lundi 30 septembre 2019

De la «croisade des enfants» à la Gretajugend

Greta Thunberg à la marche pour le climat du 27 septembre 2019
LA CROISADE DES ENFANTS

Moyen Âge. Période d'obscurantisme et de superstitions. Période où les humains étaient tantôt brutaux et rustres, tantôt larmoyants ou jubilatoires. Période où il était prompt de s'engager dans un mouvement millénariste, annoncer l'apocalypse, ressentir la proximité de l'eschatologie. Les nobles haussaient l'engagement jusqu'à partir en croisade afin d'arracher la Terre sainte aux Musulmans, arabes ou turcs, peu importe. Quand les choses allaient mal pour les entreprises des rois, des nobles ou des clercs, par désespoir de cause, ils se retournaient vers les enfants, car Dieu, croyait-on, ne pouvait rien refuser aux enfants. Ceux-ci répon-dirent aux appels du pape Inno-cent III - l'un des plus puissants de l'histoire de la papauté -, et on les persuada qu'ils pouvaient délivrer le saint sépulcre. «N'est-il pas admis que leur innocence et leur pureté leur valent des grâces particulières? N'ont-ils pas la conviction que, par l'effet de sa seule vertu, leur foi, dont la ferveur les exalte, doit leur assurer une puissance surnaturelle et leur permettre de réaliser l'impossible en dépit de tous les obstacles?» (Louis Mazoyer. Enfants mystérieux de l'histoire, Paris, Société continentale d'Éditions modernes illustrées, col. Connaissance du passé, 1972, p. 12.) C'est ainsi, après la quatrième croisade de 1212, celle détournée sous la pression du doge vénitien Dandolo, les Croisés montèrent à l'assaut de la ville chrétienne de Constantinople qu'ils ravagèrent pour s'emparer des richesses et revenir plus riches que jamais en Europe; qu'après cette croisade honteuse où, partis faire la guerre aux Infidèles, les chevaliers francs firent honteusement la guerre à d'autres chrétiens par cupidité et goût du lucre, que se déroula la croisade des enfants.

L'expression croisade des enfants tire son nom du latin pueri, qui signifierait dans ce contexte-ci, les enfants de Dieu, ou encore, des hommes se trouvant en état de pauvreté, ce qui, dans les mentalités de l'époque, s'avérait vouloir dire la même chose. Les chroniqueurs d'époque soulignaient d'ailleurs la misère de ces pèlerins, paysans pauvres plus que des enfants. L'historienne italienne Egle Becchi décrit ainsi l'épisode :
«Foules enfantines encore, celles, baptisées "croisades", qui traversaient l'Europe. La plus célèbre est la "croisade des enfants", qui se déroule de juin à septembre 1212, et regroupe, en formations diverses, des garçons et des filles, accompagnés d'adultes, où les Français ont pour guide un berger nommé Étienne et les Allemands un puer teutonicus de Cologne, Nicolas. Le but est d'atteindre un port pour gagner la Terre sainte : les uns traversent la France jusqu'à Marseille, d'autres poussent jusqu'à Brindisi. Les pertes ont été lourdes sur les routes, et ceux qui réussissent à embarquer finiront le plus souvent au fond de l'eau ou capturés par des Arabes à peine sortis de la mer chrétienne. Bien peu reviendront. Même si le phénomène est très difficile à interpréter, certaines de ses composantes sont identifiables : la mobilité enfantine (cette "croisade des enfants" n'est pas la seule du genre, même si elle est la plus connue), le mélange des petits et des grands, réunis par une même misère et un même élan religieux, la méfiance des adultes devant ces troupes d'enfants sortis des espaces contrôlés de la famille et de l'Église, la correspondance entre l'enfance comme catégorie idéologique, plutôt que comme classe d'âge, et le début d'une histoire qui part de la Terre promise, la manifestation spectaculaire, et à grande échelle, d'un renouveau de la dévotion à l'Enfant Jésus (surtout dans le monde des couvents entre le XIIe et le XIIIe siècle) et une réévaluation de l'enfance.» (E. Becchi. "Le Moyen Âge", in E. Becchi et D. Julia. Histoire de l'enfance en Occident, t. 1 : de l'Antiquité au XVIIe siècle, Paris, Seuil, Col. L'univers historique, 1996, p. 121.
Les chroniqueurs du Moyen Âge attribuaient à certains enfants des qualités exceptionnelles. On leur prêtait des exploits d'adultes qui annonçaient de grands destins ou encore une sagesse précoce, des dons exceptionnels mus par une force mystérieuse prêtant à des vocations ou des capacités propres à accomplir des miracles. Petits saints dotés de dons de voyance, poursuivis par des visions qui captaient l'attention des adultes. «Ces figures de jeunes saints et de jeunes saintes parcourent tout le Moyen Âge, et leurs "vies", écrites à des époques diverses et structurées selon plusieurs lieux communs, racontent leurs premières années dans un milieu précis, leurs épreuves, leurs actes de bonté, leurs miracles. Très souvent, leur naissance a été précédée d'une annonciation, leur enfance a été difficile, triste, tragique; ce sont souvent des enfants abandonnés ou donnés comme objets, à qui le jeu est interdit (remplacé par la prière), des enfants de constitution souvent fragile, sans que cela les empêche pour autant d'atteindre l'adolescence puis l'âge adulte, où ils se signalent par leur grande pureté.» (E. Becchi. op. cit. p. 124). C'est ce type de représentation de l'enfance que nous pouvons appeler un pattern, et il n'est pas propre au Moyen Âge, les périodes ultérieures ayant perpétué ce portrait.

L'une des garanties des enfants étaient leur sainteté. Le berger Étienne, par exemple, est visité par Jésus ayant revêtu l'habit du pèlerin. Étienne de Cloies lui offre de partager son pain et en retour le Christ lui dit qu'il a un message pour le roi et lui demande rien moins avant de repartir, que d'aller délivrer Jérusalem avec l'aide des enfants de son âge. Aussitôt connu le fait miraculeux, Étienne devient une vedette. Derrière ses bannières, il entraîne, au chant des cantiques, des foules de plus en plus énormes de garçons et de filles dont les plus âgés n'ont pas quinze ans. Il se rend auprès du roi Philippe-Auguste lui délivrer le message tenu du Christ. Conforme au pattern, le roi refuse de recevoir Étienne. Déjà imbu de voltairisme, le roi aurait «fait donner l'ordre aux "petits croisés" de rentrer au plus vite chez eux. Ne sont-ils pas, à l'en croire, les victimes des "enchantements du démon" comme l'université de Paris, consultée, vient de le lui faire savoir?» (L. Mazoyer. p. 12). S'en retournant chez lui, le petit peuple encourage Étienne à partir en croisade, lui demandant de ne pas se disperser et de courir sus à Jérusalem. La cohorte se détourne alors vers le sud, recrutant de nouveaux enfants sur son passage. Étienne est alors reconnu comme un véritable chef de guerre. Il s'avance dans un char somptueusement décoré, doté d'une garde personnelle, d'un état-major de disciples parmi les plus fidèles. Astreinte de franchir les Alpes, la cohorte se disloque. «De nombreux enfants, affamés et recrus de fatigue, s'attardent, se perdent ou meurent dans des conditions obscures en essayant de rentrer chez eux». (L. Mazoyer. p. 13). À la fin du mois de juin 1212, ce qui a survécu de la croisade fait son entrée à Marseille. «Une immense déception attend les petits croisés. Contrairement à leurs espoirs, la mer ne se retire pas à leur approche comme la mer Rouge devant les Hébreux. Leur arrivée ne suscite pas le moindre mouvement d'enthousiasme ni de piété. Marseille a bien d'autres préoccupations. Depuis que les croisades ont donné à son commerce un essor prodigieux, elle ne pense qu'à s'enrichir, à ne pas se laisser distancer par Gênes, sa redoutable rivale... Pauvres et vivant d'aumônes, Étienne et ses compagnons font à ses yeux figures d'indésirables...» (L. Mazoyer. p. 13).

