s'acharner à bouturer des portions de Moyen-Orient en terre d’accueil. Aucun gouvernement ne peut choisir à leur place sans passer pour impérialiste, colonialiste ou discriminatoire. Elles doivent donc le concevoir par elles-mêmes et choisir dans le meilleur sens de leur adaptation et de leur fusion avec la société d'accueil. Car même si celle-ci ne peut choisir à leur place ou les forcer à emprunter une voie plutôt que l'autre, elle a pour responsabilité de poser les limites qui peuvent rassembler le plus grand nombre de diversités en provenance de multiples lieux et de multiples cultures du monde, parfois hostiles les unes aux autres. Elle doit le faire aussi compte tenu des limites de sa richesse et de ses valeurs dominantes afin que ne se développent des confrontations violentes qui ont tant parsemées autant l'histoire des nations ibéro-américaines que nord-américaines. Des accommodements précoces éviteront toujours des confrontations futures entretenues par des gouvernements qui n'ont jamais fait preuve de régimes matérialisant une quelconque autorité d'État. En ce sens, il y va autant de la maturité de la culture québécoise que de l'adaptation des migrants à leur américanisation
Célébration de la Fête Dieu à Montréal, années 40 ou 50.
En ce sens, l'expérience québécoise et canadienne démontre que la BOUTURE retarde l'adaptation au milieu naturel et humain. Elle crée des retards conséquents au développement économique et social. En isolant les colonies de l'américanité, la persistance catholique de la mémoire d'une Nouvelle-France mythifiée et idéalisée de même que le rabâchage du glorieux Empire britannique a longtemps isolé la culture canadienne sur elle-même et a empêché jusqu'à tout récemment une éclosion capable de la distinguer, à l'internationale, de la culture américaine ou britannique. À force de célébrer des idoles anachroniques, la figure de l'Enfant trouvé finit par cultiver des amertumes et des ressentiments qui cultivent la haine et la confrontation. Maintenant que la culture québécoise s'est entièrement reconnue comme américaine, elle sera plus défiante à accepter des cultures qui voudraient, à leur tour, recréer des transplantations de milieux incompatibles avec autant la nature du territoire que celle de leurs populations.
Boucar Diouf et sa famille.
D'autre part, dans la mesure où la GREFFE permet la naissance de syncrétismes qui ouvre à de nouvelles cultures et les bénéfices ne pourront qu'être partagés. En promouvant le métissage dans les années 1990, la jeunesse québécoise était mieux avisée que celle d'aujourd'hui qui n'a que des procès à faire au passé comme si elle se situait en dehors de la réalité, dans un présentisme également identique à lui-même tout au long des millénaires antérieurs. Cette paresse de l'esprit qui confine à la paresse du cœur renoue avec une tendance anti-intellectuelle de fond assez bien partagée en Amérique du Nord alors que très tôt, dans le monde métissé de la Nouvelle Espagne, à Mexico, une petite religieuse des carmes déchaussés en savait plus en matière de géographie humaine avec ses moindres moyens qu'elle aujourd'hui avec tous ses sites de voyages virtuels⏳
 
 
Jean-Paul Coupal
Sherbrooke, 6 avril 2019.

Pourquoi l'"honnête homme" doit-il lutter contre le multiculturalisme


Madeleine de Verchères (1678-1747).

POURQUOI L’“HONNÊTE HOMME” DOIT-IL LUTTER CONTRE LE MULTICULTURALISME?


Dans l'idéal, c'est bien beau de dire que chacun, parce qu'il côtoie des gens de toutes cultures, sera plus tolérant, plus accueillant, plus ouvert, moins renfermé sur lui-même. Je reconnais que c'est une aspiration légitime en soi, tout comme peut l'être le nationalisme québécois ou le fédéralisme canadien. Tous présentent une solution à la question du "vivre-ensemble" qui s'impose à l'heure de la mondialisation et du resserrement des réseaux de communication autour du Village global commandé par l’impérialisme culturel américain. Et la laïcité n'a pas l'ambition de répondre à ce problème complexe qui déborde dans l'ensemble de la société. La laïcité est une praxis idéologique de l'État. Son système est parcellaire, son utopie limitée, mais sa praxis est fondamentale pour la société dans la mesure où elle vise à assurer un ordre qui est celui du sens commun dans la cité et non de la satisfaction des exigences d'un groupe ou d'un autre qui n'a pas la responsabilité de faire en sorte d'établir une règle de conduite universelle. 

M. Charles Taylor, le maître à penser du multiculturalisme, plutôt que de s'en tenir à une raison abstraite qui réduit la réalité à des modèles, aurait mieux fait de s'ouvrir à l'historicité des sociétés et en particulier de la société québécoise. Ce lointain descendant de Madeleine de Verchères semble répéter à sa mesure la légende de l'héroïne. Le matin du 22 octobre 1692, alors que ses parents étaient absents du fort, Madeleine travaillait dans les champs quand une troupe d’Iroquois jaillirent des bois et s’emparèrent d’une vingtaine de personnes qu’ils firent prisonniers. Madeleine parvint à leur échapper. Un Iroquois l’ayant saisi par le foulard qu’elle portait autour du cou, elle s’en délesta, laissant l’Indien pantois, le bout de tissu entre les doigts. Elle se glissa rapidement dans le fortin, referma la porte derrière elle et organisa la résistance avec ses frères. Afin de donner l’impression que la troupe était plus nombreuse, elle se coiffa d’un chapeau de soldat et se promena devant les meurtrières, ce qui retint les assaillants d’attaquer. Le siège dura ainsi huit jours jusqu’à ce que des renforts arrivassent de Montréal. L'avantage avec les mythistoires, qu'importe s'ils sont vrais ou non, c'est de cultiver les émois et les sensations; de restaurer la teneur dramatique des situations historiques à partir d'une anecdote que retient la mémoire. 


Dans un des Récits Laurentiens, œuvre de jeunesse du Frère Marie-Victorin, le dernier récit, intitulé"Peuple sans histoire", raconte un soir où lord Durham rédigeant son fameux rapport. fatigué, est pris de sommeil. Un spectre se faufile dans son bureau. C'est celui d'une femme, elle lit la célèbre phrase etécrit en dessous : "Thou liest, Durham!" - Tu mens, Durham! - et paraphe la phrase de sa signature, Madeleine de Verchères. Une jeune fille de patriote défait à Saint-Charles engagée comme boniche découvre le papier pendant que Durham somnole toujours, ce qui la met en communion avec le destin national. Quand Durham se réveille et voit la missive, cela le laisse perplexe. Et le botaniste de conclure : “Madeleine de Verchères? Ce nom n'avait pas encore frappé les oreilles du gouverneur. Qui était-ce? Et puis, en somme, qui se cachait sous ce nom? L'idée de rechercher l'audacieux intrus ne traversa qu'un instant l'esprit de Durham. En homme d'esprit, trop raffiné pour ne pas sentir le ridicule de sa position, il était bien résolu à ne pas raconter une aventure où le beau rôle n'était pas le sien. La main inconnue pouvait avoir raison après tout! L'histoire est peut-être autre chose qu'une longue enfilade de siècles et de crimes, un cliquetis d'armes dans une orgie sanglante! La survivance de ce peuple simple, de celui tombé du drapeau blanc, de cet enfant de France abandonné par sa mère, le bruit de cantique assourdi et très doux que fait sa vie sous ce vaste ciel ne composent-ils pas l'une des belles strophes du poème humain?" (Fr. Marie-Victorin des É.C., Récits laurentiens, Montréal, Procure des Frères des Écoles chrétiennes, 1942, pp. 208-209.)

Le philosophe canadien, Charles Taylor. théoricien du multiculturalisme
De la forêt des Québécois mal aimés, la laïcité s’empare du foulard de M. Taylor, qui n’est certainement pas un hijab ou un niqab. Le philosophe court vite lorsqu’il s’agit de sauver sa peau et se réfugie dans le fortin où il entreprend de soutenir le siège. D’une meurtrière canadienne à l’autre, il défile, portant tantôt le chapeau de sa réputation de commissaire sur les accommodements raisonnables; tantôt celui de philosophe à la réputation internationale; tantôt de théoricien de l’idéologie multiculturelle; tantôt du moi multiple dont Justin Trudeau apparaît le modèle réalisé d’une identité plurielle. Et les Québécois mal aimés restent figés devant cette réputation qui n’est pas surfaite, car sa conception des identités plurielles semble démontrée par l’histoire sur laquelle il s’appuie. Mais l’histoire est comme la Bible, une auberge espagnole d’où on peut faire dire tout et son contraire. Hobbes s’est essayé à ce jeu pour justifier la monarchie et pourtant Locke est venu par après et a substitué le citoyen comme fondement du contrat social au monarque. Malgré son apparence, la philosophie de M. Taylor n’est pas humaniste, elle ne s’adresse pas à celui qui, depuis Montaigne, on qualifiait d’honnête homme. La philosophie de M. Taylor est anthropologique. Elle se construit non pas sur un sens de l’unité de l’humanité, mais sur une comptabilité des nombres afin de faire une somme qui absorberait les différences. Elle déplace l’unité du collectif vers l’individu. Alors que dans les sociétés historiques on tient l’unité comme le tégument qui sépare le Soi du reste du monde, le multiculturalisme isole l’individu sur lui-même où le monde est rapidement absorbé par le moi. L’individu devient rapidement unaire : comme Yahweh ou Allah, il est celui qui est, et en ce sens il est régressif par rapport, ne serait-ce qu’au christianisme ou à la philosophie hégélienne de conceptions ternaires.

