mercredi 25 juin 2014

Mémoires croisées

Cadavres d'Arméniens : photo prise par H. Morgenthau.
MÉMOIRES CROISÉES

Dans une entrevue devant un auditoire turc, une psychanalyste de renom d'origine arménienne, Janine Altounian, s’est interrogée sur ce que le vécu de ses parents arméniens, ayant survécu au génocide turc du début du XXe siècle et réfugiés en France, avait laissé comme trace dans sa propre psyché. Son autoanalyse et sa réflexion l’ont conduite à considérer qu’elle n’avait pu - qu'elle n'aurait pu - amorcer le processus de libération de ses névroses familiales qu'en utilisant la langue et la mémoire du pays d'accueil. En parler, en arménien ou en turc, avec des Arméniens ou des Turcs, n’aurait pu la libérer autant qu’elle a su profiter de la société laïque française. C’est ce type de rencontres qu’elle appelle «mémoires croisées». La culture du pays d'accueil doit servir de territoire neutre entre les souffrances inscrites dans une mémoire mutilée par des traumas et la rencontre de d'autres mémoires, également affectées par des traumas à la fois différents mais semblables.

Il est vrai que le cas arménien est de la même gravité que la Shoah. Hitler d'ailleurs demandait à son entourage, au moment de fixer les préliminaires de la Solution Finale, en 1941, qui se souvenait des Arméniens? Preuve qu'il savait très bien ce qu'il faisait, avec ou sans autorisations portant sa signature. Par contre, la façon dont le gouvernement turc, tant sous Abdul Hamid que sous les Jeunes-Turcs, pratiquait les pogroms anti-arméniens reproduisait la façon dont leurs voisins russes pratiquaient des pogroms antisémites. Sous le dernier sultan, Abdul Hamid II, la répression des organisations revendicatrices arméniennes a conduit à des pogroms où 200 000 d'entre eux furent tués, de Constantinople au Haut-Plateau arménien en passant par toute l'Anatolie, entre 1894 et 1896. Quelques 100 000 qui étaient chrétiens furent forcés à s'islamiser et 100 000 femmes envoyées dans des harems. À partir de là, Abdul Hamid devint, pour les Occidentaux, le Sultan Rouge. Deux décennies plus tard, dans le contexte de la Première Guerre mondiale où les Turcs étaient alliés aux Puissances centrales (l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie), le gouvernement révolutionnaire Jeunes-Turcs, qui avait renversé le Sultan Rouge, reprenait ses mesures extrêmes afin d'éradiquer la population arménienne de l'Anatolie. Profitant de la fermeture du pays en guerre contre sa voisine russe, les années 1915-1916 verront une chasse à l'homme organisée par le gouvernement et qui se soldera par la mort de six cent mille à un million et demi de Turcs arméniens. Certains parviendront à fuir grâce à l'intervention des marines alliées, anglaise et française. Ce génocide est depuis démenti par les différents gouvernements turcs qui se sont succédé, ce qui rend le traumatisme encore plus grand, puisqu'à l'odieux du crime s'ajoute le déni des criminels. Situation que ne connaissent pas les Juifs face au gouvernement allemand.

Lors de cette conférence devant un auditoire turc, Mme Altounian explique comment les descendants de ces immigrants arméniens, qui avaient réussi à fuir le génocide, ont hérité d'un discours mémoriel clos qui épouse ce que Freud appelle la compulsion à répétitions. Pour échapper à cette répétition morbide du deuil impossible, du «nous avons tout perdu» qui ne se limite certainement pas aux biens matériels mais s'étend jusqu'au déracinement du milieu de vie, le travail est apparu comme une forme d'«évasion» dont le but était d'assumer cette transplan-tation en terre étrangère. C'est alors que Janine Altounian parle de l'importance que la société d'accueil a eu pour elle, fille d'une famille de survivants arméniens. Par le fait que cette société était laïque et démocratique, elle a pu rencontrer l'Autre, c'est-à-dire une société qui ignorait tout ou à peu près de ce qu'était le parcours historique des Arméniens. Une population dont ses membres, pour la plupart, n'avaient pas vécu ce qu'avait été le trauma qui affectait les survivants arméniens. C'est ainsi que la psychanalyste a fait ses premières expériences de mémoires croisées. À une mémoire d'un trauma familial inlassablement ressassé et clos sur lui-même, elle rencontrait d'autres mémoires véhiculant d'autres traumatismes qui, pour être différents, ne lui étaient pas totalement étrangers : mémoire française, mémoire juive; mémoires douloureuses, mais qui restaient étrangères dans les détails à l’expérience arménienne et à qui elle pouvait parler ouvertement de ce qu'elle ressentait devant le trouble familial.

Par ce détour à travers des mémoires autres, l'entrecroisement lui a permis d’effectuer un retour sur les traumatismes hérités de la mémoire collective des réfugiés arméniens par leurs descendants. Ainsi, elle a pu exorciser son propre trauma du fardeau de la répétition close comme elle a pu se réapproprier ses origines turques qu’elle sentait comme une menace qui pesait sur elle. La menace du peuple exterminateur, négationniste, qui poursuivait le travail de génocide par son déni. Cet exercice rendait possible de se libérer, peut-être pas pour de bon mais du moins suffisamment, afin de permettre à la raison de dominer ses angoisses, des fantasmes générés par la névrose obsessionnelle arménienne d'un deuil toujours jamais accompli. Ce travail sur soi exorcisait également la hantise des croque-mitaines turcs revêtus des personnalités historiques d'Abdul Hamid, ou des escadrons de la mort des Jeunes-Turcs d'Enver Pacha qui pratiquaient un panturquisme copié sur le pangermanisme allemand et le panslavisme russe. Mme Altounian pouvait alors venir en Turquie, retrouver les lieux de la mémoire, et se rendre compte que le monde avait changé, qu'il n'y avait plus de loups-garous turcs ni de brebis arméniennes. Le monde actuel n’était plus celui qu’avaient connu ses parents avant le départ de la Turquie.

Bien sûr, le cheminement de Mme Altounian n'est pas celui de tous les Arméniens pour qui la dette turque reste impayée. En un sens, la mémoire d'une personne ne reproduit pas le tracé de la mémoire collective; aussi bien des Arméniens qui ont survécu en Turquie, islamisés ou non, que des Arméniens occidentalisés qui militent pour une reconnaissance du génocide par les autorités turques qui, depuis longtemps, résistent à cette reconnaissance historique. En cela, les mémoires croisées jouent davantage au niveau des cheminements d'après-coup des individus que des sociétés migrantes elles-mêmes qui éprouvent toujours plus de difficultés à se trouver un «terrain neutre» que les individus. Et c'est ici que la connaissance historique peut aider une conscience historique lourde à se réapproprier sa liberté et assumer les faits, même les plus douloureux, de son passé.

L'importance prise par la mémoire comme thématique d'historiographie remonte guère avant les années 80 du siècle dernier. La Shoah, les revendications des Afro-américains descendants d'esclaves, le génocide arménien ont donné à la mémoire collective un aspect essentiellement psychologique à cause des problèmes traumatiques qu'ils imposaient. Vécus collectivement, ces traumatismes focalisaient sur eux le rapport au passé : un avant bienheureux - un drame épouvantable - une réparation impossible. Le travail de la mémoire est devenu même un «devoir de mémoire» qui, au lieu de libérer de la névrose, vise souvent à l'entretenir car cette mémoire n’est qu’un construit a posteriori. L'âge d'or d'avant le massacre est amplifié; le traumatisme se nourrit de perceptions et souvent de légendes horrifiantes; la réparation ne compense jamais suffisamment l'impression de ce qu'on a perdu. On se met à cultiver cette mode par des enre-
gistrements de témoins qui souvent racontent à peu près la même chose d'un témoignage à l'autre; des banques de données archivistiques, des musées qui servent autant de divertissements que de lieux mémoriels; des romans, des films, des séries télé qui nourrissent les publicitaires. Bref, la mémoire collective est une re-création à partir de l'Imaginaire collectif d'épisodes qui touchent des proches parents ou amis ou encore des expériences affectives personnelles. L'exactitude reste douteuse autant qu'il y a rarement un retour réflexif sur le vécu relaté. D'une séance à l'autre, il n'est pas rare de voir cette mémoire se nourrir de faits distordus ou confondus. Vouloir placer la mémoire devant l'histoire, c'est échanger un reconstruit critique par une expérience émotionnelle qu'on juge de valeurs supérieures car l'épreuve est plus importante que les preuves.

Pourtant, le concept de mémoire collective, surtout cultivé par le sociologue Maurice Halbwachs durant l'Entre-deux-Guerres, concernait surtout la mémoire des pèlerinages. Il appert que le langage est une source commune sur laquelle s'appuient les expériences collectives. Non seulement parce qu'il permet, entre les individus, de s'échanger des témoignages oraux, mais parce qu'il sert également à les enregistrer par écrit et donner ainsi les bases de la littérature. Qu'est le récit de l'Iliade sinon que l'expérience commune des Grecs au-delà de leurs divergences entre cités? Et le Livre de l'Exode dans la Bible sinon que le rappel du passage des tribus hapiroux sur le sol égyptien? La Chanson de Roland fonde ainsi le mythe européen des croisades. S'il est vrai, comme le rappelle Ricœur, que c’est dans le même mouvement de polarisation que se constituent une identité collective et des identités personnelles, la mémoire collective, avant d’être porteuse de traumas, reste le creuset de l’identité de groupes. Ainsi, une nation, une civilisation se constitue-t-elle à partir de métissages qui ont pour corollaire le partage de mémoires croisées. Comme le démontrait Halbwachs, c’est de la transmission des grands-parents aux petits-enfants, que la mémoire personnelle devient familiale. Avec l’école, la mémoire familiale apprend à s’intégrer à travers un roman national qui atteint le stade de l’écriture, et plus précisément, celui de l'histoire.

