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jeudi 25 novembre 2010

Une historicité en crise













Le professeur: Entre Étienne Monestier (Éric Bruneau, à gauche)
et Jules Fournier (à droite) lequel est historique?
L'étudiant: Celui qui est en noir et blanc.

UNE HISTORICITÉ EN CRISE:
l'effondrement de l'identité nationale dans la conscience
historique des Québécois?

Vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’était Hitler que les écoliers français ne connaissaient pas. C’était tout dire! Que vaut notre pauvre petite planchette à bascule constitutionnelle que fut le premier-ministre du Québec, l'insaisissable Robert Bourassa (Bou-Bou, comme on l’appelait familièrement)? Et le distingué maire de Montréal, Jean Drapeau? Drapeau-Métro-Expo… mais qui ne peut rimer avec Olympiques coûteuses et rapport Malouf… Et nos jeunes de 18-20 ans ne connaissent pas ces personnages de notre histoire! Décidément, quelle déchéance pour une province qui imprime sa devise sur toutes ses plaques automobiles : Je me souviens.

1º LE SCANDALE

Voici le quotidien «Le Devoir» qui rapporte les émotions de la Fondation Lionel-Groulx «qui déplore que cette matière occupe une place aussi marginale dans les études de niveau collégial», et réclame «un cours obligatoire d’histoire du Québec». Comme on dit: si les élèves ne l’ont pas appris au Primaire-Secondaire, ils ne l’apprendront pas plus au CEGEP. Ce rapport «sur la place de l’histoire générale et québécoise au collégial conclut au “quasi-effacement” de l’histoire du Québec dans les cégeps et au déclin de l’enseignement de l’histoire». Voilà plusieurs années que j’entends cette ritournelle. Il y a eut le rapport Lacoursière. On a maintenant les cours d’histoire et d’éducation à la citoyenneté, que veut-on de plus? Combien d’heures par semaine? Combien de cours? Décidément, le rapport intitulé «Je ne me souviens plus/L’état désastreux de l’enseignement de l’histoire nationale dans le réseau collégial du Québec» rapporte que 75% des jeunes Québécois compléteront leurs études collégiales sans avoir eu un seul cours d’histoire. Parmi la faible proportion (23,7%) d’étudiants qui ont eu un cours d’histoire parce qu’ils ont choisi les sciences humaines, la plupart suivent le cours général «Histoire de la civilisation occidentale», et non celui qui porte sur le Québec. En 2008-2009, c’est moins de 5% des étudiants qui ont suivi un cours d’histoire du Québec. Au cours des 15 dernières années, l’histoire du Québec a occupé en moyenne 10% de l’offre totale des cours en histoire et elle a connu une régression depuis 2005 puisqu’elle ne représente que 8% des cours offerts». Une «Coalition sur l’histoire, dont fait partie la Fondation Lionel Groulx, s’inquiète également du déclin de l’enseignement de cette matière en concluant à un “véritable désastre éducatif national.” Par exemple, dans un gros cégep comme celui du Vieux-Montréal qui reçoit plus de 6300 étudiants de jour, on compte 411 enseignants, dont 62 de littérature et… cinq professeurs d’histoire». Enfin, l’article du «Devoir» conclut que «Pour réaliser leur étude, les deux chercheurs, la candidate à la maîtrise en histoire Myriam D’Arcy et l’enseignant au cégep Gilles Laporte, récemment décoré du titre du Patriote de l’année, ont scruté les effectifs étudiants et leurs choix de matières dans 17 établissements collégiaux, qui, en proportion, représente (sic) le tiers du réseau des effectifs du réseau. (et re-sic) Ils ont également envoyé des questionnaires à près de 300 enseignants dans les différents collèges du Québec entre mai et août 2010».

