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samedi 3 septembre 2011

Le Nouveau Totalitarisme Moral

Teddy clef USB
LE NOUVEAU TOTALITARISME MORAL


Ce qui me répugne le plus en Amérique,
ce n’est pas l’extrême liberté qui y règne,
c’est le peu de garantie qu’on y trouve contre la tyrannie.

Alexis de Tocqueville
De la démocratie en Amérique

Je viens de regarder un épisode de la série Tout le monde en parlait, sur les ondes de Radio-Can. Le sujet: Castro et Cuba. La conclusion dit que Castro a trahi les aspirations des premiers partisans de la révolution cubaine. Outre le pseudo-éditeur Lanctot, poseur de bombinettes dans sa jeunesse, qui nous a fait un Cross en octobre 1970 et qui pense que ça lui donne des lettres patentes d’éditeur agréé, bref cet ancien exilé cubain qui supposait que les plages de La Havane valaient bien les geôles du Québec, nous raconte - precious memories - le fait que les gens ramassaient même des vieux clous rouillés pour les laver, les redresser et les utiliser le lendemain. Voilà ce qui s’appelle de la reconnaissance! Comme on le disait par chez nous: «Faites du bien aux cochons et ils viendront chier sur votre perron». Close la parenthèse. Ce qui me laisse perplexe, toutefois, c’est cet aveu d’un jeune exilé cubain au Québec qui nous raconte comment il a expliqué à sa mère, arrivée en 2005, qu’ici il y avait l’assurance-santé, l’enseignement gratuit pour tous jusqu’au collégial, l’assistance-sociale, l’assurance-chômage, la pension de vieillesse, etc. Bref, tout ce en quoi elle reconnaissait le projet utopique de la révolution cubaine. Aussi, le pas est-il vite franchi par le commentateur: tout ce que voulait les révolutionnaires cubains, c’aurait été de faire de Cuba un petit Québec! Là, je m’interroge sérieusement.

Je ne prend certes pas au sérieux tous les commentaires des émissions d'information de Radio-Can. Le but de celle-ci, contrairement aux reportages des années soixante/soixante-dix, est de nous répéter que, malgré les milliers de touristes québécois qui vont et retournent à Cuba y passer leurs vacances, Cuba est une dictature sanguinaire, répressive, menée par un dictateur féroce dont on attend la mort pour voir ce qui va arriver. Les régimes libéraux d’Occident ont suffisamment supporté de dictateurs de toutes factures en Amérique latine, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est pour ne pas faire de Castro le seul monstre de son époque. Cuba, ce n’est pas le paradis; mais le Chili de Pinochet non plus. La différence est qu’à Cuba, le despotisme est celui d’un clan, sinon d’un homme. C’est du bonapartisme pur et simple, de gauche plutôt que de droite et c’est ce qui gêne. Voilà ce qui distingue le plus Castro de Batista, la marionnette des Américains qu'il a chassé à grands coups de pied. Pour le reste, les casinos sont revenus, les plages à touristes en bedaines, les prostitué(e)s de tous âges, les hôtels et les restaurants chics, les prélèvements d’État aussi. Cuba n’est pas différent des autres pays latino-américains, sauf que sa voie de modernisation est passée par une idéologie de gauche (le capitalisme d’État) plutôt que par une idéologie de droite (le capitalisme libéral appuyé sur des dictatures militaires). Cuba a choisi la peste; les autres dictatures, le choléra.

Revenons au Québec. Si les aspirations cubaines de 1959 se seraient réalisées ici, alors serions-nous devenus totalitaires sans le savoir? Si l’autoritarisme libéral de Duplessis coïncide avec l’autoritarisme libéral de Batista (selon la chronologie), à quoi, chez nous, correspondrait le totalitarisme castriste? À l’État de la Révolution tranquille, et à voir comment le néo-libéralisme lutte pour abattre pièce par pièce les acquis de cette révolution, on croirait bien que c’est le même diable qui a enfanter les deux systèmes. Mais pour lourd, embêtant, inefficace et byzantin que soit l’État québécois, il est tout sauf un système totalitaire. Pourtant, le Québec vire de plus au plus au totalitarisme, et, ma foi, sans doute le plus pernicieux de tous: le totalitarisme moral.

