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mercredi 16 novembre 2011

La paranoïa ventriculaire


LA PARANOÏA VENTRICULAIRE

Les maladies du cœur sont parmi les maladies qui tuent le plus de gens en Amérique du Nord. Les gras, le sucre, l’alcool, les féculents et que sais-je encore comparaissent au banc des accusés. Chaque bouchée de nourriture est déjà la pointe d’un poignard un peu plus enfoncée en direction de notre cœur. On pourrait dire que tout cela est vrai, mais que tout cela aussi est paranoïaque. Et la paranoïa n’est pas moins douloureuse que les maladies cardiaques. Elle atteint notre équilibre mental, qui semble moins important que notre équilibre physique, au regard des alertes médicales. Il y a des paranoïaques sous contrôle de lithium, permettant d'alterner des périodes de crises et des périodes de normalité. Le paranoïaque devient ainsi «performant» dans un monde, pourtant, duquel il se sent exclu. Il n'est pas très loin de l'autiste. Le système de production ne lui en demande pas plus et surtout ne se préoccupe pas davantage de ce qui se passe dans les brumes de son cerveau. Voilà pourquoi nous trouvons des patrons paranoïaques, des secrétaires paranoïaques, des employés paranoïaques… Et voici comment d'une maladie mentale, qui s'élève au niveau démographique comme il en est aux États-Unis, se développe une culture paranoïaque.

On a accusé le cinéma, les bandes dessinées, les émissions télé d’être des vecteurs de paranoïa, ou encore de cultiver la célèbre théorie du complot. Tout cela n’est pas strictement américain, puisque l’ensemble de la civilisation occidentale vit dans la paranoïa depuis au moins les XIIe-XVe siècles suite à deux événements qui agissent comme effet écran l’un sur l’autre: la prise de Constantinople par les Turcs de 1453 dissimulant la culpabilité occidentale de l’assaut porté sur Constantinople suivi du pillage des reliques saintes en 1204. Ce qu’on a fait subir aux autres, à l’intérieur d’une foi ancrée et également partagée, entraîne le retour du crime sous la forme de la menace qui nous guette. L’autre veut nous faire subir le tort qu’on est prêt à lui causer. Aussi, la culture paranoïaque est-elle une dimension de la culture de la haine, mais elle dissimule/révèle nos motivations profondes sous des intérêts justifiés. La guerre en Irak contre Saddam Hussein est l'exemple le plus récent de l’action paranoïaque occidentale de l'agression défensive. Les armes de destruction massives «prêtées» à Saddam, c’était dans les ogives nucléaires américains et la nouvelle stratégie de la guerre informatique qu’elles étaient logées. Cette culture paranoïaque atteint son acmé dans la rivalité entre la vie et la mort. La mort nous guette? Mais c’est nous, les vivants, qui guettons la mort, qui cherchons les indices de sa présence, qui osons même la défier. Les vivants aspirant à la mort trouvent déjà leur effet écran dans les morts encore vivants. Le zombie devient donc le porteur de notre antithèse paranoïde.

Ces produits paranoïdes ont commencé à la télé avec les mafioso comme menaces à l'ordre et à l'intégrité des institutions. C'était l'époque de Edgar J. Hover, l'increvable chef du F.B.I.. Al Capone et ses hommes de main dans The Untouchables, puis les célèbres extraterrestres de The Invaders, ayant pris formes et apparences humaines, mêlés aux Américains, glowaient lorsqu’ils recevaient la mort. Pour les distinguer des humains, il fallait donc être tué ou les tuer afin d’obtenir la preuve que les envahisseurs menaçaient bien l'espèce humaine. Toutes ces séries ont abouti à X-Files (version extraterrestre de Roswell) et 24  (version mafia-espionnage). Dans un cas comme dans l’autre, ce sont les mainstreams de la paranoïa américaine, diffusés dans l’ensemble de la civilisation occidentale par le cinéma et surtout la télévision que l'on retrouvait. Mais une nouvelle espèce, contenue jusqu’alors au cinéma, vient de faire, depuis quelques années, son apparition dans le joyeux monde de la paranoïa: les zombies, ou morts-vivants. Des séries comme Grimm en appellent aux superstitions du folklore germanique du temps des sorcières et du golem, mais surtout The Walking Dead, qui reproduit cette image d’une Amérique balayée par une épidémie qui laisse une grande partie des humains morts «ressuscités» en morts vivants contre une phalange d’irréductibles prête à tenir, comme le petit village gaulois, contre la superbe Atlanta désormais aux mains des «étrangers». La caractéristique nouvelle de la série qui échappait, à la limite, aux C.S.I. et autres Criminal Minds: les effets gores.