2º DES ÉTUDIANTS…

Certaines observations méritent qu’on s’y arrête. D’abord côté étudiants. Il est vrai que ce ne sont plus là des gosses de 10-14 ans et que, puberté passée, il serait temps qu’ils commencent à s’intéresser à autres choses qu’à leurs hormones. Qu’ils aient une conscience historique, cela ne fait nul doute. Que celle-ci se soit assimilée un Moyen Âge «Donjon-Dragon» ou une histoire du Québec «Noël québéquissime», à l’ère de la société du spectacle, comment pourrions-nous nous étonner? L’histoire n’a jamais été une discipline particulièrement populaire. Autrefois, elle était synonyme d’exigences mnémotechniques insipides: dates/faits, dates/faits, dates/faits. Je te donne une date, tu me réponds le fait approprié. Du catéchisme national. Cela n’affirmait pas plus la mémoire que l’exercice était profondément idiot. Il aurait fallu enseigner à regarder le comput chronologique comme une carte géographique, apprendre à le lire, à en suivre les différentes correspondances synchroniques, etc. La géographie était plus séduisante parce qu'elle était une matière concrète qui s'exposait devant les yeux. Il est vrai que la conscience de l’espace vient plus précocement, et il suffit de suivre les enquêtes accomplies en Suisse, dans les années cinquante, par Piaget pour s’en convaincre. La représentation de l’espace est plus aimable aussi à acquérir que la représentation du temps, qui, trop abstrait, doit s’arrimer aux expériences de la conscience vécue. À 10-14 ans, c’est un peu tôt. À 18-20 ans, le temps vécu, la mémoire des transformations subies et dont on peut témoigner, devraient ouvrir un peu plus l’esprit des jeunes gens à cette dimension qui n’est pas celle de la conscience historique mais de l’expérience de l’Être et du Temps. Quoi qu'il en soit, même bien informé par la connaissance historique, la conscience des grandes plages de temps reste «irreproductible» à notre esprit. Comment se reproduire dans notre Imaginaire la distance chronologique entre le Christ et la Proclamation de la République française (1792) comme étant, à peu de temps près, la même distance chronologique entre le Code d'Hammourabi à Babylone et la naissance du Christ? Puis, d'attacher une plage à la suite de l'autre?

La conscience historique commence donc comme un amas confus. Les temps s’y mêlent. Temps bibliques, temps antiques, temps médiévaux, temps des chevaliers et des romans de capes et d’épées (Les Rois maudits), temps des westerns, temps de la Belle-Époque (Musée Éden), temps des deux guerres mondiales, temps d’après-guerre et de la Révolution tranquille (Les Rescapés), enfin le début du XXIe siècle, présenté moins comme un épisode historique que comme de l’actualité. Chacun d’entre nous qui touchons à l’histoire avons commencé comme ça. Certains (sinon la grande majorité) lui ont préféré les parties de Hockey, courir les filles (ou les garçons), faire du ski au mont Orford. D’autres se sont politisés, mais dans le sens du militantisme où l’on s’est mis à raconter des histoires selon des options idéologiques: les marxistes de mes années universitaires ignoraient pour la plupart le contenu de l’histoire et en parlaient d’un point de vue philosophique hérité du Manifeste du Parti communiste de Marx/Engels (1848). Ils cherchaient la «classe» comme on disait «chercher la femme», et ils les retrouvaient toujours - toujours les mêmes d'ailleurs, dans les mêmes rôles. Toute la valeur de l’Histoire s’érigeait devant leurs yeux dans une doxa dont il n’était pas nécessaire d’en connaître les détails. Ce faisant, ils étaient moins les héritiers de Marx et de Lénine que de Fichte. Après le culte de l’ignorance du clergé catholique, on subissait le culte de la bêtise des Partis Communistes. De Mutt on passait à Jeff. Avant, pendant et après eux, il y eut toujours les Nationalistes, conservateurs (U.N.) comme progressistes (P.Q.), ils s’en tenaient à une Histoire du Québec fermée sur elle-même qui, comme le fromage dit «Petit Québec», était juste bonne pour nous autres. C’est ceux-là que nous retrouvons (avec certains rescapés du marxisme) dans l’organisation de la Fondation Lionel-Groulx. Derrière leurs préoccupations de la déperdition de la connaissance de l’Histoire du Québec s’inscrivent les options idéologiques en perte de vitesse: la nation Québécoise en tant qu’identité qui se structure et se maintient; le militantisme pour une cause que devraient partager et faire l’unité de tous les Québécois; l’effet d’avoir des jeunes Québécois qui n’apparaîtront pas trop idiots lorsqu’ils iront à l’étranger, en vacances ou pour étudier, devant les connaissances nationales des autres peuples. Tout cela est honorable bien que discutable.