Félicité-Robert de Lamennais (1782-1854)
Peut-être, à son ensemble de lectures philosophiques, si M. Taylor s’en était tenu plus aux écrits de Lamennais aurait-il fait preuve de plus de sagesse? Quoi qu’il en soit, il résiste en attendant qu’un renfort de Montréal, envoyé par Québec solidaire et conduit par son fils idéologique Justin Trudeau, vienne sauver l’intégrité de son identité plurielle et sa weltanschauung de l’hypermodernité. Je mentionne le nom de Félicité-Robert de Lamennais (1782-1854) parce que sa trajectoire philosophique a quelque chose de très "québécoise". Homosexuel, et dans le sens collectif où nous avons dépendu de nos mères au point de s'identifier aux valeurs féminines en quête à la fois d'un père absent et d'une virilité à aimer, le jeune Lamennais s'est converti au catholicisme. Son premier ouvrage s'intitulait Essai sur l'indifférence en matière de religion (publié en 4 volumes entre 1817 et 1823) qui s'opposait au libéralisme et au sécularisme de Voltaire et des Encyclopédiste. Il considérait que si nous suivions le penchant libéral, nous en arriverions à un état d'indifférence moral. Les valeurs étant relatives, si nous les confondons, nous aboutissions non pas à un état de plus grande tolérance ou d'acceptation, mais à un état qu'on qualifierait aujourd'hui de catatonie s'exprimant par une négativité (l'acceptation équivaut à ignorer l'autre) et de passivité (laisser faire, laisser passer), une forme de schizophrénie à la Justin Trudeau qui consiste à imiter toutes les formes de cultures parce qu'on en intègre aucune, enfin un isolisme selon la morale de Sade où chacun n'est qu'un objet dont on tire ses intérêts. Pour cette raison, je considère que dans la société de consommation de masse, le multiculturalisme est l'idéologie qui étend cette indifférence nocive à travers toutes les populations, solution structurelle à la survie de l’économie capitaliste. 

Sergio Leone. Once upon a time in America, 1982.
Le modèle de société mul-ticulturelle demeure New York beaucoup plus que les États-Unis dans leur ensemble et si le modèle new-yorkais a particuliè-
rement réussi, c’est qu’en arrivant à Staten Island, pendant que le service d’hygiène les épouillait, les immigrants apprenaient que l’État était séparé des Églises et que c’était là la règle du vivre-ensemble américain. Et ils ont fait à Rome comme avec les Romains. Ils ont appris l’anglais, appris à vivre dans une société séculière et laïque, appris à coexister avec toutes les différences du monde sans pour autant se dépouiller totalement de leur identité culturelle. Vouloir faire plus serait péché d’orgueil en voulant se faire plus catholique que le pape. Malheureusement, ce qui était clair pour les immigrants new-yorkais ne le fut pas pour les immigrants qui arrivaient au Québec, dans cette contradiction constitutionnelle où ils sont pris entre deux systèmes de codes linguistiques et juridiques incompatibles aux leurs. Plus que les immigrants venant des pays occidentaux ou occidentalisés, les immigrants provenant des contrées asiatiques et particulièrement des sociétés converties à l’islam possèdent des codes culturels réfractaires à l’occidentalisation et à ses valeurs. Disposés à profiter de la magie technicienne occidentale, ils en refusent les codes moraux. Pour eux, l’autorité divine dépasse l’autorité civique. Le résultat est un sociodrame qui, renversant le sens de la déclaration des droits et libertés, vise à présenter la laïcité comme une discrimination à l’égard de leur foi en leur interdisant d’accéder à des postes d’autorité publique. Il est vrai que cette rhétorique appartient davantage à certains opposant libéraux ou de Québec solidaire qui transforment ce sociodrame en psychodrame, poussant les affirmations les plus aberrantes qui enveniment un débat que le gouvernement voulait serein (un maire anglophone allant jusqu’à parler de nettoyage ethnique).

Mais l'évolution de Lamennais ne s'arrêta pas à la dénonciation de l’indifférentisme. Devant l'Église catholique qui se refermait devant la modernité, paradoxalement, il devint libéral en défendant l'idée de la séparation de l'Église et de l'État, tant il considérait le rôle nocif qu'une religion crispée sur ses bases était nuisible au sens de l'unité sur lequel se basait la nation moderne. Il défroqua et se fit élire député à l’Assemblée nationale de la Seconde République française (1848). Dix ans plus tôt, Lamennais avait reçu le député Louis-Joseph Papineau, alors en exil suite à la Rébellion de 1837. (Sur ce point, cf. Ruth L. White. Louis-Joseph Papineau et Lamennais, le chef des Patriotes canadiens à Paris 1839-1845, avec correspondance et documents inédits, HMH). Tous deux échangèrent une correspondance qui sans doute contribua à enraciner Papineau dans son anticléricalisme. 

Le pape François rencontre des bonze, voyage au Sri Lanka, janvier 2015.
À première vue, on pourrait penser à l’existence de deux Lamennais, mais il y a une logique qui le soutient tout au long de sa démarche : la peur de l'indifféren-
tisme. On ne peut être indifférent à ce qui nous authentifie, à ce qui nous particularise du reste de l’humanité. Il apparaît étonnant que la jeunesse québécoise qui, il y a quelques cinq ans à peine, érigeait comme devise “Fuck l’identité!devienne défenseur des identités partielles tout en ignorant l’identité collective (appelons-là nationale)? En cela, elle est moins cohérente que le vieux Lamennais. Tous nous devons supporter multiples identités. Ce n’est pas une découverte deCharles Taylor, c’est une conscience qui s’est imposée depuis la Seconde Guerre mondiale. Notre être est en effet multiple et, comme au niveau psychique qui émerge des perversions infantiles, se dégage un pôle qui se constitue de ces identités partielles pour permettre d’accéder à un psychisme unitaire complet, mature et, si possible, volontaire. Et ce pôle fait notre identité si nous le formons de nous-mêmes et non si nous laissons les autres le former à notre place. Auquel cas nous serons en droit de se considérer comme aliéné. Il en va ainsi des collectivités comme des individus et là où la psyché structure l’identité individuelle, le socius érige l’individualité collective.

Tu n'invoqueras pas mon nom en vain. Lucas Cranach l’Ancien, 1516.
Cette réalité est l’enjeu de l’actuel débat sur le projet de loi # 21 du gouvernement du Québec. Il s’agit d’une volonté consciente d’ériger cette identité en renouvelant la séparation au niveau de l’auctoritas du séculier et du religieux, de l’État et des Églises. Il ne s’agit pas d’ériger unediscrimination sociale basée sur la religion, mais une unicité de l’autorité fondée d’après la légitimité des valeurs qui sont les nôtres, auxquelles nous nous rallions par choix ou par raison et qui forgent la nécessité des relations entre les membres de cette société. On peut défendre la liberté de conscience religieuse sans pour autant discriminer celle-ci en rappelant qu’un membre en exercice de l’autorité de l’État ne peut avoir qu’un signe d’identification publique de sa fonction et non deux ou trois. L’idée inscrite dans le préambule de la Charte des droits et libertés de la Constitution canadienne de 1982 instaurant la croyance en Dieu comme sens commun des Canadiens est une concession à une époque révolue. L’existence d’aucun État au monde ne provient d’une quelconque volonté divine. Y croire, c’est être superstitieux. L’existence (ou non) de Dieu ne légitime aucun État passé, présent ou à venir considérant que ce sont les humains qui font leur histoire et non une quelconque puissance intemporelle ou surnaturelle. Voilà pourquoi un État ne peut être laïque s’il fait dériver la légitimité de sa constitution d’une quelconque puissance transcendante. Même au niveau de la foi de ses membres, il commet un sacrilège considérant que dans les commandements divins on ne doit ni prêter serment, ni jurer au nom de Dieu (Exode 20.7 : Tu n'invoqueras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain; car l'Éternel ne laissera point impuni celui qui invoque son nom en vain).

Le Tao. Le yin et le yang, plus que la somme de ses parties.
Par cette logique indépassable, le Québec est en droit d’être davantage fidèle à lui-même qu’à une constitution déraison-
nable et blasphéma-
toire, trahissant à la fois le respect que l’État doit à toute la population canadienne, toutes identités confondues, et le principe même de la foi monothéiste quiinterdit d’utiliser le nom de Dieu en vain. Pour ces deux raisons, politique et religieuse, la contradiction de la Constitution canadienne et de sa charte des droits et liberté contrevient à la laïcité qui place l’État comme incarnation d’un tout, d’un sens garant de cette unité et du respect de ses parties dont elle est plus que la somme. Aussi donc, le multiculturalisme n'est pas une ouverture à l'autre. C'est une absence de présence dans un monde atomisé où chacun organise sa vie EN DEHORS du monde extérieur. En cultivant l’égoïsme de chacun, parfois sous couvert d’une appartenance partielle, le multiculturalisme creuse la schizophrénie isoliste sadienne des individus. C’est l’idéologie parfaite des réseaux de communication électroniques où chacun s’enferme dans sa bulle de divertissements étrangère à toute connaissance objective. Le multiculturalisme réifie l’individu à ses caprices et à ses automatismes. En définitive, c’est un surplus d’aliénation déplacé du groupe vers l’individu seul et devant lequel il est laissé à lui-même, recourant à des objets transitionnels fournis par le divin marché pour se raccrocher à une bouée extérieure qui donnera sens pour lui au monde. Et pour un ascète de ma qualité, je reconnais que ce serait là la pire chose qui puisse arriver à notre humanité que la diffusion de cette idéologie perverse. Une anesthésie qui, pour éviter la haine, nous emmène également à tuer toute possibilité d'amour⏳ 


Jean-Paul Coupal
Sherbrooke, 6 avril 2019.