L’anecdote, si vous la cherchez, tient à un mince filet: un sheriff grièvement blessé d’une balle sombre dans un profond coma. Durant ce temps, une épidémie a balayé la ville d’Atlanta, en Georgie, et les morts sont ressuscités en morts-vivants. Lorsqu’il se réveille, le sheriff Grimes prend peu à peu conscience que le monde autour de lui a changé. Il veut voir sa femme et son fils, mais ils ne sont pas à ses côtés. Finalement, il comprend le tout grâce à son adjoint, qui a caché femme et fils à l’abri, et lui révèle l’horreur dans lequel la société a sombré. Bientôt, ils formeront une phalange d’irréductibles en guerre ouverte avec les zombies, essayant de fuir afin de reconstruire un monde nouveau, habité par les humains. Cette phalange d’irréductibles est évidemment la part bonne de la société. Or, elle est entièrement «démocratique». On y retrouve les stéréotypes habituels: le noir courageux comme le salaud raciste; l’oriental ingénieux et dont les outils servent à vaincre aux moments des affrontements mortels. Les jeunes filles et les femmes démontrent un courage édifiant (fini le temps des belles qui s’évanouissaient dans les bras du héros, maintenant, elles font sauter la tête des zombies à coups de carabine). Une sœur, après la mort de sa jumelle, attend que celle-ci ressuscite en zombie pour lui tirer une balle dans la tête! Rien de moins comme abnégation de sentiments. Car pour ce mort en sans cesse résurrection, la deuxième mort est la bonne. Donc, les morts-vivants n’ont pas encore gagné la partie puisqu’autant il y a de la vie, autant il y a de l’espoir.

Si la civilisation, ou, dans ce cas-ci, une culture de cette civilisation produit des éléments de paranoïa, est-ce à dire que ladite culture est, effectivement, paranoïaque? Entre l’angoisse paranoïde qui marque la civilisation occidentale dans son aspect régressif et son historicité «négative» (auto-destructrice); la culture américaine, qui traduit l’esprit de l’État universel de cette civilisation, est la plus grande consommatrice et la plus grande productrice de culture paranoïaque. Surtout que cette culture est portée par des supports de masse comme jamais il n’en a existé auparavant. Nous avons dépassé depuis longtemps l’iconographie saint-sulpicienne du XVIIIe siècle baroque; les images d’Épinal des grands crimes anecdotiques du XIXe siècle (l’affaire Troppmann en France, Jack l’Éventreur en Angleterre, les cas Harmann et Kurten en Allemagne sous Weimar), voire même les posters sadiques des régimes fascistes et communistes. Il est donc possible d’envisager à la fois la culture paranoïaque américaine comme l’exutoire des angoisses de la vie et de la mort, comme l’institutionnalisation d’une paranoïa «ordinaire», consensuelle, voire démocratique. D’un côté, l’horreur des films et le gore des séries télé serviraient à nous émanciper de nos propres angoisses individuelles en les réinvestissant dans la culture; de l’autre, la culture, par son effet de «normalisation» sociologique, les projèteraient sur des «images»-supports aptes à donner un «visage» ces angoisses anonymes. Le côté bénéfique étant la «libération» de ces angoisses, mais le côté pathologique étant d’en constituer un «langage de l'inconscient» communément partagé et non soumis à la réflexion critique. Ainsi, les dérapages qui conduisent à des meurtres en série, à des attentats dans les écoles, à des suicides de désespérés ou à l’accroissement des maladies mentales deviendraient le malaise dans la civilisation du XXIe siècle.

Zombi à Haïti, 1937
L’anthropologie historique des morts-vivants et des zombies n’a pas encore été faite. Il faut dire que le sujet paraît peu sérieux: quelque part entre les OVNI et les messes noires. De fait, il y a une filiation historique des superstitions agraires et des légendes urbaines. Des anges, nous sommes passés aux extra-terrestres, des sorcières aux médecins fous, du croquemitaine ou de l’homme au sable au psychopathe tueur en série, de la femme fatale à la femme castrante de Misery. C’est la permanence d’une structure psychique collective autant que sa capacité à s’adapter aux transformations de l’environnement qui serait la marque de cette Psyché délirante. Son universalité la désigne comme une catégorie de l’espèce et non le résultat de divagations accidentelles. La superstition de la survie après la mort remonte aux cultures préhistoriques. Nous en retrouvons des traces dans les rites d’embaumements, l’extraction voire l’anthropophagie du cœur ou de la cervelle humaine, le traitement d’une «thanatologie» primitive entre les connaissances anatomiques et le rituel religieux. Les cas égyptiens et incas sont les plus spectaculaires. Puis, les superstitions se sont assimilées aux religions universelles. En Occident, les vampires (morts qui survivent en suçant le sang des vivants), les succubes (morts femelles qui, en suçant le sperme des hommes endormis, changent de sexe pour devenir incubes mâles et inséminer le ventre des femmes), sont des produits récents de la littérature fantastique, même si les croyances populaires les traînent dans leur besace depuis leurs lointaines origines picaresques. L’important à retenir est qu’un être «froid», «mort», vit de substances «chaudes», «vivantes». C'est «le cru et le cuit» version post-lévistraussienne.

