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mercredi 17 août 2016

Vingt ans après

Francisco de Zurbarán. L'agneau de Dieu, ± 1638
VINGT ANS APRÈS

Voilà plus de vingt-cinq ans que je rédigeais un texte, De la démoralisation tranquille, qui s'employait à établir le roman familial-national des Québécois en scrutant le discours historien de trois auteurs-phares de la Révolution tranquille. Au moment où le mythistoire de la Révolution tranquille suppose un Québec en effervescence, juvénile, dynamique, prêt à conquérir le monde, le roman familial-national nous apprenait autre chose. La persistance, même à travers le roman, le cinéma, la dramaturgie, d'un Être collectif souffrant, divisé, marqué par l'ambivalence issue de sa double personnalité canadienne et française (on dit québécoise depuis pour cacher les traces de la schize). Dans l'ensemble, ce peuple était avorté dans son développement et encore plus souffrant dans la conscience malheureuse qu'il avait de lui-même. La marche à l'indépendance nationale, à la veille du référendum de 1995, pouvait encore être une motivation pour parvenir à ce statut nationalitaire, identitaire, qu'un véritable État aurait incarné. Ce dernier refus (maquillé en référendum volé ou autres formules qui visent à ne pas reconnaître le manque de prises en considération des stratégies fédéralistes tant les souverainistes avaient vendu la peau de l'ours avant de l'avoir tué) apparaît comme fatal, surtout depuis la bifurcation, sous Lucien Bouchard, de l'idée d'indépendance vers la droite.

À la place, nous avons retrouvé un sale gouvernement avatar de l'Union nationale de Duplessis, avec un Lucien Bouchard obsessif-compulsif fixé sur la marotte du déficit zéro pour l'an 2000 opportunément associé aux conditions gagnantes d'un prochain référendum. Cet homme, que l'on a porté aux nues, s'est avéré la première d'une série de fraudes au Parti Québécois. Le faire plus avec moins porté par son ministre de la Santé, Rochon, a été repris, vingt ans plus tard, par son successeur libéral, Gaétan Barrette et avec les mêmes résultats désolants. Le «patriote» Landry lui a succédé par défaut, puisque de son bunker où il se disait angoissé, le Sauveur s'était enfui, comme Taschereau jadis, devant le gâchis laissé par sa politique.1 Le patriote, donc, fut battu lamentablement à l'élection suivante par l'habileté machiavélique de son adversaire libéral, Jean Charest. Peu de temps après, lors d'une confirmation de son leadership à la tête du parti, Landry faisait une crise de diva et démissionnait puisqu'il n'avait pas obtenu le pourcentage favorable qu'avait été celui de son prédécesseur. Pendant que le gouvernement libéral se moque de la condition sociale des Québécois, les membres du Parti Québécois ouvraient des concours de chaises musicales agrémentés de lancés du poignard dans le dos. Y passa d'abord le gai et jovial André Boisclair, un technocrate obsédé par le coffre à outils de la souveraineté québécoise (sa formule personnelle des conditions gagnantes de l'autre). Ses inepties, ses affaires de cocaïne, sa froideur d'innocent sorti des limbes, entraînèrent rapidement son éclipse. Lui succéda Pauline Marois, qui avait fait dans les gouvernements Bouchard et Landry le tour de tous les ministères, y laissant dans chacun des prises de décisions malheureuses. Sa mauvaise gestion du débat politique en tant que chef de l'opposition souleva contre elle une faction qui tenta de lui montrer la sortie. Mais la dame de béton resta inamovible et le parti en sorti déchiré. C'est alors, en 2012, que survint l'un des événements les plus importants de l'histoire du Québec.

Le gouvernement Charest avait annoncé une hausse des frais de scolarité devant entrer en vigueur cette année-là. Les étudiants se mobilisèrent. Dès le mois de février furent organisées de grandes manifestations populaires pour dénoncer cette augmentation auxquelles les forces policières répliquèrent de façons excessives dans plusieurs cas. Pendant ce temps, le maire de Montréal, Gérald Tremblay, était forcé de démissionner sous des allégations de corruption et son incapacité à rétablir des mœurs saines au sein de son administration. Comme plusieurs des contrats attribués par la ville de Montréal requéraient l'intervention du Ministère des Travaux Publics, ces scandales contaminèrent le parti au pouvoir. Devant les hausses de taxes et d'impôts, des prix à la consommation et des frivolités administratives, la population profita d'un printemps particulièrement précoce pour rejoindre les étudiants manifestant dans les rues de la métropole. Harcelé par les partis d'opposition, le gouvernement Charest ne parvint pas à s'entendre avec les étudiants, malgré la collusion syndicale – et en particulier du dirigeant de la F.T.Q., Michel Arsenault, lui-même impliqué dans des scandales de corruption -, et, sous la pression populaire, pour la première fois dans l'histoire du Québec, le gouvernement fut forcé de démissionner. L'élection qui suivit amena au pouvoir Pauline Marois, qui avait très tôt récupéré le mouvement étudiant en sa faveur, recrutant deux délégués étudiants qui s'étaient illustrés sur les tribunes durant le mouvement de grève. Toutefois, le nouveau gouvernement était minoritaire et le personnel politique n'avait pas la capacité de gérer à contre-courant l'héritage peu reluisant laissé par le gouvernement Charest. Ainsi, la Première ministre camoufla l'augmentation prévue des frais de scolarité en faisant sauter des déductions d'impôt liées à la fréquentation des programmes universitaires. Voulant précipiter les élections pour se donner un gouvernement majoritaire, Pauline Marois causa sa propre perte et le retour de la même vieille équipe libérale surannée, avec sa réputation nauséeuse et encore plus mesquine que jamais. Sa maladresse annulait les résultats du mouvement populaire de 2012. Le nouveau Premier ministre, Philippe Couillard, imitant le lucide Lucien Bouchard, inaugura une politique d'austérité payée par la population pour renflouer les coffres de l'État vidés par les amis du régime libéral. Entre la filouterie et l'incompétence, la situation du Québec n'est toutefois pas différente de ce qu'on peut voir ailleurs dans le monde. Au moment où j'écris, à la veille des élections américaines, un fait notoire se dégage, là comme ici, la perte totale de confiance des populations dans les vieux partis et surtout un doute dangereux envers les vertus de la démocratie.

L'incompétence des souverainistes, leur manque de discernement et leur empressement à se doter de leaders charismatiques mais velléitaires en ce qui concerne le projet national, se sont illustrés dans sa veine la plus pathétique lorsque la Première ministre Marois a emmener par la main l'homme d'affaires, Pierre-Karl Péladeau, candidat du Parti Québécois dans Saint-Jérôme. Un petit discours qui se termina par un poing levé et un «Je veux un pays!» suscita moins d'enthousiasme que d'interrogations. Évidemment, on pouvait en droit se demander de quel pays il voulait parler puisqu'une partie de ses revenus provenait d'une chaîne de journaux et de télévision canadienne-anglaise : Sun News, nettement orientée vers la droite conservatrice. Ce patron arrogant, haï des syndicats, porté à résoudre ses conflits par des lock-out et à congédier sans raison des employés, n'est guère plus qu'un aventurier sans génie. Pourtant, toujours par manque de discernement, une grande partie des militants ont cru qu'avec lui, il serait possible d'acheter l'indépendance du Québec à défaut de combattre pour l'obtenir. Le patron de Québécor média, héritier de l'empire de son père, ayant dans sa jeunesse été débauché par un parti marxiste-léniniste, possède en lui le pire des deux systèmes économiques : le capitalisme sauvage de nos nouveaux libertariens et le centralisme démocratique (pratiqué également dans les partis politiques comme dans les syndicats) où l'appareil administratif commande ce que les membres doivent approuver. Dans les faits, le ballon Péladeau ne leva pas. Le manque de charisme, l'incapacité à enrôler les hommes d'affaires dans le projet souverainiste, enfin des histoires domestiques scabreuses finirent par le pousser à la démission. Présentement, le candidat Cloutier - candidat tranquille -, favori dans la course, ne représente guère mieux sinon la même velléité d'accéder à l'indépendance et le goût de gouverner une province qui se voudrait un pays.

Après vingt ans, vingt-cinq ans, le goût du pays de la génération en fleurs des années 60-70 s'est transformé chez beaucoup en amertume. La jeune génération a vieilli, témoin de ces rebondissements peu reluisants. Elle voudrait voir rebondir les questions identitaires sur l'avant-scène politique alors que la jeunesse du IIIe millénaire dénigre toute identité ou s'en fabrique une à la carte, au-delà même des possibilités du réel. Ce qui n'allait pas dès la fin du XXe siècle s'est accentué avec l'explosion technologique et la mondialisation portée vers l'uniformisation et l'atomisation des individus. Portée défensivement vers la droite, l'idée d'indépendance se sent menacée de toute part : par le gouvernement fédéral, surtout depuis l'arrivée de Justin Trudeau comme Premier ministre libéral du Canada. Son nom et sa personne rappellent de vieux et de très mauvais souvenirs. Pratiquant le mimétisme paternel, ne disposant d'aucune formation en droit ou en sciences politiques (comme son prédécesseur, Harper), porté par des préoccupations partielles et insignifiantes (la décriminalisation de la marijuana; l'exotisme des rites religieux et autres superstitions), il est de ceux dont on penserait voir chercher un Pokémon dans les corridors du Parlement pendant que la garde y pourchasserait des terroristes. Pourtant, avec son cabinet, Trudeau repré-
sente bien le retour du fédéralisme centralisateur. L'ineptie de Philippe Couillard à affirmer les prérogatives constitutionnelles du Québec rappelle ce bon vieux temps où le Parti Libéral du Québec n'était qu'une succursale du Parti Libéral fédéral : Laurier et Parent et Gouin; MacKenzie King et Taschereau... La lassitude générale, à travers tout le Canada, des questions constitutionnelles permet à l'usage de la Constitution de 1982, de faire du Québec une province comme les autres, même si son gouvernement n'a toujours pas officiellement approuvé cette constitution. Dans le droit britannique, la pratique vaut une signature. Donc celle-ci n'est plus requise pour sa validation. Nous restons Canadiens Français plus que Québécois, n'en déplaisent aux souverainistes qui vivent l'indépendance dans leur rêve à défaut d'agir dans le réel.

Mais l'idée d'indépendance se sent également menacée par l'afflux d'immigrants étrangers qui non seulement ont peine à s'insérer dans la société d'accueil, mais refusent carrément les valeurs de cette société. Par le fait même, une sorte de droit historique – qui est pourtant à la base de la revendication d'indépendance du Québec – se manifeste à travers des privilèges octroyés par des institutions provinciales ou fédérales (ne pensons qu'aux écoles passerelles et à l'enseignement à la maison). Le côté avorton vient compléter l'impuissance à se faire respecter en tant que groupe homogène alors que les autres groupes culturels et minoritaires obtiennent cette reconnaissance comme signe d'accueil et d'ouverture! Il ne s'agit pas ici d'imiter le modèle français mais bien de persister dans la dissolution des Québécois dans le grand tout canadien, et leur gouvernement comme leurs partis politiques contribuent généreusement à cette dissolution. Toutefois, ni Justin Trudeau, ni l'immigration massive de Syriens ou autres musulmans ne sont la cause de ces vingt-cinq années d'arriération. Les racines de ce mal sont en nous et il a été possible de les identifier, voilà vingt-cinq ans : la haine de soi et la volonté masochiste de l'auto-destruction comme identité perverse du Québécois.

ON VEUT RIEN SAVOIR

Dans une lettre qu'elle adressait au cinéaste Alain Resnais avec lequel elle avait tourné une adaptation cinématographique de son roman, Hiroshima mon amour, Marguerite Duras écrivait cette ligne : «l’intellectuel, pour moi, c’est celui qui remet en question, et le cultivé c’est celui qui ne le fait jamais.2 Au Québec, et surtout dans les partis idéologiques comme le Parti Québécois et Québec Solidaire, on y retrouve beaucoup de gens cultivés : des gestionnaires, des techniciens, des syndiqués, des groupes communautaires, des journalistes de tous poils. En leurs domaines, ils sont excellents. Mais ce ne sont que des gens cultivés, et rarement dotés de cette culture qui définissait jadis les honnêtes hommes, c'est-à-dire de culture générale. Leur esprit ressemble à un champ de maïs et non à un jardin maraîcher. Non seulement, ils ne remettent rien en question, mais ils en sont totalement incapables. L'incompétence généralisée qui caractérise notre civilisation repose sur ce choix de mercenaires du cerveau. L'émigration des cerveaux, ce sont des cinéastes comme Denis Villeneuve ou Jean-Marc Vallée qui s'embrigadent pour faire des films américains, avec de l'argent américain, des scénario américains, des moyens américains, des vedettes américaines et pour le publique des films américains. Qu'ils soient en médecine, en pharmacologie, en sciences naturelles, en philosophie ou sciences molles, c'est la même chose. Ils font notre fierté, non en s'assimilant au milieu canadien, mais au milieu américain, avec une possibilité plus illusoire que réelle, d'être internationalement remarqués en tant que Québécois. On oublie vite que nous ne sommes plus aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale et que la visibilité internationale est réduite aux quinze minutes dont parlait Warhol. Mais quand même. Tant mieux s'ils font ce qu'ils aiment. C'est l'important.

