samedi 20 janvier 2018

L'humour qui tue

Humoristes québécois entourant la ministre de l'Économie, Dominique Anglade




L’HUMOUR QUI TUE
 
(Article paru sur Facebook, le 14 novembre 2017, 38 lecteurs) 

Lorsque j'étais enfant, les spectacles d'humour étaient rares à la télévision. Du temps qu'il n'existait que Radio-Canada, il arrivait parfois un dimanche soir, plutôt qu’un téléthéâtre, un opéra ou un ballet, voir une intrusion de la troupe du Beu-qu-rit avec Paul Berval et Olivier Guimond. C'était la fête. Puis, il y eut la messe annuelle du Jour de l'An avec les Bye Bye! Et quelques émissions, comme Moi et l'Autre ou Cré Basile. Enfin, Yvon Deschamps vint, avec un style tout à fait différent, un humour social. Une façon de rire de nos travers et non seulement sur des effets de slapstick. Disons-le, un humour littéraire. Une sorte de Alphonse Allais propre au Québec de la Révolution tranquille. Aujourd'hui, je considère que Guy Nantel est le seul à atteindre (et pas toujours) le niveau de Deschamps. Un monologue solide et non des suites de jokes à rebondissements. Des gags qui ne passeraient pas la limite de l'intelligible si on prenait la peine de les écouter avant de commencer à rire comme une bande d'hystériques.

L'humour québécois s'est fait monopoliser par l'empire Rozon à tel point que la débandade du producteur donne l'impression que le genre va périr avec lui. Les milliards accumulés au cours des années par l'empire provenaient de la production et de la distribution, sur tous les réseaux de télévision, de produits en tous genres : sketches repris de la formule des Insolences d'une caméra, moments forts du festival Juste pour rire et de sa version anglaise, des heures de télé avec le meilleur de... enfin, le fabuleux contrat de la Ville pour l'organisation des fêtes du 375e anniversaire de Montréal (un semi-fiasco). Au cours des dernières années, lors du festival d'été, le tyran s'invitait lui-même à monologuer ses souvenirs devant le grand public. Maintenant, les humoristes ne rient plus.

Les accusations d'agressions sexuelles portées à l'égard de Rozon ont débarrassé l'industrie de ce monopole du spectacle. Sans le dire ouvertement, les humoristes se sentent orphelins. S'il était mort, c'eût été moins dommageable car l'empire aurait continué à naviguer avec les collaborateurs. Or, avec le retrait de Rozon, c'est l'empire même qui s'effondre. Il passe sous la loupe scrupuleuses des subventions généreuses du gouvernement du Québec. Les portes des bailleurs de fonds se referment. C'est la crise de 29 au niveau des humoristes. Qui survivra à cette purge?

C'est alors que les humoristes se donnent rendez-vous dans des restaurants chics, le soir, en famille, pour ne pas dire en corporation, se demandant comment sauver l'industrie. Car, ce n'est pas tant l'humour qui se trouve menacé que l'industrie dont ils sont parmi les bénéficiaires. Comment continuer à faire la galette après la disparition du Père Ubu? Au bout de quelques-unes de ces rencontres, les humoristes décident de fonder leur propre compagnie à but non lucratif (sic!) et créer le Festival du rire pour l'été 2018. N'ayez pas peur, Béotiens du Québec, il y aura un Festival de l'humour l'été prochain.

Il faut dire que l’humour est dans une très mauvaise phase par les temps qui courent. Cette semaine, alors qu’il donnait la première de son spectacle à Québec, Guy Nantel a subi des menaces de mort de la part d’un quidam du coin. Après une descente de police, on a trouvé chez lui des armes et une liste d’autres personnes visées. Nantel s’est engagé un garde-du-corps et des policiers ont assisté à la première partie de son spectacle. Mais qu’est-ce qui crée donc tant d’émois? Nantel est l’un des seuls humoristes à reprendre le genre auquel nous avait habitué Deschamps. Ses monologues se veulent critiques de la condition sociale et politique des Québécois. Faut-il croire que les Québécois ne parviennent plus à distinguer les différents degrés d’un monologue?

C’est ce qui distingue l’époque actuelle de la Révolution tranquille. Les féministes du temps riaient volontiers des monologues de Deschamps. L’humoriste, contrairement aux autres, ne s’en prenait pas à un individu en particulier, mais à un groupe social bien défini : aux capitalistes derrière le patron; aux syndicalistes derrière le travailleur; aux féministes derrière la femme; aux racistes derrière niger black... Nantel, dont il ne faut pas surestimer sa portée d’aboyeurs, caricature lui aussi nos travers. Il incarne le Québécois moyen, baveux et intolérant, qui ne se gêne pas pour s’en prendre aux revendications sociales. Ce faisant, il parvient à se mettre tout le monde à dos.