Tocqueville, j’en ai déjà parlé ailleurs, définissait le pire ennemi de la liberté dans la majorité démocratique, ce qui lui faisait écrire dans sa célèbre Démocratie en Amérique: «Qu’est-ce donc qu’une majorité prise collectivement, sinon un individu qui a des opinions et le plus souvent des intérêts contraires à un autre individu qu’on nomme la minorité? Or, si vous admettez qu’un homme revêtu de la toute-puissance peut en abuser contre ses adversaires, pourquoi n’admettez-vous pas la même chose pour une majorité? Les hommes, en se réunissant, ont-ils changé de caractère? Sont-ils devenus plus patients dans les obstacles en devenant plus forts? Pour moi, je ne saurais le croire; et le pouvoir de tout faire, que je refuse à un seul de mes semblables, je ne l’accorderai jamais à plusieurs». Cette profession de foi dans la liberté contre la toute-puissance, je la fais mienne. Je la fais mienne pour deux raisons: d’abord, ce que je refuse à une majorité, je le refuse également à une minorité: aucune minorité dominante, reposant sur l'argent ou sur les forces armées, épuisée de ses ressources créatrices, ne mérite qu’on lui accorde le pouvoir de tout faire, y compris de décider pour ma liberté; ensuite parce que le despotisme de la minorité s’appuie sur l’intolérance de la majorité présentée comme expression de la démocratie selon le vieux principe républicain vox populi, vox Dei. La quantité n’ajoute pas plus de légitimité à une politique ou à une règle morale que la qualité (entendre l’élitisme). Et il s’avère même que la qualité est par définition plus accessible à une minorité (qui avant d’être dominante a été créatrice), celle-ci devient nettement inaccessible à une majorité qui, en foule, régresse au niveau de l’âge mental de 14 ans! La promiscuité du demos conduit à la brutalisation des mœurs et il suffit que la force centripète qui rassemble la foule conduite sous la voix d’un hurleur charismatique se renverse en force centrifuge pour que la panique s’installe et piétine l’idole de la veille que la foule ne reconnaît plus. Ceux qui placent la légitimité dans la majorité l’y place que parce qu’ils ont (ou croient avoir) un contrôle sur cette majorité. En elle-même, cette majorité est tout sauf l’image que la propagande libérale en donne (je pense ici, bien entendu, à ces rassemblements populaires autour de spectacles de groupe rock, d'affrontements sportifs (le Mundial), les parades de travestis et de nationalistes conservateurs ou même les ventes trottoir). D’où l’impossible démocratie directe qui serait le régime conforme légalement si la multitude était tenue pour le dépôt de la légitimité du régime politique. C’est là le problème que soulevait Tocqueville dans ce qu’il observait déjà de l’Amérique du XIXe siècle.

La majorité devient donc, pour son bonheur et son ignorance, le lieu où l’on fait reposer la légitimité du régime - le carrousel des boîtes de scrutins à tous les quatre ans -, et l’on embarque dans le casseau qui nous fait voir combien notre régime tient la personne humaine en haute estime. Le lieu du despotisme n’est plus tant le régime politique, comme au XVIIIe siècle, que les mœurs, qui sont l’enjeu sur lequel s’exerce le pouvoir des minorités dominantes. La culpabilité politique devient affaire individuelle parce que les gouvernements ne sont plus responsables des bévues policières ou administratives puisque que le lieu légitime de leur autorité, et acceptée par elle, repose dans cette majorité; d’où que l’État libéral maintien son arbitraire face aux décisions illicites qu’il peut choisir. «La République a bien de la chance, elle peut faire tirer sur le peuple», soupirait le roi Louis-Philippe qu'une révolution venait de condamner à l'exil en Angleterre. À la majorité donc la responsabilité de toutes les saloperies dont l'État et ses institutions sont les seules responsables. Il faut donc que ce sentiment de culpabilité déviée trouve son exutoire. Heureux ceux qui sont tenus encore par la religion pour y trouver recours, consolation et absolution. Pour les autres, il s’agit de se retourner vers les «appareils idéologiques d’État» absolument moderne, c’est-à-dire les discours scientifique, pédagogique et psychologique.

