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mardi 16 novembre 2010

Pourquoi est-il préférable d'être moron pour devenir président des États-Unis?

George W. Bush

POURQUOI EST-IL PRÉFÉRABLE D'ÊTRE MORON POUR DEVENIR PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS?

Le 8 novembre 2010, tradition oblige, l’ex-président George W. Bush publiait ses Mémoires. Mémoires que je ne lirai certainement pas tant j’ai sa triste présidence en mémoire. Grand lecteur d’historiographie américaine, j’ai souvent été ébahi par - et ici le mot est difficile à établir -, disons l’idiotie, non pas dans le sens pathologique du terme (celui de la débilité ou de l’arriération mentale), que celui d’un manque d’intelligence et de bon sens (Petit Robert), voire la bêtise dans ce qu’elle a de plus ordinaire et de plus banal. Ou, comme l'avait indiscrètement appelé une fonctionnaire du cabinet de Jean Chrétien: «a moron», un crétin. Comment le Président américain, l’homme le plus puissant parmi les chefs d’État tant la Constitution américaine lui donne de l’autonomie (par son droit de veto sur les décisions du Congrès) et en fait le généralissime des armées nationales, ne pourrait-il pas être l’idiot du village, village qui aurait l’étendu du pays comme le Springfield des Simpson. C’est aussi le détenteur de la bêtise au sens le plus démonique du terme. Celui que Frédérick Tristan désigne dans sa présentation de l’album Les Tentations: «La table rase des croyances est, certes, celle de l’époque, mais en ce désert grouillent les idoles de toutes sortes, démons ou dieux cachés sous l’insignifiance de leur travesti; mais quel règne! Le polythéisme du pouvoir et de l’argent… Le paganisme de l’agnosticisme dionysiaque… L’insignifiant se veut grandiose».1 Et Bouvard et Pécuchet, ces «deux encyclopédistes de la sottise», suffisent à voir la bêtise comme l’image moderne du démon. «Ainsi, tandis que la Tentation manquée fait encore défiler devant nous les illusoires images que peintres et graveurs avaient accumulées avant elle, peut-on se demander si le diable n’est pas, superficiellement ou au plus profond, le synonyme de la bêtise. Mais où commence-t-elle? À quel moment la simplicité, la beauté, l’intelligence basculent-elles dans la bouillie? Des systèmes ont été mis en place, au fil des âges, pour nous apprendre où cette précieuse limite se situe, mais ces systèmes eux-mêmes ne la dépassent-ils pas sans cesse?»2

Et, incontestablement, le système constitutionnel américain, si sophistiqué soit-il, si incompréhensible soit-il pour tous ceux qui ne sont pas Américains, en est un qui a toujours veillé à séparer le bien du mal, l’ordre de la bouillie. Inspirés par Montesquieu, les Pères de la Nation américaine voulurent instaurer un système de balance et d’équilibre des pouvoirs séparés afin d’éviter tout retour au despotisme à l’européenne. Là-dessus, ils se sont voulus parangons de la vertu politique du «nouvel homme» américain. Dans sa palingénésie, la Constitution de 1789, très conservatrice car elle visait à protéger les droits de propriétés des grands aristocrates du Sud et des boutiquiers et petits industriels du Nord, s’est vue inclinée vers la gauche libérale avec l’ajout du Bill of Rights piloté par Thomas Jefferson, comme si, pour employer les mots de Tristan, «la tentation de l’angélisme est aussi perverse que celle de la bestialité».3

Cette formule a été consacrée à travers un titre plus sobre: Le rêve et l’histoire, de l’auteur Claude Julien, ouvrage écrit par l’ancien directeur du «Monde Diplomatique» pour célébrer le bicentenaire de l’Indépendance américaine, en 1976. La structure du livre révélait combien, entre l’angélisme et la perversité, l’histoire américaine évoluait constamment entre le rêve et les conflits: le capitalisme contre la démocratie, l’ordre contre la liberté, le racisme contre l’égalité, enfin le nationalisme économique contre l’essor démocratique. Près de quarante ans plus tard, rien n’a profondément changé. La politique américaine, plutôt que de naviguer entre démocrates et républicains, tangue toujours entre le rêve et l’histoire pour finir par se retrouver dans le cauchemar de Stephen Daedalus: la torture contre les droits de l’homme, la psychose obsidionale contre la liberté, le mépris du monde contre la mondialisation, enfin le protectionnisme nationaliste contre le libre-échangisme à sens unique qu’exprimait si bien la formule soviétologique: «Ce qui est à nous est à nous et ce qui est à vous est négociable»4

