vendredi 1 mai 2015

À propos des «Essais de littérature appliquée» de Jean Larose




À PROPOS DES «ESSAIS DE LITTÉRATURE APPLIQUÉE» DE JEAN LAROSE

La fiche de presse du récent recueil du critique littéraire Jean Larose, Essais de littérature appliquée, avance une citation brutale et irrévérencieuse à notre égard, Québécois. Provocante, cette citation coup-de-poing date pourtant de 2010 et a été publiée probablement dans Le Devoir (malheureusement, aucune table n'indique la publication d'origine des textes). Tirée hors-contexte, la citation nous épargne l'ensemble cruel dans lequel elle s'intègre : «Depuis peu, tout d’un coup, c’est Trudeau qui a eu raison contre Lévesque. Le Canadien français était un épais complexé; le Québécois est un épais sans complexe. Désinhibé en matière de morale, de religion, de politique, de bonnes manières, de culture, de français même, bouffi dans sa graisse de poutine, il est fier d’être lui sur une terre dont il a bientôt vendu tous les arbres. Pourquoi transmettrait-il à ses enfants ce qui pourrait faire honte au souvenir de ses aïeux de parole?» (p. 117). Rappel méprisant conforme à la réputation du personnage, ce paragraphe de Larose exprime toutefois un constat généralisé par tous, les humoristes en premier, lorsqu'il s'agit de faire un «portrait» du Québécois lambda que l'on n'hésite pas à afficher à l'étranger et devant les nouveaux arrivants. Peuple désinhibé avant d'être décolonisé, le résultat est effrayant et Larose nous le présente sans concession. Qualifions-le d'élitiste, de pédant peu 'importe, il a raison.

Car il y a de la pédanterie chez le personnage qui s'affichait haut en couleur à l'Université de Montréal où il a enseigné au département d'Études françaises. Spécialiste de Rimbaud et de Proust, Jean Larose est un homme cultivé. Il a beaucoup lu, il connait beaucoup de choses en différents domaines. À sa façon, ce n'est pas seulement un spectateur engagé, mais un militant de causes marginales : la langue, non pas comme moyen de communica-
tion mais comme essence de l'humanisme; la culture, non pas comme produit de consommation mais comme formation de l'esprit; la littérature, non comme matière morte mais comme mémoire vive. Il a ses maîtres : Marcotte, Miron, Malraux. C'est dans les textes qu'il leur consacre qu'il se révèle meilleur critique. Mais, très souvent, sa vaste culture ne sert qu'à s'étaler à travers des noms qui auraient mérité d'être un peu mieux appuyés afin de comprendre ce qu'ils venaient faire dans l'exposé. C'est le mode même de l'écriture journalistique - texte court, paragraphe de une ou deux phrases, objet ciblé, sujet corseté - qui empêche l'essayiste de creuser des thèmes qui mériteraient une profonde analyse psychologique et sociologique qui lui est interdite. Le mode d'écriture journalistique appliqué à la littérature, dans son ensemble, est une gangrène de la culture à laquelle Larose aurait dû s'arrêter avec autant de verve et de brio que le sabotage de l'éducation ou la parthénogénèse des cultures nord-américaines. Malheureuse-
ment, son courage n'a pas été jusque-là. Il est impossible dans des textes courts de fouailler dans les profondeurs de l'humus qui constitue l'humanité. Tout ce qui peut en sortir, ce sont des résultats sans opérations, donc sans moyens de vérifier la pensée et la méthode de l'analyste. Étalée sur une période d'environ 20 ans, rassemblés dans ce recueil, les essais de Larose finissent par atteindre une profondeur que chaque article, publié isolément, ne permet pas toujours de bien apprécier.

Cinéma

De tous les essais du recueil, les moins bons concernent le cinéma. Ils fonctionnent généralement par opposition : Lepage/Binamé, Fellini/Coppola, Tarentino contre l'histoire du cinéma moderne. L’essayiste s'arrête sur le film tourné par Scorsese sur Bob Dylan, montrant combien Dylan n'était pas ce chanteur engagé autant qu'il aimait faire «du bruit», qu'il n'y avait d'autres sens à chercher dans ses textes «compliqués» que l'absence de sens. Pourtant, il y a un Dylan qui a du style (Knocking on heavens door, pour le film Pat Garrett and Billy the Kid de Sam Peckinpah, [1973] est sensé) et s'il faut foudroyer absolument Dylan, faisons-le pour avoir vendu les droits de sa chanson mythique Times are changing aux fins d’une publicité de la Bank of Montreal.

Larose ne passera jamais pour un critique de cinéma. Son niveau est à peine supérieur à celui d'un Homier-Roy. Mais il parvenait dès 1995, en critiquant les films de l'époque, à définir le mal qui pèse actuellement sur le cinéma québécois. En prenant Le Confesionnal de Robert Lepage comme modèle de film narcissique et vide de sens, c'est déjà Lawrence anyways et Tom à la ferme de Dolan qu'on a l'impression de voir : «Le pire dans ce genre, c’est Le Confessionnal, de Lepage. Film très admiré… je ne comprends pas pourquoi. Peut-être parce qu’il est plein d’allusions au cinéma. Allusions énigmatiques qui restent finalement vaines. Des poses. Le Confession-
nal à chaque instant nous dit : "Voyez comme je prends bien la pose film, comme j’imite bien le cinéma". Mais pour cette raison narcissique, il n’arrive pas à faire œuvre. Tout ce qu’Eldorado réussit, Le Confessionnal le manque. Les personnages sont tous faux […]. Tous ressemblent à l’image de leur personnage, sans en avoir la teneur, sans que l’image prenne. Ils n’interprètent pas leur personnage, ils en imitent l’imitation. Ça mime un film sur le mal, sur la souffrance, sur la perversion, sur la mémoire, sur le deuil, sur la mélancolie, sur la recherche du père, sur la prêtrise, sur l’injustice, sur le mensonge, sur le pouvoir, sur le cinéma, sur la ressemblance entre le cinéma et la liturgie catholique, mais sans jamais poigner, en se servant du cinéma comme d’un palais de miroirs où tout se résout en entourloupes narcissiques. Le vide du propos, l’absurdité du récit, l’évitement de toute vraie souffrance - occultés sous des images bien faites. L’ingénieuse facture attire sans cesse l’attention sur elle-même; c’est le style artistique que raillait Flaubert…» (pp. 25-26). Lepage et Dolan sont des cas de narcissisme qui ne représentent pas l’ensemble des cinéastes québécois, moins flamboyants mais plus profonds. Ce sont aussi des réalisateurs qui se sont construits une réputation sur le succès remporté par un premier film (Le Confessionnal, J'ai tué ma mère), le reste de la production, s'appuyant essentiellement sur des cabales de marketing, substituant la parade à la consistance du contenu et à l’adresse de la forme, n'a pas rempli la promesse annoncée par les prophètes du Génie cinématographique du XXIe siècle.

Le Confessionnal, c'était pourtant plus que ce qu'en dit Larose. Il faut avoir vu Tom à la ferme pour savoir ce qu'est vraiment «poser» au cinéma. Lepage ne nous étalait pas sa figure dans ce film. Le mal, la souffrance, les perversions, la mémoire et le deuil sont bien présents, et beaucoup plus qu'à l'état mimétique. La déréliction de la famille québécoise, des liens fraternels, paternels sublimés dans la prostitution masculine, la corruption des pouvoirs et le lointain écho du temps de Duplessis et du clergé qui firent si mauvais accueil à Hitchcock venu y tourner I Confess opèrent comme un jeu de miroir qui illustrerait parfaitement la phrase choc de Larose : canadiens-français honteux/québécois désinhibés. Pour lui, le film-phare demeure celui de Charles Binamé, d'origine belge évidemment, Eldorado, qui n'est pas sans rappeler des films pourtant vides venus d'Europe, en particulier 37°2 le matin de Jean-Jacques Beneix et Le Grand Bleu de Luc Besson. La confidence intime nous permet de comprendre un peu mieux la manière dont s'articule le goût cinématographique de Larose : «Ce que j’ai vu de plus beau : Eldorado, de Binamé. Sublimes paysages de Montréal en été. On n’a jamais vu Montréal si beau. On en sort amoureux de Pascale Bussières, de ses jambes en été. Du grand cinéma, jamais le film de quelqu’un qui fait son cinéma» (p. 26). Il est vrai que Le Confessionnal, lui, baigne dans l'érotisme gay qui ne doit pas stimuler beaucoup l'imaginaire de l'essayiste.

Critique littéraire

Sortons de ce cercle plutôt limité pour aller à l'essentiel de la démarche intellectuelle de Larose qui s'est développée depuis la fin du XXe siècle. Certes, ses vieux thèmes de la langue et de l'indépendance sont toujours au cœur de ses réflexions, et leur dépassement mène tout droit à la littérature francophone du Québec. Réussite de la poésie contre échec du roman; l’élève de Gilles Marcotte, préface la réédition d’Une littérature qui se fait, premier véritable recueil d’essais critiques sur la littérature québécoise, parue en 1962. Il est heureux que Larose l’ait remis dans ses Essais de littérature appliquée, car il en est un des meilleurs, peut-être avec son texte sur Malraux. Mais ce qui est paradoxal dans cette préface, c’est combien Larose, tout en analysant la critique de Marcotte, ne s’aperçoit pas qu’il manifeste le même manque de «distance» qu’il reproche aux romanciers québécois. Qu’il se permet de même faire des glissements humoristiques «épais», ce qui est la tentative honteuse de tout intellectuel que nous sommes de souiller un grand texte par un jeu de mot «poche» : «Comme l’ont fait remarquer tant de critiques de l’hégélianisme, se relever du négatif, affirmer, c’est commettre un meurtre. "Oser tuer? Pas mon gars!" s’écrie maman Plouffe. Le Canada français est-il dans l’humanité ou, plouf, à côté?» (p. 46). En cela, Larose ne parvient pas davantage que les autres à sortir de son aporie qui voudrait qu’il y ait «plus de génie que de goût, voilà la révolution littéraire québécoise» (p. 49).

