mercredi 11 mars 2015

La Shoah dans la guerre civile occidentale


À Buchenwald
LA SHOAH DANS LA GUERRE CIVILE OCCIDENTALE

Note
Ce texte est extrait d'un ouvrage en cours
de rédaction, Anus Mundi, et représente le
sous-chapitre I.4.5 de la partie sur l'Histo-
ricité.

Cette guerre «intérieure» qui se livrait au sein de la guerre civile occidentale et que nous avons appelé un temps l’Holocauste, terme qui s’est vu remplacé par celui de Shoah, qu’elle était sa fonction précise? Bouclier humain en vue de maintenir à distance les puissances occidentales de l’Allemagne? Volonté nationale d’extirper un segment de population appartenant à une «race» autre? Nécessité impitoyable entraînée par une dérive du sentiment d’entraînement fatal à laquelle rien ni personne ne pouvait s’opposer? Dans tous ces cas, une situation sordide qui ne trouve pas de mots pour se définir. Quoi qu’il en soit, nous devons considérer ainsi le «judéocide» : «le génocide n’est pas un accident de l’Histoire. Il est le syndrome le plus grave de la pire maladie de l’homme : sa violence. Comme la guerre, le génocide est la manifestation spectaculaire de la faculté de l’homme à s’autodétruire. À cet égard, il est comparable à une forme de cancer qui ronge le corps social».[1] La maladie comme métaphore ne définit pas en quoi la question juive doit être considérée comme l’acmé de cette guerre civile occidentale, le Juif étant appelé à jouer ce rôle d’agent pathogène – de l’infection - intérieur à la civilisation, et cela bien avant la naissance d’Adolf Hitler.

Les raisons pour exterminer une population sont généralement nombreuses pour justifier des actions de «nettoyage ethnique» au sein de guerres présentées comme «défensives». Il n’en fut pas autrement dans le cadre de la préparation et de la mise à exécution du «judéocide». Des vieilles associations entre le prêt usuraire, le développement du capitalisme et l’immunité des banquiers juifs partout en Europe, ont fini par dériver de la justification religieuse pour passer à des raisons scientifiques. Ce racisme anthropologique nouveau genre avait hérité des justifications religieuses beaucoup de ses obsessions, surtout celles en relation avec les rapports sexuels, la pureté de race et d’anthropologie médicale. Raul Hilberg insiste sur la permanence de la persécution antisémite fortement ancrée dans les mentalités traditionnelles occidentales pour expliquer la préméditation du projet nazi : «Le processus de destruction nazi ne se développa nullement par génération spontanée; il fut le sommet d’une nouvelle évolution cyclique, semblable à celles que nous avons vues se dessiner dans l’action des artisans des précédentes politiques antijuives. Les missionnaires du christianisme avaient fini par dire en substance: “Vous n’avez pas le droit de vivre parmi nous si vous restez juifs.” Après eux, les dirigeants séculiers avaient proclamé: “Vous n’avez pas le droit de vivre parmi nous.” Enfin, les nazis allemands décrétèrent: “Vous n’avez pas le droit de vivre”».[2] Hilberg s’en remet ici aux bio-pouvoirs, à la biocratie comme on disait à l’époque, avec les risques que comporte tout anachronisme qui ignore les contingences historiques. Hilberg nuance d’ailleurs sa vision plus loin dans son ouvrage : «L’anéantissement par les Allemands des juifs d’Europe fut le premier processus de destruction mené à terme dans le monde. Pour la première fois dans l’histoire de la civilisation occidentale, les agents du crime avaient surmonté tous les obstacles, administratifs et moraux, à un massacre organisé. Pour la première fois aussi, les victimes juives, prises dans la camisole de force de leur histoire, se précipitèrent, physiquement et psychologiquement, dans la catastrophe. La destruction des Juifs ne fut pas accidentelle. Aux premiers jours de 1933, lorsque le premier fonctionnaire rédigea la première définition du “non-aryen” dans une ordonnance de l’administration, le sort du monde juif européen se trouva scellé».[3] Car, il va de soi, que le XIXe siècle savait qu’on pouvait «laisser mourir», sinon ordonner de tuer des groupes de populations considérées comme hostiles aux pouvoirs établis. Le cas de la famine irlandaise apparaît ici comme un préalable à un acte de pure biocratie : «Dans cette terrible famine, sir Charles Edward Trevelyan, chargé par Londres de suivre et d’affronter les développements de la situation, voit à l’œuvre une “Providence omnisciente” qui vise ainsi à résoudre “en Irlande le problème de la disproportion entre population et nourriture”. En ce sens, l’homme politique britannique a été parfois désigné comme un “proto-Eichmann”, protagoniste d’une tragédie qu’il faut considérer comme le prototype des génocides du XXe siècle. [Il est vrai aussi que] les déclarations de Trevelyan présentent quelque analogie avec la réflexion [de Benjamin] Franklin, selon laquelle l’extermination des Indiens entre dans les desseins de la Providence. Il est vrai qu’à présent, l’homme politique britannique se propose non plus d’anéantir, mais seulement d’éclaircir drastiquement un groupe ethnique, et sans avoir recours à d’autres instruments que ceux mis en action par le bon Dieu; reste le fait qu’est considérée comme “providentielle” l’inanition de masse qui frappe un peuple depuis longtemps assimilé par les classes dominantes anglaises aux autres populations coloniales».[4] Trevelyan a agi passivement devant un problème d’une ampleur exceptionnelle. Il a laissé mourir. Plus tard, Staline, afin de maîtriser la révolte des Ukrainiens, agira de manière beaucoup plus active en faisant mourir, par la famine des millions d’Ukrainiens. Pourtant, dans le cadre irlandais, moins d’un demi-siècle après la grande famine, le peuple obtiendra de l’Angleterre l’Home Rule et finira par accéder à ce à quoi la Grande-Bretagne se refusait obstinément : l’indépendance nationale. Le problème irlandais n’était pas un «à côté» des problèmes coloniaux britanniques, il en fut le déclencheur puisque les principales colonies peuplées d’anglo-saxons allaient, par la suite, réclamer une plus grande marge de manœuvre par rapport au Colonial Office et cela lorsque le jingoïsme de Chamberlain aurait voulu une centralisation impériale indéfectible. De même, G. L. Mosse considère qu’il serait «erroné de croire que les Juifs dans l’idéologie volkisch ne constituaient qu’un problème secondaire, et qu’une minorité d’Hottentots aurait aussi bien pu remplir ce rôle».[5] La similitude des situations montre qu’il y a une continuité objective entre la famine irlandaise et le judéocide (ou la famine ukrainienne), mais qu’elle se distingue stratégiquement en passant de la passivité devant les éléments naturels au contrôle de ces éléments.