Voilà pourquoi l’histoire racontée aux enfants n’est pas exactement la même que celle racontée par les historiens, même si ce sont les historiens qui écrivent des manuels scolaires. Comme le rappelle Philippe Joutard, connu pour ses travaux sur la mémoire des camisards du Cévenol : «Individuelle ou collective, la mémoire obéit à des règles connues. Son rapport au passé est direct, affectif, puisqu’elle est d’abord souvenir d’événements vécus par soi-même, ses ancêtres, ou les personnes de son groupe. Pour employer des expressions de Paul Ricœur, il y a un phénomène de "reconnaissance", "c’est le passé, présent", l’écart temporel étant aboli et l’anachronisme la tentation permanente. Cependant, cette mémoire n’est pas le souvenir de tout le passé vécu par soi-même ou son groupe. Sans cultiver le paradoxe, on peut dire que ce qui lui est constitutif est aussi l’oubli. La mémoire collective est terriblement sélective, concentrée sur quelques faits. L’oubli est de deux ordres : l’oubli des faits estimés insignifiants et l’oubli-occultation volontaire, le passé dont on ne veut pas se souvenir, car il brouille l’image que l’on se fait de soi» (P. Joutard. entrée : Mémoire collective, in C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia & N. Offenstadt. Historiographie II Concepts et débats, Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire, # 180, 2010, p. 783). Dans cette perspective, on comprend que les événements traumatiques participent plus que tout autre à l'élaboration d'une identité collective. On tente, comme les immigrants arméniens, de refouler, donc d'oublier les souvenirs qui ne sont pas reliés de près ou de loin au trauma qui finit par constituer l'identité du peuple traumatisé (c'est l'industrie de la Shoah au service de la justification de l'État israélien), ou encore, comme pour les autorités turques, on nie l'existence des souvenirs traumatiques par décrets politiques autant pour des raisons mesquines (la peur qu'en reconnaissant le crime on se voit obligé de payer une facture) qu'afin de ne pas tacher le roman national d'un acte honteux (ainsi du passage de Hitler qui a été occulté de l'enseignement de l'histoire en Allemagne après 1945).

Ainsi triturée, la mémoire collective peut facilement servir de marchepied aux différentes utilisations idéologiques de la connaissance historique. La propagande se nourrit de ces mémoires qui souvent dissimulent l’essentiel d’une épreuve historique derrière des événements dissimulateurs, les souvenirs-écrans. Comme tient à le souligner Joutard : «Les calamités naturelles, les faits divers ont laissé généralement plus de traces que la Révolution française, 1936 ou parfois même la Seconde Guerre mondiale. Pour cette dernière période, on évoque les difficultés alimentaires plus que l’Occupation nazie ou les maquis. Il est facile d’en relever les distorsions avec la réalité comme, par exemple, la négation des tensions sociales. Le monde paraît immobile ou avec une temporalité simplifiée, binaire, aujourd’hui et autrefois, ou ternaire : actuellement, au temps des grands-parents, il y a très longtemps. Cette mémoire intègre constamment de nouveaux objets…» (ibid. p. 784). Voila pourquoi de la Révolution, on retiendra les adieux de Louis XVI à sa famille ou le voile de deuil de Marie-Antoinette à la Conciergerie, plutôt que la crise frumentaire de 1793-1794. Par contre, les tickets de rationnement du temps de l’Occupation tiendront une place plus grande que les Résistants fusillés ou les patrouilles de Miliciens. Plus le temps s’étire en longueur, plus les objets risquent de se vider de leurs affects pour les voir se transférer dans un autre. Ainsi, aux tickets de rationnement s’est substituée la mémoire des Juifs en cavale devant la Gestapo. Sans doute est-ce là le fruit de l’industrie de l’Holocauste, mais dans l’ensemble, la production culturelle exercera une pression sur cette mémoire collective afin de la «mettre au goût du jour». Plus l’enseignement de l’histoire se développe dans les écoles, en vue d’affirmer l’identité nationale par exemple, plus la sélection «officielle» des souvenirs de la mémoire collective finira par repousser au second rang la mémoire familiale. Bref, il faut toujours se garder «contre la confusion entre mémoire collective et usage politique du passé».

Si l’histoire, comme la mémoire, sont des (re-)construits, la première selon l’ordre institué du roman national, la seconde selon les expériences affectives vécues, il n’est pas rare de retrouver, surtout sous les dictatures, des histoires qui ne se croisent jamais. Celles qu’ensei-gnaient les écoles soviétiques ou qu’enseignent encore les écoles chinoises et celles qui se transmettaient dans les familles. Voilà pourquoi, malgré les imperfections de la société démocratique et laïque, Mme Altounian considère que la situation de la France comme pays d’accueil avait rendu possible cette expérience (naturelle?) de mémoires croisées. Dans la mesure où la société d’accueil et les personnes migrantes acceptent le métissage, les mémoires croisée deviennent un processus de libération, autant des traumatismes subis par les uns, que la perte de vue de sa propre histoire pour les autres. Car l’important, c’est le dialogue historiographique, peut-on dire, qui s’établit entre société d’accueil et cultures migrantes. La trajectoire de Mme Altounian n’est peut-être pas unique mais elle reste exceptionnelle, car comme elle le dit elle-même, son père restait un homme muet. Sa famille restait attachée au deuil qui devenait leur identité dans un monde étranger. L’impossible commu-nication empêchait la libération psychique des traumas endurés durant l’expérience du génocide et de la fuite de Turquie. Une société autoritaire aurait contribué à mettre le couvert sur la communication libératrice. D’un autre côté, si la société d’accueil se montre trop fuyante, inquiète, incertaine, la communication ne s’établira pas. On voit se dresser alors l’ombre des ghettos, des banlieues zonées, des villages. C’est la politique de la réserve qui fut celle des Anglo-Saxons en Amérique du Nord face aux sociétés autochtones. Le dialogue des mémoires devient dialogue de sourds. Les mémoires croisées dépendent donc de facteurs différents : ouverture de la société d’accueil certes, mais également volonté des immigrants de vouloir s’intégrer à la conscience collective de la société d’accueil. Refuser la transplantation au nom de l’idéalisation des racines lointaines qui, comme l’expérimente Mme Altounian lorsqu’elle retourne en Turquie, sont souvent disparues, risque d'entraîner une réaction viscérale négative de la part des sociétés d’accueil.

Dans le contexte de la mondialisation et de la crise économique qui grève présentement l’ordre capitaliste, la tendance des sociétés d’accueil est à se replier sur un néo-protectionnisme qui entend affronter l’économie néo-libérale. Non sans raisons d’ailleurs. D’autre part, les sociétés migrantes se renfrognent dans des valeurs d’origine incompatibles avec les sociétés d’accueil et refusent carrément de rencontrer l’Autre sauf pour les nécessités commerciales et administratives. Des mémoires croisées, nous nous engageons vers les mémoires parallèles et un oubli partagé des souvenirs pour des chimères futurisantes. Dans un cas comme dans l’autre, les troubles caractériels des cultures iront en se développant. Les formes idéologiques négatives (l’antisé-mitisme, l’antiamé-ricanisme, l’antislavisme [successeur de l’anti-soviétisme], l’anti-islamisme, etc.) se répandront dans les sociétés d'accueil fermées qui sentent leur identité menacée ou incertaine. La tendance à l’isolement, au regroupement qui ressemble plus à un «parking volontaire» des communautés, créera des enclaves étrangères où se développeront des comportements agressifs aussi bien entre les membres du même groupe qu’envers les membres de la société d’accueil. Bientôt ces troubles se nourriront des uns des autres et les antiques formes de racismes, de pogroms ou d’exclusivismes se révèleront sous d’autres aspects nouveaux, adaptés aux technologies modernes et à la paranoïa entretenue par les productions culturelles et les informations biaisées par des réseaux plus ou moins manipulés. Voilà pour ce qui est du mauvais usage des mémoires parallèles.

Par contre, l’irruption de minorités diverses venues du monde entier exerce un bien salutaire sur les sociétés d’accueil. Non seulement pour l’aspect d’étroitesse d’esprit des capitalistes qui y trouvent là une main-d’œuvre à bon marché, difficilement syndicable et prête à se livrer à un consumé-
risme débilitant, mais bien plus par l’opportunité d’ouvrir le monde à une société qui, par définition, est sédentaire et repose sur ses acquis. La mémoire autre ouvre à l’histoire de l’autre. À sa trajectoire dans l’espace et dans le temps. À ses représentations sociales de son développement. À ses spécificités comme à ce qui est universel. Elle permet à la société d'accueil de réviser sa mémoire, de la réinterroger et, avec la connaissance historique, à la critiquer et à la mettre à jour. C’est le cœur de la philosophie, située non dans les spéculations livresques mais dans les communications humaines, qui réside dans ces croisements mémoriels et ces investigations historiques. S’il y a un bien que l’on peut tirer de la mondialisation, c’est bien celui-là.