Dans les cas de vampires, de succubes/incubes, de morts-vivants, nous trouvons une variante négative du dogme de la résurrection. La résurrection est un mode de palingénésie messianique. Après la mort, l’individu se métamorphose en un être supérieur. L’homme-christ meurt pour ressusciter dans toute sa gloire-divine. Les maudits, les fils du diable, meurent aussi, mais ne peuvent atteindre qu’à une palingénésie eschatologique. Ils ressuscitent mais en êtres diminués, condamnés aux pires souffrances. Le vampire se métamorphose en animaux répugnants ou dangereux (chauve-souris, chien-loup comme araignées); les succubes interviennent dans des rêves érotiques et de la séduction se transforment en pourriture dans le lit de leurs victimes; les morts-vivants, les zombies, demeurent des morts qui vivent généralement de la chair des vivants. De plus, leur marche mécanique, la sortie des cercueils et des fosses, leur regard vide, leur bouche puante et grande ouverte avec des dents déchaussées les présentent comme les petits frères du monstre de Frankenstein, cet être produit d’une vision de l’esprit d’un savant qui, rafistolant des membres et des organes volés dans les cimetières, réussit par un courant électrique à redonner la vie à son composé de restes humains. Alors que le diable, ses sorciers et sorcières, ses mauvais anges s’éloignent, le vampire, le zombie et le cannibale sexuel prennent le haut du pavé.

Les zombies, en particulier, proviennent d’un métissage culturel lié à l’esclavage.  Jean-Louis Bernard nous rappelle que le mot «zombi» vient du créole «sorti de la tombe, = mort-vivant ou cadavre animé, réduit à l’état de robot manuel, voire érotique, en Haïti et au Brésil. C’est un chef-d’œuvre négatif!». La tradition veut que les zombis naissent de pratiques rituelles magiques où se mêle une pharmacopée propre aux rites vaudous. La recette, d’ailleurs, s’appliquerait aux seuls êtres humains méchants de leur vivant. Celle-ci est assez simple: «Le futur zombi est d’abord soumis à l’envoûtement, cela afin de l’immobiliser au lit et l’épuiser nerveusement; des drogues végétales sont ajoutées, par complicité, aux médicaments prescrits. Il s’agit de conditionner son ombre et, surtout, son élément physique, et de commencer la dissolution de son double. Spirituellement mort, le zombi ne survivra que par ces deux “âmes” élémentaires. Le stade de la fausse mort biologique (ou demi-mort) se manifestera sous la forme d’un somnambulisme téléguidé, après une période de coma, prise pour la mort par l’entourage. Le soir de l’enterrement, le faux cadavre est retiré discrètement du cimetière, après cérémonie préalable: il faut l’accord du Baron Samedi, génie de la mort, dans le Vaudou. Une fois chez lui, face à face avec son sujet, le sorcier va le tirer progressivement de son coma. Mais, par injection de poisons végétaux, il attaquera à la fois les chakram, certaines glandes endocrines et les centres nerveux. Même si la victime est encore spirituellement vivante ou pseudo-réveil, elle régressera très vite vers un état d’automatisme végétatif. L’amputation spirituelle sera peu à peu compensée par une force musculaire décuplée. Dans des formes isolées, des zombi(s) exerceraient de durs travaux…» Les films de zombies passent généralement assez vite sur cet aspect du mythe, pourtant le rôle de la végétation dans la fabrication du zombi est essentiel. La régression du soi-disant mort est une régression végétale/végétative Et la force cérébrale qu’il perd, le zombie la retrouve, décuplée, dans sa force physique. Cela, les bédéistes et cinéastes américains l’ont précieusement conservé. Comme le Christ qui séjourne trois jours aux enfers, le faux-mort est enseveli puis déterré avant que le sorcier lui administre d’autres liqueurs végétales. Puis, «quand meurt le sorcier son maître, le zombi est déboussolé. Il ne pourra pas être “mis sur orbite” par un autre sorcier, car - n’ayant plus de double - il reste lié magnétiquement au double du sorcier mort. Il errera sur les routes, et nul passant n’osera intervenir… Des zombi(s) femelles ont été pourtant recueillis par des docteurs américains et vainement soignés: on n’améliore pas l’état de santé d’un mort». La présence du double dans le folklore et surtout dans la littérature fantastique au XIXe siècle appelaient la résurrection des vampires et autres zombies au XXe. Le double se retrouvait déjà chez Poe, chez Wilde, chez Maupassant, chez Dostoïevski et tant d’autres. Puis apparaissent, tour à tour, Dracula, roman et pièce de théâtre de l’Irlandais Bram Stocker en 1897, le Golem de Gustav Meyrink, romancier autrichien, publié en 1915, les multiples reprises au cinéma durant l’Entre-deux-Guerres, enfin les romans de Stephen King où les revenants ne sont plus ceux d’Ibsen mais des vieilles histoires rurales enrobées du puritanisme de la Nouvelle-Angleterre folklorique. Enfin, «selon Paul Grégor qui connut bien la Macumba brésilienne et la sorcellerie de ce pays, il existerait au Brésil des zombi(s) femelles que le fabriquant vendrait à de secrètes maisons de tolérance, afin de satisfaire la nécrophilie de certains clients…» (1)