Mes dix livres


 Jean-Honoré Fragonard. La liseuse, ± 1770

MES DIX LIVRES

1. Moby Dick  
 
 d'Herman Melville



Après une liste de films préférés, voici une liste de sept livres hautement appréciés de ma personne, je vais le faire en excluant les livres historiographiques. Je ne parlerai pas de mes lectures d'Edgar Poe parce que j'en ai beaucoup parlé en d'autres essais. Je commencerai donc par le livre d'Herman Melville, Moby Dick.

J'ai lu Moby Dick, ce volumineux roman, alors que j'étais en secondaire III. Je me souviens encore de la grande salle du gymnase de l'École Saint-Georges, à Iberville, où les tables et les chaises étaient disposées le mercredi après-midi pour le cours d'étude. C'était une période libre pour les garçons pendant que les filles suivaient le formidable cours d'enseignement ménager.

Moby Dick, c'est la chasse à la baleine maudite, la poursuite du mal, mais c'est aussi un journal de la vie des baleiniers. Melville, qui avait navigué sur ces navires, nous décrit toutes les techniques de la chasse à la baleine : comment suivre son trajet annuel dans tous les grands océans du monde; comment la cibler; l'entourer de canots; de lancer les harpons; d'éviter que la baleine entraîne l'équipage dans les flots; comment, une fois morte, on la hisse sur le flanc du baleinier afin de la dépecer, recueillir le suif dans des barils, découper sa chair, son cuir qui serviront à faire des bottes, et laisser aux requins la carcasse. 

Cette quotidienneté de la vie du baleinier est menée comme une quête épique. Oui, il y a l'obsession métaphysique d'Achab, ce qui est le plus connu du roman par suite des adaptations cinématographiques, mais il y a aussi cette vie quotidienne qui, à la manière de Hugo, nous instruit sur un mode d'existence fort courant à l'époque et qui n'existe plus tout à fait de la même façon aujourd'hui. S'embarquer sur un baleinier au début du XIXe siècle, c'était quitter les siens pendant une période de 3 ans ou plus; c'était aussi le risque de périr en mer.

À l'époque, nous ne disposions que de la traduction de Giono, aujourd'hui il semble exister de meilleure traduction. Roman biblique, chronique de la mer et de l'enfer, la scène finale où, après avoir éventré le Pequod, le baleinier, ne reste qu'un cercueil qui flotte sur les eaux et auquel s'agrippe l'unique survivant, le narrateur, Ismaël.

"Soutenu par ce cercueil pendant un jour et une nuit entière, je flottai sur l’Océan qui grondait doucement comme un chant funèbre. Les requins, paisibles, glissaient à mes côtés avec des gueules verrouillées ; les sauvages faucons de mer planaient au-dessus de moi avec leurs becs au fourreau.
Le second jour, une voile se dressa, s’approcha et me repêcha enfin. C’était l’errante 'Rachel'

Retournant en arrière pour chercher toujours ses enfants perdus, elle ne recueillit qu’un autre orphelin."

2. L'ART FANTASTIQUE
de Marcel Brion 


Marcel Brion n'est sans doute pas un "grand maître". Il n'a pas la taille d'un Todorov par exemple. Mais les "petits maîtres" sont parfois aussi importants que les grands. Sans eux, même, il n'y aurait pas de "grand maître". Marcel Brion (1895-1984) a publié un grand nombre de biographies, surtout d'artistes. Il a écrit sur des genres artistiques, dont le romantisme, des essais sur l'archéologie des civilisations anciennes, une Histoire de l'Égypte (ancienne), etc.L'historienne d'art, Nathalie Raoux a même établi un pont entre Walter Benjamin et Marcel Brion..

J'ai découvert Marcel Brion à 17 ans, dans un essai sur l'Art fantastique. C'était le temps où je me passionnais pour Edgar Poe, où je lisais les romans de terreurs comme Dracula ou Frankenstein ou encore l'ésotérisme. Le livre de Brion, qui couvrait l'art fantastique depuis son apparition à la fin du Moyen Âge jusqu'aux surréalistes, était une étude érudite qui dépassait mes limites intellectuelles de l'époque. Pourtant, j'y ai trouvé un plaisir extrême, ne serait-ce que par les reproductions d'oeuvres qu'on ne voyait pas dans les livres d'histoire de l'art, La structure même du livre invitait le jeune homme que j'étais à regarder avec une certaine distance le monde du bizarre et de l'inquiétant d'une manière structurée.

Brion n'errait pas dans l'ensemble des productions. Il ne nous présentait pas une plate chronologie des productions picturales. La matière était organisée selon une grande intelligence. Il commençait par "la forêt hantée", où une reproduction du "Saint Georges en forêt" d'Altdorfer, (une forêt étouffante, angoissante, écrasant le petit homme en armure) m'impressionna au plus haut point. Des reproductions de Bosch aussi bien que de Victor Hugo illustraient "le royaume sans limite de l'insolite". Puis il y avait "les squelettes et fantômes" de Ensor; les "espaces inquiets" de Monsû Desiderio; "Le prince du Mensonge", les démons de Salvador Rosa, de Goya, d'Hokusai; "les métamorphoses" d'Arcimboldo; "Le fantastique des mondes possibles" avec "Le Kurent mort" de Mihelic et la religieuse perdue de "Le labyrinthe" de miroirs de Vickrey; "Les visionnaires et voyants" parmi lesquels l'incontournable William Blake; "L'invention de mythes" avec le surgissement du surréalisme, enfin "La réalité fantastique" avec les hallucinations de Chirico, de Delvaux, de Magritte et l'inquiétante "Attente" de Richard Oelze. 

Plutôt que d'entrer par la grande porte avec Gombritch ou Faure (que j'aime beaucoup malgré les sémioticonono des départs d'histoire de l'art universitaires), je rentrais par une porte latérale qui était une véritable thérapie de mon propre inconscient. En ce sens, pour moi, Brion reste un "grand maître". Comment oublier la reproduction de couverture de l'écorché du dr Fragonard (frère de l'autre) de l'adolescent chevauchant une monture?

3. WILLIAM SHAKESPEARE

de Victor Hugo

Le William Shakespeare de Victor Hugo est sans doute le plus bel essai littéraire jamais écrit. Surtout qu'il possède en lui le colossal de l'esprit hugolien. On y reconnaît le poète, le romancier, le dramaturge, le pamphlétaire, le mémorialiste, mais dans une synthèse de son esprit romantique qu'on en sort comme on sort des Misérables ou des Travailleurs de la mer. Édifié.

Cet essai de près de 400 pages, écrit pour servir de préface à la traduction (imbuvable) de Shakespeare donnée par son fils, François-Victor, William Shakespeare n'a rien de nos essais modernes où la critique a des prétentions scientifiques. Pourtant, les meilleurs essayistes ont été à l'école de Hugo : Alberto Manguel, Thierry Hentsch, Tzevtan Todorov, Umberto Eco et Gabriel Mazneff sont des héritiers de Hugo. Même là où on l'attendrait le moins, le souffle venant de La Légende des Siècles passe au travers de William Shakespeare.

Écrit en 1865, alors qu'il est toujours en exil dans les îles anglo-normandes, Hugo s'interroge sur le génie et Shakespeare. Le dramaturge lui sert de point d'ancrage. De là, il promène son regard sur la littérature mondiale : Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ézéchiel, Lucrèce, Juvénal, Tacite, saint Paul, saint Jean, Dante, Rabelais, Cervantes et Shakespeare. Il cherche en eux cet éclair fulgurant qui les hisse au-dessus du commun des écrivains; ce moment où Dieu et l'homme se rencontrent à mi-parcours. Il les oppose, Il les concilie. Il voit Shakespeare avec l'oeil d'un romantique. Il goutte toute la terrible poésie du dramaturge et non, comme aujourd'hui, avec ce voyeurisme scrutateur des machinations du pouvoir. Ce n'est pas Machiavel qu'il retient comme historien, mais Tacite et son regard porté sur les premiers empereurs romains. Et sans doute, pensant à lui-même et à sa dénonciation des vilenies de l'empereur Napoléon III, il écrit : "Les hommes comme Tacite sont malsains pour l'autorité. Tacite applique son style sur une épaule d'empereur, et la marque reste. Tacite fait toujours sa plaie au lieu voulu. Plaie profonde." Derrière sa philosophe de l'acte poétique, c'est toute la philosophie de l'histoire de Hugo qui se dévoile.

Autre grand thème, thème qui relève de la confrontation de l'époque, celui opposant l'art et la science. Elle marque l'optimisme de Hugo : "La beauté de toute chose ici-bas, c'est de pouvoir se perfectionner", voilà qui concerne la science de l'homme; "La beauté de l'art, c'est de n'être pas susceptible de perfectionnement". Les œuvres créatrices sont incomparables, indépassables. "La science fait des découvertes, l'art fait des œuvres". Tout est dit. Cherchez Shakespeare dans l'antiquité, et vous trouverez Eschyle. Cherchez Eschyle dans la modernité, et vous trouverez Shakespeare. Parce que produit des contradictions du temps, toujours le créateur, le poète sera source de persécution de la part des pouvoirs. Comme le dit le titre d'un cours de Foucault, mots repris presque terme à terme de Hugo : "Il s'agit de sauver la société" (Foucault dit "il faut..." : "Chacun sait que la poésie est une chose frivole, insignifiante, puérilement occupée de chercher des rimes, stérile, vaine; par conséquent rien n'est plus redoutable. Il importe de bien attacher les penseurs. À la niche! c'est si dangereux! Qu'est-ce qu'un poète? S'il s'agit de l'honorer, rien; s'il s'agit de le persécuter, tout". La chose est tragique : Eschyle invente Prométhée; Shakespeare Hamlet; ce qui passe pour folie chez l'un et l'autre est révolte. Si Hamlet feint la folie, c'est qu'il porte en mémoire la punition des dieux à l'égard de Prométhée. Les œuvres sont peut-être irreproductibles, mais on apprend d'elles.