L'arrivée d'Étienne à Marseille en juillet 1212, encouragea la mise en place d'une seconde croisade d'enfants, celle du petit Nicolas de Cologne. Âgé de douze ans, Nicolas eut la visite d'un ange lui ordonnant de réunir des enfants de son âge et de les conduire à la reconquête des Lieux Saints. Précédées par une bannière où figurait la croix en forme de T de l'Orient chrétien, les processions qu'il avait organisées prennent l'allure d'une machine de guerre. Ses combattants chantent :
Nicolas, serviteur du Christ, s'en va en Terre sainte;
Avec les innocents, il entrera à Jérusalem;
À pieds secs il marchera sur la mer sans rien craindre,
Il unira chastement garçons et fillettes.
En l'honneur de Dieu, il accomplira des choses si grandes
Que les crix "Paix, jubilation, gloire à Dieu"
Résonneront partout. (cité in L. Mazoyer. pp. 15-16)
Autour de Nicolas se retrouvent des jeunes paysans qui forment la plus grosse partie de ses effectifs mais aussi des jeunes clercs, des servantes, des femmes de différentes conditions et même quelques fils de seigneurs, également des mauvais garçons préoccupés davantage de dérober les aumônes reçus par les enfants. Plus mal préparée que la croisade française, la cohorte allemande tend à se disloquer mais finit par arriver à Gênes, la ville rivale de Marseille. Les Génois ne se montrent pas plus accueillants que les Marseillais, surtout qu'ils sont en guerre avec l'Empereur d'Allemagne, le redoutable Frédéric II de Hauhenstaufen, ils s'attendent prochainement à être assiégés par les troupes impériales. Aussi, les petits croisés se voient-ils obligés de se disperser, chassés de ville en ville, certains réduits au servage; d'autres s'embarquant à Venise tombent aux mains des corsaires qui les vendent comme esclaves sur les marchés orientaux. Deux groupes de croisés sont arrêtés, l'un à Trévise, l'autre à Brindisi avant même d'avoir pu prendre la mer. Le pape Innocent, heureux de les voir s'embarquer pour la Terre Sainte, ne veut surtout pas les recevoir à Rome et les engage à quitter l'Italie. La fin de l'aventure répète son calvaire : «Le retour des petits croisés est "plus lamentable encore que le martyre et la servitude des compagnons d'Étienne de Cloies (Alphandéry). Songent-ils encore au temps des prières, des chants d'espoir et de leurs premiers pas vers la "Jérusalem céleste" qu'ils s'imaginaient tout proche? Affamés, déguenillés et pieds nus, ils s'avancent, isolément, en silence. Beaucoup "ne savent même plus pourquoi ils étaient partis." D'autres ont oublié aussi bien leur nom que celui de leur village... Souvent ils sont un objet de dégoût et de peur... On se détourne d'eux. On se "barricade" sur leur passage... On chasse jusqu'aux tout-petits qui viennent demander du pain... Parfois on les insulte, on se moque d'eux. On leur demande ce qu'ils ont vu à Jérusalem. Les filles, souillées au hasard des rencontres, ne semblent même plus conscientes de leur abjection. Surtout pendant la traversée des Alpes, en octobre et novembre, les petits croisés meurent par centaines de faim et de soif... Lorsque, au prix d'un suprême effort, ils peuvent atteindre un village ils y succombent bien souvent aussitôt. Tout comme s'il s'agissait de charognes, personne ne songe à ensevelir leurs cadavres.» (L. Mazoyer. pp. 18-19). Du moins, Nicolas survivra-t-il à l'ensemble des épreuves puisqu'il participa, une dizaine d'années plus tard, lors de la cinquième croisade, au siège de Damiette.

La croisade française des enfants ne s'était pas mieux terminée. Nous avons laissé Étienne et ses combattants devant l'accueil mitigée des Marseillais. Après tant de déboires, un souffle d'optimisme repris les croisés :
«Un arma-
teur, Hugues Ansel-
me, sur-
nommé Fer, offre de les trans-
porter en Terre sainte, gratui-
tement, pour le seul amour de Dieu, "causa dei absque pretio"... Comment n'auraient-ils pas, désormais, confiance dans l'avenir? Anselme est un ancien croisé, tout comme son associé Guillaume de Posquières, auquel les histoires donnent parfois, sans raison valable, le surnom peu flatteur de Porc. En 1191, au cours de la troisième croisade, il a glorieusement participé au siège de Saint-Jean-d'Acre. Les privilèges de navigation et de commerce, qu'il a reçus du roi Guy de Lusignan en récompense de ses services, lui fournissent de puissants moyens d'action. Appartenant à une vieille et puissante famille anoblie par le négoce, il est d'autant plus influent qu'il a dirigé le mouvement communal et joué dans les affaires publiques un rôle de tout premier plan. C'était, aussi bien, un remarquable organisateur. Dès qu'il intervient toutes les difficultés s'aplanissent. Au jour prévu - toujours en juin - les petits croisés s'entassent, au chant des hymnes, sur cinq grands navires et, les voiles larguées "de par Dieu", voguent vers le large.
Deux jours plus tard une violente tempête disperse la petite flotte. Deux navires viennent se fracasser et se perdre corps et biens sur la roche du Reclus, à l'île de Saint-Pierre, au sud de la Sardaigne. Les cinq autres traversent la Méditerranée et longent la côte africaine. À Bougie, puis à Alexandrie, où ils abordent, leurs capitaines livrent, contre de grosses sommes, leurs jeunes passagers aux Sarrasins. Les petits croisés, conduits aussitôt sur les marchés d'esclaves, peuvent se demander s'ils ne vivent pas quelque démoniaque cauchemar...
Les marins marseillais n'ont fait qu'obéir aux instructions secrètes des armateurs. Anselme et Posquières ne songeaient qu'à réaliser une opération fructueuse tout en sauvegardant les intérêts de leurs compatriotes. D'une inopportune croisade qui était pour leur cité une menace et une charge, ils ont fait une "bonne affaire". Les apparences, aussi bien, restent sauves et le pape ne pourra pas intervenir... Étienne et ses compagnons sont partis pour la Terre sainte... Sera-t-on jamais en mesure d'établir que la tempête - une vraie tempête - n'a pas poussé leurs navires vers les côtes africaines où les Sarrasins ont pu facilement les capturer.
Comme on imagine volontiers ce que l'on souhaite, certains chroniqueurs affirmeront plus tard que les deux cyniques armateurs avaient eu la fin qu'ils méritaient. Accusés de s'être entendus avec les Sarrasins et d'avoir voulu leur livrer l'empereur Frédéric II, ils auraient été pendus après d'interminables supplices.
Que sont devenus les petits croisés? Il est bien difficile de le dire. Jamais plus on n'entendit parler d'Étienne, qui est peut-être mort au cours du naufrage. Les enfants vendu comme esclaves ont été dispersés, les harems se réservant surtout les filles, et les vieux seigneurs musulmans, les plus beaux des jeunes garçons. Plusieurs petits captifs - une vingtaine au moins - auraient été odieusement torturés et exécutés pour avoir refusé de renier leur foi chrétienne. Par contre, le calife du Caire, qui en avait acheté plus de trois cents, les aurait fort bien traités, et, tout particulièrement, les petits clercs. Il avait fait ses études à Paris sous un déguisement, et "tenait en grande estime le clergie de France" (P. Melot).» (L. Mazoyer. pp. 13-14)
L'affaire eut sa conclusion en 1229, lorsque l'empereur d'Allemagne Frédéric II obtint la libération de 700 survivants de la croisade qui, parvenus maintenant à l'âge adulte, avaient vécu une existence bien différente de celle qu'ils s'étaient imaginés en s'embarquant pour libérer la Terre Sainte.

