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mardi 17 janvier 2012

Que sont devenus nos héros d'antan?

L'exploit de Madeleine de Verchères, 1692

QUE SONT DEVENUS NOS HÉROS D’ANTAN?
Première  partie d'une trilogie

Rien de tel, après souper, que de regarder un téléroman de Fabienne Larouche. C’est comme un digestif …non seulement du repas, mais de la journée complète. La télévision québécoise fabrique d’excellentes séries, mieux que les séries américaines dont les patterns restent essentiellement les mêmes depuis des décennies - comédies avec rires en cans, avatars de Gilligan’s Island avec les nerds de Big Bang Theory où l’île s’est transformée en appartement; séries avec serial killers où s’entremêlent le gore des années 1980 avec l’humour de Quincy. Au Québec, la scénarisation a rompu avec Terre humaine et ce qui reste de la ferme familiale des Jacquemin se retrouve dans la pépinière de Yamaska. Elle cherche plutôt du côté des drames psychologiques, incrédibles tant ils sont tordus comme Aveux, ou du côté du survérisme comme avec Musée Éden qui n’avait pas les moyens financiers pour suivre sa logique jusqu’au bout. Les producteurs et les comédiens sont autrement bons que les impassibles vedettes américaines, et si la qualité des textes a perdu de sa poésie des premiers temps de la télévision, nous le devons à l’inexorable guerre que la technique a livrée à la littérature pour s’approprier ce médium. Selon la «loi de McLuhan» qui énonce que le médium c’est le message, il fallait croire que la télévision n’était pas faites pour la poésie ou la littérature; que des auteurs qui écrivirent pour la télévision - les William Faulkner, les John Fente, les Germaine Guèvremont - n’étaient pas capables de «s’adapter» à ce médium; que seuls les quizz idiots et les nouvelles séries qui versent dans l’outrageous à la Occupation double sont appropriés à ce médium.

Voilà pourquoi, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, Fabienne Larouche a le mérite de se confronter avec l’impératif catégorique de la technique télévisuelle. Elle suit le pattern tel qu’enseigné dans les cours de scénarisation, plaçant les rebondissements au moment où la suite de commerciaux va s’insérer, finissant la demi-heure ou l’heure avec la scène intense invitant à suivre l’épisode suivant. Elle donne, en prime, la caricature positive de personnages hyperconscients qui annoncent la mesure d’un mal qui, dans la série américaine, serait poussé au démoniaque. Car si tout le monde y est bon, tout le monde n’y est pas gentil, et l’intrigue consiste à nous dire pourquoi il n’est pas gentil et à le ramener à sa bonté naturelle. Il y a du Jean-Jacques Rousseau dans Fabienne Larouche, alors que la prédestination et la loi de l’homo homini lupus de Thomas Hobbes domine la scénarisation de la télévision américaine. Deux types de contrat social adverses, incompatibles, érigés sur une vision de l’homme, ici masochiste, là sadique, où la présence du mal ne cesse de se révéler tout au long de l’histoire.

Et c’est ce qu’enseigne son nouveau professeur à la polyvalente du Vieux-Havre (polyvalente fictive logeant dans les studios de Radio-Can.), le professeur Vincent Picard (aucune parenté avec l’inventeur du sous-marin, Auguste Picard). Interprété par Guillaume Lemay-Thivierge, qui, pour une fois, se révèle dans un rôle mesuré qui ne tombe pas dans son cabotinage habituel, répétant inlassablement son rôle d’enfant-délinquant du Matou, Picard nous est présenté comme un professeur d’histoire qui se dit passionné par sa matière. Sa classe est, bien entendu, une classe d’adolescents à l’âge où les hormones placent les ados entre le décrochage scolaire et l’apathie - cette apathie dont sont victimes ces étudiants de la classe de Rémy Girard dans Les invasions barbares, où je reconnais dans le personnage interprété par Sébastien Huberdeau, le catatonique qui peuple tant nos cours universitaires et à qui on aurait envie de donner une taloche derrière la tête pour les réveiller et nous dire pourquoi il vient s’écraser sur ces bancs, surtout au prix que sont rendus les frais de scolarité!