Approfondissant ce que disait Duras, l'historien de la philosophie médiévale, Alain de Libera, écrivait dans Penser au Moyen Âge : «la fonction de l'intellectuel moderne est critique, c'est ce qui le distingue de l'universitaire. L'intellectuel est un acteur du changement social; l'universitaire, un spectateur indifférent».3 En tant que spécialiste ou expert, l'homme cultivé trouve son habitacle naturel dans l'université. Il décrit, informe, commente, projette. Il n'ira pas plus loin. Penser n'est pas son domaine. Du moins, pas plus que ne l'exige son traitement. Au-delà, cela demeure strictement personnel. L'intellectuel peut être un universitaire, mais il ne se contentera pas d'en rester aux expertises de ses compétences. Il est plus qu'un maître; il est un docte. Il s'élève dans la sphère de la philosophie et pose un regard critique sur le monde appelé à commenter. Le Québec produit des centaines d'hommes et de femmes cultivés ou spécialisés pour un philosophe, un véritable intellectuel, homme ou femme de synthèse. Pour une population de 8,215,000 habitants, le Québec subvient à 17 universités! L'île de Montréal, à elle seule, compte quatre universités : deux anglophones et deux francophones. Pour une population qui n'a jamais tenu l'intellect en haute estime, à la manière de tous les Nord-Américains, c'est surréaliste. Le nombre d'emplois liés aux formations universitaires est de loin incapable de satisfaire tous les diplômés. Mais cela, le gouvernement du Québec, et les universités qui deviennent vite des sinécures, n'ont chaut. L'université, réduite à l'état d'un Wall-Mart de diplomations, d'un centre d'achats de disciplines, est le produit du désenga-
gement du gouverne-
ment du Québec dans son champ de compétence qu'est l'éducation. Jadis, Taschereau et Duplessis laissaient cela entre les mains des diocèses; aujourd'hui, le gouvernement Couillard laisse ça dans les mains de le scholarship entrepreneurial. Naguère on distinguait l'Université de Montréal de l'Université du Québec à Montréal en Université Coca Cola et Université Pepsi en fonction de la franchise qui avait obtenu l'exclusivité des distributrices de boissons gazeuses. Ce n'était qu'un premier pas. En faveur des étudiants revendicateurs de 2012, il faut mettre à leur honneur le fait d'avoir dénoncé cette wallmartisation des universités. Là où les recteurs se sont montrés larbins et vicieux, les étudiants contestataires ont su sauver l'honneur des Québécois.

Une partie des propagandistes pour la souveraineté du Québec se retrouve dans le milieu universitaire, s'appropriant l'exclusivité du discours de l'indépen-
dance. Parmi ces hommes et femmes cultivés et experts de la chose québécoise, l'un d'eux fait réagir : Mathieu Bock-Côté. Né en 1980 en région (Lorraine), cet universitaire se gratifie d'un doctorat en sociologie. Cet homme a surtout monté sur les échelons de l'appareil intellocratique, pour employer le terme de Hervé Hamon et Patrick Rotman tiré de leur célèbre livre, Les Intellocrates (Ramzay, 1981). C'est un publiciste qu'on lit dans Le Journal de Montréal, une succursale Québécor de Péladeau, dans Le Figaro à l'occasion lorsqu'il s'agit débattre de la question du multiculturalisme, qui a publié ici et là des ouvrages très conservateurs et passéistes sur l'idée d'indépendance du Québec, et que l'on entend à la radio (sa logorrhée intempestive fait le bonheur du caricaturiste Chapleau) et l'on voit à la télévision commenter de son avis d'expert telle ou telle anecdote d'actualité. S'il a ses adeptes inconditionnels, pêchés dans les eaux du souverainisme arthritique, il a de virulents ennemis qui ne lui pardonnent pas son orientation de droite réactionnaire. Le fait de limiter l'importance des manifestations étudiantes de 2012 à la frustration des chauffeurs automobiles pris sur le pont Jacques-Cartier à l'heure de pointe montre son incapacité à reconnaître les événements historiques lorsqu'ils se présentent devant lui. En ce sens, son manque de discernement est conforme aux idéologues du parti. On mentionnera également l'historien Éric Bédard qui, lui, du moins, a démontré ses compétences en son domaine.

Universitaire, intellocrate, apparatchik de la cause nationale, Bock-Côté est également kantien et miné par le sens tragique de la vie. Kantien, dans la mesure où il n'entrevoit son action sociale comme une suite de missives et de déclarations adressées en vue d'éveiller les dirigeants. Sitôt le micro fermé et le kodak tourné, Bock-Côté se précipite à son pupitre où il rédigera sa livraison du lendemain au Journal de Montréal. Comme tous les kantiens qui se permettent de toucher à l'histoire, ses références sont approximatives, sinon inexactes. Le scrupule éthique de l'historien – qui devrait être celui de tous les spécialistes des sciences humaines – ne l'affecte guère. L'important, ce sont les principes, l'impératif catégorique de l'indépendance sans justification autre qu'elle-même. Comme la liberté, la justice, l'honneur ou l'amour : elle ne se démontre pas scientifiquement, elle s'accepte comme convention. Nous ne sommes donc plus là dans le champ du savoir, de la connaissance, mais dans celui de la métaphysique. Tragique, dans la mesure où l'idée d'indépendance reflux comme les vagues de la mer sans pouvoir entamer l'attachement canadien dans l'esprit des Québécois. La proportion des partisans de l'Indépendance pure et dure vacille autour des 30% de l'électorat, c'est-à-dire insuffisant pour gagner un référendum. La convention est mise en minorité par les votes référendaires; le Canada, lui, s'obstine à refuser le droit des Québécois à l'auto-détermination. Le
Sondage de 2012 publié dans le quotidien Le Devoir.
peuple Québécois est une entité une et indivisible, pour parler comme les Jacobins de 93; les Canadiens ne pensent pas autrement. Tout ce qui relève de la métaphysique est énoncé comme savoirs issus des disciplines des sciences sociales. Ce que beaucoup de ses critiques dénonce. Aujourd'hui, il partage le pessimisme et la mauvaise humeur des vieux porte-étendards de l'indépendance qui sentent la mort envahir le projet comme leurs vieux os. Ça le rend maussade. Toujours sur la défensive. Incapable de convaincre sinon les convaincus. Victime des agents d'une gauche plus préoccupée des causes sociales ou des revendications paroissiales de groupes minoritaires que de l'identité nationale. Bock-Côté se fait servir le plat froid que l'on sert au festin du Commandeur.

Or, le savoir est ce qui est banni. Comme l'Église catholique de jadis, l'interdit, l'index, l'Inquisition même sont agités devant ceux qui ne partagent pas la doxa nationaliste péquiste. Comme une sorte de Torquemada sorti de la légende noire protestante de l'Espagne catholique, Mathieu Bock-Côté enfile le froc rugueux des dominicains et brandit les oripeaux du Québec indépendant envers et contre tous les Satan du fédéralisme. Il apparaît comme le dernier espoir d'éveiller une nouvelle conscience nationale parmi la jeune génération chez les vieillards qui n'en finissent plus d'agoniser sur leurs échecs.

Dans un long article (pour une rare fois), Bock-Côté entend exposer une synthèse de ses idées sur son blogue du Journal de Montréal4. Le titre de l'article est Brèves réflexions sur notre passé pour ceux qui m'imaginent en nostalgique du duplessisme. Côté qualités : Bock-Côté ne craint pas d'argumenter. Il sait que ses adversaires ne sont pas moins idéologiques que lui. Le débat n'en sera donc pas un de savoirs, mais d'idées, souvent péremptoires et de sentiments mal contenus. Contrairement à ses adversaires qui le méprisent ouvertement, il les ignore avec la superbe qu'on lui connaît. Il ne nomme personne et pour qui – comme les lecteurs week-end du Journal de Montréal – ne suivent pas les débats d'idées sur l'ontologie québécoise, on ne sait trop juste à qui il s'adresse. L'affaire finit par donner l'impression qu'il s'agit d'une guerre contre les mouches. Cela aussi fait parti du sentiment tragique de la condition québécoise qui tourmente Bock-Côté. Jadis, on pouvait haïr la mésis de l'Indépendance du Québec à travers des figures comme celles de Trudeau, Bourassa, Ryan, Charest... Aujourd'hui, plus personne ne trouve de fédéralistes à haïr. Justin Trudeau est un amuseur publique... pour le moment. C'est le selfieman. En ce qui concerne Philippe Couillard, on hait plus en lui un soi-disant agent de l'Arabie Saoudite qu'un émissaire d'Ottawa. Une telle situation était aussi inimaginable avant qu'après 1970. Il fut un temps où l'on se gaussait de Céline Hervieux-Payette, ministre sous Trudeau père, qui dénonçait le futur député libéral, alors chef de la Centrale de l'Enseignement du Québec, Yvon Charbonneau, comme relevant de la filière libyenne, aujourd'hui, la chose serait prise très au sérieux.

Passons au mauvais. Bock-Côté veut se défendre d'être un nostalgique de l'ère duplessiste. À l'entendre, il voudrait seulement dédiaboliser le mythe de la Grande Noirceur. Pourtant, nostalgiques, libertariens pour la plupart, ces néo-duplessistes existent bien. Ils sortent directement de la cuisse de l'éditeur Laprès qui les recrutent en vue de vilipender la Révolution tranquille. Édités chez Accent Grave, comme le livre préfacé par Conrad Black de Vincent Geloso, Du Grand rattrapage au Déclin tranquille, l'ère de Duplessis y est décrite favorablement. C'était le temps où l'État n'intervenait pas dans les affaires privées, celui d'un capitalisme sans frein. Bock-Côté ne va pas jusque là. Du moins pas encore. Il affirme que cette période ne serait rien de plus qu'un passé pré-révolutionnaire tranquille, une sorte de plate-forme de lancement de la Révolution tranquille. Envers elle, il garde une certaine attitude condescendante d'un Québécois du XXIe siècle sur ses prédécesseurs du XXe :

«parce que j'y vois un peuple résister, chercher à conserver sa culture même si les formes officielles de celle-ci étaient manifestement désuètes. J’y vois aussi un peuple, avec les moyens du bord, chercher à préserver son autonomie politique à un moment où plusieurs voulaient la vider de toute substance. C’était un peuple colonisé (et cette colonisation a laissé des stigmates psychologiques encore visibles aujourd’hui, comme on le voit quand certains présentent la culture québécoise comme un fardeau dont on devrait s’émanciper pour embrasser le monde), un peuple à bien des égards résigné à son mauvais sort, du moins, dans ses mauvais jours, mais qui pourtant, continuait de se battre de mille manières pour ne pas être effacé de l’histoire, en gardant plus ou moins secrètement l’espoir de jours meilleurs, comme en témoigne la renaissance, à chaque génération, de l’idée d’indépendance, comme si ceux qui gardaient la flamme et se transmettaient cet idéal savaient que notre peuple pourrait un jour se relever et se délivrer de ses maîtres.» 