UN ATAVISME MÉDIÉVAL QUI PERDURE FACE À LA MODERNITÉ

Ce pattern nourri de faits et de légendes s'est répété à de multiples occasions. Pensons à la vie de Jeanne d'Arc. C'est dès l'âge de treize ans que Jeanne aurait entendu des voix lui dire de s'engager à conduire le dauphin Charles à venir se faire sacrer roi de France à Reims et à bouter les Anglois hors de France. Là encore, des obstacles se dressèrent sur son chemin, mais elle finit par se faire reconnaître par le dauphin. Elle pourra conduire des troupes à l'assaut d'Orléans mais bien encadrée par des généraux rompus à l'art militaire. Elle combattra vaillamment au nom de Dieu et de son roi. Charles sera bien conduit à Reims, sacré roi et c'est en voulant prendre d'assaut Paris, dans des conditions défavorables et mue par orgueil, que Jeanne d'Arc tomba aux mains des adversaires Bourguignons qui la livrèrent aux Anglais qui lui menèrent un procès de sorcellerie - avec la bénédiction de l'Université de Paris - et la brûlèrent sur la place du Marché à Rouen. Elle n'avait que dix-neuf ans.

Passé la Renaissance, la modernité écarta les enfants des rôles symboliques et politiques. La Révolution française eut bien ses enfants héros - Bara et Viala - mais il fallut attendre un siècle pour que les manuels de la République s'en servent comme modèle patriotique pour la jeunesse. Puis, les enfants sont entrés dans le roman : l'inoubliable Gavroche des Misérables de Hugo ou Oliver Twist de Dickens. Enfin le cinéma. Il n'y avait que la religion catholique qui sécrétait encore ses petits prophètes. Dans sa lutte contre le modernisme, les enfants pieux retrouvaient leur place comme meneurs de croisade. Il ne s'agissait plus de reconquérir les Lieux Saints, mais plutôt les âmes égarées par le rationalisme, le matérialisme, le libéralisme, la démocratie et surtout la liberté de pensée et la liberté de la presse. Ce n'était plus ni Jésus ni les anges qui contactaient les enfants prodiges mais la Vierge Marie. À la Sallette en 1846, à Lourdes en 1858, à Fátima en 1917 et à Međugorje depuis 1981 la Vierge entrait en contact étroit avec des enfants - généralement des bergers et plus souvent des fillettes que des garçons - pour révéler quelque mystère que l'Église, après hésitation, s'empressait de récupérer pour sa propagande. Très vite ces apparitions ont donné lieu à des spectacles où participaient des milliers, voire des dizaines de milliers de pèlerins. À cela s'ajoutait tout un côté marketing propre à la production de cossins kitchs aptes à satisfaire une piété populaire. Dans une religiosité angoissée par la modernité et ses défis, ces appels à l'enfance, à la simplicité, à la foi aveugle sensée déplacer les montagnes, la «croisade des enfants» se ramenait à des entreprises qui confinaient aux phénomènes de foire. La propagande amplifiait souvent la pauvreté, le bas âge, les obstacles dressés devant les enfants, la pugnacité des clercs et théologiens à reconnaître le miracle évident aux yeux des gens simples, voire les handicaps physiques qui pouvaient les affliger. Les récits ou les films composés à partir de leurs expériences s'organisaient autour du même pattern.

Au Québec, Victor-Lévy Beaulieu nous a fait nous rappeler ces récits populaires du milieu du XXe siècle qui célébraient de tels enfants. À une littérature populaire pleine de fantaisies du XIXe siècle s'opposent, un siècle plus tard, des récits moralement édifiants d'enfants pudibonds. Certes, ils ne déclenchent pas de croisades puisqu'ils appartiennent à une catholicité triomphaliste, fidèle à ses clercs et obéissante aux autorités. On se contente de raconter quelque anecdote édifiante de la jeunesse précoce de ces enfants portés vers la piété plutôt que le mysticisme. Ces récits étaient d'ailleurs rédigés par des clercs, souvent même le curé de la paroisse heureuse d'avoir pu être le berceau du dit enfant. Ainsi, le père Cadoux écrivit la biographie de la petite Marthe Sasseville, une petite fille née à Sainte-Anne-des-Monts en 1925 et qui n'eut rien de si extraordinaire sinon qu'elle mourut à l'âge de quatre ans des suites d'une péritonite. Cette enfant était surtout marquée par des vivacités d'humeur. À part ça, tout résidait dans le regard de sa mère. À quinze mois, «on remarque pourtant dans ses traits, dès qu'elle est au repos, une gravité qui n'est pas de son âge», ce à quoi la sœur de la fillette ajoute : «Nous lui parlions beaucoup quand elle avait dix mois. Il passait souvent dans ses yeux interrogateurs comme une souffrance de ne pas com-prendre ce que nous lui di-sions». Tout cela était bien sûr de la sottise. Marthe était une enfant difficile qui n'hésitait pas à crier que sa mère était méchante; qu'elle lui envoya, dans une crise de colère, sa bottine par la tête; elle convoitait les bonbons de la visite à la veille de Noël. Mais elle était surtout, déjà à quatre ans, un écho de la morale pudibonde des Québécois de l'époque : «Je ne mets pas de robe à la mode : ça fait pleurer mon petit bon ange». Ce qui était en jeu dans ce type de littérature, c'était la conduite morale touchant à la sexualité. On y dénote ainsi une peur et une haine morbides des hommes : «Dès qu'elle en voyait un, la petite Marthe Sasseville allait se jeter "toute tremblante dans les bras de sa maman ou de sa sœur en criant : Cache-moi! Un homme! un homme!"... Et elle n'avait pas quatre ans!...». Toute cette sainteté ne reposait que sur un seul fait, la mort de la petite. Le père Cadoux en raconte ainsi la phase la plus transcendante :
«À un moment donné, pendant que monsieur le curé lisait les litanies, Marthe devint tout agitée; ses yeux dilatés et hagards, ses traits convulsés marquaient une grande épouvante. Le prêtre, notant cela, interrompit les invocations et dit : "Tiens, Marthe, je vais te jeter de l'eau bénite!"
- Oui, oui, répondit-elle, haletante, de l'eau bénite, de l'eau bénite!
Après que monsieur le curé eut aspergé son lit, elle se calma et l'on reprit les prières.
Dans l'après-midi déjà, elle avait eu un moment de lutte très vive contre le démon. Elle s'était soulevée de son lit, en dépit de sa grande faiblesse, m'avait prise par le cou et avait cri : "J'ai peur, maman, il veut m'emporter!" Un peu d'eau bénite avait alors tout fait rentrer dans l'ordre.» (Victor-Lévy Beaulieu. Manuel de la petite littérature du Québec, Montréal, L'Aurore, 1974, pp. 158-159).