De même, il est illogique d’associer la citoyenneté à la connaissance historique, puisque la notion de citoyenneté, telle que nous la concevons, est «partielle» dans l'Histoire. Durant l’Antiquité, est citoyen qui appartient à une Cité-État de la civilisation hellénique. Il n’y a pas de citoyenneté en Égypte pharaonique ni en Mésopotamie assyro-babylonienne même s’il y a des Cités-États. La notion de citoyenneté provient de la rencontre de la notion de liberté et de celle du sens de l'unité que représente la Cité. Or étaient libres les citoyens privilégiés des Cités: les nobles des cités grecques comme les patriciens et les plébéiens de Rome. Les femmes, les enfants, les esclaves, les hilotes ne participaient ni aux tribunaux ni aux gouvernements des cités. Avec l’enfoncement de l’Empire romain dans sa «voie de passage» qu’on appelait jadis «décadence» et qu’on nomme aujourd’hui «Antiquité tardive», la notion de citoyenneté disparaissait pour ne reparaître qu’à la fin du Moyen Âge, à la Renaissance, avec l’organisation des cités-États italiennes et bourguignonnes. Mais les citoyens sont essentiellement les bourgeois urbains, les commerçants, les manufacturiers, les armateurs. La plus grande partie des occidentaux de l'époque n'y ont pas accès; ce sont les paysans, les cultivateurs libres, les travailleurs de la mer et de la mine, etc. Les professionnels eux-mêmes appartenaient souvent à la petite noblesse de robe. Ils relevaient des Parlements, des gouvernements, des autorités civiles, militaires ou ecclésiastiques, et se plaçaient sous l’autorité immédiate des Princes en tant que membres d’une oligarchie, alors que les citoyens restaient le Tiers-État. Ils s’affronteront ultimement lors de la grande Révolution française de 1789. Et encore là, si la citoyenneté s’associe au patriotisme, il y a une échelle de la citoyenneté face à l’idéal démocratique de l’an II. La démocratie apparaît d’abord sous sa forme censitaire: le droit de vote est proportionnel aux revenus annuels. Et on y retrouve encore des exclus: les femmes, les moins de 30 ans avant d’être les moins de 20 ans, les étrangers (les métèques), parfois une forme de racisme (contre les Juifs ou contre les Noirs) les exclue de la participation à la vie politique tout en les laissant participer à la vie civile et économique. Or faire de notre actuelle démocratie quantitative, même universelle avec ses Droits de l’Homme et le libéralisme économique, l’aboutissement de l’Histoire et renvoyer aux oubliettes les époques antérieures, c’est une vision déformée héritée, hypertrophiée, de l’interprétation whig de l’histoire, produit elle-même du protestantisme qui fait de notre situation actuelle «la fin de l’histoire». Fukuyama, avec Hobbes et Hegel, n’a rien inventé.

Cette hypertrophie d'une praxis idéologique liée aux événements des deux derniers siècles et à l'établissement d'une structure de production socio-économique capitaliste industrielle, cache la voie exceptionnelle du développement de la civilisation occidentale en comparaison avec les autres grandes civilisations: les civilisations chrétiennes-orientales (les Byzantins, les Slaves), indiennes (hindouistes et bouddhistes), siniques (la Chine, l'Asie du Sud-Est, le Japon), africaines, polynésiennes et améridiennes. Ces civilisations ont évolué en dehors de tous les paramètres idéologiques et moraux, symboliques et affectifs de la civilisation occidentale. Longtemps congelées dans une optique de «despotisme oriental» (ou sa forme marxiste de mode de production asiatique), voire de civilisations arrêtées (dans le cours de leur développement s'ented), Ce n'est pas pour rien que les contacts entre civilisations ont toujours été brutaux: les Croisade, la Conquête de l'Amérique, le partage de l'Afrique, le dépeçage du «gâteau chinois», etc. Ces civilisations ont-elles connues la démocratie? Et comme la réponse est oui, puisqu'on en revient toujours aux organisations tribales des sociétés de base, cette démocratie fonctionnait selon des paramètres qui n'étaient pas ceux qu'importait l'Occident avec sa démocratie des masses urbaines et industrialisées. De même, qu'en était-il de la démocratie au Québec même?