Le discours - en fait le délire - scientifique chapeaute tous les autres. Tout discours est moralement valable dans la mesure où il procède d’une série de tableaux, graphiques, mesures, énoncée par des têtes à mortier. Un expert des finances vient vous dire s’il y a crise ou non, indépendamment des perceptions ressenties par cette majorité ignare des faits économiques et qui savoure son ignorance par l’intermédiaire d’un pion. Un analyste politique - qui publie dans plusieurs journaux ou revues de prestige - vous décortique des singeries partisanes pour vous persuader que tel parti a le vent dans les voiles et que les sondages (autre consécration «numérologique») vont vous dire ce que vous pensez sans même que vous l’ayez pensé. Un monseigneur vous explique en quoi Rome ne peut plus soutenir les prêtres pédophiles alors qu’elle les a dissimulés durant des décennies dans le fond de ses collèges au vu et au su de tout le monde. Enfin, toute une kyrielle de savants, médecins, thérapeutes, légistes, ingénieurs, inspecteurs, contrôleurs, indicateurs, diplomates, militaires, instructeurs, professeurs et tant d’autres noceurs aux frais de la majorité, défile devant les écrans de télévision pour obtenir leur 15 minutes de gloire promises par Andy Warhol. Tous sont des voies d’autorité en leur spécialité, en leur domaine protégé comme une propriété privée du savoir et dont la culture de l’ignorance des populations fait qu’ils peuvent impressionner avec des lieux communs oubliés de la communauté. Au coucher, le soir, vous devriez vous dire que vous êtes moins idiot qu’au matin où vous vous êtes levé. Pourtant, vous avez l’impression de tout le contraire. La science, quand elle est en carton, sans conscience, n’est, comme le rappelait Rabelais, que ruine de l’âme; c’est une science pour esprits simples qui suivent les ondulations Doppler-Fizeau qui accompagnent la voix de Charles Tisseyre. Vous entendez surfer sa voix jusqu’à vos oreilles sur le «bébé mammouth» ou le «pouce du Panda» de la Chine sauvage, puis, vous n’entendez plus qu’un ronflement qui s’étiole.

Car nous entrons dans l’opération pédagogique qui nous attrape dès la sortie du ventre de notre mère. Il ne s’agit pas tant des obstétriciens ni des pédiatres que la mère spirituelle nouvelle: la boîte à images, quelle soit téléviseur ou ordinateur. Eh voilà la génération de Bobino (la mienne) suivie par la génération de Passe-Partout (qui s’est transformée en Passe-Partouze), puis la génération de Cornemuse (qui fait des crises à tout bout de champs), celle d’Annie Brocoli (pour les papas) et maintenant celle de Toc Toc Toc (avec le chef de gare qui, ma foi, passerait bien pour le demi-frère de l’Oncle Pédo). De génération en génération, ce que l’on constate, c’est l’accroissement de l’intention pédagogique, c’est-à-dire de la pédagogie morale que ces émissions inculquent à forte doses aux enfants. Comme dans les publicités de Rogers, des faux-jeunes incarnent des enfants à la mentalité de 3 à 5 ans. Pour un peu, on se croirait dans un monde où plane encore l’ombre de la comtesse de Ségur (d’ailleurs toujours fort appréciée, même des enfants de nos jours). Pour les concepteurs, il s’agit seulement de neutraliser l’aspect morbide, violent et sado-masochiste qu’on retrouvait dans les contes de la Rostopchine: Tout le monde y est beau, tout le monde y est gentil. L’esprit des p’tits n’amis de C.P.E., nos garderies roses nénanes sucées longtemps à sept piastres, sensées opposer la socialisation à la famille fermée, restent convaincues que tous les conflits, toutes les frustrations peuvent se résoudre par la voie de la négociation, en présumant que tout le monde est de bonne foi et que souvent, il n’y a là que des questions d’interprétations relatives où finalement tout le monde a raison. Ces enfants sont déjà engagés dans la voie de la stratégie négociatrice, commerciale comme juridique, voilà pourquoi ils parviennent si facilement à duper leurs parents et à leurs en passer des vertes et des pas mûres. C’est ce qu’emploie à démontrer l’une des émissions télé les plus populaires de l’heure, à Radio-Can, toujours, Les Parent. En fait, c’est l’angoisse même des parents que ces émissions ont pour but de neutraliser. Le principe de réalité nous renvoie à la violence, à l’adversité, aux côtés sombres de la concurrence, à la fausse innocence attribuée aux enfants, etc. Entre une éducation morale précoce pour les enfants et une pulsion régressive des parents qui les conditionne à considérer des adolescents et des jeunes adultes comme s’ils avaient encore 10 ou 14 ans, c’est la préparation de futurs conflits intergénérationnels qui risquent de coûter cher en consultants. Il y a longtemps que Bettelheim a démontré, dans sa Psychanalyse des contes de fée, que faire l’économie de la violence du réel empêchait la Psyché des enfants à résoudre de nombreux problèmes de l’existence adulte. Les loups, au propre comme au figuré, dévorent les agneaux, il n'y a pas de négociation qui tiennent entre eux. C'est ce que reprennent, de façon ultraviolente, les jeux vidéos, où le joueur est tour à tour loup et agneau, prédateur et proie. Leur enseigner un univers moral où la bonté finit toujours par l’emporter, même par défaut (les fameuses victoires morales), c’est les préparer à un état ontologique victimaire qui s’implante déjà dans nos sociétés. Nous identifier à l’état de victimes invite à la régression psychologique qui place tout le monde dans un état infantile face aux institutions, rendant les individus faibles, dépendants et les soumettant à l’esclavage du salariat pour les rendre toujours plus malléables au nom de la «résillance» au principe de réalité qui n’est que l’expression du principe de plaisir de la minorité dominante. Cette perversion psychanalytique du principe de réalité est associée à la subversion sociale par et pour les intérêts de ces minorités qui entendent bien contrôler ces hommes et ces femmes retournés à l’état psychologique de Petits Poucets qui n’auraient pas eu l’habileté mentale d’égrainer des miettes de pain le long du chemin.