Cette idée d'un manque de distance entre le romancier et l'objet de son œuvre apparaît dans la préface au livre de Marcotte. Évidemment, le roman du terroir reste le meilleur exemple avec Un homme et son péché et Trente arpents. C’est à propos de ce dernier que Larose écrit, en reprenant la conclusion de Marcotte : «"le paysan de Ringuet ne possède rien, parce qu’il est incapable de ce détachement qui est la condition première d’un accueil. Il est attaché à la terre; il n’a pas, sur elle, une domination vraiment humaine". Or cet homme englué dans les trente arpents de glèbe qu’il est censé posséder, c’est aussi notre romancier, inhabile à la sublimation romanesque par trop de proximité avec son objet - son problème, sa mélancolie, son amour-haine ou sa mère. Le roman ne semble pas pouvoir naître et se développer chez nous comme il l’a fait partout ailleurs (même les Québécois anglais - comme Richler - écrivent de "vrais" romans, "avec événements nombreux et personnages variés"). Tout ce qui est d’ici est absolu. Absolument présent ou absolument absence, aucune différence» (p. 43). Absolu, sans doute, mais pas transcendant. On a là un indice qui nous permet de comprendre comment, selon notre auteur, «Les Québécois sont [devenus] anticatholiques - et anti toute religion - non parce qu’ils se sont libérés, mais parce qu’ils ont rompu toute relation avec l’infini, avec la question de la responsabilité des actes - autant devant les vivants que devant les morts - et généralement avec tout souci du sens de l’existence humaine» (p. 16). L’absolu ou le néant n’ont rien à voir ni avec la divinité, ni avec la damnation. Il s’agit d’une question de possession, de propriétés à vendre ou à acheter, et plus généralement à vendre au fur et à mesure que l’économie québécoise voit ses avoirs se réduire en peau de chagrin. C’est le cas des vingt dernières années où l’industrie manufacturière, après le monde agricole, s’est effondrée, diminuant nos productions exportées face à nos importations d’objets manufacturés de l’étranger.

Larose ne va - ne peut - aller plus loin dans sa démonstration. Il en restera donc au niveau purement littéraire, effleurant le politique ici et là. Il n’insiste pas sur le fait que le problème de la distance en est un de relations psychiques à l’objet. À défaut d’être notre propriété, nos possessions naturelles (énergie, sol, sous-sol, air et eaux) sont des attaches transitionnels à un fantasme d’implantation qui n’aboutit jamais. Les Amérindiens ne cessent de nous rappeler que nous ne sommes pas ici chez nous (comme si eux ils y étaient sans avoir eu à chasser leurs prédéces-
seurs), que nous sommes venus, étrangers, spolier leur territoire. Les immigrants ne cessent également de nous rappeler qu’ils ne sont, eux, que la nième génération à venir prendre possession du rêve américain et que nous ne les avons précédés que de quelques siècles, c’est-à-dire pas assez de temps pour y imprimer une trace viable, alors qu'ils appartiennent à des civilisations souvent millénaires. Tous ces rappels fragilisent le sentiment d’enracinement - le bon vieux thème de Barrès repris par Groulx - des Québécois à leur patrie, à leur terre natale. La consolidation nationale américaine a construit son mythe sur l’extermina-
tion des premiers et l’assimilation des seconds, et les Américains parviennent assez bien à dominer leur conscience, ce que nous nous refusons obstinément à faire pour s’imposer notre pays. Moins par sentiment de culpabilité que par un masochisme pervers d’auto-castration, nous cherchons à multiplier les purs ancêtres autochtones dans notre arbre généalogique et nous prions pour trouver une quelconque vahinée des îles afin de faire partie de la famille. L’échec de l’assimilation autochtone renvoie à l’échec de l’assimilation des immigrants, double échec qui nourrit l’angoisse vitale comme l’angoisse historique de la collectivité québécoise. Apparaît alors le syndrome Pineault-Caron, ce couple de «touristes» venu témoigner en faveur de la Charte des valeurs québécoises auprès des membres du parlement, au début de l’année 2014, et qui racontaient leur expérience «traumatisante» du contact avec l’Islam au Maroc. Les déclarations abracadabrantes du couple ont sans doute fait rire la province, mais témoignaient surtout de l’inconfort des Québécois face à l’étranger; car si les Pineault-Caron purent se promener, un peu comme des visiteurs d’un zoo humain, il est tout aussi probable que les étrangers qui viennent ici nous regardent de la même façon, comme de curieuses bêtes en liberté! La population québécoise n’a pas pardonné cette ultime insulte au Parti Québécois quelques mois plus tard.

Crise de la langue, crise d'identité

Contre l’impossible enracinement, nous assistons plutôt à un véritable démantèlement, pour reprendre le titre d’un film récent. Démantèlement des valeurs et des symboles québécois liés à la crise des générations qui délaissent les legs patrimoniaux pour se construire, ailleurs, une vie qui ressemblera davantage au modèle standardisé des grandes métropoles. Dans ce contexte, il est difficile de présager ce que sera l’avenir de la langue française comme du statut politique du Québec. Mais il est certain que cela n’aidera pas à résoudre nos rapports à l’objet-Québec, ni à l’affirmation subjective de l’Être-en-soi en tant, également qu’Être-pour-soi (c’est-à-dire libre) et Être-par-la-mort (que nous n’existons que parce que nous n’existerons plus). C’est ainsi que notre absence à nous-mêmes, résultat de notre relation d’objet «fuckée», incapable d’établir une distance qui agirait comme un stade du miroir par lequel nous nous identifierions contre et avec le reste du monde, fait des Québécois expatriés des Américains ou des Français, mieux encore qu'au temps de la grande migration vers les villes usinières du nord des États-Unis. Il suffit de regarder le cinéaste Denis Villeneuve jubiler devant les caméras de télévision à l'annonce que les producteurs d'Hollywood vont lui confier la réalisation du prochain Blade Runner. Expatriée en France, Anne Hébert continuait pourtant à écrire des œuvres québécoises; on ne peut en penser autant de ces récents success stories de notre milieu du cinéma québécois. Pour la majorité de autres qui ne peuvent partir, il ne restera, toujours, à se définir que par leurs objets, leurs biens miteux, et, par le fait même, ne pourront entrer dans la métaphysique, l’avoir ayant absorbé l’être.

Car l’osmose ne peut s’effectuer dans le réel. Le percepteur d’impôts, l’agent des terres, le propriétaire vient toujours demander son dû. Il vient régulièrement nous dire que nous ne sommes qu’un peuple de locataires et tenus de nous comporter tel. C’est le message odieux livré par le fédéralisme canadien. Voilà pourquoi il est à la fois si haï et peut engendrer tant de larbins parmi nous. Le geste de tuer dont parle Larose à propos de maman Plouffe, c’est exactement ça, le meurtre du Père que nous nous refusons d’accomplir. Heinz Weinman disait même que nous restions inconsciemment des traumatisés de la décapitation de Louis XVI. Nous refusons de tuer le Père de la Confédération et ce que cherchent la plupart des chefs du Parti Québécois, avec la souveraineté-association, apparaît étrangement comme une association incestueuse Père-Fils qui contenterait l’ensemble de la bourgeoisie québécoise plutôt qu’un véritable parricide par lequel on rompt la continuité historique et on établit la République des Frères. Mais, comme l’observe Larose, plutôt que se résigner à ce meurtre à la fois symbolique et politique qui rétablirait la symbiose entre notre Être et nos possessions devenues notre propriété commune, nous projetons la distance entre nous : «La distance ne sera donc pas creusée là où on l’attendait. On s’en est inventé une sur mesure, en accord, si je puis dire, avec notre inhabileté à maîtriser le goût. Une distance bien à nous. Une distance entre nous. Ironie sans bornes, folie souveraine, trésor du génie. toujours balançant entre le pire et le meilleur. Cette époque-ci devait donc nécessairement être celle du génie québécois, qui ne savait pas les règles du goût et qui ne voulait pas les apprendre» (p. 45).

Larose parle en esthète. C’est normal, il nous parle littérature. Puisque nous sommes absents à nous mêmes, parce que nous nous faisons avaler par nos possessions (la Terre) et castrer par nos autorités (les États-complices Québec-Ottawa), alors nous ne pouvons que suivre la démarche du colonisé et se regarder comme un métropolitain nous regarderait. C’est ainsi que Larose reprend l’expérience de Gilles Marcotte «Quelquefois, pour être bien sûr de lire notre littérature d’assez loin, il se déguise en Français. Il entre "dans la peau d’un lecteur étranger" qui, curieux, un peu condescendant, fin connaisseur de sa propre littérature, viendrait en passant jeter un coup d’œil à la nôtre. Pure fiction, évidemment» (p. 45). Cette position, il la tient depuis toujours. Comme il a de la difficulté à maîtriser l’objet, il se dit qu’en étant la caricature classique canadienne-française du snob et du précieux, il verra d'un peu haut ce à quoi notre nez se refuse à décoller. Mais, alors qu’autrefois on pouvait regarder «le maudit Français» comme un fat méprisant, aujourd’hui il n’impressionne plus personne et les jeunes Français qui, de passage ou avec l’intention de s’établir, viennent au pays entendent se fondre dans la population. Comme le biologiste, le voilà abandonné à son microscope et les unicellulaires oubliant qu'il existe alors qu’il émet des critiques. Rien de tel alors que de s’en prendre à l’hédonisme propre à la société de consommation et aux communications du vide : «Maintenant que la jouissance est devenue obligatoire et que la culture dominante a fait de la distance réfléchie un péché, la lecture est plus difficile, mais peut-être aussi plus précieuse; c’est un acte de résistance au temps présent qui offre pour ainsi dire, son propre symbole» (p. 54). Larose ignore-t-il que le Maréchal Pétain dénonçait l’appétit de jouissance des Français pour les fustiger de la défaite de 1940?

Manque de distance, manque d’infini, manque d’Être. Ce qui devient le manque de goût dans les mots de l’esthète. Les Québécois n’ont pas de goût. C’est la poutine contre le bœuf stroganoff ou le chateaubriand; la piquette contre un Chateauneuf du Pape; les gong shows de la télévision contre les ballets de Prokovief ou les symphonies de Malher. Certes, Larose refuse le racinien Toupin des années cinquante qui était l’équivalent de l’aliénation bourgeoise au joual des ruelles. Là encore, pourtant, nous sommes au cœur de la relation d’objet. Les objets ne créant pas, ne peuvent avoir «de goût». Pas même la nature - à moins de l’appeler la Nature jouet de la Providence, c’est-à-dire lui reconnaître une Volonté surnaturelle. C’est l’Être humain qui reconnaît la beauté avant de la créer; qui savoure le goût, les parfums, les sonorités, le toucher. Tout cela, il le doit à un sens inné qui le porte à détourner les yeux de l’horreur pour contempler un entourage accueillant, invitant. Sans l’esprit propre à l’Être, il n’y aurait que la recherche du confort, qui est le dénominateur commun de toutes espèces vivantes auquel le «goût» bourgeois nous a enfermé. Notre «zone de confort», notre «bulle», notre cocon douillet commandité par Brault & Martineau. La médiocrité de l’esprit bourgeois est devenue le rêve hédoniste des Québécois. Disneyworld pour les enfantss, Las Vegas pour les parents. Le rêve infantile et l’appât du gain, le tout enveloppé dans les mêmes spectacles kitsch écœurants. On comprend que Larose s’en remet dès lors à Philippe Sollers qui constate que : «La subversion aujourd’hui s’appellerait mémoire, perfection, beauté, tout ce qui, dans l’ancien monde, représentait la résistance à la vérité sexuelle» (p. 65). Et la vérité sexuelle est la laideur du monde, comme l’on sait. Avec Paul Chamberland, qui dénonce comment «"une muflerie dont la publicité fait son éthique. Oui, le message des maîtres". Quoi de plus consternant que les gens qui "profitent de la vie"?» (p. 65), le monde devient soudain triste et amer. S’appuyant sur Malraux, le voici qui part en guerre «contre les déculturés volontaires de la pédagogie, de l’humour, des médias, du nouvel âge, du marché global, qui prêchent la table rase intellectuelle...» (p. 69). On reconnaît bien là notre homme.