Le paradoxe est que la vieille rancœur entre Irlandais et Anglais n’avait pas d’équivalent entre Allemands et Juifs. Enzio Traverso insiste même sur le fait qu’«un simple regard sur l’ensemble du continent indique d’ailleurs qu’au début du siècle l’Allemagne apparaissait comme un îlot heureux pour les juifs européens, à côté des vagues d’antisémitisme qui déferlaient dans la France de l’affaire Dreyfus, dans la Russie des pogromes tsaristes, dans l’Ukraine et la Bohême des procès pour meurtre rituel, et même dans l’Autriche de Karl Lueger, le maire social-chrétien, populiste et ouvertement antisémite de Vienne. Pour que l’antisémitisme allemand (qui, en dépit de sa diffusion comme habitus mental, ne représentait que 2% de l’électorat au début du siècle) devint l’idéologie du régime nazi, il fallut le traumatisme de la Première Guerre mondiale et une dislocation des rapports sociaux dans l’ensemble du pays. Bref, il fallut une modernisation sociale chaotique et déchirante, une instabilité politique chronique sous Weimar, une crise économique profonde et prolongée, l’essor d’un nationalisme agressif alimenté par la crainte du bolchevisme et d’une révolution allemande esquissée entre 1918 et 1923, il fallut enfin l’attente d’un sauveur charismatique, incarné par un sinistre personnage dont la popularité, en dehors d’un tel contexte, n’aurait jamais dépassé quelques brasseries munichoises».[6] Durant la Belle-Époque, en effet, c’était la France qui suivait la logique exclusive de la cohabitation des Juifs sur un quelconque territoire national, comme le formule si bien Ernest Renan dans son opuscule des lendemains de la défaite de 1870, La Réforme intellectuelle et morale : «La doctrine des frontières naturelles et celle du droit des populations ne peuvent être invoquées par la même bouche, sous peine d’une évidente contradiction».[7] Certes, on n’en était pas encore à la nécessité de tuer les Juifs, comme ce le sera avec le génocide nazi, mais le Juif apparaissait comme une catégorie extra-nationale propre à parasiter la sève de la nation française. Avec des mots chargés d’une haine viscérale, le journaliste Édouard Drumont allait former une génération d’antisémites dont les coups d’éclat entre 1930 et 1945 donneront un sérieux coup de main à l’entreprise génocidaire allemande. À l’énumération rapportée par Traverso, ce qui devait contribuer à mettre en branle le processus en Allemagne, on le devine, ce fut aussi les résultats de la Révolution russe. La paranoïa bourgeoise allemande prêtait à Lénine et à Trotsky des ascendances juives (vraies dans le deuxième cas et possible dans le premier). Deux écoles d’interprétations historiques s’affrontent maintenant, l’une privilégiant l’épistémologie de la contingence historique (l’intentionnalisme), l’autre de  la nécessité (le fonctionnalisme) : «Prenons par exemple l’analyse historique du génocide des Juifs, et le débat entre les historiens qui tentent de comprendre ses causes. Les intentionnalistes pensent qu’Hitler et son idéologie propre ont joué un rôle capital dans la solution finale. Les fonctionnalistes, au contraire, disent que l’œuvre d’Hitler était accidentelle face au mode de fonctionnement du régime et sa dynamique structurelle qui rendirent inéluctable l’enchaînement des faits. Selon eux, sans l’armée, l’administration, l’industrie, les SS, Hitler n’aurait jamais pu atteindre son objectif. Les premiers disent que le meurtre des Juifs a commencé à partir de la décision d’Hitler qui a attendu les conditions propices à sa mise en œuvre. Les seconds pensent qu’Hitler a eu l’idée générale de trouver une “solution” au “problème juif”, mais il n’a pas mis en œuvre les tâches pratiques. Ainsi, que l’on prenne la perspective intentionnaliste ou fonctionnaliste, on se retrouve dans un système de causalité exclusif, visant à réduire l’événement du génocide en identifiant une cause unique : la personne d’Hitler, ou l’entité bureaucratique sont censées expliquer le génocide des Juifs».[8]

Certes, cette reductio ad absurdum ne représente pas tout ce que l’on peut tirer des deux épistémologies, il suffit de faire passer la personnalité d’Hitler au second plan pour voir les structures sociales de base accomplir leurs œuvres. Une telle réduction n’est possible que si l’on considère le génocide comme un «assassinat collectif», une sorte de meurtres en série : «Ainsi donc, on peut postuler une certaine parenté entre le comportement sadique des tueurs professionnels SS et les réactions ambiguës et déconcertantes des tueurs amateurs et des témoins. Chez les opérateurs des camps de la mort, tous les interdits avaient été levés, permettant aux instincts sanguinaires ou dépravés de se satisfaire en pleine liberté; en revanche, les amateurs ne parvenaient pas à s’affranchir des inhibitions que la civilisation impose, de sorte que des conflits pénibles surgissaient dans leurs âmes; pour de nombreux citoyens du IIIe Reich, l’extermination des Juifs constituait la seule issue à une situation devenue intolérable. Ne serait-ce pas l’une des raisons pour lesquelles, bien que la “solution finale” les horrifiait, ils y aspiraient dans le secret de leurs cœurs : une fois que les Juifs auraient disparu, leurs tourments ne prendraient-ils pas fin? C’est ainsi qu’à mesure que le destin des Juifs s’aggravait, les déportations faisaient suite aux spoliations, et les massacres, aux déportations, leur disparition était souhaitée avec une ardeur plus vive. À ce propos, une étude attentive des archives nazies révèle que le projet de l’extermination totale n’a pas été élaboré au cours des années qui précédèrent la guerre, mais qu’il a surgi en quelque sorte spontanément, au fur et à mesure de l’aggravation des persécutions. Même le terme de Endlösung, la “solution finale”, ne signifiait au début que “l’élimination des Juifs du corps national allemand”, c’est-à-dire leur expulsion d’Allemagne, et ce n’est que par étapes qu’il se chargeait d’un sens de plus en plus sinistre. Mais l’histoire de plus d’un crime nous apprend que c’est en proportion des souffrances causées à la victime que croît la haine qui leur est portée; c’est ainsi que se déchaînent les forces du mal, jusqu’à l’explosion finale».[9] Certes, ce qui s’est commis dans les camps de la mort ne furent rien de moins que de vils assassinats, mais il y a une différence autrement que quantitative entre un assassinat, voire même une série de meurtres, d’un génocide! Autre thèse reductio ad absurdum, à l’opposé, de la précédente, toute individualiste (la volonté d’un seul, Hitler), c’est celle contenue dans Les Bourreaux volontaires de Hitler : «Pour Goldhagen, le génocide juif fut conçu comme “un projet national allemand” dont Hitler ne fut, en dernière analyse, que le principal exécuteur: “L’holocauste - écrit-il - est ce qui définit le nazisme, mais pas seulement lui : il est aussi ce qui définit la société allemande pendant la période nazie”. Les exécuteurs directs - qu’il chiffre à 100 000 personnes, peut-être même, ajoute-t-il, 500 000 ou plus - ont agi avec le soutien de l’ensemble de la société allemande, hantée depuis plusieurs siècles par la conviction selon laquelle “les juifs méritaient de mourir”».[10] Ici, c’est la lutte de races qui expliquerait les fondements du génocide. Aryens contre Juifs, les partis étaient clairement définis, alors que Gœbbels répondait à Fritz Lang, le cinéaste, de le laisser décider qui était Juif de qui ne l’était pas!

