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samedi 5 février 2011

En souvenir du Déclin de l'empire américain de Denys Arcand

Affiche québécoise du film du Déclin de l'empire américain de Denys Arcand


EN SOUVENIR DU DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN DE DENYS ARCAND

Comme Walter Benjamin, il m’arrive de déballer ma bibliothèque, ce qui, dans mon cas, ne veut pas dire sortir les livres d’une malle, mais plutôt sortir des livres des étagères. Ceci dit, ça m’arrive rarement, tant je tiens à laisser comme héritage une bibliothèque historique digne du rêve antique de Diodore de Sicile. Voici que je tombe sur le vieux livre de Jean Larose, La petite noirceur, un recueil d’essais de 1987 portant sur le référendum de 80, la télévision, le cinéma, le féminisme et le nationalisme, et qui aurait mérité plutôt de porter le titre de Journalistic Park. Dans une lettre qui termine cette série d’essais, il avoue: «Moi-même, j’ai entrepris des démarches pour émigrer et me débarrasser de cette nationalité qui me répugne historiquement et qui me ridiculise à l’étranger». Il parlait, bien sûr, de la nationalité canadienne. Mais qu’est-ce qui le turlupinait tant dans cette nationalité canadienne? «Maintenant que nous ne serons plus Québécois, j’aimerais mieux être Américain que Canadien. Oui, même plutôt Mexicain que Canadien, tellement le Canada représente pour moi le sommet de l’insignifiance historique, culturelle et politique. Que pourrait-on y accomplir de grand? […] Aujourd’hui, nous subissons donc plus qu’une simple répétition canadienne du discours québécois sur la “souveraineté culturelle”, la “spécificité”, la “fierté”, etc. Cela n’est pas seulement insignifiant et “quétaine”, mais expressément dépourvu de toute beauté et de toute poésie parce que cela ne procède plus d’un rêve de libération, mais d’une idéologie à la disposition de ceux qui, en toute bonne conscience, veulent garder ce qui est à eux. C’est d’ailleurs ce qui a toujours rendu la Fête du Canada si ennuyante: elle exprime la fierté du petit-bourgeois admirant la clôture autour de son bungalow. Dans le genre, la Fête nationale des Québécois commence d’ailleurs à lui faire une rude concurrence”» (pp. 201 à 203). Si les bons vieux syllogismes que j’apprenais en géométrie en secondaire II au début des années 1970 fonctionnent toujours: nous aurions ainsi 1ère proposition: le Canada est insignifiant, ennuyeux et petit-bourgeois; 2e proposition: il vaut mieux être Américain, voire même Mexicain que Canadien; conclusion: après l'échec du «oui» au référendum, le Québec est mort d’insignifiance, d’ennui et petit-bourgeois et la seule alternative qui reste aux Québécois est de devenir Autre, encore plus Autre que Canadiens, c’est-à-dire Américains et «même» Mexicains. Larose nous replongeait ainsi dans notre misérabilisme colonial le plus miteux, celui du mon’onc des États, avec sa fortune, son mock-english et ses pitounes de luxes dans sa Chrystler quatre portes. Comme par hasard, cela n’était ni «quétaine», ni «petit-bourgeois». Décidément, le processus de rationalité chez Jean Larose fonctionne avec sa raison qui n’est pas la raison de la logique. Mais, à l’ère post-moderne, pourquoi m’étonnerai-je?