Ce manque de distance, d’infini, de goût, voilà ce qui empêche le Québec d’atteindre à son indépendance. La déformation de la langue française, langue de la majorité de ses habitants, contribue à la perte de sens de l’indépendance nationale. En effet, l’indépendance, pas plus que le fédéralisme, n’ont de sens en soi; ils n’en ont que pour soi, c’est-à-dire des Êtres qui assument pleinement leurs conditions existentielles et entendent la dépasser afin de toujours s’améliorer tout en améliorant le milieu dans lequel ils vivent. Ce qui fait non-sens dans l’orientation des politiques actuelles de l’ensemble des différents gouvernements de la planète. Celui du Québec, souverainiste ou fédéraliste, n’y échappe pas non plus. Voilà pourquoi d’emblée, Larose affirme que «dans l’histoire du mouvement pour l’indépendance du Québec le recul du français de désir coïncide avec le triomphe illusoire qui nous a fait régresser du projet - nous avons un pays à construire - à l’autosatisfaction - on est beau comme on est.  L’appel au dépassement historique se rengorge en complaisance lyrique pour l’identité québécoise telle qu’elle. Ainsi s’explique peut-être l’absurde contradiction qu’au Québec, dans les médias et jusqu’au sommet de l’État, la défense de la langue française s’accompagne d’une parfaite indifférence au parler tout croche, au parler n’importe comment, en somme à ce français aliéné contre quoi les Miron, les Godin - toute une époque de notre culture - et René Lévesque lui-même s’étaient dressés» (pp. 11-12). Par le fait de se positionner comme un Français, extérieur à l’osmose du romancier et de son objet, Larose peut contredire cette banalité utilitaire qui dit que l’Anglais étant la longue des affaires; que l’Anglais étant la nouvelle lingua franca du monde; que l’Anglais étant la langue de l’informatique et de la transmission des connaissances à l’échelle planétaire, que les Québécois, en s’obstinant à parler et à écrire en Français, agissent de manière inappropriée et anachronique. Ce faisait, ne réactualise-
t-on pas les conclusions du Rapport Durham? À tout cela, Larose réplique : «Il ne faut pas confondre international et universel. Une langue internationale permet de communiquer avec les hommes, les femmes et les machines de tous les pays, mais elle fonctionne comme un code. Une langue universelle donne accès à l’humanité des êtres. À cet égard, le français promet toujours une fécondité sans limites» (p. 73). La langue est affaire d’identité, c’est-à-dire d’Être, et son effet libérateur, tel que conçu lors de la Révolution tranquille et le vote de la loi 101 au Parlement de Québec, ne peut trouver de contradictions sérieuses et doit donc se contenter de sophismes grossiers. Et le premier, malheureusement, à utiliser ces sophismes, c'est le gouvernement même du Québec.

Le démantèlement scolaire

«Nous souhaitons ici désespérément être entendus, et nous ne saurions le dire assez fort : ce que la loi 101 a établi, le ministère de l’Éducation le défait» (p. 78). Cette accusation devrait résonner comme le J’accuse! de Zola.

Ce que dénonce Larose, c’est la réduction de «la culture à un folklore, la langue à un moyen de communication. Une des plus graves menaces qui pèsent sur le français vient donc de l’État québécois. Ce n’est d’ailleurs pas une menace, mais une destruction en voie de réalisation, une acculturation programmée. Il va sans dire qu’il faut rétablir l’autorité pédagogique de la littérature» (p. 79). Cette entreprise de sabotage, ou plus réellement d’auto-sabotage n’a pas commencé en 2008, avec la réforme Fournier sur l’éducation. C’est une entreprise démentielle inaugurée dès les lendemains de la mise en œuvre du Rapport Parent, dans le courant des années 70. L’entrée des milieux d’affaires dans les Conseils d’administration (avec voies décisionnelles) des Polyvalentes, des Cégeps et des Universités a fait basculer l’humanisme inscrit dans le projet au profit d’une conception où l’éducation reste centrée sur «le marché de l’emploi». Évidemment, ces gens qui avaient oublié le précepte de Montaigne qu’il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine, se sont lancés dans l’acquisition des «méthodes scientifiques» qui n’avaient souvent de scientifique que le nom. Ce n’était plus une théologie qui animait le nouveau régime, mais une idéologie qui allait varier avec la succession des différents partis à la tête du gouvernement. Après vingt ans, force fut de constater que les résultats de la réforme de la Révolution tranquille tendaient vers l’échec.

Plus vite que les pays habitués à un régime pédagogique établi de longue haleine, le régime scolaire québécois n’a cessé de progresser dans son démantèlement. Les exigences n’ont cessé de se focaliser sur les mathématiques, quelques sciences (sans culture) et des secteurs propres à la reproduction du système (administration, comptabilité, gestion, informatique, etc.). Avec la progression des nouvelles technologies devenues de plus en plus démocratisées d’accès d’une part, et la résignation des autorités scolaires devant des générations gâtées par leurs parents jusqu’à l’insolence, le résultat atteint au tournant du siècle est visiblement ahurissant. Tellement ahurissant que les autres pays, regardant l’évolution de la réforme québécoise, trouvent que c’est une bonne affaire d’enliser la culture dans les oubliettes afin de promouvoir les nouvelles technologies de la communication inter-personnelle. Tout cela n'est qu'une question d'argent. Toutes les disciplines y ont passé, surtout les disciplines à vocation formatrice : langue, histoire, géographie, connaissances morales et religieuses, arts et musique. Comme Larose s’intéresse à la littérature, c’est au programme d’enseignement du français qu’il s’en prend. Il dénonce le truc qui consiste à la normalisation des notes afin de relever les échecs au prix d'abaisser les meilleurs et la valeur de l'effort au nom d'une compétence improvisée : «Un véritable jdanovisme règne en pédagogie : on érige d’abord en dogme un principe idéologique, on déforme ensuite la réalité jusqu’à l’absurde pour qu’elle se conforme au principe. Afin que tous réussissent, il suffit de mettre chaque élève en concurrence avec lui-même plutôt qu’avec les autres. Soumettre des ignorants à de faux examens, qu’on corrige ensuite de manière à en laisser passer le plus grand nombre possible, puis se féliciter officiellement d’un 85% de réussite en français - quelle comédie! Ceux qui tiennent en otage l’enfance, le ministère de l’Éducation et presque toute l’université, ceux qui conçoivent les programmes et forment les maîtres, ceux qui président aux réformes nouvelles qu’exigent les désastres successifs de leurs propres politiques, voilà ceux qui menacent vraiment l’avenir du français au Québec» (pp. 79-80). Ce ne sont donc pas l'usage de l'anglais ni l'intrusion du gouvernement fédéral qui sont les responsables de ce démantèlement de la langue, mais bien les différents gouvernements québécois qui se sont succédés depuis 30 ans.

Le déni avec lequel le Ministère de l'Éducation participe à cette œuvre «criminelle» n’a d’égal que la force qu’il y met à tromper la population : «Les médias raffolent des menteurs officiels parce que ceux-ci aggravent la confusion mentale qui est devenue leur élément. En matière d’éducation ou de français à l’école, ils ont toujours sous la main quelque "chercheur" spécialisé et capable de prouver, chiffres à l’appui, que l’échec, c’est le succès, que l’ignorance, c’est la compétence, que bafouiller, c’est parler, et qu’en fait le niveau - monte. Aux baby boomers, on avait tout transmis de force. La "liberté" qu’en retour ils ont accordée aux générations suivantes n’est qu’une défaite pour s’en débarrasser et ne rien savoir de leur propre négligence - criminelle. Sans compter leur ignorance. Les professeurs d’université savent-ils mieux le français que leurs étudiants? (p. 104) Le diagnostic est vrai mais incomplet. Dans ce vieux combat multimillénaire de l’éducation en Occident, entre la paideia et la technè, le surinvestissement des autorités cléricales des collèges classiques et des universités de jadis, orientés vers la formation professionnelle notariale, médicale et la prêtrise a appelé à un surinvestissement contraire des techniques sous le nouveau régime. En fait, le système d’éducation n’a jamais eu l’intention ni la capacité, malgré la belle publicité vantarde des différents gouvernements, de mettre «l’élève au cœur du système», mais bien de l’utiliser comme satellite afin de satisfaire les différentes exigences des minorités dominantes du Québec. Aux avocats, aux médecins et aux curés ont succédé les gestionnaires, les actuaires, les financiers et les techniciens de tout acabit. Dans les deux cas, la morale qui se transmet n’en est pas une de formation morale, mais d’acquis de valeurs qui sont celles de l’argent, du pouvoir et de la célébrité.