Enfin, je m’écarte du sujet. Depuis plus de vingt ans, avec ses séries scolaires, Fabienne Larouche met toujours de l’avant ces deux matières qu’elle considère avec plus d’insistance parce qu’elles la touchent: le français (avec Marina Orsini, en 2011-2012) et maintenant l’histoire. Il y a aussi l’éducation physique, mais ce sera sans doute pour une autre saison. Par son expérience d’institutrice, par sa culture, par son travail de scénariste, le français et l’histoire sont les disciplines qui l’interpellent, qui devraient actuellement tous nous interpeller. Non qu’elle donne des cours sur le français ou l’histoire - nous ne sommes plus au temps où le samedi, en fin d’après-midi, Jean-Marie Laurence nous débitait des leçons de grammaire française à la télévision! -, mais son désir de conscientiser une population qui semble se délester à la fois de sa langue et de son passé, revêt chez elle un militantisme qui se veut représentatif du soucis des enseignants québécois. Le personnage de Picard mentionne à ses élèves qu’il tient l’histoire pour une discipline aussi importante que le français et les mathématiques. Ce que le malheureux Picard ne comprend pas, toutefois, c’est que l’histoire est un numéro perdant dans notre anachronique conception du «marché du travail», alors que le français et les maths sont des matières-clef - et de plus en plus l’anglais qui tend à supplanter le français.

Il y a incontestablement des problèmes au niveau de l’organisation scolaire québécoise, et le sort réservé au Rapport Bédard, dont j’ai traité ailleurs, est un écueil plus tranchant encore que le récif qui vient de faire couler le Costa Concordia sur les côtes liguriennes. La conception anachronique du marché du travail entretenue par le Ministère de l’Éducation et qui vise à transformer les écoles en usines de production d’individus scolarisés qui continueront à faire rouler la machine économique capitaliste comme elle roule depuis cent ans, ne réserve aucune place, sinon que comme passe-temps, comme divertissements contre l’ennui, à la culture, à l’histoire et à la géographie. Au Québec, quelqu'un de cultiver est tenu comme un chien savant, on le fait parler et on lui paie un café. Préférons donc nous en remettre à Internet, au Web, aux autres outils informatiques «porteurs d’avenir» comme le susurrait voilà vingt ans Robert-Guy Scully. Pourtant, même si on juge que Wikipedia a remplacé l’Encyclopedia Universalis, force est de reconnaître que ces outils ne peuvent que livrer un fast-knowledge comparable au fast-food des McDo et des Tim Bits. On ne peut critiquer honnêtement l’un sans critiquer l’autre. Le livre, qu’on le veuille ou non, demeure le seul instrument par lequel il est possible de pénétrer une pensée, d’entrer en profondeur dans un problème et non à en rester à la surface d’une information short and sweet. Non seulement en histoire, mais en histoire particulièrement. Mais, incorrigible que je suis, je reviens à la série.

Le professeur Picard, qui se désespère de faire aimer l’histoire à ses élèves, relève la suggestion de son ami, fan du Canadien de Montréal, qui lui demande de parler des héros de l’histoire. Idée retenue par Picard. Après tout que sont ces P.-K. Subban ou autres Halak qu’idolâtrent les amateurs de hockey? Des mercenaires, des encaisseurs de millions en vérité, jouant aux gladiateurs dans un sport qui, «national» autrefois, s’est vu transformé par les Américains en football sur glace. Lorsque la foule se soulève dans les gradins, c’est moins pour le Suédois qui vient de compter un but que pour évoquer des fantômes disparus qui font rêver encore que le club représente bien notre identité. Ils ne sont plus d’ailleurs que les derniers, avec les groupes rock, à susciter de telles passions. Car ce sont bien eux, les héros de l’heure, et leur quinze minutes de gloire durera le temps qu’ils occuperont les conversations des fans jusqu’à ce que d’autres joueurs, plus jeunes, plus beaux ou plus violents les enverront rouler dans ce que Trotsky appelait méchamment «les poubelles de l’histoire».