Tout cela apparaît comme une indicible niaiserie. Mais cela ressort de l'atavisme du pattern. On retrouve la même chose dans le récit de la vie de la petite Thérèse Gélinas, née aux Trois-Rivières en 1925, rédigée par un autre curé, le père Nadeau. Enfant «soumise, appliquée, pieuse, friande d'hosties», dès l'âge de dix mois, elle «sait tracer seule avec sa menotte le signe de la croix pendant que sa maman dit les mots». Thérèse aussi était sujette à des vivacités d'humeur. Elle était surtout égoïste, vaniteuse, bigote et déjà motivée par l'appât du gain. Plus que Marthe Sasseville, elle apparut aux yeux de ses proches et de son biographe comme une enfant inspirée : «Selon le père Nadeau, elle aurait eu la prescience de sa mort en se rendant un jour au salon funéraire avec des amies. À la sortie du salon, elle aurait dit : "Qui sait si, dans une semaine, ça ne sera pas l'une d'entre nous qui sera sur les planches?" Devant une telle déclaration, il allait de soi que les amies de Thérèse pensassent : "Mais ne dirait-on pas qu'elle sent sa mort, Thérèse?"» Évidemment, cette interprétation est donnée a posteriori puisque la petite Thérèse mourut d'une hémorragie cérébrale quelques jours plus tard. Au départ, rien ne dit que sa phrase ne supposait pas quelque chose de méchant et qu'elle ne pensait pas particulièrement à elle lorsqu'elle partageait sa prédiction avec ses amies.

Le troisième spécimen retenu par Beaulieu est la petite Pierrette, mais cette fois-ci, la vie de la fillette apparaît sans intérêt. Elle n'existe que par la composition ampoulée du biographe qu'elle tient. «À l'aurore de la vie, vouée à la Sainte Vierge et consacrée au Cœur Eucharistique, il semblait presque naturel que, dès l'éveil de sa raison, cet ange de la terre soupirât après le Pain des anges. Jésus Hostie était vraiment le soleil de ce LIS gracieux.» Mais, comme les deux autres, la petite Pierrette n'avait rien d'un ange mais tout de la petite monstresse : «insoumise, belliqueuse, rancunière et exclusive.» (Victor-Lévy Beaulieu. op. cit. p. 162). Autant dire qu'il ne restait rien de particulièrement saint dans ces vies édifiantes cultivées dans un misérabilisme culturel. Pourquoi ce long détour depuis la croisade des enfants du XIIIe siècle jusqu'aux récits d'enfants terribles? Parce que vint Greta.

PUIS VINT GRETA...

Greta Thunberg. L'Immaculée Conception de l'environnement?
Greta Thunberg est née à Stockholm le 3 janvier 2003. Depuis qu'elle décida de sécher la classe à tous les vendredis pour aller manifester en faveur de l'atténuation des changements climatiques, toute sa vie s'est orientée, rédigée à l'exemple de ces récits de petits saints du Québec, en vue de se conformer au pattern issu de la croisade des enfants. Ce formatage est l'un des plus remarquables dans le but d'attirer l'attention autour d'une enfant en faisant ressurgir, de manière inconsciente, les éléments d'un phénomène médiéval et la propulser à l'avant-scène médiatique où le spectacle de foire se mêle aux déficiences politiques et économiques du début du XXIe siècle.

Jusqu'à neuf ans, la vie de Greta se déroule sans problème majeur. Sa mère est chanteuse d'opéra et son père comédien. Elle a une jeune sœur. C'est à neuf ans que Greta s'intéresse au réchauffement climatique. Ici, Jésus, l'ange ou la Sainte Vierge sont remplacés par un lointain grand-oncle, Svante August Arrhenius, qui fut prix Nobel de chimie en 1903. Svante est connu pour ses travaux précurseurs sur le réchauffement climatique lié à l'effet de serre. Il fut également l'un des premiers à avoir alerté sur le risque lié à la combustion sans limite des énergies fossiles. Derrière la croisade de Greta, on retrouve donc un oncle fantôme dont l'influence sur la précocité de la jeune fille ne peut être mise en doute, tant les enfants sont toujours influencés par des ancêtres célèbres et ce qui les a rendus célèbres. Deux ans plus tard, toutefois, Greta est diagnostiqué, à la suite d'un épisode dépressif de huit mois, d'un syndrome d'Asperger, une forme d'autisme mineure marqué par un trouble obsessionnel compulsif et d'un déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité, enfin un mutisme sélectif. Sa jeune sœur est diagnostiqué du même mal. Fidèle au pattern, Greta s'est vue affectée d'une déficience neuronale. Jouant en faveur ou contre sa popularité subséquente, cet atout ne peut être écarté comme accessoire dans la mise en scène du spectacle qui se monte peu à peu sous nos yeux.