Il serait faux de penser que le Président des États-Unis est le meneur de jeu de ce mal de mer diplomatique. Si pesante que soit sa puissance en termes symboliques, son pouvoir demeure grevé par les deux chambres du Congrès et la Cour Suprême. Les projets du Président sont caducs devant les groupes de pression qui exercent souvent une puissance (indue) sur les élus. Le partage des chambres entraîne également la paralysie du Congrès, tandis que les juges de la Cour Suprême, garant de l’angélisme américain, sont eux-mêmes tourmentés par des tentations qui s’approchent de la bestialité. En ce sens, l’idiotie des Présidents américains reflète la sottise d’un système qui se prétend comme la meilleure démocratie au monde parce que la plus vieille République du monde moderne. Adhérer à un système sot, surtout de la part des think tank américains, de ces universitaires spécialistes émérites et souvent de véritables intellectuels chevronnés reste une véritable leçon d'humilité; les voir signer ce manifeste pro-américain conservateur aux lendemains des attentats du 11 septembre 2001 montre qu’il s’agit là d’une adhésion religieuse où la foi plie devant la raison. Un président comme G. W. Bush reproduit assez bien ce type d’adhésion, alors que Barack Obama reste le président du «Siècle des Lumières», où sa foi en l’Amérique est tributaire d’une critique rationnelle du système social. Paradoxalement, nous pourrions présenter les choses ainsi: Bush aimait l’Amérique tandis que Obama aime les Américains, et son projet de loi sur les services de santés, âprement dépecé même par ses partisans démocrates au Congrès, montre que l’Amérique, en tant que figure maternelle dominante et castatrice domine sur ses enfants, restés au stade de la dépendance des figures parentales plutôt que d'accéder, collectivement, à la libre responsabilité fraternelle qu’ils manifestent pourtant si bien dans les institutions subalternes. Il est permis de croire en l’expérience américaine comme en l’expérience canadienne, française ou soviétique. La politique a pris le relais de la religion supérieure comme expression de la religiosité collective. Le nationalisme est son credo. Les Parlements et les Congrès les conciles permanents. Le chef de l’État le grand pontife en qui se dédouble les Investitures: la Loi transcendante et l’ordre immanent, l’auctoritas et le potestas. Malgré la rédaction pointue des articles de la Constitution américaine, l’Histoire a ramené l’occidentalité au cœur du métissage nord-américain. Ce ne sont pas des séances du Long House des peuples autochtones qu'est surgi le modèle constitutionnel dans l’esprit de ces well educated Pères de la Nation, mais bien de la solution mise à l’ordre du jour par l’Anglais John Locke et par le Président …du Parlement de Bordeaux (Montesquieu): la séparation des pouvoirs.

Les Présidents américains, comme les Papes et les Rois, sont le produit de partis et d’influences transigées, de traites tirées sur les élections, d’hypothèques grevant le mandat à venir. Si la qualité des rois dépendait de la succession héréditaire, un roi débile succédant à un roi gigantesque, les Présidents, comme les Papes, sont les produits de conclaves que l’on appelle ici «Conventions». À l’issue des grandes conventions partisanes, la personnalité présidentielle est déjà assurée. Nul besoin d’une fumée blanche pour nous dire qui sera élu. Seule les élections où Hayes et Tilden se sont vus départagés par une seule voix, et celle où l’État de Floride a décidé de l’élection de G. W. Bush sur Al Gore, ont tenu en haleine le pays et la presse du monde entier. Certes, la campagne électorale peut autoriser un certain renversement inattendue, mais la vigueur avec laquelle Harry Truman mena sa campagne pour sa seconde présidentielle alors qu’on donnait le candidat républicain gagnant, ne fait que confirmer la détermination politique et le courage moral de celui qui avait décidé de lancer les deux bombes atomiques sur le Japon pour accélérer la conclusion de la défaite de l’Empire du Soleil Levant en 1945. Truman n’avait pas la pusillanimité d’un Andrew Johnson qui, victime d’une tentative d’impeachment, ne pouvait espérer briguer un second suffrage, lui qui avait accédé à la présidence par l’assassinat de Lincoln. Et de fait, Johnson était une nullité.