 

Picard demande donc à ses étudiants de nommer des héros. Avec le gros Antonio qui tirait des autobus avec ses tresses, nous ne sommes pas dans «l’histoire» mais dans le monde des vedettes. (Pour l’avoir vu pendant des années avant sa mort, assis sur un banc au coin des rues Mont-Royal et Saint-Denis, les soirs d’affluence vendre ses photos de ses exploits passés, cette réponse d’un ado me laisse songeur.) Un héros, pour Picard, sous-entend quelqu’un dont le souvenir perdure dans la mémoire, à travers une chaîne de générations qui devrait remonter le plus loin possible dans le passé. Il décide donc de leur en offrir cinq pour lesquels ils voteront afin de faire un travail de classe. Il nomme René Lévesque - une élève murmure, «c’est qui, ça?» Évidemment, Picard lève les yeux aux ciel, découragé, comme le font sans doute tant de professeurs de son âge. Puis il nomme Lambert Closse, lord Durham, Wilfrid Laurier et Madeleine de Verchères. Ces choix ne sont évidemment pas ceux d’un professeur d’histoire dans la trentaine - si on prend l’âge de Guillaume Lemay-Thivierge pour celui de son personnage -, car depuis longtemps, l’histoire de la Nouvelle-France a été jetée aux orties. Faisant ses études universitaires entre 1995 et 2005, supposons, il aurait suivi les cours inspirés de l’histoire sociale et des mentalités tirée de l’enseignement français de l’École des Hautes-Études en Sciences sociales. Parler des immigrants irlandais lui convenait mieux. Lambert Closse et Madeleine de Verchères, c’est Fabienne qui lui dicte ici ses choix. Lord Durham? Mais pourquoi pas Papineau, Viger, Chénier, Girod… Enfin, René Lévesque? Trop douloureux. Tant de cicatrices restent encore plaies ouvertes, comme nous pouvons le constater présentement à travers le naufrage péquiste. Les élèves choisissent donc Madeleine de Verchères. Picard les envoie à la bibliothèque chercher de l’information sur Madelon. Bonne chance.

En effet, à quand remonte la dernière biographie de Madeleine de Verchères? Comme les élèves du prof. Picard ne trouveront rien sur les tablettes de la bibliothèque du Vieux-Havre, ils consulteront Wikipedia. Un article en trois paragraphes. En bibliographie, deux titres …non de livres, mais d’articles de revue et de recueils.
    * Marcel Trudel, "Madeleine de Verchères, créatrice de la [sic!] propre légende», dans Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, chap. VII, Cahiers du Québec, Collection Histoire, Éditions Hurtubise HMH, 2001.
    * Diane Gervais et Serge Lusignan, De Jeanne d'Arc à Madeleine de Verchères: la femme guerrière dans la société d'Ancien Régime, Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 53, no 2, automne 1999.
Tant qu’au Dictionnaire Biographique où on retrouve une entrée sur Madelon, il serait fort douteux qu’il se retrouve sur les étagères de polyvalentes. Le texte publié dans la Revue d’histoire de l’Amérique française est une approche typologique: la femme guerrière, et si Madelon est représentée avec son chapeau d’homme et son fusil entre les mains sur le célèbre monument de Verchères, elle fut, comme le dit Trudel, la créatrice de sa propre légende, car pour Trudel, l’action de Madelon, «telle qu’elle la raconte en 1699 et restreinte à ce qu’elle déclare elle-même, du vivant des personnes qui sont proches de l’événement, n’est pas en soi une action extraordinaire. Elle est toutefois représentative des périls coutumiers de ce temps…» (p. 156, éd. B.Q.) Hiiiii! Ça commence mal un travail sur une héroïne que de lire que son action fut malgré tout assez banale, à la portée de tout le monde! Gageons, toutefois, qu’il traîne encore quelques vieux livres poussiéreux de Lionel Groulx, rongés par les mites (ou les mythes?) sur les étagères de métal après lesquelles, comme dans mon temps, il suffisait de se frotter les pieds sur le tapis ozite pour attraper un choc d’électricité statique au bout des doigts. Dans le tome 3 de Notre maître le passé, Madelon occupe trois pages. C’est de lui que je tiens le surnom de notre héroïne: «Magdelon - comme on l’appelle dans sa famille…» (p. 98, éd. 10/10). Je m’en tiendrai aux dernières lignes du court texte: «De Mademoiselle Madeleine, on se fera une image assez juste, ce nous semble, si on se la figure belle, intelligente et fine, séduisante et brillante, mais portant, dans son enveloppe féminine, l’âme d’un gars remuant et batailleur, fortement musclé, avec du cran, beaucoup de cran, ayant facilement aux lèvres le mot à résonnance de métal, la phrase à panache et le geste proche parent de la parole» (ibid. p. 99). Ayoye! Ça va faire mal si l’une des élèves du prof. Picard lit ce texte. Mais en écrivant ces mots, le vieux chanoine homophile pensait sans doute à son Dollard des Ormeaux qu’il voyait dans sa soupe - jusqu’à faire de Madelon la «femme forte» de l’Évangile de la Nouvelle-France -, et nous dit que si Madelon fut une héroïne, c’est parce qu’elle s’était comportée comme un homme. Inutile de taper sur le clou en nous racontant l’histoire de la jeune fille de 14 ans devenue épouse du seigneur de La Pérade, maîtresse-femme d’affaires comme tant d’autres de ses consœurs sous la Nouvelle-France, lorsqu’elle renouvellera plus tard son exploit de Verchères en défendant le manoir de La Pérade contre un assaut d’Iroquois.

