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Julie |
WO! WO! WO! MA P’TITE JULIE…

«Il y a plusieurs semaines, un professeur a eu la gentillesse de me faire parvenir une lettre d’une de ses étudiantes. Cette jeune fille, que nous appellerons Julie, venait de faire le choix de poursuivre ses études en anglais. Dans une écriture laborieuse, elle exprimait sa désillusion à l’égard de sa langue maternelle, le français. À l’orée de sa vie adulte, elle avouait tout simplement “ne pas aimer le français”, quitte à être “le déshonneur de ce qui devrait être son peuple”, écrivait-elle.
Loin de la révolte que l’on ressent souvent à son âge, chacun de ses mots maladroits exprimait une immense fatigue culturelle, pour reprendre l’expression d’Hubert Aquin. Cette fatigue de devoir parler une langue qu’il faut sans cesse défendre, une langue qui sera toujours minoritaire en Amérique, une langue que Julie trouvait difficile et dont elle savait bien qu’elle ne la maîtrisait qu’à moitié. Bref une langue dont elle découvrait chaque jour qu’elle était de moins en moins la sienne.
“Je comprends que le français est une part de notre culture et je comprends aussi que pour certaines personnes cette culture prend beaucoup d’importance, mais moi, je n’accorde pas une telle importance à une langue”, dit-elle. Julie incrimine ses professeurs de français qui n’auraient cessé de la “sermonner” à propos de sa “langue natale [sic]” qu’elle devait “absolument maîtriser”. Elle loue au contraire ses professeurs d’anglais qui auraient su la motiver. Avec pour résultat que sa vie culturelle est aujourd’hui essentiellement en anglais. “J’en suis venue que [sic] je consommais 95 % de tout ce qui m’entourait que ce soit de la lecture, du cinéma, de la musique, etc., tout en anglais. J’en venais jusqu’à me parler en anglais dans ma tête pour être certaine qu’une fois en classe je maîtriserais bien cette langue”.
Dans une terrible allégorie, elle compare son choix à “l’achat d’une nouvelle laveuse. Deux modèles vous sont offerts au même prix” avec seulement quelques “différences esthétiques”, dit-elle. Mais l’une a plus d’options. “Pourquoi prendre moins d’options pour le même prix? C’est un peu ma vision de l’anglais”.
On notera que Julie n’a pas eu besoin de cours d’anglais intensifs en sixième année pour choisir d’en faire sa première langue. Elle l’a fait toute seule, sans pressions, par simple fatigue culturelle. Exactement comme l’avait prédit le journaliste Étienne Parent en 1839 lorsqu’il écrivait que “l’assimilation, sous le nouvel état de choses, se fera graduellement et sans secousse et sera d’autant plus prompte qu’on la laissera à son cours naturel et que les Canadiens français y seront conduits par leur propre intérêt, sans que leur amour-propre en soit trop blessé”.
Cette fatigue culturelle est aujourd’hui omniprésente au Québec, n’en déplaise aux élites jovialistes qui se prétendent “libérées des guerres linguistiques” traditionnelles. Comment peuvent-elles ne pas entendre cette fatigue qui hurle à tue-tête jusque dans les phrases créolisées de Dead Obies, où le français lâche son dernier râle. Des phrases qui ne sont nien farsi, ni en arabe, ni en argot, mais toujours en anglais. Voici d’ailleurs comment l’un de ses membres, Yes Mccan, décrit avec talent ce beau Québec «métissé» que l’on nous vante tant. “Mon pauvre peuple québécois, pris dans l’apprenage par cœur, dans l’histoire figée quelque part entre la Conquête et la loi 101, pas capable de se la faire son histoire, de la continuer, les bras trop engourdis par la semaine de 40 heures pis la tête dodelinante sous le poids du top 5 à CKOI”.