Car, enfin, c’est par la psychologie que l’on entend bien contrôler les foules, les masses ou la majorité tant crainte par Tocqueville. Pourquoi par la psychologie? Parce que la psychologie est donnée pour une connaissance de l’individuel (et non du collectif, ce qu’elle peut être aussi). C’est donc pièce par pièce qu'entend s'exercer le pouvoir post-moderne. Il n’y a pas de victimes collectives (même si, au niveau judiciaire, peuvent se pratiquer des recours collectifs); il n’y a de victimes que des individus, puisque chaque individu a sa façon de réagir à un trauma. L’effondrement des tours du World Trade Center de même que ce qu’on sait des attitudes des voyageurs dans les avions qui servirent de bombes volantes précipitées sur les tours, nous montrent que l’énorme courage et l’abnégation stoïcienne peuvent coexister avec la panique hystérique et la désertion par le suicide. La praxis qui ressort pourtant de cette affirmation exprime tout à fait le contraire. Et dès qu’une catastrophe, un cataclysme, un accident violent se produit, voit-on, avec les cars de police et les camions d’incendie, arriver le container du Psy-Squad. Des psychologues, psychiatres, motivateurs de tous crins en sortent pour se précipiter auprès des victimes avec tout un arsenal d’objets transitionnels: des toutous en peluche, des éléphants roses, des nounours panda, que l’on confie à des hommes et à des femmes de 50 ans et plus pour qu’ils puissent exprimer leurs peines, leurs colères, leur tendresse affectées. Cette invitation à la régression, où la consolation devient non celle d’un adulte par sa conscience mais celle d’un enfant par le maternage institutionnel, donne des résultats plutôt douteux. Je me souviens, lors d’une cérémonie qui eut lieu au large de Peggy’s Cove après qu’un avion de la Swissair se soit enfoncé dans les eaux tumultueuses de la mer, que, parmi tous ces parents blessés par la perte d’un être cher, tenant dans leurs bras fleurs et nounours qu'ils devaient lancer dans le cruel océan en mimant l'acceptation du deuil, l’une des malheureuses se soit précipitée à l’eau et qu’il fallut que deux officiers de police se jettent derrière elle pour la ramener. Je doute qu'on ait tenu à repêcher le nounours… Contrairement à la vocation même de toutes psychologies qui est de donner une emprise de la volonté rationnelle sur les émotions irrationnelles dans le comportement individuel, les Psy-Squad pratiquent la stratégie contraire: il s’agit de creuser les émotions irrationnelles, les purger comme on purge un poison par une thérapie de transfert de la frustration sur l’objet transitionnel dans un mimétisme de la perte. Or la psychanalyse redoute la stratégie du transfert car elle ne résout ni le deuil, ni ne comble l’absence causée par la perte. Mimer la perte n’est pas la résoudre, au contraire, c'est l’enraciner comme une souffrance insupportable qui asphyxie toute cicatrisation, d’où cette malheureuse qui se jette à l’eau pour «imiter» jusqu'au malheur qui l’a frappée. La psychologie du comportement reposant sur le behaviorisme est fort limitée car elle considère, honneur aux mânes de Condillac, l’esprit humain comme une «cire molle» sur laquelle il est possible d'imprimer des comportements conditionnés mécaniquement pour telle ou telle situation. La thérapie recouvre mais n'efface pas l’empreinte laissée par le trauma. La psychanalyse nous apprend qu’elle ne fait que surajouter un rituel qui dissimule la profondeur de la blessure, la recouvre et voile à la conscience l’origine de la souffrance même, la névrose. Ainsi, la victimisation devient un processus d’identification masochiste aux frustrations refoulées. Je suis ce qui me frustre. Comme un abcès de fixation, la victimisation justifie et excuse tout. Plus on le chatouille, plus il fait mal; et plus il fait mal plus il exige, il réclame, il vampirise, il empoisonne le sang des victimes en leur présentant une réalité injuste qu’une compensation, généralement financière, ouvrant sur la satisfaction de tous les désirs infantiles réveillés par l’idée de dette, pourra compenser de manière définitive. Or, la compensation n’est jamais définitive. Des dommages collatéraux sont bientôt évoqués. Des accusations portées en cour pénale visent à profiter des culpabilités en cour civile. La victimisation renoue avec l'esprit de vendetta et la loi du talion. Bref, nous sommes à l’antithèse de la position stoïque ou chrétienne. Une victime est toujours seule face à son deuil, et rien ne peut le compenser ou s’y substituer. La consolation est celle que peut apporter l’entourage, mais l’absence laissée au fond de l’âme ne peut être occupée que par le souvenir serein qui permet à l’Être emporté de vivre toujours, comme une part intégrée à nous-mêmes. Nous en devenons le temple, le sanctuaire, l’arche en son existence avortée, et nous devenons doublement valorisée, car nous le portons comme la justification même de notre existence.