Ce à quoi nous assistons équivaut au retour de ce que Victor-Lévy Beaulieu appelait, dans son Manuel de la petite littérature du Québec, un rapetissement de l’Être québécois. La transition paraît plus évidente depuis que ce manuel a été publié. À nos petits saints, martyres de la tuberculose et de l’oblation au Seigneur, ont succédé les enfants-vedettes qui font la fierté de la parentèle québécoise. Mais d’épais qui en a honte à épais qui en est fier, le fond reste à peu près inchangé. S’attachant à un poème de Saint-Denys-Garneau de 1938 Le Mauvais Pauvre, Larose s’interroge sur qui sont ces êtres que décrit le poème inachevé. Peut-être les demi-civilisés de Jean-Charles Harvey, si on se place dans la perspective de l’époque? Mais aujourd’hui, Larose n’a pas de difficulté à désigner le mauvais pauvre comme «celui qui ne saurait devenir riche, c’est l’être de ressentiment qui préfère en vouloir à ceux qui ont quelque chose que de devenir lui-même riche. Il y a trop à perdre à devenir riche. Obstacle qu’une très ancienne rancœur oppose à toute souveraineté. Le mauvais pauvre est un avare; il ne veut rien perdre des avantages d’être pauvre» (p. 146, n. 11). L’être de ressentiment, qui se multiplie au fur et à mesure que l’économie s’effondre en régions et dans la métropole, c’est le successeur de Séraphin et des opiniâtres. C’est la Scouine qui vocifère les assistés sociaux, les gays et lesbiennes, les immigrants... Les animateurs et les récepteurs des radios-poubelles dont le venin s’infiltre dans le cerveau et amplifie la conscience malheureuse sans jamais lui suggérer la moindre panacée qui pourrait apaiser sa souffrance. Entre les personnages de Ringuet ou de Grignon et ceux des romans actuels, la différence ontologique n’est pas énorme. Bien sûr, il y a les vieux complexes liés à la culpabilité, mais, désinhibés comme le souligne Larose, ces personnages trouvent de nouveaux moyens d’enlaidir davantage les situations romanesques, ou de se plonger dans une victimisation hideuse. Ce que Larose reproche aux personnages des films qui jouent à jouer leurs personnages vaut non seulement pour le monde filmique, mais aussi pour le monde télévisuel ou littéraire. On chercherait en vain les valeurs de beauté et de tendresse dans les téléromans québécois alors qu’on peut les reconnaître dans de grandes séries britanniques. Peut-être que les Canadiens Français de jadis étaient épais, mais il y avait encore des traces de tendresse qui surgissaient chez Germaine Guèvremont, à travers les dialogues entre le Survenant et Angélina Desmarais. Aujourd’hui, la baise et la tromperie, la violence et l’homosexualité (mal) assumées sombrent dans l’hystérie et le chantage affectif. Tout finit toujours par se négocier autour d’une somme d’argent. Il est loin le temps où Jean Rivard liquidait sa rente pour retrouver sa terre et son plaisir de la travailler! Qui oserait penser que tout cela a commencé sur des bancs d’école autour d’une note insatisfaisante?

À l'heure où paraissent les Essais de littérature appliquée de Larose, on croirait que les Bolduc et les Blais, ces ministres sans vision de l'Éducation, se multiplient dans le monde entier! La réforme de l'enseigne-
ment en France répète les mêmes erreurs pédagogiques et politiques qu'au Québec. Qu'est-ce qui nous menace à ce point pour mettre l'Islam dans une si grande proportion d'heures de cours d'histoire? L'Islam a sa place, incontestablement en tant que grande civilisation, mais il faudrait en donner tout autant aux civilisations indienne et extrême-orientale; aux civilisations autochtones d'Amérique et d'Afrique si on veut être politically correct. Se lancer dans des études où l'Islam et l'Occident sont vues comme d'égale priorité dans le cursus d'histoire ou de littérature, c'est polariser symboliquement l'état des connaissances et risquer d'entraîner une confrontation plus grande qu'une collaboration. La connaissance historique n'est pas un match de soccer.

Surtout, et cela est plus grave, si le coût de ce surinvestissement d'intérêt pour l'Islam se fait au sacrifice du Siècle des Lumières (et de la Révolution française déjà sacrifiée depuis longtemps à la tranche réactionnaire de la société). Les Lumières, c'est la démarche critique qui triomphe de la propagande. Et la propagande est notre Islam à nous : soumets-toi à la désinformation, à la résilience, à l'intoxication et au bourrage de crâne des média, des gouvernements et des milieux d'affaires. Déroule ton petit tapis, agenouille-toi, le péteux bien relevé, et écoute les sourates des banques, des partis corrompus, des vedettes aux petits talents et prédicateurs moraux. Baisse le front devant le Gala Artis, l'œil des Dragons, la campagne à la chefferie du Parti Québécor et mange sucré/salé. Tel est notre Islam, né non pas au VIIe siècle de notre ère, mais il y a une trentaine d'année dans les officines des écoles d'administration et de relations publiques.

Le grec et le latin, base de la langue française, sont moins utiles que l'arabe. Les belles réalisations de l'Occident sont effacées sous ses crimes honteux. La Shoah suffit à synthétiser toute l'histoire allemande et juive à la fois. Au Québec, Sugar Sammy remplace Gaston Miron et même Yvon Deschamps. La seule littérature qui compte est celle qui sera faite à base de textes humoristiques. Bien sûr qu'Éric Lapointe et Linda Lemay sont de plus grands «poètes» que Paul-Marie Lapointe ou Rina Lasnier. Ils expriment les valeurs québécoises de M. Drainville : l'ivrognerie masculine et le moralisme féminin. C'est ce qu'on peut qualifier sans problème d'une société de mon oncl' et de ma tantes qui rappelle le vieux fonds traditionaliste dont les avatars restent les radio-poubelles et les commentateurs de hockey. Un bavardage intempestif et névrotique, sans cohérence aucune, et encore moins de buts à réaliser pour ne serait-ce que rendre notre monde un peu plus sain.

Le marcionisme québécois

Devant de telles aberrations, il n’est pas difficile de créer un genre humoristique qui, comme le prédisait Lipovitsky voilà 30 ans, est devenu une véritable tyrannie. L’humour et le cynisme politique et social se nourrissent mutuellement de sorte que les leaders politiques semblent directement sortis d’une pièce d’Ionesco ou de Beckett, alors que les humoristes sont renvoyés à pasticher la banalité du quotidien. Larose encore : «Cet humour pas drôle et ce sérieux nihiliste saturent nos médias et prétendent occuper la place de la culture. Comme si la génération à laquelle j’appartiens n’avait rien à léguer que son refus du legs, rien à transmettre que sa panne de transmission. Il s’agit toujours et seulement d’un moyen de s’assurer un pouvoir en offensant non plus désormais tel ou tel pouvoir, ce qui exigerait encore quelque réflexion, mais tout pouvoir, valeur, sens» (p. 108). Cette désertion décrit bien en quoi le démantèlement de la conscience est un processus bien organisé qui ne dépend pas tant d’un complot ourdi par Monsanto ou de méchants capitalistes manipulant Stephen Harper, mais la force des pulsions de mort d’une civilisation impuissante à confronter sa némésis de la créativité. La multiplication des objets n’est pas signe de créativité. Plus nous perfectionnons de vieux modèles, les rendons automatiques et fonctionnels, plus les legs s’appauvrissent. «"La plupart des jeunes n’ont accès à nos patrimoines historiques - ajoutons culturels - qu’à travers le ressentiment de nombre d’adultes". Éduquer, c’est maintenant trop souvent inculquer un superbe j’veux rien savoir, voire le mépris du passé - assimilé à une religion oppressante, à une morale étouffante, à une langue élitiste, à une culture bourgeoise. On chercherait pourtant en vain chez nous les conserva-
teurs éminents, au sens que ce mot a aux États-Unis. Les seules voix audibles sont marginales et rebelles» (p. 112). La durée existentielle, réduite à la seule jouissance de l’instant, n’a plus du temps qu’une perception d’addition d’instants et non une toile continue, un ensemble intelligible et cohérent. Là où l’orgasme était la plus petite unité de temps historique dans la révolution courtoise du XIIe siècle, il est devenu un acte obsessionnel comptabilisé, à accumuler afin d’évaluer les performances des individus que l’on projette ensuite sur le travail. Là où il était dit que Le travail, c’est la liberté (Auschwitz), ici on dit que la jouissance, c’est aussi du travail auquel nous sommes tenus. Le même mensonge vaut dans les deux cas.

Ce culte de l’instant pour lui-même (et non pour soi, ce qui créait le joy du troubadour), vise essentiellement à rompre la durée et à morceler le temps. Fidèle à Heidegger, nous sommes devenus que des Dasein, des Êtres qui sont là, puis là, puis là, à chaque seconde, et dont l’Être se désagrège au fur et à mesure que les aiguilles de l’horloge sectionnent la durée. Il n’y a plus de passé et, par le fait même, on ne peut envisager d’avenir autre que la répétition de l’instant. Ad nauseam. Devant un tel programme, on comprend qu’on ait parfois envie de se suicider! C’est ce que Larose appelle le marcionisme culturel, Marcion étant un gnostique qui voulait que le christianisme se délaisse du legs de l’Ancien Testament. Contrairement à Larose, toutefois, je ne tiens pas ce marcionisme pour récent. L’histoire du Canada a été longtemps enseignée en dehors de ses origines françaises et britanniques. Dès que Jacques Cartier met pied à terre à Gaspé, la rupture avec les origines françaises est accomplie. On oublie alors qu’avant le XVIIe siècle, les Français et les Québécois ont partagé une même histoire, ne serait-ce que celle de la Guerre de Cent ans. L’histoire du Québec ne sera jamais un prolongement de l’histoire française, surtout à partir de la Révolution de 1789. Pour les Canadiens Anglais, l’appartenance à l’Empire a longtemps été un obstacle à créer une histoire du Canada parfaitement nationale. Y sont-ils encore vraiment parvenus, tant les régionalismes sont en opposition et les individus éprouver peu de communs intérêts depuis que les États-Unis ont remplacé l’Angleterre dans les rapports commerciaux? Pour le moment, la propagande de l’État fédéral s’acharne à créer cette histoire commune des Canadiens et n’y réussit que bien imparfaitement.