Il s'agit ici d'une suite de clichés mélodramatiques. Pourrions-nous, avec la meilleure foi du monde, parler d'une résistance, même «passive» dans l'attitude stagnante des Québécois depuis le milieu du XIXe siècle? Quelle culture ce peuple pourrait-il bien chercher à conserver, lui, dont les élites avaient fabriqué, de toutes pièces, une culture française d'Ancien Régime à travers des confrontations politiques et idéologiques? Une religiosité improvisée, toujours à partir de 1840 et suite aux sermons-spectacles de l'évêque de Nancy, Mgr de Forbin-Janson, prédicateur redoutable, et dont le but était de nier ce Québec qui bougeait du tournant du XIXe siècle? Une sorte de Querelle des Anciens et des Modernes incarnée d'une part par l'évêque Bourget et de l'autre par l'Institut canadien de Montréal? Ou cette historiographie pontifiante qui relevait de l'histoire sainte plus que de l'histoire profane? Des arts, une littérature, voire une musique qui répétaient en modèles réduits les grandes œuvres européennes? Un rejet de l'américanité géographique pour une francité intemporelle qui n'existait plus en France et contre laquelle nos élites mêmes se rebiffaient sauvagement? Une culture de demi-civilisés comme l'appellera Jean-Charles Harvey? La culture de cette époque était déjà une culture rapetissée à des caricatures de cultures étrangères. La résistance était moins populaire qu'élitiste, et d'une certaine élite porteuse des valeurs ultramontaines. L'apitoiement de Bock-Côté est d'abord un apitoiement sur ses prédécesseurs et le courant qui continue toujours à couler de l'amont vers l'aval.

Il en va encore de même pour la préservation politique. Les outils de cette préservation, initiée par la politique d'instruction publique de Marchand puis par les programmes de nationalisation de l'Action Libérale Nationale en 1936, ont toutes été sabotées par l'unique tradition tantôt libérale, tantôt unioniste, de la soumission coloniale à Ottawa, telle que nous la revivons actuellement avec le gouvernement Couillard. Le peu de résistance collective ouverte, ne serait-ce que devant les mesures de conscription de 1917 et de 1942, nous font paraître insignifiants devant la révolte irlandaise de Pâques 1916. De plus, l'idée d'Indépendance, dont Maurice Séguin a tracé l'historique, ne s'est pas maintenue de génération en génération. C'est un mythe. Ni Mercier, ni Marchand, ni Duplessis n'ont milité pour l'indépendance du Québec. Et leurs adversaires non plus d'ailleurs. Les manifestes ultramontains ne parlent pas d'indépendance, ils parlent soumission selon les principes du Omni postestas eo deo, donc au gouvernement légitime de Londres par Ottawa. La fameuse motion Francœur n'avait pas pour but de promouvoir l'indépendance, mais de prendre à revers la critique anglo-canadienne en disant que si le ROC ne voulait plus du Québec, il n'avait qu'à le laisser s'en aller. La motion Francœur est une toquade, sans plus. La Déclaration d'Indépendance du Bas-Canada de 1837-1838, lue deux fois entre deux fuites par Robert Nelson, est une indépendance de l'État colonial qui sera mise en branle, progressivement, par l'Acte de 1867. La République du Bas-Canada est une république bilingue et multiculturelle dirions-nous si nous ne voulions commettre d'anachronisme : souvenons-nous en. Comme les péquistes de la Charte de Drainville, Bock-Côté nous parle de l'identité québécoise, de culture québécoise, de caractères spécifiques du Québec, mais toujours comme des nominalismes, des ensembles dont il est difficile de préciser les contours, au point que lorsque nous nous efforçons de les identifier, de les rendre réels, nous découvrons que la culture québécoise n'est rien de plus que la civilisation occidentale... Que ce soit l'égalité homme-femme, le droit des individus devant la loi, la langue nationale (ici le français, mais...), l'État laïque... Bock-Côté ne va pas plus loin que les mots; les choses restant insaisissables.

Bock-Côté nous dit ne pas vouloir cultiver un contre-mythe d'un duplessisme heureux contre le mythe de la Grande Noirceur. Pourtant, il conserve une vision heureuse de la Révolution tranquille. Or, la Grande Noirceur est un produit de la Révolution tranquille. Les deux mythes ne peuvent exister l'un sans l'autre. On ne peut encenser l'un sans déprécier l'autre. Bock-Côté lui-même, tout en essayant de réhabiliter la période dite pré-révolutionnaire tranquille, est coincé et doit se défendre qu'il n'est pas un nostalgique du duplessisme. Par contre, lorsqu'il écrit : «Je crois... qu'on peut y retrouver quelques leçons oubliées sur notre condition collective : par exemple, que le peuple québécois est un peuple fragile et qu'il doit, à la manière de toutes les petites nations qui veulent survivre, prendre conscience de sa précarité», on se demande si les Suisses ou les Danois se sentent aussi fragiles que nous d'être des petites nations au cœur de l'Europe? Cette hyper-conscience de la fragilité est une constante depuis les répressions de 1838-1839 et n'a jamais été évincée de l'esprit des Québécois. Elle est une constituante de l'identité québécoise. Elle a retenue Papineau dans l'engagement violent comme plus tard René Lévesque, traumatisé par ce qu'il avait vu des guerres civiles en Europe; elle fut le leitmotive du clergé ultramontain, de Bourget à Laflèche; de Tardivel à Rumilly. Sur elle s'est appuyé Duplessis qui y établit sa corruption politique, à la différence des Libéraux de Taschereau qui la faisait reposer sur les grands capitalistes de la rue Saint-Jacques. Pour un instant, avec la Révolution tranquille, on a voulu oublier cette fragilité. C'est ainsi que l'Équipe du Tonnerre créa l'État moderne malgré les frilosités unionistes autonomistes nationales. Que le docteur Laurin proclama le français langue officielle des Québécois dans la plus grande hésitation de son gouvernement. Cela se consuma en 20 ans, le flot d'énergie venant se briser sur la falaise aux Foulons de mai 1980. Contre Duplessis, Bock-Côté porte aux nues René Lévesque, ce qu'il y a de plus démagogique parmi ces souverainistes qui refusent d'accepter le fait qu'il a été le principal fossoyeur de leur propre rêve national. Lévesque voulait la souveraineté – l'indépendance n'était pas son vocabulaire – aux conditions de la démocratie, et cette stratégie idéaliste et angélique; cette impossible stratégie est toujours au cœur du Parti Québécois, de gauche devenu parti de droite.

L'impossible analyse critique de Bock-Côté se poursuit lorsqu'il parle de l'héritage catholique des Québécois. Comme pour le duplessisme, il y a du bon et il y a du mauvais. Bouvard et Pécuchet n'auraient pas dit mieux : «[Le catholicisme a] contribué, à sa manière, à notre survivance, à la fois en structurant la nation quand elle n’avait aucune structure et en nous connectant au patrimoine philosophique, historique et esthétique de la civilisation occidentale – en d’autres mots, le catholicisme, paradoxalement, nous a ouvert au monde à un moment où notre peuple risquait l’engloutissement historique dans la médiocrité écœurante de la vie provinciale.» Or, histo-
riquement, c'est tout à fait le contraire qui s'est passé. Oui, le catholicisme a contribué à notre survivance, mais sa manière était délétère, archaïque, nécrophile. Du patrimoine philosophique, il s'en tenait à Platon, le Platon des collèges classiques relus par les Pères de l'Église; l'aristotélisme, lui, est arrivé tardivement, au début du XXe siècle avec le néo-thomisme de Léon XIII et des Maritain et Gilson. De Descartes, on conservait le Discours de la Méthode, prolongement du syllogisme thomiste. Pascal pour sa gravité, mais avec des pincettes. Des philosophes du XVIIIe et du XIXe siècles, que du menu fretin. Au niveau historiographique, la censure de Garneau a été le premier impact de l'action des clercs sur le discours historien. Puis sont venues les vieilles barbes conservatrices de différentes cuvées : Chapais, Groulx, Roy et leurs disciples. Au niveau esthétique, le piétisme saint-sulpicien a dominé envers et contre tous les Refus Global de notre histoire. De sorte qu'en près de 120 ans de domination cléricale et catholique du Québec, malgré tous ces jeunes prêtres et religieuses, sauf quelques mystiques déséquilibrés, il n'est sorti aucun théologien, aucun philosophe, aucun historien, aucun écrivain qui ne s'est imposé à l'ensemble de la civilisation occidentale. Cette tabula rasa est celle sur laquelle chaque génération depuis recommence la fondation du Québec, et dont l'apport risque le plus souvent de s'éteindre avec elle. L'incapacité de la transmission transgénérationnelle de la culture québécoise est une autre tare qui épuise et qui dépasse la simple «fatigue culturelle» dont parlait Aquin. Voilà le déni inconscient de la schizophrénie canadienne des Québécois, y compris chez un indépendantiste comme Bock-Côté... Ce déni est du pathologique. Mais nous reviendrons sur le discours de la survivance, il est la poutre de l'œil des experts québécois.

Voilà pourquoi, dès le paragraphe suivant, il tombe dans la nostalgie du rêve tranquille d'une révolution jamais éprouvante :

«Et naturellement, j’embrasse le mythe de la Révolution tranquille – certainement la plus belle période de notre histoire, même si elle se termine sur un effrayant échec politique, avec l’avortement de l’indépendance et la dislocation actuelle de la question nationale. La Révolution tranquille nous a laissé un idéal magnifique : maîtres chez nous. Il devrait encore animer notre vie politique, surtout à un moment où nous régressons collectivement comme jamais sans vouloir nous l’avouer, comme si nous nous accrochons au fantasme que nous serions enfin une société normale. La Révolution tranquille nous a donné comme peuple le désir de la puissance collective, du pouvoir québécois, et il est malheureux qu’on ne veuille en retenir aujourd’hui que la célébration immodérée d’un individualisme radical, comme si le corps politique ne compte plus pour rien, comme si nous étions des individus flottants sans ancrage dans une réalité collective. Les deux mesures exemplaires de la Révolution tranquille que sont la nationalisation de l’hydro-électricité et la Charte de la langue française ne seraient plus imaginables aujourd’hui : elles témoignaient pourtant d’un désir de reprise en main qui mérite encore aujourd’hui notre vive admiration.» 

Ce qui prend ici les allures d'un lamento nous suggère presque l'espérance qu'il va enfin dénoncer nos fantasmes puériles au moment où la régression civilisationnelle s'apprête à dissoudre le tout. Mais en vain... Il est symptomatique que pour Bock-Côté, les deux éléments essentiels de la Révolution tranquille soient l'hydro-électricité (Hydro Québec, produit de l'Action Libérale Nationale et créée par Duplessis en 1936-1940) et la Charte de la langue française. Pourtant, la nationalisa-
tion de l'électricité fut obtenue à l'arrachée tandis que la Charte a été depuis mutilée par la Cour Suprême. Par contre, d'autres institutions issues de la même mouvance mériteraient autant notre admiration : l'éducation gratuite jusqu'à l'université comprise; un système médical accessible à tous grâce à une assurance gouvernementale; une modernisation des infrastructures nécessaires au développement économique, sont passés sous silence. Il est vrai que tous les partis politiques ont contribué – et contribuent encore – à détruire tout ça pour des motifs idéologiques et/ou personnels. Le désir de puissance a vite été rattrapé par le désir masochiste de soumission, le clientélisme de l'État québécois par exemple, qui justifie ses revendications à la péréquation fédérale plutôt que de mobiliser ses citoyens pour que tout cet impôt revienne dans les coffres du Québec sans passer par les mains d'Ottawa. Il a suffit de l'arrogance de Trudeau, de la lâcheté de Bourassa, de l'ignominie de Ryan et des inlassables hésitations de Lévesque pour que la collectivité québécoise retourne paisiblement dans sa niche. Quand on a accepté si volontairement la colonisation, il est difficile après de s'imaginer pouvoir vivre sans; peu importe qui est le dominant. Ce désir contribue également aux caractères spécifiques de l'Être québécois qui ne dit pas son nom.

Une fois atteint ce cul-de-sac, Bock-Côté ne peut aller plus loin. Il ne peut que répéter. Il pose pourtant la question importante : «Que faire de notre passé? Que faire des composantes dissociées de notre mémoire nationale?» Mais si l'identité d'un peuple se dévoile dans son histoire selon la manière dont il se la raconte, alors l'identité cesse d'être une pour devenir une identité liée aux conjonctures historiques : tantôt française, tantôt catholique, tantôt bilingue, tantôt laïque, tantôt libérale, tantôt protectionniste, etc. C'est la philosophie de l'histoire à la Croce et à la Becker. Ce n'est plus qu'une identité relativiste, une schizophrénie qui se fractionne constamment sur elle-même; le sens de l'unité, le Grand Tout, se dissous. Être québécois, c'est être collectivement Sibyle. Comment penser connecter un présent à cette «identité» multiforme? Il est facile d'en appeler après à l'appauvrissement de cette identité. Le passé est mort parce qu'il n'existe pas. C'est un roman dont vous êtes le héros. Vous lui donnez l'intrigue que vous voulez. Fédéraliste ou indépendantiste, misérable ou grandiose, traîtres ou sauveurs. Marc Lépine ou Aurore l'enfant-martyre. Notre imaginaire collectif vit de mythistoires et même les gens cultivés (et Bock-Côté en est un exemple parfait) ne sont pas encore parvenus à la conscience d'une histoire démythifiée. Autrement, elle n'est qu'un prétexte à té-thèse étatique avec graphiques et statistiques. Côté historique, notre imaginaire collectif en est encore aux Pays d'en-haut et la continuité entre l'avant et l'après est impossible puisque chaque moment s'épuise en lui-même et ne se trouve lié à aucun antérieur ni aucun ultérieur. Nous sommes d'éternels instantanéités. Ô temps, suspend ton vol! chantait le poète du Lac. Et nous gigotons, accrochés entre ses serres, nous balançant au-dessus du Néant. Toutes les autres alternatives qu'offre Bock-Côté deviennent alors irrelevant.