Comment ne pas percevoir, devant ce paysage aux allures de désolation, le désir montant d’une génération de s’extraire du Québec tout entier, de son histoire qui bégaie, etfinalement de sa langue, dernier boulet qui empêche notre complète immersion dans cette vibrante Amérique tant rêvée et tant désirée depuis toujours. Les beaux discours des élites montréalaises mondialisées sur le «métissage» et cette langue “imagée, musicale, riche de nombreuses influences” ne devraient tromper personne. Ils ne sont qu’un cataplasme sur les plaies ouvertes d’un Québec blessé que les mots de Mccan et de Julie ont au moins le courage de nommer. C’est ce même cri de désespoir qu’exprimaient magistralement Mathieu Denis et Simon Lavoie dans le très beau film Laurentie qui montre un Québécois en déshérence dans un Montréal où il est devenu un étranger.
Pendant que nos élites se gargarisent de «métissage» dans des mots empruntés à lapropagande du ministère du Multiculturalis- me, des adolescents issus des milieux populaires font chaque jour le même choix que Julie. Ce choix est le même que faisait, dans les années 1950, le petit peuple ouvrier de Montréal. Lui aussi avait été trahi par ses élites. Elles avaient même poussé l’obscénité jusqu’à proposer le bill 63 qui consacrait le libre-choix de la langue d’enseignement au Québec. Aujourd’hui, ce sont nos élites médiatiques qui nous enfoncent de force dans la gorge la langue de la mondialisation. On est loin du grand Miron qui disait, au contraire, qu’au Québec, l’anglais, il fallait “se le sortir de la gueule”. Miron, reviens, ils sont devenus fous!»
Il y a
deux revers d’une même médaille dans ce texte de Christian Rioux. Il y a le recto Julie. Il y a le verso Rioux.
Je ne
devrais pas me faire l’injure d’être un second Justin(e) Trudeau en disant plus
simplement que Julie est une petite paresseuse, car ce n’est pas l’anglais
qu’elle se refuse d’apprendre mais le français. Au Canada, apprendre le
français est un exotisme. On s’impose l’obligation de le faire quand on se
lance en politique
…dans les ligues majeures d’accéder un jour à un ministère ou
un poste important de l’armée du fonctionnariat. Autrement, on apprend le français, parfois, pour le plaisir
de l’utiliser dans un voyage en France. Où lire du Nicolas Sarkozy pour s’intégrer dans le clan Desmarais. D’autre part, il ne
faut pas se laisser sous l’impression que Julie est tombée en amour avec
Shakespeare, ou parce qu’elle s’abandonne à la belle versification de Robert Browning ou
la prose des sœurs Brontë; des nouvelles de Faulkner ou d’Hemingway… Julie
comprend, comme la plupart des jeunes Québécois, quelques mots anglais
populaires mais très efficaces : fun, fuck, money, job… De plus,
Facebook et autres média sociaux
ouvrent sur un surfing continue pour
échanger du vide avec d’autres esprits aussi vides que celui de Justin(e)
Trudeau et autres buddies branchés.
En fait, cette communication a peu avoir avec une langue qui soit autre chose
que le langage de la nouvelle technologie informatique où le minimum de mots
équivaut au minimum de maux, et ce minimalisme expressif condense
l’ensemble
des sentiments humains dans une éructation que le langage twitter, plus
phonétique que scripturaire, rend parfaitement comme expérience de communication. La
régression psychologique généralisée n’affecte pas seulement les adolescents.
Elle prend les adultes au jeu du free for
all qui encourage la paresse et la passivité. Le paresseux n’est pas tant
Julie que Justin(e) qui parle autant un anglais banal, sans style ni couleur,
qu’un français médiocre, qui, lui, se vante de ses diplômes spécialisés en littérature anglaise!