Si Frankenstein tint la côte cinématographique tout au long de l’Entre-deux-Guerres, grâce à l’interprétation de Boris Karloff, les vampires ont repris le flambeau avec Christopher Lee, qui remplaça Béla Lugosi lorsque le «parlant» et la «couleur» ajoutèrent du «sang» frais à la pellicule. Le mélange de comédie et d’horreur dont s’amusa Polanski avec son célèbre  Bal des Vampires cessa de faire rire lorsque sa femme, l’actrice Sharon Tate - qui, transformée en vampire finissait par mordre le personnage interprété par Polanski à la fin du film -, fut tuée avec ses amis du jet set hollywoodien au cours de l’été 1969 dans leur résidence de Ciello Drive. La «famille» Manson, auteur de la tuerie, consommait des drogues psychadéliques, produits de la végétation comme les recettes des sorciers vaudous ou macumbains. Le déploiement sanguinaire dans le salon, le fait que le fœtus de Sharon Tate lui fut arraché vivant des entrailles, la lactation de sang se mêlant à la cocaïne ou à l’héroïne déjà consommées par les victimes avant le carnage, donne une idée de la métamorphose eschatologique qui animerat les zombies.

Pourtant, le premier grand film d’horreur prenant les zombies comme vedettes remontait un an avant le massacre de Ciello Drive, en 1968, avec le film de George A. Romero, La Nuit des morts-vivants (Night of the Living Dead), dont on fit un remake en 1990. Il y avait bien eu des films de momies ressuscitées inspirés de la malédiction de Toutankhamon, mais les momies n’étaient que des prototypes individuels et concernaient surtout le monde des archéologues. Multipliez les momies par centaines, et vous obtenez les morts-vivants qui forment une sorte de société secrète, comme dans la série Walking Dead. Nous constatons que depuis 1980, la progression des films de zombies est constante. Pour les éditeurs de l’album Taschen, Jonathan Penner, Steven Jay Schneider et Paul Duncan, Le cinéma d’horreur, «ces films se servent tous de l’horreur pour explorer en profondeur certains thèmes inhérents à une société en ébullition. Le monde bascule dans le cauchemar du jour au lendemain; à leur réveil, les “survivants” sont confrontés à des démarcations inconnues et floues entre eux et “les autres”. Ils se retrouvent soudain dans un monde où toutes les valeurs enseignées jusque-là sont piétinées». On l’a vu, c’est exactement ce qui se passe dans la série Walking Dead: le coma du sheriff, le réveil dans un monde post-épidémique, la démarcation de plus en plus évidente entre vivants et morts-vivants, le monde qui sépare le «nous» des «autres». …«Ces films sont d’une violence extrême; on y souille des corps avec jubilation; les individus s’effondrent, comme le monde autour d’eux. Plus rien n’est sacré puisque apparemment, Dieu n’existe pas. Si ce type d’univers constitue un vaste enjeu pour le cinéaste - défis techniques, scènes d’éviscération repoussantes -, il lui ouvre en même temps de nouvelles voies pour explorer des thèmes profondément humains sans avoir l’air de se prendre trop au sérieux. Quant à nous, spectateurs, il nous confronte à ce qu’il y a de pire en nous, au travers de métaphores qui nous dépeignent comme des morts-vivants et des cannibales dégénérés, mais surtout dans l’évocation d’une société, la nôtre, en train de dégénérer et de se cannibaliser. Une société avide de films de morts-vivants, de cannibales et de zombies. Ils sont si divertissants…» (2)

Sous le point de chute ironique de l’analyse s’inscrit une mise en garde. L’horreur ne commence pas dans la terreur mais dans l’humour. C’est de la bande dessinée que provient Walking Dead: une série de comic books américains en noir et blanc, publiée par Image Comics depuis 2003. Elle a été créée par Robert Kirkman (scénariste) et Tony Moore (dessinateur) puis Charlie Adlard (dessinateur). C’est de cette bande que le synopsis de la série s’inspire: «The Walking Dead se déroule dans un monde envahi par les morts-vivants. L'origine du phénomène demeure inconnue. Rick Grimes, le héros, tente tant bien que mal de faire survivre son groupe de rescapés dans ce monde hostile et effrayant, cherchant le refuge idéal, l'endroit qu'ils pourront appeler foyer. Au fur et à mesure que la série avance, les personnages vont évoluer, progresser ; certaines affinités vont alors se créer ainsi que certaines tensions». (3) Ici, les origines du phénomène n’intéressent visiblement pas les bédéistes. Comme la série télé, en onde depuis 2009, doit trouver une explication rapide, elle mentionne une «épidémie», ce qui fait penser immédiatement au sida. Le sheriff Grimes et sa troupe de nouveaux israélites dérivent dans le désert, poursuivis par les morts-vivants qui ne se distinguent plus des véritables vivants. Il est facile d’identifier Grimes, porteur de la loi en tant que sheriff et Moïse avec ses Tables de la Loi dictée par Dieu sous le bras. Les vrais fils de Dieu fuient les païens, les sauvages, les goy et autres non-vivants en vue d'une nouvelle Sion. Le désert de la Georgie est opposé à la capitale, Atlanta, ville reconnue pour être le lieu de naissance du Coca Cola, mais ville qui périclite depuis plus d’une trentaine d’années. Pour la sauver, Coke avait réussi à lui faire décrocher les Jeux Olympiques pour 1996. En ce sens, il est facile d’associer la série avec l’aile droite du conservatisme américain. Contre un monde dégénéré, qui nie ses origines chrétiennes pour se perdre dans des valeurs «païennes», «violentes», «irrespectueuse de la vie» (entendre l’avortement et le droit au suicide assisté, l’euthanasie, mais surtout pas la peine de mort!), voire «matérialistes», la troupe de Grimes représente les valeurs familiales, paisibles, pacifique mais forcée de se défendre, et porteuse d’espoir et de spiritualisme. Ainsi, la petite troupe finit-elle par rejeter le raciste sudiste qui a tabassé le nègre de service du petit groupe; de même, l’oriental génie qui fabrique des jouets techniques pour aider la phalange contre les morts-vivants, nous présentent un autre aspect de l’idéologie de la série, cette fois-ci véhiculant des valeurs démocratiques, libérales, tolérantes et assimilatrices. Walked Dead est décidément assise entre deux chaises idéologiques et expose sans doute l’état anomique de la société américaine au tournant du XXIe siècle.