La question climatique devient l'objet de son obsession. C'est le thème de ses rédactions scolaires. En mai 2018, Greta est l'une des lauréates du concours organisé par le Svenska Dagbladet qui proposait aux jeunes Suédois d'écrire un article sur le climat à l'intention des jeunes. Elle y décrit sa peur du réchauffement climatique. Ce type d'angoisse éprouvé par les jeunes de toutes les générations et selon les phases historiques au cours des-quelles elles appa-rais-sent, n'est pas propre à notre épo-que. Angoisse devant la vie autant que devant la mort, elle peut devenir facilement l'objet d'une obsession compulsive si la personne n'est pas capable de prendre une distance devant sa névrose. La reconnaissance populaire accordée à son article la met en contact avec d'autres jeunes de son âge qui, ce n'est pas étonnant, partagent les mêmes angoisses. Depuis les années 2010, les sonneurs d'alerte sont nombreux à prophétiser l'apocalypse climatique. Elle a déjà rallié Bo Thorén, «militant écologiste de la première heure», dont l'association, Fossil Free Dalsland, créée en 2013, cherche à mettre fin aux industries fossiles dans le Dalsland, avec qui elle participe à des réunions téléphoniques auxquelles se joignent d'autres jeunes. C'est dans ces discussions que surgit l'idée d'une grève scolaire qui serait l'occasion pour les écoliers de faire des activités de conscientisation dans la classe ou dans la cour de récréation. Cette idée avait germé dans leur tête suite aux manifestations d'étudiants de Parkland qui avaient refusé d'aller à l'école après une fusillade. La croisade se met en marche puisqu'à la grève, on se mobilise pour des marches de protestation. Greta restera seule à planifier la grève scolaire.

L'occasion de rattraper le mouvement se présente le 20 août 2018, jour de sa rentrée en neuvième année dans une école de Stockholm. Greta Thunberg fait le piquet de grève devant le Riksdag, le Parlement suédois, et explique aux journalistes qu'elle n'ira pas à l'école jusqu'aux élections générales qui doivent se tenir le 9 septembre. Elle exige que le gouvernement réduise les émissions de dioxyde de carbone dues à l'homme, comme prévu par l'accord de Paris. Elle fait un sit-in devant le Parlement, chaque jour durant les heures de classe. Elle appelle, sur sa pancarte, à une grève de l'école pour le climat, pancarte qui la suit depuis dans toutes ses manifestations, partout à travers le monde. La planète médiatique s'empare de l'affaire. Après l'élection, elle continue de manifester chaque vendredi. Ce qui l'a aidé à obtenir cette attention médiatique, c'est sa biographie Scenerur hjärtat publiée le 24 août, quelques jours après le début de sa grève. Biographie rédigée par ses deux parents, sa sœur et elle-même, à la suite d'une dépression, elle dialogue avec ses parents au sujet de ses craintes sur l'environnement et le réchauffement climatique. Il s'agit de moins en moins d'une affaire de conscience plutôt que d'une obsession compulsive qui empêche d'élargir les horizons dans lesquels situer la problématique environnementale. Plutôt qu'une conscience heureuse qui ouvre les horizons, Greta s'enferme dans une conscience malheureuse qui carbure à son propre malheur d'abord (ses angoisses devant la vie et la mort), puis de l'ensemble d'une population mondiale depuis longtemps angoissée devant la déstabilisation climatique et des écosystèmes.

La démarche de Greta s'inscrit dans cette conviction malheureuse. Premier résultat : elle devient végane allant jusqu'à "contaminer" son père et sa mère. Elle refuse les achats non nécessaires puis cesse de prendre l'avion à l'âge de 15 ans, sa famille faisant également de même. Greta réalise que son narcissisme est assez puissant pour embrigader ses proches et peut, par le fait même, l'élargir à l'ensemble du monde. Il faut dire que le message se diffuse aujourd'hui avec des avantages qui n'existaient pas au Moyen Âge. Les réseaux sociaux sont des liens tout à fait exceptionnels pour véhiculer ce type de mots d'ordre et de projets de mobilisation. Les grèves scolaires du vendredi - les Fridays for Future - retiennent ainsi l'attention de tous les média. Le mouvement est repris aux Pays-Bas, en Allemagne, en Finlande, au Danemark, en France, en Espagne, en Australie. En Belgique, Anuna De Wever et Kyra Gantois lancent une grève des jeunes en s'inspirant de son action. En Thaïlande, une autre émule de Greta Thunberg, Ralyn Satidtanasarn, dit Lilly, réussit à obtenir une couverture mondiale en focalisant cette fois-ci sur les plastiques. En Australie, des milliers d'élèves inspirés par le mouvement de Thunberg font la grève scolaire, ce qui suscite le mot d'esprit du Premier ministre Scott Morrison en plein parlement : «ce que nous voulons, c'est l'apprentissage dans les écoles et moins de militantisme». La croisade des enfants passe partout, dans tous les pays - Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, États-Unis, Finlande, Japon, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suisse. Plus de 270 villes voient se mobiliser des classes entières d'élèves qui font grève de cours ou marchent dans les rues afin de sensibiliser à l'état de la planète et du climat. Le succès d'une telle campagne ne s'explique pas tant par la conscientisation à la question environnementale que par le fait qu'elle esquisse une véritable guerre des générations. Le ton militariste et agressif de Greta Thunberg est tenu en vue d'intimider les dirigeants politiques, moins par une contre-stratégie politique - Greta ne dit pas ce qu'il faut faire mais de cesser ce qu'il ne faut pas faire -, et son contenu est essentiellement moral.

Comme tous les mouvements millénaristes portant sur la prophétie et l'eschatologie, Greta est puritaine dans ses choix. Le véganisme est déjà une forme de puritanisme qui annonce bien d'autre prohibitions, volontaires ou nécessaires. Côté eschatologique, le 4 décembre 2018, elle s'adresse ainsi à la COP24 au sommet des Nations unies sur les changements climatiques : «Ce que nous espérons atteindre par cette conférence est de comprendre que nous sommes en face d'une menace existentielle. Ceci est la crise la plus grave que l'humanité ait jamais subie. Nous devons en prendre conscience tout d'abord et faire aussi vite que possible quelque chose pour arrêter les émissions et essayer de sauver ce que nous pouvons». Ce type de message ne fait que répéter ce que des experts scientifiques qui, à la suite d'Hubert Reeves, affirment l'état d'urgence de la viabilité des écosystèmes pour le prochain siècle. Il ne s'agit pas d'aborder la question climatique sous l'angle critique mais seulement sous l'angle d'une révélation portée par des arguments scientifiques plutôt que théologiques. La différence est au fond peu marquée, car la science à laquelle Greta Thunberg ne cesse de faire appelle est une science non pas critique mais dogmatique. La Science énonce; Greta répète. Et répéter le message le rend plus crédible comme le savent les apprentis propagandistes politiques depuis le bon Dr Goebbels. Côté puritain, c'est le jugement qu'elle lance le 14 décembre suivant qui résonne des accents du Deutéro-Isaïe et de l'épître de Jacques : «Notre biosphère est sacrifiée pour que les riches des pays comme le mien puissent vivre dans le luxe. Ce sont les souffrances du plus grand nombre qui paient pour le luxe du plus petit nombre. Et si les solutions au sein du système sont impossibles à trouver, nous devrions peut-être changer le système lui-même». On ne saurait trouver accent plus évangélique.