Oui, renouer avec notre longue durée. L'aventure française en Amérique du Nord. C'est dire aussi qu'on en est encore à l'épopée linguistique, qui succède à l'épopée mystique de Groulx et consorts. Bref, Bock-Côté est toujours dans la théologie de l'Histoire de l'Incarnation, de la Passion et de la Résurrection. Il ne le dit pas, mais il aimerait que le programme du Parti Québécois soit l'Évangile-Histoire en action. Nous devons survivre – encore le discours de la survivance – car nous avons été incarnés par la volonté du Souverain de France et oint de la bénédiction du sol par Jacques Cartier. Nous devons nous émanciper, ce qui est notre Passion, une lutte quotidienne remplie de combats épuisants et mortifères contre les agents de l'assimilation et de la fédération. Mais qu'importe! Au final, nous atteindrons l'émancipation par un acte référendaire quelconque, un jour dans un avenir rapproché, comme dans un conte de fées. Il y a de l'eschatologie dans cette vision de Bock-Côté. Comme nous refusons de voir les tares du prince et de la princesse en cause, nous disons qu'ils ont «une identité riche et profonde». Évidemment, il faut trouver une nouvelle synthèse qui absorbera les apports de la modernité : la technologie anglophone essentielle-
ment; les immigrants déracinés et qui refusent la transplantation québécoise; les nouveaux modèles sociaux et psychologiques de la famille, du couple, de l'éducation, etc. Bref, «il faut avoir une définition de nous-mêmes qui s’alimente des différentes facettes de notre personnalité collective telle qu’elle s’est formée dans notre histoire. Au-delà des agitations du présent, quelles sont les lignes de fond de notre histoire? Nous pouvons et devons les retrouver, surtout pour traverser un présent difficile où nos élites se laissent tenter par la démission collective. Une certitude ne devrait pas abandonner notre esprit : nous sommes un peuple de langue française, avec sa culture propre, ancrée dans la civilisation occidentale, et qui cherche à vivre à sa propre manière la modernité, avec ses grandeurs et ses misères. C’est en retrouvant cette certitude existentielle que nous pourrons peut-être retrouver aussi le désir de la pleine existence politique». Cette formule convenue, à peu près vide de toute substance mais vertueuse, ne manque pas d'affirmations souvent discutables (sommes-nous véritablement ce que nous appelons «un peuple»? La question, je pense, mérite d'être posée, dès le départ). Cette question, nous nous la répétons, inlassablement, depuis les résultats de la soirée du 20 mai 1980.

Je ne reproche pas à Bock-Côté de ne pas avoir de solutions à la question du Québec, comme l'appelait Marcel Rioux, je lui reproche seulement d'être Pharisien. De demander aux autres une claire conscience collective alors que lui-même n'y a pas encore accédé et vit dans un mythe romanesque de l'histoire québécoise. Son familienroman national est celui de l'Enfant trouvé et non du Bâtard, pour reprendre la classification de Marthe Robert et que j'utilisais dans De la démoralisation tranquille. C'est le Petit Prince devenu gros producteur de textes, d'entrevues, de livres, de déclarations militantes. Une culture historique superficielle n'est pas meilleure qu'une ignorance profonde puisqu'elle ne sait pas faire la différence entre apprécier un mythistoire pour sa fonction symbolique et pratiquer une histoire critique pour sa fonction sociale. La synthèse déraille, ouvre sur une conscience malheureuse qui pense que la critique historique est là pour confirmer le mythistoire, ce qui vient à nous dire que nous sommes merveilleux car nés d'une figure maternelle généreuse puis ravis par une marâtre cruelle, exploiteuse et immorale, bref le succès populaire du drame de La petite Aurore, l'enfant martyre. Un tel drame va à l'encontre de la morale naturelle. Par quel crime odieux, indicible, un enfant pourrait-il se voir privé de sa mère originelle pour tomber, en toute légitimité et en toute légalité, entre les mains d'une marâtre jouissant de le torturer? Quel autre crime sinon que de naître peut justifier une haine de soi qui lui interdit et la propriété de son sol et l'édit de sa Loi? La synthèse, qui dépasse toutes les compromissions relativistes, c'est ce qu'on appelle l'Imaginaire historien, ou l'historicité. Et malgré son Histoire, il n'y a pas de peuple québécois s'il n'y a pas une historicité une qui le structure et ce, malgré ses contradictions multiples. Le familienroman national (le mythistoire) établit l'économie des affects de la collectivité alors que la critique historique situe bien un «peuple» québécois entre la nécessaire coopération canadienne et l'impossible assimilation québécoise. Mais voilà qu'avec le XXIe siècle, l'aube du possible se lève...


LA PROVIDENCE, PROTECTRICE DES ANIMAUX

Les Frères de l'Instruction chrétienne publiaient, pour les écoles primaires des années cinquante, des petits fascicules appelés Connaissances usuelles. Chaque année avait son bandeau d'une couleur différente pour dire si le livret s'adressait aux élèves de 3e (vert), de 4e (violet), de 5e (rouge), de 6e (bleu) ou de 7e année (orange). Je les ai tous dans ma boîte de manuels scolaires de mon jeune temps. Le numéro 505 portait le titre La Providence et les animaux, ou plus exactement, La Providence, protectrice des animaux. Ce petit livret, sans jamais vraiment le mentionner, traitait surtout de l'adaptation des espèces, mais l'odeur sulfureuse du darwinisme empêchait d'en parler franchement. La petite morale des deux dernières pages détournait complètement l'essentiel de l'enseignement. Une monitrice, formée au Jardin botanique de Montréal, initie le petit Raymond, dans le sens chaste du terme, à l'équilibre dans la nature. Le tout se termine quand Raymond constate :
- Il y a beaucoup de choses à apprendre en regardant les animaux et les plantes.
- Oui, tout ce que le bon Dieu a fait est admirable. Ce qui est merveilleux aussi, c'est de voir comment il veille sur ses créatures, quels moyens efficaces il leur a donnés pour se défendre, vivre et se reproduire. S'il veille ainsi sur l'herbe des champs et sur toutes bêtes, nous pouvons croire qu'il pensera davantage à nous. Pourquoi?
 - Parce que nous valons plus que tous les êtres de la création, explique Raymond.
- Comment cela?
- Nous avons une âme immortelle créée à l'image et à la ressemblance de Dieu.
- Bien répondu, Raymond. Il faut songer souvent à cette grande vérité, remercier Dieu de nous avoir donné cette supériorité sur tous les autres êtres, et honorer notre divin Maître par une conduite toujours digne de lui.5
Il ne faudrait surtout pas rire de ce petit échange, répété tant de fois d'un fascicule l'autre, dans les grands sermons du dimanche ou dans les leçons scolaires. À une époque où le ministre Antoine Rivard, solliciteur général dans le cabinet de Maurice Duplessis, lors d'un discours devant les membres du club Kiwanis-Saint-Laurent, faisait l'éloge du bas niveau scolaire des Québécois de l'époque, lançait : «Nos ancêtres avaient la vocation de l'ignorance et ce serait une trahison que de trop instruire les nôtres», nous avons eu de la chance d'avoir accès à ces petits livres illustrés amoureusement par Mme Odette Vincent-Fumet. Antoine Rivard, que les caricaturistes du Devoir dessinaient comme un personnage servile et insignifiant, avait pourtant fait des études universitaires et était le fils du juge Adjutor Rivard, l'un des premiers linguistes de la langue française du Québec. Et le voilà qu'il associait l'ignorance à une vocation! De plus, la couverture du livret nous montre la nature, représentée par des plantes et des animaux, se rassemblant sous la main de Dieu, dont la paume répand la lumière bénéfique à la manière du dieu égyptien Amon. Qui a mon âge se souvient de la célèbre main (ou doigt) de Dieu du chef du Parti Libéral du Québec, Claude Ryan, au moment des débats référendaires de 1980. On ne doit surtout pas rire de tout cela, car tout cela était très sérieux.

N'insistons pas sur la main de Dieu et le doigt de Claude Ryan, mais gardons ça en mémoire. L'usage du mot Providence, inséré dans le titre plutôt que celui de Dieu, à qui la naturaliste fait quand même allusion, est un choix tout ce qu'il y a de plus éloquent. Le mot vient du latin providentia : «prévoyance» (néologisme créé par Cicéron, de pro- «en avant» et videre «voir»), et signifie, dans la pensée chrétienne, l'action par laquelle Dieu conduit les  
événements et les créatures vers la fin qu'Il leurs assignent. Utilisé avec un P majuscule, comme dans le titre du Connaissance usuelle, il désigne bien Dieu en tant qu'ordonnateur de toutes choses. Mais il signifie également une intervention à travers une personne ou un événement qui arrive à point nommé pour sauver une situation ou qui constitue une chance, un secours exceptionnels. Le recours à l'idée de providence vise donc à combattre l'idée de hasard gratuit en permettant au libre-arbitre de prévoir et se manifester en tant qu'auxiliaire du divin. Véhiculé à travers la mystique néo-platonicienne, le mot providence est revenu surtout au XVIIIe siècle comme un mieux-aller devant le dogme du Dieu chrétien en guerre contre le concept moderne de liberté. Par rapport à la divinité, il est l'une de ces inventions nouvelles à placer dans le contexte du théisme, entre le déisme voltairien et la main invisible du marché d'Adam Smith.

Dans l'échange entre la monitrice et Raymond, ce dernier, parfaite illustration de l'Enfant trouvé, constate l'immensité des choses à connaître du monde naturel, ce que confirme la monitrice en en référant à la diversité de la Création. Il n'y a pas de rupture, comme dans le monde moderne, entre le Créateur et les créatures. Le premier conserve toujours son pouvoir paternel et s'en sert avec prévoyance pour garder l'équilibre entre les végétaux et les animaux. À chaque espèce, à chaque individu, il a donné des moyens particuliers pour assurer sa survie et sa reproduction. La loi naturelle confirme son origine divine, plus d'un siècle après que Laplace ait refusé de retenir l'hypothèse divine pour son Système du monde. La prévoyance devient ainsi une qualité commune à Dieu et à l'homme, ce qui lui donne une valeur supérieure à tous les êtres de la création. Le jeune Raymond répond là où le discours de sa monitrice voulait le mener. Il constate, en conclusion : «Nous avons une âme immortelle créée à l'image et à la ressemblance de Dieu». Cette ressemblance n'est pas un doublet de l'image : c'est la vertu même de prévoir et d'aménager en conséquences que partagent l'homme et le Créateur. Cette «supériorité sur tous les autres êtres», confirme la monitrice. C'est dans cette relation providentielle que les Canadiens Français ont été éduqués pendant des générations. La certitude qu'une protection supérieure, faite pour eux, bonté d'un amour divin infini, suffit pour assurer la permanence temporelle de «leur race». En attendant le moment prévu mais non encore prévisible de leur accomplissement, la seule tâche de ceux-ci est de survivre.