Il n'est pas sans intérêt de rappeler que le passage de la B.D. à la télé s'est effectué aux lendemains de la réélection de George W. Bush, en 2004, à un moment où l'Amérique semblait plus divisée que jamais dans son orientation socio-politique. Alors que les grands centres américains avaient voté démocrate, la campagne, le mid-west, le sud avaient voté républicain et donnés une majorité confortable au président. Cette division entre une Amérique urbaine et une Amérique rurale est illustrée d'abord dans la B.D. puis dans la publicité de la première saison télé de The Walking Dead. Les deux images sont évidemment la même. Du côté droit, le sheriff, le cavalier solitaire des traditionnels westerns, arrive vers Atlanta qui se profile à l'horizon. À gauche, l'autoroute est bloquée d'autos qu'on suppose immobilisée. Deux Amériques s'affrontent, celle du lonesome cowboy, mais vivante; celle de la cité morte, hantée par des morts-vivants. Dans la B.D., l'aspect apocalyptique, désastre, sinistre, cataclysme est beaucoup plus présent que dans le poster. De même, là où Atlanta semble perdue dans le brouillard évanescent de sa silhouette, celle de la publicité télé est nettement dessinée. Atlanta est bien une ville morte, mais c'est une ville où gouverne le mal absolu, comme dans les traditionnels westerns où le sheriff se devait d'affronter un être maléfique, généralement vêtu de noir. La dimension manichéenne n'est donc pas absente de la série. Elle renvoie à l'affrontement de 2004. Mais elle ne dit pas cependant qui est vêtu de blanc ni qui est vêtu de noir, car les deux Amériques revendiquent le même passé héroïque, les mêmes valeurs de liberté et de démocratie, l'universalité de ses valeurs nationales et le défi toujours lancé par la mort à la vie. La subtilité américaine dépasse parfois son attachement à des attitudes immatures, adolescentes, que les observateurs étrangers de l'Amérique, au moins depuis Talleyrand et Tocqueville, lui attribuent. Tout ne se tranche donc pas au couteau aussi facilement que le muret qui sépare les deux voies d'accès à Atlanta.

Il faut donc en revenir à ce que disaient nos auteurs sur le cinéma d'horreur plus haut. C'est une commune dérive de l'«américanité» que traduisent B.D. et télé-série et quelles que soient les options politiques ou idéologiques qu'elles recouvrent, cette dérive est perçue comme la célèbre inquiétante étrangeté de Freud,  le «ce qu’il y a de pire en nous» en tant qu'angoisse paranoïde, car ce pire peut surgir n'importe quand, n'importe où (à Milwaukee, à Columbine, à Washington), à travers des «métaphores» qui nous dépeignent (à Milwaukee en tant que cannibales homosexuels, à Columbine comme des enfants meurtriers et suicidaires, à Washington comme une roulette russe détaraudée) sous un jour dans lequel on ne peut, on ne veut surtout pas se reconnaître. Voilà comment nous atteignons le stade d'une société «en train de dégénérer et de se cannibaliser». Et si nous en faisons un «divertissement», c'est que la reconnaissance de cette inquiétante étrangeté qui grouille sous l'épaisse couverture idéologique des valeurs sacrées américaines, nous pétrifie d'horreur. Dans une société où les légendes urbaines ont supplanté les superstitions puritaines du temps des sorcières de Salem (1690), l'homme n'est plus cet intermédiaire qu'il était depuis la faute du jardin d'Éden; il n'a plus Dieu à ses côtés pour lutter contre les agents du mal. Il n'est plus que livré à lui-même. Et la phalange de résistants à l'assaut des body snatchers ne peut compter que sur elle-même, ses armes, sa détermination, son opiniâtreté, ses moyens tout humains. La «photo de famille» qui présente le groupe les montre se regardant les uns les autres, attendant appuie moral et support physique, les deux héros du groupe, Moïse et Aaron, regardent le spectateur à la manière de la célèbre affiche patriotique We want you, voulant dire, êtes-vous des nôtres ou des autres? L'expression paranoïaque est ici visiblement saisissante.