Entre le rêve et l’histoire.5 Entre l’angélisme et la bestialité, la présidence américaine navigue selon le cours agité des flots de l’Histoire. Philip B. Kunhardt, Jr, Philip B. Kunhardt III et Peter W. Kunhardt ont produit, en 1999, une étude sur les Présidents des États-Unis. Ces monarques assermentés mais non oint de l’huile sainte, sont classés non selon la chronologie mais selon des critères liés à leurs élections respectives. Il y a les présidents qui se sont faits élire par leur candidature, d’autres par leur pensée politique, ceux qui se sont retrouvés porteurs de la destinée nationale, ceux portés essentiellement par une vision exécutive, enfin ceux qui visaient essentiellement l’emploi et ses pouvoirs.
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Chacune de ces catégories ce divise en deux. Ainsi, il y a les candidats célèbres par leurs actions héroïques (George Washington, le premier héros américain; William Henry Harrison, un héros manufacturé, Ulysses S. Grant, porté malgré lui à la présidence et Dwight D. Eisenhower, par sa seule image héroïque). Puis, il y a les choix de compromis (Franklin Pierce, James A. Garfield, Warren G. Harding et Gerald R. Ford) sélectionnés au moment où les États-Unis vivaient des crises intérieures graves.














Parmi les Présidents élus pour leurs options politiques selon les moments de crise, nous retrouvons d’abord les politiciens professionnels (Martin Van Buren «le Petit Magicien», James Buchanan, Abraham Lincoln et Lyndon B. Johnson) À côté, nous retrouvons les esprits indépendants portés par une vague de fond éphémère (John Adams, Zachary Taylor, Rutherford B. Hayes et Jimmy Carter).

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Ceux pour qui la Présidence apparaissait comme une destinée incontournable, il y a ceux liés par les liens de famille (John Quincy Adams, Benjamin Harrison, Franklin D. Roosevelt et John F. Kennedy) et ceux qui y sont parvenus par l’effet du hasard, généralement en succédant, à partir de la vice-présidence, à un président mort en fonction (John Tyler, Millard Filmore, Andrew Johnson, Chester A. Arthur et Harry S. Truman).

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Les Présidents portés par une vision exécutive sont ceux qui s’inscrivent dans un vision strictement américaine (Thomas Jefferson, Calvin Coolidge, Herbert C. Hoover et Ronald Reagan) et ceux animés par une vision mondiale (James Monroe, William McKinley, Woodrow Wilson et George Bush).














Enfin, parmi ceux attirés par la fonction et ses pouvoirs, nous retrouvons ceux qui entendirent élargir les pouvoirs présidentiels (Andrew Jackson, Grover Cleveland, Theodore Roosevelt et Richard M. Nixon) et ceux désireux de tenir la balance du pouvoir entre les parties de la nation (James Madison, James K. Polk, William Howard Taft et William J. Clinton).6
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Cette classification n’est pas sans appeler certaines critiques. Elle vise à rassembler des présidents à partir de points communs (la symbolique idéaliste du héros, les choix de compromis, les professionnels et les esprits indépendants, ceux liés par des liens de famille, les heureux chanceux, les porteurs d’une vision nationale et/ou internationale, les assoiffés de pouvoir et les médiateurs). Bien des noms pourraient se retrouver dans plus d’une catégorie. De plus la philosophie de l’histoire des Kurnhardt reste liée à l'interprétation whig qui voudrait que le cours de l'histoire américaine trouve toujours l’individu approprié pour la guider au moment particulier où elle arrive. Ainsi Lincoln au moment où les compromis entre Nord et Sud ne parviennent plus à résoudre la tension; Franklin Roosevelt lors de la montée des périls anti-libéraux et anti-démocratiques, etc. Le but visé par ces auteurs est différent du nôtre.