Pour Hugo, et je terminerai avec cette observation : le poète est un être de colère - non pas celui qui crie nécessairement le plus fort, mais celui qui crie le plus juste. "Ces colères, quand elles sont justes, sont bonnes. Le poète qui les a est le vrai olympien. Juvénal, Dante, Agrippa d'Aubigné et Milton avaient ces colères. Molière aussi. L'âme d'Alceste laisse échapper de toutes parts l'éclair des 'haines vigoureuses'. C'est dans le sens de cette haine du mal que Jésus disait : 'Je suis venu apporter la guerre'. J'aime Stésichore indigné, empêchant l'alliance de la Grèce avec Phalaris, et combattant à coups de lyre le taureau d'airain".

Une édition vient de paraître chez Gallimard, Folio-classique (janvier 2019).

4. LE GRAND MEAULNES
d'Alain-Fournier 


Un jour, en entrevue, Clémence Desrochers qualifia Le Grand Meaulnes d'Alain-Fournier de “roman de tapettes”. On ne pouvait trouver personne mieux placée pour reconnaître le genre, d'autant plus qu'à l'époque, le “politically correctness” n'empoisonnait pas les ondes télévisuelles. 

Alain-Fournier n'a donné qu'un seul roman à la littérature, jeune combattant qu'il était, tombé au front à peu près en même temps que Péguy, au début de la guerre de 1914. On nous l'avait donné à lire en secondaire IV. Roman de tapettes, car on y retrouve deux garçons, deux adolescents, dans un petit village de Sologne, un endroit plutôt austère de la France, au début du XXe siècle. Le fils du maître d'école du village, François Seurel, accueil la présence d'un garçon sauvage, Augustin Meaulnes, dans la maison paternelle. Dans ce roman, il ne s'y passe pratiquement rien. Fuguant la classe, Meaulnes parcourt la forêt et aboutit à une fête d'enfants dans un château. Il y tombe amoureux de la jeune fêtée qu'il entrevoit, jouant au piano. De retour chez le maître d'école, il partage avec Seurel, le tracé d'une carte secrète prétendant indiquer l'endroit où se trouverait le château afin d'y retourner et retrouver la jeune fille mystérieuse. L'intrigue est sans importance. Ce qui compte dans le Grand Meaulnes, c'est l'atmosphère que rend assez bien la couverture de l'édition de poche.

À la manière de Proust, Alain-Fournier évoque plutôt qu'il ne raconte. C'est un regard adolescent. Un regard où l'indifférenciation sexuelle est toujours présente. Meaulnes court après son objet d'amour, Yvonne de Galais, pour la retrouver à Paris quelques années plus tard. Ils s'épousent, passent une nuit ensemble et disparaît. Mais cette nuit est suffisante pour qu'elle tombe enceinte. Augustin revient lorsque Yvonne meurt d'une embolie cérébrale, le laissant seul avec sa fille, prêt à partir “pour de nouvelles aventures”... Cette extrême pudeur du corps et de la sexualité est celle d'une adolescent chez qui l'amour se vit comme une expérience désincarnée, où la séduction est à la fois une tentation et une limite; où l'on goûte davantage les tourments que les moments de bonheur. La quête est amplifiée; la carte tracée ne mène nulle part; le château n'est qu'un petit domaine; la foule nombreuse une fête d'enfants; Yvonne de Galais une femme-enfant produit d'un rêve plutôt qu'être charnel.

Dans cette atmosphère humide, l'aventure se vit de l'intérieur de l'âme et les événements ne servent que de support aux effluves romanesques. Meaulnes est un rêveur, un poète, un adolescent sans but dans la vie sinon que “courir les aventures”, mais qui ne seront toujours que quêtes oniriques. Il vit un amour-tendre, où les sentiments l'emportent sur le plaisir. À l'image des marais de la Sologne, son âme est aqueuse, sa vue embuée, ses membres vigoureux des courants qui agitent les profondeurs de la vase pour ne laisser à la surface paisible que l'impression d'une passion limpide et aérée. Voilà pourquoi il se donne la justification de réconcilier Frantz de Galais et Valentine avant de jouir pleinement de son bonheur avec Yvonne. Bonheur qui n'est pas fait pour lui, parce que trop terrestre, trop pragmatique. Sa fille, un bébé, ne sera que prétexte à d'autres rêveries.

5. MARIE STUART
de Stefan Zweig

 
Toutes les biographies signées Stefan Zweig ne sont pas d'égale humeur. Certaines semblent avoir été écrites uniquement dans un but alimentaire. Je pense à celle d'Amerigo Vespucci ou celle d'Érasme, même si son cosmopolitisme devait trouver écho chez le maître humaniste. Son Fouché est médiocre. Zweig ne pouvait avoir d'empathie pour un tel personnage. Par contre ses deux biographies, Marie Stuart et Marie-Antoinette demeurent des chefs-d'œuvre littéraires. Ces deux destins de femmes portées par la tragédie attiraient en lui une proximité capable d'y projeter la sensibilité nécessaire afin d'en tirer des portraits vivants où le lecteur peut s'émouvoir intelligemment devant les passions communes de l'amour incompatibles avec le pouvoir.

La proximité d'empathie était importante chez les historiens qui n'étaient pas issus de la cuisse de l'université et ne prêtaient pas foi au serment positiviste. D'ailleurs, les historiens universitaires en vinrent vite à ne pas considérer la biographie comme un genre historique valable. Pourtant, Lytton Strachey, du groupe de Bloomsbury (avec Virginia Woolf, Robert Clive et John Maynard Keynes), avait écrit une petite biographie, Elizabeth and Essex, dans laquelle le tragique était inversé, le jeune beau finissant par se faire trancher la tête sur ordre de la reine. Pourtant, c'est en décrivant la cour élisabéthaine que Strachey nous offre, sans doute, l'une des meilleures impressions de ce qu'était l'âge baroque. Homosexuel, Strachey s'identifiait au comte d'Essex. De même, il y a un peu de Zweig dans ses portraits de reines déchues.

Entre Marie-Antoinette et Marie Stuart, sa meilleure réussite, à mon avis, reste cette dernière. L'honnêteté de Zweig, c'est qu'il ne s'abandonne pas à un genre métissé du temps, le roman historique. Il n'invente pas de dialogues. Il raconte les faits, suffisamment éloquents en eux-mêmes, qui conduisirent cette princesse écossaise à épouser d'abord le dauphin de France, devenir reine aux côtés de François II, de se retrouver veuve à la cour débridée de Catherine de Médicis, puis s'en retourner en Écosse se faire le porte-étendard du catholicisme et du pape contre le protestantisme tudor au moment où sa cousine, Elizabeth, accède au trône d'Angleterre.

Malheureusement, Marie n'est pas dotée de l'habileté pour survivre entre ces grands fauves. Elle tombe sous la coupe d'intrigants aussi maladroits qu'elle. Elle succombe à la passion amoureuse puis épouse un aventurier, Darnley, maître ès combines qui ne tarde pas à la tromper. Marie ne peut prétendre à une vie aussi libre et lorsqu'elle s'éprend à son tour de son troubadour personnel, un Italien du nom de Riccio, Darnley le tue de ses propres mains. À partir de ce moment, la reine d'Écosse n'a plus qu'une seule idée en tête, la vengeance. Un soir, Darnley meurt dans l'explosion de sa résidence. Soupçonnée de meurtre, Marie est en voie d'être renversée.

Car le pire ennemi de Marie n'est pas Darnley, mais le prédicateur protestant John Knox. Knox est un calviniste forcené. Il poursuit la reine d'une haine mortelle et, mécontent du désordre qui règne en Écosse, le protestantisme sème partout la guerre civile. Marie trouve un nouvel amour, un troisième époux dans la personne du comte de Bothwell, grand-amiral d'Écosse. C'est la guerre civile. Bothwell partira vers le Danemark afin de recruter une armée pour restaurer Marie sur son trône; Marie, elle, prend le chemin de l'Angleterre où elle demande la protection de sa cousine, Elizabeth.

Étant sans enfant, Elizabeth sait que si elle meurt sans héritier, la couronne passera entre les mains de sa plus proche parente, la reine d'Écosse. Depuis longtemps d'ailleurs, poussée par les catholiques, Marie trempait dans des complots ourdis par les jésuites pour renverser la reine d'Angleterre. Elizabeth, dont les services d'espionnage sont parmi les mieux organisés d'Europe, est tenue informée des tractations entretenues par Marie. Aussi, la fait-elle capturer et emprisonner. Les ennemis de Marie essaient d'obtenir d'Elizabeth l'ordre d'exécution de la reine d'Écosse, mais Elizabeth n'a pas de preuves suffisantes. Durant 18 ans, Marie restera ainsi prisonnière en Angleterre, n'hésitant pas à faire parvenir des messages codés à des partisans qui complotent en vue de la libérer. Le puissant ministre de la reine d'Angleterre, Robert Cecil, et la police de Walsingham interceptent ses messages. Après l'exécution de plusieurs de ses complices, c'est au tour de Marie d'être jugée pour trahison et exécutée.