Les expériences vécues par une société d’accueil comme par un groupe migrant doivent ouvrir sur le questionnement historique de chacun. Autant la société d’accueil doit-elle être sensible au passé perçu comme étranger de l’immigrant que les migrants doivent accepter de s’intégrer à la continuité spatio-temporelle de la société d’accueil. Voilà ce que permet l’école libre, entendons l’école laïque, non soumise à des prédicats religieux ou idéologiques. Et l’école laïque ne s’épanouit que dans une société véritablement démocratique. Plus démocratique même que nos démocraties partielles du tour de carrousel aux urnes à tous les quatre ou cinq ans.

Tout cela est bien sûr idéal. Dans la réalité, rare sont les immigrants qui arrivent dans un pays en pleine liberté. L’émigration joyeuse pour refaire sa vie dans un pays neuf est un rêve dépassé depuis longtemps et qui appartient surtout à la littérature. De même, le temps où «on partait faire fortune en Amérique» a révélé depuis belle lurette ses illusions. Il en va ainsi de l’émigration avec l’espoir d’un éventuel retour, les poches remplies par le Klondyke nord-américain. Mais les immigrants ne sont pas des touristes qui ne font que passer; c’est sous la contrainte encore que les immigrants arrivent dans les sociétés d’accueil occidentales. Voilà pourquoi les histoires comparées ne doivent pas être présentées comme des exotismes historiques. La mondialisation va entraîner des rencontres de mémoires, mais ce sont les déplacements de population, ces éternelles Völkerwanderung, qui nécessitent de dépasser les expériences individuelles. Les sociétés d’accueil doivent se donner les outils indispensa-
bles afin que les mémoires croisées trouvent un terrain neutre en vue d’établir un véritable dialogue libérateur, autant pour la société d’accueil que pour la société migrante. Bien sûr, me dira-t-on, on n’émigre pas en société; mais il est convenu qu’on n’émigre jamais seul non plus. Si le russe et le mandarin sont appelés à remplacer comme langue tierce l’espagnol et l’allemand, il est certain que des défis d’un nouveau genre attendent les sociétés d’accueil. L’habitude des membres de la civilisation extrême-orientale a se fermer sur eux-mêmes lorsqu’ils émigrent ou l’arrogance des membres de la civilisation chrétienne-orthodoxe slave à mépriser les sociétés d’accueil accentuent les difficultés autant, sinon plus, que les fanfaronnades des membres de la civilisation syrienne musulmane qui présentement occupent le front page des journaux.

Rappelons le fait qu'un flux d'immi-gration affecte la société d’accueil elle-même, qui se voit traumatiser par la venue de populations étrangères aux mœurs parfois totalement antithétiques aux coutumes nationales. Dans un contexte de mutations technologiques qui modifient profondément le monde du travail et les valeurs morales, la réception de gens qui se représentent encore le monde comme leurs aïeux se le représentaient voilà un ou deux siècles réactivent des traumas refoulés depuis longtemps dans l’inconscient collectif des sociétés d’accueil. On ne peut comprendre la pro-
blématique du voile musulman chez la femme sans se rappeler de l’époque où les femmes occidentales se voyaient soumises par les règles sévères du catholicisme. Cela explique, en partie, pourquoi les sociétés d’accueil semblent toujours de moins en moins accueillantes et les immigrants de plus en plus rébarbatifs aux mœurs «post-modernes» des sociétés d’accueil. Non seulement le déracinement est spatial – on quitte son patelin pour atterrir dans un autre qui nous est étranger -, mais également temporel – on quitte un zeitgeist pour se trouver confronter à un autre qui est difficile à déchiffrer -, d’où l’attitude des deux parties à se camper sur des positions exclusives et à éloigner les mémoires l’une de l’autre.

Malgré ce qu’elle pense d’elle, la société québécoise a longtemps été une société aux mémoires parallèles. C’est lorsqu’on redécouvre l’histoire de la Nouvelle-France que l’on s’aperçoit que les mémoires étaient beaucoup plus croisées qu’elles le furent sous le régime anglais. Les mariniers français, les truchements, les Récollets puis les Jésuites, l’échange des langues et des traditions coïncidait avec le premier commerce des fourrures. Avec la Conquête de 1759, les Anglais ont résolu la question autochtone en établissant des «réserves» plus ou moins fermées, afin surtout de créer un «état tampon» entre les Treize colonies américaines de plus en plus expansionnistes et le territoire canadien où les Anglais demeuraient en faible minorité, noyés au sein de colons français et de leurs alliés autochtones. Durant le premier demi-siècle du régime anglais, les mémoires croisées restèrent à peu près identiques. Mais après l’écrasement des Troubles de 37-38, les mémoires commencè-
rent à se décroiser. D’une part, l’Église catholique se dota du nationalisme romantique qu’elle plongea dans le conservatisme le plus étroit d’esprit. Puis, sous l’Acte d’Union, le peuplement anglais et orangiste de l’Ontario tendit à faire du Québec une «réserve» close de francophones catholiques. La façon dont la Confédération trancha et distribua les pouvoirs confirmera le rôle de réserve au bassin du Saint-Laurent. Le Québec était une société démocratique, dans le sens où l’entend Mme Altounian, mais elle n’était pas une société laïque car le pouvoir politique transféra au domaine religieux tout ce qui relevait de ses responsabilités sociales et culturelles.

Aux traumas refoulés de la Conquête puis des échecs de 1837-1838, s’ajoutèrent dès lors tout un ensemble de traumas nouveaux : la rébellion métis dans l’Ouest; les deux conscriptions de 1917 (suivit du meurtre de cinq individus à Québec) et de 1942 (où fut tué un déserteur, sans parler de la chasse à ceux qui prenaient les bois), ce qui donna l’impression que la guerre mondiale signifiait également la guerre du Canada contre les Canadiens-français du Québec. La crise d’Octobre 1970 et l’application de la loi des mesures de guerre réactivèrent cette impression de l’agressivité potentielle du gouvernement d’Ottawa sur le Québec. En retour, la société québécoise se mit à réagir un peu comme les parents de Mme Altounian. Elle se referma dans la compulsion à répétitions de sa pratique religieuse, plus ostentatoire et sociale qu’intériorisée, et se perdit dans le travail de la terre comme compensation idéaliste de ses faiblesses.

Pourtant, la société québécoise ne cessait pas d’être une société d’accueil pour autant. Seulement, elle sélectionnait ses mémoires croisées. Italiens et Irlandais (s’ils perdaient leur langue anglaise pour se franciser) se voyaient vite intégrés au milieu francophone par l’appartenance commune à la catholicité. Par contre, beaucoup d’Italiens préférèrent s’angliciser car ils appartenaient au monde du Risorgimento qui avait obligé le pape à se déclarer «prisonnier au Vatican», ce que les catholiques québécois prenaient au pied de la lettre jusqu’à s’engager dans des troupes de zouaves partis libérer Pie IX en 1867. De même, s’il y a beaucoup de jactance sur le sang indien qui coule dans les veines des Québécois, la réalité est moins généreuse. En fait, la Confédération faisait de la question autochtone une question purement de juridiction fédérale et l’anglicisation des Indiens accentua le parallèle avec la mémoire québécoise.

Ce n’est qu’après la Révolution tranquille et le rapatriement des pouvoirs sociaux dans la pratique de l’État que les choses commencèrent à s’améliorer. Déjà des Hongrois et des Polonais fuyant la répression communiste avaient débarqué en grand nombre au Québec, et leur catholicisme parvint à les assimiler à la société d’accueil. Il en fut de même de l’immigration latino-américaine qui suivit les répressions au Chili, au El Salvador et au Nicaragua dans les années 70. Après la chute du communisme, l’immigration vint surtout d’Afrique du Nord. Le droit de regard du Québec sur la politique canadienne de l’immigration favorisait l’immigration francophone, considérant l’aspect religieux comme secondaire. Le regain de l’Islam au cours de la première décennie du siècle nouveau changea la donne et apporta de nouveaux problèmes.

Malgré ces flux continus d’immigration au Québec, il est difficile de parler de mémoires croisées. Les immigrants Irlandais et Italiens du XIXe siècle contribuèrent aux institutions québécoises, tant religieuses que politiques. Ils le firent essentiellement dans le camp conservateur et clérical. Un ancien pro home rule de l’Irlande comme Thomas d’Arcy McGee, devenu père de la Confédération et ministre de Macdonald, finit sous les balles d’un insurgé fénian. Les Bruchési donnèrent un auteur et historien et un évêque à la ville de Montréal, Mgr Paul Bruchési (qui passa la plus grande partie de son mandat en institution, étant fou ou dément). Pour ce qui est des mémoires croisées plus récentes, si les Vietnamiens, les Chiliens, les Libanais, les Nord-Africains s’insérèrent dans la société québécoise, il est difficile d’apprécier vraiment les effets de mémoires croisées alors que la quotidienneté tendrait plutôt à montrer une mutuelle ignorance. Les cours d’histoire ayant été banalisés au cours de la même période, celle-ci n’apparaît guère plus qu’une matière abstraite comme le sont les mathématiques ou la musique. À la différence de la première, ces dernières matières scolaires signifient quelque chose de plus important ou de plus intéressant.