Dans l’Histoire du Québec, et du Canada va s’en dire, la notion de citoyenneté n’apparaît pas sous le Régime français où les Québécois, comme leurs cousins de France, restaient des «sujets» de Sa Majesté Très Chrétienne. Sous le Régime anglais, le vote était censitaire et réservé aux propriétaires et aux professionnels qui ont suffisamment de revenus par année pour être considérés imposables. Même l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique de 1867 n’a jamais spécifié le moment démocratique. En 1867, le vote était encore censitaire et, au Québec, comme on a adopté le Code civil de Napoléon, les femmes propriétaires s'en trouvaient dépossédées. Le clergé même s’en retirait qui était un citoyen-corporatif, mais comme il avait récolté du gouvernement provincial, les prérogatives de la charité, de l’éducation, des hôpitaux et d’autres œuvres sociales, il accumulait les richesses et se vit dispensé d’impôts et de service militaire. Quelle démocratie où tous, sauf ceux qui ont les deux mains dans le Trésor et en profitent, attirerait les meilleurs et les plus honnêtes citoyens? La démocratie se fait alors synonyme de corruption sur une large échelle, à l’image de la démocratie jacksonienne américaine, et donne, coup sur coup, des premiers-ministres de la trempe de S. N. Parent, Lomer Gouin, Alexandre Taschereau et Maurice Duplessis. Et, des «mauvaises langues» d'ajouter: et ça continue!

Le corollaire qui voudrait que l’«éducation à la citoyenneté» s’articule à l’Histoire est un sophisme démenti par la connaissance historique elle-même, quand on ose pas la qualifier de propagande pure et simple. Voilà qui ronge déjà beaucoup d’heures d’enseignement de l’Histoire pour accueillir un fatras pondu par le M.E.Q. qu’il ne sait placer où dans la grille horaire déjà surchargée. Puis, les années passent. Les étudiants arrivent au CEGEP, puis à l’Université avec un bagage de connaissances historiques médiocre. De l’épopée mystique de mon enfance à l’épopée nationaliste de mon adolescence, le saut n’était qu’apparent. Le Père de Brébeuf, mijotant dans son jus à la sauce amérindienne, était remplacé par le corps criblé de balles du docteur Chénier à Saint-Eustache. Le sentiment religieux se transvasait, comme une transfusion, dans le sentiment national; la Nation devenait la nouvelle Cité de Dieu sur terre, et le mysticisme se faisait militantisme. Le drapeau du Pape se voyait évincé par le fleurdelysé ou l’unifolié. Les héros avaient cessé d’être des saints-martyrs pour devenir des martyrs-patriotes. Le saut dissimulait donc une continuité, et maintenant que cette continuité s’est épuisée après deux échecs référendaires et la delectatio morosa des souverainistes officiels, voilà où nous en sommes. L’Histoire du Québec n’est pas aimée par les jeunes, parce qu’elle ne l’a pas été de leurs parents. On a misé sur le discours victimaire, la plainte inlassable, l'identité québécoise passant de succomber sous le coup de hache d'un Iroquois aux balles des soldats anglais. Elle ne concorde pas avec les paramètres mentaux des générations actuelles que le système éducatif «formate» exclusivement pour l'avenir.

Le soir même de la publication du rapport, le Téléjournal de 18 heure à Radio-Canada présentait un vox-pop où l’on nous présentait de jeunes étudiants se faire demander qui étaient Robert Bourassa et Jean Drapeau. Le représentant élu des Québécois qui s’était fait publiquement humilier par le premier-ministre du Canada, Trudeau, qui le traitait de «mangeux de hot-dogs», et un maire mégalomane (genre Vaillancourt-de-Laval) qui a endetté Montréal et la Province pour ses rêves louisquinziens des Olympiques. Pourquoi devrait-on retenir ces deux lascars-là plutôt que d’autres qui ont fait beaucoup plus pour améliorer le sort de notre collectivité? On envoie des noms pour qu’ils tombent dans une oreille creuse et sorte par une bouche vide. Ça accentue l'effet de scandale parmi les boomers qui se souviennent particulièrement, dans leur jeunesse, d’avoir manifesté publiquement contre Bourassa et Drapeau, plus que ça n’éveille de la curiosité sur la situation exacte de la «crise de l’histoire» au Québec. Autrefois, on baissait ses culottes et on montrait ses fesses pour épater la galerie remplie des bonnes âmes puritaines qui suivaient la messe du dimanche. Aujourd’hui, on étale notre ignorance nationale et on en rit. J’aimerais mieux qu’ils se souviennent de Pierre Le Moyne d’Iberville ou même qu’ils prennent Étienne Monestier, le héros de Musée Éden, pour quelqu’un d’historique; d’ailleurs, le journaliste Jules Fournier, qui l’a inspiré, a été emprisonné pour ses idées libérales, ou Arsène Bessette (et non l’insipide Alfred), journaliste et romancier dont le seul roman, Le Débutant, a été saisi pour propagande franc-maçonne et détruit par ordre du clergé catholique, ces derniers mériteraient d’être mieux connus car ils offrent des modèles moraux, plutôt qu’un premier-ministre qui n’a pas su saisir, après tant d’humiliations, le moment où il aurait pu conduire sa Province à son émancipation et à la dignité qui accompagne toute affirmation d’auto-détermination étatique. Voilà peut-être la plus belle, la plus grande et la plus noble leçon qu’un professeur puisse tirer de l’enseignement de l’histoire; le reste n’est que vile propagande.