Ce rôle d'évangéliste du climat n'a cessé de se développer depuis en relation étroite avec l'assurance narcissique qu'a prise la jeune fille. À la suite de la grève mondiale du 15 mars 2019, elle s'exprimait ainsi sur Facebook : «Il nous faut une nouvelle façon de penser. Le système politique que vous, les adultes, avez créé n'est que compétition. Vous trichez dès que vous pouvez car tout ce qui compte, c'est de gagner. Nous devons coopérer et partager ce qui reste des ressources de la planète d'une façon juste». On ne voit pas comment on pourrait refuser cette dénonciation. Seulement, en antagonisant les générations, Greta Thunberg crée une frontière dont elle n'est pas dupe. Elle sait très bien que ces adultes qui lui apparaissent tous riches et puissants sont quand même ceux qui lui font la révérence même si les jeunes la suivent en scan-dant des slo-gans. Slogans d'ail-leurs qui vont dans toutes les directions puisque toutes sortes d'idéologies finissent par parasiter le message initial. Lorsqu'une manifestante brandit la pancarte où est écrit «No Earth, No Instagram», il faut bien se rappeler que les appareils qui véhiculent Instagram - ordinateurs comme téléphones cellulaires - proviennent de matières plastiques polluantes et utilisent des terres rares dont l'approvisionnement est limité. On peut alors se demander s'il s'agit bien d'un effet de conscience qui anime cette manifestante ou tout simplement le ralliement à une marche, une fête chômée comme l'est la grève de Greta Thunberg. Aussi, quand les hommes d'État et les industriels se font faire la leçon par Greta, il n'est pas de doute qu'ils pensent que le jour où elle demandera à ses disciples de sacrifier leurs précieux et indispensables jouets électroniques, la Gretajugend risque de se disperser assez rapidement.

Mais il n'y a là rien d'anormal. Nous sommes ici dans le religieux, non dans le politique. Et comme une cause ne vient jamais seule, Greta Thunberg s'engage à plusieurs reprises dans les campagnes de sensibilisation à l'autisme. Pour elle, l'autisme lui procure une forme de «super-pouvoir», quelque chose qui frôle le surnaturel. Il faut alors lier ce surnaturel à sa mission évan-gélique : «...sans mon dia-gnostic, je n'aurais jamais com-mencé la grève de l'école pour le climat. Parce que j'aurais été comme tout le monde. Nos sociétés doivent changer, nous avons besoin de personnes qui savent sortir des sentiers battus et nous devons commencer à prendre soin les uns des autres. Et accepter nos différences». Voilà qui entre encore dans les lieux communs de la post-modernité. Tolérance, acceptation des différences, voire promotion des handicaps. Comme les enfants de la croisade médiévale, toutes les catégories d'humanité se trouvent comprises dans le combat de Greta. Elle est en ce sens sinon romaine, du moins catholique et universelle, ce que montrent nombre de photographies prises lors de la marche à Montréal du 27 septembre, où elle se voit soudainement entouré d'autochtones à plumes et à maquillage qui semblent lui voler la vedette.

Plus l'aspect religieux de la Science envahit la Gretajungend, plus le dogme perd de sa rigueur critique. Une pastorale remplace la théologie et bientôt les revues scientifiques elles-mêmes sombrent dans l'idiotie (au sens pathologique du terme). C'est le cas de l'Agence Science-Presse qui publie un article sur les troubles du spectre de l'autisme qui se termine sur cette conclusion : «...l'idée que des gens comme Greta Thunberg puissent avoir des regards perspi-caces, non en dépit de l'autis-me mais grâce à lui, gagne du terrain, dans le contexte d'un mouvement global pour honorer la neurodiversité». Et pour ne pas être laissée en reste, Masha Gessen du New Yorker ajoute : «La protestation de Greta a un double objectif. Cela attire non seulement l'attention sur la politique climatique, comme elle le souhaitait, mais montre également le potentiel politique de la différence neurologique». Entendons-nous bien. Greta Thunberg n'est pas une laborantine qui révèle des découvertes scientifiques. On reste médusé d'entendre Luc Ferrandez s'en remettre à Greta Thunberg comme à une autorité en matière d'environnement climatique dans un show de chaises populaire de Radio-Canada (qui se présente d'ailleurs comme la grand-messe du dimanche soir). Elle s'alimente - ou est alimentée - par toutes sortes de recherches publiées qui vont dans le même sens que son obsession et ne concerne qu'un aspect parmi d'autres des problèmes environnementaux : le réchauffement climatique. Elle ne découvre rien, elle n'invente rien. Elle fait comme Facebook, elle partage. Il n'y a là rien qui relève de la neurodiversité sinon que la substituer à la surnaturalité métaphysique. La fonction religieuse de la maladie mentale de Greta Thunberg saute aux yeux lorsque ces articles de presse déplacent son engagement de sa prise de conscience vers une faculté neuronale qu'on présente comme pourvoyeuse de super-pouvoir. On ne fait ici que satisfaire à la vanité de la jeune fille. Si on tient à la formulation exacte de ces idioties, il faut se dire que les regards perspicaces et le potentiel politique renvoient à une surnaturalité efficiente.

Il n'y a rien de surnaturel chez Greta Thunberg. Son obsession compulsive la pousse à creuser tous les articles scientifiques qui paraissent sur son sujet fétiche. Elle peut prêter ainsi à débattre avec des ignorants comme avec des scientifiques - à l'image de Jésus-enfant enseignant au Temple - jusqu'à toiser les politiciens qui deviennent la cible de sa colère. Si Jésus avait les Pharisiens pour lui mener la vie dure, Greta a les leaders politiques pour la faire ch... Pourtant, elle est invitée partout. Elle prend la parole devant le Parlement britannique, puis l'Assemblée nationale française. Elle participe au Forum économique de Davos en janvier 2019. Le 14 août de la même année, elle s'embarque sur un voilier de course, le Malizia 1155 sponsorisé par le Yacht Club de Monaco avec pour équipage Boris Herrmann et Pierre Casiraghi (de la famille princière de Monaco), plus le père de Greta et un cameraman qui nous livrera sans doute des images de l'Odyssée de Greta Thunberg au cours de l'année prochaine. Comme les enfants menés par Étienne de Cloies, elle aussi subit sa part d'inconfort dans son périple de traversée de l'océan : absence de lit, de douche fixe, de lavabo ni de toilettes, ni installations de cuisson. Rien que des matelas posés sur les bannettes masquées de rideaux pour créer un peu d'intimité. On ne lui aurait pas pardonné l'incohérence de traverser l'Atlantique en avion (du moins pour aller seulement). Le voilier n'était pas fait pour ce genre de périples mais quelle aubaine idéologique : l'électronique de bord n'est plus alimentée par le moteur (scellé au départ), mais seulement par les deux hydrogénérateurs et les panneaux solaires. Elle arrive le 28 août à New York, trois semaines avant la tenue de la Conférence de l'ONU sur les changements climatiques.