Voilà pourquoi à l’alternative de mémoires croisées, le véritable champ neutre apparaît être la connaissance historique dans la mesure où celle-ci est, en plus d’un apprentissage empirique, exige un retour réflexif sur le temps passé. Une histoire qui n’est pas réfléchie se prête très bien au bourrage de crâne religieux ou idéologique. L’expérience des mémoires croisées permet aux individus d’en tirer davantage profit que l’ensemble de la collectivité. Des préjugés, des stéréotypes se perpétuent malgré l’aspect bénéfique d’être deux pour parler d’un tiers, comme l’enseigne la linguistique de Benveniste. Même si ce tiers est le Vietnam, le Chili ou la Pologne. Le difficile croisement procède de la difficulté à évaluer les heurs et malheurs de tous et chacun. Que valent en effet les Rébellions de 37-38 devant les résistances des Vietnamiens devant l’oppression française puis la guerre civile qui suivit la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la paix de 1975? Si on mesure la répression exercée par la dictature militaire chilienne à l’occupation du Québec en automne 1970, on ne tarde pas à saisir la démesure de la comparaison. Il en va de même des personnalités historiques. Qui oserait dire que Louis-Joseph Papineau a été notre Ho-Chi Minh? Et l’éclat de la défaite de Koscziusko à Maciejowice ne reproduit en rien l’aspect pitoyable de la mort du patriote Chénier à Saint-Eustache. Dans tous les cas, il semblerait que les histoires croisées joueraient toujours en défaveur de la société québécoise. Si le commun des Québécois l’ignore, son élite intellectuelle le sait fort bien.

L’erreur, à ce stade, vient d’une comparaison maladroite. Comparer des événements, des personnages historiques, tirés hors de leurs contextes respectifs, brouille plus les histoires qu’elles ne les éclairent mutuellement. Quatre siècles d’histoire du Québec peuvent-ils receler autant de richesses vécues que des sociétés qui ont parfois près d’un millénaire d’histoire? Les mémoires croisées ont l’avantage de jouer sur la contemporanéité des individus. Mais chaque mémoire collective provient d’une longue durée, d’une historicité plus complexe et que les porteurs de mémoires ne saisissent pas toujours. La mémoire familiale n’a pas toujours eu le temps de se transformer en roman national. Parfois, elle en reste au niveau mythique d’une histoire sainte (chrétienne, juive ou musulmane). D’autres fois, elle est le produit d’un endoctrinement sévère qui devient une mise en condition qui permet aux individus de répéter, comme des cassettes, la doxa religieuse ou idéologique et avec lesquels il devient impossible de dialoguer. Comme il n’y a jamais une seule interprétation de l’histoire, tout finit dans des débats qui parfois atteignent des degrés acrimonieux. De même qu’il y a l’histoire du Québec et l’histoire du Québec dans le Canada; de même il y a l’histoire polonaise du Parti et l’histoire polonaise des Jésuites (actifs artisans de la résistance à l’État communiste). Lech Walesa peut paraître une figure d’émancipation, alors que la connaissance historique nous le présente sous un jour moins glorieux. Ce qui est possible de dire pour nous ne l’est pas de l’entendre pour d’autres. Si le principe du rasoir d’Ockham va pour l’analyse en sciences pures, il n’en va pas de même pour les analyses en sciences humaines et sociales.

Voilà l’optique nouvelle dans laquelle l’enseignement de l’histoire au Québec doit être vu. Si les gais ont raison d’être fiers de leur identité, pourquoi les Québécois répugnent-ils à se dire Québécois (avec sérieux) ou Canadiens (par opportunisme)? Lorsque entre deux identités on n’en choisit aucune ou on accepte les deux comme des poupées gigognes sans préciser laquelle contient l’autre, il est difficile de s’assumer devant l’Autre qui, par la seule expérience de sa migration, est certain de son identité et de son historicité. L’identité n’est donc plus cette vanité propre au narcissisme des nations, mais devient l’élévation métaphysique à l’Être-ensemble, à la collectivité, à ses caractéristiques culturelles certes, mais aussi à son auto-détermination politique et même économique dans la mesure où elle n’entend pas perpétuer l’aliénation coloniale d’être un simple fournisseur de matières premières ou de ressources professionnelles à un exploitant étranger. S’il était déjà impossible d’attendre ça d’un gouvernement du Parti Québécois, avec un gouvernement majoritaire du Parti Libéral, autant dire que non seulement nous serons vendus à rabais sur le marché international, mais en plus les histoires parallèles risquent de s’accentuer avec tous les risques éventuels que cela comporte dans une période de crise économique majeure
Montréal
24 juin 2014

jeudi 5 juin 2014

Heurs et malheurs du héros dans nos sociétés post-modernes


HEURS ET MALHEURS DU HÉROS DANS NOS SOCIÉTÉS POST-MODERNES

Le même jour, je trouve deux posts qui défilent l'un derrière l'autre sur l'accueil de mon site Facebook. Un premier est un article du Figaro. Le titre : Ce que nos enfants n'apprennent plus au collège. La publication date d’août 2011. Le canevas se résume assez facilement. Où sont passés les héros de l'histoire de France? Où sont rendus Clovis, Charle-
magne, saint Louis, Jeanne d'Arc, Henri IV, Louis XIV, Napoléon dans la conscience historique des jeunes Français? On en profite en même temps pour faire la promotion du manuel de Dimitri Casali, présenté comme un «altermanuel d'histoire de France» pour «compléter» l'enseignement des établissements de la République qui «s'égare» entre différentes cibles. L'autre est un texte publié par l'historien québécois Jean-François Nadeau dans le quotidien Le Devoir, et intitulé L'illusion.

Un rapide coup d'œil sur l’article de Casali nous fait comprendre que les héros sont entendus d’abord et avant tout comme les artisans de l’État : «Ces absences sont incompréhensibles. Comment comprendre la naissance du royaume de France sans évoquer Clovis? Comment mesurer "l'émergence de l'Etat en France" sans appréhender le règne de Louis IX? La Renaissance sans connaître François Ier? "L'affirmation de l'Etat" sans expliquer Louis XIII et Richelieu? Tous les historiens s'accordent sur l'importance de ces personnages et de leur œuvre, non seulement politique, mais aussi économique et culturelle». Ce qui préoccupe n’est donc pas «l’histoire populaire des Français», à l'image de l’Histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn, mais l’histoire de l’État français dont les années semblent comptées devant l’Union européenne. Les héros sont donc des agents de l'État français. Ce sont ceux qui ont participé à la formation du «royaume» qui, depuis la Révolution, a donné la République française. Nous voici dans une forme d’historiographie qui voit le héros moins dans le Soldat inconnu que dans le Monarque des revues de gens riches et célèbres. Perrin, un éditeur qui a relayé Fayard dans la publication des historiens de la droite bainvillienne ou libérale, se fait un devoir de rappeler ces héros de l’historiographie de papi.

De plus, l’importance accordée à l’enseignement de l’histoire nationale en première se trouve fourré entre la sixième et la cinquième, de sorte que c’est en fin d’année de sixième qu’on y retrouve le Roi-Soleil : «Ce règne est de plus noyé dans un thème "L'émergence du ’roi absolu’" qui s'étend du début du XVIe siècle au début du XVIIIe siècle. C'est ainsi tout un pan de l'histoire de France qui risque d'être partiellement ou - au pire - pas du tout traité. Le règne de Louis XIV est pourtant décisif, tant dans l'affirmation du "pouvoir absolu" que dans le rayonnement de la civilisation française, en France et à l'étranger, à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Le Brun, Le Nôtre, Hardouin-Mansart, Lully, La Fontaine, Corneille... Autant d'artistes et d'écrivains qui risquent de n'être jamais évoqués dans les classes». Cette critique nous ramène à l’historiographie de papi dans le sens où se sont les grands hommes qui font l’histoire. Le découpage est effectué par thèmes. La monarchie absolue, celle traitée chez Hachette par un Le Roy-Ladurie, revenant de Montaillou et de Romans, rappelle la formation de l’État, mais exunt les vingt-millions de Français sur lesquels insistaient tant Pierre Goubert. Cela sent le vieux, la nostalgie, le mémoriel dramatique, les caleçons du Front National comme les fonds de condoms d'Alain Soral.

L’autre os que Le Figaro trouve à ronger, c’est le modèle optionnel qui, je dois l’avouer, n’est pas ce qui a été inventé de mieux. Il s’agit d’options choisies par le professeur dans une liste soumise et qui peuvent varier d’un domaine à l’autre (le politique, l’art, la littérature…). Il s’agit d’apprendre à l’élève de sixième à traiter d’un thème (on ne dira pas, à l’exemple de Lucien Febvre, une problématique) historique. Mais, au-delà des options pédagogiques, ce qui agace Le Figaro, c’est le rejet du héros : «Pourquoi faire disparaître ou réduire des règnes notamment caractérisés par le rayonnement de la France à l'étranger? Il est à craindre que la règle du "politiquement correct" ait été appliquée aux programmes, conception moralisatrice de l'enseignement qui tient de la manipulation de l'Histoire». L’allusion au politiquement correct renvoie à l’historiquement correct de Jean Sévillia. Pour peu, on aurait l’impression de revenir au temps oũ l'Action française s’en prenait au Petit Lavisse, le manuel scolaire officiel de la IIIe République. Lavisse, qui pourtant avait écrit une grosse biographie de Louis XIV.