Les Présidents américains ne sont pas de bons hommes arrivés aux bons moments comme des «petits magiciens» venus résoudre les conflits latents, intérieurs ou extérieurs. D’ailleurs, les résultats historiques montreraient qu’ils sont rarement parvenus à les résoudre selon leurs plans: Lincoln n’a pu empêcher la Sécession, Jackson n’a pu mettre au pas les corporations financières, la politique du Gros Bâton de Theodore Roosevelt n’a fait qu’un temps et le projet de Société des Nations, le grand rêve cosmopolitique de Woodrow Wilson, a été sabordé par le Congrès. Si c’étaient les bons hommes aux bons moments, on pourrait dire qu’ils n’ont réussis, même là, que par la peau des dents, c’est-à-dire imparfaitement, leurs missions historiques. Est-ce par leur idiotie personnelle ou par le fait que la situation collective ne se prête jamais aux aspirations, même les meilleures, de l’homme le plus opportun pour la situation? Vision idiosyncrasique ou vision tragique?

Si la tragédie touche l’ensemble de la population nationale, l’idiosyncrasie concerne plus étroitement la personnalité présidentielle. L’intellectuel (Wilson) y échoue aussi bien que le vieux routier juridique (Lincoln); l’officier militaire n’y est pas à sa place (W. H. Harrison, Z. Taylor, J. A. Garfield) et n’est là que pour symboliser la victoire nationale sur les forces menaçantes de l'étranger (G. Washington, D. D. Eisenhower). L’idéologue, qu’il veuille amincir l’État (Reagan) ou élargir sa responsabilité sociale (Obama), se heurte également à la résistance des appareils bureaucratiques. Entre le rêve et l’histoire, la partie est perdue d’avance pour le rêve, d’autant plus que les Américains s’entendent rarement pour se rallier autour d’un rêve commun.

Il est heureux que ce rêve de «l’honnête médiocrité» telle que la rêvait les intellectuels français de la fin du XVIIIe siècle et qui inspirait des hommes comme Benjamin Franklin, n’ait pas cédé au fanatisme, que ce soit celui de Jefferson qui considérait que l’arbre de la Liberté a parfois besoin d’être arrosé du sang de patriotes, ou pire, des groupuscules douteux (le mouvement anti-franc-maçons sous Jackson, le mouvement Know Notting, le proto-fascisme de Huey Long, Russ Perrot il y a dix ans, le Tea Party aujourd’hui) qui ne sont jamais parvenus à mettre la Présidence sous leur coupe. Aussi, la médiocrité présidentelle peut-elle être vue comme une garantie du maintien de la Constitution et des Amendements dans leurs cadres cimentés par la Conférence de Philadelphie de 1787 et le Bill of Rights de 1789 les promettant moins à l’ouverture ou la renégociation qu’aux amendements indispensables aux conditions d’une époque irréversible.

N’attendons donc pas d’esprits supérieurs au poste de Président des États-Unis d’Amérique. L’anti-américanisme est trop enraciné dans son préjugé de l’intellectuel pervers. C’est un poste qui exige une médiocrité à la fois dans l’intellect et dans la caractériologie. Un président peut être coléreux (Jackson), austère (Coolidge), tonitruant (T. Roosevelt), handicapé (F. D. Roosevelt), érotomane (J. F. Kennedy), mystagogue (W. McKinley), tripoteur (C. A. Arthur), enfantin (U. S. Grant). Si un intellectuel se hisse au pouvoir, tel le malheureux Woodrow Wilson, sa présidence risque de se transformer en un véritable enfer. Aussi Wilson est-il une exception, à qui son successeur, Warren Gamaliel Harding, montra comment ramener la présidence les deux pieds sur terre.