Un peu
comme Justin(e), Julie dit accorder peu
d’importance à la langue. Elle va directement à l’anglais pour des raisons
«pragmatiques». Elle veut faire sa vie en anglais parce que ego consumam ergo sum, et que l’anglais
est la langue de la consommation. Les considérations linguistiques ou
culturelles de Julie ne vont pas plus loin. Aussi, quand Rioux lui attribue une
«fatigue culturelle», c’est d’avantage lui qui ressent cette fatigue que Julie
dont il essaie de sauver «l’honneur». Mais l’honneur, Julie, elle s’en fout. Sa
gomme collée au palais, ses tatous niaiseux, son piercing, appartiennent autant
à l’image que je me fais d’elle que la fatigue culturelle dans l’imaginaire de
Rioux. Là où elle nous montre son type d’intelligence pragmatique, c’est bien
lorsqu’elle comprend que tout n’est affaire qu’esthétique et comme tous les goûts sont dans la nature, y
compris les mauvais, le rapport
qualité/prix concernant la vie quotidienne signifie davantage de s’orienter vers l’anglais. J’achète l’anglais car c’est une langue
moins coûteuse que mon prof me vend pas cher. Alors que le français est
exigeant pour l’apprentissage puisqu’il me rapportera peu. Bref, M. Rioux aurait plus de lecteur s’il était publié par The Gazette ou The Globe and Mail. Petite bourgeoise arriviste, à l’image de ses
contemporains, de ses parents, des institutions québécoises, Julie
nous lance effrontément ce que nous dissimulons par honte. Elle voit Euginie Butchard du West Island baragouiner le français que ses parents lui ont sorti
de la gueule pour swingner de la palette et se mériter les honneurs de
Wimbledon. Toutes les p’tites Eugénie se pressent au court, les cheveux blonds relevés en chignons, pour applaudir leur
idole que les média nationaux, plutôt téteux par les temps qui courent, montent
au pinacle de l’Histoire, de manière bien supérieure à ce qui se passe au
Moyen-Orient ou en Europe. Ce sont ces grand dadais du centre du Québec qui, à
l’exemple des Australiens – car probablement l’idée du Genie Army ne leur en serait sûrement pas venue toute seule -,
forment un «corps d’élite» de supporteurs qu’ils promeuvent avec un français plutôt primaire. Les Genie Fuckers aurait sans
doute davantage évoqué la nature de leurs motivations à supporter celle dont on
attend le miracle d’une première grande coupe mondiale, malheureusement à
Montréal plutôt qu’à Toronto. Julie, elle, apprend encore à se désinhiber avec
la langue anglaise made in American
Standard. Mais le succès de l’une n’est pas la garantie de la réussite de
l’autre.


En fait, le cas de Julie la
paresseuse n’est pas suspendu sur la même corde à linge que les bobettes de Dead Obies, groupe qui se brancherait
plutôt sur la poulie de la gauche pro-islamiste de Québec Solidaire. Poésie
facile qui se rattache à l’idée que la vulgarité est poétique en soi car elle
est l’expression des gens qui n’ont
pas la prise de parole. Dead Obies
(ou les teckels morts), c’est du niaisage que l’on présente comme du métissage;
un peu comme Julie présente sa paresse qui favorise l’anglais comme provenant de sa consomma-
tion culturelle. Qui veut noyer son teckel l’accuse d’avoir la rage, c’est connu. Plus que les mots utilisés, c’est la composition de la phrase – si phrase il y a – qui va nous dire qui de l’anglais ou du français triomphe dans le «métissage» supposé du style du groupe. Son leader, Yes Mccan (Yes we can?), nous rumine du Biz passé date : «Mon pauvre peuple québécois, pris dans l’apprenage par cœur, dans l’histoire figée quelque part entre la Conquête et la loi 101, pas capable de se la faire son histoire, de la continuer, les bras trop engourdis par la semaine de 40 heures pis la tête dodelinante sous le poids du top 5 à CKOI». Ne cherchez pas d’originalité à ce plaidoyer qui charrie des lieux communs. Là où Julie juge ses profs de français plutôt chiants, Mccan dénonce l’apprentissage difficile que certains cours magistraux ne peuvent transformer en