La justification - à prime abord défensive - que Le Figaro donne pour le retour de ces fantômes du passé est assez simple : «Faire étudier aux élèves Clovis, François Ier ou Napoléon Ier n'a pourtant rien de réactionnaire en soi. Il ne s'agit bien évidemment pas d'en revenir à une lecture hagiographique, providentielle, épique, patriotique ou dogmatique des "grands personnages", que des générations d'historiens ont bien heureusement remise en cause et déconstruite. Au contraire, il faut présenter aux élèves la complexité de ces hommes, inscrits dans leur époque, sans anachro-
nisme, ni tabou, ni mythologie, et à la lumière des dernières recherches historiques. C'est justement l'étude de leur vie, de leurs actions, de leurs œuvres, de leurs façons de concevoir le monde qui les débarrassera des clichés, des stéréotypes et des images d'Epinal. L'Histoire est toujours la meilleure réponse au mythe. Ces personnages ont aussi une valeur pédagogique car ils permettent d'humaniser une Histoire souvent désincarnée, et sont susceptibles de susciter chez les enfants une véritable émotion, assez proche de celle ressentie lors d'un spectacle». Pour peu, je me laisserais séduire par cette vocation humaniste de l’enseignement de l’Histoire si l'article du Figaro ne ramenait pas la légende de Roland à Ronceveaux comme illustration à l'en-tête de l'article. Première défense : notre option n’est pas réactionnaire. Et le journal nous dit en quoi et comment cette vision n’est pas réactionnaire. On passe par le détour de la «déconstruction» historique qui s’est produite dans les années 1970, lorsqu’on voulut prioriser le développement économique et social dans l’enseignement élémentaire de l’histoire. On y reprenait l’antienne de Marx : Les hommes font leur histoire mais ne savent pas qu’ils la font. L’enseignement de l’histoire avait pour but d’éveiller cette conscience d’apprendre à savoir comment se fait l’Histoire. Le bien heureuse-
ment est ici fort douteux. En retour, la défense insiste : pas d’images d’Épinal. Pas d’hagiographies. Pas de clichés. Alors à quoi sert d’étudier la vie des monarques faiseurs d’États? En vue d’humaniser une Histoire souvent désincarnée, et susceptible de susciter chez les enfants une véritable émotion, assez proche de celle ressentie lors d’un spectacle. Bref, l’exposition d’une psychologie de personnages joués dans un grand spectacle avec sons et lumières. Passez le célèbre film de Chéreau, La Reine Margot, et vous comprendrez que les États ça se construit dans la baise et dans le sang! Nous voici en face du Breton et du Castelot made in XXIe siècle. L’histoire-spectacle est la nouvelle méthode pour mieux servir le sens de l’identité française et de l’unité par l’État national. Avec nos paramètres du spectacle moderne, l’éducation sexuelle serait donc intimement fondue dans l’enseignement de l’histoire avec, en prime, beaucoup de bruits et de fureurs. De ce type d’historiographie, on sait qu’elle ne peut être que racontée par un fou et qu'elle ne signifie absolument rien.

Les héros de l’histoire nationale ont donc été dégommés. Voilà pourquoi il faut recourir à l’argument psychologique pour demander la «restauration» des rois et des empereurs accompagnée d’une batterie de spectacles appropriés à l’ère des rassemblements de masse. En retour, qu’offre le programme républicain? Une initiation des jeunes Français aux empires «extra-européens»… Des royaumes et des héros étrangers à l’histoire nationale. L’histoire universelle est un concept qui échappe à l’enfant pour qui la perception de l’espace et du temps relève encore de abstraction et non de l’expérience vécue; donc on lui présentera des options à la carte, comme au restaurant : «Au choix, "la Chine des Hans [sic!] à son apogée", c'est-à-dire sous le règne de l'empereur Wu (140-87 avant J.-C.), ou "l'Inde classique aux IVe et Ve siècles", au sein de la partie "Regards sur des mondes lointains" représentant 10 % du temps consacré à l'Histoire de la classe de sixième. - Au choix, l'empire du Ghana (VIIIe-XIIe siècles), l'empire du Mali (XIIIe-XIVe siècles), l'empire Songhaï (XIIe-XVIe siècles) ou le Monomotapa (XVe-XVIe siècles), au sein de la partie "Regards sur l'Afrique" représentant 10 % du temps consacré à l'Histoire de la classe de cinquième. Cette partie comprend l'étude de la naissance et du développement des traites négrières (traites orientales et internes à l'Afrique noire)». Il est vrai que les options, ainsi présentées, ne peuvent sincèrement initier les élèves au monde extra-européens. C’est aussi incohérent d’apprendre la Chine des Han ou l’empire Songhaï sans les antécédents et les conséquences que d’enseigner le règne de Louis XIV en omettant le gouvernement de Richelieu ou celui du Régent. La seule chose toutefois que nous constatons est qu’il s’agit d’empires unifiés et centralisés autour d’un État consolidé. Ici, l’État français, avec son empire sous Louis XIV ou sous Napoléon, cède la place à des empires qui pourraient être assimilés facilement par l’élève comme des «identiques» à leur propre État. Tous les peuples se forment autour de leur État et leur État est la garantie de leur survie dans le temps.Voilà une régression intellectuelle assez inquiétante qui place l’État à l’intérieur du droit naturel! Comme ces États sont lointains et ont duré que quelques siècles, alors s'instille l'angoisse de la perte de l'État, ce qui ne doit pas arriver à la France dont la «continuité» historique est présentée comme bimillénaire, d'où l'importance fondatrice de Vercingétorix pour les Républicains, et que Cazali remplace par Clovis le premier des rois Francs. Le renversement est évident : du peuple qui fait la nation et son histoire, nous voilà ramenés aux monarques qui ont fait la France! La durée exceptionnelle de l’État en France, de l’identité nationalitaire telle que prêchée, à gauche par Michelet à droite par Barrès, se trouve menacée comme le furent ces États lointains par le rayonnement limité et éphémère de tout empire. Qu’est en effet l’État de l’empereur Han Wu-ti comparé à celui de Louis XIV? Voilà dans quel pied s’enfonce l’épine.

Le Figaro n’est pas dupe de la cause de ces bouleversements de l’enseignement de l’histoire. Mieux qu’au Québec, la conscience de la mondialisation est bien installée en France : «La connaissance des histoires de la Chine, de l'Inde ou de l'Afrique est importante et passionnante, notamment à l'heure de la mondia-lisation. Cependant, force est de constater que, mathémati-
quement, ces nouvelles thématiques s'intègrent dans les programmes aux dépens de parties capitales de l'histoire de France ou de l'Europe. Il ne s'agit pas, bien sûr, d'établir une quelconque hiérarchie aberrante entre les civilisations: le règne de Louis XIV (1643-1715) n'est ni supérieur ni inférieur à celui de Kankou Moussa, roi du Mali de 1312 à 1332. Il faut tout simplement parvenir à un bon équilibre entre l'étude de l'histoire de France et celle des civilisations extra-européennes». C’est le bon sens évident et il n’est pas question de faire du racisme en histoire. Évident, en effet, et non seulement pour la conscience française mais aussi pour la conscience européenne, que le siècle de Louis XIV est plus déterminant que le règne de Kankou Moussa, le roi malien; d'autre part, on ne saurait comparer la durée des vingt ans de règne de Kankou Moussa aux soixante-douze ans du règne de Louis-Dieudonné : le déséquilibre négatif de la comparaison est déplacé de la race vers la durée temporelle. Le commentaire vise donc à établir une apparence de neutralité dans la démarche, mais il n'est pas nécessaire d'être spécialiste de l'histoire de l'Afrique ancienne pour savoir que les empires de ce continent (si on omet l'Égypte) ont eu une durée relativement courte comparée à la longévité des systèmes européens. Pour les élèves, comme pour les étudiants de niveaux supérieurs, où tracer en termes d’heures et de valeurs les épisodes de l’histoire de France par rapport à tous ceux qu'apporteront la connaissance de l’histoire universelle, qui est le propre d'une conscience mondialisée?

Le problème se pose déjà : «Le contraste est saisissant avec le nouveau programme de seconde qui est, quant à lui, marqué par un européocentrisme caricatural. Le monde n'y est en effet perçu qu'à l'aune de l'Europe: "Les Européens dans le peuplement de la Terre", "Nouveaux horizons géogra-
phiques et culturels des Européens à l'époque moderne"... L'ancienne partie consacrée à "La Méditerranée au XIIe siècle: carrefour de trois civilisations", qui permettait de mesurer les échanges, les contacts (pacifiques et conflictuels) et les influences entre l'Occident chrétien, l'Empire byzantin et le monde musulman a disparu, au profit d'une lecture strictement européenne du Moyen Age. Il aurait bien mieux valu prioriser en collège l'étude de l'histoire du bassin méditerranéen, de la France et de l'Europe pour approfondir au lycée l'étude des civilisations extra-européennes en leur consacrant une vraie place dans les programmes, bien loin du "zapping" proposé en cinquième». En effet, le contraste est plus que troublant. Pourquoi les élèves de première seraient-ils plus à même de juger de l’importance du règne de Kankou Moussa alors qu’il échappe à l’esprit des élèves en seconde? Ou bien les pédagogues français considèrent, comme autrefois, que l’histoire est une matière secondaire et sans importance autrement que pour la mnémotechnie; ou bien ils considèrent que l’histoire-spectacle exige de l’exotisme avant de passer aux âpres épisodes des sérieuses thématiques françaises. Il est vrai que la capacité de juger des élèves en première est moins développée que pour les élèves en seconde et ceux-ci sont en droit d’avoir une histoire nationale mieux structurée, l’important étant toujours de la centrer sur l’État et sa tendance «naturelle» à s’étendre dans l’espace. À ce titre, on peut dire que Kankou Moussa devient «le Roi Lion» des élèves de première tandis que les élèves de seconde seront appelés à poser un regard citoyen ou fonctionnel sur les cours de l'histoire de France et d'Europe.