Au contraire, le Québec qui était doté d’une longue tradition historiographique et d’une conscience historique solide (bien que construite sur plus de mythes que de vérités (mais n’est-ce pas là le lot de toutes les consciences?), voit son propre gouvernement travailler à démanteler cette connaissance historique. L’attitude des gouverne-
ments libéraux de Jean Charest et de Philippe Couillard est, à cet effet, un crime national qu’aucun tribunal ne pourra mal-
heureuse-
ment entendre. Ces marcionistes de foire d’empoigne suivent à la lettre la prescription tant «les États-Unis - et le Québec - succombent aujourd’hui à la tentation marcioniste de se prendre pour leur propre origine, autochtone et suffisante, de se croire la source première et dernière de tout ce qu’ils sont et diffusent dans le monde, en oubliant qu’ils sont venus d’ailleurs, que l’Amérique est née d’une civilisation basée sur le génie de venir en second» (p. 121). Les étudiants francophones qui entendent rédiger leurs thèses en anglais avec l’espoir qu’elles auront une carrière plus grande que rédigées dans la langue nationale sont les dupes parfaites de ce marcionisme qui ne s’attarde qu’aux thèses produites par les grandes institutions traditionnelles. Le mécanisme de l’instant est connu depuis longtemps dans ce milieu : Publish or perish. Or, on ne cesse de publier les mêmes textes, les mêmes découvertes, les mêmes analyses. Bref, on réinvente l’eau tiède à chaque nouvelle publication. Le marcionisme rend frigide la connaissance et la compréhension du monde. Alors on ampute : «…les universitaires américains retiennent essentiellement des grands penseurs ce qui leur permet de liquider l’héritage européen et de renforcer le sentiment d’autosuffisance et d’autofondation de leur propre culture» (p. 122). Voici Platon pour les nuls, Le Cinéma pour les nuls, L’histoire du Québec pour les nuls, rédigée par un historien nationaliste et un tantinet conservateur, comme tout bon péquiste. Mais les Américains peuvent se payer ce luxe du marcionisme sans trop en souffrir, tant que le reste du monde échappe à cette tentation - s’il le peut - d’amputer ses lointaines origines. Bel effort en France pour «oublier» le grec et le latin, moins heureux en diminuant l’allemand pour le remplacer par quoi? L’arabe peut-être? J’en doute. La Paresse du régime est le véritable coordinateur de ce démantèlement qui ne réussira pas, car les Français ont devant leurs yeux trop de legs qui remontent avant la Révolution et trop de communautés linguistiques différentes qui rappellent constamment des mots ou des accents toniques latins ou germains. Mais, pour le Québec, ce processus peut lui être fatal à court terme : «Le nationalisme américain est, de nos jours, le seul qui ne soit pas mauvais. Puisqu’il est mondial. Comme leur championnat de baseball, qui s’appelle World Series. Il n’y a qu’aux États-Unis qu’une telle prétention ne soit pas ridicule. L’essayiste Camille Pallia déclare candidement : "La culture américaine est aujourd’hui supérieure à la culture européenne. Dans ma génération, il y a une vision globale, une énergie, une vitalité qui sont évidentes dans notre culture populaire, dans Internet, chez nos jeunes. Notre système scolaire est exécrable, mais nos jeunes ont tellement d’ingéniosité dans le multimédia, en cinéma, en danse! Nous ne sommes pas, comme les Européens, obsédés par le social, par les frontières, par les nationalismes". Fin de l’histoire (re)commencement de l’Amérique. Les États-Unis sont la seule nation indispensable» (p. 123). Ce luxe, d’ailleurs, jusqu’à quand les États-Unis pourront-ils se le permettre tant que reste toujours vraie cette fatalité qui dit que tout empire périra?

Ce culte de l’instant qui se répète hors de toute durée suscite une forme de parthénogénèse virginale. À l’exemple de la Vierge Marie qui enfanta sans être fécondée d’un homme, le marcionisme culturel fait naître les cultures et les peuples comme des générations spontanées, sans attaches ante. La réduction des mœurs en folklore risible est complétée par une réduction de l’histoire à un exotisme temporel, occasion de susciter des grands films ou des grands spectacles à costumes, bourrés d’anachronismes et où peuvent intervenir des êtres venus de la galaxie d’Andromède. Ces fantaisies témoignent pourtant d’un manque - donc d’un désir - d’histoire, autant parmi la jeunesse que dans l’ensemble de la société. Le processus de démantèlement se voit donc confronté à certaines résistances. Larose nous donne l’impression souvent d’être seul à lutter contre les dragons de l’État pédagogue. Son propre isolement témoigne de cette distance imparfaite qu’il a prise face à son objet. Lui aussi s’est laissé absorber par son objet, ce qui explique qu’il peut couvrir ses ressentiments derrière la quête de l’indépendance et le salut par la langue. Il y a une certaine hargne qui n’échappe pas à ceux qui le lisent. Moins visible que chez une Denise Bombardier, plus sérieuse surtout, sa vision «réactionnaire» est refusée tant il est vrai que toute vérité n’est pas bonne à dire. Alors, pourquoi s’obstine-t-il?

Québec en Venise

Jean Larose se sent pris en otage par les médias modernes, entre cette obsession obscène du tout dire et la paranoïa occidentale qui ne cesse de croître à mesure que Google, incarnation algorithmique de l’ambition du tout dire, prétend organiser toute l’information du monde, dont le projet est de finir par tout dire (pp. 135-136). Il constate, parallèlement, depuis que les réseaux prétendent tout dire, comment la paranoïa du caché ne cesse de se développer dans le monde : «En un temps où les caméras et les micros de la télévision, de la police, de la sécurité publique et privée, d’Internet et de tout un chacun captent tout, montrent tout, le soupçon s’étend, plus fort que jamais peut-être dans l’histoire, que l’essentiel est invisible pour la majorité. En fait, plus c’est visible, plus ce serait caché. Le 11 Septembre, crime colossal commis en plein jour et en direct sous les feux de la rampe de la société du spectacle, meurtre de masse dont toute la planète fut témoin, beaucoup de gens n’en croient pas les images, pensent qu’on n’a montré beaucoup que pour mieux cacher que ce ne fut pas tout. On dissimulerait l’essentiel non seulement des causes, mais des faits eux-mêmes» (p. 136). En fait, moi qui travaille sur ce thème depuis des décennies, je sais que l’angoisse paranoïde est une structure négative des affects et des valeurs de l’Occident et que tout dire suffit pour n’importe quel Occidental à ériger l’ère du soupçon. Tout devient douteux et tout ce qui est dit, même les aveux les plus sordides, cachent encore des horreurs sans noms. Le modèle de ces horreurs sans noms dissimulées par les États reste le génocide des Juifs par l’Allemagne nazie. On connaît les exclamations péremptoires qui ont suivi et que ramènent ici Larose dans sa propre mythologie post-Shoa : «Écrire un poème après Auschwitz est barbare» clamaient Adorno et Habermas; et Larose de confirmer : «Après la Shoah, la déroute du langage poétique tourne à l’aphasie» (p. 140). Reconnaissons que tout cela est de convenance. On a jamais autant écrit et publié que depuis la Shoah et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les poètes ont été plus bavards, plus inventifs ou plus conventionnels que jamais. Plus moralisateurs aussi. En fait de barbarie, il y a des tas d’autres endroits où elle se manifeste encore quotidiennement : dans les entreprises économiques, dans le travail, dans la désorganisation familiale, dans l’échec du nouveau défi amoureux. Après tout cela, la poésie ne peut véhiculer que de petites barbaries. Larose vise mieux lorsqu’il cible l’incohérence des pouvoirs et la légitimité totalement absorbée par la légalité : «plus que jamais depuis la déconfiture du communisme, comme si, après cela, n’était plus resté de la vieille espérance révolutionnaire que le ressentiment amer contre toute grandeur, tout pouvoir, toute qualité, tout leadership. Comme s’il n’y avait plus de possibilité pour un quelconque pouvoir d’être légitime, mais seulement abusif» (p. 126). En effet, la barbarie c’est la perte de la légitimité au nom d’une légalité qui rassure sans protéger. La déficience du Père-État promeut la figure monstrueuse de ce monstre froid dont parlait Nietzsche et non la figure sereine de l’État providence qui fut quand même l’image de l’État québécois jusqu’au référendum de 1980. Écrire, après la Shoah, après les Goulag et les purges insensées de la Révolution culturelle chinoise peut bien apparaître comme une «complicité après le fait», mais sur la base de quoi? Nous ne pouvons assumer que la culpabilité là où nous aurions pu intervenir et ne l’avons pas fait. Adorno et Habermas peuvent bien souffrir de la culpabilité allemande de la Shoah, mais que venons-nous faire là-dedans? Jacques Ferron avait bien répondu que cette culpabilité-là, il ne l’acceptait pas comme justification des torts causés par l’État d’Israël aux Palestiniens. La chose était contemporaine. À défaut de pouvoir s’engager dans la Guerre d’Espagne, on peut toujours protester et se dédouaner des complicités des gouvernements sous influences qui méprisent la parole de leurs citoyens pour les «relations» tissées avec les milieux d’affaires locaux et étrangers. Le tout dire et la paranoïa s’annulent mutuellement, et «si nous avons l’impression de vivre dans le brouillard, si tant de choses nous restent cachées, ce n’est ni parce que la morale interdit de les connaître, ni parce qu’une puissance occulte nous les dérobe, ni parce que nous sommes bernés par l’idéologie dominante, mais parce que la réalité vécue n’est pas faite de choses cachées mais de rapports cachés entre des choses visibles. On ne peut donc comprendre sa vie que comme on doit lire : en cherchant le rapport» (p. 140).

Jean Larose est un amoureux de Venise. La Venise de Veronèse, du Titien, du Tintoret; la cathédrale gothique Saint-Marc et sa grande place où s’assemblent touristes et pigeons; le campanile de San Giorgio Maggiore, le Palais des Doges et le Pont des Soupirs; la Bourse du Rialto, le Fondaco dei Tedeschi, le Lido; les lagunes, les canaux et ses gondoliers… Venise est présente dans l’œuvre proustienne comme elle fut la ville où alla mourir Richard Wagner. C’est également le roman de Thomas Mann, La mort à Venise, porté au cinéma merveilleusement par Luchino Visconti. Venise, la grande thalassocratie du Moyen Âge au XVIIe siècle, a subi le revers de l’invasion napoléonienne, puis de son rattachement au royaume d’Autriche dont elle se détacha dans la mouvance du Risorgimento, lors de la seconde moitié du XIXe siècle. Mais l’atmosphère de Venise s’est viciée. Venise va mourir, chantait Frida Boccara.

Venise qui se meurt, Venise appuyée à la mer
la douce obsession de ses derniers jours tristes, Venise la vend aux touristes
qui cherchent au milieu des gens l'Europe ou l'Orient
qui regardent se lever le soir la fumée ou la rage de Porto Marghera.