J’ai sous les yeux la plaquette de Guy Laviolette, dans laquelle Fabienne, comme moi d’ailleurs, a dû apprendre son Histoire du Canada étant élève au primaire. Cette collection, Gloires nationales, illustrée de poèmes lénifiants et d’illustrations héroïques, c’est la légende. Celle que lui refuse le professeur Trudel, qui a toujours abordé la Nouvelle-France selon la méthode néo-positiviste des Annales et rarement par son côté anecdotique comme Groulx ou Laviolette. Le professeur Trudel, dont la mort en 2011 est passée quasi inaperçue, ne croyait pas aux «gloires nationales», d’où le titre Mythes et réalités dans l’histoire du Québec. Il en appelait à la méthode critique pour régler leurs comptes, une fois pour toutes, aux vieux mythes historiographiques de Groulx et de Laviolette, et ramener l’histoire au développement de la société et à ses mentalités. Cette approche universitaire, la génération des enseignants de 1970-1990 a voulu l’imposer à leurs étudiants en formation en enseignement de l’histoire, ceux de l’âge de Picard, et on pourrait lever les paris pour savoir si Guillaume Lemay-Thivierge connaît le nom de la chienne couchée aux pieds de Lambert Closse. S’il donne sa langue au chat, il n’aura pas à en rougir, car il serait étonnant que le professeur Picard, si passionné d’histoire qu’il soit, le sache lui aussi, et, de toutes façons, on ne gagne pas sa vie en sachant de telles vétilles, à moins de gagner à un quizz niaiseux de TVA en répondant «Pilote». Mais Pilote n’était pas ce brave toutou dont on ferait de la peluche à l’égal de Milou, c’était une molosse dont l’utilité était de garder la palissade de Ville-Marie et de mordre les Iroquois aux mollets s’ils s'approchaient trop près du fortin, à l’exemple de ces molosses apportés par Ponce de Léon à Porto-Rico et en Floride, et qui servaient à chasser les Amérindiens jusqu’à les dévorer. Ainsi commença le génocide des Antilles, le seul vraiment réussi dans l'Histoire.