Nos étudiants, ignorants de la connaissance historique? Qui la connaît comme elle le mériterait leur lance la première pierre…

…ET DES HOMMES

Côté programmes d’enseignement, il est lassant d’entendre toujours répéter les mêmes rengaines. En vingt ans, combien de fois un article à scandale paraît dans la presse pour dire la pauvreté des heures d’enseignement de l’histoire. Ou encore quelle histoire enseigner à nos écoliers? Comme toujours, nous ne savons pas ce que nous voulons. Considérée comme «science molle» lors du partage des budgets universitaires et collégiaux, comment s’indigner qu’il n’y ait que 5 professeurs d’histoire pour 62 de littérature au CEGEP du Vieux-Montréal? Il faut payer le prix des décisions gouvernementales que nous accréditons de nos bulletins de vote. C’est ça la démocratie! L’Histoire est une discipline sans promesse. Ou bien on en forme des enseignants qui auront mission de l’enseigner à leur tour, dans un processus qui s’étire du primaire à la fin de l’Université. Ou bien on devient chercheur et on s’attache à une structure, une conjoncture qui deviendra notre «propriété privée intellectuelle». On peut dévier vers l’archéologie, l’archivistique, la cartographie, la conservation, mais le diplômé ne vivra pas une vie à l’Indiana Jones comme essaie de le vanter une exposition qui sera présentée l’été prochain à Montréal. Et comme on s’accorde à dire que l’histoire ne donne pas de leçon de conduite à tenir, ni de sagesse politique, alors «l’histoire, ça sert à quoi?» À faire des séries télés. C’est au moins ça. Mais on n’a pas besoin d’historiens pour faire des séries télés. D’avoir consulté Jean-Paul Bernard pour le film de Michel Brault, Quand je serai part… vous vivrez encore, n’en a pas fait un meilleur film pour autant. Du moins, Walter Scott, Alexandre Dumas, Fenimore Cooper savaient que ce qui comptait n’était pas l’exactitude historique (la science) mais la «couleur locale», pour la fantaisie historique. Les spectateurs y cherchent l’exotisme, comme dans un Amazing Race temporel. L’exotisme historique, c’est ce qu’offre la société du spectacle afin de, précisément, oublier à quoi sert l’histoire: l’histoire comme science morale, comme science du comportement collectif. Quel enseignant d’histoire, entre le nationalisme et le marxisme de ses professeurs d’université, des années 60-70, a compris ce qu’il devait faire de la connaissance historique pour que, dans l’esprit des étudiants, elle prenne une importance dans sa vie; devienne le G.P.S. d’orientation dans le temps, comme il y a des G.P.S. d’orientation dans l’espace dans nos automobiles. Plutôt que des morales apprises par cœur, libérales, nationalistes ou marxistes, c’est l’apprentissage de l’acte moral que pose la connaissance historique. Acte économique, acte politique, acte culturel… Malgré les meilleures volontés du monde, et les enseignants d’histoire sont incontestablement des enseignants compétents et volontaires, si les étudiants manquent d’histoire, c’est qu’ils ont manqué de professeurs d’histoire: qui leur a appris à écrire l’histoire? à réfléchir épistémologiquement sur la matière? à pratiquer une critique de la raison historique (Dilthey)? Ces enseignants généreux ont suivi les plans de pédagogues patentés du Ministère …et voilà pourquoi, monsieur votre fille est muette.