parties de plaisirs. Une même paresse semble lier les deux parties. Il se lamente sur l’incon-
tournable «histoire figée», ce qui n’est guère songé bien loin. Il reprend la mélancolique mélopée du pauvre peuple «pas capable de se la faire son histoire», tant il est écrasé par l’exploitation par le travail et l’aliénation des gros médias sur lesquels Mccan rêve toutefois de passer sa junk. À ce niveau-là, ce n’est plus de la «fatigue culturelle». C’est : «ton chien est mort»! Les Dead obies, juste versant des télétubbies qui ont dû faire la première éducation de Yes Mccan et des membres de son groupe. M. Rioux prend tout ça trop au sérieux. Chaque génération de Québécois, depuis un demi-siècle, a généré ses paresseux du français et ses défenseurs du cosmopolitisme qui se ramène toujours à métisser le français avec l’anglais et rarement avec une autre langue. On a déjà oublié le scandale lié à une dictée du ministère de l’Éducation qui reprenait une chanson auto-méprisante de Daniel Boucher, il y a une dizaine d’années de cela. CQFD.
Jusqu’ici, le lecteur courageux qui m’aura accompagné dira que je suis misanthrope et que je cultive la haine de mon peuple. Eh bien, voilà précisément où je voulais en venir. La haine de soi – ce que les Allemands
appellent la Selbsthaß en ce qui concerne la haine juive de soi telle
qu’analysée profondément par Théodore Lessing (1872-1933). Ce penseur juif
allemand, qui signa son arrêt de mort lorsqu’il compara le héros de la Grande
Guerre et président de la République de Weimar, Hindenburg au tueur en série
Hartmann, pédéraste et cannibale, fut assassiné presque au lendemain de la
prise du pouvoir par des émissaires du Parti nazi. Autant dans les déclarations rapportées de
la petite Julie et de Yes Mccan que dans la critique qu’en fait Rioux, nous
retrouvons des éléments de la dynamique de la haine de soi dont j’ai étudié les
origines dans d’autres textes précédents (De la démoralisation tranquille). Il s’agit maintenant de voir comment
ces «témoignages», malgré le passage de la Révolution tranquille, du Parti
Québécois et de la soi-disant post-modernité des actifs québécois, rien sur ce
front n’a véritablement bougé, peu en apparence et encore moins en profondeur.
Il existe une Selbsthaß québécoise. Étudier la haine de soi des Juifs européens et retenir les principales
observations de Lessing nous permet de mieux regarder le discours de la
survivance québécoise qui perdure, selon les époques et les thèmes, dans la
représentation sociale des Québécois. Toute haine, qu’elle soit de l’autre ou
de soi-même, réside dans un sentiment de culpabilité. Depuis trois siècles, ces
sentiments se manifestent tant au niveau des groupes nationaux que des classes
sociales. De part et d’autre, on se sait haï et on hait. Il en va de la fierté
de chaque groupe, de chaque classe et du thymos
de chacun. Comme le géographe allemand Ratzel le reconnaissait au début du
XXe siècle, «chaque peuple doit s’inventer un nom prestigieux et
affubler son voisin de sobriquet méprisable» (T. Lessing. La haine de soi, Paris, Berg International Éditeurs, réed. Pocket, Col. Agora, # 349, 2001, p.