Ce que nous avons vu, dimanche le 12 novembre 2017 sur les ondes de Ici Radio-Canada télé à la messe dominicale de Tout le monde en parle, relevait d'une cérémonie médiévale. Pour donner un coup de pouce à son ami Martin Petit et dix de ses amis, Guy A. Lepage les avait conviés (aux frais de $ 900 par tête pris à même les fonds publics) faire la promotion de l’OSBL du Festival du rire. Certains, semble-t-il (puisque je ne suis plus la messe depuis mon enfance) n'ont pas ouvert la bouche une seule fois, sinon pour rire des jokes de mon’oncle des autres.

Or, le même après-midi où l’émission était diffusée, il y avait eu manifestation rassemblant plusieurs centaines de personnes au centre-ville de Montréal en vue de dénoncer le racisme et la haine. Ces manifestants, gonflés à bloc depuis l’élection, la semaine dernière, de Valérie Plante à la mairie de Montréal, comprenaient des groupes féministes qui défendent le port du voile chez les musulmanes (on est loin de La vie en rose); des dénonciateurs du profilage ethnique, des pourfendeurs des racistes de tous crins, des militants du transgenrisme et les habitués de la cause palestinienne et de Idle no more. Des gallons de peinture rouge Sico ont été projetés sur la statue de John A. Macdonald, le vilain. Il est certain que si ces manifestants avaient croisé sur leur chemin Guy Nantel, ils l’auraient pendu à la première lanterne.

Ce sont ces mêmes manifestants qui, le 17 août dernier, avaient donné, je ne dirai pas par enthousiasme mais par pure bêtise, la part belle aux manifestants d’extrême-droite de La Meute lors de leur manifestation à Québec. Après les violences commises par ces déchaînés, les participants de La Meute purent défiler calmement et avec ordre dans les rues de la vieille capitale, donnant l’impression que les contre-manifestants n’étaient que des sauvages. Ces proto-fascistes de La Meute, mobilisés au départ par un ancien combattant canadien réussissant a mobiliser les plus extrémistes des nationalistes, s’ils avaient croisé sur leur chemin Guy Nantel, ils l’auraient pendu à la porte Saint-Jean.

La tyrannie de l’humour du pipi-caca-poils et des crottes de nez est un humour régressif, infantilisant et obscène. Cette plaie de l’esprit suppure des spectacles toxiques qui vont à l’encontre de la finesse des humoristes traditionnels, aussi ne s’engage-t-on plus dans ce type d’humour politique. Pourtant la fonction sociale de l’humour est d’être une vision cinglante du politique; une critique joyeuse, cynique - justement, les Cyniques - sur l’ordre de la société et du pouvoir. Nantel fait son miel, lui, de toutes ces contradictions qui dépassent le simple rapport gauche/droite. Il a repris ce créneau, déserté par les humoristes depuis l’époque de Deschamps. Faut-il croire que le public n’a plus la fibre faite pour ce genre d’humour-critique?

Cette dénaturation de l’humour rencontre sur son chemin les absurdités de l’heure. Certain(e)s, qui considèrent n’appartenir à aucune identité, sont les premi(è)er(e)s à défendre les revendications identitaires qui contredisent la base de nos mœurs. Ils affirment, comme le chat de Schrödinger, être pour le port du voile tout en revendiquant la société laïque. D’autres, par contre, nostalgiques du temps où l’ordre était assuré par la politique de Duplessis, la morale du cardinal Léger et la culture folklorique de Soirée canadienne, s’en remettent à des voyous auto-proclamés défenseurs de la souche francophone par l’intimidation et l’arrogance. Quel que soit le parti qu’il prend, l’humoriste ne peut être que perdant. Il suscitera, contrairement aux autres, non l’amour incestueux du grand public, mais la colère des uns et des autres. La fonction sociale de l’humour s’est donc vue déroutée depuis toutes ces décennies pour faire de l’humour au mieux une critique aseptisée, au pire une complicité propagandiste.

Autant dire que nous sommes revenus à la situation d'il y a dix ans, avec ces prestations ridicules données devant les deux grands intellectuels du Québec, le fédéraliste et multiculturaliste Taylor et le souverainiste et interculturaliste Bouchard. Les scènes de la marche contre le racisme et la haine du dimanche 12 novembre, où l’on voit un manifestant noir mimer une agression policière n’empêchent pas les allégations d’agression sexuelle d’Alice Paquet par un député “grec” de rester invalides. De part et d’autre, l’humour véritable tue.