Il vaut mieux inscrire le judéocide à l’intérieur de la brutalisation des mœurs issue de la Belle-Époque et surtout de la Grande Guerre suivre le cours progressif et évolutif de l’entraînement fatal. Les Italiens les premiers, avant les Espagnols et leur guerre civile, ouvrirent la saison des massacres industriels commis à froid : «Même si leur gravité a été longtemps méconnue, les actes de barbarie commis par l’Italie fasciste en Éthiopie sont bien éloignés d’une entreprise de génocide dont la particularité fut d’avoir été idéologiquement motivée, administrativement planifiée et industriellement accomplie».[11] Cela ne veut pas dire que les intentions génocidaires ne faisaient pas partie des plans de l’occupation italienne, mais l’occupation même y fit naître ces intentions! Ceci permet de mieux comprendre ce que nous rappelle Traverzo : «il faut souligner les traits propres à la Shoah, un génocide qui fut perpétré au cœur de la Deuxième Guerre mondiale mais qui ne peut pas être simplement déduit de sa logique interne. Si la guerre à l’Est, radicalisée par toutes les tensions qu’elle condense, permit de déclencher la vague exterminatrice contre les juifs, la Shoah est devenue progressivement autonome jusqu’à constituer un but en soi de la politique nazie. La conquête du Lebensraum et l’anéantissement du bolchevisme n’expliquent pas la déportation à Auschwitz des Juifs de Salonique ou de Corfou, comme ne l’explique pas le contexte des opérations militaires, surtout à partir de 1943, après la défaite de Stalingrad. Mais cela ne fait pas de la guerre entre 1941 et 1945 une “parenthèse” dans le siècle. Dans le cadre de la guerre, la Shoah prenait certes une dynamique propre liée au projet nazi de domination raciale, mais ses prémisses s’inscrivaient dans la longue durée de l’histoire européenne et allemande. En dépit de ses traits spécifiques, la guerre nazie contre les juifs appartenait à cette guerre civile européenne et mondiale. Autant il serait faux de vouloir nier sa singularité, en la diluant dans l’ensemble des violences de la guerre, autant il serait absurde de l’isoler de ce contexte global, qui fut son terreau et son détonateur».[12] C’est bien là que le génocide entre comme élément fondamental d’un biocide volontaire. C’est au plus fort des affrontements violents entre les partis en guerre, que se décide la mise en place de la Solution finale : «Derrière les nuances de terminologie et de méthodes, on retrouve en fin de compte l’identité des faits; derrière les superstructures et les rationalisations, on retrouve le même déferlement homicide, et les mêmes fleuves de sang. Du coup, en embrassant l’ensemble, on aperçoit mieux la vraie signification de l’extermina-
tion totale des Juifs, signe avant-coureur d’holocaustes plus vastes et plus généralisés. En fait, une fois déclenchée la “solution finale”, les barrières mentales sont rompues, et le précédent psychologique créé : éprouvés aussi de leur côté, les procédés techniques. Aussi bien, on aurait pu conclure, par un simple raisonnement inductif, qu’une entreprise aussi démente ne pouvait s’arrêter à mi-chemin, et que, si seulement la fortune des armes en eût laissé le temps aux Nazis, elle aurait, par la seule force de sa logique interne, happé d’autres peuples et d’autres races dans son engrenage implacable. Car “le racisme est comme la maladie de la rage: nul ne peut savoir d’avance sur qui l’adorateur de son propre sang déchargera la fureur qui le tourmente” [J. Billig]».[13] Et comme, à ce moment précis, la grande menace provient du revirement sur le front russe, c’est alors que l’on pose la «question russe» qui, chez les «révisionnistes» ou les partisans du tandem Nolte/Furet, finit par se substituer à la «question allemande».

Préfaçant le livre de Nolte, le philosophe français Alain Renaut écrit : «En 1980, [Nolte] prononce à Munich une conférence dont le texte ne fut publié pour la première fois, dans une version anglaise, qu’en 1985, intitulée Légende historique ou révisionnisme. Comment voit-on le IIIe Reich en 1980?, cette conférence suscita de vives répliques de la part d’historiens reconnus :  Nolte y suggérait que l’élimination de millions de Juifs par le nazisme ne représentait nullement un événement unique dans l’histoire et qu’il fallait “relativiser” le fait en le restituant au sein de l’“histoire universelle”. Certes, ajoutait-il, il ne s’agit pas pour autant de renverser le jugement fondamentalement négatif porté jusqu’ici par les historiens sur le IIIe Reich: du moins faut-il soumettre son histoire à “révision” en la plaçant dans une “perspective nouvelle” où la “volonté exterminationniste” apparaît plonger très loin ses racines, jusque dans la révolution française (avec la Terreur) et même jusque dans le Moyen Âge (avec l’Inquisition). Qui plus est, à la faveur de cet élargissement du regard, il se révélerait qu’“Auschwitz ne résulte pas principalement de l’antisémitisme traditionnel”, mais répète à sa manière l’extermination de masse déjà pratiquée par l’Union Soviétique sous la forme de l’extermination de classe, à travers l’élimination des koulaks : ainsi rapprochée des crimes de la révolution russe, l’élimination des Juifs devrait en fait être réinscrite dans le contexte de la révolution industrielle. Ce serait cette dernière qui, à cause des troubles et des bouleversements qu’elle suscitait, aurait engendré chez les catégories les plus sensibles de la population (c’est-à-dire les catégories les plus touchées) la conviction que, pour remédier au mal, il fallait exterminer des groupes sociaux entiers. Plus précisément encore, suggère Nolte, faudrait-il comprendre qu’il y a eu entre les deux exterminations une relation de cause à effet : car la terreur rouge, en raison de son ampleur et de l’étendue du territoire où elle se produisit, ne pouvait qu’engendrer dans les pays voisins des “réactions tout à fait violentes et irrationnelles”; en ce sens, Auschwitz aurait procédé à la fois de la crainte suscitée par les exterminations soviétiques et du fantasme selon lequel, si les Rouges éliminaient les koulaks, les Juifs, de leur côté, souhaitaient l’extermination de la bourgeoisie allemande, voire du peuple allemand. Conclusion : il conviendrait enfin de ne plus considérer le IIIe Reich comme un phénomène isolé et sui generis, d’y voir, non “une première ou un original”, mais “une copie déformée”».[14] Cette psychologie historique appuyée sur la paranoïa, repose sur une logique tordue faisant du judéocide l’effet inattendu de la «Terreur rouge». S’il y avait bien une «Terreur rouge» en Russie, en Allemagne les Freikorps, recyclés depuis dans la SS, avaient mis un terme sanglant à la poussée révolutionnaire des Spartakistes. Ce qui restait donc, dans le contexte de 1941, c’était la menace de l’immense armée soviétique qui résistait devant les troupes d’invasion allemandes. Cette guerre à finir avec les Slaves, avec l’Union soviétique endoctrinée, intoxiquée par la propagande juive marxiste, voilà la «terreur rouge» authentique et non fantasmatique à laquelle se réfèrent Nolte et Furet. «Dans le contexte de la “guerre d’annihilation” meurtrière contre l’Union soviétique, le pas de la disparition des Juifs “à un moment donné et d’une certaine façon” à l’“assassinat de masse maintenant” fut franchi au cours de l’été 1941. Une fois en cours sur le territoire soviétique, cette “solution finale” ou définitive fut un signe donné par le régime nazi pour que cette solution soit également appliquée aux autres Juifs d’Europe. Déjà engagés dans l’assassinat de millions de Juifs et de non-Juifs sur le territoire soviétique, les Allemands “ordinaires” allaient se dérober devant l’application de la “solution finale” de Hitler aux Juifs d’Europe également».[15] Il devenait possible alors, pour des milliers d’Allemands «ordinaires», sans être nécessairement «volontaires», de suivre le rythme de La Marseillaise contre ceux qui viennent «égorger nos femmes et nos enfants» : «Tuer les Juifs étant admis comme une nécessité historique, le soldat devait le “comprendre”; et si pour un motif quelconque on lui ordonnait d’aider les SS et la Police dans leur travail, il était supposé obéir. Mais s’il tuait un Juif spontanément, de sa volonté personnelle, sans ordre et du seul fait qu’il avait envie de tuer, alors il commettait un acte anormal, digne peut-être d’un “Européen oriental” - d’un Roumain par exemple - mais qui compromettait la discipline et le prestige de l’armée allemande. Là se situait la différence cruciale entre l’homme qui se “surmontait” lui-même pour tuer et celui qui se rendait coupable d’atrocités gratuites. Le premier était jugé bon soldat et nazi convaincu, le second ne savait pas se maîtriser et, de retour au pays après la guerre, représenterait un péril pour la communauté allemande. Tous les ordres qui visèrent à résoudre le problème des “excès” s’inspiraient de cette morale».[16] Il y a sans doute beaucoup de perfidie dans ce scrupule et nous n’avons pas à le tenir pour sincère. Bien au contraire, il nous dit la différence entre la situation qui était celle de Trevelyan en Irlande et celle de Staline (ou de Hitler) en Ukraine (ou face aux Juifs). Au départ, les camps de concentration sont là pour laisser, ou aider la mort à faire son œuvre. Mauvaise nutrition, maladie non soignée, travail forcé, mauvais traitements en cas de punition, les bourreaux ordinaires de Hitler laissent la mort faire son œuvre. C’est la première phase du biocide annoncé. Puis, le sentiment de l’entraînement fatal s’accomplit dans l’étape ultime d’une guerre meurtrière entre membres d’une même civilisation. Alors, on exécute sommairement d’une balle dans la nuque sur la ligne de résistance allemande devant les forces bolcheviques en mouvement, on fait venir des camions afin d’asphyxier au monoxyde de carbone les Juifs qui tardent à mourir, on commande les édifices des grands camps comme Treblinka ou Auschwitz afin de gazer en série, par un produit chimique efficace qui emprunte la connotation pesticide dû à IG Farben (le Zyklon B), puis on érige les fours pour faire disparaître les dernières traces de la honte. Les fours ne fournissant pas à brûler tous les corps, d’immenses fosses seront ouvertes que les Alliés finiront par combler, après «la libération». Le biocide était passé maintenant entre les mains de bourreaux volontaires de Hitler.