De la présidence et des Présidents des États-Unis, il vaut mieux s’en tenir à la morale tirée à la fin du film de John Ford, The Man Who Shot Liberty Valance (1961), lorsqu’après avoir appris la vérité des faits concernant une médiocre histoire de réglement de comptes avec un bandit, le journaliste suit le conseil de jeter le témoignage véridicte et de publier la légende. Il en va généralement de même avec les Présidents: Washington était moins bon général que son titre le laissait croire et les Français, longtemps, hésitèrent à lui accorder leur appui. William Henry Harrison est l’homme d’une seule bataille: Tippecanoe, qui fit le slogan de sa campagne électorale. U. S. Grant conserva près de lui Hamilton Fish comme Secrétaire d’État en lui avouant «à sa manière désarmante: “J’ai besoin de vous, et Mrs. Grant a besoin de votre femme”. Car Mrs. Hamilton Fish, femme du monde expérimentée, servait de chef de protocole à Mrs. Grant».7 Et les qualités de général de Eisenhower furent ceux d’un médiateur entre un général Patton agressif et un général Montgomery qui veillait au maintien du prestige britannique au sein des armées alliées. Ses multiples crises cardiaques alternant avec ses tournois de golf durant sa présidence renvoient moins aux gallons d'officier militaire qu'à l’image de pappy Eisenhower… Il en va de même pour les choix de compromis. Franklin Pierce servit d’enrayeur au conflit Nord-Sud, James Garfield fut assassiné très tôt mais laissait peu de grands espoirs au moment où les États-Unis étaient en pleine lancée industrielle, Warren Harding apporta le scandale immoral d’un enfant né hors mariage avant de mourir prématurément lors d’un voyage en Alaska et la chute de Gerald Ford de l’escalier d’un avion, parapluie en main, montre que sans les bourdes de Nixon, il serait passé inaperçu dans l’histoire américaine, comme à peu près tous les vice-présidents qui n’ont pas eu la chance de succéder au président mort en fonction. Le «candidat», figure héroïque ou de compromis, reste une figure à qui on pourrait appliquer le pari de Pascal.


Les politiciens professionnels qui ont accédé à la présidence y ont laissé une aura plutôt grise. Que l’on pense à Van Buren, qui succéda à une personnalité forte, Jackson, et fut quitte pour être renvoyé chez lui après un mandat. Excellent petit magicien dans un second rôle, sa présidence vit éclore tout ce que Jackson avait su maintenir en suspens. Buchanan échoua dans la tentative démocrate de concilier Nord et Sud. Abraham Lincoln ne put empêcher la Sécession, ni émanciper les Noirs comme le voulaient les Abolitionnistes; ne put enfin embrayer la Réconciliation qu’il eût souhaîté, et il n’est pas dit qu’il y aurait réussi si John Wilkes Booth ne l’avait pas assassiné. Lyndon Johnson hérita, à l’assassinat de Kennedy, le four du Vietnam où il s’enferma, arraisonné par l’obsessive théorie des dominos et le containment de l’expansion du communisme en Extrême-Orient. Les esprits indépendants n’ont guère mieux réussi. John Adams, dont la réputation revient aujourd’hui comme fantôme de la droite néo-libérale, vécut une présidence chargée de haine, ayant hérité des problèmes laissés en suspension sous l’autorité prestigieuse de son prédécesseur, Washington. Il eut le triste mérite d’avoir promulgué les premières lois concernant les activités anti-américaines. Le président Taylor dut sa réputation à sa victoire sur le Mexique, mais à peu près tous s’entendent pour dire qu’il fut moins bon général que Winfeld Scott. Hayes fut retenu par sa déclaration voulant qu’il n’y ait aucun fondement à la vie politique tandis que Jimmy Carter obtint plus de succès après que durant sa présidence.