La tyrannie de l’humour appartient à la sexualisation de l’identité et la désocialisation du social au Québec. Cette longue dérive, amorcée aux lendemains de l’échec référendaire de 1980, produit aujourd’hui ses fruits empoisonnés. À 22 heures, lorsque j'ai syntonisé le poste pour le Bulletin d’informations, que j'ai vu la malheureuse Margaret Atwood coincée contre le fou du roi et lui demander à l'oreille ce qui était en train de se passer sous ses yeux : en effet, c'était gênant! Le gros tatoué, auteur du Petit Roberge un peu illustré, Jonathan Roberge, lisait quelques lignes (humoristiques) de son ouvrage. La ministre Anglade, dont la présence n’était sûrement pas une coïncidence, était venue encourager la nouvelle entreprise au même moment où on apprenait que le gouvernement, à toutes fins pratiques, entendait éplucher les comptes de l’empire Rozon. Le choix de l'État était fait. Enfin, Petit demandait à son vieux protecteur (qui lui avait confié un rôle imparable dans la série à succès Un gars, une fille) d'être le conseiller pour l'exportation télé sur la scène internationale des produits du Festival du rire. Les serfs venaient d'élire leur nouveau tyran. Lepage allait être ce Rozon nouveau doublé du méméring moralisateur de Janette Bertrand. Après tout, seul Lepage est suffisamment bien nanti, côté fric, pour prétendre remplacer les inestimables sommes d'argent avec lesquelles roulait l'empire Rozon. L’industrie était sauvée et les humoristes retrouvaient le sourire.

Bref, l’humour c’est comme l’amour, mieux vaut le faire que d’en être le spectateur
Montréal
14 novembre 2017
Commentaires
Paul Dussault
Paul Dussault L'humour Québécois; le rire avec les grosses dents, comme disent les Français, et que nous on nomme le rire jaune.
John Gionta
John Gionta Moi ,comme je n'ai pas de tivi, je manque tout...Border de caca puant!...Comment peut-on vivre une vie relativement saine... sans humour industriel?!...Quelle tristesse! Oh oui certainement! :)

Jacques Desrosiers
Jacques Desrosiers À un moment donné en effet, c’est plus drôle du tout.
Lisette Tardif
Lisette Tardif L’humour n’est plus l’humus qu’il a déjà été. De nos jours, ce n’est que de la ...
Dans la prison de Nantes l’y avait un ...


Elizabeth Sirois
Elizabeth Sirois J'ai revisité dernièrement les monologues de Deschamps...Je crois que ça ne passerais plus! Il va loin en ta! Le viol, les femmes battues, les tapettes, tout y passe...

Jean-Pierre Paré
Jean-Pierre Paré En effet, c'était la belle époque où la rectitude morale et politique n'avait pas encore conquis les groupes de pression de toutes sortes et les médias populaires.
Lisette Tardif
Lisette Tardif Je pense que dans ce temps, les gens avaient un rêve porteur de justice, de libération d’ouverture et d’avenir meilleur. Ils voulaient déconstruire pour rebâtir autrement. Mais...comme il semble qu’il ne s’est rien produit, nous vivons maintenant sur la défensive et l’humour se passe à raz le sol où on ne fait que glisser.
Elizabeth Sirois
Elizabeth Sirois ... sur une peau de banane...
Jean Lareau
Jean Lareau Ce qui manque aux humoristes c'est un peu d'humilité !
Louise LeBlanc
Louise LeBlanc WOW !! Qu’ajouter de plus ? MERCI, Monsieur Coupal !
Catherine Hervé
Catherine Hervé Je ne connais pas exactement la situation québecoise que vous évoquez mais je trouve votre article très intéressant et très bien écrit. Je ressens des choses un peu similaires en France, une "crise" de l'humour où tout est de plus en plus édulcoré pour ne déplaire à personne . A la limite de la vulgarité parfois, qui semble moins gêner qu'un humour qui faisait mouche et mettait l'accent sur de vraies réalités sociales ou sociétales. Je regrette personnellement le temps des humoristes comme Desproges qui était doué d'une certaine érudition , qui avait une très belle plume et qui , pour autant qu'il pouvait être provocateur et impertinent, ne faisait jamais montre de méchanceté ou de mépris . Il nous manque . et pourtant, force est de constater qu'il y aura un avant et un après Charlie Hebdo et que certains sketches , dénonçant par exemple le racisme en utilisant l'antiphrase ironique - je pense ici à des sketches de Guy Bedos - n'ont plus droit au chapître. Cela m'attriste car comme vous dites" faisons l'humour, pas la guerre" . Quand l'humour n'est plus libre, la démocratie est en danger .

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