Bref, ce que je veux dire est dans le fond assez simple. La question posée par le professeur Picard ne pouvait être posée par lui. Par quelqu’un comme Fabienne Larouche oui, mais pas par quelqu’un de la génération Thivierge/Picard, pour une simple raison de génération. Car depuis 1970 et la crise des anti-héros, à l’époque où les Cyniques plaisantaient en blaguant qu’un type ayant été arrêté aux douanes pour avoir transporté une statue de Madeleine de Verchères était inculpé de trafic d’héroïnes, les héros de l’histoire canadienne ont tout simplement été éclipsés de notre connaissance et, par le fait même, de notre conscience. Après avoir été qualifié par Durham d’être un peuple sans histoire, le M.É.Q. a fait de nous un peuple sans héros au nom d'un anti-élitisme primaire et d'une démagogie syndicale. Nous ne sommes plus à l’époque où l’historien Thomas Carlyle (1795-1881) écrivait un gros bouquin sur l’importance des héros comme synthèses des qualités «innées» d’un peuple en action, ou même le livre du marxiste russe Plékhanov (1856-1918) qui soulignait, malgré l’importance déterminante des classes dans l’Histoire, la place indispensable qu’y trouvait certaines individualités. C’est encore à la manière de Carlyle et de Plékhanov que Groulx et Laviolette voyaient les Gloires nationales. La conclusion du texte de Trudel sur Madeleine de Verchères le dit assez bien. Au-delà de ses faits d’armes - car les héros ont longtemps été quasi-exclusivement porteurs de valeurs militaires -, un héros est une identité collective reconnue à travers la geste d’un individu, homme ou femme, jeune ou vieux. La République française, dans ses manuels scolaires jusqu’en 1960, s’est reconnue dans les enfants de 14 ans (le même âge que Madelon) Joseph Bara et Joseph Agricol Viala tués par les Royalistes en 1793 et que Robespierre s’apprêtait à panthéoniser lorsque Thermidor vint lui couper le sifflet. Par contre, Madame de Sombreuil aurait été jusqu’à boire un verre de sang (du vin sans aucun doute) lorsque les Septembriseurs lui promirent la vie sauf à son vieux père. Jeanne d’Arc aurait eu, selon un auteur récent, des «testicules», malgré ce que nous disent les examens «minutieux» opérés par les matrones envoyées tantôt par le duc de Bourgogne tantôt par le duc de Bedford, ce qui ressemble assez fort, vous en conviendrez, à ce que disait Lionel Groulx de «l’âme d’un gars remuant et batailleur» de notre Madelon. Est-ce à dire qu’un héros national ou international est une supercherie? un mythe? Il y a du mythe, sans aucun doute, mais il y a surtout de l’Histoire dans la mesure où son importance dépasse la factualité de l’Être-là (du Dasein de Heidegger) que lui a value son existence.

Qu’est-ce à dire? Sans le fameux baril de poudre lancé et reçu par Dollard des Ormeaux au Long-Sault, sans le fait d’armes de Madeleine de Verchères, sans la mort de Montcalm sur les Plaines d’Abraham ou la victoire du Pélican piloté par d’Iberville contre les Anglais de Terre-Neuve et de la Baie d’Hudson, sans la mort de Chénier dans le cimetière de Saint-Eustache ou le gibet de Riel, sans les soldats tués à Vimy ou à Paschendael ou les soldats canadiens qui sont morts pour saisir le vieux monastère bénédictin du Monte-Cassino, nous ne saurions point faire la part entre la vie et la mort des collectivités. Des auteurs, des artistes, des savants, des sportifs mêmes peuvent incarner cette synthèse. Pour mieux nous aider à comprendre, posons le problème en sens inverse, partons non de l’historique comme nous venons de le faire, mais du légendaire. Des personnages issus des légendes tels Robin Hood, Siegfried, Guillaume Tell, sortis tout droit de l’Imaginaire populaire, retravaillés par le littéraire, ont fini par prendre un réel statut historique, précisément parce qu’ils synthétisaient en eux les qualités que des collectivités s’étaient données dans la durée existentielle. En Angleterre, Robin Hood reste associé au temps où le bien et le mal s’opposaient entre le roi Richard Cœur de Lion, détenu prisonnier sur le continent, le roi Jean sans Terre à qui, à Runymède, les barons imposèrent la Magna Charta, un document affirmant l’indépendance des barons face à la Couronne; Siegfried provient des vieilles légendes germaniques et nordiques (les Eddas du XIIe siècle) et représente le caractère transhistorique de «la race pure germanique», enfin Guillaume Tell, dont le nom reste rattaché à l’histoire de la souveraineté suisse face aux ambitions des Habsbourg (XIVe siècle), même si le personnage apparaît dans la littérature quelques siècles plus tard, apparaissent tout aussi historiques que s’ils avaient réellement existé. Donc, même si ces personnages n’ont rien d’historique, ils possèdent une historicité parce qu’ils opèrent la même synthèse que celle accomplie par les héros ayant effectivement vécus. À la rigueur, on pourrait affirmer qu’on reconnaît les vertus - et les défauts - d’une collectivité par le type de héros qu’elle se donne.