232, n. 2). Ainsi, la plupart des classes ou des peuples tendent-ils à
rejeter les culpabilités existentielles sur les autres. Pour les Québécois, les
Newfies de Terre-Neuve ont été
longtemps la tête de Turc favorite des plaisanteries assez grasses. De même, pour les orangistes
d’Ontario, la haine qu’ils portent contre les Canadiens Français s’exprime par les jugements déplacés du commenta-
teur des soirées du hockey sur le réseau anglophone de C.B.C., Don Cherry, un lointain avatar d’un journaliste virulent, Adam Thom, qui lors des Rébellions du Bas-Canada en 1837-1838 appelait ni plus ni moins au «génocide» de la population francophone. Évidemment, ces haines sont faites pour rester bénignes et ne pas conduire au massacre. Autant que la valorisation de soi à ses propres yeux, elles servent à masquer des haines de soi inadmissibles. Comme le souligne au départ Lessing, en effet, «comment l’homme parvient-il à réduire les troubles de sa conscience? Rarement en disant : “Je suis coupable” mais dans la plupart des cas en tentant d’attribuer la faute d’un état insatisfaisant au responsable involontaire de celui-ci. Telle est la loi fondamentale de toute l’Histoire» (T. Lessing. Ibid. p. 46). C’est ici que se scinde le rapport à soi.
Car c’est en admettant précisément que «je suis coupable» que la haine de soi commence à se distiller dans l’inconscient collectif. Autrement, «les peuples heureux et victorieux ont une autre attitude, ils n’ont aucune raison de chercher en eux-mêmes, de se tourmenter et de porter atteinte au sentiment vital
ainsi qu’à leur propre assurance naturelle» (T.
Lessing. Ibid. p. 47). Comme ce
sont les vainqueurs qui ordi-
nairement écrivent l’histoire, la faute retombe généralement sur l’adversaire, le perdant. L’enseignement de l’histoire du Canada, chez les Canadiens anglais, commencent par «la chute de la Nouvelle-France». Par le fait même, le coupable de la résistance au progrès et à la civilisation, ce sont les Français du Canada, devenus les Canadiens Français, les Québécois. Que les Biz et Yes Mccan en appellent encore à la Conquête – sans toujours savoir en quoi elle consiste historiquement -, est un aveu de culpabilité implicite qui se traduit par une «histoire gelée», «incapable de se faire». La culpabilité d’être des vaincus, des coupables dont la religion et la langue particulières restent les stigmates de la faute. Il en va ainsi pour Julie. Et aussi pour Christian Rioux.
Ce processus qui «gèle» l’Histoire au Québec, il a été longtemps attribué à la colonisation par la majorité anglo-saxonne et protestante. L’analyse que Lessing donne de la Selbsthaß juive nous oblige à élargir notre compréhension du problème. Il oblige à regarder le colonialisme comme un processus de domestication, à l’exemple de celui qu’on pratique sur les animaux : «La nature jouit éternellement de sa plénitude, sans se soucier de rien. C’est seulement dans l’animal animé d’une ardeur (par exemple, les animaux
domestiques) que se trouvent déjà des éléments de la haine
de soi. La soif de puissance et de vengeance, la pitié et le repentir, toute
l’énorme force de ces passions “intériorisées par l’esprit” est irriguée par
cette secrète pulsion autodestructrice, par cette secrète douleur du sauveur, cette
étrange fusion de toute vie limitée mais qui cherche à transcender ses limites.
[…] Et c’est à partir de cette situation-là qu’il nous faut commencer de
comprendre la césure, cette maladie qui brise la vie en mille morceaux et à
laquelle [n’importe quel des peuples risque de succomber]. (T. Lessing. Ibid. pp. 58-59). Plutôt que cultiver un ressentiment contre le
vainqueur, l’Anglais ou le Bourgeois, on retourne contre soi-même la faute
de l’aliénation. C’est à partir de ce moment que le Canadien Français trouve
son double. La césure schizophrénique collective opère encore comme parmi le
prolétariat ouvrier montréalais des années 1950. Julie sait que le français est
sa langue «natale», mais elle se crée une personnalité anglaise pour profiter pleinement
de l’ambiance culturelle où elle vit. Elle aurait le choix de faire comme bien
d’autres, c’est-à-dire de vivre sa schizophrénie, mais elle choisit de
renier sa «natalité» pour se faire entièrement anglo-saxonne. C’est ce que
Rioux a de la misère à lui pardonner.