Survivre est la fierté des Québécois. Ils seraient sans doute étonnés de savoir que le livre de Margaret Atwood traduit sous le titre Essais sur la littérature canadienne (1987) s'intitulait, dans la langue original Survival. On ne peut toutefois taxer Atwood de mépriser le Québec francophone qui donna son appui au oui lors du référendum de 1980, comme tant d'autres intellectuels canadiens-anglais. La survivance n'est pas un thème spécifiquement canadien-français. On le retrouve, amplement développé, dans la littérature et le cinéma de l'autre solitude. Mais le thème québécois se raccroche beaucoup plus à notre catholicité que parmi les Canadiens Anglais chez lesquels il prend un aspect éminemment tragique. Dans notre version catholique de la survivance, il y a là un devoir de prévoyance, c'est-à-dire de veilleur en attente du moment précis où l'utopie adviendra. Quelle utopie? Là est le problème. Pour Groulx, c'était la conversion du continent nord-américain au catholicisme, sinon sa conquête par les familles canadiennes-françaises entrevue à l'orée du XXe siècle suite à des calculs de probabilités fantaisistes des taux de natalité comparés entre les deux groupes linguistiques. Puis, ce fut notre État français nous l'aurons, dont Groulx n'a jamais précisé s'il s'agissait du Québec indépendant ou d'une parité égale dans un Canada bicéphale. Son dernier livre concernant, le Canada missionnaire, portait sur les œuvres missionnaires canadiennes-françaises partout dans le monde. La mission historique s'était transformée en mission mystique. L'indépendance nationale a pris la relève de cette mission en ramenant le mystique au politique, et comme le savait si bien Péguy, elle se dénatura du fait même. On ne sut plus distinguer qui de l'intérêt de l'État nation (auctoritas) du «bon gouvernement» (potestas) était l'enjeu des élections. Il est certain que pour les indépendantistes de la Révolution tranquille, l'utopie de l'État national s'inscrivait sinon dans un État socialiste, du moins un État-providence, et la providence en tant que prévoyance devenait indispensable, non plus seulement dans la tâche de survivre, mais dans celle de s'accomplir. La tâche de devenir un peuple historique, c'est-à-dire actif et non passif de son développement historique. Lorsque survivre se limitait seulement au commandement de Dieu donné aux plantes, aux animaux et aux humains d'aller et de se multiplier (sans limites, à l'infini s'il le fallait), la chose se faisait relativement dans la passivité. On vivait comme l'eau cours au long de la rivière. Mais lorsque survivre appela encore plus à vivre, dans le contexte de la maîtrise de soi collective, les contradictions apparurent très vite. Et les incertitudes encore plus. Incertitudes qui sont toujours nôtres.

Dans une entrevue accordée à L'Actualité, en août 2016 – en même temps que Bock-Côté -, le porte-parole de la grève étudiante de 2012, lui aussi devenu chroniqueur sur les ondes de Radio-Canada, Gabriel Nadeau-Dubois, dressait ainsi le portrait de l'état de la question nationale : 

«Dans le camp des souverainistes, les difficultés électorales des dernières années ont suscité un climat de panique, en particulier au sein de la génération qui a fondé le Parti québécois et qui craint aujourd’hui de ne pas voir l’indépendance se réaliser de son vivant. Ce souverainisme soupirant ou «tragique» génère globalement deux types de stratégies. Les plus pessimistes prêchent un retour au nationalisme conservateur, axé sur la défense de l’identité canadienne-française, quitte à abandonner provisoirement (ou non?) la question de l’indépendance. D’autres versent plutôt dans le volontarisme, arguant qu’il suffirait de «mieux définir» le projet ou d’en faire une promotion incessante, sur toutes les tribunes, pour que les Québécois y reprennent goût. La plus récente course à la direction du PQ, dont le résultat n’est pas connu au moment d’écrire ces lignes, illustre bien la désorientation politique de ce parti. Pendant que les militants des différents camps s’affrontent au sujet de la stratégie référendaire, une majorité de Québécois, à commencer par les jeunes, se désintéressent du projet d’indépendance. Cela s’explique peut-être par le fait que, au-delà de ces différences stratégiques, le projet de pays a, au fil des années, été vidé de sa portée révolutionnaire, de son caractère transformateur pour la société, pour être relégué à un simple changement d’ordre constitutionnel. En vertu d’un phénomène semblable à celui qui affecte la gauche, il semblerait qu’à force de répondre aux campagnes de peur du camp fédéraliste, à trop vouloir rassurer leurs concitoyens, les indépendantistes ont dédramatisé le processus d’accession à la souveraineté au point d’en faire un projet inoffensif, sans substance, sans passion. À cet égard, l’expérience du référendum de 1995 est porteuse d’enseignements : comme l’a montré une étude des sociologues Gilles Gagné et Simon Langlois, le noyau dur des partisans du Oui était bel et bien d’origine francophone, mais ceux-ci ont majoritairement appuyé l’option indépendantiste parce qu’elle «était aussi un projet de transformation de la société». Il y a là une leçon à retenir : on ne suscitera aucun enthousiasme, on ne provoquera aucun élan populaire en promettant un changement de drapeau et un siège à l’ONU. Si elle n’est pas synonyme de changements sociaux réels et concrets, je ne vois pas comment l’indépendance peut redevenir un projet mobilisateur, notamment pour les jeunes. Or, comme Jacques Parizeau l’avait bien compris, on ne fait pas un pays contre sa jeunesse, et celle que j’ai appris à connaître en 2012 ne se reconnaît ni dans le «nous» frileux des conservateurs ni dans l’économisme étroit des gestionnaires. Il y a là une leçon à méditer, qui est peut-être la condition du renouvellement du mouvement indépendantiste québécois, auquel j’appartiens.»

Dédiaboliser avec Bock-Côté; dédramatiser avec Nadeau-Dubois, la position défensive des partisans de l'Indépendance du Québec apparaît anachronique. Lévesque, Parizeau, Charron, Laurin s'échinaient à dédiaboliser et à dédramatiser l'angoisse semée par les terroristes du séparatisme fédéraux. Ces exercices coûtèrent beaucoup de temps et d'argent à la stratégie. Or, on est en droit de se demander qui, aujourd'hui, a encore peur de l'Indépendance? Quoi qu'il en soit, ces efforts toujours à recommencer de persuasion ont fini par coûter l'utopie sociale du projet indépendantiste. Seuls les plus endoctrinés de la cause nationale se refuseront à voir qu'en perdant son utopie sociale, le projet indépendantiste a perdu sa raison d'être. S'il n'y a pas cette volonté de retourner aux sources sociales de l'Indépendance, sa vocation est sans objet. L'État pour l'État est un jeu lugubre et Dali nous a montré comment finissait, dans le fond des culottes, les jeux lugubres.


L'indépendance a été perdue de vue très tôt. Avant même le premier référendum qui n'était qu'une stratégie ambiguë visant à prendre le Canada en otage en lui imposant une association s'il nous libérait du statut de 1867. 1995 a renouvelé ce non-sens stratégique avec la souveraineté-partenariat de Lucien Bouchard. L'affirmation indépendantiste au détriment de la séparation du Canada en deux zones distinctes, à l'image du Pakistan, est l'interdit qui appelle la transgression québécoise. Accepter ce bris d'un sens de l'unité qui fut quand même nôtre durant 300 ans sème une peur religieuse tragique. L'inquiétante étrangeté de la chose mine le sentiment de fond des indépendantistes. Ils ne veulent pas assumer la responsabilité qu'un État-nation naît généralement d'un Empire déchiré. La plupart des nations modernes, depuis les États-Unis, sont nées ainsi. Si, pratiquement, en 1995, les souverainistes se garantissaient à ne pas s'embêter avec des affaires comme la monnaie, les passeports, les douanes, l'armée, la diplomatie des ambassades, etc., moralement, le déchirement du tégument canadien demeurait cette profanation qui bloque toute initiative définitive. L'attitude de réserve renforce l'inhibition de l'action politique. La souveraineté substitut, qu'elle soit association ou partenariat, se discrédite en elle-même tant le lendemain d'une telle souveraineté ressemblerait à la veille, la souveraineté ne garantissant nullement la fin des débats constitutionnels. C'est par l'inhibition de l'action suite à l'impossible transgression que le Parti Québécois a fait perdre le goût de l'Indépendance..

Afin de dévier la transgression collective, la société québécoise s'est rabattue sur une politique de libéralisation des mœurs qui renverse à l'opposé le puritanisme antérieur. D'autre part, dans un fantasme d'osmose universelle, les jeunes québécois, à l'exemple des autres jeunes occidentaux, se prennent à refuser d'être étiquetés d'une quelconque identité. Ils refusent d'être un Moi pour ne plus être qu'un Ça dont on doit satisfaire les désirs incessants commandés par la publicité et la société de consommation. Qui est ce On, sinon que la Providence, protectrice des animaux : familles, État, services publics, groupes communautaires... Ce refus individuel de la réalité se transpose au niveau collectif. Si nous ne formons pas un Moi individuel, comment prétendre former un Moi collectif? Le Moi universel ou la dissolution du Moi dans ce grand tout océanique est connu depuis longtemps en tant que comporte-
ment immature, à l'image de celui de Justin Trudeau. Jusqu'à quel point pouvons-nous défier le réel, la nature, l'être que nous formons sans tomber dans le pur fantasme, la mort, la dissolution dans un trop-de-schizophrénie? Lorsque les questions transgenres deviennent les problématiques dominantes d'une société, cette société a de sérieux problèmes. Apprendre à s'accepter en tant qu'individu est un prérequis pour s'accepter en tant que collectivité, et s'accepter en tant que collectivité rend plus facile pour les individus de s'accepter. Cet exercice de maturité permet ensuite de nous éveiller aux véritables problèmes de la société et de l'État et de les résoudre entre la nécessité historique et les conjonctures relatives.

Personne ne pense qu'en étant soumis à l'État canadien, c'est une population exogène à la nôtre qui décide et dicte quoi faire de nous, individus et collectivité? Que notre sacro-sainte liberté individuelle ne tient pas à une constitution, mais à la raison d'État qui la domine. Les consultations électorales ou référendaires sont des pertes de temps que l'urgence de l'action politique brise en mille miettes. Doit-on rappeler la crise de l'affaire Riel? Les deux crises de la conscription? La loi des mesures de guerre de 1970 (L'État d'urgence, comme on l'appelle en France, présentement)? Bien sûr que non, car chaque fois nous serions ramenés devant la nécessaire transgression. C'est lointains épisodes, pour la majorité des jeunes Québécois, ils ne connaissent pas. Ça n'évoque rien à des élèves privés d'histoire. Même le rappel de 2012 semble être la seule référence historique qui vient à l'esprit de M. Nadeau-Dubois. Il ne faudrait surtout pas se poser à l'esprit que si Hitler avait été Canadien Anglais, ce n'est peut-être pas six millions de Juifs qui auraient péri dans les camps d'extermination. Mais, il ne l'a pas été, donc la question n'a pas lieu d'être posée.

Sommes-nous un peuple? Première question. Sommes-nous un peuple doté, non pas de spécificités quelconques, mais bien un peuple doté d'une identité qui le fait s'assimiler à aucun autre, ni même au peuple canadien-anglais? Nous sommes une population, oui, mais hétérogène tant qu'à la façon de se définir, ou de se représenter elle-même. C'est le sens profond de la célèbre phrase du Rapport Durham. Quand ledit sir affirme que nous sommes un peuple sans histoire et sans littérature, il nous engage dans la voie hégélienne de la dialectique : Histoire et littérature ne prennent valeur que lorsqu'un État les concrétisent, or même l'État provincial de 1867 ne parvient pas à tirer de l'Histoire et de la littérature une concrétisation identitaire. Les seuls qui utilisent l'expression : nous venons d'assister à un événement historique, ne sont ni les politiciens, ni les journalistes, mais les chroniqueurs de sports qui la répètent à satiété et dans n'importe quelles circonstances. Or qu'est-ce qu'une victoire sportive sinon que la transgression du record précédemment atteint? Un demi-siècle de sabotage de notre éducation nationale par les partis Libéraux et Québécois ont poursuivi cet état d'avorton auquel personne n'a évidemment le goût de se référer.

Enfin, comme la conclusion rassemble l'essentiel de son article, M. Nadeau-Dubois écrit :

«Nous sommes un peuple fier, qui a déjà vu grand. Nous sommes un peuple fort. Or, depuis quelques années, nous semblons l’avoir oublié. Comme si nous nous étions arrêtés en chemin, par lassitude peut-être, ou alors parce qu’on nous a répété qu’il était impensable d’aller plus loin. Pour ma part, je sens que nous avons la possibilité et surtout le devoir de nous remettre en marche. Nous sommes un peuple de défricheurs, capable d’ouvrir de nouveaux sentiers. Comme beaucoup de mes concitoyens, j’ai envie de contribuer à cet effort. Mais je sais que pour accomplir ce que nous n’avons jamais accompli, il nous faudra faire ce que nous n’avons jamais fait. Nous avons une tâche énorme devant nous. Il est temps de nous mettre au travail.»