Le vide laissé au Québec par l’absence de héros, historiques ou mythologiques, est donc comblé par un nouveau type: la vedette, populaire, artistique, sportive, qui incarne non plus une collectivité dans l’espace et dans le temps, mais une seule et unique génération. Sa propriété est d’être essentiellement éphémère afin de ne pas se répéter d’une mode à l’autre. D’où le fait que les héros d’hier son passés date aujourd’hui, ce qui est très frustrant. Les héros du passé n’ambitionnaient pas une telle reconnaissance; ils faisaient ce qu’ils avaient à faire, dans les conditions existentielles du hic et nunc, et c’était tout. La postérité jugerait. Maintenant, c’est un «présentisme» qui domine la philosophie contemporaine de l’histoire. Idôle instantanée, héros dilué. Cette différence est-elle insurmontable et doit-on déplorer la perte des héros collectifs? Les nationalistes auront beau déplorer, malgré les défilés des Géants de la Saint-Jean, l’oubli des héros québécois, mais ce sont eux qui ont vidé le récit historique de nos héros collectifs, à l’exemple des catholiques qui, après Vatican II, avaient purgé le Paradis de leurs saints dont la réalité historique demeurait incertaine. Les «Québécois» considéraient ceux de la Nouvelle-France comme n’étant que des Français (mais pourtant d’Iberville et Madeleine de Verchères étaient bien nés ici, ils étaient autant de vrais Québécois que nous); les critiques du Régime anglais qualifiaient les individus soit comme des «collabos» (le clergé et le gouvernement colonial, Lafontaine et G.-É. Cartier), soit comme «résistants» désespérés (Papineau, Chénier, Riel). Enfin, le Québec contemporain ne veut retenir que les winners, de sorte qu’il ne reste plus, à peu près, que Maurice Richard qui gagnait ses parties de hockey, et le Frère André qui guérissait miraculeusement les malades. Les héros que la politique essaie de nous vendre - l'astronaute libéral Marc Garneau ou le sénateur Boisvenu - font, à côté, plutôt Riquets à la houppe.

Les héros des jeunes générations, puisés non dans les livres mais les journaux à potins, sur le Web ou les jeux vidéos, sont des producteurs de cultures de consommation. Ils ne sont pas faits pour durer avons-nous dit, car ils appartiennent au jetés-après-usage, à ce que François Hartog appelle le «présentisme». Non plus le vieux présentisme du philosophe italien Benedetto Croce (1866-1952), pour qui «toute histoire est histoire contemporaine», car chaque génération projette sur le passé sa propre situation historique, mais bien plutôt un présentisme qui ignore le passé et fuit l'avenir, centré sur un présent limité à une séquence où le temps n’a plus de durée, n’est qu’un maillon détaché de sa chaîne. Un nœud sans extrémités ne retient rien. L’«évidence d’un présent omniprésent», pour reprendre l’épistémologie de François Hartog, est ce sur quoi bute l’enthousiasme du professeur Picard et donne, ce qu’il explique à ses élèves, «des individus sans passé, donc sans avenir». L’abolition de la durée est l’une de ces subversions sociales issue de la division technique du travail (Taylor, Fayol, Stakhanovisme, etc.) qui, depuis la fin du XXe siècle, s’insinue partout, s'infiltrant même dans notre intimité. L’abolition de la durée, en chaque individu, le condamne à ne plus se considérer comme un Être inscrit dans le temps, avec possibilité de transcender son immanence, mais à ne plus être qu'un «Être-là», un étant, une immédiateté saisie dans/par l'addition d'effets isolés, toujours placé à un croisement qui en fait un témoin événementiel («J’étais au dernier show de Simple Plan.»), et rien de plus. Le temps ne se mesure plus en continuité, en durée à travers laquelle la personnalité est appelée à se développer, à se nuancer, mais en une suite d’additions de moments paroxysmiques, tenant tantôt à une action dont l'individu n'est pas nécessairement le moteur, tantôt à un spectacle dont il n'est que l'objet passif, tantôt à une rencontre qui le «sort de l’ordinaire», qui tire l’individu de l’ennui dans lequel le tient la civilisation des loisirs («je suis tombé en amour.»). Bref, la vie de l'individu se fait métaphore de ces inlassables problèmes mathématiques ou scientifiques que l'élève apprend à résoudre passivement, sans s'imaginer qu'il répétera sa vie en résolutions de problèmes obsessionnels pour des résultats illusoires. Le présentisme, comme forme d'aliénation post-moderne, nous oblige à considérer le décrochage scolaire autrement que comme un échec de l'élève à s'adapter au milieu scolaire, mais comme une résistance instinctive au présentisme dont l'école est devenue porteuse, comme complice aveugle de la culture commerciale; à l'identique de ce célèbre tableau de Breughel illustrant la parabole des Évangiles de l'aveugle conduisant les autres aveugles dans le précipice.