Maintenant, le tocsin a sonné et les hommes doivent cesser de réagir comme des enfants. Le moment est venu de distinguer le lamento nationaliste des causes réelles et objectives de la «crise de l’histoire». La crise, elle, est écrite noire sur blanc dans l’article mal-chié du «Devoir»: «Parmi la faible proportion (23,7%) d’étudiants qui ont eu un cours d’histoire parce qu’ils ont choisi les sciences humaines, la plupart suivent le cours général “Histoire de la civilisation occidentale”, et non celui qui porte sur le Québec.» La première explication qui nous viendrait à l’esprit semblerait sortie tout droit de l’évidence: les jeunes s’intéressent à l’histoire contemporaine parce qu’ils se sentent interpellés par les événements récents dont les effets se font encore sentir sur eux de nos jours. Quoi de plus sage? Entre l’histoire de la civilisation occidentale et l’histoire du Québec, c’est la vieille opposition entre le cosmopolitisme libéral à la Rousseau et à la Kant et le nationalisme culturel à la Herder et à la Michelet, et pour les plus teintés de «nationalisme intégral», à la Barrès et à la Maurras. Pourtant, Herder et Michelet avaient autant conscience de leur histoire nationale respective, ce qui ne les empêchait pas de s’attarder sur l’ensemble du déroulement de l’histoire dans l’extension universelle qui était celle de leur époque. Il en allait de même de Hegel, de Guizot, de Cournot et de Renan. Le Québec s’est ouvert au reste du monde, c’est la litanie avec laquelle on enseigne l’importance de la Révolution tranquille. Pourquoi se plaindre alors que les étudiants, universitaires ou cégépiens, se sentent attirés par le monde? Les historiens nationalistes ont ostracisé tous ceux qui osaient déserter les thèmes historiques québécois pour des thèmes américains ou européens, de sorte qu’il n’y avait plus que des historiens du Québec qu’on pouvait tenir pour Québécois et mériter d’être publiés par les maisons d’édition québécoises. On pourchassait le moindrement les historiens européens qui osaient faire une ébauche de questions d’histoire du Québec, les laissant à leurs nationalités respectives: italiennes ou américaines. C’est l’une de ces «ruses de la raison» dont parlait Hegel, qui voudrait qu’au moment où le gouvernement conservateur fédéral reconnaisse (sans conséquences pratiques toutefois), le fait de la nation québécoise, que les Québécois eux-mêmes n’éprouveraient plus le sentiment national, comme nous nous avons cessé, à notre heure, d’éprouver le sentiment catholique.

Telle est la voie du «progrès», du «passage» obligé dirait Jocelyn Létourneau. Mais que dit le rapport de la Commission Bouchard-Taylor sur la confrontation des historicités entre les Néo-Québécois et les Québécois dits de souche? N’appelle-t-il pas à fondre les différentes historicités pour n’en faire plus qu’une? N’est-ce pas là placer l’histoire contemporaine au-dessus de l’histoire nationale et réduire celle-ci au simple fait que seuls les nouveaux arrivants seraient importants dans le Québec; une fois assimilés et bien établis, le diable n’aurait plus qu’à les emporter au tréfonds de l’oubli? J’imagine déjà le prof. d’histoire du Québec au Secondaire ou au CEGEP en 2050, obligé d’enseigner tour à tour les cinq partages de la Pologne pour tenir compte de la présence de deux élèves d’origine polonaise dans la classe, des deux guerres du Vietnam pour les cinq élèves vietnamiens, la défaite de Caporetto pour les trois élèves italiens, le Goulag pour les sept élèves russes, les millions de morts de la Révolution culturelle de Mao pour les quatre élèves chinois et, en conclusion, car nous aussi… les Troubles de 37-38 et la pendaison de Louis Riel pour les quinze élèves pure-laines? CQFD.