La victimisation tente de jumeler la faiblesse et la dignité, à l’inverse des régimes moraux précédents où tout abandon à la faiblesse - et surtout son ostentation - était dévalorisée ou jugée indigne, illustration s'il en était une de l'infériorité caractérielle des femmes et des enfants. Mais il reste vrai que la dignité n’est pas un automatisme moral, car où serait la dignité chez un homme comme Hitler? Dans son amour «incandescent» de sa patrie qui n’était pas la sienne? Hitler super sympa, méritant le Nobel de la paix, (à titre posthume) comme s'en était moqué Charlie Hebdo dans les années soixante-dix, après que le prix fut donné conjointement à Begin et Sadate? Il y a des êtres humains indignes, ignobles, sur lesquels pèserait facilement l’opprobre par leurs comportements, leurs actions, leurs intentions surtout. Les politiciens, les premiers, ont compris tout le potentiel affectif qu'ils pouvaient tirer de la victimisation. Une défaite devenait soudainement une «victoire morale», ce qui fit rire à l'époque où l'expression avait été exprimée par le Parti Québécois, dans les années 1980. On n'a plus rit, dix ans plus tard, quand Lucien Bouchard, premier ministre péquiste, sorti la vieille stratégie de Lénine opposant sa menace de démission au refus de ses militants de suivre sa politique discutée et discutable. Son successeur, Bernard Landry, démissionna parce qu'il n'avait pas eu un taux de satisfaction de ses membres supérieur au chiffre qu'il s'était fixé (vers 75%). Depuis, la plupart des politiciens québécois jouent aux «p'tits pâtiras». Il n'y a pas jusqu'aux politiciens européens qui ont été tenté par le coup, ainsi le bien-aimé des Italiens, Berlusconi, après l'attentat où il reçut une réplique en carton de la cathédrale de Milan en pleine tronche, joua les victimes prêtes à se sacrifier pour ce peuple qu'il avait ouvertement méprisé à plusieurs reprises et qui le remercia en lui emmenant, à l'hôpital, des brassées de fleurs. De même, à l'opposé, il y a des être plus que dignes, proprement nobles, dont l’Histoire, trop souvent injuste, a oublié le nom. Cette dignité, cette noblesse naissent précisément au moment où le trauma rencontre la victime; elles ne relèvent pas de la faillite ou du relèvement de la victime mais de la manière dont la faillite ou le relèvement ont lieu. La noblesse de Jésus de Nazareth tient entièrement dans la façon dont il affronte sa faillite. On pourrait en dire autant de Jeanne d’Arc mais aussi du maréchal de Rais! De même certains relèvements sont indignes et ignobles: la vengeance de la populace contre ses idoles de la veille, qu’elles se nomment Robespierre ou le communard Varlin fusillé sur une chaise après que la foule lui eût déchiré la figure de ses ongles. Voilà comment réagit la majorité lorsque la panique et la désertion cèdent devant les baïonnettes des officiers de la minorité dominante.