La Shoah n'est pas le «centre» de l'Anus Mundi, il n'en est pas non plus la finitude, contrairement à ce qu'une interprétation Whig de l'Histoire peut laisser penser. Elle est le produit du déclin de la civilisation occidentale et de ses correspondants symbolique (dégénérescence) et idéologique (décadence). La Shoah est le microcosme de l'auto-destruction de la civilisation occidentale à laquelle l'errance des régimes en place (démocratie libérale, fascismes tous couleurs, dictature du Parti communiste russe et de son Secrétaire), tous dans la mouvance du capitalisme même, ont mené. Il ne s'agit pas de «relativiser» la mécanisation de l'horreur dont elle témoignera toujours devant les hommes, mais seulement de dégager l'ampleur du désastre civilisationnel qu'elle représente. La guerre civile européenne, la Seconde Guerre de Trente Ans, pour reprendre le mot du général de Gaulle qui avait un sens plus développé de l'Histoire que bien des historiens, à l'intérieur de laquelle se retrouve cet épisode qui ne cesse d'impressionner par la rencontre de la technique performative et de l'idéologie fanatisée sur la table à dissection de Lauréamont, a donné l'assassinat de masse par lequel il est possible de mesurer le degré de destructivité atteint par notre civilisation à l'heure de son crépuscule⌛

Montréal
11 mars 2015


[1] J. Semelin. Sans armes face à Hitler, Paris, Payot, 1989, p. 215.
[2] R. Hilberg. La destruction des Juifs en Europe, Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire, 1991, t. 1, p. 16.
[3] R. Hilberg. Ibid. t. 2, p. 901.
[4] D. Losurdo. Le Révisionnisme en histoire, Paris, Albin Michel, 2006, pp. 259 et 260.
[5] G. L. Mosse. Les racines intellectuelles du Troisième Reich, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, 2006, p. 394.
[6] E. Traverso. La violence nazie Une généalogie européenne, Paris, La Fabrique, 2002, p. 21.
[7] E. Renan. La Réforme intellectuelle et morale, Paris, U.G.E., Col. 10/18,  p. 77.
[8] É. Abécassis. Petite métaphysique du meurtre, Paris, P.U.F., Col. Perspectives critiques, 1998, p. 32.
[9] L. Poliakov. Les Juifs et notre histoire, Paris, Flammarion, Col. Science, 1973, pp. 159-160.
[10] E. Traverzo. Op. cit. 2002, p. 20.
[11] P. Burrin. Fascisme, nazisme, autoritarisme, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, 2000, p. 12.
[12] E. Traverso. La Guerre civile européenne, Paris, Hachette, Col. Pluriel, 2007, p. 81.
[13] L. Poliakov. Le bréviaire de la haine, Paris, Livre de poche, 1951, pp. 392-393.
[14] A. Renaut. Préface à E. Nolte. Op. cit. 1969, pp. ix-x.
[15] C. R. Browning. Les origines de la Solution finale, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, 2009, p. 912.
[16] R. Hilberg. Op. cit. t. 1, p. 281.

mardi 23 décembre 2014

Luka Magnotta versus la dinde de Noël


«Le plus beau moment de l'amour, c'est lorsqu'on monte l'escalier». Georges Clemenceau
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 LUKA MAGNOTTA VERSUS LA DINDE DE NOËL

Pendant que la dinde décongèle au micro-onde et que maman prépare la farce, toute la famille  reste suspendue aux lèvres de la speakrine de Radio-Canada ou de TVA afin de savoir quel sera le sort que le jury réservera à Luka Rocco Magnotta, le dépeceur du malheureux chinois Lin Jun à Montréal au début de l’été 2012. Inutile de rappeler toute la saga de l’affaire qui est bien connue. Ramené manu militari d’Allemagne, où il s’était fait prendre dans un cybercafé, poussé dans un avion affrété par le gouvernement du Canada – Stephen Harper n’avait pas apprécié qu’un pied de la victime se soit retrouvé dans un colis suspect aux bureaux du Parti Conservateur -, cette image du jeune homme, insensible à son sort, menotté, pressé entre les officiers de police et la peau presque aussi verte que son T-shirt est la dernière qui nous ait été transmise de Magnotta. Le fusain des dessinateurs nous présente un type qui est loin de lui ressembler. Des chroniqueurs d’affaires bizarres écriront sans doute dans un siècle que, comme le Christ ou Louis XIV, il y aurait eu substitution et que Magnotta courrait encore dans les ruelles de Montréal à dépecer des chatons et des pédés.

Comme Magnotta a reconnu sa culpabilité dans le meurtre filmé de l’étudiant chinois, le procès a été essentiellement une suite de dépositions visant à distinguer si le meurtrier était véritablement en pleine possession de ses moyens mentaux lorsqu’il a commis le crime. Derrière le procès criminel se tient un tout autre procès, parallèle, et qui explique les difficultés des malheureux membres du jury. Un procès entre la conduite morale et le comportement psychologique. Car il ne suffit pas de dire que Magnotta est un psychopathe ou un sociopathe (on confond souvent les deux, mais il y a une certaine différence), encore faut-il qu’il ait été en mesure de distinguer le bien du mal au moment de la commission du crime, et cela nous ramène à un autre procès fort médiatisé, celui de Guy Turcotte. La sentence du juge dépend du verdict du jury, et toute l’attente tient à savoir si  Magnotta finira ses jours en prison sans possibilité de libération, ou s’il se trouvera interné en institution psychiatrique avec promesse de suivre un traitement et, éventuellement, retourner à la société tant il est difficile de le considérer comme criminel dangereux puisque nous ignorons s’il aurait continué à commettre d’autres crimes. Psychopathe oui, tueur en série, non.

Les quatre verdicts offerts par le juge Cournoyer sont : non criminellement responsable, ce qui veut dire que Magnotta ne saisissait pas la portée morale de son acte, incapable de distinguer le bien du mal; coupable de meurtre prémédité, ce qui veut dire qu’il était parfaitement conscient de la portée morale de son geste et qu’il avait ourdi le piège où s’est trouvé prise sa victime; coupable de meurtre non prémédité, ce qui veut dire qu’il aurait agi sur un coup de tête, emporté par une folie passagère (c’est la similitude avec le cas Turcotte), enfin coupable d’homicide involontaire, ce qui voudrait dire que le tout est un accident de parcours, que le jeu entre Magnotta et Lin Jun aurait dépassé la convention des deux amants. En fait trois des verdicts le mèneraient en institution psychiatrique. Tout tourne donc autour de la santé mentale de l’accusé au moment où le crime a été commis. Comme Jeanne d’Arc, entendait-il des voix? Comme Turcotte a-t-il été pris d’une folie meurtrière? La chimie de son cerveau était-elle déficiente au moment du crime ou bien, et c’est la thèse de la Couronne, Magnotta n’est-il qu’un narcissiste qui tenait à épater la galerie des média sociaux en commettant un geste monstrueux qui soit authentique et non pas simulé? Comment douze pauvres bêtes qui ont passé des semaines pénibles à écouter tout ce qu’un spécialiste venait démolir d’un autre spécialiste pourraient-ils trancher en la matière, pressés qu’ils sont entre la fatigue et les festivités de Noël?