Bouchard et Taylor sont déjà engagés, malgré le nationalisme de l’un et le multiculturalisme de l’autre, dans la mondialisation de l’historicité. Elle ne va pas sans inquiéter Gérard Bouchard, et en tant que philosophe Charles Taylor n’y prête plus vraiment attention. C’est une évidence qui ne l’inquiète pas, sachant que l’homme libre est prêt à s’adapter à tout, y compris à l’amnésie. Le grand danger, face à cette incontournable mondialisation et au métissage de tous sangs qui équivaut aux anciennes invasions barbares de la fin de l’Empire romain, c’est le peu de poids que l’historicité des petites nations va peser dans la balance face à l’ampleur historique des grandes nations et surtout des civilisations. Pour les sauver, faudra-t-il se replier sur soi, selon la formule nationaliste (le protectionnisme historique)? Alors ce sera la régression et le génocide en douce méthode XXIe siècle. Ou accepter la dissolution de l’historicité nationale sous prétexte qu’il ne s’agit là que d’une parcelle de la civilisation occidentale, parcelle peu importante dans l’ensemble de l’évolution civilisationnelle des Occidentaux. Là, le Québec figurera dans le Canada comme une seule de ses composantes avec les neuf autres, plus les Autochtones, les immigrants, les transgenres et tutti quanti…, ce qui satisfait à l’idéologie néo-libérale de la mondialisation. À ce mot hué parce que suspect de mondialisation, on a déjà repêché le beau mot de civilisation qu’on emploie, à peu près toujours sans savoir ce qu’il veut dire précisément, et à qui on demandera de voiler l’unidimensionalité de l’expérience humaine, ce qui, au niveau évolutionniste de l’espèce, apparaît porteur de dangers aussi graves que les manipulations génétiques ou les menaces à l’endroit de l’environnement. Car la dissolution des spécificités culturelles sous un mode unique de civilisation ne conduirait pas à des sociétés variées, mais bien à des sociétés uniformisées, les particularités rasées également au même niveau (généralement très bas) afin que le consensus libéral puisse dominer sur les poussées identitaires.

La question que pose la crise de l’histoire nationale au CEGEP est celle-ci, non pas qui de l’histoire de la civilisation ou de l’histoire nationale doit primer, le choix est déjà fait. Forcer les étudiants à passer par le passage obligé de l’histoire du Québec ne fera que ressurgir la vieille animosité qui nous habitait lorsque venaient les examens d’histoire de mon enfance. Mais bien comment sauver l’historicité nationale face à une connaissance orientée vers l’universel. C’est déjà le problème qui affecte la langue et la religion. Le tour est venu qu’il touche l’histoire. L’exemple des nouveaux cours dits de «cultures religieuses» au niveau secondaire démontre assez bien comment l’anesthésie du catholicisme québécois fut la condition préalable à l’ouverture sur la «religion de l’Autre», alors que les cadres culturels indispensables à la compréhension des différents phénomènes religieux sont ignorés tant par les professeurs que par les élèves. La hantise de la discrimination sur des bases religieuses est la justification de toute cette bouillie pour les chats fouettées par des théologiens réputés. Tirez, tirez la chasse, il en restera toujours.

On a tout sacrifier du français standard pour sauver la langue française. On a poussé même sur les Français pour qu’ils acceptent des néologismes douteux, de réduire les règles de l’orthographe, de la grammaire; oubler la rhétorique, la narration romanesque, s’en tenir aux dialogues prédisposés à des adaptations cinématographiques. Avec le chat, les élèves ont poussé un peu plus loin, en employant des signes phonétiques ou des icônes qui n’ont rien à voir avec le Français écrit. Comme les perroquets au capitaine Haddock, ils émettent des sacres et des jurons qu’ils se répètent de génération en génération tout en en ignorant la définition. Mais si Tabarnak fait de nous tous, à l’étranger, des Tabarnacos, alors, c’est la preuve que le métissage linguistique va dans les deux sens! Sauf, bien évidemment, que les usages anglais pénètrent davantage que les usages espagnols, italiens ou allemands. Bref la novlangue annoncée par le 1984 d'Orwell ne sera pas commanditée par un quelconque État mégamachine totalitaire, mais par une pratique qui confond les langues et en tire les sonorités phonétiques (et non les raisons) dont le Slam est déjà la première expression poétique: novlangue + rythme mécanisé = culture jeunesse.