La documentation dont bénéficia Zweig, même si on ne retrouve pas la bibliographie originale, est assez imposante. Zweig a travaillé beaucoup sur sa biographie de Marie Stuart. Il en a fait un monument littéraire. Dans cette Angleterre des Tudors où la violence et le machiavélisme se côtoient, Marie Stuart apparaît comme une femme incapable de surmonter les défis qui se présentent à elle. Prise entre deux femmes de tête impitoyables, Catherine de Médicis en France et Elizabeth d'Angleterre, elle ne peut s'élever jusqu'à la lucidité. Son goût pour l'amour lui feront choisir des hâbleurs opportunistes qui mineront sa fonction royale. Séduite par Branley, elle est trahie et humiliée par lui. Utilisant Bothwell pour assassiner son mari et lui donner sa place, elle soulève la colère des Écossais, peuple encore frustre et loin de la Renaissance du château de Chambord. Elle ne fait pas le poids lorsqu'elle s'essaie à la fourberie. Elle appartient au camp des vaincus; elle subit, tour à tour, la violence de la diplomatie française en pleine guerres de religions, la violence domestique de Darnley, puis celle, politique, de Bothwell, enfin, après une incarcération de près de 20 ans, elle est exécutée, victime de l'impitoyable cruauté de la Raison d'État.

Plus que les querelles politiques ou sociales, c'est le destin de Marie qui est la trame de la biographie écrite par Zweig, qui ne ménage pas les effets romanesques lorsqu'il s'agit de décrire les moments forts de cette vie aventureuse. Il en est ainsi dans le post-mortem où, partant d'une description macabre, Zweig fait surgir toute la faiblesse de la nature humaine : 

L'étrange tête blafarde aux yeux éteints semble regarder les gentilshommes, qui, si le sort en eût décidé autrement, eussent été ses plus fidèles serviteurs, ses sujets les plus dévoués. Pendant un quart d'heure encore les lèvres qui ont refoulé la peur de la créature avec une force surhumaine frémissent convulsivement et les dents claquent. Pour atténuer l'épouvante du public on jette en hâte un drap noir sur le tronc et sur la tête de méduse. Déjà les bourreaux s'apprêtent à enlever les tragiques débris, lorsqu'un petit incident rompt le silence et l'effroi. Au moment où ils ramassent le tronc sanglant, pour le transporter dans la pièce voisine où il doit être embaumé, quelque chose se met à bouger, sous les habits. Sans que personne l'eût aperçu, le petit chien de la reine l'avait suivie et s'était blotti contre elle pendant l'exécution. Maintenant il sort, inondé de sang et se met à aboyer, glapir, hurler et mordre, se refusant à quitter le cadavre. Les bourreaux veulent l'écarter de force. Mais il ne se laisse pas empoigner et assaille avec rage les grands fauves noirs qui viennent de le frapper si cruellement. Cette petite bête défend sa maîtresse avec plus de courage que Jacques VI sa mère et que des milliers de nobles leur reine, à qui ils ont pourtant juré fidélité”.

6. LES LIAISONS DANGEREUSES

de Choderlos de Laclos


Choderlos de Laclos était un officier de carrière qui, après la guerre de Sept Ans, a servi dans toutes les garnisons françaises à la frontière de l'Allemagne. Pour passer le temps, Laclos écrit un opéra-comique qui sera un échec. Puis, il s'engage dans un roman épistolaire, la seule oeuvre qui restera et fera sa renommée : Les liaisons dangereuses. La force de ce roman n'a véritablement été comprise qu'au XXe siècle, un peu comme l'oeuvre de Sade, car le thème central en est le cynisme. Non pas le cynisme antique – le kunisme, dirait Sloterdijk -, mais le cynisme bourgeois, la manipulation des sentiments dans le but d'obtenir des avantages sans échanges. C'est le roman de Laclos qui a popularisé le mot “roué” pour désigner un individu retors et fourbe, désignant avant tout le vicomte de Valmont.

Valmont est un hédoniste et sa réputation est des plus mauvaises. Il a une complice qui partage ses jeux pervers, la marquise de Merteuil. Le plaisir partagé des deux roués est de pervertir les femmes innocentes, celles qui ont été éduquées à l'ombre des couvents ou ont épousé des barbons. Valmont entretient donc une liaison secrète avec la présidente de Tourvel. Fidèle à son époux qui occupe une tâche importante au parlement, de moeurs puritaines, elle n'est pas insensible aux charmes de Valmont qui joue sur sa (fausse) culpabilité et demande l'aide de la présidente pour rédimer son âme. Plus la présidente s'intéresse au salut de son âme, plus Valmont utilise le chantage affectif pour s'approcher d'elle charnellement. La présidente menace de rompre. Valmont lui annonce qu'il a sombré dans une dépression dont il ne sortira pas vivant. Dans une ultime tentative, elle finit par lui céder. Une fois que la marquise de Merteuil offre à Valmont la mission de séduire la jeune Cécile de Volanges, Valmont laisse tomber la présidente de Tourvel qui ira cacher sa honte dans un couvent, où elle mourra en apprenant la mort du vicomte.

Cécile de Volanges est une proie encore plus facile car elle sort tout juste du couvent. La marquise de Merteuil a une rancune contre la mère de Cécile et entend se servir de Valmont pour assouvir sa vengeance en jetant la honte sur la famille. La marquise de Merteuil traîne avec elle un jeune chevalier, Danceny, dont Cécile tombe immédiatement amoureuse. Pourtant, elle a été promise à un barbon, riche et homme de qualité. Valmont poursuit Cécile de ses assiduités, puis, une nuit, la viole. Désespérée, elle cherche conseil auprès de la marquise de Merteuil qui lui suggère de profiter de sa relation avec Valmont sans rien en dire à Danceny. L'affaire se corse lorsque Cécile tombe enceinte des oeuvres du vicomte.

Dans l'ensemble de ces manipulations psychologiques et morales, le vicomte de Valmont ne possède qu'un amour, la marquise de Merteuil. Celle-ci ne veut pas de l'amour du vicomte et se contente de plaisirs érotiques. L'insistance de Valmont finit par la rebuter et, pour se venger, informe Danceny que Valmont à violer Cécile. Pour venger l'honneur de la jeune fille, Danceny provoque Valmont en duel et le tue. Mais il est trop tard. Cécile entre au couvent où elle prononcera ses voeux après la naissance de l'enfant, tandis que Danceny vivra sa déception amoureuse, le conduisant peu à peu à se comporter comme le vicomte. La vie de cour n'est que manipulations et traîtrises parmi des gens désoeuvrés et obsédés par des sensations toujours plus corsées. Afin de donner une conclusion morale à son roman, Laclos fait abattre sur la marquise de Merteuil une petite vérole qui défigure sa beauté en même temps qu'un procès qui finit par la ruiner.

Pour ceux qui ont vu les films adaptés du roman, on ne voit que le duel d'acteurs que se livre les protagonistes, mais le roman épistolaire, par lequel on suit les intrigues lettre par lettre (comme plus tard dans le roman de Bram Stoker, Dracula), c'est à une véritable stratégie militaire que nous assistons. C'est ce qui ajoute à la fascination que suscitent les mouvements des personnages dans le but de convaincre les victimes innocentes des sentiments fourbes présentés comme sincères. Méticuleusement, Laclos prend tour à tour les positions de Merteuil et de Valmont, disposant des plans d'assauts qu'ils livreront pour conquérir la présidente de Tourvel, Cécile de Volanges et Danceny. D'autre part, il se revêt de l'innocence des assiégés pour savoir à quel point, précisément, ils cèderont aux roués. La vieille métaphore médiévale que l'amant monte à l'assaut de l'aimée comme un preux chevalier monte à l'assaut d'une forteresse est appliquée ici, pas à pas, par les avancées des roués et le recul des victimes. Mais au lieu d'être une conquête vaillante, comme dans les codes de chevalerie, le monde courtisan de Laclos n'est plus qu'une société décadente, où l'hypocrisie est le vice à la mode (dixit Molière) et où les gens se manipulent les uns les autres jusqu'à ce que le plus roué (ici, une femme) l'emporte sur tous les autres. Derrière sa traîne, la marquise de Merteuil porte la honte de la présidente de Tourvel, le viol de Cécile, l'amertume de Danceny et la mort de Valmont.

Laclos a écrit un véritable roman pour voyeuristes. Par les correspondances, un siècle après Tartuffe, le lecteur espionne les personnages afin de savoir comment les affaires de chacun(e) avancent. Comme un regard à travers un trou de la serrure, on voit les victimes tomber dans les bras de Valmont; on assiste aux affrontements entre Valmont et Merteuil, on suit la déchéance des victimes qui se perdent dans des couvents comme seuls refuges pour cacher leurs hontes subies et connues de tous. Le lecteur ne croit pas au visage défiguré de la marquise ni à sa ruine tant on est sûr qu'elle est la gagnante de cette surenchère de fourberies et qu'il n'y a aucun Dieu pour venger les méchancetés humaines. En ce sens, Les liaisons dangereuses sont prophétiques de nos comportements actuels, surtout dans les manipulations affectives auxquelles nous nous soumettons les uns les autres, et surtout de la part des dirigeants de nos sociétés.

7. Mrs DALLOWAY
de Virginia Woolf 



Mrs Dalloway est sans doute le roman le plus connu de Virginia Woolf. Le film “The Hours”, qui présente trois anecdotes en lien avec l'écriture du roman, lui a redonné une célébrité nouvelle. Ce roman raconte une journée dans la vie de Clarissa Dalloway qui commence le matin où elle se rend chez la fleuriste jusqu'à la réception, le soir, donnée par son mari. À l'origine, le roman devait s'appeler “Les heures”, puisque la narration est rythmée par le son de Big Ben de Londres. Nous sommes aux lendemains de la Première Guerre mondiale et les habitants de la capitale commencent à retrouver une vie normale bien que les souvenirs de la guerre écrasent encore ceux qui y ont participé.

Parallèlement aux activités préparatoires de Mrs Dalloway, Virginia Woolf nous présente l'ancien soldat, Septimus Warren Smith, qui souffre toujours du schellshock qu'il a ramené de la guerre. Dépressif, schizophrénique, Smith finit par se suicider en se jetant par la fenêtre. Lorsque le médecin de Smith, le docteur Holmes, invité à la soirée donnée par les Dalloway, raconte ce pénible fait de la journée, Clarissa s'en montre affectée.