écrit pour sa part Francesco Guccini dans son poème éponyme de la Cité des Doges. Venise symbolise la grandeur de l’Europe, puis sa décadence. Venise symbolise aussi la vieillesse : le repos après la gloire, en attendant la mort. Venise est tantôt morne lagune, tantôt mer libre. Les écrivains ont une prédilection pour la morbidezza de Venise. En fait, ce sont eux qui l’ont créée. Words-
worth, dès la fin du XVIIIe siècle, avec son ode On the extinction of the venetian Republic. Suivi de lord Byron, qui y rédige une partie de ses œuvres. À Rome, un autre poète anglais, Keats, meure en invoquant le nom de Venise. «Ce thème de la mort devient vers la fin du siècle au moins aussi important, parfois plus, que celui de la beauté incomparable; et, dans ce sens, ce n’est pas aux visions de Théophile Gautier ou d’Alfred de Musset, mais à celles de Barrès que les Français doivent se rapporter; c’est la mort de Venise, qui comporte l’apostrophe fameuse : "Cache-toi, Venise, sous ta lagune - La plainte chante encore, mais la belle bouche est morte…» De même, en 1909, Alexandre Blok, prince des poètes russes, a uni la flamboyante beauté de Saint-Marc à son engloutis-
sement dans la lagune, tandis qu’un vent glacial passe sur les cercueils taciturnes des gondoles» (P. Braunstein et R. Delort. Venise, por-
trait historique d’une cité, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, # H4, 1971, p. 224). Ce qui rappelle ce film fantastique de Nicolas Raeg, Don’t look now (inspiré d’une nouvelle de Daphné du Maurier) avec Julie Christie et Donald Sutherland (1973), ou encore l’inquiétant film de Paul Schrader sorti en 1990, The Comfort of Strangers, dont le scénario est de Harold Pinter d’après le roman Un bonheur de rencontre, de Ian McEwan, film dans lequel un couple de pervers, formé de Christopher Walken et Helen Mirren, égorge, devant son épouse paralysée, son jeune mari parce qu’il incarne à leurs yeux la beauté. Dans les deux cas, romans et films jouent sur la même morbidezza de Venise.

Dans ses Essais de littérature appliquée, Larose évoque Venise seulement une fois, au passage, sans s’y attarder. Bien sûr, un esthète comme Larose ne peut s’abandonner à la beauté vénitienne sans en retour en hériter de cette morbidezza, ne serait-ce que par la voie littéraire de Proust, de Mann et de Morand, bien sûr tous fascinés du fait que Venise fut une métropole violente et féroce tout en étant fascinée par le commerce de produits fins et de beautés, d’or, d’épices et de soies orientales. Venise est surtout restée une cité italienne sans Italiens. Comment pourrait-on ne pas voir, dans le Québec démantelé, un Québec sans Québécois? Lorsque Léolo fantasme sur l’Italie, c’est l’Italie ensoleillée de la Toscane ou de la Campanie, pas de Venise, ville sombre où les touristes s’égarent pour finir égorgés dans un caniveau comme les personnages interprétés par Donald Sutherland ou Rupert Everett. Car, que nous dit la citation rapportée par l’agence de presse de Boréal? «Tout d’un coup, c’est Trudeau qui a eu raison contre Lévesque. Venise, cache-toi sous ta lagune! Québec, dissimule-toi sous le Canada! Ce n’est plus une affaire de fric comme les indépendantistes taxent les aspirations des fédéralistes, mais une dissimulation de la richesse inappropria-
ble. Oui, le Canadien français était un épais complexé; le Québécois est un épais sans complexe. Désinhibé en matière de morale, de religion, de politique, de bonnes manières, de culture, de français même… Peuple englouti dans sa misère psychologique et morale, démantelé - nous n’insisterons jamais assez sur ce mot - par ses velléités, ses succès trafiqués, ses obsessions perverses polymorphes, son Être s’est bouffi dans sa graisse de poutine, il est fier d’être lui sur une terre dont il a bientôt vendu tous les arbres. Il n’y a plus que la Place des Spectacles, à Montréal, pour rassembler ces dizaines de milliers de solitudes dont la promiscuité dissimule la distance. L’ex-
hibitionnisme de ses perversions abolit toutes possibilités d'authentique tendresse, au point qu’on a pas le goût de connaître aucun de ces individus projetés comme des électrons libres mais étêtés. Il n’y a plus là que le Carnaval, avec ses masques, et dont celui du Québécois est particulièrement reconnaissable, puisque c’est celui du Mauvais Pauvre de Saint-Denys-Garneau : «Sa face n’est qu’un masque, un accessoire de comédie, un artifice de style, un déguisement, un mensonge, il ne le sait que trop : il n’y a rien dessous. Le mauvais pauvre est une forme en crise, et cette crise formelle est une crise d’imposture, une crise esthétique qui débouche sur l’impossibilité de ne rien dire qui ne soit faux, sur l’impossibilité de ne rien dire du tout» (p. 144). Il n’y a pas de Québécois au Québec, englouti sous son fleuve majestueux comme Venise se cache sous sa lagune. Il est paradoxal que le même Barrès qui influença tant le nationalisme québécois par son thème de l’enracinement, de Lionel Groulx à Yves Michaud, est le même qui consacre la morbidezza de Venise... Et, en effet, pourquoi dans une telle entreprise de démantèlement, qui nie l’existence de l’Être-au-monde québécois transmettrait-on «à ses enfants ce qui pourrait faire honte au souvenir de ses aïeux de parole»?

Montréal
30 avril 2015

mercredi 11 mars 2015

La Shoah dans la guerre civile occidentale


À Buchenwald
LA SHOAH DANS LA GUERRE CIVILE OCCIDENTALE

Note
Ce texte est extrait d'un ouvrage en cours
de rédaction, Anus Mundi, et représente le
sous-chapitre I.4.5 de la partie sur l'Histo-
ricité.

Cette guerre «intérieure» qui se livrait au sein de la guerre civile occidentale et que nous avons appelé un temps l’Holocauste, terme qui s’est vu remplacé par celui de Shoah, qu’elle était sa fonction précise? Bouclier humain en vue de maintenir à distance les puissances occidentales de l’Allemagne? Volonté nationale d’extirper un segment de population appartenant à une «race» autre? Nécessité impitoyable entraînée par une dérive du sentiment d’entraînement fatal à laquelle rien ni personne ne pouvait s’opposer? Dans tous ces cas, une situation sordide qui ne trouve pas de mots pour se définir. Quoi qu’il en soit, nous devons considérer ainsi le «judéocide» : «le génocide n’est pas un accident de l’Histoire. Il est le syndrome le plus grave de la pire maladie de l’homme : sa violence. Comme la guerre, le génocide est la manifestation spectaculaire de la faculté de l’homme à s’autodétruire. À cet égard, il est comparable à une forme de cancer qui ronge le corps social».[1] La maladie comme métaphore ne définit pas en quoi la question juive doit être considérée comme l’acmé de cette guerre civile occidentale, le Juif étant appelé à jouer ce rôle d’agent pathogène – de l’infection - intérieur à la civilisation, et cela bien avant la naissance d’Adolf Hitler.

Les raisons pour exterminer une population sont généralement nombreuses pour justifier des actions de «nettoyage ethnique» au sein de guerres présentées comme «défensives». Il n’en fut pas autrement dans le cadre de la préparation et de la mise à exécution du «judéocide». Des vieilles associations entre le prêt usuraire, le développement du capitalisme et l’immunité des banquiers juifs partout en Europe, ont fini par dériver de la justification religieuse pour passer à des raisons scientifiques. Ce racisme anthropologique nouveau genre avait hérité des justifications religieuses beaucoup de ses obsessions, surtout celles en relation avec les rapports sexuels, la pureté de race et d’anthropologie médicale. Raul Hilberg insiste sur la permanence de la persécution antisémite fortement ancrée dans les mentalités traditionnelles occidentales pour expliquer la préméditation du projet nazi : «Le processus de destruction nazi ne se développa nullement par génération spontanée; il fut le sommet d’une nouvelle évolution cyclique, semblable à celles que nous avons vues se dessiner dans l’action des artisans des précédentes politiques antijuives. Les missionnaires du christianisme avaient fini par dire en substance: “Vous n’avez pas le droit de vivre parmi nous si vous restez juifs.” Après eux, les dirigeants séculiers avaient proclamé: “Vous n’avez pas le droit de vivre parmi nous.” Enfin, les nazis allemands décrétèrent: “Vous n’avez pas le droit de vivre”».[2] Hilberg s’en remet ici aux bio-pouvoirs, à la biocratie comme on disait à l’époque, avec les risques que comporte tout anachronisme qui ignore les contingences historiques. Hilberg nuance d’ailleurs sa vision plus loin dans son ouvrage : «L’anéantissement par les Allemands des juifs d’Europe fut le premier processus de destruction mené à terme dans le monde. Pour la première fois dans l’histoire de la civilisation occidentale, les agents du crime avaient surmonté tous les obstacles, administratifs et moraux, à un massacre organisé. Pour la première fois aussi, les victimes juives, prises dans la camisole de force de leur histoire, se précipitèrent, physiquement et psychologiquement, dans la catastrophe. La destruction des Juifs ne fut pas accidentelle. Aux premiers jours de 1933, lorsque le premier fonctionnaire rédigea la première définition du “non-aryen” dans une ordonnance de l’administration, le sort du monde juif européen se trouva scellé».[3] Car, il va de soi, que le XIXe siècle savait qu’on pouvait «laisser mourir», sinon ordonner de tuer des groupes de populations considérées comme hostiles aux pouvoirs établis. Le cas de la famine irlandaise apparaît ici comme un préalable à un acte de pure biocratie : «Dans cette terrible famine, sir Charles Edward Trevelyan, chargé par Londres de suivre et d’affronter les développements de la situation, voit à l’œuvre une “Providence omnisciente” qui vise ainsi à résoudre “en Irlande le problème de la disproportion entre population et nourriture”. En ce sens, l’homme politique britannique a été parfois désigné comme un “proto-Eichmann”, protagoniste d’une tragédie qu’il faut considérer comme le prototype des génocides du XXe siècle. [Il est vrai aussi que] les déclarations de Trevelyan présentent quelque analogie avec la réflexion [de Benjamin] Franklin, selon laquelle l’extermination des Indiens entre dans les desseins de la Providence. Il est vrai qu’à présent, l’homme politique britannique se propose non plus d’anéantir, mais seulement d’éclaircir drastiquement un groupe ethnique, et sans avoir recours à d’autres instruments que ceux mis en action par le bon Dieu; reste le fait qu’est considérée comme “providentielle” l’inanition de masse qui frappe un peuple depuis longtemps assimilé par les classes dominantes anglaises aux autres populations coloniales».[4] Trevelyan a agi passivement devant un problème d’une ampleur exceptionnelle. Il a laissé mourir. Plus tard, Staline, afin de maîtriser la révolte des Ukrainiens, agira de manière beaucoup plus active en faisant mourir, par la famine des millions d’Ukrainiens. Pourtant, dans le cadre irlandais, moins d’un demi-siècle après la grande famine, le peuple obtiendra de l’Angleterre l’Home Rule et finira par accéder à ce à quoi la Grande-Bretagne se refusait obstinément : l’indépendance nationale. Le problème irlandais n’était pas un «à côté» des problèmes coloniaux britanniques, il en fut le déclencheur puisque les principales colonies peuplées d’anglo-saxons allaient, par la suite, réclamer une plus grande marge de manœuvre par rapport au Colonial Office et cela lorsque le jingoïsme de Chamberlain aurait voulu une centralisation impériale indéfectible. De même, G. L. Mosse considère qu’il serait «erroné de croire que les Juifs dans l’idéologie volkisch ne constituaient qu’un problème secondaire, et qu’une minorité d’Hottentots aurait aussi bien pu remplir ce rôle».[5] La similitude des situations montre qu’il y a une continuité objective entre la famine irlandaise et le judéocide (ou la famine ukrainienne), mais qu’elle se distingue stratégiquement en passant de la passivité devant les éléments naturels au contrôle de ces éléments.