Car si la stratégie psychologique ne parvient pas à réduire la tenue psychique des individus, restent les bonnes vieilles solutions machiavéliques: la peur est le commencement de la sagesse. Il faut mieux être craint qu’être aimé, etc. Mais la pire crainte, c’est celle du mourir (plutôt que celle de la mort). La mort est l’arme absolue, celle dont on ne parle que comme une fabulation violente pour les séries criminelles où le cadavre n’est qu’un objet trituré par la science pour qu’il révèle les secrets du crime. J’étais frustré, jadis, lorsque je regardais l’émission Quincy m.e., car j’attendais toujours le moment où on nous montrerait finalement le maudit cadavre! Avec les C.S.I. et les Criminal Minds aujourd’hui, je suis servi. Je me demande toujours comment les imaginations morbides de ces sadiques d’Américains vont nous présenter notre prochain cadavre en décomposition avancée avec asticots et larves éclosant sur la chair putride. Dans les faits, nous ne mourrons pas de cette façon - ou si rarement que ça devient un cas particulier. La mort, aujourd’hui aseptisée, est douce et presque imperceptible pour les témoins. Quand il y en a. Je me souviens en 2005, lorsque ma mère occupait une chambre à l’étage des soins palliatifs de l’Hôpital Notre-Dame, qu’il y avait, à côté dans l'autre chambre, un mourant où je ne vis jamais un seul visiteur y pénétrer de la semaine où elle est restée avant de s’absenter définitivement. La chambre était toujours plongée dans l’obscurité la plus complète. Les rideaux étaient tirés sur les fenêtres. Il y avait le malheureux et les machines qui le tenaient temporairement en vie. C’était comme l’antichambre du tombeau. Cet homme me semble être mort seul, dans la solitude la plus totale. La plus effrayante. On ne doit jamais laisser les gens mourir seuls.