Avait-il raison d’en rajouter sur notre dénigrement masochiste traditionnel? Avait-il tort, comme tous les désabusés post-référendaires des années 1980, de se retourner contre le peuple québécois trop stupide pour avoir voté oui à une question mi-figue mi-raisin, qui demandait le beurre et l’argent du beurre, qui avait été concoctée dans une orgie de poulet Saint-Hubert dans un bunker où la sonorité étouffée pouvait faire prendre un rot graisseux tantôt pour un oui, tantôt pour un non? Ayant vécu cette période d’effervescence où il fallait voter oui, mais à contre-cœur, à une question dont le préambule était interminable, ne serait-ce qu’afin de donner au peuple Québécois la chance d’ouvrir une porte sur l’histoire-qu’il-se-serait-fait lui-même plutôt que de laisser à la majorité anglaise du Canada décider pour son destin mondial, le ressentiment éprouvé par une partie des nationalistes, des intellectuels surtout, je l’ai ressenti moi aussi. Mais jamais au point d’en vouloir d'une haine sourde et secrète au fond du cœur qui m’aurait fait brader mes origines québécoises pour celles, des plus louables, des Américains et des Mexicains. La plus grande partie des essais de ce recueil repose sur des articles ponctuels qui tous, chacun à sa façon, compulsent ces ressentiments, les portant tantôt sur les options idéologiques liées au sexe (le féminisme et l’homosexualité), ou encore à la culture (de la télévision populaire à la poésie élitiste). Tout le monde y passe. En commençant par Denys Arcand et son film Le déclin de l’empire américain, dont le titre de l’article est «Savoir et sexe». C’est ici que Jean Larose, pour moi, rencontre son Waterloo intellectuel dont il ne se remettra jamais.

Vingt-cinq années ont passé depuis la sortie de ce premier grand succès contemporain du box-office du cinéma québécois. Ce huis-clos à petit budget aurait dû passer inaperçu, comme tant d’autres films de l’époque, et surtout ceux d’Arcand avant que les portes de Cannes et d’Hollywood s’ouvrent devant lui. C’est un film dont les répliques roulent comme le feu d’une mitrailleuse, et l’on y riait du commencement à la presque toute fin, jusqu’au moment où la vérité éclate au grand jour et ce qui se déroulait comme une pure pantalonnade s’achève dans le tragique de huit vies confrontées à leurs fausses-vérités d’une mondanité universitaire trompeuse. Fausses-vérités que près de vingt ans plus tard, Arcand confirmera avec le départ pitoyable de son héros, Rémy, atteint d’un cancer et forcé à quitter son enseignement sous le regard indifférent de ses étudiants et la lâcheté écœurante de ses employeurs. En vérité, si la reconnaissance est impensable dans les relations sociales et si les amours s’effritent rapidement, l’amitié demeure, persiste et signe, et c’est la conclusion à laquelle nous amènent les réflexions philosophiques d’Arcand. Il n’y a rien de «quétaine» ni de «mauvais goût» dans tout cela.

Peut-être fallait-il être historien, et un peu philosophe, pour comprendre, à l’époque, qu’il ne s’agissait pas là d’un film de dérision sur les mœurs libertines d’une petite-bourgeoisie d’intellectuels, mais d’une lourde réflexion de philosophie de l’histoire posée entre les liens interpersonnels et les relations sociales. Tout passait, à travers les dialogues et les réflexions, sérieuses ou badines, de la façon dont nous nous comportions dans notre vie quotidienne et comment les civilisations se forment et se déforment au cours de leur longue existence. Microcosme et macrocosme se renvoyaient l’un à l’autre à travers des échanges, certes cyniques et grinçants, mais aussi doucereux et d’une tristesse mélancolique. À ce titre, et jusqu’à ce jour, Le déclin de l’empire empire américain demeure le plus important traité de philosophie de l’histoire jamais écrit au Québec, et peu de traité, écris ou filmés, partout en Occident, réussissent à donner une leçon aussi poussée de réflexions sur l’histoire. Pour trouver un équivalent, il faudra attendre 2002, avec L'Arche russe, le film d'Alexandre Sokourov qui porte un regard d'un seul plan sur toute l'histoire de la Russie pétrovienne jusqu'à nos jours. Certes, les Québécois ont aimé le déclin, mais pas pour les bonnes raisons. Mais qu’importe. Cela a lancé Arcand dans une carrière internationale, a révélé Rémy Girard comme un grand comédien, à dévoiler une facette cachée du talent de Dominique Michel, a mis de l’avant l’interprétation d’Yves Jacques, confirmé Pierre Curzi, Louise Portal et Dorothée Berryman tout en révélant Geneviève Rioux et Daniel Brière comme figures d’une jeunesse montante, celle de la génération des années 1980, un peu comme, dans les Invasions barbares, il révèlera Marie-Josée Croze et Stéphane Rousseau comme la jeunesse montante des années 2000.

