samedi 20 janvier 2018

Caligula ou le pouvoir, c'est l'égout de la société

Affiche du film Caligula.
CALIGULA OU LE POUVOIR, C’EST L’ÉGOUT DE LA SOCIÉTÉ
(Article publié le 6 octobre 2017 sur Facebook, 21 lectures)

Par désœuvrement et sans doute aussi par perversité, je me suis permis, hier soir, de regarder ce film de 1979, le très sérieux Caligula du réalisateur italien, Tinto Brass d'après un scénario (non respecté) de Gore Vidal. Ce film était produit par le magazine Penthouse afin d'y faire la promotion de quelques-unes de ses stars. Production essentiellement italienne, on y retrouve des acteurs britanniques de grands renoms. Malcolm McDowell, spécialiste des rôles hors normes depuis l'adaptation de Clockwork Orange de Kubrick, y interprète le rôle de l'empereur; Helen Mirren, qui devait bien plus tard interpréter le rôle d'Élisabeth II dans The Queen fait Caesonia, son épouse; Peter O'Toole dans le rôle de l'empereur Tibère (on arrivait pas à le dégriser durant le tournage de ses séquences); sir John Gielgud dans le rôle du sage Nerva, vite suicidé au début du film. Helen Mirren a qualifié Caligula de film «of art and genitals», ce qui le décrit assez bien.

Ce film est passé par bien des tourments : Gore Vidal l'a renié; Penthouse a employé un autre réalisateur pour y ajouter des scènes sexuelles fort explicites pour l'époque; Brass et une partie des comédiens s'en sont écartés et le vieux sir John Gielgud déclarait «qu'il lui avait fallu attendre la fin de sa carrière pour se retrouver dans un film pornographique». Il faut dire qu'il s'était récusé pour jouer le rôle de Tibère. Tourné cinq ans après le sulfureux Salò ou les 120 journées de Sodome de P.-P. Pasolini, Caligula se permet des scènes audacieuses inimaginables auparavant. Toutes les perversités de l'humanité y sont étalées : inceste, viols, fratricide, homosexualité morbide, sado-masochisme, fétichisme, voire même bestialité (Caligula couche avec Incitatus, son cheval)..., il n'y manque que la coprophagie qui n'avait pas rebuté Pasolini. Lorsqu'on a enlevé les genitals du film, que reste-t-il du scénario de Vidal? Sans doute la réflexion des turpitudes de tout pouvoir absolu, le dialogue de Tibère et Caligula, la finale du film où le Caligula de Vidal rejoint celui de Camus. Mais, à aucun moment le film n'atteint la forte dimension sociale et politique du film de Pasolini. Brass reproduit toutefois le style théâtral du château de Silling que Pasolini avait repris dans son film. Caligula, c'est du théâtre filmé, un théâtre qu'on retrouvera plus tard dans certains films de Greenaway, notamment The Baby of Mâcon. Les teintes dominantes sont le rouge et le doré; le rouge impérial/sang et le doré du sesterce d'or et du pouvoir aulique.

Inutile de préciser que tous les personnages sont des dégénérés, des zoos d'humains pathologiques. Caligula est un exercice de tératologie physiologique (on y retrouve des visages malformés, des corps déformés qui évoquent ceux du film culte Freaks de Tod Browning (1932) (ressorti sur les écrans peu avant la production de Caligula), mais aussi une tératologie psychologique. Tibère est un empereur pervers qui se fait sucer dans sa piscine; le futur empereur Claude est un arriéré-mental, Caligula ne cesse de sombrer dans la démence; ses conseillers sont aussi lâches que lui parce que serviles; les sénateurs romains, des parasites et leurs épouses, des femmes lascives qui serviront à alimenter un bordel d'État pour renflouer les coffres de l'Empire. Le scénario, qui suit à la lettre la vie de Caligula par Suétone, ne nous épargne ni le cheval nommé consul, ni les orgies filmées dans des décors de théâtre à plusieurs niveaux, ce qui déprécie la diachronie de la narration pour le simultané. En ce sens, il y a un retour à la scénographie shakespearienne.