En plaidant coupable, Magnotta s’est donné toutes les chances de s’en tirer avec le moins de mal possible. Il est entendu que la vie en institution, même isolée, serait moins pire que dans une prison où aucun délit commun ne voudrait se voir associé à ce psychopathe. Voilà pourquoi l’accusation a cherché par tous les moyens de prouver qu’il mentait; qu’il feignait la maladie qu’il aurait hérité génétique-
ment de son père; qu’il a toujours été en pleine possession de ses moyens et a toujours su distinguer le bien du mal dans la commission du crime. Magnotta savait que poignarder et décapiter est mal et interdit par la loi; qu’il avait décidé en pleine conscience la commission de cet acte et qu’en le commettant sciemment, il avait prémédité le mal et devait en supporter la responsabilité et ses conséquences. En fait, vaguant dans un univers de cinéma, de pornographie et de violence, il aurait été inspiré par la première scène du film Basic Instinct, sorti en 1992, dans laquelle on voit un homme lié aux montants du lit par les poignets se faire larder de coups de pic à glace par la femme qui le chevauche au moment de l’orgasme. Le procureur de la couronne voulait même faire visionner cette scène au jury, mais la défense s’y est opposée considérant que la scène était «trop violente» pour les malheureux jurés qui en avaient vu d’autres. De sorte que le juge Cournoyer a préféré épargner au jury le visionnement de ce film à rebondissements et à scandales.

Évidemment tout tournait autour de trois éléments du crime : le pic à glace et le foulard blanc, communs au film et au crime et le miroir suspendu au plafond qui est l’œil par lequel on voit se commettre le crime dans Basic Instinct. Il est vrai également que l’homme sacrifié par Sharon Stone dans le film, Johnny Boz, était joué par un modèle porno Bill Cable, qui fut victime, quelques années plus tard, d’un violent accident de moto (1996) et mourut en 1998 de ses blessures. Magnotta, grand consommateur de films, connaissait Basic Instinct, mais le vrai problème est le suivant : tous ceux qui ont vu cette scène du film et qui a dû attirer un grand nombre de psychopathes, ont-ils recopié cette scène dans la réalisation de leur fantasme criminel? Ce type de comportement sadique se retrouve dans bien des films porno hard et qui ont probablement été tous visionnés par Magnotta. C’était un argument peu convaincant en soi qu’apportait la Couronne, à l’image de ceux qui accusent la télévision ou les jeux vidéos d’encourager le comportement violent des enfants et des adolescents. Là encore, il y a plus de légendes urbaines dans tout cela que de réalités statistiques véritables de relations de causes à effets.

Tout récemment, le spécialiste français des serial killers, Stéphane Bourgoin, a publié un xième livre sur le sujet : Qui a tué le Dahlia Noir? Après le romancier James Ellroy (pour qui ce meurtrier serait le même qui avait tué sa mère), le policier-enquêteur à la retraite Steve Hodel (pour qui le meurtrier serait papa), enfin l’enquêteur et romancier Don Wolfe qui cible la mafia comme à l’origine de ce crime sordide, Bourgoin nous dit qu’avec lui, l’énigme est enfin résolu et qu’en étudiant le modus operandi du meurtrier du Dahlia Noir, ce serait le même qu’on surnommait le Boucher fou de Cleveland, appelé aussi the Cleveland Torso Muderer. Ce tueur en série non identifié a sévi dans le quartier misérable de Kingsbury Run, à Cleveland, Ohio, entre 1934 et 1938. Surnommé Torso, il tuait par décapitation puis tranchait les mains et les pieds de ses victimes, rendant difficile leur identification. Treize victimes, hommes et femmes, lui sont imputés mais seulement deux d’entre elles ont pu être identifiés : un jeune homme, Edward Andrassy et une femme Fio Polillo. L’affaire est même confié à l’enquêteur du F.B.I. le plus coté de l’époque, Eliot Ness, qui est nommé Safety Director de Cleveland. Celui-ci va faire un tel gâchis que jamais l’on parviendra à identifier formellement cet assassin.

J’ignore si Torso est l’assassin du Dahlia Noir, autant laissé à Bourgoin le soin de développer son analyse. C’est le personnage de Torso lui-même qui doit ici nous interpeller. Avant l’ère des média sociaux et de l’appareil avec lequel Magnotta a filmé son crime avant de le lancer dans la tweetosphère, Torso savait que le meilleur moyen de saisir la population, c’était d’offrir à la presse des corps démembrés à déguster au petit déjeuner. Au début des années 30, Cleveland, ville alors prospère peuplée de 900 000 habitants, est heurtée par la crise économique. «Le ravin connu sous le nom de Kingsbury Run est comme une cicatrice qui défigure downtown Cleveland, la partie basse de la ville. Profond de vingt mètres à divers endroits, le lit de cette ancienne rivière asséchée est traversé par une trentaine de lignes de chemins de fer reliant les usines locales à des cités telles que Pittsburgh, Chicago ou Youngstown. Pendant la Dépression, Kingsbury Run sert de refuge aux innombrables camps de chômeurs et de vagabonds, ainsi que de terrain de jeux pour les enfants. On compte ainsi six immenses bidonvilles, rien qu’à Kingsbury Run. Vers le milieu des années 1930, ce lieu devient le point central d’un des plus célèbres "cold cases" des annales criminelles américaines» (S. Bourgoin. Qui a tué le Dahlia Noir?, s.v. Ring, Col. Murder Ballads, 2014, p. 241). C’est dans ce décor, déjà sordide, que le premier corps est découvert par un fouilleur de détritus, ou plutôt la moitié inférieure du corps d’une femme, le 5 septembre 1934. Elle restera connue sous le sobriquet de La Dame du Lac. Tous ce que les enquêteurs recouvreront, ce sera le tronc de la victime. C'est à partir de ce jour qu'on commencera à donner le surnom de Torso au meurtrier. Les jours qui suivent, d’autres morceaux de corps émergent des marais. Un an plus tard, presque jour pour jour, deux autres corps – ceux d’hommes cette fois – sont découverts nus et décapités dans un endroit semblable. L’autopsie révélera que le plus vieux des deux est mort 5 heures après le plus jeune. On ne trouve aucune trace de sang sur les corps qui ont été lavés. L’un d’eux est identifié, c’est celui d’Edward Andrassy, 29 ans, connu des policiers pour un nombre incalculable de délits mineurs. Son cadavre a été émasculé. Bisexuel, alcoolique, joueur invétéré, querelleur et batailleur, c’est un infirmier dans un institut psychiatrique. Ce qui est horrible dans ce cas, c’est que le meurtrier a décapité sa victime au couteau alors qu’elle était encore vivante. Comme le corps de l’autre individu, qui est mort de manière identique, n’a pu être identifié, on s’en tient à mener l’enquête à partir d’Andrassy.

Ici, ce n’est pas une vidéo, mais une série de clichés qui font surgir le suspens du crime : «Les enquêteurs concentrent leurs efforts sur la personnalité d’Edward Andrassy, ses (mauvaises) fréquentations et les rumeurs qui indiquent qu’il a cocufié bon nombre de maris. Dans les dernières semaines de son existence, il reste terré au domicile familial, craignant visiblement pour sa vie, mais ne se confie à personne. La meilleure piste provient d’une malle qui contient ses effets personnels où l’inspecteur Peter Merylo trouve quatre négatifs non développés. Une fois les photos tirées, on reconnaît Andrassy qui pose, vêtu de ses plus beaux atours, dans un décor kitsch avec des estampes des femmes à moitié dénudées et une lampe japonaise. Les quatre clichés sont publiés dans la presse locale, avec un appel à témoins : "Reconnaissez-vous cette pièce, avec la victime du ‘Tueur aux torses’?" Le lendemain, John Moessner, un célibataire endurci de cinquante-six ans, se présente pour déclarer qu’il est l’auteur de ces quatre photographies qui datent de plusieurs années…» (ibid pp. 247-248). Ce Moessner est un type louche. Lui aussi a été arrêté pour sodomie et la police le détient un certain temps jusqu’à ce que l’enquête menée à son sujet se révèle non concluante.