Savoir et sexe. Le titre n’est pas mal trouvé. Mais dès le début, voici notre critique qui se plante: «Des films d’Arcand, comme des pièces de Tremblay, on pourrait dire qu’ils se complaisent ou se consacrent au mauvais goût québécois […]. Le mauvais goût, ou la “quétainerie”, représente finalement chez Arcand le seul critère de jugement.» (p. 9). Tout dépend, évidemment, de la critique de jugement que Larose porte sur le mauvais goût et la quétainerie (ou le kitsch). Il n’est pas sans ignorer ce que les Burke et les Kant ont écrit à ce sujet, lui qui s’est tapé des études parisiennes pendant que nous suivions nos «insignifiants» cours d’histoire à l’UQAM. Puis, à travers son savoir intellectuel, Larose nous convie à des liens qui nous laissent perplexes. Louise, la femme naïve et optimiste de Rémy est présentée comme l’héritière de maman Plouffe! Renoncer à l’aspiration intellectuelle condamne à se livrer au degré zéro des pulsions: «Je bande donc je suis»! Le déclin, c’est en arriver à juger sur la grosseur du zizi les penseurs qui ont le plus contribué à la culture de ce siècle («on a oublié la syphilis de Nietzsche»)… (sic! je ne vois pas le rapport entre syphilis et grosseur de zizi)! Le outsider Mario, «anti-intellectuel, grossier, brutal et sadique», qui représente, face aux «universitaires européanisés à la manière des “Scholars” américains» (re-sic! l’Amérique n’est pas en Europe), est présenté comme un Nazizi… après que Larose l’ait associé au Déclin de l’Occident de Spengler (re-re-sic! Mario offre non pas le livre de Spengler à Diane, mais le recueil de Brunet, Notre passé, le présent et nous)! Enfin, ce paragraphe où de la perplexité, je passe à la pendaison! «Les autres personnages sont des marionnettes réalistes, de banals névrosés pour rire et pour pleurer. Mario est le déclin même, celui par qui Ding et Dong arrivent (c’est-à-dire la condamnation esthétique générale, quand tout le Québec apparaît quétaine à tous les Québécois), le symbole de ce qui attend après, la nudité irreprésentable d’un réel vraiment nu, sans manière et sans façon, sans masque et sans forme, pur, absolu, définitif mais infini, merveilleux comme la démence du poète qui n’écrira plus…» (p. 16) Ici, c’est tout le ressentiment post-référendaire qui s’exprime, et n’a plus rien à voir avec le film d’Arcand. C’est cela qui sera répété au cours des articles suivants, inlassablement, ad nauseam. Et, point de chute érudit s’impose: «Dans La colonie pénitentiaire de Kafka, les suppliciés connaissent un bonheur extatique, quand les aiguilles qui vont les transpercer achèvent d’inscrire sur leur corps le texte de la sentence de mort. À mes yeux, Mario symbolise une telle machine pour un peuple qui n’a pas réussi à se donner par sa propre culture des raisons de vivre, et qui dresse son sexe comme un dernier argument contre la disparition. Après, il ne reste qu’à ouvrir son derrière et à glisser au néant avec la dernière générosité - en espérant bêtement que cette ultime ouverture à l’autre, le sexe de force, nous apprendra le savoir de force» (pp. 16-17). Ici, Larose sombre dans ce que Freud qualifiait de délire cohérent. C’est cohérent, pour peu qu’on ne dise pas trop fort qu’il ne s’agit ni d’une analyse, ni d’une conclusion, mais d’un lamento. Mais tout cela, ça reste du délire. (Et non du dé-lire de Lacan).