La tournée américaine de Greta Thunberg commence mal. Elle a beau avoir un message à livrer au président Trump, mais elle échoue comme les autres à se faire entendre du président. Donald Trump a peu de qualité, mais il en a une : il sait reconnaître un show publicitaire d'une affaire politique. À l'ONU, elle est reçue par le Secrétaire général António Guterres qui, à défaut de savoir mettre de l'ordre dans son cirque, joue au nouveau pontife romain en lançant un appel à la jeunesse du monde entier pour forcer les États et les entreprises à opérer les changements majeurs que nécessiterait le ralentissement du réchauffement climatique. Nouveau Innocent III, Guterres a invité Greta Thunberg dans la foulée des succès mondiaux des Fridays for Future. Le 23 sep-tembre, elle lance une viru-lente adresse aux chefs d'État venus de partout dans le monde participer au sommet. Greta y retrouve l'interpellation christique qui fait sa célébrité : «How Dare you!... How Dare you!...», expression qui se retrouvera sur les pancartes de la manifestation, quelques jours plus tard, à Montréal. «Je ne devrais pas être là, je devrais être à l’école, de l’autre côté de l’océan [...] Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. Je fais pourtant partie de ceux qui ont de la chance. Les gens souffrent, ils meurent. Des écosystèmes entiers s'effondrent, nous sommes au début d'une extinction de masse, et tout ce dont vous parlez, c'est d'argent, et des contes de fées de croissance économique éternelle? Comment osez-vous!», scandait-elle avec une voix non dénuée de rage. Après son discours, elle s'est engagée, avec quinze autres personnes mineures, à intenter une action juridique auprès du comité des droits de l'enfant contre cinq pays pollueurs ayant ratifié la convention de l'ONU sur les droits de l'enfant - la France, l'Allemagne, l'Argentine, le Brésil et la Turquie. Comme quoi les affaires religieuses finissent toujours dans le fric.

Personne ne semble avoir remarqué le pathos de la déclaration enflammée de Greta devant l'ONU sinon que pour en souligner son caractère percutant. Un pathos qui n'avait rien à voir avec la question clima-tique. Rien n'o-bligeait Greta Thun-berg à venir à New York ni à man-quer l'école depuis ces dernières années. Quels rêves lui a-t-on volé? N'a-t-elle jamais mieux rêvé que d'être adulée par des foules de jeunes en étant convaincues leur apporter un message fondamental? Être comme Étienne de Cloies ou Nicolas de Cologne, suivie par des cohortes de Gretajugend descendant les rues des grandes capitales du monde et partageant son angoisse obsessionnelle? Et son enfance? Qui la lui a ravie sinon sa maladie? Entre les mains de ses parents, elle est devenue une diva de la scène militante du monde occidental. Oui, des gens souffrent et meurent et les manifs n'ont jamais empêché les gens de souffrir ni de mourir. Des écosystèmes s'effondrent et une extermination de masse menace, mais ces dangers pèsent sur la vie depuis qu'elle est apparue sur Terre. L'activité humaine a sans doute contribué à l'accélération du réchauffement climatique, mais il serait fort présomptueux d'en tenir l'humanité seule responsable. La Terre a son histoire propre où l'humanité n'est qu'un facteur parmi d'autres de la vie qui lui est attachée et qui n'a pas toujours été là... et qui ne sera pas toujours là. C'est banalement tragique. Enfin, il n'y a pas que les adultes qui ne parlent que d'affai-res d'ar-gent et ambi-tion-nent des ri-ches-ses. Je vois plus de petits-bourgeois à la marche de Montréal que d'authentiques enfants pauvres, dénués de tout. Ceux-là étaient probablement à jouer dans les ruelles. Tous ces cellulaires qui prenaient poses par-dessus selfies. ne sont-ils pas faits de ce pétrole sale dont on ne saurait se passer pour le bonheur d'une jeunesse affamée de haute technologie? C'est ce côté anachronique, profondément médiéval, qui se dégage de la rhétorique de Greta Thunburg et qui est incompatible avec notre Zeitgeist. Ce qui montre qu'il n'y a pas que les poulets qu'on peut gonfler aux hormones mais des centaines de milliers d'individus qui gravitent comme des électrons libres s'interrompant, le temps d'un magnétisme pervers sous la conduite d'une enfant.


DE LA CROISADE DES ENFANTS À LA GRETAJUGEND

Le phénomène historique posé par la croisade des enfants jusqu'à son atavisme post-moderne qu'est le phénomène Greta Thunberg repose sur une permanence des structures narratives et symboliques. Si elles sont marquées par la relativité de leur époque, elles demeurent facilement reconnaissables. On les verra mieux si on trace un parallèle par thème.

* période d'angoisse préalable
Le Moyen Âge est une période marquée par la culture eschatologique, surtout à partir du XIIIe siècle. Les Croisades ont été vécues comme l'échéance apocalyptique entre les chrétiens et les infidèles.
Le monde de Greta Thunberg est hanté par la sixième extinction.

* appel intime
Ceux qui menèrent la «croisade des enfants», Étienne de Cloies  et Nicolas de Cologne, se disaient mandatés le premier par Jésus, le second par un ange.
Greta fut marqué par l'influence posthume de son grand oncle, Svante August Arrhenius, chimiste honoré du prix Nobel de chimie, le premier à mettre en garde contre les effets de serre sur l'atmosphère terrestre.

* handicap
Aucun handicap particulier n'est révélé sur Étienne ni sur Nicolas, mais une fois l'idée de croisade implantée dans leur esprit, ils s'y fixèrent obsessivement, qu'importe les obstacles et jusqu'à la mort. Ils firent preuve d'un simplisme militaire et politique.
Greta est diagnostiquée du syndrome d'Asperger avec obsession compulsive.

* orgueil et narcissisme
Étienne de Cloies se laisse porter sur un chariot somptueux et Nicolas de Cologne est précédé des bannières marquées de la croix byzantine.
Le narcissisme de Greta se développe à partir du rayonnement qu'elle exerce sur son entourage immédiat, puis dans un rayon plus grand avec les groupes locaux d'environnementalistes.

* biographie apologétique
La propagande de la «croisade des enfants» se fait viva voice.
La famille publie une biographie centrée sur Greta : Scenerur hjärtat 

* symboles
Étienne et Nicolas portaient des bannières marquées de signes chrétiens.
Greta ne se déplace pas sans apporter avec elle sa pancarte «Skolstrejk för Klimatet».

* ordeal
Les deux croisades, française et allemande, ne cessèrent de rencontrer des obstacles tout au long de leur route. Les cohortes se terminèrent également dans la dispersion, la trahison, la réduction en esclavage ou la mort.
Des députés français refusent de recevoir Greta à l'Assemblée nationale. Bernard Chenebault, ex-président de l’association des Amis du Palais de Tokyo, déclare : «Je ne suis ni sourd ni idiot et j'entends ce que tous crient depuis une décennie. Mais la forme de cette folle rajoute une couche de haine dans notre société déjà fort agitée par de mauvais sentiments de toute part. Il faut l'abattre.», a-t-il écrit en dessous d’un article de Slate intitulé «Si Greta Thunberg concentre tant de haine c'est parce qu'elle déroge à ce qu'elle devrait être». «J'espère qu'un désaxé va l'abattre», paroles retirées par Chenebault.