Si les valeurs des morts-vivants sont celles qui minent l'Amérique, qu'on les qualifie de conservatrices ou de libérales dans le jargon du discours politique américain, elles ne se distinguent pas, a priori, des valeurs nationales qui animent la phalange de résistants. Les résistants européens de 1941-1945 savaient très bien que les idéologies véhiculées par les S.S. allemands ou les commissaires du peuple soviétiques divergeaient des armées des démocraties libérales. Soi et l'Autre étaient nettement reconnaissables par des uniformes, des slogans, des discours. C'est à la libération, lorsque les uniformes se sont dissouts avec les armées et que des collaborateurs se sont présentés comme des «résistants» jouant double-jeu, que la confusion a permis de recruter parmi la Milice défaite de nouveaux agents de la reconstruction. La flexibilité du Mal à revêtir les différents oripeaux de l'homme lui permet de travailler de la même façon, avec la même efficacité pour Pétain que pour de Gaulle; le cas Maurice Papon en est un exemple éclatant, officier de police successivement sous Vichy et sous la IVe République. Les officiers qui torturèrent les Algériens et leurs partisans quinze ans plus tard, anciens gaullistes de la France Libre, avaient été éduqués dans les officines de la Milice. Les bains glacés et l'usage de l'électricité à la torture n'ont pas d'étiquettes idéologiques, contrairement aux anciens rites de l'Inquisition. Dans Walking Dead, l'idéologie ne distingue pas a priori les morts-vivants des héros de la résistance. Voilà pourquoi le partage entre républicains conservateurs et démocrates libéraux apparaît inefficace lorsqu'on veut analyser Walking Dead. L'heure est à la décomposition de la société d'où seront issus les deux camps  Contre une deuxième guerre civile américaine qui opposeraient cette fois les grands centres urbains côtiers de l'Atlantique et du Pacifique, et le Midwest rural et le Sud des petits centres urbains, il faut insister. Après la menace terroriste venue de l'extérieur, il y a la menace intérieure de la perte des valeurs mais aussi des affects qui nourrissent «le sens de l'unité» américain. Ce que les morts-vivants ont perdu, les résistants doivent le conserver à tout prix.

Voilà pourquoi bédéistes et scénaristes se rabattent sur l'histoire. Dans l'image de l'entrée dans la ville par une autoroute d'accès à Atlanta, le muret de sécurité tranche entre le présent (dégradé) et le passé (fortifiant). Il est connu que l'historien fréquente les morts-vivants dans la mesure où ceux qui sont morts depuis longtemps exercent toujours une «présence», par le legs transmis, sur les vivants. La métaphore est utilisée ici de manière positive. Morts-vivants et résistants participent d'une même Histoire. La différence tient à ce que les premiers ont perdu le sens originel de cette histoire. Contre la nouvelle Sion, ils se sont vendus aux rêves du diable; ils ont ployé sous le fardeau de l'héritage commun. Ce sont les fraudeurs chez Enron, les boursicotteurs de Wall Street, le gouvernement (qui est de tous les complots), les douaniers qui ont laissés entrer les terroristes islamistes de 2001, le laxisme et la lourdeur du fonctionnariat public. En ce sens, le sheriff Grimes apparaît comme celui qui a pu éviter la contamination épidémiologique de la dégénérescence. Sa vaillance, son courage, son intégrité et le fait que l'acteur qui l'incarne soit britannique d'origine nous ramènent à la source de l'histoire américaine. Il est vrai que, depuis House, le fait d'avoir des acteurs britanniques qui incarnent des héros américains est de mode. Outre le fait que l'Angleterre fut le plus précieux allié des Américains durant les guerres en Afghanistan et en Irak, par-delà les immigrants qui sont venus faire le melting pot américain, ce sont les Britanniques qui ont fondé les colonies; eux qui ont donné les premières concessions coloniales; eux qui les ont défendues contre les prétentions espagnoles et françaises; eux qui ont concédé les premières constitutions d'État, enfin qui les ont dotés de la religion chrétienne. Là résident les racines profondes de l'Amérique. En y retournant, le passé vient au secours du présent. La conscience historique est mobilisée contre la lutte aux morts-vivants alors que les résistants viennent s'y ressourcer.