Dans cette critique amère, je ne reconnais pas le film d’Arcand. Je ne reconnais pas sa pensée, sa démarche d’historien et de cinéaste, son amour profond pour les Québécois qui ne nécessite pas, pour autant, la haine des Canadiens. Ce serait nier son puissant esprit critique impitoyable pour les travers de notre comportement, individuel comme collectif. Comment ne pas reconnaître la puissance de l’amitié, qui se confirmera dans Les invasions barbares, comme le reconnaissait les grands philosophes de l’Antiquité, de Socrate à Cicéron? L’obsession aussi, chez Arcand, de confronter le civilisé et le barbare. En 1980, devant la génération «lyrique» des boomers ayant réussis leur carrière dans la vie, il opposait Mario, joué par son frère Gabriel sans doute l’un des comédiens québécois les plus intellectuels, l’anti-intellectuel, le sadique, la brute, comme l’épigone des barbares à venir. Et c’est ce que nous pensons toujours des modes-jeunesses qui se sont succédées depuis ces années: punk, skin, jack-ass et autres. Près de vingt ans plus tard, dans Les invasions barbares, où le thème sera encore plus vif, dans son délire (le mot est dans le scénario) d’héroïnomane, Rémy bredouille: «…demain… les barbares… partout… (et voyant Sébastien, son fils) «Voici leur prince qui s’approche…», suggère que les punk et skin de jadis se sont depuis transformés en technocrates informaticiens (Rousseau, qui joue le rôle de Sébastien dans le film, est reconnu pour exhiber ses tatouages), indifférents à la culture et au passé. Et finalement, les derniers mots de Rémy seront pour ces «marionnettes», ces «banals névrosés pour rire et pour pleurer»: «J’ai eu beaucoup de plaisir à vivre cette modeste vie en votre compagnie, mes chers amis, et ce sont vos sourires que j’emporte avec moi» (D. A. Les invasions barbares, p. 210). Qu’avons-nous là sinon l’infranchissable barrière des générations, qui fut conscientisée par la génération décrite dans le déclin de l’empire américain, et qu’elle n’a pas réussie à abolir; au contraire, qu’elle a érigé, par son mode de vie, entre elle et ses propres enfants. Sur cet aspect problématique des films d’Arcand, il y a du tragi-comique.

Nous sommes maintenant loin de la déception post-référendaire de 1980, et il est possible de regarder cette œuvre au-delà de l’état d’âme du Zeitgeist de l'époque. Certes, le film d’Arcand est mélancolique et s’achève sur une tempête de neige qui semble ensevelir sous un blanc linceul la maison d’été où s’était déroulé le huis-clos du film. Une immense glaciation poudre cette maison blanche aux panneaux bleus, à l’image du drapeau du Québec. C’est ce que nous pensions tous, Larose y compris, en 1984, lorsque les hommes politiques, ceux du P.Q. encore mieux que les Libéraux «passifs», célébraient le Quebec inc. Les Péquistes avaient exercé leur vengeance en votant, en rafale, la veille de Noël, à l’Assemblée nationale, des décrets régissant impérativement les conventions collectives des différents groupes de travailleurs du secteur publique. Ceux qui avaient été les principaux supporteurs de la montée de l’idée d’indépendance au Québec, et particulièrement du Parti Québécois, payaient pour l’échec de leur édile politique! En retour, les Québécois ramenèrent Robert Bourassa au pouvoir, lui permettant ainsi d’effacer le triomphe du 15 novembre 1976 et les années de pouvoir du Parti Québécois. Comme la chanson célèbre du Nouvel An: au Québec, c’est comme ça qu’ça s’passe dans l’temps des fêtes…