Tout cela appartient à la post-modernité plus qu’au post-historique (concept absurde) ou au post-industriel. Le post-modernisme utilise les référents culturels parsemés dans les œuvres d’art, les romans, la musique, les B.D. ou le cinéma et les séries télés, comme autant de pierres tombales de cultures savantes ensevelies qui émergent du sol et se mêlent dans un cimetière qu’on appelle post-modernité. Comme pour le catholicisme, l’identité québécoise (toujours discutable j’en conviens) se verra dissoute dans un tout universel, en comparaison constante avec les identités Autres. Ces «Autres», pour les nationalistes, réussiront là où Durham et Sydenham ont échoué voilà plus d’un siècle. Comme il n’y aura pas de programme pré-établi pour le planifier et contre lequel lutter, et, comme nous sommes de «nature si ouverte et serviable» dans notre «humanisme» béat, nous leur fournirons le broyeur pour bien faire la job finale de la confusion des historicités. Là où l’assimilation faisait peur, la reconnaissance mutuelle des historicités et leur fusion dans une seule qui sera dite «québécoise» réussira. L’histoire ne sera plus qu’une glossolalie d’événements, de noms, de dates articulés d'après des paradigmes dont nous ne pouvons même pas encore soupçonner les paramètres mentaux. Une historiographie virtuelle à la carte serait l’image qui me vient à l’esprit et qui serait le plus proche des tendances lourdes actuelles.

Ce qu’il y avait de bon dans notre catholicité a été emporté mais pas ce qu’on y trouvait de mauvais, et tout cela seulement pour se dire qu’il ne fallait pas rire des femmes voilées ou craindre le sikh qui porte un kirpan - mais surtout pas le provoquer! On méprise d’instinct le judaïsme mais on fait courbettes pour accommoder une secte (qui n’est pas tout le judaïsme) à Outremont! Sous nos apparents sourires de bienvenu finira par s’accumuler une haine nourrie à chaque courbette, ce qu'est le ressentiment des petites nations envers les grandes (tel que reconnu par Nietzsche, Marx, Freud et Marc Ferro). Nous savons, par l’histoire, ce qui arrive aux petites nations qui s’opposent aux grandes ou aux civilisations pour demeurer identiques à elles-mêmes. La diaspora fut le prix à payer par Israël pour avoir voulu confronter l’Empire romain. La Pologne fut partagée par les ambitions austro-prusso-russes et ne subsista qu’un temps, comme État fantoche, par la volonté de l’Empereur Napoléon. Les Irlandais ont fait une guerre civile jusqu’à la limite du génocide de leur langue, face aux Anglais oppresseurs. Les provinces françaises ont résisté manu militari au processus de centralisation parisien inauguré par la Révolution, etc. Par une voie ou par une autre, notre extinction est garantie, et notre «identité» subsistera sur le mode folklorique, comme notre catholicité présentement se résume à quelques lieux communs (parmi les plus bêtes, la sanctification du Saint-Frère-Saint-André-Saint-Alfred-Bessette priez pour nous qui avons recours à vous, les exorcismes des films gores, les prêtres pédophiles et j’en passe…). Voilà le destin qui attend notre historicité si nous ne formulons pas mieux la problématique historique qui l’enveloppe présentement. D'abord, l'histoire comme savoir inutile pour reprendre l'expression de Michel Foucault, est une discipline qui permet à l'étudiant de former ses capacités d'évaluation morale devant les événements privés autant que les événements publics. Elle a donc une double portée: portée au niveau des liens interpersonnels, portée au niveau des relations sociales. La connaissance de l'histoire n'offre pas de leçons empiriques, mais des exemples de problématiques et de solutions. Elle permet, outre son aspect éthique, d'introduire aux dimensions esthétiques et logiques de l'Imaginaire, qui lui permet de bien saisir son historicité plutôt que d'être saisi, inconsciemment, par elle. Ensuite, l'histoire est une discipline qui doit structurer l'esprit critique, suivre le développement logique qu'entraînent toutes causalités, enfin de maîtriser les moyens de transmission et d'expression de la connaissance historique afin de donner au squelette chronologique un exosquelette formel approprié. Au XXIe siècle, l’histoire sera universelle ou ne sera pas. C'est une condition incontournable. C’est à nous à définir quelle place l’histoire du Québec occupera dans une interprétation de l’Occident afin de subsister en tant que contributrice à l’évolution de notre civilisation désormais mondiale⌛

Montréal
25 novembre 2010

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