En fait, l’État, pour important qu’il soit, passe en deuxième position, c’est-à-dire après la morale. Ce n’est pas pour rien que Le Figaro cite en exemple la place de la problématique de l’esclavage : «La place des traites négrières dans les programmes de collège soulève un autre question-
nement. Elles sont mentionnées cinq fois dans le seul encadré du programme consacré à la partie "Regards sur l'Afrique", avant de donner lieu à un thème du programme de quatrième, "Les traites négrières et l'esclavage", puis à une étude de l'abolition de l'esclavage en France en 1848 dans le thème 2. Il aurait probablement mieux valu resserrer l'étude des différentes traites négrières sans, bien entendu, dénaturer cette réalité historique fondamentale». Comme pour la réforme québécoise de 2007 où l’enseignement de l’histoire est doublé par des cours sur la citoyenneté, le programme d’enseignement de l’histoire en France est doublé d’un programme d’intégration des minorités. Ici aussi, plutôt que de s’étendre dans l’espace, on préférerait centrer le programme sur l’histoire de l’immigration et en appeler à des héros représentatifs du succès de cette intégration : «Les parcours de Blaise Diagne, premier ressortissant d'Afrique noire à devenir ministre, ou de Romain Gary (Roman Kacew de son vrai nom) sont, à ce titre, exemplaires. "Je n'ai pas une goutte de sang français dans mes veines mais la France coule dans mes veines", aimait à rappeler ce dernier. En étudiant les Guyanais Félix Eboué et Gaston Monnerville, premier homme noir à devenir président du Sénat, on peut montrer toute l'importance de l'Outre-Mer dans l'histoire de France». Ceci a l’avantage de cacher les mésadaptations qui sont encore plus nombreuses et les problèmes qui sont à l’origine de la révolte récurrente des banlieues. L’intégration par la connaissance historique à la culture nationale est en fait une approche tendancieuse qui vise à masquer les impairs de l’État français face aux opportunismes économiques qui, depuis la décolonisation, ont ouvert les frontières pour les avantages du patronat qui pouvait ainsi jouer sur les salaires en contournant les ententes avec les syndicats. Tout cela enrobé, bien entendu, dans la guimauve des Droits de l’Homme et de la libre circulation des individus. Le problème est universel dans les anciennes métropoles de même que dans des provinces, comme le Québec, qui ont eu peu a voir avec la colonisation hors de son territoire.

L’article de Dimitri Cazali s’achève sur un rappel de la chronologie. La chronologie est-elle bien cette grammaire de l’histoire dont il parle? La chronologie apporte la dimension spécifique de l’Histoire, c’est-à-dire le temps. La mesure de l’espace qui crée la géographie trouve son pendant dans la mesure du temps, mais la mesure du temps ne possède plus cette transcendance qui existait du temps de Bodin où il suffisait de faire des comparaisons temporelles pour prévoir la durée d’un empire. Il y a une phénoménologie de l’Histoire qui renvoie la chronologie à l’arrière-plan. Certes, la connaissance du rapport date/événe-
ment est indispensable pour savoir se situer dans l'axe temporel, mais en soi, la chronologie n’apporte pas d’explication à l’histoire. Pas plus que les distances en géographie. Que le tissu chronologique apparaisse troué parce qu’on se risque à faire de l’histoire comparée (la féodalité occidentale et la féodalité nippone, comme le faisait Marc Bloch), cela n’a d’importance que si on tient à la structure narrative propre à la poétique d’Aristote. On confond la causalité avec le déroulement chronologique. Or, au moment où la chronologie géologique pénètre dans le monde de la courte durée de la chronologie historique avec le réchauffement climatique, la surexploitation de l’énergie fossile et autres «refoulés» des vies passées dans la consommation énergétique de notre époque, les trous ne se mesurent plus en siècles mais en millions d’années. Cela aussi fait partie de la nouvelle conscience historique liée à la mondialisation. Pas de pétrole, donc pas d’automobile, pas de guerres industrielles, pas de voyages dans l’espace sans la flore abondante et luxuriante de la période carbonifère qui a fait le lit de Titusville où Drake perça le premier forage en Pennsylvanie, en 1859. Trop tôt pour servir lors de la Guerre de Sécession, mais à point pour participer à la guerre hispano-américaine de 1898 et à la Grande Guerre de 1914, le pétrole à fait le monde au XXe siècle et tel que nous le recevons maintenant. Cette extension de la chronologie est inséparable, selon la théorie de la relativité, à l’expansion géographique. La chronologie est une dimension temporelle, mais elle ne saurait toutefois contenir l’Esprit de l’Histoire.

Il peut apparaître puérile de penser adapter l’historicité nationale à l’historicité mondiale, telle qu’elle est en train de se faire avec l’économie néo-libérale et la Toile, en cultivant l’exotisme historique ou l’histoire-spectacle. Il n’en demeure pas moins que Dimitri Cazali véhicule toutes les inquiétudes liées à ce transfert à la fois quantitatif et qualitatif de nos représentations de l’espace et du temps. On ignore trop encore comment la chose va se faire. Perdra-t-on l’icône de Louis XIV pour celle de Ts’in She Houang-ti? C’est ainsi qu’on procéderait sans doute si la civilisation extrême-orientale dans sa version chinoise venait à dominer le monde comme la France au XVIIe siècle. Cette uchronie est déjà considérée avec sérieux par les idéologues de la droite française, d’où ces rééditions de Bainville et Gaxote qui semblent effacer les contributions majeures de Mathiez et Vovelle, par exemple.

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Le second texte, qui paraissait aujourd’hui dans ma colonne d’accueil Facebook, est un article du quotidien Le Devoir, publié le lundi 2 juin 2014. L’Illusion, signé de Jean-François Nadeau. Cet historien a publié une thèse sur l’historien bainvillien Robert Rumilly et une biographie de Pierre Bourgault ainsi qu’une autre sur la voix fasciste du Québec, Adrien Arcand. Son texte ici publié, apparaît comme une médiation : «Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand raconte comment une boursouflure humaine du nom de Napoléon Ier, par un beau soir étoilé, conduisit le cardinal Joseph Fesch à la fenêtre pour lui faire admirer les astres et tenter de lui faire partager ses rêves hallucinés de conquête. "Voyez-vous cette étoile?", lui demande Napoléon. "Non, sire". Napoléon insiste. "Regardez bien". Le cardinal, qui est aussi l’oncle de cet empereur autoproclamé, a beau plisser les yeux, rien n’y fait. "Sire, je ne la vois pas". Triomphant, Napoléon le regarde alors et lui dit : "Eh bien, moi, je la vois"». Malheureusement, Nadeau ne raconte pas qu’à la veille de partir pour la campagne de Russie, Napoléon, cherchant toujours sa bonne étoile, fut troublé par le passage d’une comète, ce qui était perçu comme de mauvais augure (1811). Mais la leçon à laquelle nous conduit la réflexion de Nadeau est clairement exprimée dans ce commentaire : «À chacun ses rêves de conquêtes étoilés, qu’ils soient bénis ou maudits. Mais ne devient pas Napoléon qui veut. Heureusement. Les circonstances historiques importent, même si Napoléon soutenait que "les circonstances, c’est moi qui les fais". Rêver encore et toujours, rêver l’impossible rêve, cela ne fait le plus souvent que reculer les limites de son lit».

Les deus ex machina sont assez rares dans l’Histoire, malgré le goût paranoïaque qu’ont nos modernes concepteurs pour les complots et les conjurations. Les vrais existent bien entendu, mais ne se retrouvent pas dans toutes les explications historiques, et si Napoléon pouvait considérer la victoire d’Austerlitz comme l’une de ces circonstances qu’il aurait faite, il faut également lui attribuer les circonstances des défaites d’Espagne, de Russie et Waterloo. C’est ce qui arrive à Catherine, la jeune serveuse qui étudie à l’École Nationale de Théâtre et qui ne trouve plus de contrats de doublage par lesquels elle commençait sa carrière. Pis. On lui préfère des amateurs. Nadeau se révolte : «Vous rêvez de devenir comédienne, de faire de votre voix et de votre corps une cire avec laquelle vous pourrez tout modeler de l’humanité? La semaine dernière, Disney annonçait qu’il avait confié aux trois sœurs Dufour, les skieuses acrobatiques olympiques, le soin de doubler les voix de personnages d’un de leurs films bonbon de l’été. Dans un système où la protection des artistes demeure largement insuffisante et où une célébrité est désormais quelqu’un qui est connu pour être connu, vous aurez beau être compétente et rêver tant que vous voudrez, cela ne suffira pas à transformer votre vouloir en pouvoir». La conscience morale a raison de se révolter. Il s’agit d’une injustice où le mérite du travail ne rentre plus du tout en ligne de comptes. La compétence est hors normes, seule suffit la visibilité que des médailles d’or donnent à un phénomène rarissime (trois sœurs en compétition dans la même olympiade) pour justifier leur «mérite» de doubler des personnages dans un film niaiseux.