La découverte suivante est encore plus horrible : «Le dimanche 26 janvier 1936, il règne un froid polaire sur Cleveland, un temps glacial qui perdure depuis des semaines, avec des températures qui avoisinent en permanence les moins dix à moins vingt degrés. Le quartier qui englobe Central Avenue et East 20th Street a perdu de sa splendeur depuis des décennies, avec ses petites usines, quelques rares commerces, des bâtiments à l’abandon et des habitations désuètes qui côtoient de nombreuses maisons closes. Les rondes des différents veilleurs de nuit ne remarquent rien de particulier. Vers six heures du matin, des voisins de l’usine Hart Manufacturing Plant, au 2315 East 20th Street, entendent plusieurs chiens aboyer furieusement, avant que le silence ne retombe comme une chape de glace. Puis les animaux reprennent leur sérénade. Une femme, excédée, se décide à affronter le froid pour voir de quoi il s’agit. Elle fait le tour de l’usine Hart pour découvrir deux paniers en osier qui reposent dans la neige près d’un mur d’enceinte en briques. Elle examine rapidement le contenu qui est empaqueté dans du papier, avant d’emprunter une allée qui mène au White Front Meat Market, au 2002 Central Avenue. Elle aperçoit Charles Page, le propriétaire de la boucherie, et lui annonce qu’elle a trouvé des jambons derrière chez Hart. Page se précipite sur place, car il croit que sa boutique a été cambriolée. Il se rend compte que les deux paniers contiennent des membres humains gelés.

Ving-cinq minutes plus tard, plus d’une vingtaine de policiers sont déjà sur place. Le torse inférieur d’une femme, le bras droit, deux cuisses et la main droite sont enveloppés dans des pages de papier journal du Cleveland Plain Dealer du 11 août 1935 et du Cleveland News. Un technicien de laboratoire de police prend des clichés de la main, avant que le corps ne soit conduit à la morgue à treize heures. Une demi-heure plus tard, la victime est identifiée : Florence Polillo, une prostituée de quarante et un ans, alcoolique et qui fréquente les bas-fonds de Cleveland. Son casier judiciaire mentionne plusieurs arrestations en 1931 et 1934, non seulement à Cleveland, mais aussi à Washington D.C.…» (ibid. pp. 249-250).

Fio Polillo possède quantité d’identités diverses selon les comtés ou les états où elle a déjà été arrêtée. Alcoolique invétérée, elle est bien connue à Cleveland. Son torse montre des traces de mutilations au niveau des organes génitaux. De plus, comme Andrassy, elle a été décapitée vive avec un couteau. Sa tête ne sera jamais retrouvée. Au mois de juin suivant, on retrouve la tête d’un homme enroulée dans des vêtements ensanglantés. Lui aussi aurait été décapité vivant. Puis un autre corps nu d’un homme tatoué qui semble avoir été tué sur place. Puis d’autres cadavres, surtout des hommes dont certains émasculés, sont retrouvés au cours des mois suivants. Un véritable cirque médiatique envahit Cleveland. Sept cadavres ont été découverts depuis la première femme trouvée dans le lac. À la fin de 1936, alors que la panique s’empare progressivement de Cleveland et que l’on parle d’un nouveau Jack l’Éventreur, le maire de Cleveland place Ness en charge de l’enquête, jouant un doublet avec l’officier Merylo. En février 1937, une deuxième Dame du Lac est découverte dans le même lac que la première. D’autres morceaux de femmes et d'hommes tués et découpés seront retrouvés au cours de l’année 1937. Les têtes de même que les mains apparaissent rarement, d’où la tâche quasi impossible à l’époque d’identifier les cadavres. Le boucher n’est pas toujours un maître dans la découpe. Parfois, sa main semble hésiter avant d’être saisie par la fureur. Ainsi, de cette femme dont le rapport d’autopsie en mai 1938 dit : «La victime a été décapitée vivante. Le meurtrier n’a pas réussi à couper entièrement la tête. Il l’a arrachée à mains nues» (ibid. pp. 285-286). Sur d’autres corps, on retrouve une véritable opération chirurgicale digne de Jack l’Éventreur. Ainsi sur le cadavre de cet homme où «la décapitation est beaucoup plus hésitante», mais dont  «Il a éventré la partie inférieure du torse pour en retirer tous les organes internes. Puis il a découpé de manière très propre la poitrine pour en ôter le cœur, à la base de l’aorte. Aucun de ces organes ne sera jamais retrouvé» (ibid. p. 282). Le Boucher de Cleveland a véritablement mérité le surnom que la presse lui a donné. Et pour le faire savoir, le prochain meurtre sera encore plus spectaculaire.

Le 16 août 1938, trois ouvriers afro-américains trébuchent sur des blocs de béton auprès desquels un empilage de vêtements, de papiers et de restes humains dégage une forte odeur de putréfaction : «Vers seize heures qua-
rante-cinq, les inspecteurs Peter Merylo et James Hogan sont sur les lieux, accompagnés du légiste Samuel Gerber. Pourtant habitués à visiter les scènes de crime du "Boucher", les policiers sont choqués par l’effroyable vision qui s’offre à eux. Un torse humain est enveloppé dans une première couche de papier marron, du même type que celui qu’utilisent les bouchers, puis dans une veste d’homme déchirée, une couverture en patchwork coloré et cousue main enrobant le tout. Enfoui à l’abri des rocs et sous le tronc, le même papier de boucher contient les cuisses, maintenues ensemble par un gros ruban en caoutchouc. À un mètre cinquante de là, un paquet similaire entoure la tête coupée. Un peu plus loin, un carton laisse entrevoir les pieds et les bras. Deux sacs en toile et une page arrachée de Collier’s Magazine du 5 mars 1938 sont également repérés près des restes. Pour la première fois depuis la sixième victime, le serial killer a laissé un corps entier» (ibid. pp. 287-288).

L’autopsie révèlera qu’il s’agit d’une femme blonde. Une heure plus tard, un autre corps en décompo-
sition, celui d’un homme cette fois, est signalé par un couple au bord du lac. Le Boucher de Cleveland accélère le rythme de ses meurtres. C’est alors que, de son côté, Eliot Ness passe à l'action, et elle sera terrible : «Deux jours plus tard, le 18 août 1938, Eliot Ness décide qu’il faut une opération d’envergure pour rassurer les habitants de Cleveland. Il est minuit quarante lorsqu’il dirige en personne une fouille et une rafle de tous les vagabonds qui peuplent les bidonvilles de Kingsbury Run. Vingt-
cinq inspecteurs mènent des dizaines d’agents en uniformes pour réveiller en sursaut les S.D.F. afin de les amener dans les différents commissariats. De gigantesques projecteurs installés sur des camions de pompiers illuminent cette scène dantesque. Eliot Ness ordonne ensuite la destruction de ces cabanes qui sont brûlés par les soldats du feu. Quelques jours plus tard, un éditorial du Cleveland Press donne le ton : "Le résultat de ce raid du Directeur de la sûreté est proche du néant, il a détruit quelques misérables huttes et mis sous les verrous leurs occupants. Nous ne trouvons aucune justification à un tel acte. Emprisonner sans raison des miséreux et détruire leurs maigres possessions est un acte inexcusable"…» (ibid. pp. 289-290). Inutile de dire que ce coup de force médiatique n’a rien donné et Ness aura toujours plus de succès dans la guerre aux gangs que dans la poursuite d’un tueur en série.