Il y a quelque chose des relents des Pays d'en-haut dans cette conclusion. Non, nous ne sommes pas un peuple fier. Mais orgueilleux, si. Et avoir des visions mégalomanes comme les clercs catholiques, les Jean Drapeau ou autres maires délirants du Québec, ce n'est pas voir grand. Ce sont des attitudes de colonisés que nous demeurons qui s'expriment par des politiciens de petites politiques aux goûts démesurément baroques... ou kitsch, au choix. Je ne vois pas comment nous serions à la fois un peuple fort (Nadeau-Dubois) et fragile (Bock-Côté), autrement qu'en revenant à la maxime de saint Augustin propre au masochisme chrétien : c'est quand je suis le plus faible que je suis le plus fort? La réalité est plus triviale. Nous sommes seulement un peuple d'une «flexibilité» inouïe. Rangeons dans le placard des images, LG 2 et autres patentes à gosses dont on se targue de fierté au Téléjournal de 18 heures. Vaincus en 1837-1838, nous avons plié en 1840 avec le généreux concours du clergé canadien-français. Nous avons plié en 1867 lorsque Cartier refusa de soumettre le projet constitutionnel à la consultation populaire et que nous nous sommes inclinés parce qu'il était un des nôtres et qu'on pouvait lui faire confiance. Nous avons participé à la chasse contre Riel et n'avons pris sa défense que lorsque les Orangistes exigèrent sa tête sur le billot en 1885. Nous avons plié en 1917 comme plus tard en 1942. Nous avons plié lorsque le Canada et l'Angleterre décidèrent du tracé des frontières du Labrador, etc. etc. Pour un peuple fier, ça fait pas mal de plis à repasser, non? Nous avons arrêté de vivre, oui, mais en 1838. On a donné des signes de vie en 1960 et en 1976, mais en 1980, le corps s'est refroidi à nouveau. Voilà pourquoi il ne reste, dans les souvenirs de M. Nadeau-Dubois, que le rappel des défricheurs, colons de la Nouvelle-France, qui, en effet, pouvaient défier le clergé et désobéir aux gouverneurs, faire la guerre à la manière indienne et préférer l'argent issu des fourrures à défricher un sol ingrat. Mais il n'est pas sûr que ce soit là le sens qui est venu à l'esprit de Nadeau-Dubois en rappelant les défricheurs...  Lui aussi s'est laissé rattraper par le mythistoire. La débrouillardise des Canadiens, même encore à la veille de la Conquête, est étonnante. Les Canadiens Français de la Nouvelle-France étaient des transgresseurs-nés. Et que dire du premier demi-siècle de la domination anglaise? De 1760 à 1837, les querelles incessantes contre la Clique du Château qui sabotait l'Assemblée législative; l'opposition virulente entre les commissions scolaires de Syndics et les commissions scolaires de Fabriques; la dénonciation des privilèges seigneuriaux et le rejet du gouvernement colonial qui dominait la politique. Alors, le côté défricheur, laissons ça à Séraphin et aux Pays d'en-haut, qui célèbrent le temps où les Canadiens Français étaient colonisés jusqu'au fond du fin fond du trou... Nous n'avons pas besoin de jeunes défricheurs, nous avons besoins de jeunes soldats pour accomplir la transgression indispensable à l'accouchement d'un peuple maintenu dans son état d'avorton.

Dans le familienroman national qui est le nôtre, il est possible de dire qu'une grande majorité de Québécois sont fiers de leur collectivité. En autant qu'on limite cette fierté à l'affirmation de la survivance. Mais même une grande majorité ne fait pas un tout. Et sûrement pas un peuple. Les Québécois vivent de plus en plus en tant qu'individus atomisés, isolés comme le veut le multiculturalisme libéral qui se confond avec l'historicité canadienne-anglaise, plutôt qu'en peuple organique, dont l'homogénéité l'emporterait sur l'hétérogénéité? On avance l'argument de la fierté d'avoir conservé la langue française perdue dans un immense bassin anglo-saxon. Il y a un demi-siècle, on rajoutait la fierté d'avoir conservé notre religion catholique enserrée dans un immense bassin de protestants. Ce qui apparaissait comme une singularité québécoise, la religion catholique, s'est effondrée en tant que pratique en moins de dix ans (1960-1970). La province ruled by priests des anglophones n'était plus. Nous n'en sommes pas morts, contrairement à ce que les élites cléricales canadiennes-françaises ne cessaient de répéter depuis le début du siècle. On pouvait voir les lèvres méprisantes de Pierre Elliott Trudeau penchées sur nous, sa morgue alimentant notre haine qui, pour une fois, se détournait de nous pour se porter sur un seul de nos membres, véritable Bâtard des deux ethnies fondatrices du mythistoire canadien (car il y a aussi un mythistoire canadien!). 

Reconnaissons que nous devons à l'entêtement du petit peuple à ne pas vouloir parler anglais que la survivance s'est accomplie. La bourgeoisie francophone, au contraire, se targuait de parler anglais. Des marchands dans des villages strictement habités de francophones se plaisaient à poser des enseignes unilingues anglaises, par vantardise. Pour eux, la fierté était un mélange d'orgueil et d'impudence. Pour se dire du côté des civilisés. Combien de discours politiques et même cléricaux se forcèrent de convaincre les Canadiens Français de parler anglais. Même Henri Bourassa, qui avait répondu fièrement à Mgr Bourne lors d'un jubilé au parc Sohmer que la langue c'était la religion, s'est ravisé à propos de La Sentinelle, journal franco-américain qui revendiquait le droit des francophones à leur langue d'enseignement dans les villes usinières de la Nouvelle-Angleterre. Le clergé catholique n'a pas protégé notre langue pour la beauté du français, il l'a fait pour créer une barrière supplémentaire qui lui permettait de dominer les fidèles contre la menace protestante. Si ça se trouve, avec son Index chargé de titres français, il a plutôt contribué à rapetisser notre langue, comme le démontrait Victor Lévy Beaulieu. Voilà pourquoi la haute bourgeoisie québécoise, canadienne-française, envoyait ses enfants étudier en Angleterre ou aux États-Unis. Comme le disait le Solliciteur Rivard, il ne fallait pas nous détourner de notre vocation à l'ignorance.

Il faut être né dans le petit peuple pour comprendre toute la honte de notre situation coloniale. Le joual (qui n'est pas un dialecte, rappelons-le, mais un slang) a servi de clef qui nous a rendu muet jusque dans les années 60. Et une fois notre langue libérée, les élites québécoises se sont mises à plastronner que nous devions apprendre l'anglais à l'égal du français pour foncer dans les marchés financiers et les jobs payantes. Jumelée à un impérialisme culturel américain, cette idéologie néo-coloniale réussit en tous points quand on regarde la facilité d'écrire et de parler anglais de nos collégiens actuels par rapport à leur mauvaise maîtrise du français. Je me demande où s'est perdue cette fierté patrimoniale de survivre à l'anglais?

Oui, il y a une fierté d'être québécois, mais c'est cette fierté paradoxalement dont Pierre Bourgault, dans ses meilleures années, disait que nous étions tolérants jusqu'à la bêtise. Ce que j'appelais plier, plus haut, c'est là notre fierté, au point que cette flexibilité apparaît comme un des traits identitaires des Québécois. Nous avons supporté des humiliations, des répressions disproportionnées, des abaissements moraux et volontaires, des soumissions et des corruptions comme dans une vulgaire république de bananes et nos fortunés continuent encore de se comporter en colonisés. (Il suffit de regarder le château kitsch des Desmarais qui pollue la beauté de Charlevoix pour se rendre compte que nos millionnaires ont leur joual à eux autres). Nos universitaires, pour la plupart, ne demandent qu'à figurer dans des conférences de bonzes oubliant d'où ils viennent. Nos artistes rêvent tous de se faire avaler par la machine hollywoodienne. Le petit peuple regarde à la télé des quiz américains débilitants repris avec des animateurs locaux. À première vue, c'est cela être tolérant jusqu'à la bêtise. Dans le fond, il y a une fierté de résister à toutes ces tentations et de se satisfaire d'un certain misérabilisme culturel et économique si c'est cela que nous considérons être notre Identité nationale. Qu'on ne se demande pas pourquoi elle intéresse alors si peu de jeunes... Cette flexibilité nous est régulièrement attribuée comme une qualité bien qu'elle nous rende larbins; par contre, il est vrai qu'être flexible, souple, sont des vertus nécessaires dans les dialogues entre communautés et sociétés. Mais devons-nous l'être contre nous-mêmes? Toute la question est là.


LA FAILLITE DE LA RÉVOLUTION CULTURELLE QUÉBÉCOISE

Toutes les sociétés sont divisées d'une manière ou d'une autre ou même de plusieurs manières. Créer un sens de l'unité n'est pas une chose facile, même s'il semble donné par les circonstances ou les situations objectives. Nous avons bien réagi à la Conquête anglaise de 1760, mais non pas avec la vigueur qui aurait permis une première transgression qui n'était pas obligatoirement condamnée à l'échec considérant la supériorité de la population canadienne-française sur l'occupant anglo-saxon. Près de cinquante ans plus tôt, les Écossais avait été assimilés au gouvernement de l'Angleterre. Les Écossais, comme les Irlandais, peuvent se dire Britanniques, mais ils ne se diront jamais Anglais. Nous, nous sommes Québécois ET Canadiens. La situation schizophré-
nique réside dans cette différence. Les Écossais sont fiers parce qu'ils ont été un pays indépendant et que le roi d'Écosse, Jacques VI, est devenu roi d'Angleterre (Jacques Ier) à la succession de la reine Elizabeth. Lorsque la Révolution anglaise est venue, le dictateur Cromwell a envahi l'Écosse, puis plus tard, ce fut l'unification forcée de 1707. Et face à la perte de leur autodé-
La Dorchester, première locomotive canadienne, 1836.
termination, les Écossais ont répliqué par la plus grande Révolution culturelle de l'histoire occidentale depuis la Renaissance italienne. Ayant perdu son indépendance politique, asservi par les Anglais, le peuple écossais issu de cette terre ingrate s'est mis à produire des philosophes de portée internationale (Hume, Mills père et fils, Ferguson); l'économiste du libéralisme, Adam Smith; des historiens (Robertson, Watson) plus le créateur du roman historique, Walter Scott. Plusimportant encore, nous devons aux inventeurs écossais la Révolution industrielle avec ses ingénieurs : James Watt (la machine à vapeur), Robert Stevenson (la locomotive à vapeur), John McAdam (inventeur de l'asphalte pour les routes) et la liste est loin d'être épuisée. Enfin, n'oublions pas qu'ils profitèrent de la conquête du Canada en s'insérant dans la Compagnie du Nord-Ouest afin d'exploiter l'ouest canadien en concurrence avec la vieille Hudson Bay Company. Les McGill, McTavish, McBeath, entre autres, ont financé les entreprises de Mackenzie dans l'Ouest canadien et fait de Montréal ce que les Français n'avaient pu réussir à faire : un centre d'activités économiques diversifiées. Dans l'autre camp, celui de la Hudson Bay, un autre écossais, le philanthrope Lord Selkirk, alla établir la première colonie de la Rivière Rouge au Manitoba. Il est étonnant qu'un peuple si frustre et vivant dans des conditions rustiques aient répondu par la civilisation à la faillite de leur auto-détermination politique. La compensation a apporté ici la fierté.

Car se montrer fier d'avoir survécu ou d'avoir conservé un caractère ou deux typiques d'une nationalité n'est au fond pas plus glorieux qu'il l'est pour n'importe quel individu ou n'importe quelle collectivité. La base de toute enfance n'est-elle pas de survivre aux premiers dangers qui menacent? Se glorifier d'avoir survécu ou d'avoir conservé sa langue n'est pas très méritoire. C'est le lot de tous les peuples depuis leurs origines. Aussi, la question à savoir de quoi les Québécois ont raison d'être fiers, ils ne peuvent pas se contenter de répondre «d'avoir survécu»! Lorsque je fréquentais assidûment des cafés, il m'était toujours surprenant de voir des jeunes attablés à écrire des poèmes, des nouvelles, des scénarios de film ou quoi encore, et lorsque je les cuisinais un peu, je me rendais bien compte qu'ils ne connaissaient pas grand chose de la culture québécoise. Nelligan et Miron, parce qu'ils étaient au programme scolaire, mais Jacques Brault? Alain Grandbois? Et Rina Lasnier ou Anne Hébert? Des films, quels films québécois? Quels cinéastes? Ils ne regardaient que des films américains et voulaient faire des films de ce genre. Chaque génération de jeunes Québécois semble partir d'une tabula rasa, comme s'il n'existait pas de littérature québécoise avant eux. De films québécois avant Bon Cop, Bad Cop? Certes, il y avait toujours un petit météore qui passait et se montrait plus savant que les autres. Mais un météore, si brillant soit-il, ne fait pas une constellation. Quand on interroge Xavie Dolan, à quels cinéastes québécois fait-il référence? Visconti? Bien sûr, nous en revenons à cette existence comprimée dans l'instantanée et qui est le produit des tares psychologiques de la collectivité québécoise.