Cette tempête hivernale, qui fonctionnait comme une métaphore du triomphe de la barbarie sur la civilisation, est remplacée, dans Les invasions barbares, par les attaques au World Trade Center du 11 septembre 2001, vues à la télévision dans une chambre isolée d’un hôpital bordélique dirigé par une mégère jouée par la cinéaste Micheline Lanctôt. Le monde, encore humaniste des anciens professeurs d’histoire, est littéralement dévoré par la technique, la bureaucratie, la corruption et les communications informatiques qui, en rapprochant les êtres éloignés par l’intermédiaire du virtuel, ne font que rendre leur absence physique encore plus douloureuse à supporter. L’humanité en l’homme se dégrade, ou se refoule et ne peut sortir que lorsque les événements la pressent. Ainsi du fils Sébastien qui, en grief contre son père, accepte de venir de Londres pour accommoder ses derniers jours. Il met tout en œuvre, son argent et ses contacts, pour donner à Rémy une fin digne d’un être humain, et non d’un animal à la fourrière. On a reproché à Arcand d’avoir exagéré son tableau des mœurs hospitalières, côté travailleurs et côté patients. Bernard Landry, un habitué des sottises livrées en combo, a même dit que c’était de la propagande pour la C.S.N. C’est dire qu’il est devenu difficile de se presser les «petites cellules grises» pour venir à bout de sortir quelque chose d’intelligent à donner à l’analyse critique d’un texte ou d’un film.

L’analyse que donne Jean Larose d’un monologue important du déclin de l’empire américain va nous permettre d’en constater sa superficialité. Lorsque les historiens du déclin font leur petite promenade au bord du lac, Dominique, l’esprit supérieur du groupe, expose le résumé de son plus récent livre dont elle attend impatiemment les critiques de ses collègues. «À la limite, Karl Marx, c’était un bourgeois allemand qui baisait continuellement les petites bonnes. […] Moi, je me demande des fois jusqu’à quel point ses théories viennent de sa culpabilité. La même chose pour Freud, à moitié homosexuel, incapable de baiser sa femme après quarante ans, excité à mort par ses patientes. Ses querelles avec Jung, au fond, c’est des histoires de femmes, des histoires de cul». Certes, je n’écrirais jamais de telles sottises ni sur Marx, ni sur Freud. L’un qui baise continuellement - et l’adverbe est plutôt fort -, l’autre, à moitié homosexuel, incapable de baiser sa femme …, excité à mort par ses patientes: c’est du sous-Onfray. Les exemples tirés de Marx et de Freud sont là pour rappeler la schize X, c’est-à-dire, la double-césure dans la représentation sociale des Occidentaux: celle découverte par Marx, des luttes de classes, et l’autre découverte par Freud, la lutte entre la conscience et l’inconscient (le Moi et le Ça). Le croisement de ces deux schizes sont à l’origine, précisément, du déclin non seulement de l’empire américain, mais de toute la civilisation dont il est la pointe dominante, l’État universel. Larose, on l’a dit, ne voit là qu’«en arriver à juger sur la grosseur du zizi les penseurs qui ont le plus contribué à la culture de ce siècle». Et de regretter que Dominique n’ait pas mentionné la syphilis de Nietzsche. Larose, décidément, n’a rien d’un authentique philosophe de l’histoire.

De même, il reste attaché à «l’exécution sadique de la femme de Rémy». Sa thèse, ici, explicite le titre de l’article: Savoir et sexe: «apprendre quelque chose du sexe, ce serait perdre ses “illusions”, sortir de “l’inconscience”, comme si le sexe était en soi une forme de la lucidité.» (p. 11). Il s’attache trop au dialogue entre le jeune étudiant, amant de Dominique et celle-ci qui avoue avoir voulu «la planter», en reprochant «l’inconscience» de Louise: «Les gens qui sont incapables de voir la réalité» l’«énervent terriblement». Or, la vacherie qui exécute Louise a lieu au moment d’un échange acerbe entre Dominique et ses collègues. Louise, qui a une vision plus optimiste de l’avenir du monde que la pessimiste Dominique, suppose que son mari Rémy et son collègue Pierre hésitent à dire leur opinion parce qu’ils pensent comme elle, et Dominique de répliquer: «Moi je pense qu’ils sont surtout condescendants». Pierre lui demande alors «pourquoi condescendants?» Et après un instant lourd de silence, Dominique d’abattre ses cartes: «Parce que vous avez tous les deux couché avec moi. […] moi, je me méfie toujours de la condescendance des hommes qui m’ont fait jouir» (D. Arcand. Le déclin de l'empire américain, pp. 146-148). Si nous revenons au monologue de Dominique, où elle «exécute» Marx et Freud comme elle exécutera Louise, le pont est clairement établi. Rémy et Pierre sont condescendants parce que se livre une lutte des sexes entre la conscience malheureuse, comme l’appelait Hegel, et l’inconscient, qui ne se préoccupe que de la satisfaction des pulsions par la dépense de l’énergie libidinale et destrudinale. La lutte freudienne finit par rencontrer la lutte marxienne. La schize X, qui bouleverse l’ensemble de la civilisation, passe déjà dans la vie de chacun des individus qui sont membres de cette civilisation.