Lessing procédait plus méthodiquement. Une fois la césure constatée, il nous invitait à «prêter attention à la question suivante : par quel processus ou dans quelle situation l’homme ressent-il la nécessité de scinder l’harmonieuse unité de l’existence? Dans quelles circonstances l’homme demeure-t-il “d’une
seule pièce”? Il n’est certes pas négligeable de constater
d’emblée que la cassure ne peut exister qu’à l’état de veille, c’est-à-dire là
où la vie préconsciente et inconsciente se laisse observer. Chaque
objectivation d’événements vécus présuppose cet acte “d’aliénation de
soi-même”. S’il n’y avait pas d’abord une scission dans le vécu et ensuite dans
“la réflexion sur le vécu” nous ne disposerions pas des phénomènes
suivants : la faculté du jugement, l’attention, l’esprit, l’entendement,
l’analyse critique, l’appréciation, la capacité de vouloir, de choisir, de
prendre une décision. Toutes les fois que l’on porte un avis cela présuppose le
nombre deux et la dualité». C’est-à-dire que la souffrance qui se dégage de la
césure provient moins de la césure elle-même, aussi inconsciente qu’elle
apparaît chez Julie ou tordue chez Yes Mccan, mais dans la réflexion sur cette
césure. Le sentiment de culpabilité est ressenti comme insupportable s’il
attaque le narcissisme de chacun. Pour se laver de la faute, on se douche à
l’anglo et au consumérisme. La faute devient culpabilité collective, comme une
démarche récurrente de la faute personnelle au péché originel. Et le péché
originel est une faute collective à laquelle je m’empresse de me dissocier. Ou,
comme Rioux, je m’empresse de m’associer. Alors, on fait passer le «boulet» de
la faute de la francité québécoise au métissage multiculturel. Or, ce métissage
ne se retrouve pas, malgré les déclarations, dans des compositions vulgaires
comme celles de Dead Obies.
La Selbsthaß québécoise s’est donc développée progressivement au cours des luttes d’affirmation du XIXe
siècle. On sait que ces luttes ont été davantage de
nouvelles défaites à ajouter à la Conquête de 1760. Les Rébellions, l’Acte
d’Union, la Confé-
dération, la Rébellion métisse, les crises de conscription en 1917 et 1942, la Crise d’Octobre, les défaites référendaires. Chaque défaite alourdit le complexe d’échec des Québécois en tant que communauté historique. La césure, pendant ce temps, s’approfondit. Elle polarise des groupes que l’on traite assez haineusement de séparatistes et de fédéralistes. Pour les Québécois, il s’agit de deux objets qui ne peuvent être pris séparément. Le choix impossible mine le rapport d’objet, le sujet s’évanouissant entre les deux identités qui n’en sont pas. Mais la césure continue de creuser encore plus profondément.