Durant les péripéties de la journée, elle a, en effet, rencontré l'un de ses anciens soupirants, Peter Walsh, et l'une des questions qui l'obsède consiste à se demander pourquoi avait-elle choisi Richard Dalloway plutôt que Peter Walsh? Comme la Nora de Maison de poupée de Ibsen, Mrs Dalloway se révèle à elle-même, à la fois dans sa “fonction” de maîtresse de maison, épouse du mondain Richard Dalloway et Clarissa, en tant qu'individu, avec son intériorité, son identité, ses émotions et ses pensées. Quelle raison avait pu la pousser à épouser Richard, homme qu'elle connaissait peu mais dont la fonction sociale lui donnait un rôle dans la bonne société, plutôt que Walsh qu'elle aimait sincèrement? Bref Clarissa se voyait plongée en pleine crise existentielle, un peu comme le serveur de café dans L'Être et le Néant de Sartre. Virginia Woolf pose ici toute la question de l'authenticité, du conformisme au Moi contre l'emprise du conformisme social. Dans l'Angleterre des années 20 et 30 du XXe siècle, cette prise de conscience de la non identité entre l'être pour soi et l'être pour les autres se retrouvait dans nombre de romans, de dramaturgies et de productions artistiques et cinématographiques. Interrompue par la crise et la Seconde Guerre mondiale, cette question devait revenir dans les années 1950, et le film The Hours est entièrement construit sur la crise existentielle des personnages.

Un autre des thèmes abordés par le roman est celui du temps. Comme Proust, comme Bergson, comme Einstein, comme Joyce, comme le cinéma et la psychanalyse, Mrs Dalloway est un roman présenté comme un concentré de temps. La durée, qui tend à s'étirer dans le roman-fleuve traditionnel, se contracte ici en une journée. Woolf et Joyce ont tous les deux, par des styles différents, relevé le défi de détailler les heures, les minutes et les secondes dans la vie de leurs personnages. Mrs Dalloway, comme les deux personnages d'Ulysse - Leonard Bloom et Stephen Dedalus –, évolue dans les décors de Londres comme les personnages de Joyce dans Dublin. Publié en feuilleton entre 1918 et 1920, puis en un volume en 1922, il y a une influence certaine de Joyce sur le roman de Woolf, publié en 1925. Joyce faisait déjà usage du monologue intérieur autour de sujets généraux qui touchaient à tous les domaines. C'est la technique dite du “courant de conscience”, qui consiste à décrire le point de vue du personnage en donnant le strict équivalent de leur processus de pensée. L'influence de Proust n'est pas non plus à négliger bien que le roman anglais n'épuise pas les expériences de la sensibilité aussi loin que le romancier français.

On a dit qu'il y avait dans Mrs Dalloway une prémonition du destin tragique de Virginia Woolf. C'est possible. Mais ce n'est pas dans le personnage de Clarissa que cette éventualité s'inscrit mais dans celui de Septimus Warren Smith : “Ainsi, il était abandonné. Le monde entier lui criait : 'Tuez-vous, tuez-vous, par pitié pour nous!' Mais pourquoi se tuerait-il par pitié pour eux? Manger est agréable; le soleil est chaud; et, pour se tuer, comment s'y prend-on? Avec un couteau de table, hideusement, et des flots de sang? en respirant un tuyau à gaz? Il était trop faible, il pouvait à peine lever la main. De plus, maintenant qu'il était tout à fait seul, condamné, abandonné, comme ceux qui vont mourir sont seuls, il y avait une volupté, un isolement plein de grandeur, une liberté que ne peuvent pas connaître les enchaînés. Holmes avait vaincu naturellement, le monstre au mufle rouge. Mais Holmes lui-même ne pouvait pas toucher à ce dernier survivant errant sur les confins du monde, à ce proscrit qui regardait derrière lui les terres habitées, qui gisait, comme un marin noyé, sur le rivage du monde

8. LES DIEUX ONT SOIF
d'Anatole France 


En secondaire V, alors que j'étais inscrit au cours d'expression dramatique, j'eus à interpréter une lecture de mon choix. Comme j'étais déjà des plus captivés par la Révolution française, je choisis un extrait du livre d'Anatole France, Les dieux ont soif. Anatole France, cet auteur qui représentait si bien les valeurs de la Troisième République française, semble bien loin aujourd'hui. On oublie que les Dadaistes et les Surréalistes lui avaient fait un “procès” sarcastique et méchant. En écrivant “Les dieux ont soif”, France voulait raconter la Révolution française en y insérant un personnage de fiction, l'apprenti artiste Évariste Gamelin, “élève de David” et décrire les grands jours de l'An II sous les débats orageux entre partis révolutionnaires et la Terreur. Ce roman historique est sans doute le plus beau jamais écrit sur cette période.

Il est beau car il ne vise pas à déformer la Révolution. Comment peut-on avoir de la sympathie pour ces Jacobins qui firent couler tant de sang pour des aspirations aussi abstraites que la liberté, l'égalité, la justice? Cela semble un pari aussi futile que vouloir faire un roman où l'on nous présenterait un Hitler ou un Staline super-sympa. Comme tous les romans historiques qui respectent les normes établies par Walter Scott, les personnages réels (Marat, Robespierre) n'apparaissent que de loin, à travers les yeux de Évariste. L'essentiel que veut nous transmettre le romancier est ce qu'on appelle “la couleur locale”, l'atmosphère du temps, le Zeitgest. Nous suivons la progression d'Évariste, jeune artiste idéaliste, tout de suite rallié à la Révolution dans laquelle il participe en tant que membre de l'une des sections de Paris. Parallèlement, se faufile sa romance avec Élodie, la fille de Jean Blaise, son marchand d'estampes à la boutique de “L'Amour peintre”.

Au fur et à mesure qu'Évariste s'élève dans l'appareil institutionnel, son dévouement le mène jusqu'à devenir juré au Tribunal révolutionnaire alors que viennent d'être établies les lois de Prairial. La Terreur sévit. De caractère aussi faible qu'il peut être enthousiaste pour des aspirations généreuses, Évariste devient un juré impitoyable. La radicalisation de la Révolution exerce sur lui une force qui le rend peu à peu paranoïaque. Le mécanisme de la Terreur l'entraîne à commettre une injustice en votant la mort de Maubel, qu'il prend pour son rival auprès d'Élodie. Celle-ci lui avait révélé qu'elle avait eu une aventure avec un jeune clerc – devenu dragon de l'armée républicaine -, et croyant qu'il s'agit de Maubel, Évariste l'envoie à la guillotine.

La force des Dieux ont soif réside dans le fait de suivre les intrigues qui entourent Évariste Gamelin étroitement liées à l'atmosphère de cette année trouble. On y voit davantage les victimes de la Révolution que ses faiseurs. Robespierre traverse à peine l'arrière-scène, promenant son chien, alors que les yeux d'Évariste le suivent avec une dévotion idolâtre. France nous décrit tantôt la vie d'un prêtre réfractaire qui se cache dans un grenier pour fuir la persécution, tantôt le marché noir des spéculateurs sur les grains. Bientôt, le gentil Évariste n'est plus qu'un terroriste aux yeux de sa mère. Contre sa soeur Julie et son amant en fuite, Évariste n'hésite pas à lancer au visage de celle-ci : “Ma mère, écoutez-moi : si je savais que ma soeur Julie est dans cette chambre..., j'irais tout de suite la dénoncer au Comité de vigilance de la section...” Et la pauvre mère, terrifiée : “Je ne voulais pas le croire, mais je le vois bien : c'est un monstre...

Le mécanisme s'accélère et les personnages du roman sont finalement envoyés à la guillotine par le juré Gamelin : le vieux Maurice Brotteaux, le Père Longuemare, la femme Rochemaure... Et dans les derniers chapitres, une fois la Terreur au comble de ses excès, la situation se renverse. Évariste est jeté dans la charrette qui emmène les partisans de Robespierre à la guillotine :

Gamelin fit effort pour monter dans la charrette : il avait perdu beaucoup de sang et sa blessure le faisait cruellement souffrir. Le cocher fouetta sa haridelle et le cortège se mit en marche au milieu des huées.

Des femmes qui reconnaissaient Gamelin lui criaient :


'Va donc! buveur de sang! Assassin à dix-huit francs par jour!... Il ne rit plus : voyez comme il est pâle, le lâche!'


C'étaient les mêmes femmes qui insultaient naguère les conspirateurs et les aristocrates, les exagérés et les indulgents envoyés par Gamelin et ses collègues à la guillotine.


La charrette tourna sur le quai des Morfondus, gagna lentement le Pont-Neuf et la rue de la Monnaie : on allait à la place de la Révolution, à l'échafaud de Robespierre. Le cheval boitait; à tout moment, le cocher lui effleurait du fouet les oreilles. La foule des spectateurs, joyeuse, animée, retardait la marche de l'escorte. Le public félicitait les gendarmes, qui retenaient leurs chevaux. Au coin de la rue Honoré, les insultes redoublèrent. Des jeunes gens, attablés à l'entresol, dans les salons des traiteurs à la mode, se mirent aux fenêtres, leur serviette à la main, et crièrent :


'Cannibales, anthropophages, vampires!'


La charrette ayant buté dans un tas d'ordures qu'on n'avait pas enlevées en ces deux jours de troubles, la jeunesse dorée éclata de joie :


'Le char embourbé!... Dans la gadoue, les jacobins!”


Gamelin songeait, et il crut comprendre.