La scène la plus hallucinante du film reste sans doute ce moment où Caligula erre, anonyme, dans les rues de Rome, parmi les clochards, les prostituées, les saltimbanques qui parodient la structure de son pouvoir sur un échafaudage que le pitre couronné ira détruire. Malmené par la cour des miracles, Caligula est récupéré par une charrette à décharge qui ramasse les épaves humaines et va les vider dans une prison souterraine. Le pouvoir, c'est l'égout de la société. Caligula est un film baroque, surréaliste, fantastique. La machine à couper les têtes, qui avance sur des faux et finira par décapiter l'homme de confiance de Caligula, Macron (sic!) qui avait étouffé de ses mains Tibère agonisant, sort tout droit de l'imagination de Sade. La femme de Macron, une grosse lascive qui se fait donner des bains de sperme pour garder son éternelle jeunesse, est un avatar de la femme-vampire des décadents du XIXe siècle. L'inceste Caligula-Drusilla est présenté comme une parodie rococo du voyage à Cithère des peintres galants du XVIIIe siècle. Il y a un étrange condensé formel des styles d'art occidentaux, mais sous leurs aspects les plus déviés.

La synthèse finale est ramenée par les «genitals», où l'ivrognerie d'un prétorien est punie par la ligature du pénis alors qu'on lui déverse des flots de vin dans la bouche et à qui Tibère ouvrira la vessie d'un coup d'épée. Où la parodie du mariage – déjà présentée dans Salò -, célébrée ici par Caligula, consiste à déflorer l'épouse et à «fister» l'anus du mari, le poing enduit de crème. Où le corps de l'époux sera tué et son sexe coupé pour être donné à manger aux molosses. Où la naissance de la fille de l'empereur est présentée comme un spectacle public. Où Caligula, prit de fièvre, vomit de ses entrailles devant la lentille même de la caméra. Enfin, à ces scènes interminables de lesbianisme, de fellations, d'éjaculations qui ont été ajoutées et allongent le film d’une durée de plus de 2 heures. Tant de raffinements dans la cruauté s'achèvent bêtement, disons plutôt platement, lorsque le complot ourdi par Chaerea et quelques autres, s'achève au haut de l'escalier où il enfonce son épée dans le corps de Caligula, puis à sa femme Caesonia, tandis que leur fillette est projetée contre le marbre d'une colonne. Les corps sanglants roulent sur les marches devant lequel le cheval-consul, Incitatus, vient gratter du sabot.

Caligula convient au mythistoire de la décadence romaine. Inutile de dire qu'il y a peu de vérités dans ce film et qu'il ne faudrait pas oublier que La vie des douze Césars de Suétone était un peu l'équivalent du «Lundi» à l'époque où régnait l'empereur Hadrien, et servait de propagande au service de la dynastie des Antonins. Comme Camus l'avait compris, Caligula est une allégorie du pouvoir absolu; de la démence qui s'empare de ceux qui concentrent tant de richesses et de pouvoirs entre leurs mains et se permettent de subvertir l'ordre social pour la satisfaction de leurs caprices qui sont, sans nous étonner, des perversions qui défient, parodient et transgressent le culte de l'ordre et de l'efficacité pour lequel l'État vol et tue ses citoyens.