De même, si Diane jouit passivement de son barbare, c’est qu’elle même sait très bien qu’elle ne pourra obtenir de poste à temps plein à l’université et qu’elle vivotera toujours d’un contrat à l’autre, entre l’université et Radio-Canada. Cela nous conduit à reconsidérer la vision de Mario comme un «sadique» tel que le présente Larose. Tous les psychanalystes s'entendent pour dire que dans la relation masochiste, c'est le masochiste qui est le maître du jeu et non le tortionnaire qui ne fait qu'obéir à ses ordres. C'est contre l'ordre établi par les hommes que Diane se satisfait de son barbare, le seul homme qui lui obéit au doigt et à l'œil: «Quand j'ai envi de la fourrer, je la fourre». Sans doute mon grand, mais c'est elle qui va te dire comment la fourrer. Les ridicules présents du cœur soufflé et du livre de Brunet avouent la féminité (entendre la passivité) de Mario derrière son allure arrogante. De même, Sébastien, dans les Invasions barbares, répond aux commandements des femmes seules : sa mère d'abord qui l'appelle à Londres, sa femme qui consent à venir au Québec pour vandaliser les quelques biens patrimoniaux religieux de valeurs qui pourraient subsister dans les sous-sols d'Église, enfin la junkie qui lui fournira l'héroïne nécessaire à soulager son père sur son lit de douleur. Il est étonnant comment la réflexion d'Arcand rejoint celle d'Arnold Toynbee à propos de la place des femmes tenue dans le processus de fin de civilisations et d'invasions barbares. Durant les périodes dites d'Âges héroïques, les femmes, selon Toynbee, prennent une importance qui les rende égales aux chefs guerriers qui conduisent les tribus errantes, et de citer l'exemple des luttes épiques terribles que se livrèrent Frédégonde et Brunehaut au VIe siècle. Il y a un peu de cela dans l'affrontement entre Dominique et Louise.

Voilà à mes yeux, ce qui fait du déclin de l’empire américain l’un des plus grands films du cinéma québécois. Ce mérite, il ne le doit ni à son esthétique cinématographique (Arcand n’est pas un cinéaste esthétisant à la Visconti), ni à un mauvais goût qui le confine à réduire des oppositions en stéréotypes. Larose parle du Confort et l’Indifférence, autre film d’Arcand, comme Nathalie Petrowski à la même époque: les pro-Oui sont présentés comme des êtres authentiques vaincus dans un honnête combat; et les pro-Non comme des imbéciles et des malhonnêtes politiciens. D’un côté les Yvettes hystériques et délirantes animées par Michelle Tisseyre; de l’autre les indépendantistes rassemblés qui pleurent au dévoilement des chiffres au soir du référendum de mai 1980. René Lévesque, qui invite «à la prochaine», et Pierre Eliott Trudeau qui, avec une magnanimité sadique, se pose en réconciliateur national et promet le changement des statuts du Canada. Entre ça, Machiavel, interprété par Jean-Pierre Ronfard, énonce des sentences issues du Prince et des Discours sur la Première Décade de Tite-Live. Film tendancieux, partisan, mesquin, défaitiste. Mais qui a gagné le soir du 20 mai 1980? À l’aréna de Verdun (je crois), où s’étaient rassemblés les partisans du Non, ceux-ci ont commencé à déserter la place dès que Claude Ryan, «le politicien le plus sale du Québec» comme l’avait crucifié Pierre Bourgault sur les ondes de Radio-Québec, s’est mis à transformer la soirée référendaire en soirée pré-électorale. Tout cela était si laid, si «quétaine», de si «mauvais goût», qu’on ne peut en tenir Arcand pour responsable.