Alors le délire s’empare de notre crainte légitime de mourir. On attend de la science qu’elle prolonge notre vie au-delà des limites réalistes. On se pose moins la question des conditions dans lesquelles nous passerons cette vieillesse, d’où l’existence des Résidences Soleil qui nous promettent une vie de pré-décédé tout à fait à la hauteur de nos capacités de payer. Mais c’est surtout à travers la prévention que le totalitarisme moral inscrit sa loi culpabilisante. Tout a commencé avec l’interdiction du tabagisme. Les campagnes anti-tabac sont apparues au moment où les groupes écologistes dénonçaient la pollution effarante des fonds marins des Grands Lacs par les industries pétro-chimiques qui environnaient les grandes villes comme Détroit, Chicago, ou Sudbury au Canada. Comme Reagan et Mulroney s’entendaient comme larrons en foire pour ne pas toucher la grande industrie polluante, ils poussèrent de l’avant l’industrie du tabac. Elle fut sacrifiée comme la chèvre de monsieur Séguin. Toujours dans la perspective que la victime est un individu et non une collectivité, celle-ci devenait en même temps coupable de sa maladie. La chèvre était coupable de susciter l’appétit du loup comme le cancer du poumon l’était de l’appétit de la cigarette. On pouvait mener la vie dure à l’industrie du tabac, percevoir des taxes énormes auprès des consommateurs culpabilisés (alors que les industries pétro-chimiques se voyaient refiler des subventions à la recherche et au développement), jamais les gouvernements ne votèrent de lois interdisant ou mettant hors la loi les produits du tabac. Les industries pouvaient donc continuer à produire les cigarettes tandis que les fumeurs se voyaient ostracisés par les anciens fumeurs névrosés, non sevrés et agressifs. On les vit bientôt, par des -20º C, piétiner dans la neige, comme de nouveaux lépreux. Peu à peu, par des publicités sensationnalistes, on passa de l’intoxication des fumeurs à l’intoxication des non-fumeurs: la fumée secondaire, la fumée respirée par le bébé dans le ventre de la femme enceinte, horrifiaient les nouveaux puritains de la cigarette. Alors que le CO2 des automobiles dans les grandes villes développent l’asthme et d’autres maladies respiratoires chez les enfants, la cigarette  par son inséparable cancer du poumon est devenue la tueuse nº 1 de la planète.

Comme la majorité d’innocents mordit vite à l’hameçon, on en lança quelques autres. Après les maladies pulmonaires, on regarda du côté des maladies cardiaques qui coûtent énormément cher à la société. Les diététistes furent appelés, comme jadis les hygiénistes qui luttaient contre les maladies contagieuses tout en développant les thèses délirantes de la dégénérescence et de l’atavisme physique et mental des races et des ethnies. Le sel et le sucre furent posés dans le collimateur de nos nouveaux Pasteur et Koch. Évidemment les friandises de toutes sortes furent surtaxées. Pour la génération d’Annie Brocoli, le brocoli - qui cause des néphrites tout autant que le gros Coke de 2 litres - fut brandit comme la nouvelle «friandise». Les boissons gazeuses sont présentement considérées comme l’alcool de mon jeune temps, mais nulle croix noire; plutôt des surtaxes où le gouvernement y trouve son profit. Cette pute qu’est l’État bien-pensant ne pourra écarter de nouvelles justifications pour engranger les sous tirés des tirelires des enfants! On ne peut trouver aucune dignité ni aucune noblesse dans ces stratégies diététistes de peur et de terreur. Seulement la rapacité d’argent qui financera, au nom de l’économie à long terme des soins de santé (une fable), les coffres toujours vides d’États dépensiers qui gaspillent les richesses humaines et matérielles sans la moindre retenue. À quand les Lacordaires du Coke et du Seven-Up? Évidemment, tout ce culte de la santé, de l’éternelle jeunesse, de la longévité masque la nature profonde de l’être humain, cet être qu’Heidegger disait qu’il était un être-pour-la-mort, tant la mort donne sa justification à la vie (bien que je ne pense pas que ce soit dans ce sens humaniste qu'il entendait sa phrase, mais enfin…). Si la crainte de la mort doit donner justification à la vie, alors elle ne sera qu’une vie triste, privée de toute joie, car tout contribue à notre mort: nos passions, notre travail, nos obligations en tant que membres de la société, de nos familles, de nos milieux, bref, oui, tout ce qui fait la douceur de vivre, nous nous en priverons pour une longévité étirée ou encore «épargner des sous en soins de santé que seraient forcés de payer nos "enfants"»? Soyons sérieux un instant. Pour renflouer les dettes des affairistes québécois, c'est la justification trouvée par Jean Charest pour augmenter les frais de scolarité tout en consolidant le «fonds des générations»; il a décidément une drôle de façon de se préoccuper des sous de nos enfants! Parce que tout est transitoire, parce que notre Être n’est qu’une succession de Dasein, nous ne pouvons que nous figurer un éternel présent qui, comme on le sait, représentait l’Enfer chez saint Augustin. Dire cela ne doit pas justifier d’augmenter sa consommation de tabac, d’avaler des 4 litres de boisson gazeuse par jours, de se nourrir que de MacDo. Ce n’est là que de la boulimie, un problème pathologique majeur propre à la société d’abondance, à la société de consommation qui est, précisément, l’intempérance. Nous ne savons pas contrôler notre consommation. Une fois le sac ouvert, disait ma mère, on veut voir le fond! Et comme la nourriture est le premier objet transitionnel, on devine tout de suite sa parenté avec Nounours des Psy-Squad. C’est du réconfort, de la consolation, de la tendresse que nous cherchons dans ces produits certes malsains, mais si nous les cherchons-là, c’est que nous ne les trouvons pas ailleurs, là où, précisément, ils devraient se trouver.