Mais nous ne sommes plus au temps du Mayflower Compact. La menace ne remet nullement en cause la Constitution américaine ni son Bill of Rights. Le sheriff Grimes, c'est surtout Moïse et les Tables de la Loi. C'est parce que les morts-vivants ont méprisé cette Loi qu'ils sont devenus ce qu'ils sont. Bref, ce sont les «lois nouvelles» autorisant les pires licences, les dévergondages les plus bas, les perversions les plus inavouables de notre inquiétante étrangeté que la condition américaine est devenue souffrante, morte. Toutes ces mœurs dissolues des couches supérieures de la société où se produisent les pires crimes que sont appelés, à Las Vegas, à New York, à Miami, à résoudre les équipes de C.S.I. tracent la voie à la métamorphose eschatologique. C'est dans la bourgeoisie moyenne et petite que résident les plus forts soutiens moraux de la tradition. Le temps n'est plus au racisme, comme l'enseigne un épisode de la série Walking Dead. À la sauvagerie des Indiens les morts-vivants ont pris la relève, le sheriff reconstruit l'histoire de la conquête de l'Ouest en chevauchant une monture, seul, prêt à affronter la horde de morts-vivants. En ce sens, si l'idéologie fluctue d'un côté ou l'autre de la politique, les valeurs sont bien conservatrices de la famille, de l'ordre, de l'autorité et de la décence. Contre les affects en déréliction, les valeurs tendent à s'imposer. Il est clairement dit: on ne peut plus vivre ainsi. Au désordre qui pesait toujours sur Dodge City dans l'interminable série Gunsmoke (elle dura de 1955 à 1975!), il fallait un marshall Dillon pour ramener l'ordre et la paix.

Mais la sauvagerie et les remords entraînés au cours des années 1960 concernant le «génocide» amérindien obligent à réécrire cette page héroïque de l'aventure américaine sur le ton du political correctness. Les Amérindiens ne peuvent plus être considérés comme des «sauvages» et encore moins des «morts-vivants». D'où nous retrouvons nos shériffs britanniques faces à des Extraterrestres, comme dans le film Cowboys and Aliens (2011) ou le britannique Daniel Craig affronte des envahisseurs de l'espace dans un décor western, idée déjà exploitée par Irwin Allen dans The Time Tunnel, et maintenant à des zombies, avec Andrew Lincoln, le sheriff Grimes. L'important est qu'on ne puisse reconnaître l'humanité dans ces ennemis abjects, repoussés hors de toutes limites. Rejetés par les valeurs américaines, toutefois, le retour des Aliens et des zombies dans l'humanité se fait par la porte arrière de la prétention à l'universalité de la culture américaine (ou de la civilisation occidentale). Un dilemme moral se pose. En pleine mondialisation, il est impensable que quelqu'un puisse être mis de côté. L'affrontement est inévitable, mais plutôt que de s'en prendre à vouloir déloger les morts-vivants d'Atlanta, les résistants apparaissent comme des héros passifs, ne recourant qu'à l'agressivité défensive (qui est l'une des stratégies de la paranoïa occidentale) et plaident les circonstances atténuantes pour les «meurtres» de morts-vivants commis. Non, ces non-conformistes de la dégénérescence préfèrent s'exiler volontairement dans une nouvelle Sion pour y reconstruire leur vie, paisiblement. C'est ici que la récupération de la conquête de l'Ouest et de la mythologie du western est les plus reconnaissable. La lutte pour le droit à la survie est sans appel.

Mais cette conquête est de plus en plus une conquête intérieure plutôt qu'extérieure. La route qui ne sera arrêtée que par la mer, traverse prairies, déserts et montagnes. La longue errance, depuis le temps des cowboys jusqu'à celui d'un Jack Kérouack, nous a appris l'ennui qu'elle infuse subtilement dans les veines les plus saines et l'épuisement des rêves les plus beaux. Les anciens dérivatifs (l'alcool, la drogue) ont conduit à l'Atlanta des morts-vivants, donc ils demeurent interdits à nos résistants. Nos marcheurs renouent donc avec la dialectique de la conquête de l'Ouest (et de la Sibérie pourrait-on dire): la cavale et le sommeil. (4) La fugue et le nid. Mais, il n'y a d'histoire que dans la fugue, le nid n'est rien de plus que le «sommeil éternel» que Fouché attribuait à la mort. En ce sens, tout nid fait risque de donner naissance à des morts-vivants. Or, en cherchant la nouvelle Sion, les résistants cherchent non pas un Eldorado de plus, mais le sommeil qui couronnerait une longue cavale, une fuite du réel qui, toujours, rattrape ses délinquants. Et c'est bien le sens de Walking Dead: la chasse aux morts-vivants, c'est l'Histoire qui se fait; le jour où les résistants établiront la nouvelle Sion, ils ne seront plus, eux-mêmes, que des morts-vivants, et l'Histoire s'arrêtera là. Le poster de la seconde année de la télésérie est autrement plus inquiétant que celui de la première. Ici, les morts-vivants ne sont là que dans le non-montré. Le sheriff est seul sur une route, fuyant à toutes jambes un ciel menaçant. Au loin, une ferme comme on en voit dans les tableaux aux atmosphères désertiques de Edward Hooper, avec une éolienne. La silhouette de cette ferme est itérative dans l'imaginaire américain. On la retrouve, pour mémoire, dans le film Giant de George Stevens (1956) et la tristement célèbre demeure des Bates dans Psycho de Hitchcock (1960). Le nid risque donc de ne jamais apparaître comme ce havre de paix où reconstruire l'Amérique. La mort rôde en ce jardin. Ne reste que le désert poussiéreux où le mal se présente comme un lieu de refuge, ramenant la tentation initiale et le combat intérieur que doit livrer le résistant contre le vil séducteur. Comment échapper à l'abjection lorsque notre sur-moi est investi d'une morale intransigeante, tout simplement «inhumaine». Tel est le défi que lancent les morts-vivants aux résistants. Succomber à la mort est si doux; lutter pour la vie, si vain. Cette tension intérieure est autrement plus douloureuse que la vue de corps éviscérés.