'Je meurs justement, pensa-t-il. Il est juste que nous recevions ces outrages jetés à la République et dont nous aurions dû la défendre. Nous avons été faibles; nous nous sommes rendus coupables d'indulgence. Nous avons trahi la République. Nous avons mérité notre sort. Robespierre lui-même, le pur, le saint, a péché par douceur, par mansuétude; ses fautes sont effacées par son martyre. À son exemple, j'ai trahi la République; elle périt : il est juste que je meure avec elle. J'ai épargné le sang : que mon sang coule! Que je périsse! Je l'ai mérité...'


Tandis qu'il songeait ainsi, il aperçut l'enseigne de l'Amour peintre, et des torrents d'amertume et de douceur roulèrent en tumulte dans son coeur.


Le magasin était fermé, les jalousies des trois fenêtres de l'entresol entièrement rabattues. Quand la charrette passa devant la fenêtre de gauche, la fenêtre de la chambre bleue, une main de femme, qui portait à l'annuaire une bague d'argent, écarta le bord de la jalousie et lança vers Gamelin un oeillet rouge que ses mains liées ne purent saisir, mais qu'il adora comme le symbole et l'image de ces lèvres rouges et parfumées dont s'était rafraîchie sa bouche. Ses yeux se gonflèrent de larmes et ce fut tout pénétré du charme de cet adieu qu'il vit se lever sur la place de la Révolution le couteau ensanglanté.


9. GENS DE DUBLIN

de James Joyce

 
Le dernier film de John Huston, The Dead, film posthume, est l'adaptation du dernier conte des Dubliners (Gens de Dublin) de James Joyce. Le James Joyce d'avant Ulysse et l'invention de Stephen Dedalus. Le Joyce des Gens de Dublin est un Joyce encore très influencé par son temps, celui du naturalisme fin de siècle. Petites nouvelles sans extravagances, regards doux-amer que Joyce porte sur les Dublinois, ses révoltes contre les conformismes de ce peuple qui ne s'appartient pas à lui-même, vassal encore des Britanniques. 

Jean Paris a observé combien les nouvelles des Gens de Dublin suivaient les étapes de la déchéance. La première nouvelle, “Les sœurs”, est élaborée autour d'un prêtre mort qui, pour avoir profané un calice, sombre dans la démence; la seconde, “Une rencontre”, raconte comment, après une sévère remontrance, deux élèves décident de sécher une journée de classe pour partir à l'aventure. Ils croisent sur leur chemin un pervers sadique et pédophile. La nouvelle suivante, “Arabie”, complète la perte de la foi chez Joyce. Dans les sept nouvelles suivantes, portant sur l'âge de la maturité, Joyce suit l'ordre des sept péchés capitaux :”Éveline” (l'orgueil); “Après la course” (l'avarice); “Les deux galants” (la luxure); “La pension de famille” (l'envie); “Un petit nuage” (la colère); “Correspondances” (la gourmandise); “Cendres” qui inaugure la marche vers le néant; “Pénible incident” (la paresse) dont certains passages annoncent “The Dead”, racontant comment la paresse de cœur de M. Duffy a entraîné la déchéance de sa maîtresse qui, abandonnée à l'alcool, finit quelques années plus tard, sous les roues d'une locomotive. Les nouvelles suivantes exhibent les velléités, sinon les veuleries, comme dans “On se réunira le 6 octobre” où la vaillance des partisans du libérateur Parnell s'achève dans le projet d'accueillir le roi Édouard VII; la malhonnêteté dans “Une mère”; la tempérance dans “De par la grâce”, enfin la sagesse de Gabriel confondue par le sacrifice d'amour de Michael Furey dans “The Dead”.

À la fin de la soirée de l'épiphanie passée chez les trois tantes de Gabriel Conroy, les discussions, souvent ennuyeuses, conduisent au moment du départ, lorsque survient un léger incident. En descendant l'escalier, Gretta, l'épouse de Gabriel, entend une mélopée qui semble la figer. Monsieur D'Arcy répond à sa question qu'il s'agit du chant “The Lass of Anghim”. Tout le long du trajet de retour à travers la joyeuse foule, Gretta reste silencieuse, perdue dans une rêverie qui inquiète Gabriel. De retour à leur hôtel, dans leur chambre, sous l'insistance de son mari, Gretta raconte que “The Laff of Anghim” lui avait été chantée par un jeune homme qui s'était épris d'elle au moment où elle devait quitter Galway pour le couvent de Dublin. Poussé par la jalousie qu'il peine à contenir, Gabriel apprend de son épouse que Michael Furey, le jeune homme en question, de santé délicate, était mort à 17 ans : “Je crois qu'il est mort pour moi”, de lui répondre Gretta.

La veille de son départ, dans le courant d'une nuit pluvieuse du début de l'hiver, alors qu'il était déjà très malade et qu'on avait interdit à Gretta de le visiter, celle-ci entend des cailloux jetés à sa fenêtre : “La croisée ruisselait à tel point que je ne pouvais rien voir. Alors je descendis l'escalier en courant, telle que j'étais, et me faufilai par la porte de la maison dans le jardin et là, au fond du jardin, se tenait le pauvre garçon qui grelottait”. Gretta a beau le supplier de retourner chez lui : “Je l'ai supplié de rentrer sur-le-champ, qu'il prendrait la mort sous la pluie. Mais il disait qu'il ne voulait pas vivre. Je vois ses yeux si bien, si bien! Il se tenait à l'extrémité du mur où il y avait un arbre.” Moins d'une semaine plus tard, elle apprenait que Michael était mort et enterré à Oughterard. Elle s'effondre en larmes, vaincue par l'émotion, s'endormant d'épuisement. “Gabriel lui tint la main un moment encore, indécis, puis, n'osant empiéter sur son chagrin, la laissa retomber doucement et se dirigea sans bruit vers la fenêtre.”

Gabriel se met alors à réfléchir. Il réalise que Gretta avait été aimée par un autre homme par le passé, et dont il ignorait tout. Et ces dernières pages du recueil Gens de Dublin, pages sublimes entre toutes, émotions profondes surgissant au cœur d'un être médiocre. “Il fut surpris du tumulte de ses émotions d'une heure auparavant. Qu'est-ce qui les avait engendrées? Le souper de ses tantes, son discours ridicule, le vin, la danse, la réunion burlesque au moment de se souhaiter une bonne nuit dans le hall, le plaisir d'une promenade le long de la rivière dans la neige? Pauvre tante Julia! elle aussi ne serait bientôt plus qu'une ombre auprès de l'ombre de Patrick Morkan et de son cheval. Il avait surpris cette même expression hagarde sur son visage, un instant, pendant qu'elle chantait 'Parée pour les noces'. Bientôt peut-être, il serait assis dans ce même salon, vêtu de noir, son chapeau haut de forme sur les genoux. Les stores seraient baissés et tante Kate serait assise auprès de lui qui pleurerait et se moucherait, racontant comment Julia était morte. Il fouillerait dans son esprit pour trouver quelques paroles consolatrices et il n'en trouverait que de fortuites ou d'inutiles. Oui, oui, cela ne manquerait pas d'arriver sous peu.

L'atmosphère de la chambre lui glaçait les épaules. Il s'allongea avec précaution sous les draps et s'entendit à côté de sa femme. Un à un, tous ils devenaient des ombres. Mieux vaut passer hardiment dans l'autre monde à l'apogée de quelque passion que de s'effacer et flétrir tristement avec l'âge.

“Il pensa comment celle qui reposait à ses côtés avait scellé dans son cœur depuis tant d'années l'image des yeux de son ami, alors qu'il lui avait dit qu'il ne voulait plus vivre.

“Des larmes de générosité lui montèrent aux yeux. Il n'avait jamais rien ressenti d'analogue à l'égard d'aucune femme, mais il savait qu'un sentiment pareil ne pouvait être autre chose que de l'amour.

“Des larmes coulèrent de ses yeux, et dans la pénombre il crut voir la forme d'un jeune homme debout sous un arbre, lourd de pluie. D'autres formes l'environnaient. L'âme de Gabriel était proche des régions où séjourne l'immense multitude des morts. Il avait conscience, sans arriver à les comprendre, de leur existence falote, tremblotante. Sa propre identité allait s'effaçant en un monde gris, impalpable : le monde solide que ces morts eux-mêmes avaient jadis érigé, où ils avaient vécu, se dissolvait, se réduisait à néant. Quelques légers coups frappés contre la vitre le firent se retourner vers la fenêtre. Il s'était mis à neiger. Il regarda dans un demi-sommeil les flocons argentés où sombres tomber obliquement contre les réverbères. L'heure était venue de se mettre en voyage pour l'Occident. Oui, les journaux avaient raison, la neige était générale en toute l'Irlande. Elle tombait sur la plaine centrale et sombre, sur les collines sans arbres, tombait mollement sur la tourbière d'Allen et plus loin, à l'occident, mollement tombait sur les vagues rebelles et sombres du Shannon. Elle tombait aussi dans tous les coins du cimetière isolé, sur la colline où Michael Furey gisait enseveli. Elle s'était amassée sur les croix tordues et les pierres tombales, sur les fers de lance de la petite grille, sur les broussailles dépouillées. Son âme s'évanouissait peu à peu comme il entendait la neige s'épandre faiblement sur tout l'univers comme à la venue de la dernière heure sur tous les vivants et les morts.