La régression sadique-orale qui est celle de la société de consommation et qui nous réduit à l’étape quasi ultime de notre Être, alors que nous venons à peine de sortir du ventre de notre mère, est, pour les adultes, une ablation complète de la conscience, ce qui veut dire aussi une fin de la liberté individuelle et collective qui en sont les conséquences nécessaires. La perte de l’immanence au monde n’est que le fruit des représentations mentales collectives que nous nous faisons du réel. Réinventer le monde, comme le désiraient les contestataires de Mai 68, c’est d’abord en renouveler les interprétations, rapprocher cette représentation du réel plutôt que de tenir la représentation pour le réel. Nous réifions les êtres humains à des objets transitionnels dont l’existence n’est justifiée que par l’utilisation que nous en faisons; nous nous prostituons nous-mêmes pour les appétits de gloire, d’argent, de love-stories et de pouvoir sur les autres et surtout de sécurité qui nous isole comme le roi en son Versailles; nous nous inventons des culpabilités sans objet seulement parce que nous souffrons des fautes que nous ne parvenons plus à identifier clairement tant nos règles morales sont conditionnées par l’hédonisme, comme le narcissisme et le nihilisme obsèdent notre psychologie et notre imaginaire. Et de cette ablation, nous en voulons tous, car nous ne nous sentons pas capable de supporter ce fardeau écrasant qu’est celui de la conscience. La majorité la rejette, à n’importe quel prix, y compris celui de son aliénation, d’où qu’il est impossible de tenir  cette innocence de la majorité pour inconsciente. «Père pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font». Cette phrase de Jésus, agonisant sur la croix, ne peut être valable pour la majorité démocratique. Elle sait très bien ce qu’elle veut et ce qu’elle fait lorsqu’elle s’intoxique de spectacles aliénants, ridicules, parfois même abjects. Elle sait très bien ce qu’elle valorise lorsqu’elle se fait anti-intellectuelle au nom de la perversité naturelle attribuée à ceux qui savent. Elle sait très bien ce dont elle craint quand elle s’astreint à du jogging extrême ou à des compétitions suppléées souvent par des ajouts vitaminiques sinon des injections de produits illicites et expérimentaux.

Gordon Pym d'E. Poe par Prassinos
Nous sombrons dans la barbarie. La barbarie n’est pas importée de l’extérieur. Nous réalisons, sans employer les moyens fascistes, les objectifs et les utopies des sociétés totalitaires du début du XXe siècle en cultivant la régression et les inaptitudes psychologiques et morales des individus face au réel et à la mort. Dans son sadisme logique, le capitalisme permet à chaque individu réduit à l’état infantile de satisfaire ses désirs qui, selon Freud, serait l’enfer sur la terre. Et après? Quelle étape reste-t-il à franchir dans le processus de régression? Le retour intra-utérin? Alors c’est l’extinction de l’espèce: la fission des cellules mâle et femelle, voire le retour à l’inorganique, à la régression des composantes cellulaires à la chimie non organique. Nos sociétés mondialisatrices naviguent dans cette direction, d’où leurs obsessions des greffes, du clonage et de la culture cellulaire d’organes et de tissus, la grande découverte du XXe siècle: la double hélice, l’A.D.N., et le capitalisme reste le moteur de ce navire fantôme. Efforts dérisoires, car rendus au jour où les machines vivront sans nous, elles sauront bien balancer tous ces tissus organiques, ces organes partiels et ces corps clonés par-dessus bord et continuer le voyage sans nous, heureux qui, comme Ulysse, auront fait un beau voyage

Montréal
3 septembre 2011

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