* puritanisme
La «croisade des enfants» se fit sous le signe de la pureté des liens entre les enfants.
À l'âge de la puberté, la sexualité est absente de la vie de Greta. Le puritanisme se déplace vers l'alimentation. Devenue végane, elle se refuse ou se contraint devant les actes entraînant des dépenses inconsidérées polluantes.

* «super-pouvoir»
Étienne et Nicolas se supposaient possesseurs de pouvoirs surnaturels inspirés des récits bibliques. La Méditerranée aurait été sensée s'ouvrir sous leurs pas, à l'image de la Mer Rouge devant Moïse.
Greta attribue à son autisme des capacités qui lui permettent une perception extra-lucide des problèmes environnementaux.

* émulation
Étienne de Cloies entraîna l'émulation de Nicolas de Cologne. Ensemble, ils servirent également d'émules à d'autres croisades locales.
Greta a déjà suscité plusieurs émules dont la Hollandaise, Anuna De Wever et la thaïlandaise Lilly.

* Odyssée
La «croisade des enfants» amena Étienne de Cloies à traverser la France du Nord jusqu'à Marseille. Deux armateurs véreux fournirent un navire pour transporter la croisade jusqu'au Proche-Orient. Un navire fit naufrage, l'autre transporta les croisés comme marchandises vendues dans les marchés d'Alexandrie; celle de Nicolas de Cologne suivit un itinéraire semblable jusqu'aux Alpes avant de se disperser dans toute l'Italie.
Greta entreprend une traversée médiatique sur un voilier affrété par la famille princière de Monaco. Les conditions y sont peu amènes.

* critique du mépris des puissants
Les pouvoirs politiques s'opposèrent aux «croisades des enfants». Philippe-Auguste refusa de recevoir Étienne; le pape Innocent III refusa de recevoir les croisés allemands; Frédéric II de Hohenstaufen se montrait hostile à l'idée de croisade.
Greta Thunberg sert des reproches ou des avertissements aux chefs politiques qui acceptent de la rencontrer. Devant l'Assemblée de l'ONU, elle fustige l'inaction des hommes d'État, les accuse de mentir et de dissimuler. Elle s'érige en juge.

* effet de culpabilité
Un sentiment de culpabilité envahissait la chevalerie après le détournement de la croisade sur Constantinople en 1204. Le pape Innocent III avait appelé à la croisade albigeoise pour réparer, en partie, l'échec de l'entreprise qui lui tenait à cœur. Toutes les classes de la société européenne souffrirent moralement de l'échec des croisades précédentes.
Le sentiment de l'urgence environnemental répond à l'inaction des entreprises et des gouvernements dans le dossier des changements climatiques, de la perte des écosystèmes, voire de l'éventuelle extinction des espèces et de l'humanité qui pourrait survenir. La campagne de Greta Thunberg, sous la conduite d'une enfant, est un moyen d'apaiser les consciences, de servir de catharsis devant un problème considérée, non sans détresse ou cynisme, comme insurmontable.

* épuisement du message
La conclusion tragique des deux croisades des enfants contribua à l'épuisement de l'objectif spirituel de l'entreprise. N'étant point menées par des rois, des princes ou l'empereur, la «croisade des enfants» ne suscitait aucun intérêt des puissances d'argent. En retour, là où les croisés passaient, ils soulevaient craintes et mépris. La croisade n'était pas une affaire qui concernait le petit peuple.
La croisade climatique de Greta Thunberg soulève un intérêt populaire et démocratique mais ses effets sont d'ordre plus spectaculaire et médiatique que politique. Pour réussir, elle supposerait une transformation radicale des mentalités et des mœurs. Plus on lui sert des honneurs - on anticipe qu'elle recevra le prix Nobel de la paix à la fin de 2019 -, plus on neutralise son message et on le récupère dans l'ensemble des mouvements de conscience.


Il y a beaucoup d'hypocrisie dans la démarche de Greta Thunberg mais elle est si prise par son aventure personnelle qu'elle n'en perçoit pas les contradictions. Contradictions que ses critiques n'hésitent pas à soulever, et souvent de manière brutale. Par exemple, personne n'est dupe, sauf les convertis de la cause environnementale, de ces forces qui déchirent l'inté-rieur de son entre-prise : les mani-pula-tions pa-ren-tales; la récupé-ration poli-tique (ces candidats aux élections fédérales d'octobre 2019 venus se montrer au cœur des différentes marches canadiennes); la promotion de vedettes du cinéma et de la télévision; les prophètes désarmés qui, à Rome comme à New York, mobilisent la jeunesse afin de disposer d'un groupe de pression contre les États et les corporations multinationales... Malgré qu'elles soient des forces contradictoires, elles contribuent encore au succès de l'entreprise de Greta Thunberg, mais elles en portent aussi la structure à l'éclatement finale. La croisade qu'elle mène se veut pacifiste, inclusive, pragmatique, mais je crains et j'espère que l'apothéose de Montréal servira en même temps de chant du cygne, car il serait difficile d'aller plus loin sans recourir à la violence, ce qui ne plairait sans doute ni à M. Guttérez ni à M. Trudeau. Même menées par des enfants, les croisades restent des stratégies belliqueuses dont l'affrontement eschatologique est structurel.

Qu'elle le veuille ou non, la croisade de Greta Thunberg reste un atavisme de l'esprit médiéval et ne rejoint plus de racines profondes dans la sensibilité post-moderne. Elle est de ces répétitions historiques dont parlaient Hegel et Marx; de celles qui se présentent d'abord comme une tragédie - celle d'Étienne et de Nicolas -, puis comme une comédie - celle de Greta. Comme l'écho, nous entendrons encore sa voix durant un certain temps, tant la question environnementale demeurera une question épineuse. Mais ce dont elle nous parle vraiment, ce sont des angoisses d'une jeunesse devant une vie bousculée par les incertitudes autant liées aux impacts du dé-velop-pement techno-logique qu'à l'avenir certain d'un climat menaçant l'écosystème planétaire que nous connaissons depuis toujours. C'est notre goût pour les spectacles de masse qui nous fait accueillir la campagne de Greta Thunberg comme un moment de prise de conscience. Les petits saints sont toujours sûrs de leur mission. S'ils ne partent pas convaincus, ils le deviennent par l'adulation qu'on montre à leur égard. Phénomène d'hypnotisme collectif, la Gretajugend piétine plus qu'elle n'avance et il faut accepter le fait que le salut - s'il doit venir - viendra d'obscurs laboratoires du secteur privé dont les palliatifs seront vendus aux États et pays payés par les taxes et les impôts du petit peuple. Aussi, méfions-nous de ces égarements hystériques et luttons contre la tentative totalitaire du moralisme puritain qui s'esquisse à travers la rhétorique de Greta et de ses supporteurs. Si le monde doit périr, rien ne justifie qu'il périsse dans la mélancolie et la sinistrose

Sherbrooke,
30 septembre 2019