Les zombis sont là, effectivement, pour nous «distraire». Ils nous amusent, nous font rire, par leurs grimaces, leur œil énucléé, leur bouche à la langue ulcérée pendante. Nous oublions vite leur réalité porteuse de mort. Que leur laideur anéantit toute beauté, toute vérité, toute bonté en ce bas-monde, il n'y a rien là; ce n'est qu'un jeu, une fête. Et surtout, qu'ils sommeillent profondément au-dedans de nous, Amen. Voilà comment, grâce aux réseaux sociaux, une marche internationale des zombies a lieu désormais chaque année. Pour ces adolescents que jadis Jason et Freddy Kruger découpaient en morceaux, se déguiser en morts-vivants et marcher mécaniquement à la manière zombie, apparaît comme une rencontre de costumes, de maquillages, une célébration du gore gratuit partout à travers le monde, ce qui fait oublier les horreurs réelles qui se déroulent quotidiennement dans beaucoup de pays du monde. Convoquer à quelques jours de l'Halloween, un peu avant la Fête des morts en début novembre, à Montréal, en 2011, elle a été un franc succès. Le lendemain avait lieu une grande marche pour l'Indépendance du Québec, dans la même ville, avec des leaders d'opinion et des chefs politiques en tête. Inutile de souligner que le nombre des participants était beaucoup moins grand et la foule à peine plus ou moins enthousiaste selon les moments où elle était ciblée par les caméras de télévision.

La conscience historique agit, dans le cas de Walking Dead, comme attente d'un monde futur qui ressemblera à ce qu'a été le monde à ses origines, l'âge héroïque de l'histoire des États-Unis. Elle nous invite - non seulement les Américains mais l'ensemble de la civilisation occidentale -, à conquérir la liberté et la propriété de force s'il le faut, à purger nos cités de nos délinquants moraux peu importe à la classe qu'ils appartiennent. Elle somme de resserrer les rangs, annonçant tout aussi bien la fondation du Tea Party, aile extrémiste de droite des Républicains que les Tant cities des Indignés de Wall Street. Enfin, elle est là pour nous rassurer qu'il n'y aura pas de seconde guerre civile américaine, mais une réunification de «la maison divisée» autour de la menace de dégénérescence qui la guette. La mort, ennemie commune, est source de rassemblement, de réconciliation, d'entente à l'amiable. Depuis les célèbres discours d'Abraham Lincoln, les Américains savent que diviser la maison, c'est l'ouvrir à tous vents mauvais.

Mais ce qui est le plus important à retenir, c'est la circulation sur ce qu'ailleurs, j'ai appelé l'échangeur Turcotte. C'est-à-dire le va-et-vient entre l'angoisse individuelle et la paranoïa collective. Walking Dead est une fable sur la paranoïa américaine mais cette fable, à la fois, puise dans et éveille l'inquiétante étrangeté cachée en chacun de nous. C'est la raison du succès de la B.D. comme de la série-télé. C'est une paranoïa ventriculaire, qui partirait du cœur jusqu'à plonger le cerveau dans un coma de la conscience irréversible, à l'image des zombis haïtiens. Les forces déchaînes de la tempête, l'étrange ferme seul gîte de secours, la présence dissimulée de la mort sont des constantes de la culture de la haine occidentale, de l'angoisse paranoïde, de la culture paranoïaque américaine. Ses peurs, ses angoisses, sont nos peurs et nos angoisses. Nos attentes ne sont pas pour autant partagées, car si les angoisses sont structurelles, notre adhésion à une culture est conjoncturelle. Nous gardons notre liberté d'adhérer ou non à une culture quelconque sans faire pour autant de nous des morts-vivants. Les valeurs véhiculées par la phalange de résistants n'est pas non plus sans ambiguïté, car rien ne dit que durant son coma, le sheriff Grimes n'est pas devenu, lui aussi, un mort-vivant, ou qu'il n'est qu'en sursis jusqu'à ce que sa conscience de soi s'éveille pour s'apercevoir qu'il se trouve du mauvais côté du muret. Auquel cas, plus rien ne tiendrait l'historicité américaine. Preuve que rien n'est simple dans l'étude du comportement des collectivités, de la conscience et de l'inconscient collectifs⌛
Notes:

(1) J.-L. Bernard. Les archives de l’insolite, Paris, Éditions du Dauphin, rééd. Livre de poche, # 6803, 1971, pp. 474-475.
(2) J. Penner, S. J. Schneider, P. Duncan (éd.) Le cinéma d’horreur, Köln, Taschen, 2008, p. 109.
(3) The Walking Dead, article Wikipedia.
(4) P.-Y. Petillon. La grand-route, Paris, Seuil, Col. Fiction & Cie, 1979.

Montréal
16 novembre 2011

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