10. CONFESSIONS D'UN MASQUE

de Yukio Mishima


Publiée en 1949, soit quatre ans après la défaite du Japon aux mains de l'armée américaine, Confessions d'un masque” de Yukio Mishima est le dernier roman que je retiendrai pour la série. Mishima a séduit la génération de la contre-culture des années 1970, juste au moment où il commettait une tentative de coup d'État qui se solda par son seppuku. Entre autres, Marguerite Yourcenar. La scène se déroule dans le Japon en crise, dans les années 1930, alors que le jeune narrateur, Kochan, garçon chétif et d'une sensibilité exacerbée, est fasciné par une reproduction du tableau de saint Sébastien par Guido Reni, corps dénudé, tendre et lascif. À l'école, il est attiré par un confrère de classe dominant, Omi, et sa lucidité lui fait comprendre que son attirance est d'ordre sexuel. “Confession d'un masque” raconte les tentatives vaines de Kochan afin de dominer ses pulsions homoérotiques. Il se lie avec la soeur d'un camarade, Sonoko. Comme il ne peut pas participer à la guerre à cause de son état de santé, il demeure impuissant à la fois à accepter la pulsion qui le domine et établir une relation stable avec Sonoko.

Dans l'ensemble de la littérature occidentale, “la question homosexuelle” est toujours abordée d'une façon tragique où une relation s'achève soit par un suicide (“Les amitiés particulières”), soit par le crime (les romans de Genet), soit par le sida (Yves Navarre) ou comme de simples romances moralisatrices avec une fin qui se veut “positive”. “Confession d'un masque” par sa forme autobiographique, est tout le contraire. Kochan, le narrateur, nous raconte sa triple découverte. D'abord, celle de l'attirance pour son propre sexe, la jouissance qu'elle procure, enfin son inséparable sado-masochisme qui l'accompagne.

La subtilité brutale avec laquelle procède Mishima ressemble à l'action d'un scalpel qui dissèque les phase de son développement libidinal. Kochan découvre les premières sensations sadiques en lisant de la lecture occidental. Oscar Wilde :

Il est beau ce chevalier qui gît frappé à mort
Parmi les joncs et les roseaux...

Mais aussi les crimes de Gilles de Rais tels qu'évoqués par Huysmans. À la chevalerie est associée l'odeur de la sueur des soldats. Suit le goût du travestissement en femme, enfin le pur sadisme qu'il exerce autour de lui. Sa faiblesse chétive se compense par une tyrannie psychologique et morale qu'il distribue autour de lui.

Avec l'adolescence (14 ans), Kochan découvre la manipulation de son “jouet”. Cela commence par la trouvaille de livres d'art dissimulés à son regard à cause de reproductions de nus. Entre toutes, il est attiré par la reproduction du saint Sébastien de Guido Reni, une peinture baroque. Cette reproduction nourrit ses deux fantasmes, son homosexualité et son sadisme. Cette brutalité avec sa propre sexualité est rapportée d'une façon toute impressionniste :

Ce jour-là, à l'instant même où je jetai les yeux sur cette image, tout mon être se mit à trembler d'une joie païenne. Mon sang bouillonnait, mes reins se gonflaient comme sous l'effet de la colère. La partie monstrueuse de ma personne qui était prête à éclater attendait que j'en fisse usage, avec une ardeur jusqu'alors inconnue, me reprochant mon ignorance, haletante d'indignation. Mes mains, tout à fait inconsciemment, commencèrent un geste qu'on ne leur avait jamais enseigné. Je sentis un je ne sais quoi secret et radieux bondir rapidement à l'attaque, venu d'au-dedans de moi. Soudain la chose jaillit, apportant un enivrement aveuglant. 

“Un moment s'écoula, puis, en proie à des sentiments de profonde tristesse, je portai mes regards autour du pupitre devant lequel j'étais assis. Un érable, en face de la fenêtre, jetait alentour un reflet brillant – sur la bouteille d'encre, sur mes livres de classe et mes cahiers, sur le dictionnaire et sur l'image de saint Sébastien. Il y avait un peu partout des taches d'un blanc de nuage – sur le titre imprimé en lettres d'or d'un manuel, sur le flanc de la bouteille d'encre, sur un angle du dictionnaire. Certains objets laissaient échapper des gouttes molles, comme du plomb, d'autres luisaient d'un reflet terne, comme les yeux d'un poisson mort. Par bonheur, un mouvement réflexe de ma main pour protéger l'image avait empêché que le livre ne fût souillé. 

“Ce fut ma première éjaculation. Ce fut aussi le début, maladroit et nullement prémédité, de mes 'mauvaises habitudes'.” 

Entendre la masturbation. Peu d'auteur se sont risqués à décrire d'une façon à la fois aussi franche et aussi impressionniste la découverte de la sexualité, peu importe son objet d'investissement, homme ou femme. Depuis, sans doute, bien des écrits se sont complus à répéter cette découverte littéraire, mais très peu y atteignent à la fois la justesse du ton dans l'émotion et la description “objective” de la découverte. Par après, le désir se déplace d'une image à un condisciple, Omi. Omi, c'est “l'animal”, le coq de la classe, le mâle alpha. On lui prête une activité sexuelle débordante. Pour cette raison, il attire le désir de Kochan. À partir de ce moment, Kochan travaillera à dissimuler l'effet qu'Omi exerce sur lui, son attraction pour le garçon qu'il suit et fuit du même coup.

Parallèlement à son récit, Kochan offre une auto-analyse éclairé de son désir : “Mon adoration aveugle pour Omi était dépourvue de tout élément de critique consciente et je m'en rapportais encore bien moins à un point de vue moral en ce qui le concernait. Quand j'essayais de saisir la masse amorphe de mon adoration, pour la faire entrer dans les limites de l'analyse, elle avait déjà disparu. S'il existe un amour qui n'a ni durée ni progrès, c'était précisément celui que j'éprouvais. Les yeux avec lesquels je voyais Omi étaient toujours ceux du 'premier regard' ou, si je puis dire, du 'ragard primitif'. C'était strictement une attitude inconsciente de ma part, un effort incessant pour protéger la pureté de mes quatorze ans contre le processus d'érosion

Et encore : “Cela pouvait-il être de l'amour? Admettons que ce fût là une forme de l'amour, car si, au premier abord, il parut conserver à jamais sa forme première en la répétant seulement indéfiniment, il eut aussi son mode particulier de dégradation et de décadence. Et ce fut une dégradation pire que celle de n'importe quel amour normal. En vérité, de toutes les sortes de décadence en ce monde, celle de la pureté est la plus redoutable”. L'auto-analyse de l'adolescence vaut ici bien des traités de psychologie.

Cervelle brûlée de la classe, Omi est renvoyé de l'école. Kochan ne pleure pas sa perte, comme un personnage tiré d'un roman occidental aurait fait. Il mythifie cette disparition en se faisant croire que Omi a été trahi, puis exécuté. Dénudé, on l'a fléché comme le saint Sébastien de Reni. Il compense cette perte par un “théâtre du meurtre”, le sadisme :

Là, dans mon théâtre du meurtre, de jeunes gladiateurs romains offraient leur vie pour mon amusement; et toutes les morts qui y avaient lieu, devaient non seulement ruisseler de sang, mais aussi s'accomplir avec le cérémonial qui convenait. Je prenais plaisir à toutes les formes de peine capitale et à tous les moyens d'exécution. Mais je n'admettais ni instrument de torture ni gibet, car ils n'auraient pas offert d'effusion de sang. Je n'aimais pas non plus les armes à feu, telles que pistolets ou fusils. Autant que possible, je choisissais des armes primitives et sauvages – flèches, poignards, lancées. Et, pour prolonger la torture, c'était au ventre qu'il fallait viser. La victime offerte en sacrifice devait lancer de longs cris, lugubres et pathétiques, afin que ceux qui les entendaient vinssent à sentir l'inexprimable solitude de l'existence. Alors ma joie de vivre, jaillissant de quelque endroit secret au plus profond de moi, poussait finalement une clameur de joie triomphante, répondant cri pour cri à la victime. N'était-ce pas exactement semblable à la joie que l'homme d'autrefois trouvait à la chasse?

Kochan projette ses fantasmes sadiques sur tous les garçons qu'il croise : “L'arme de mon imagination massacra nombre de soldats grecs, nombre d'esclaves blancs en Arabie, de princes de tribus sauvages, de garçons d'ascenseurs dans les hôtels, de serveurs de restaurants, de jeunes apaches, d'officiers de l'armée, de garçons de piste dans les cirques... J'étais l'un de ces sauvages ravisseurs qui, ne sachant comment exprimer leur amour, tuent par erreur la personne qu'ils aiment.* Je baisais les lèvres de ceux qui gisaient à terre, encore agités de mouvements spasmodiques.

“À la suite de je ne sais quelle allusion, j'avais conçu un instrument d'exécution agencé de telle façon qu'une épaisse planche garnie de douzaines de poignards debout, disposés en forme de silhouette humaine, glissait le long d'une tige pour tomber sur une croix fixée à l'autre extrémité de la tige. Il y avait une sorte d'usine d'exécutions, où des foreuses mécaniques, destinées à percer le coeur humain, fonctionnaient sans arrêt, après quoi le sang recueilli était sucré, mis en boîtes et vendu dans le commerce. Dans la tête de cet élève de l'école secondaire, d'innombrables victimes, les mains liées derrière le dos, étaient conduites au Colisée”.

De comparable, on ne retrouverait guère que la machine inventée par Kafka dans La colonie pénitentiaire, cette machine qui fonctionne selon un mécanisme complexe dont le but est d'inscrire dans la chair le motif de la punition où, après un spectacle long et sanglant, l'accusé finit par mourir. Mu par une telle psychologie, on comprend l'impossibilité pour Kochan de sortir de son cercle de sang et de sa manie masturbatoire. Ce qu'on appelle amour n'est pour lui rien de plus qu'une abstraction qui témoigne d'une libido dominée par le goût de la mort et enferme le personnage dans son propre destin, sans possibilité de libération.

* Il s'agit d'un vers d'Oscar Wilde.