Lessing reconnaissait ce problème parmi les Juifs qui s’assimilaient aux nationaux européens au XIXe siècle : «Il nous faut donc faire une distinction entre deux groupes d’événements vécus : ceux qui se situent au-delà de “l’aliénation de soi-même” (c’est-à-dire au-delà de la relation sujet-objet) et ceux qui s’appuient sur la base du dédoublement de soi. Le premier groupe est constitué d’un vécu religieux et esthétique et le second d’un vécu logique et éthique. C’est ce dernier vécu qui est, au sens précis du
terme, humain. Considérons d’emblée le
premier groupe. Pourquoi donc le religieux et l’esthétique constituent-ils ensemble
une opposition à la logique et à l’éthique, et par conséquent à la vie
proprement humaine? C’est qu’il n’y a pas, dans ces deux types de vécu, ce
côté-ci et ce côté-là, il n’y a pas de “je” et de “tu”, pas de sujet et
d’objet. Avoir une expérience religieuse, cela signifie être intrinsèquement
relié à l’absolu. C’est-à-dire ne plus faire face à un cosmos. Ce qui veut dire
encore : être déjà du purement humain, du purement conscient, du
“spirituel” et de “l’éthique” et participer de l’incommensurable plénitude de
l’essence divine. Par ailleurs, il y a une nature similaire dans certains
événements vécus qui, avant toute connaissance d’un objet, du moi, de l’être et
de l’existence, nous fait apparaître “la vie des choses” comme la nôtre. Cela
s’effectue au moyen d’une capacité de mimétisme, d’empathie qui se situe encore
au-delà de la relation sujet/objet de la conscience. En d’autres termes :
le vécu esthétique et le vécu religieux (si divergents qu’ils soient par leurs
contenus) constituent tous deux une vie immédiate. À l’opposée de cette vie
immédiate se situe la science de la vie qui est certes fécondante au plan de
l’esprit mais délétère au plan de l’élément vital. C’est là où s’opère ce
détachement de l’esprit par rapport aux âmes qu’intervient la faculté de haïr la vie» (T. Lessing. Ibid. pp. 62-63).
C’est ce que la prédication ultramontaine qui s’est établie dans le catholicisme québécois a effectué dans la seconde partie du XIXe siècle, à travers la parabole évangélique de Marthe et Marie. Marthe, c’est celle qui
prépare le repas, tandis que Marie se laisse emplir de la grâce de Jésus.
Marthe, c’est le vécu logique et éthique. Elle fait non seulement le repas,
mais elle veille à la présentation soignée de la table. Marie, c’est le vécu
religieux et esthétique. Elle se laisse imprégner du sentiment océanique de
l’absolu. Telle était la voie du salut offerte aux Canadiens Français qui renvoyaient
aux anglos du Canada les tâches liées à la logique du développement et à
l’éthique des pratiques commerciales et industrielles. Cette polarisation
est-elle perméable à la jeunesse québécoise du XXIe siècle? Absolument. Ce
n’est pas pour rien que la pragmatique Julie compare la situation de l’anglais
et du français à deux lessiveuses. Si on veut réussir, aujourd’hui, si on veut
avoir du plaisir, de l’argent, des distractions, eh bien, il faut s’angliciser.
Elle ne se posera pas de problèmes de conscience et encore moins de culpabilité.
Dès qu’ils se présentent, elle les écarte du revers de la main. Ne pas le faire serait une faute impardonnable à ses yeux. Yes Mccan,
après les Cowboys fringants et tant d’autres, nous dit que la culture
(l’esthétique) est la transcendance qui nous ouvre vers l’absolu
cosmopolitique. Phoney baloney! Mais qu’importe. Depuis les maîtres-chantres des petites
églises de
campagne aller jusqu’à la Maison de l’Orchestre Symphonique de Montréal, le
gigantisme et le baroque des constructions culturelles nous écartent de l’objet
à saisir et du vécu humain. Nous nous créons une propre sphère esthétisante où
nous divaguons dans des compositions ou des créations qui ne sont rien de plus
que des délires auxquels on ajoute une justification élémentaire pour obtenir
du financement. Dans un univers dégradé par l’aliénation intellectuelle et
morale, aucune création ne peut être pure de tout intérêt bassement matériel.
Cette réaction de dégoût devant le financement culturel chez les vaincus que
nous sommes confine encore au sentiment de culpabilité. Coupables sommes-nous si nous l’acceptons; coupables sommes-nous encore si nous la refusons. Comment éviter alors de
passer de la culpabilité à la corruption?