Le temps de la philosophie de l’histoire est revenu. Son purgatoire est fini. Il est possible de lui donner une méthode, une forme d’enquête qui ne soit ni de la spéculation gratuite, ni de l’historiographie. Sa nécessité s’impose dans un monde où la technocratie fait sombrer l’humain dans la compulsion de répétitions des automatismes mécaniques de son organisme. Les professeurs du déclin baisent déjà comme les hommes-machines théorisés par La Mettrie et expérimentés dans les romans de Sade. Eux-mêmes ont été des barbares, résolus à n’être jamais «ni Toynbee ni Braudel», parce qu’ils n’étaient seulement que de pâles imitations de grands maîtres, et que leur manque de persévérance intellectuelle, leur paresse probablement aussi, leur désenchantement face à leur réussite familiale et professionnelle, ont réduit à ne plus être que des mécaniques - ces marionnettes dont parle Larose -, dont le relui de civilisation n’est qu’un vernis poli sur une brutalité féroce. Entre-choqué, le vernis craquelle et la brutalité se libère. Cette brutalité qui, chez Mario, ne possède aucun vernis dissimulateur. C’est ce qui arrive avec Dominique, elle «toujours tellement calme, tellement souriante… En trois ans, je vous ai jamais vue impatiente» comme le lui rappelle son élève-amant Alain, dépité par la froideur avec laquelle elle a «exécuté» Louise.

Les civilisés, souvenons-nous en, sont des anciens barbares, et beaucoup de leur ancienne barbarie demeure sous le vernis de la civilité. Aujourd’hui, il n’y a plus de barbare que ce qui sommeille dans les civilisés, qu’ils appartiennent à la civilisation chrétienne occidentale ou à la civilisation chrétienne orientale sous sa version slave (Russie, Europe de l’est), à la civilisation musulmane version arabe comme version turco-iranienne, à la civilisation extrême-orientale, version chinoise comme version japonaise, aux civilisations africaines et ibéro-américaines. Il n’y a plus de limes qui protègent les civilisés contre les nomades de jadis qui campaient à leur bordure. Mais il est vrai qu’il y a un choc des civilisations mises en présences dans la compétition pour savoir qui sera le maître d’œuvre de la mondialisation anticipée. Comme dans le récit du Déclin, le vernis, parfois, s’égratigne ou éclate tout simplement sous le choc des coups. L’accélération du temps, dans cette compétition, risque de rendre la force des coups encore plus brutale et les civilisations de s’isoler dans un repli protectionniste, paranoïaque et agressif. Arcand, toutefois, nous enseigne que la réconciliation est toujours possible. Que le choc actuel des civilisations, même en passant à travers des affrontements porteurs de menaces mortelles, pourrait se terminer aussi dans la paix et la réconciliation des civilisés de toutes traditions, pour autant que la civilisation mondiale soit une harmonie et non une hiérarchie ou une hégémonie.