Chez ceux pour qui la présidence semble avoir été le destin tout tracé, l’idiotie alterne avec la débilité. Si grand juriste que fût John Quincy Adams, la campagne que mena son entourage contre son éventuel successeur, Jackson, atteignit le fond de l’ignominie et le président paya les pots cassés de sa défaite. Benjamin Harrison fut l’inepte fils du général-président d’une victoire, qui lui-même était fils d’un co-signataire de la Déclaration d’Indépendance. Franklin D. Roosevelt eut une carrière dans l’administration sous Wilson et n’était lié à l’autre Roosevelt que par le nom - même pas par le parti! Enfin, Kennedy n’était-il pas le fils d’un bootlegger à qui Roosevelt, pour s’amuser, avait demandé de baisser son pantalon avant de l’envoyer ambassadeur (en Grande-Bretagne). Pour les chanceux qui tirèrent le numéro d’être vice-président d’un président mort en fonction, John Tyler était un démocrate devenu Whig accrochant son charriot à celui de William-Henry Harrison (Tippecanoe & Tyler too!), Millard Fillmore succéda au général Taylor, mort d’une indigestion de verres de lait glacé avalés coup sur coup par un chaud après-midi d’été, Andrew Johnson fut la cible des républicains qui venaient de perdre la présidence par l’assassinat de Lincoln (Johnson était démocrate, l’idée d’une «union sacrée» entre les deux grands partis était née à la veille de la campagne qui conduisit à la réélection de Lincoln), Chester Arthur, patronneux du port de New York, accéda à la présidence, de même, par l’assassinat de Garfield tout comme Harry S. Truman, à la mort de F. D. Roosevelt et dont la politique anti-soviétique conduisit au maccarthysme.

Les présidents marqués par une vision nationale furent plus ou moins chanceux selon les circonstances. Jefferson, le seul véritable intellectuel a être parvenu à la Maison Blanche, avant Wilson, mit en place le territoire qui allait devenir les États-Unis (expédition Lewis & Clark, l’achat de la Louisiane à la France, etc.). Coolidge profita des Années Folles d’après-guerre pour vanter les bienfaits de la propriété tandis que son successeur, Hoover, dut gérer la crise économique qu’engendra cette prédication. Ronald Reagan, en démantelant et déréglementant pour ramener le capitalisme sauvage de la fin du XIXe siècle, rameuta la guerre froide avec l’URSS avant de voir s’effondrer l’Empire du Mal. Il serait absurde de lui créditer cette «victoire», tout comme il est absurde de l’attribuer à Jean-Paul II. Le fruit était pourri depuis longtemps, on attendait seulement qu’il tombe de lui-même afin de ne pas le revivifier d’une guerre violente. Il en est ainsi des présidents qui vivaient d’un projet international. James Monroe, le plus avisé, fit en sorte qu’une doctrine intérieure devienne un doctrine internationale respectée tacitement. McKinley fut l’apôtre de l’impérialisme qu’il légua, à son assassinat, à son successeur Theodore Roosevelt. Woodrow Wilson vit son projet de Société des Nations torpillé par le Congrès mais accepté par l’ensemble des nations victorieuses de la Grande Guerre, enfin George Bush Sr gagna une guerre du Golf à partir de fausses informations, ce qu’allait reprendre son fils, lors de sa présidence propre.

Enfin, les politiciens présidentiables réussirent à accroître généralement le pouvoir de l’État américain. Jackson, dont la démocratie jacksonienne, associée à l’idée ouverte de corruption, musela la Banque et devint le symbole des petits fermiers et des petits entrepreneurs contre le Grand Capital de la côte Est américaine. Cleveland «Ugly Honest» s’est inspiré de la même politique et fut au centre de scandales moraux et politiques. Theodore Roosevelt, avec sa politique du «Big Stick» exerça une pression du pouvoir central sur tous les groupes d’intérêts afin de mieux les consolider et de clairsemer la clientèle de l’État. Richard Nixon sombra dans l’illégalité avec laquelle il procéda pour exercer son pouvoir de panoptikon contre ses adversaires démocrates. Ceux qui détinrent la balance du pouvoir, tel James Madison et James K. Polk furent présidents au moment de guerre d’affirmation et d’expansion, celle de 1812 contre l’Angleterre (la needless war) et celle du Mexique qui permit à Polk d’asseoir la doctrine du Manifest Destiny. Taft succéda, sans gloire, à T. Roosevelt, qui lui fit la lutte à travers un troisième parti, le parti Progressiste, tandis que Clinton vit sa présidence secouée par des scandales d'ordre sexuel, et comme celle d’Andrew Johnson, s’achever à un doigt de l’impeachment.