Le passé politique du Québec est à peine mieux connu. On parle de l'audace du Parti Canadien, puis du Parti Patriote, mais nous aurions tort de projeter sur ces partis l'idée que nous nous faisons aujourd'hui d'un parti politique. Les partis politiques, tels que nous les connaissons, n'existaient pas encore, ou sinon à la limite de sociétés secrètes. C'étaient des rassemblements occasionnels autour d'un point de débat. La question des subsides par exemple polarisa le Parti Patriote. Mais lorsque nous lisons les 92 Résolutions, nous alternons inlassablement de serments de fidélité à la couronne britannique à des menaces de sécession. Louis-Joseph Papineau était le premier à remercier le Ciel de nous avoir fait passer sous la Couronne et les institutions britanniques et il n'en démordra pas jusqu'à préférer le système américain au projet de Confédération. Est-ce à dire qu'il était méprisable? Non. C'était un homme pris entre des contradictions qui le dépassaient et qu'il n'était pas doté des moyens physiques et moraux de les dominer. Il en allait de même de Louis-Hippolyte Lafontaine, dont la thèse de Kelly (La petite loterie, Boréal, 1997) explique la politique par la cause unique de la corruption des élites professionnelles québécoises. Honoré Mercier fut sans doute l'un des plus grands Premiers ministres que nous ayons eu, car il a su dédiaboliser l'idée implantée dans l'esprit des Québécois par le clergé, que les libéraux étaient des sataniques et que seuls les Conservateurs de John A. MacDonald (un descendant d'Écossais) servaient les valeurs canadiennes-françaises. Mais n'en faisons pas un indépendantiste pour autant. Mercier pensait en termes de Canadien. Pendant qu'il allait à Rome recevoir son titre de comte palatin octroyé par le pape Léon XIII, ses amis Libéraux lui préparaient une surprise à son retour dont il n'allait jamais se remettre. Dans les conditions de son époque, il aurait pu faire pire, mais il a fait mieux et ses amis l'ont desservi. Quoi de plus tragique que notre nature baroque pour les titres pompiers et les spectacles onctueux à grands déploiements?

Et René Lévesque dans tout cela? Ce n'était pas l'homme de la situation. Traumatisé par la vue des cadavres jonchés dans les camps d'extermination nazis, il est revenu portant en lui l'angoisse des guerres nationales. Excellent dans le Parti Libéral avec ses co-équipiers, il a su moderniser un État que Duplessis avait laissé dépérir. Mais c'était un État libéral, dont les héritiers furent Bourassa et Castonguay. L'élection de 1976, qui le porta, lui et son Parti Québécois à la tête de l'État provincial, a été le second souffle de la Révolution tranquille, mais un souffle libéral sous couvert d'un parti indépendantiste. Lorsque s'est posée la question référendaire, Lévesque a reculé. Pire, il a multiplié les étapes de 2, voire de 3 référendums pour être certains si... Il prenait à témoin que la souveraineté se ferait accompagnée d'une garantie d'entente économique avec le Canada, comme si le Québec, à lui tout seul, pouvait dicter le gouverne-
ment canadien? On a jamais vu de pareilles aberrations stratégiques. Le moindre Machiavel de 1er cycle en science po. vous dirait qu'on agit avant de négocier. C'est une erreur impardonnable de croire qu'on puisse négocier en agissant. Surtout lorsque cela concerne la concrétisation d'un peuple et de son identité nationale. La hantise à l'origine de cette aberration? La guerre civile. La peur que les Chouayens, ces partisans pro-coloniaux de 1837-1838, aidés de Trudeau, déclenchent des troubles internes. Poussent au terrorisme, comme en 1970. Si la soirée du 20 mai 1980 a commencé dans la fierté, elle s'est terminée dans la désolation et la tristesse. En 1995, on se fit guère d'illusions, la question étant si diluée qu'on avait peine à savoir ce qu'elle offrait, et la suite a confirmé nos pires appréhensions. Il a suffit d'un petit effort de dernières minutes, en tordant la loi électorale de la province, pour rassembler un love-in de Canadiens venus de partout (aux frais du gouvernement fédéral) bambocher une nuit à Montréal pour que le pourcentage de Non dépasse de peu celui du Oui. Les scrupules ont mis le couvert sur un plat pas assez cuit.

Bien sûr, pour un Lévesque, combien de Camille Laurin, de Jacques Parizeau, de Robert Burns et de Denis Lazure, autant d'authentiques et audacieux indépendantistes qui, le parti consolidé autour de leur gouverne, aurait pu accomplir la transgression. C'est Laurin qui, le premier, a fait du français la langue officielle du Québec et averti les anglophones qu'ils auraient à apprendre à vivre en tant que minorité au Québec; c'est Parizeau qui a doté les affairistes québécois des institutions économiques dignes d'un État indépendant dans le contexte du capitalisme mondial. Malheureusement, les hommes d'affaires québécois ne croient qu'en la supériorité torontoise et les seuls businessmen qui sont pour l'indépendance sont des dogues qui sacrifieraient la population toute entière pour satisfaire à leurs goûts despotiques. Ce furent de remarquables fossoyeurs de l'idée d'indépendance du Québec, et si l'on répète démagogiquement l'allusion de Parizeau au vote ethnique dans la balance du Non, le soir du 30 octobre 1995, après la défaite, il ne faudrait surtout pas oublié son attaque de l'argent. La petite loterie, c'est surtout la banalité de la petite corruption...

Oui, les années 60-70 furent merveilleuses. La Révolution tranquille avait soulevé un poids de nos épaules. Il était bon d'être libre et fier et d'appartenir à un peuple jeune (ce qui était vrai côté démographique), énergique et plein d'ambitions qui se traduirait par l'achèvement d'un projet donnant le Québec aux Québécois. D'authentiques intellectuels de la trempe de Vadeboncoeur et de Dumont nourrissaient de leur intelligence ce projet tandis que chansonniers et humoristes (je pense aux Cyniques, à Deschamps) se montraient irrévérencieux devant de vieux symboles vétustes. On faisait la nique à nos peurs ancestrales. Le mépris hargneux de Trudeau nous polarisait et donnait un sens à notre haine que nous n'avons plus. La crise d'Octobre, si elle avait réussit à court terme à nous terroriser, entraîna, six ans plus tard, l'élection du P.Q. au gouvernement du Québec. Et ce fut un très bon gouvernement, après les ratées des Libéraux de Bourassa. Tous les espoirs étaient permis la veille de ce 20 mai 1980. Quinze ans plus tard, le doute était établi et les angoisses toutes revenues.

Aujourd'hui, après tant d'années d'études et d'observations, je remarque que deux indices, forts à l'époque, pouvaient laisser sous-entendre que la confiance n'était pas toute là au rendez-vous de 1980. Dans De la démoralisation tranquille, j'avais touché quelques mots de ces indices. D'abord, le théâtre et le cinéma québécois n'ont jamais produits autant de films sinistres, négatifs, inquiétants que durant les décennies 1960-1970. Le théâtre est un genre littéraire qui apparaît dans certains moments spécifiques de l'histoire, les moments d'anomie, comme lors de la démocratisation d'Athènes ou l'âge baroque. Un moment d'anomie sociale veut dire qu'un ordre du monde change, ordre que nous connaissons bien et qui s'en va, alors que l'ordre qui s'en vient pour le remplacer nous échappe encore totalement et peut être causes d'angoisses collectives. Or, les drames de Dubé, Tremblay, Barbeau et d'autres aujourd'hui oubliés et qui furent publiés chez Léméac, s'achevaient avec des conclusions tragiques. Il en allait de même des films de fiction : les films de Jean-Claude Lord, de Denis Héroux (sur les Patriotes de 37-38), certains films de Jean-Pierre Lefebvre, de Claude Jutra et surtout de Denys Arcand. Il faut voir les films sombres et pathétiques de Pierre Patry (inspirés des romans de Claude Jasmin) qui culminent avec Caïn, le film mettant en vedette Réal Giguère, pour constater jusqu'à quel point la décennie ne s'exprimait pas seulement avec des fleurs de lys dessinées sur les joues et des fleurdelysés flottant au vent.

Le second indice se trouve dans la mutation subite de l'historiographie. Une guerre ouverte s'était déclarée contre l'enseignement traditionnel du chanoine Groulx. Jacques Hébert et les colombes d'Ottawa se déchaînaient contre lui. Le Docteur Ferron participa à ce lynchage. Et avec Groulx, c'était tout le Régime français qu'on faisait disparaître pour privilégier la période 1760-1840. Non seulement la recherche se centra-t-elle sur cette période avec Lacoursière et le nouveau département d'histoire de l'UQAM, mais cela déboucha sur une vision que seule la bourgeoisie pouvait faire du Québec un pays. On parlait du Parti Patriote, oui. Mais qui constituait ce parti qui n'en était pas un? Des avocats, des notaires, des médecins, des journalistes, des propriétaires d'entreprises (souvent anglophones), des cultivateurs riches. Papineau, comme Lévesque plus tard, s'est vu dépassé sur sa gauche par des gens comme le docteur Cyrille Côté ou Amury Girod. Une fois les assemblées populaires enflammées, plus rien ne pouvait les arrêter. À Saint-Charles, Thomas Storrow Brown, un journaliste du Vindicator d'origine américaine, devenu «général» pour l'occasion, s'empressa de fuir pour franchir les lignes et laisser la chair à canon se faire mitrailler par l'armée anglaise. Dans un cab pas très loin, Papineau prenait la même direction et tout aussi vite. Inconsciemment, tout cela disait deux choses. D'abord, avec Fernand Ouellet, que la situation des Québécois après la Conquête n'était pas si désolante qu'elle exigeait l'indépendance pour s'affirmer; position toujours défendue par les Sylvain Létourneau de ce monde. Et que la bourgeoisie n'avait pas les couilles pour faire ce boulot. Qu'elle n'avait aucun programme, aucune stratégie, aucune utopie sociale qui dépassait les limites de ses intérêts de classe. En fait, on était loin des idéaux lumineux qui habiteront le Printemps des Peuples de 1848. Aussi, tout ce qui reste de cette aventure pénible, c'est le Parti Libéral du Québec.

La fierté n'est pas un préalable indispensable à un geste historique et l'Indépendance est ce geste héroïque qui donnerait fierté au Québécois, même à ceux qui la craindrait le plus. Tant que ce geste n'a pas été posé, nous la chercherons partout. Groulx avait érigé Dollard des Ormeaux comme symbole de fierté. Il eut été difficile pour lui de prendre Radisson, mercenaire qui se vendait aux plus offrants. Dollard réactivait le mythe christique de sa théologie de l'histoire du Canada. Puis, les profession-
nels des années 70 ont préféré les Patriotes, leurs ancêtres de classe, malgré la pitoyable défaite de 1838. La défaite référendaire de 1980 a été le Saint-Eustache de cette génération. Après, on en a trouvé pour tous les groupes ou sous-groupes québécois : Marie Gérin-Lajoie pour les féministes; Madeleine Parent et Michel Chartrand pour les syndiqués; Hans Selye pour les universitaires; Borduas et le Refus Global, pour les artistes; Louis Cyr et Maurice Richard pour les sportifs, et même Marie-Josephe-Angélique, l'esclave noire qui incendia Montréal pour les Afro-québécois... Chacun a ses petites fiertés paroissiales, mais aucun ne polarise le sens de l'unité indispensable à la constitution de toute identité collective.