À la fin des Invasions barbares, lorsque Sébastien donne la bibliothèque de Rémy à la fille de Diane, une junkie en rémission, et que la caméra balaie les titres que Arcand veut nous léguer comme héritage de sa bibliothèque historique: de Primo Levi, Si c'est un homme; de Cioran, Histoire et utopie; de Soljenytsine, L'archipel du Goulag, il veut nous témoigner de deux choses. D'abord, ces historiens, ces amis qui ont vécu ensemble leur vie, possédaient en eux un héritage, celui qui fait des barbares des civilisés. Rappelons-nous ce court extrait du Déclin, quand Claude, l'homosexuel du groupe, donne un cours d'histoire de l'art : «Il y a des peintres de la nuit, comme Rembrandt ou Georges de la Tour. Mais il y a très peu de peintres de l'aube. Parce que l'aube, c'est l'heure de la mort… L'heure de la lumière glauque. Il y a Géricault, mais surtout le Caravage» (p. 161). Or, le déclin se termine précisément à l'aube, lorsque la rupture est consommée dans le couple de Louise et de Rémy. Ensuite, en bon Québécois catholique, Arcand croit en la rédemption de l'homme, au mystère de l'histoire, dont la porte-parole est ici sœur Constance, l'animatrice de pastorale qui, à la fuite de Rémy de l'hôpital, l'accompagne en l'implorant, lui embrassant la main, lui l'athée : «Adieu. Acceptez le mystère. Si vous acceptez le mystère, vous êtes sauvé». C'est là la réplique à l'enseignement «barbare» donné par Rémy, dès l'ouverture du Déclin, quand il affirme, catégorique, en reluquant une petite Vietnamienne : «Il y a trois choses importantes en histoire. Premièrement, le nombre. Deuxièmement, le nombre. Troisièmement le nombre. Ça, ça veut dire par exemple que les Noirs sud-africains finiront certainement un jour par gagner, alors que les Noirs nord-américains n'arriveront probablement jamais à s'en sortir. Ça veut aussi dire que l'histoire n'est pas une science morale. Le bon droit, la compassion, la justice sont des notions étrangères à l'histoire» (D. A. Déclin, p. 11). Cette leçon, semble-t-il, serait inspirée de l'enseignement même de Michel Brunet, d'où le livre remis par Mario à Diane. La barbarie à l'état brut, c'est Mario; à l'état civilisé, c'est Rémy, avec ses nombres et son refus de voir l'histoire comme «science morale» (ce qui était la position, que je partage, de mon directeur de Mémoire, Michel Grenon). De plus, l'exemple des Noirs américains (Brunet passait pour un spécialiste de l'histoire des États-Unis [du fait qu'il avait épousé une Américaine!], tout en étant le plus fidèle héritier du nationalisme de Lionel Groulx) n'est là que pour appliquer la «loi» statistique aux Québécois francophones noyés dans un continent anglophone. Il faut donc entendre le Rémy post-référendaire nous sermonner : «les Francophones nord-américains n'arriveront probablement jamais à s'en sortir». Or, l'appel au «mystère» de sœur Constance suggère que le clou n'a pas été rivé, ni par les résultats du référendum de 1980, ni par ceux du référendum de 1995. Lorsque la raison, dans sa logique et dans sa forme, est dépassée par les événements, c'est qu'il y a un mystère de l'histoire qui la surpasse, mystère inaccessible à la statistique, et que Descartes méprisait déjà sous le titre superstitieux de Malin Génie. Peut-être, ce moment de «déraison» sera-t-il temporaire avant que la raison trouve la solution à l'énigme, mais peut-être, aussi, ne la trouvera-t-elle jamais. À la fin du Déclin, après un échange de commérages, Pierre se résigne: «Moi, j'ai l'impression qu'on saura jamais vraiment le fond de l'histoire» (p. 173). Avec l'appel de sœur Constance à Rémy mourant, l'impression est confirmée. Quoi qu'il en soit, le mot d’ordre reste le même: paix aux hommes (et aux femmes) de bonne volonté, et, avec Trotski, renvoyons la petite noirceur de Larose au fond des «poubelles de l’Histoire»⌛

Denys Arcand. Le déclin de l’empire américain, Montréal, Boréal, 1986.
Denys Arcand. Les invasions barbares, Montréal, Boréal, 2003.
Jean Larose. La petite noirceur, Montréal, Boréal, 1987.

Montréal,
5 février 2011

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