Le paradoxe est que la vieille rancœur entre Irlandais et Anglais n’avait pas d’équivalent entre Allemands et Juifs. Enzio Traverso insiste même sur le fait qu’«un simple regard sur l’ensemble du continent indique d’ailleurs qu’au début du siècle l’Allemagne apparaissait comme un îlot heureux pour les juifs européens, à côté des vagues d’antisémitisme qui déferlaient dans la France de l’affaire Dreyfus, dans la Russie des pogromes tsaristes, dans l’Ukraine et la Bohême des procès pour meurtre rituel, et même dans l’Autriche de Karl Lueger, le maire social-chrétien, populiste et ouvertement antisémite de Vienne. Pour que l’antisémitisme allemand (qui, en dépit de sa diffusion comme habitus mental, ne représentait que 2% de l’électorat au début du siècle) devint l’idéologie du régime nazi, il fallut le traumatisme de la Première Guerre mondiale et une dislocation des rapports sociaux dans l’ensemble du pays. Bref, il fallut une modernisation sociale chaotique et déchirante, une instabilité politique chronique sous Weimar, une crise économique profonde et prolongée, l’essor d’un nationalisme agressif alimenté par la crainte du bolchevisme et d’une révolution allemande esquissée entre 1918 et 1923, il fallut enfin l’attente d’un sauveur charismatique, incarné par un sinistre personnage dont la popularité, en dehors d’un tel contexte, n’aurait jamais dépassé quelques brasseries munichoises».[6] Durant la Belle-Époque, en effet, c’était la France qui suivait la logique exclusive de la cohabitation des Juifs sur un quelconque territoire national, comme le formule si bien Ernest Renan dans son opuscule des lendemains de la défaite de 1870, La Réforme intellectuelle et morale : «La doctrine des frontières naturelles et celle du droit des populations ne peuvent être invoquées par la même bouche, sous peine d’une évidente contradiction».[7] Certes, on n’en était pas encore à la nécessité de tuer les Juifs, comme ce le sera avec le génocide nazi, mais le Juif apparaissait comme une catégorie extra-nationale propre à parasiter la sève de la nation française. Avec des mots chargés d’une haine viscérale, le journaliste Édouard Drumont allait former une génération d’antisémites dont les coups d’éclat entre 1930 et 1945 donneront un sérieux coup de main à l’entreprise génocidaire allemande. À l’énumération rapportée par Traverso, ce qui devait contribuer à mettre en branle le processus en Allemagne, on le devine, ce fut aussi les résultats de la Révolution russe. La paranoïa bourgeoise allemande prêtait à Lénine et à Trotsky des ascendances juives (vraies dans le deuxième cas et possible dans le premier). Deux écoles d’interprétations historiques s’affrontent maintenant, l’une privilégiant l’épistémologie de la contingence historique (l’intentionnalisme), l’autre de  la nécessité (le fonctionnalisme) : «Prenons par exemple l’analyse historique du génocide des Juifs, et le débat entre les historiens qui tentent de comprendre ses causes. Les intentionnalistes pensent qu’Hitler et son idéologie propre ont joué un rôle capital dans la solution finale. Les fonctionnalistes, au contraire, disent que l’œuvre d’Hitler était accidentelle face au mode de fonctionnement du régime et sa dynamique structurelle qui rendirent inéluctable l’enchaînement des faits. Selon eux, sans l’armée, l’administration, l’industrie, les SS, Hitler n’aurait jamais pu atteindre son objectif. Les premiers disent que le meurtre des Juifs a commencé à partir de la décision d’Hitler qui a attendu les conditions propices à sa mise en œuvre. Les seconds pensent qu’Hitler a eu l’idée générale de trouver une “solution” au “problème juif”, mais il n’a pas mis en œuvre les tâches pratiques. Ainsi, que l’on prenne la perspective intentionnaliste ou fonctionnaliste, on se retrouve dans un système de causalité exclusif, visant à réduire l’événement du génocide en identifiant une cause unique : la personne d’Hitler, ou l’entité bureaucratique sont censées expliquer le génocide des Juifs».[8]

Certes, cette reductio ad absurdum ne représente pas tout ce que l’on peut tirer des deux épistémologies, il suffit de faire passer la personnalité d’Hitler au second plan pour voir les structures sociales de base accomplir leurs œuvres. Une telle réduction n’est possible que si l’on considère le génocide comme un «assassinat collectif», une sorte de meurtres en série : «Ainsi donc, on peut postuler une certaine parenté entre le comportement sadique des tueurs professionnels SS et les réactions ambiguës et déconcertantes des tueurs amateurs et des témoins. Chez les opérateurs des camps de la mort, tous les interdits avaient été levés, permettant aux instincts sanguinaires ou dépravés de se satisfaire en pleine liberté; en revanche, les amateurs ne parvenaient pas à s’affranchir des inhibitions que la civilisation impose, de sorte que des conflits pénibles surgissaient dans leurs âmes; pour de nombreux citoyens du IIIe Reich, l’extermination des Juifs constituait la seule issue à une situation devenue intolérable. Ne serait-ce pas l’une des raisons pour lesquelles, bien que la “solution finale” les horrifiait, ils y aspiraient dans le secret de leurs cœurs : une fois que les Juifs auraient disparu, leurs tourments ne prendraient-ils pas fin? C’est ainsi qu’à mesure que le destin des Juifs s’aggravait, les déportations faisaient suite aux spoliations, et les massacres, aux déportations, leur disparition était souhaitée avec une ardeur plus vive. À ce propos, une étude attentive des archives nazies révèle que le projet de l’extermination totale n’a pas été élaboré au cours des années qui précédèrent la guerre, mais qu’il a surgi en quelque sorte spontanément, au fur et à mesure de l’aggravation des persécutions. Même le terme de Endlösung, la “solution finale”, ne signifiait au début que “l’élimination des Juifs du corps national allemand”, c’est-à-dire leur expulsion d’Allemagne, et ce n’est que par étapes qu’il se chargeait d’un sens de plus en plus sinistre. Mais l’histoire de plus d’un crime nous apprend que c’est en proportion des souffrances causées à la victime que croît la haine qui leur est portée; c’est ainsi que se déchaînent les forces du mal, jusqu’à l’explosion finale».[9] Certes, ce qui s’est commis dans les camps de la mort ne furent rien de moins que de vils assassinats, mais il y a une différence autrement que quantitative entre un assassinat, voire même une série de meurtres, d’un génocide! Autre thèse reductio ad absurdum, à l’opposé, de la précédente, toute individualiste (la volonté d’un seul, Hitler), c’est celle contenue dans Les Bourreaux volontaires de Hitler : «Pour Goldhagen, le génocide juif fut conçu comme “un projet national allemand” dont Hitler ne fut, en dernière analyse, que le principal exécuteur: “L’holocauste - écrit-il - est ce qui définit le nazisme, mais pas seulement lui : il est aussi ce qui définit la société allemande pendant la période nazie”. Les exécuteurs directs - qu’il chiffre à 100 000 personnes, peut-être même, ajoute-t-il, 500 000 ou plus - ont agi avec le soutien de l’ensemble de la société allemande, hantée depuis plusieurs siècles par la conviction selon laquelle “les juifs méritaient de mourir”».[10] Ici, c’est la lutte de races qui expliquerait les fondements du génocide. Aryens contre Juifs, les partis étaient clairement définis, alors que Gœbbels répondait à Fritz Lang, le cinéaste, de le laisser décider qui était Juif de qui ne l’était pas!

Il vaut mieux inscrire le judéocide à l’intérieur de la brutalisation des mœurs issue de la Belle-Époque et surtout de la Grande Guerre suivre le cours progressif et évolutif de l’entraînement fatal. Les Italiens les premiers, avant les Espagnols et leur guerre civile, ouvrirent la saison des massacres industriels commis à froid : «Même si leur gravité a été longtemps méconnue, les actes de barbarie commis par l’Italie fasciste en Éthiopie sont bien éloignés d’une entreprise de génocide dont la particularité fut d’avoir été idéologiquement motivée, administrativement planifiée et industriellement accomplie».[11] Cela ne veut pas dire que les intentions génocidaires ne faisaient pas partie des plans de l’occupation italienne, mais l’occupation même y fit naître ces intentions! Ceci permet de mieux comprendre ce que nous rappelle Traverzo : «il faut souligner les traits propres à la Shoah, un génocide qui fut perpétré au cœur de la Deuxième Guerre mondiale mais qui ne peut pas être simplement déduit de sa logique interne. Si la guerre à l’Est, radicalisée par toutes les tensions qu’elle condense, permit de déclencher la vague exterminatrice contre les juifs, la Shoah est devenue progressivement autonome jusqu’à constituer un but en soi de la politique nazie. La conquête du Lebensraum et l’anéantissement du bolchevisme n’expliquent pas la déportation à Auschwitz des Juifs de Salonique ou de Corfou, comme ne l’explique pas le contexte des opérations militaires, surtout à partir de 1943, après la défaite de Stalingrad. Mais cela ne fait pas de la guerre entre 1941 et 1945 une “parenthèse” dans le siècle. Dans le cadre de la guerre, la Shoah prenait certes une dynamique propre liée au projet nazi de domination raciale, mais ses prémisses s’inscrivaient dans la longue durée de l’histoire européenne et allemande. En dépit de ses traits spécifiques, la guerre nazie contre les juifs appartenait à cette guerre civile européenne et mondiale. Autant il serait faux de vouloir nier sa singularité, en la diluant dans l’ensemble des violences de la guerre, autant il serait absurde de l’isoler de ce contexte global, qui fut son terreau et son détonateur».[12] C’est bien là que le génocide entre comme élément fondamental d’un biocide volontaire. C’est au plus fort des affrontements violents entre les partis en guerre, que se décide la mise en place de la Solution finale : «Derrière les nuances de terminologie et de méthodes, on retrouve en fin de compte l’identité des faits; derrière les superstructures et les rationalisations, on retrouve le même déferlement homicide, et les mêmes fleuves de sang. Du coup, en embrassant l’ensemble, on aperçoit mieux la vraie signification de l’extermina-
tion totale des Juifs, signe avant-coureur d’holocaustes plus vastes et plus généralisés. En fait, une fois déclenchée la “solution finale”, les barrières mentales sont rompues, et le précédent psychologique créé : éprouvés aussi de leur côté, les procédés techniques. Aussi bien, on aurait pu conclure, par un simple raisonnement inductif, qu’une entreprise aussi démente ne pouvait s’arrêter à mi-chemin, et que, si seulement la fortune des armes en eût laissé le temps aux Nazis, elle aurait, par la seule force de sa logique interne, happé d’autres peuples et d’autres races dans son engrenage implacable. Car “le racisme est comme la maladie de la rage: nul ne peut savoir d’avance sur qui l’adorateur de son propre sang déchargera la fureur qui le tourmente” [J. Billig]».[13] Et comme, à ce moment précis, la grande menace provient du revirement sur le front russe, c’est alors que l’on pose la «question russe» qui, chez les «révisionnistes» ou les partisans du tandem Nolte/Furet, finit par se substituer à la «question allemande».