Où situer George W et Barcak dans cette classification? Pour George W. Bush, la catégorie des destinées familiales semble évidente. Son idiotie se rapproche de celle du malheureux John Quincy Adams qui, bon avocat, sut défendre les mutins de l’Armistad, mais c’était après sa présidence. Située entre le prestigieux James Monroe et le tempêtueux Andrew Jackson, il ne faisait pas le poids, d’autant qu’il avait hérité d’une partie des reproches accumulés contre la présidence de son père. Le côté drabe de la présidence de Benjamin Harrison va bien avec l’incident du bretzel bloqué dans le gorgoton de George W. au cours de la partie de football de l’Action de Grâce vue à la télévision, mais le rapprochement avec Franklin Roosevelt et John F. Kennedy ne doit pas être écarté. Comme Roosevelt, les attentats contre le World Trade Center évoquent les réminiscences de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor et, malgré lui, Bush, comme Roosevelt, s’est trouvé entraîné dans un état de guerre qui n’a fait qu’accélérer, malgré ses sottises personnelles, la dynamique de sa présidence. Comme Kennedy, il fut également entraîné dans une guerre, en Afghanistan, puis celle en Irak qui remplaçaient par l’islam radical l’ancien communisme viscéral sensé submerger la Terre, et surtout l’Amérique. En ce sens, comme Roosevelt et Kennedy, Bush Jr a été peu maître de la situation historique dans laquelle il se trouva plongée. Sa destinée était tracée, d’abord par sa filiation politique au sein du parti Républicain, ensuite par les événements qui l’entraînèrent dans des voies où sa vanité personnelle et ses compulsions œdipiennes (venger son père qui n’avait pu venir à bout de Saddam Hussein) vinrent compléter ses mandats, au prix de la pire dette jamais érigée par les États-Unis.

Barack Obama apparaît se retrouver dans la même catégorie que les les présidents ayant une vision personnelle de l’American Way of Life qui diverge de la traditionnelle vision consumériste d'après la Seconde Guerre mondiale. Comme Thomas Jefferson, il veut asseoir l’Amérique sur les bases de la liberté et non de l’ordre. Comme Coolidge, il se fait le prédicateur de la propriété, mais de la propriété pour tous, c’est-à-dire une meilleur assiette de revenus pour une plus large majorité de citoyens américains. Comme Hoover, il hérite de la crise de 2008 engendrée par les décisions de son prédécesseur, crise qu’il ne peut parvenir à juguler tant l’effondrement de la bulle boursière a fait éclater toutes les illusions de la déréglementation reaganienne. Et, paradoxalement, c’est à Reagan qu’Obama ressemble le plus, dans la mesure où il veut faire effectuer une modification des rapports entre l’État et la société civile. Nos auteurs précités définissent Reagan comme An American Dreamer. Ça convient parfaitement au Yes We can de Obama, tant les rêveurs américains peuvent être de droite comme de gauche.
La bêtise de la présidence américaine, une nécessité ou une contingence? Dans un cas comme dans l’autre, c’est une tragédie. Quelle loi, morale ou scientifique, exigerait que les chefs d’États soient d’illustres médiocrités? Quels accidents à répétition feraient que les idiots succèdent aux imbéciles (moron) en laissant rarement la place aux individus doués et intellectuellement supérieurs à la moyenne?