Le présentisme, qu'il soit scolaire ou culturel, entraîne une défectuosité de la maturité, tant la maturité est la capacité dont l’individu se voit dotée de «comprendre» la notion de temps (et de temps historique) associée à la progression du développement psychologique et corporel. Il faut donc avoir vécu une certaine durée afin de pouvoir distinguer la distance qui sépare le passé du présent; ce que j’étais à six ans, à dix ans, à quinze ans, ce que je suis à seize ans, et qui ne se résume ni en additions, ni en soustractions. Cette «épreuve de la durée», coïncidant avec la maturité sexuelle, est la première d’une série de «traumatismes» qui associent les mutations du corps avec celles de l’esprit. Depuis longtemps les enseignants savent que les notions de temps, de durée, ne sont accessibles à la conscience des élèves qu'à l'adolescence, contrairement à la représentation de l'espace, plus précoce (cf. les travaux célèbres de Piaget). Le présentisme apparaît donc comme une métaphore perverse de l'orgasme dans la mesure où il traduit intellectuellement la jouissance organique. Dans la mesure où l'orgasme est la plus petite unité de temps historique, la réduction de la durée à la répétition arithmétique de cette petite unité condamne l'individu à ramener son rapport objectal à une régression compulsive. Comme le plaisir devient une fin en soi, il n'a plus à se sublimer à travers l'élévation d'idéaux héroïques qui suggéreraient que le plaisir peut se développer lui aussi, sans s'étioler, sans être condamné à des ruptures orageuses, des réconciliations hasardeuses, des additions numériques (threesome, échangisme, etc.); finalement, que le plaisir n'est pas l'antithèse de l'idéal, mais que l'idéal sert à raffiner le plaisir, à le détacher de ses appréhensions anxiogènes pour l'élever vers des objectifs qui se confondent avec une vie. Bref, à l'humaniser. Car le monde existentiel se révèle définitivement à travers l’Autre: l’Autre dans l’espace, mais aussi l’Autre dans le temps. L'expérience de la durée est faite d'une succession de temporalités différentes, faisant en sorte que notre Être, sans jamais faire défaut à lui-même, n’est jamais tout à fait le même tant il est appelé à réagir constamment à de nouveaux défis et à s’adapter à de nouvelles situations. Voilà pourquoi, qu'importe la geste du héros, il demeure essentiellement porteur d'une pulsion érotique, une invitation à la libido, bien que la destrudo cimente souvent son socle.

Bref, le présentisme enveloppe le temps à l’intérieur des seules coordonnées de l’actualité, du présent. Chez Groulx, chez Laviolette et chez Trudel, le dialogue avec le temps s’établissait dans la durée, s’il y avait présentisme, c’était à travers la projection du temps présent sur le passé; s’il y avait déterminisme, c’était à travers le catholicisme, le nationalisme ou les structures sociales et mentales qui assuraient la perpétuité de notre identité collective. Avec le présentisme actuel, qui atteint même les meilleurs historiens, c’est l’instant, c’est l’immanence qui phagocyte la transcendance et tue l’Autre avec soi dans l’étouffement de l'espace-temps même. Ainsi, si la série Le courrier du roi des années 1960, nous présentait un monde fantasmatique de la Nouvelle-France, entre le méchant intendant Bigot, corrupteur et prévaricateur, et notre morale vertueuse, les scénaristes essayaient d’atteindre ce qui était encore en nous de ce que nous avait légué la Nouvelle-France. La vertu du courage, de l’esprit d’aventure, le refus de la corruption, le passage du stade du miroir où l’Autre n’était ni bon (le Français) ni méchant (le jeune indien), mais tout simplement Autre. À la projection «présentiste» subsistait la conscience d’une continuité, d’une durée au-delà des modes. Avec Musée Éden, pour ne citer qu’un exemple, la projection d’un C.S.I. dans un Montréal de ruelles difficilement crédibles en tant que boulevard Saint-Laurent en 1910, et qui évoqueraient plutôt le Whitechapel de la Londres de Jack l’Éventreur, c’est la mode gore, avec ses paradigmes, qui dévore le passé. Dans son film Black Robe, sortit en 1991 le réalisateur Bruce Bereford est tombé dans le même piège. Bien qu’entouré d’anthropologues et de spécialistes des affaires autochtones afin de reconstituer le fort Sainte-Marie et le Long House iroquoien, l’anachronisme des canots de 1634 doté du fuselage des canots Radisson aptes à transporter de grandes quantités de peaux de fourrures sur de longues distances, montre que malgré tous les efforts scientifiques et techniques, le passé est irreproduisible dans son intégrité. De même le passé est à jamais perdu, de même l’avenir est pour toujours imprévisible. Pour s’en convaincre, il n’a qu’à feuilleter les livres et les bandes dessinées de la fin du XIXe siècle prévoyant le siècle à venir. Les dessins de Robida comme les bandes de science-fiction ne sont que fantaisies par rapport à notre monde actuel, et si nous nous sommes épatés avec le prophétisme de romans tels ceux de Huxley, Le meilleur des mondes et de George Orwell, 1984, c’est que le «monde» que décrivaient ces ouvrages était déjà actuel au moment où ces romanciers le projetaient dans les décennies futures.