Préfaçant le livre de Nolte, le philosophe français Alain Renaut écrit : «En 1980, [Nolte] prononce à Munich une conférence dont le texte ne fut publié pour la première fois, dans une version anglaise, qu’en 1985, intitulée Légende historique ou révisionnisme. Comment voit-on le IIIe Reich en 1980?, cette conférence suscita de vives répliques de la part d’historiens reconnus :  Nolte y suggérait que l’élimination de millions de Juifs par le nazisme ne représentait nullement un événement unique dans l’histoire et qu’il fallait “relativiser” le fait en le restituant au sein de l’“histoire universelle”. Certes, ajoutait-il, il ne s’agit pas pour autant de renverser le jugement fondamentalement négatif porté jusqu’ici par les historiens sur le IIIe Reich: du moins faut-il soumettre son histoire à “révision” en la plaçant dans une “perspective nouvelle” où la “volonté exterminationniste” apparaît plonger très loin ses racines, jusque dans la révolution française (avec la Terreur) et même jusque dans le Moyen Âge (avec l’Inquisition). Qui plus est, à la faveur de cet élargissement du regard, il se révélerait qu’“Auschwitz ne résulte pas principalement de l’antisémitisme traditionnel”, mais répète à sa manière l’extermination de masse déjà pratiquée par l’Union Soviétique sous la forme de l’extermination de classe, à travers l’élimination des koulaks : ainsi rapprochée des crimes de la révolution russe, l’élimination des Juifs devrait en fait être réinscrite dans le contexte de la révolution industrielle. Ce serait cette dernière qui, à cause des troubles et des bouleversements qu’elle suscitait, aurait engendré chez les catégories les plus sensibles de la population (c’est-à-dire les catégories les plus touchées) la conviction que, pour remédier au mal, il fallait exterminer des groupes sociaux entiers. Plus précisément encore, suggère Nolte, faudrait-il comprendre qu’il y a eu entre les deux exterminations une relation de cause à effet : car la terreur rouge, en raison de son ampleur et de l’étendue du territoire où elle se produisit, ne pouvait qu’engendrer dans les pays voisins des “réactions tout à fait violentes et irrationnelles”; en ce sens, Auschwitz aurait procédé à la fois de la crainte suscitée par les exterminations soviétiques et du fantasme selon lequel, si les Rouges éliminaient les koulaks, les Juifs, de leur côté, souhaitaient l’extermination de la bourgeoisie allemande, voire du peuple allemand. Conclusion : il conviendrait enfin de ne plus considérer le IIIe Reich comme un phénomène isolé et sui generis, d’y voir, non “une première ou un original”, mais “une copie déformée”».[14] Cette psychologie historique appuyée sur la paranoïa, repose sur une logique tordue faisant du judéocide l’effet inattendu de la «Terreur rouge». S’il y avait bien une «Terreur rouge» en Russie, en Allemagne les Freikorps, recyclés depuis dans la SS, avaient mis un terme sanglant à la poussée révolutionnaire des Spartakistes. Ce qui restait donc, dans le contexte de 1941, c’était la menace de l’immense armée soviétique qui résistait devant les troupes d’invasion allemandes. Cette guerre à finir avec les Slaves, avec l’Union soviétique endoctrinée, intoxiquée par la propagande juive marxiste, voilà la «terreur rouge» authentique et non fantasmatique à laquelle se réfèrent Nolte et Furet. «Dans le contexte de la “guerre d’annihilation” meurtrière contre l’Union soviétique, le pas de la disparition des Juifs “à un moment donné et d’une certaine façon” à l’“assassinat de masse maintenant” fut franchi au cours de l’été 1941. Une fois en cours sur le territoire soviétique, cette “solution finale” ou définitive fut un signe donné par le régime nazi pour que cette solution soit également appliquée aux autres Juifs d’Europe. Déjà engagés dans l’assassinat de millions de Juifs et de non-Juifs sur le territoire soviétique, les Allemands “ordinaires” allaient se dérober devant l’application de la “solution finale” de Hitler aux Juifs d’Europe également».[15] Il devenait possible alors, pour des milliers d’Allemands «ordinaires», sans être nécessairement «volontaires», de suivre le rythme de La Marseillaise contre ceux qui viennent «égorger nos femmes et nos enfants» : «Tuer les Juifs étant admis comme une nécessité historique, le soldat devait le “comprendre”; et si pour un motif quelconque on lui ordonnait d’aider les SS et la Police dans leur travail, il était supposé obéir. Mais s’il tuait un Juif spontanément, de sa volonté personnelle, sans ordre et du seul fait qu’il avait envie de tuer, alors il commettait un acte anormal, digne peut-être d’un “Européen oriental” - d’un Roumain par exemple - mais qui compromettait la discipline et le prestige de l’armée allemande. Là se situait la différence cruciale entre l’homme qui se “surmontait” lui-même pour tuer et celui qui se rendait coupable d’atrocités gratuites. Le premier était jugé bon soldat et nazi convaincu, le second ne savait pas se maîtriser et, de retour au pays après la guerre, représenterait un péril pour la communauté allemande. Tous les ordres qui visèrent à résoudre le problème des “excès” s’inspiraient de cette morale».[16] Il y a sans doute beaucoup de perfidie dans ce scrupule et nous n’avons pas à le tenir pour sincère. Bien au contraire, il nous dit la différence entre la situation qui était celle de Trevelyan en Irlande et celle de Staline (ou de Hitler) en Ukraine (ou face aux Juifs). Au départ, les camps de concentration sont là pour laisser, ou aider la mort à faire son œuvre. Mauvaise nutrition, maladie non soignée, travail forcé, mauvais traitements en cas de punition, les bourreaux ordinaires de Hitler laissent la mort faire son œuvre. C’est la première phase du biocide annoncé. Puis, le sentiment de l’entraînement fatal s’accomplit dans l’étape ultime d’une guerre meurtrière entre membres d’une même civilisation. Alors, on exécute sommairement d’une balle dans la nuque sur la ligne de résistance allemande devant les forces bolcheviques en mouvement, on fait venir des camions afin d’asphyxier au monoxyde de carbone les Juifs qui tardent à mourir, on commande les édifices des grands camps comme Treblinka ou Auschwitz afin de gazer en série, par un produit chimique efficace qui emprunte la connotation pesticide dû à IG Farben (le Zyklon B), puis on érige les fours pour faire disparaître les dernières traces de la honte. Les fours ne fournissant pas à brûler tous les corps, d’immenses fosses seront ouvertes que les Alliés finiront par combler, après «la libération». Le biocide était passé maintenant entre les mains de bourreaux volontaires de Hitler.

La Shoah n'est pas le «centre» de l'Anus Mundi, il n'en est pas non plus la finitude, contrairement à ce qu'une interprétation Whig de l'Histoire peut laisser penser. Elle est le produit du déclin de la civilisation occidentale et de ses correspondants symbolique (dégénérescence) et idéologique (décadence). La Shoah est le microcosme de l'auto-destruction de la civilisation occidentale à laquelle l'errance des régimes en place (démocratie libérale, fascismes tous couleurs, dictature du Parti communiste russe et de son Secrétaire), tous dans la mouvance du capitalisme même, ont mené. Il ne s'agit pas de «relativiser» la mécanisation de l'horreur dont elle témoignera toujours devant les hommes, mais seulement de dégager l'ampleur du désastre civilisationnel qu'elle représente. La guerre civile européenne, la Seconde Guerre de Trente Ans, pour reprendre le mot du général de Gaulle qui avait un sens plus développé de l'Histoire que bien des historiens, à l'intérieur de laquelle se retrouve cet épisode qui ne cesse d'impressionner par la rencontre de la technique performative et de l'idéologie fanatisée sur la table à dissection de Lauréamont, a donné l'assassinat de masse par lequel il est possible de mesurer le degré de destructivité atteint par notre civilisation à l'heure de son crépuscule⌛

Montréal
11 mars 2015


[1] J. Semelin. Sans armes face à Hitler, Paris, Payot, 1989, p. 215.
[2] R. Hilberg. La destruction des Juifs en Europe, Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire, 1991, t. 1, p. 16.
[3] R. Hilberg. Ibid. t. 2, p. 901.
[4] D. Losurdo. Le Révisionnisme en histoire, Paris, Albin Michel, 2006, pp. 259 et 260.
[5] G. L. Mosse. Les racines intellectuelles du Troisième Reich, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, 2006, p. 394.
[6] E. Traverso. La violence nazie Une généalogie européenne, Paris, La Fabrique, 2002, p. 21.
[7] E. Renan. La Réforme intellectuelle et morale, Paris, U.G.E., Col. 10/18,  p. 77.
[8] É. Abécassis. Petite métaphysique du meurtre, Paris, P.U.F., Col. Perspectives critiques, 1998, p. 32.
[9] L. Poliakov. Les Juifs et notre histoire, Paris, Flammarion, Col. Science, 1973, pp. 159-160.
[10] E. Traverzo. Op. cit. 2002, p. 20.
[11] P. Burrin. Fascisme, nazisme, autoritarisme, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, 2000, p. 12.
[12] E. Traverso. La Guerre civile européenne, Paris, Hachette, Col. Pluriel, 2007, p. 81.
[13] L. Poliakov. Le bréviaire de la haine, Paris, Livre de poche, 1951, pp. 392-393.
[14] A. Renaut. Préface à E. Nolte. Op. cit. 1969, pp. ix-x.
[15] C. R. Browning. Les origines de la Solution finale, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, 2009, p. 912.
[16] R. Hilberg. Op. cit. t. 1, p. 281.