Enfin un suspect est arrêté, un maçon. Frank Dolezal. Il avoue pour ensuite se rétracter. On le retrouvera pendu dans sa cellule. Les analyses effectuées infirment les aveux de Dolezal. C’est un autre coup manqué pour la police. Et le Boucher fou, pendant ce temps? Il envoie un message au chef de police Matowicz de Cleveland lui disant qu’il prend des vacances en Californie! Un dernier cadavre, en effet, est retrouvé en août 1938. Ensuite, plus rien. Du moins, pas avant 1950 où un dernier cadavre , celui d’un homme décapité, est retrouvé en juillet. Il s’agit d’un type connu de la police, Robert Robertson. Où était-il entre 1938 et 1950? Pour Bourgoin, il ne fait aucun doute qu’il alla commettre quatre crimes identiques en Pennsylvanie et, en 1947, à Los Angeles, le meurtre de Elisabeth Short (le Dahlia noir), dont le corps dénudé fut trouvé, découpé en deux et possédant plusieurs mutilations à la bouche, au sein et aux organes génitaux.

Le boucher fou de Cleveland est plus qu'une vulgaire imitation de Jack l'Éventreur : il en est un émule qui a su hisser au plus haut niveau le crime sadique parfait. D'où la fascination qu'il exerce, même encore aujourd'hui, avec les romans, le cinéma et la bande dessinée qui ne cessent d'évoquer son fantôme. Il a même suscité en Ontario une imitatrice. Evelyn Dick. Le 16 mars 1946, un groupe de 5 enfants découvrent, le long d'un escarpement appelé la Montagne, à Hamilton, un tronc humain. La tête, les bras et les jambes sont manquants et une profonde blessure à l'abdomen laisse présager qu'on a voulu couper le tronc en deux. On parvient à identifier les restes comme ceux appartenant à John Dick, un conducteur de train. Des traces de brûlures laissent présager que l'assassin aurait tenté de brûler le tronc dans une fournaise. Il apparut que Evelyn Dick avait un âge mental de 13 ans et se trouvait impliquée dans d'autres relations, ce qui aurait créé une tension dans le couple. Durant l'enquête, à la résidence du 32 Carrick Avenue, on découvrit au grenier une valise beige contenant les restes momifiés d'un enfant mâle, Peter David White, un enfant qu'Evelyn aurait eu d'un matelot stationné durant la guerre en Europe et dont on a aucune preuve de l'existence. Evelyn avoua alors aux policiers qu'un certain Bill Bohozuk, un prétendant évincé, avait tué l'enfant et John Dick. On trouva des trous de balles, un revolver et des munitions, des scies et les souliers ensanglantés qui appartenaient à John Dick au sous-sol de la résidence de Donald MacLean, le père d'Evelyn. Bohozuk et MacClean furent accusés et reconnus coupables du meurtre de Dick et de l'enfant tandis que, condamnée, Evelyn Dick échappa à la pendaison en purgeant une peine de détention jusqu'en 1958 lorrsqu’elle fut relaxée de la prison pour femmes de Kingston et se fit oublier. Mais la légende ne l'oublia pas. On a fait un film mélodramatique sur sa vie, et une chanson populaire à double sens vulgaire qui a même été endisquée en 1989 par le groupe Forgotten Rebels.
You cut off his legs...
You cut off his arms...
You cut off his head...
How could you Mrs Dick?
How could you Mrs Dick?
Il est évident que derrière ce crime isolé plane toujours le fantôme du boucher fou de Cleveland.

Bien sûr, Magnotta n’est pas le Torso de Cleveland, mais ce que nous pouvons apprendre du Torso nous aide à nous faire une meilleure idée de la personnalité psychique de Magnotta. Le coroner Samuel Gerber, qui a procédé aux autopsies des victimes du Boucher, écrit ceci dans un rapport intitulé Quelle sorte de personne est le tueur aux torses? :

«Tous les faits récoltés grâce aux examens anatomiques des victimes, des lieux où les corps ont été découverts et du background de celles qui ont été identifiées me laissent penser qu’elles proviennent des couches les plus défavorisées de la société. Ou qu’elles sont tombées de plus haut, à cause d’accidents de parcours dans leur existence.

En conséquence, le meurtrier doit être une personne qui s’associe avec cette couche de la société. En toute probabilité, il devait fréquenter les sphères les plus élevées, avant de tomber au plus bas. Par le passé, il a pu être un médecin, un interne, un boucher, un ostéopathe, un chiropracteur, un infirmier ou un chasseur, ce qui lui a permis d’effectuer des dissections avec une telle finesse.

L’assassin a gagné la confiance et, probablement, l’amitié de ses victimes avant de les tuer. Ce type de personnes provient de trois catégories différents (1) ceux qui sont réellement fous, tels les paranoïdes, qui vont passer à l’acte à cause de délires de persécution. Le schizophrène tue sans mobile apparent et sans passion. (2) Le psychopathe est aux limites de la démence, ce sont des individus qui ne savent pas différencier le bien du mal. Leur désir de meurtre s’accompagne d’une pulsion sexuelle anormale, comme une certaine forme de perversion. (3) Les faibles d’esprit commettent leurs crimes pour posséder un objet, de l’argent ou quoi que ce soit d’autre, à l’instant où ils accomplissent le forfait.

En me basant sur l’examen anatomique des douze victimes du "Tueur aux torses", l’assassin est probablement un schizophrène, si l’on considère le sang-froid (nécessaire) de sa méthode de tuer, de disséquer les restes et d’en disposer par la suite. Lors des premiers crimes, il y a eu des mutilations génitales et il est concevable que le meurtrier appartienne à ce groupe borderline de la folie, le psychopathe constitutionnel» (ibid. pp. 312-313).

Nous n’en saurons pas tellement plus sur le Boucher de Cleveland, même si le récit de Bourgoin nous conduit à des suspects identifiés mais peu susceptibles d’être les auteurs de ces nombreux assassinats. Ce que le coroner Gerber écrit sur Torso est à peu près ce que les psychiatres sont venus dire devant le jury au procès Luka Rocco Magnotta. Les victimes de 1936-1938 sont d’abord des victimes de la vie pour ne pas dire de la crise et probablement que l’assassin partageait avec ses victimes une même ambivalence sexuelle et une même déchéance socio-économique. Malgré ses déclarations selon lesquelles Magnotta aurait été hétérosexuel, il est bien connu que partout où il passait, il se tenait dans les quartiers gays. Escorte et acteur de films pornos, issu lui-même d’une famille dysfonctionnelle, Magnotta est un être déchu vivant dans un monde déchu. Il est plus un personnage de roman à qui manque la conscience dostoievskienne de son propre drame qu’un paranoïaque nécrophile. La schizophrénie a été évoquée par les psychiatres des deux partis pour dire que Magnotta entendait des voix, tout comme son père; que son narcissisme était inassouvissable, qu’il n’éprouvait aucune émotion ni devant le plaisir ni devant la souffrance. Sa personnalité est glacée comme la mort. Il n’a pas su manier le couteau avec la dextérité du Torso. Il n’a pas été jusqu’à conserver ou distribuer des morceaux de viande humaine comme Fritz Haarmann le boucher du Hanovre (1923-1925) qui avait opéré une décennie plus tôt en Allemagne, ni Jeffrey Dahmer le Cannibale de Milwaukee (1978-1991). Le cannibalisme de Magnotta qui se découpe une tranche de fesse relève du Guignol puisqu’on ne le voit pas la manger. De même, on ne le voit pas émasculer le cadavre car ce n'est pas à la virilité qu'il s'en prend mais à la tête, siège de la pensée, de l'esprit, de l’unité de l'Être. Le Torso était un psychopathe accompli. Travaillait-il dans un wagon réfrigéré garé sur une voie latérale d’une des nombreuses lignes de chemins de fer ou dans l’une ou l’autre des maisons luxueuses de Cleveland pour venir, en auto,, la nuit, se débarrasser des cadavres nettoyés en les balançant dans le Kingsbury Run, s’arrangeant pour conserver des «trophées» et faire en sorte que jamais les corps ne puissent être entièrement reconstitués? Tous ces démembrements de corps et le plaisir de décapiter vivante la victime et de la dépecer a aussi son air de rituel satanique. Plus sérieusement, surtout dans un cas de schizophrénie où la double personnalité du Torso se révèlerait tantôt méthodique dans le travail chirurgical des corps, tantôt hystérique dans le démembrement est une métaphore de la personnalité éclatée, déchiquetée et dont le rituel de la décapitation vive renverrait à une façon de mimer l’excision du lieu de pouvoir du corps : la tête.