Résumons-nous pour qu'on en finisse avec ces valeurs québécoises inavouables. Elles sont surgies, progressivement, tout au long de notre exposé. Rien ne m'incite à modifier l'essentiel de mon essai d'il y a 20 ans. Le Familienroman national québécois se construit toujours autour de la persistance de l'identité collective québécoise à la figure de l'Enfant trouvé accompagné du refus instinctif de la figure du Bâtard, qui est pourtant le propre des sociétés métissées ethniquement et culturellement; ces sociétés issues des vieilles nations européennes sur les terres nouvelles d'Amérique, d'Australie et de Nouvelle-Zélande. Dans ce choix psychologique, ce pari sur la schizophrénie canadienne, le Canadien Français, le Québécois s'est engourdi dans la passivité historique, avortant la plénitude même de sa personnalité collective. Le triomphe du mythistoire sur le regard critique de la pensée historienne, tel qu'il s'exprime encore chez un Bock-Côté et même chez un Nadeau-Dubois, confirme que plus le temps de la première prise de conscience de cet avortement historique, qui a eu lieu dans le courant des années soixante du XXe siècle, s'éloigne, plus la réalisation d'une conscience historique affranchie du poids des aliénations externes s'avère difficile à traduire en actions puis en institutions et en cultures concrètes.

Napoléon Bourassa. L'Apothéose de Christophe Colomb, (non finito) 1905-1912.
Nous avons relevé d'abord le manque de résistance collective ouverte, c'est-à-dire le peu de mobilisation populaire démocratique en relation avec les institutions établies. Ce refus de toutes formes de désobéissance n'annule en rien la valeur des mouvements de résistance passés accomplis par des groupes toutefois très limités, les Patriotes de 1837-1838 étant le mouvement le plus vaste et le plus étendu en termes de participants et de couverture géographique. Mais l'improvisation de ces rébellions, la précipitation de quelques leaders radicaux peu vaillants, la collaboration des partisans canadiens du gouvernement à la lutte contre le mouvement ont contribué à étouffer pour toujours l'action violente de masse dans l'histoire du Québec. Des émeutes comme l'affaire Gavazzi ou l'incendie du Parlement à Montréal en 1848 furent le fait de catholiques irlandais et d'orangistes anglais. Les quatre morts de Québec le lundi de Pâques 1918 furent des victimes innocentes du tir de l'armée canadienne-anglaise appelée sur les lieux pour réprimer l'émeute. La grève de l'amiante, la grève de Louiseville dans le textile, celle de Radio-Canada ont mobilisé essentiellement les travailleurs concernés et ont été réprimées dans la violence propre à l'ensemble de l'Amérique du Nord dans les conflits de travail. Les prises d'otages et la mort du ministre Laporte sont des événements qui ont dépassé les intentions des principaux acteurs. Ces échauffourées auraient dû ou pu entraîner des actions plus importantes et plus décisives sur la suite de l'Histoire du Québec, mais l'inhibition de la violence s'est transformée en véritable déni de son rôle dans l'Histoire, bloquant toutes formes d'affirmation souveraine des Québécois.


Le second trait identitaire québécois est l'hyper-conscience de sa fragilité. Le rapport entre la densité démographique et le vaste étendu du territoire québécois entraîne une perception distordue du rapport de force du groupe avec ses capacités organisationnelles. Il est vrai que la faible population du Québec répartie sur un aussi grand territoire rend difficile l'organisation d'une action commune de toutes les régions du Québec afin de faire un mouvement unifié et solidaire. L'idée que les Québécois se font de leur territoire est celui qu'on appelait jadis les frontières naturelles. La fameuse main ouverte avec le pouce écarté autour du golfe Saint-Laurent saute automatiquement aux yeux de tous ceux qui rêvent d'un Québec indépendant. Ce territoire serait tenu pour indivisible, même si une majorité des populations locales se désolidarisaient du mouvement populaire. Mais la population demeure concentrée dans la vallée du Saint-Laurent, et plus près de son embouchure que de son estuaire. Avec la dépopulation des régions et la concentration dans les centres urbains, les Québécois se retrouvent dans une situation encore pire qu'en 1837, lorsque les Rébellions se produisirent dans le Bas-Richelieu, les Basses Laurentides puis dans le comté de Beauharnois, Montréal étant resté sous la coupe de l'armée britannique. Les villes étant généralement attachées à la tranquillité bourgeoise, les manifestations de 2012 ont montré toutefois que la ville pouvait être un lieu de rassemblements politiques efficaces. Mais dans ce cas, il faut que le mouvement soit un véritable mouvement de masse, ce qu'il n'a pas été véritablement. L'absence d'un véritable mouvement de masse dans l'Histoire du Québec rend plus difficile à imaginer reproduire une action révolutionnaire libératrice. L'hyper-conscience contribue à l'inhibition de l'action collective.


Le troisième trait de l'identité québécoise réside dans l'incapacité de la transmission transgénérationnelle. Les ruptures du temps historique entre le passé, le présent et l'avenir empêchent une véritable transmission de l'héritage patrimonial. Le saccage des lieux historiques, des sites marqués par des événements marquants, l'héritage culturel propre au passé québécois, son mépris même pour des produits d'importation étrangère, appartiennent encore à l'ancienne théologie de l'Histoire du Canada entre l'Incarnation, la Passion et la Résurrection. La durée est troquée pour l'instantanéité. Celle-ci est ensuite vendue et achetée comme symbole de la survivance québécoise. Le refus de savoir préférant la complaisance dans le mythistoire désarme toutes formes d'action pour une passivité attentiste selon le principe providentiel : la prévoyance qu'à une implantation française en Amérique du Nord, par la persistance des traits ethno-linguistiques québécois, l'Indépendance est sa concrétisation inévitable. Celle-ci n'est pas le résultat d'une analyse critique mais bien d'une conception théologique clause. Il suffit de survivre jusqu'à l'avènement du Pays. En partant, les nécessités économiques et politiques occupent toute l'activité des gouvernements y justifiant, à l'occasion, la prédisposition des conditions gagnantes de l'avènement.


On ne peut passer sous silence la forme la plus perverse de ces traits, c'est-à-dire le désir masochiste de la soumission, celle-ci vue non pas tant comme plaisir de la souffrance, comme à l'époque où dominait un certain masochisme chrétien, mais un orgueil de celui qui est convaincu que de sa faiblesse, il puisera sa force pour, non pas résister mais plutôt survivre, en-dessous ou au-dessus de ses affaires. Cette perversion est liée à l'image de l'avorton qui refuse de mûrir (ou ne peut mûrir) et s'accroche à des institutions sur lesquelles sont projetées des figures parentales, bonnes ou mauvaises. Ainsi l'État canadien, démonisé par les indépendantistes; le Parti Libéral, à Ottawa comme à Québec, font figures de mauvais Père. Seule la terre du Québec est la nôtre et notre nourricière, tandis que les autres territoires sont perçus comme des terres négatives (ingrates, pauvres, polluées, aux climats malsains, etc.). Le désir de soumission est plus fort que celui d'émancipation, et il se constate dans la façon dont les partis indépendantistes cultivent des figures de bon Père à travers des Sauveurs à poigne... Non contre les ennemis de la «tribu», mais contre le bon «peuple québécois» lui-même : Duplessis, Lévesque, Parizeau, mais aussi Lucien Bouchard et Pierre-Karl Péladeau constituent cette lignée de Pères fouettards transmués en héros de la liberté québécoise. Ce n'est, nous dit le mythistoire, que dans la souffrance que le peuple québécois prend conscience de son unité et cette souffrance est bonne pour affermir son instinct de survie. Né pour un petit pain est la formule qui exprimait assez bien cette résignation (et non cette résilience) des Québécois à une conscience malheureuse jouissive.


Les vingt dernières années ont vu l'affluence d'identités partielles et de lobbies paroissiaux revendiquer des exigences indispensables à leur adaptation sociale. Il n'y a plus d'identité durable, mais des identités relativistes qui parcellarisent tout sens de l'unité. Le multiculturalisme canadien, qui applique la morale sadienne de l'individu atomisé, isolé, avec son identité culturelle à la carte, rend difficile toute concrétisation d'une population en peuple, l'identité nationale étant réduite à une dimension paroissiale parmi d'autres. La société de consommation contribue à cet état psychologique de comportements grégaires en fonction des désirs de chaque groupe satisfaits par le marché et non plus par l'État. Sauf que le marché néo-libéral est l'antithèse même de l'État providence.


Arrive l'impossible transgression qui veut que l'Indépendance du Québec crée la séparation du Canada en deux zones divisées territorialement, et donc sa possible désagrégation sur le vaste territoire nord-américain. Ces meurtres de la Mère-Terre (canadienne) et du Père-État (fédéral) trouveraient leur écho dans la guerre civile et le déchirement même de la population québécoise. Des comtés – d'éventuels duchés de la Gatineau – réclameraient leur rattachement au Canada en suivant les mêmes principes que l'accession du Québec à l'indépendance. La partition du territoire québécois serait l'autre contre-coup de la partition du territoire canadien. Cette inquiétante étrangeté surgit non de la prévoyance mais de sourdes angoisses sans fondements. On craint la vengeance du groupe démographiquement supérieur; de l'intrusion de puissances étrangères; de complots, de terreurs dont les souvenirs de l'insurrection d'Octobre 1970 reste le maladroit modèle historique. Là encore, le refus de l'acte violent porté contre l'autre dévie contre soi-même. La provincialisation du Québec demeure le prix que les fédéralistes font payer pour conserver une nation canadienne unie, fantaisiste, issue des partis contractuels de 1867.


Un autre trait qui définit l'identité québécoise est la flexibilité du caractère national. Une flexibilité qui, selon le mot de Duplessis, ressemble assez à la Cour Suprême qu'il comparait à la tour de Pise qui penche toujours du même bord. Pour éviter violences, confrontations, transgressions, les élites québécoises, les classes dominantes conseillent ou imposent à la population québécoise de plier et d'accepter les injustices et les portions que lui sert l'unité canadienne. Contre la force de caractère qu'impose une situation d'affirmation nationale, la flexibilité devient ici un vice qui n'est pas indépendant du masochisme collectif.

Le Premier ministre libéral Robert Bourassa annonçant l'échec du projet d'accords du Lac Meech, 22 juin 1990 : «Le Canada anglais doit comprendre de façon très claire que, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le Québec est, aujourd'hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d'assumer son destin et son développement.»
Enfin, la fierté se limite à l'état de survivance comme s'il s'agissait d'un phénomène disproportionné dans le cas québécois, digne d'un héroïsme épique particulier. En quoi les Québécois ont-ils plus à faire pour survivre que les populations africaines, asiatiques ou sud-américaines? Cette comparaison – qui n'est pas raison -, ramène toutefois le sens des réalités que ce combat épique de la survivance dépense toute l'énergie collective pour produire des œuvres culturelles plutôt d'usage domestique que de parvenir à contribuer pleinement à la civilisation. Les quelques œuvres qui parviennent à dépasser les limites de la frontière québécoise sont encore trop souvent reçues comme folkloriques ou exotiques à une époque où l'ensemble des populations cherchent à se divertir à partir d'effets techniques qui comblent un vide spirituel et moral. Trop occupé à survivre on en vient à oublier de vivre et ce constat qui était celui de la jeunesse des années 60 s'est perdu pour un retour à la productivité, à la compétitivité et à l'appât du gain qui ne cessent d'appauvrir individus comme société.


Tous ces éléments qui constituent «les valeurs québécoises» ou du moins ses valeurs négatives, ont empêché depuis le XIXe siècle la population d'accoucher d'un peuple québécois; à lui donner un sens de l'unité qu'une révolution culturelle aurait au moins pallié à la difficile indépendance politique. Plutôt qu'un ressac, comme dans le cas écossais que nous mentionnions, les Québécois se sont rabattus sur leur culture qu'ils n'ont pas hésité très souvent à brader, à mutiler, à prostituer pour une poignée de sous noirs ou faire la réputation d'un arriviste. Plutôt que de grandes inventions, on a bricolé des patentes à gosses; plutôt qu'écrire un roman authentique on s'est contenté d'imiter Stephen King; plutôt que d'innover dans l'architecture, on a construit des édifices de bétons laids dont les règles de construction n'ont pas toujours été suivies à la lettre. Le rapetissement culturel conduit directement à l'incompétence et l'incompétence est le fruit du travail des avortons


Montréal,
17 août 2016

Notes

1 Le déficit de l'État québécois fut remboursé par l'ajustement des ristournes du gouvernement fédéral dirigé alors par Paul Martin. Dans un cas comme dans l'autre, les deux gouvernements avaient équilibré leur budget respectif en plongeant allègrement les mains dans les revenus des moins nantis de la société. De quoi être fier d'être Canadien et Québécois...
3 A. de Libera. Penser au Moyen Âge, Paris, Seuil, Col. Points, # 329, 1991, p. 143.
5 s.a. La Providence et les animaux, La Prairie, Procure F.I.C., Col. Connaissances usuelles, # 505, 1956, pp. 30-31.