Montréal
6 octobre 2017


Commentaires
Jérôme Lefebvre
Jérôme Lefebvre C’est curieux, mais voilà un texte qui me rappelle fichtrement notre présent ... Entre Trump, Macron, Kim truc, Erdogan etc on caligulise à donf !
Mais faut dire que ces ubris là n’ont sans doute jamais ni vu Tinto Brass, ni Pasolini, ni lu Camus...
Et on n’a pas fini ni de rigoler ...
Jean-Paul Coupal
Jean-Paul Coupal  Face à des empereurs-fous comme Caligula ou Néron, on demeure surtout écoeuré beaucoup plus par la lâcheté, la fainéantise (eh oui!), le clientélisme des courtisans. L'existentialisme du Caligula de Brass s'inscrit dans celui de Camus. Les courtisans d'aujourd'hui sont aussi les Princes, ce qui est l'oxymoron par excellence de la démocratie et de la Res Publica. L'un EST l'autre. Mais l'autre (les courtisans, les peuples ou populations) ne peuvent être l'un qui est le maître de la vie et de la mort. Trump, Macron, Kim truc et Erdogan sont des Caligulas de bas étages car leur mégalomanie est insignifiante à côté de celle d'un Caligula dévoré par les pulsions de mort jusqu'à la démence. Hitler et Staline seuls lui sont comparables au XXe siècle. Aujourd'hui, l'atavisme du pouvoir absolu a donné des chefs d'État qui ne sont même pas des "petites bottes", mais des empreintes, des ombres indicielles que la lumière de la transparence fait ressortir à nos yeux. Le geste de Trump lançant des rouleaux d'essuie-tout aux Portoricains est ridicule face à celui de Néron qui finance la reconstruction du Rome (à laquelle il n'a pas présidé à la destruction en jouant du violon). Macron qui hurle comme hyène n'intimide pas sa population comme un geste du pouce de Commode. Il faut se confiner aux limites du borderline pratiqué par les psychopathes de l'État islamique pour rencontrer la violence abjecte de Caligula. Et encore, le Caligula de Dion Cassius et de Suétone! S'il n'y avait pas les lumières des média, que verrions-nous des algarades de Trump et des hystéries de Macron? Les noms de Caligula et de Néron font encore trembler. Ceux de Trump, de Macron et de Kim Jong-Un feront toujours rigoler, ...amèrement.
Danielle Ros
Danielle Ros  J'aime votre commentaire de Caligula, Jean-Paull. Je me souviens d'avoir vu la pièce en 1958, à Paris, et qu'elle avait été jugée excessive et même un peu ridicule ; je me rappelle même quelques rires (c'était le soir de la générale) lorsque Caligula hurle quelque chose comme "qu'on fasse taire les chiens"... mais c'était une critique retro-prophétique d'un passé pas si lointain - Hitler - et d'un à-venir hélas advenu comme le souligne très justement Jérôme. À l'époque, Camus était soit admiré et aimé (je faisais partie de ceux-là), soit condamné par certains bien-pensants, dits "de gauche", parce qu'il n'était pas dupe de leurs intérêts et les dénonçait sans beaucoup de retenue, y compris dans cette pièce déjà ancienne. Merci de me donner, ce soir, l'occasion d'y repenser.
Jean-Paul Coupal
Jean-Paul Coupal  Merci, chère Danielle. Nous assistons à un regain des dictatures dans les pays occidentaux, même s'ils se couvent, comme durant l'entre-deux-guerres, des légitimités morales de la démocratie. Contrairement à l'aveuglement de Sartre et de ses Philothées, Camus percevait non seulement le totalitarisme des démocraties populaires maintenues en otages par l'Union Soviétique, mais ce qui existait de potentiellement unidimensionnel dans tout centralisme d'État dans des sociétés de masse. Sa pensée relaie celle de Tocqueville observant les États-Unis et sa démocratie qu'il juge pire que tout despotisme à la Montesquieu, c'est-à-dire la tyrannie de la majorité. Une tyrannie qui se passe de Caligula mais qui est tout aussi lourde et cruelle tant elle broie la liberté de conscience et l'affirmation du moi face au conformisme toxique. Comme Jacob Talmon qui parlait à l'époque de "démocratie totalitaire", "l'homme révolté" de Camus, en se servant des absolues de Saint-Just et de Pissarev, dénonçait les aboutissants logiques de la liberté qui ne s'imposait pas de limites pour la contenir. En démocratie en temps de société de consommation, nous sommes tous des Caligulas.
Danielle Ros
Danielle Ros ... et des Ubus...
Jean-Paul Coupal
Jean-Paul Coupal De Abus et Ubus, il n'y a qu'une voyelle de différence.

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