Les porte-voix des minorités dominantes occidentales demandent aux jeunes d’avoir des rêves et de se fixer des buts ambitieux dans la vie. Ambitieux équivalant bien entendu à réussite sociale, visibilité médiatique et surtout argent. Beaucoup d’argent. Tel est le portrait-robot du succès et de l’héroïsme post-moderne. Les trois sœurs Dufour sont des héroïnes olympiques alors que la petite Catherine qui travaille pour payer ses études et se perfectionne pour incarner les grands rôles du répertoire est considérée comme une rien-du-tout. Tel est le message que lui envoie l’expérience. De là à conclure que l’expérience fait mentir le discours, c’est une évidence. Les média tracent les carrières et les célébrités tout en déformant les personnalités qui les portent.

Je me suis fait regarder de haut par des facebookers pour avoir dénoncé l’agressivité avec laquelle les réseaux publiques ont imposé dans l’esprit des québécois l’idée que Xavier Dolan allait gagner la palme d’or au Festival de Cannes avec Mommy. Des tas de gens se sont mis à répéter, en écho de ce qui leur avait été suggéré, qu’il méritait la palme. Pourquoi? Avait-on vu le film? Pouvait-on juger de sa réalisation? Ce film méritait-il la palme d’or seulement parce qu’il était québécois? Aucune de ces questions n’a été répondue. On aurait pu me justifier que Dolan payait ses films de son argent de poche. Que Dolan était un grand travailleur. Que Dolan avait un talent certain. Non. On ACHETAIT l’idée qu’il méritait la palme d’or comme jadis on prenait pour un dû que le cardinal Léger soit élu pape à la mort de Jean XXIII ou à celle de Paul VI!

Nadeau revient, comme par hasard, sur le cas Dolan en soulevant le délire narcissique de l’importance de rêver. Le discours de Dolan semble appartenir à une mauvaise publicité de savon à bulles. «Il distille lui aussi, écrit Nadeau, sous l’auréole de sa réussite, cette morale creuse qui fait toujours plaisir à entendre à ceux, nombreux, qui subliment facilement la réussite individuelle en réussite collective». Nous touchons ici ce qui était à la base du texte de Cazali dans Le Figaro. Derrière la réussite collective, il y a la réussite individuelle. Derrière le peuple bête à manger du foin, il y a un roi qui rêve la France. C’est également ainsi que fonctionne le mérite québécois. Depuis Louis Cyr et Maurice Richard, la réussite individuelle porte en elle la réussite collective. Il est vrai qu’à ce compte, elle n’est pas trop difficile à acquérir pour chaque membre de la société. Nadeau ajoute même la plate béatitude du jeune réalisateur : «Rien n’arrête quelqu’un qui est travaillant, quelqu’un qui espère. […] Il faut rêver. Ça a l’air sentimental de l’exprimer comme ça, mais en même temps Cannes est la preuve la plus flamboyante de cette proposition-là, qui est de rêver, de voir grand». Dolan sait très bien que Cannes n’est qu’un marché, comme Chicago est la bourse des grains et des bestiaux. Starbuck avait peu à faire pour se mériter sa palme d’or de taureau reproducteur, il peut en être ainsi d’un film à Cannes. On comprend que les promoteurs du postulant pour la palme savaient peu ce qu’est le Festival de Cannes. L’important, pour eux, se résumait à cette équation simpliste Dolan = Québécois = palme d’or, comme un automatisme arithmétique. Et l’auteur a raison de souligner : «Le rêve individualiste se substitue ici à la réalité. Le monde n’est pas une constellation d’individus qui sont tous, comme des étoiles, le foyer de leur rayonnement. Même en le voulant très fort, peu de cinéastes iront un jour à Cannes. Surtout pas avec la structure du cinéma d’ici qui, depuis des années, se complaît à soutenir surtout d’épouvantables navets au nom des fausses promesses du commerce».

Rêver l’impossible rêve est un phénomène de déni du réel propre à l’américanité, qu’elle soit anglo-saxonne ou francophone. L’expression sky is the limit s’accordait bien avec le fameux pari sur la lune entre Américains et Soviétiques. De fait, l’ayant gagné, les Américains ont fait de l’expérience l’équivalence du rêve, du discours, de l’illusion comme l’appelle Nadeau. «Entretenir les rêves de chacun, soutenir que cela offre à terme de réels débouchés, cela donne le sentiment commode de n’avoir aucune responsabilité dans la débâcle générale des possibilités réelles qui s’offrent aujourd’hui aux individus de changer leur vie tandis que tous les Rockefeller de notre temps administrent à leur guise les réalités collectives». Cette conclusion malheureuse dément l’essentiel de l’article. Du cinéaste mégalomane, narcissique et lunatique, le héros porteur de la réalisation des rêves individuels passe à Rockefeller, c’est-à-dire aux magnats des affaires. Le succès de séries comme The Sharks ou, en français, Dans l'œil du Dragon font des hommes et des femmes d’affaires les nouvelles vedettes de la télévision. Ils prodiguent conseils et soutiens à de jeunes entrepreneurs en étalant les recettes de la réussite dont ils sont les héros vivants. Nous sommes arrivés à un nouveau genre d’économie-spectacle qui se substitue à l’histoire économique ou aux théories économiques. Croire en des rêves, c’est la voie royale pour la psychose. Nous n’en sommes plus à la névrose de chacun qui sent en lui le malaise que le monde n’a pas été fait pour lui mais lui pour le monde. Ce qui est bêtise pour Nadeau est pathologie collective pour moi. Quoi qu’il en soit, nous nous rejoignons tous deux sur la même conclusion : «On ne change pas la réalité sociale en croyant à Cannes ou aux bonnes cartes de tout un système truqué».

L’agressivité avec laquelle on imposait aux Québécois la palme d’or de Cannes à Dolan suffisait pour aveugler bien des esprits et non seulement des plus simplistes. Les Québécois voulaient que Dolan ait la palme d’or, comme si elle leur serait naturellement due. Imitant les candidats perdants de l’élection provinciale d’avril 2014, les candidats du Parti Québécois qui, dans des discours solennels, portaient haut mais trop tard les promesses de la langue française, de l’indépendance nationale et de la foi dans l’avenir du Québec, Dolan s’est mis à associer à sa semi-victoire celle de tout un peuple. Le Rimbaud du kodak, porteur du carré rouge comme ces suborneurs péquistes de 2012, s’est précipité dans la récupération patriotique de son échec. Le lendemain du prix du jury décerné ex aequo avec Godard, on avait déjà oublié son nom, tant que, comme aux Olympiques, il n’y a qu’un seul prix qui retient l’attention : l’or. Comme les Canadiens de Montréal après leur défaite devant les Rangers de New York, il pouvait revenir quérir son sac de golf.

Pour que les média puissent vendre ainsi une idole instantanée à un peuple tout entier qui n’ira pas voir son film pour autant, ou à moins de le considérer comme le xième retour de la Momie, c’est qu’il y a un manque significatif de héros pour une collectivité qui a toujours besoin de s’identifier à des «gagnants» de l’Histoire et non se contenter de simple «victoires morales» qui sont des victoires de cocus contents. Cet éloignement, cette extinction des héros, c’est ce que les nationalistes français sont en train de vivre à leur tour, à travers les modifications de leur programme d’enseignement de l’histoire. Voici la galerie de héros de la francité qui s’élague de ses membres. Déjà on ne sait plus qui a brisé le vase de Soissons. On s’interroge à savoir qui était porteur d’une barbe fleurie. Voici Jeanne d’Arc devenue lesbienne. Les histoires de cul de Louis XIV ne font plus rougir personne. La tête tranchée de Louis XVI n’inspire plus aucune palme du martyre. Tant qu’au défilé de princes et de ministres bourgeois du XIXe siècle, on ne se souvient même plus qu’ils ont existé! Les styles d’art, d’architecture, de musique survivent à travers des archétypes : les Quatre Saisons de Vivaldi, le Canon de Pachelbel ou les opéras tonitruants de Wagner. Qui aurait suffisamment l’esprit historique pour associer la première du Sacre du Printemps de Stravinski au déclenchement de la Première Guerre mondiale comme le fit, il y a un quart de siècle, l’historienne Modris Eksteins?

Le panthéon mythologico-historique de la Nouvelle-France portait, lui aussi, une galerie de héros qui furent honorés autant par l’Église que par le patriotisme : de Cartier, Champlain, Maisonneuve, Marie de l’Incarnation, Jeanne Mance, Marguerite Bourgeoys jusqu’à La Salle, La Vérendrye et ses fils, Montrcalm et Lévis, ce panthéon aurait pu servir d’équivalent à la galerie de héros de l’Ancien Régime français telle que présentée par Le Figaro. Or, tous ces noms ont été évacués dès les réformes scolaires des années 1960. Aujourd’hui, à l’exception de quelques noms épars, ils sont disparus de la conscience collective. Au Québec également l’historiographie socio-économique a formé des générations d’enseignants ignorants des personnalités de leur histoire. Les analyses psychologiques ont été rejetées unanimement tandis que les romanciers (et particulièrement les romancières) s’en emparèrent pour faire des séries télévisées à succès. Les héros de l’Histoire servent aujourd’hui à faire de l’histoire exotique, de l’histoire-spectacle et le spectacle n’est pas toujours authentique et encore moins réussi. Nous n’avons pas, au Québec, les moyens de faire des séries historiques comme en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Si la série Duplessis dirigée dans les années 1970 par Denys Arcand dans des décors de cartons a eu un grand succès, c’était à cause de l’interpré-
tation de Jean Lapointe. Depuis, on a fait deux séries sur René Lévesque, une sur Michel Chartrand, quelques séries d’époque sur la Nouvelle-France ou la Seconde Guerre mondiale, mais les héros ne viennent pas de la fiction. Il faut d’abord que l’héroïsme transparaisse de gestes majeurs et vrais.