L’un des films pornos qui m’ait été donné de voir de Magnotta le montre se faisant sodomiser par un asiatique. Toute la mise en scène séquentielle de One lunatic, one ice pick est également une méta-
phore de la person-
nalité psycho-
pathologique de Magnotta. Lui, placé devant la caméra veut maintenant passer derrière, mais c’est impossible, aussi est-ce son fantôme qui est derrière l’appareil pendant que lui-même renverse les rôles. Il est vêtu et sa victime est nue; il agit en mettant en scène sa victime réduite à la passivité, droguée, à demi consciente, comme un acteur qui exécute tout ce que le metteur en scène lui demande. Tout cela sous l’affiche montrant Ingrid Bergman dans Casablanca, offert comme un sublime hommage à l’icône d’un âge du cinéma bien loin de nous maintenant. «Tourné» dans un appartement sordide de la partie la plus sordide du quartier Côte-des-Neiges, le court-métrage pourrait être aussi un hommage à B.T.K., Dennis Rader, un tueur en série qui sévissait entre 1974 et 1991 dans la région de Wichita, au Kansas. B pour ligoter, T pour torturer et K pour tuer. Après tout, y a-t-il autre chose de plus dans le film de Magnotta?

Oups! Maman entend la cloche du four micro-onde qui lui dit que la dinde est décongelée. Ne reste plus qu'à la préparer. Au même moment, le jury paraît devant le juge, les avocats, l'accusé et prononce le verdict de culpabilité avec préméditation. Comme dans le cas de Paul Bernardo, le jury de Montréal s'est prononcé sur la responsabilité du tueur en série. Bernardo était un psychopathe beaucoup plus puissant et avancé dans le crime que Magnotta qui n'y avait mis pourtant qu'un pied! Paul Bernardo enlève, le 15 juin 1991, Leslie Mahaffy, âgée de 14 ans, la viole, la torture et l’étrangle. Il démembre son corps et le coule dans des blocs de ciment jetés dans le lac Gibson près de Saint Catherines en Ontario. Puis, c’est au tour de Terri Anderson, 14 ans également. Par après, il enlève Kristen French avec l’aide de son épouse Karla Homolka, qu’il viole, torture et étrangle. Il devient le violeur de Scarborough. Bernardo sera finalement arrêté pour 43 viols et agressions sexuelles. On découvrira par après des vidéos qu’il avait tournées de ses crimes, y compris de ses meurtres avec la complicité de Karla Homolka. Il n’y a pas jusqu’à Tammy, 15 ans, la propre sœur d’Homolka, à avoir été droguée, violée et morte après s’être étouffée dans son vomi. Autre personnalité narcissique, Bernardo, comme Magnotta, aime changer de noms. En 1995, il est devenu Paul Teale. Autant de noms pour autant de personnalités? La peine de mort étant abolie au Canada, Bernardo/Teale a été condamné à la prison à perpétuité et déclaré criminel dangereux, ce qui le condamne à l’isolement pour le reste de ses jours, un peu comme Charles Manson. Cette affaire remonte à plus de 20 ans et n’a pas cessé de ressurgir périodiquement dans les affaires publiques.

Les longues délibérations du jury montrent combien la psychopathologie des grands criminels rend difficile le partage entre la Psyché et la morale. Ce procès devrait nous amener à nous poser les questions suivantes : Sommes-nous tous plus à même de vraiment distinguer le bien du mal «hors de tous doutes raisonnables»? Le Socius repose sur les institutions, les lois, le droit qui ne sont que des visions de l’esprit humain que des gouvernants interprètent et appliquent selon des standards tout à fait relatifs, d'où la question suivante : sont-ils réellement en mesure de vraiment distinguer le bien du mal «hors de tous doutes raisonnables» dans les prises de décisions dont les effets s'imposeront à une partie ou à l'ensemble de la collectivité? Politiciens, technocrates, hommes d'affaires et de culture demandent régulièrement la confiance aveugle de la part des citoyens; si leur vertu morale est souvent plus que douteuse, qu’en est-il de leur équilibre psychique? Le machiavélisme suppose une éviction de tout dilemme moral et malgré leur prétention à gouverner pour le bien de la majorité, on sait que ce machiavélisme étroit perce derrière chaque décision, chaque geste des gouvernants. Et les collectivités elles-mêmes, ne peuvent-elles pas devenir psychopathes d’une manière ou d’une autre? À la façon dont les civilisations se conduisent, il y a matière à se poser de sérieuses questions. Il ne faut pas attendre que des intoxications fanatisées, comme il y en a eues sous le nazisme et les com-
munismes ou dans des tribus ethniques d’Afrique ou du Moyen-Orient, se radicalisent pour que la communauté interna-
tionale se mobilise et intervienne afin d’éradiquer les maladies psychiques des collectivités. On ne peut risquer de précipiter la communauté universelle dans des guerres et des terrorismes sanglants inutiles sous prétexte que l’une ou l’autre de ses classes, de ses nations, de ses sectes, a le droit de persécuter les membres de sa collectivité au mépris des droits humains à l’intégrité physique et morale. Là où la pathologie mentale sévit dans une collectivité, elle sévit dans l’ensemble de la Cité terrestre. Le jury au procès Magnotta, après avoir minutieusement étudié les avis contradictoires des experts, a conclu qu’il était livré à lui-même et a marqué un grand X sur tous ces rapports, se livrant à ce que Descartes considérait comme la chose la mieux partagée au monde : le bon sens. Les relations entre les minorités dominantes, la majorité silencieuse et l’intermédiaire des gouvernants apparaissent souvent aussi malsaines que les relations d’un Magnotta avec l’univers fantaisiste ambiant de la société du spectacle dans laquelle il se mouvait. Les corruptions universalisées, les conflits d’intérêts mesquins, les idéalisations de fantaisies religieuses ou idéologiques toxiques courent les corridors des Parlements, nichent au creux des ordinateurs des systèmes policiers, gangrènent les shows aliénants appelés à conditionner cette masse silencieuse. Il règne dans One lunatic, one ice pick une atmosphère d’AUSTÉRITÉ MORBIDE qui n’est pas loin de ressembler à certains slogans politiques machiavéliques qu'entendent appliquer des dirigeants occidentaux actuels. Il conviendrait au bon sens de savoir si ces positions morales reposent peut-être sur des motivations que le jury a trouvé inacceptables dans le cas d’un individu, alors, pourquoi en serait-il autrement pour la conduite des institutions humaines?

En cette fin d’année 2014, je considérerai toujours l’ex-lieutenant-gouverneur Lise Thibault comme plus criminellement responsable que Luka Rocco Magnotta. Magnotta n’aura abusé que de la confiance d’un seul individu alors que Lise Thibault, et ceux qui ont été derrière elle pour la pousser au fauteuil prestigieux de chef de l’État québécois, auront abusé de la confiance de toute une population. Ce qui a été bon pour pitou doit être également bon pour minou⌛

Montréal,
22 décembre 2014