Cet état d’historicité soulève une inquiétude au niveau symbolique. Le Président des États-Unis est véritablement perçu comme l’incarnation de la nation. Il est le Père-État par excellence, comparé à des premiers ministres fallots et ces figures de monarques éthérées que renvoient la presse à potins, dans les systèmes britanniques. Contrairement à ces derniers, il jumelle en lui l’auctoritas et le potestas; le chef d’État et le chef de Gouvernement. L’investissement affectif des citoyens lui est donc acquis sans réserve, même par les adversaires du président élu. On se souvient de la remarque d’un infirmier qui, voyant arriver Ronald Reagan tenant sa blessure à la main, lui répondit que ce jour-là, tout le monde était républicain. De même, après les attentats du 11 septembre, soudain, même parmi les Européens les plus anti-américanistes, on entendit s’écrirer que, ce jour-là, tout le monde était Américain! Cette monarchie républicaine qu’est l’Amérique a donc réussi à consolider les affects positifs autour de la figure symbolique du Président beaucoup plus que sur sa personnalité effective. Là-dessus, nous retrouvons bien la tradition médiévale des deux corps du roi.8 Les débats érotologiques autour de la fellation que s’est fait faire le président Clinton par Monica Lewinski rappelait trop le corps matériel du Président, qu’il est bon d’oublier le temps où il est censé incarner l’esprit de la nation (Weltgeist). Pourtant, contrairement à la France ou à l’Allemagne, où les Présidents de République ne sont jamais épargnés des éclaboussures des scandales politiques ou financiers, les Présidents américains obtiennent facilement la grâce de leur population. Les républicains de 1998 n’ont pas compris le mal qu’ils se faisaient en dévoilant les scandales sexuels de Bill Clinton, travaillaient en fait à rehausser sa réputation, à la fois de virilité et de paternité. C’est dans ses bras, plus que dans ceux de George W. Bush, que plusieurs new-yorkais allèrent épancher leur peine après le 11 septembre. Il en va ainsi de Barack Obama. Du fait qu’il est le premier président Noir des États-Unis, et cela à peine quarante ans après le fameux discours de Martin Luther King à Washington, la preuve semble faite que l’égalité peut être un rêve qui se réalise. Bien sûr, on oublie le détachement avec lequel son prédécesseur ignora les victimes, essentiellement les pauvres Noirs de New Orleans, aux lendemains du passage de l'ouragan Katherina dans le Golfe du Mexique. Le rêve, une fois de plus, se dresse devant la réalité, devant l’Histoire. On aurait tort de voir de l’idiotie dans la politique d’Obama, comme on en vit tant dans la politique de son prédécesseur, celles que rappellent les Mémoires aujourd’hui publiées de George W. Bush.

Mais l’idiotie et la bêtise n’apparaissent qu’aux yeux de ceux qui sont capables de distinguer l’ombre de Satan lorsqu’ils sont éblouis par la lumière de Lucifer. Le Président est à son peuple dans un rapport similaire, d’où qu’ils n’apparaissent bêtes et stupides que lorsque l’on regarde la politique et l’histoire américaine autrement que comme la suite de la Marche du Peuple Élu dans le désert. Qui se serait retrouvé parmi les Hébreux pour clamer que Moïse et Aaron étaient de mauvais conducteurs, eux qui les firent pourtant tourner en rond pendant quarante ans, selon la légende de la Bible, à la recherche d’une Terre Promise qu’ils auraient pu atteindre en quelques mois s’ils s’étaient dirigés droit vers le Nord-Est après avoir traversé à gué la Mer Rouge? Que ces conducteurs-là n’avaient rien de héros constitués, d‘esprits de compromis, de professionnels de la conduite en plein désert, d’esprits indépendants dégagés des liens de tribus; qu’ils n’étaient que des parieurs sur le hasard; qu’ils n’étaient point porteurs d’une vision de cette Terre Promise et de la place de cette Terre dans l’ensemble du monde; qu’ils n’étaient qu’assoiffés de pouvoir (même envers Dieu (cf. l’affaire des deux coups de rameau sur e rocher qui valut à Moïse la peine de ne point pénétrer en Terre Promise (Nb 20 1-13), et finalement quelle balance du pouvoir étaient-ils détenteurs entre les Hébreux retournés au paganisme du Veau d’Or et ceux, idéalistes, enthousiastes d’atteindre le Royaume de Jérusalem?⌛

Montréal
9 novembre 2010

Notes
  1. F. Tristan. Les Tentations de Jérôme Bosch à Salvador Dali, Paris, Balland/Massin, 1981, p. 98.
  2. F. Tristan. ibid. p. 99.
  3. F. Tristan. ibid. p. 99.
  4. A. Besançon. Présent soviétique et passé russe, Paris, Livre de poche, Col. Pluriel # 8351, 1980, p. 264.
  5. C. Julien. Le rêve et l'histoire, Paris, Grasset, 1976.
  6. P. B. Kunhardt, jr, P. B. Kunhardt III, Peter W. Kunhardt. The American President, New-York, Riverhead Books, 1999.
  7. A. Maurois. Histoire des États-Unis, Paris, Hachette, 1968, pp. 203-204.
  8. E. Kantorowicz. Les Deux Corps du Roi, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, 1989.

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