Tous ces problèmes de «haute» philosophie semblent intraduisibles en termes concrets. La «colonisation» du passé est ce contre quoi Fabienne Larouche voudrait lutter avec son passionné professeur Picard. Déplorer la disparition des héros ne fait que confirmer qu’il n’y a plus de structures collectives et donner raison à Margaret Thatcher qui affirmait que la société ça n’existait pas. L’exotisme temporel succède à l’exotisme spatial qui a été nivelé par les chaînes d’hôtels et les clubs de voyages organisés. Comme dans L’Âge des Ténèbres de Denys Arcand, le passé n’est plus qu’un grand parc d’attraction dont Disney essaie de s’approprier la franchise exclusive avec ses films de pirates, de chevaux de guerre, de médiévistes en carton et le tout mélangé avec de la science-fiction futuriste. L’absorption du temps dans un éternel présent cultive l’angoisse de la vie, et par le fait même du sort réservé selon l’âge aux individus: angoisse de l’emploi, angoisse de castration, angoisse du manque de biens, angoisse de la séparation, angoisse de la maladie, de la faillibilité, de la vieillesse et la mort n’existe plus. Il y a un quart de siècle environ, alors qu’on était en pleine crise de la pandémie, un journaliste sidéen, Emmanuel Dreuilhe, avait écrit un livre Corps à corps dans lequel il traçait un parallèle entre sa lutte contre la maladie et le cours de l’histoire du XXe siècle. Dans sa thérapie existentielle, il en venait à écrire: «Quand je serai Berlin en mai 1945, il sera peut-être temps que je nous empoisonne, le SIDA et moi, dans son bunker». De fait, Dreuilhe devait mourir un an après la parution de son livre (1988). Si toute l’histoire de l’humanité se rejoue en chacun d’entre nous et que chacun d’entre nous se retrouve dans l’histoire de l’humanité, voilà la dialogique métaphysique que le présentisme pervers et subversif nous dépossède. Individuellement et collectivement. C’est la mort du sentiment d’appartenance au groupe comme à soi-même; non comme une simple partie mais en tant que tout. Car la conséquence en est le début de sa propre décomposition au moment où s’atteint la fleur de l’âge. La mort de l’épouse du professeur Picard, en donnant naissance à son fils, renouvelle l’importance de la solidarité des générations dans la constitution d’une historicité collective. Au-delà de l’importance du personnage de Picard, c’est toute la trame de la série: l'étrangeté intergénérationnelle, l'homosexualité, l'enfant privé de sa mère et la mort comme toile de fond. Car si le temps reste la matière de l'historien, la mort est sa némésis. Ne serait-ce que cela, la série de Fabienne Larouche aurait l’infinie utilité de nous rappeler ce vieux cri que l’on entendait retentir, de temps à autres, dans les différents palais des Bourbons: Le Roi est mort, vive le Roi
Montréal
17 janvier 2012

2 commentaires:

  1. Nicolas Francoeur31 janvier 2012 à 20:02

    Texte très intéressant! Beau boulot pour le reste du blog aussi.

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    1. Permettez moi de vous remercier de vos généreux commentaires. Ça fait toujours du bien à prendre en espérant ne jamais vous décevoir.

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