Voilà pourquoi les gestes d’un Champlain pouvaient éclipser le rôle primordial de Richelieu dans la naissance de la Nouvelle-France, ou le gouverneur Frontenac et l’intendant Talon se substituer à Louis XIV et à Colbert. Bigot, pour sa part, avilissait à la manière de Louis XV les dernières heures de la Nouvelle-France. Cette période, boudée par l’historiographie à partir des années 1960, semble, dans le contexte du 250e anniversaire de la défaite des Plaines d’Abraham et la signature du Traité de Paris, renaître de l’oubli à travers des séries de recueils publiés conjointement par Armand Colin et Septentrion. Même la revue Argument publie une série d’articles, assez pointus d’ailleurs, sur la Nouvelle-France (Surprenante Nouvelle-France!). Si on rappelle certaines personnalités, c’est surtout en fonction de leurs écrits. Seuls Pierre Boucher, Cavelier de La Salle et Pierre Le Moyne d’Iberville (article écrit par la rapeur Bizz!) ressuscitent les héros de cette période.

Cette «faim de héros» n’est pas seulement le fruit des mutations de l’enseignement de l’histoire qui, regardant vers l’avant, est utilisée à des fins d’intégration sociale des nouveaux immigrants. Regardons le profile de la France. Il est évident, qu’on l’aime ou non, que le dernier héros à mériter ce titre est sans conteste le général de Gaulle : homme d’État, visionnaire militaire, héros autofabriqué dans le contexte de la défaite de 1940, créateur de la Ve République et du Président monarque qu’aucun de ses successeurs n’a osé modifier, sa place est occupée aujourd’hui par François Hollande, personnalité médiocre empêtré dans les contradictions de l’unité européenne et qui a succédé à un barbare mal léché porté par les forces néo-libérales. De Gaulle était une «personnalité» dont on peut étudier la psychologie et ses réactions devant les différents défis qu’il a accepté de relever, même si on diabolise le personnage. Il est la queue de Clovis. Tout le reste n’est que médiocrité, banalité, mensonge, corruption, démagogie, voire brutalité aussi bien de gauche que de droite, vicelard dans tous les sens du terme.

Au Québec, la faim de héros est encore plus grande car s’étant déchristianisé, il est difficile de retenir les Jésuites martyrs, Marie de l’Incarnation ou Catherine de Saint-Augustin autrement que comme des auteurs de Relations et de lettres sur la Nouvelle-France. Ils rejoignent maintenant des personnages tenus jadis pour sulfureux comme La Hontan ou Saint-Castin. Depuis longtemps, les biographies magistrales de Champlain sont faites par des Américains ou des Canadiens anglais. L’épopée mystique est maintenant limitée à l’histoire de Montréal. Dollard n’est plus qu’un mythe et le premier héros vraiment canadien ou québécois, c’est d’Iberville, un pirate, tandis que les fédéralistes lui préfèrent Radisson car il a collaboré à l’installation des «deux peuples fondateurs» en fondant La Compagnie de la Baie d’Hudson. La défaite de Montcalm comme la victoire de Sainte-Foy sont des affaires de Français. Sous le régime anglais, les héros sont des politiciens à la trajectoire ambiguë. Les Patriotes sont réservés par les nationalistes. Riel n’est plus de mise. Restent les vedettes du hockey. Pendant ce temps se joue la Commission Charbonneau où des décennies de corruptions partisanes, de détournements de fonds publiques, d’associations d’initiés et autres friponneries du genre jettent des lueurs sombres sur les grandes professions : ingénieurs, médecins, entrepreneurs. Pendant que les Américains ont eu le scandale Enron, au début du millénaire, les Québécois se payaient un Norbourg orchestré par un médiocre personnage tenant ses rendez-vous d’affaires Chez Paré, un club de danseuses! Pendant que Strauss-Kahn s’envoyait en l’air une bonniche noire d’un hôtel de New York, Guy Laliberté aka Éric se disputait devant un juge avec son ex (aka Lola) pour une généreuse pension alimentaire de plusieurs millions de dollars. Ce Laliberté s’est littéralement payé son voyage dans l’espace (Sky is the limit) comme illustration de cette maxime foireuse dénoncée par Nadeau : il suffit de croire en ses rêves pour les réaliser.

Dans la société dite post-moderne, les héros traditionnels sont bien morts. Ils le sont depuis longtemps d’ailleurs. Car les héros sont, par définition, des porteurs de mérites. Dès qu’un héros est dépossédé de son mérite, normalement sa légende se transforme en son contraire : celle d’un félon, d’un lâche ou d’un traître. Que Geneviève Jeanson, une coureuse cycliste dopée à l’E.P.O. et qui a menti effrontément à la presse mondiale pour conserver son titre jusqu’à ce que les tests finissent par la dévoiler et l’obligent à avouer, devienne l’héroïne d’un film montre le renversement à 190° des valeurs morales et éthiques qui soutiennent la société et qui sont incompatibles avec la définition classique du héros. Et ne nous méprenons pas sur le caractère psychologique attribué au personnage : la pression de l’entourage, la quête du succès à tous prix ou la faiblesse naturelle de l’héroïne. Le héros est un porteur surmoïque. On projette ou on retire de lui les qualités de ses mérites. Et ses mérites sont présentés comme les idéaux d’une société. Comme les anciens martyrs de nos hagiographies, il témoigne de la haute valeur de nos normes et de nos comportements. Chercher des héros qui se complaisent dans leurs faiblesses ou faire des instincts grégaires les valeurs communes d’une collectivité comme on le fait présentement en inventant des personnalités surfaites, ne peuvent que conduire à une démoralisation psychologique. Plus nos «héros» sont des êtres faibles, corrompus, faussaires et déficients, plus nos modèles de conduite tendront à imiter ces individus qui défilent devant les caméras de la Commission Charbonneau ou de la Commission Ménard : incompétents et surnumérés, ingénieurs corrupteurs, politiciens corrompus, fonctionnaires soudoyés, policiers froussards ou violents mercenaires.

D’autre part, si on attend des média qu’ils nous disent qui sont les «vrais» héros, alors nous aurons des produits préfabriqués. Xavier Dolan pourra perdre sa palme d’or promise pourvu que les média aient le temps de se retourner vers Eugénie «Butchard» rattrapant la balle au bond au tournoi de tennis de Nuremberg. Par contre, si dans la course aux éliminatoires de hockey le gardien de but fétichisé et alcoolisé Cary Price est immobilisé par une blessure, alors le moral des spectateurs comme de l’équipe tombe à zéro et la course au championnat est psychologiquement hypothéquée. Ici, ce n’est plus Napoléon qui crée les circonstances, mais les média qui ont compris cette faim de héros qui, en France, est prise en charge par les propagandistes de la droite. Comme tous ces héros ne sortent pas de la base mais sont fabriqués par en haut, c’est-à-dire par les média des minorités dominantes, alors les résultats ne seront guère viables plus que quelques jours, voire quelques heures. Ce type d’héroïsme se consomme à une vitesse qui défie celle de la lumière et, une fois digérée, ne laissent rien dans le corps. Bref, ce n’est pas avec ce type de héros pontifiés qu’on construit des valeurs méritantes.

Car le mérite est une valeur incompatible à l’ère de la Trinité du diable où hédonisme, narcissisme et nihilisme composent une transcendance de la laideur, de la corruption et de la brutalité. Dès que Dieu fut prié de quitter notre conscience comme cause première et fin dernière du sens de l’existence, la nature perdit de son statut de créature. D’elle ne peut provenir désormais que du déchet, de la déchéance, de la pourriture et tout ce qui peut naître, se créer, ne le peut que du déchet, de la déchéance et de la pourriture selon la vieille loi de la chimie qui veut que dans la nature, rien ne se perd et rien ne se crée. Transposée dans la psychologie collective cette loi de la chimie, le Sur-Moi disparaît devant les origines corrompues de l’humanité et ses fins corruptrices qui engendreront le pillage des ressources naturelles et humaines pour des objectifs virtuels qui alimentent la cupidité, l’égoïsme et l’isolisme atomistique de chacun. Toute collectivité est ainsi condamnée à se fragmenter non en ses individus, comme le rappelle justement Nadeau, mais en ses atomes -  organiques ou non. Alors que le héros porte en lui le sens du collectif, ce collectif est sacrifié à l’obtention de biens virtuels qui s’agglutineront à quelques noyaux seulement de ces électrons libres en compétitions perpétuelles. La fin du capitalisme est la fin de la civilisation en autant que le capitalisme tue la civilisation, détruit les ressources et dévalorise les biens collectifs. Les ersatz de héros glanés au long des concours, des festivals, des remises de prix ou des olympiades en tous genres, seront consommés avec les média culturels sans laisser de prise à un quelconque modèle d’investissement érotique ou mimétique. On n’investit plus dans les héros, on les rentabilise le temps que dure un engouement toujours passager. Et non comme le disait la mère de l’Empereur : Pourvou que ça doure
Montréal
4 juin 2014