«La minorité est toujours aux aguets pour ne pas prêter le flanc à la critique. Elle vit sous le regard soupçonneux et constamment vigilant de sa conscience critique. D’où le danger qu’elle court de perdre sa spontanéité et de verser dans une trop vigilante lucidité. Il est vrai que chaque minorité
menacée doit prendre garde à sa préservation. Mais cela va de pair avec une
certaine tendance à l’ironie. Il y a quelque chose qui est aux aguets, qui est
en attente et qui se méfie en silence de soi-même. Mais ce n’est pas cette
vigilance issue de la détresse qui constitue le vrai danger pesant sur
l’essence du [québécois]» (T. Lessing. Ibid. pp. 64-65). Ce ne sont pas, en effet, le choix
malheureux de Julie ni les éructations de Dead Obies qui sont, au niveau collectif, le véritable danger
qui pèse sur l’essence québécoise, mais le laisser-aller des Québécois face à
leurs propres institutions. Ce qui mine foncièrement le respect du français par
les Québécois, c’est lorsque le ministre Leitäo lit un paragraphe de son budget
en anglais à l’Assemblée nationale. Pire qu’un sacrilège, c’est une faute. Elle
ramène le gouvernement Couillard à la vieille politique libérale de confier les
finances à un anglophone qui s’exprime dans la langue d’une
minorité
insignifiante autrement que financièrement. Dans l’ensemble de la démarche
canadienne de la régression colonialiste, ce type d’intervention, passé
inaperçu dans les préoccupations de la population supposément sensible à la
langue française, fait remonter un arrière-goût d’amertume dans la bouche de nos citoyens si vigilants qui célèbrent, avec une larme
d’émotion au coin de l’œil, le centenaire de la naissance de Félix Leclerc. On
ne peut être aussi aliéné envers soi-même. Julie est peut-être paresseuse,
mais elle est franche; alors que la population québécoise est paresseuse,
vendue et hypocrite. Le cosmopolitisme qui annonce l’ouverture des Québécois au
monde entier n’est qu’une supercherie de plus afin de masquer «le visage de
l’homme errant, qui fait tout, sait tout, touche à tout, saisit tout mais qui
n’en vit pas moins dans l’angoisse perpétuelle d’avoir manqué l’essentiel et
négligé le plus grand. Tous les paysages de la terre ont recraché cet homme
dans le grand baquet de la “culture internationale”. C’est là qu’ils s’agitent
le long des pistes de course» (T. Lessing. Ibid. p. 67).
La régression colonialiste, vue en accéléré, ramènerait donc le gouvernement Couillard au niveau de l’assimilationnisme d’Étienne Parent au XIXe siècle. Cette assimilation volontaire, faite sans tambour ni
trompette, qui
répond aux attentes d’Adam Thom et de Lord Durham conduisait le journaliste
libéral à ne rien attendre des hommes d’État anglais pour la perpétuation de la
nationalité canadienne-française en Amérique du Nord. Sa lucidité, qui n’était
pas pure de Selbsthaß,
est le premier aveu de l’abandon à la voie logique et éthique plutôt que
de se perdre dans la voie religieuse et esthétique : «Que leur reste-t-il donc à faire dans leur propre intérêt et dans celui
de leurs enfants, si ce n’est de travailler eux-mêmes de toutes leurs forces à
amener une assimilation, qui brise la barrière qui les sépare des populations
que les environnent de toutes part, populations déjà plus nombreuses qu’eux et
qui s’accroissent d’une immigration annuelle considérable. Avec la connaissance
des dispositions de l’Angleterre, ce serait pour les Canadiens Français le
comble de l’aveuglement et de la folie, que de s’obstiner à demeurer un peuple
à part sur cette partie du continent. Le destin a parlé : il s’agit
aujourd’hui de poser les fondements d’un grand édifice social sur les bords du
St. Laurent; de composer avec tous les éléments sociaux épars sur les rives de
ce grand fleuve une grande et puissante nation. Pour l’accomplissement d’un
pareil œuvre, toutes les affections sectionnaires doivent se taire, et tous
doivent être prêts à faire les sacrifices nécessaires. De tous les éléments
sociaux dont nous venons de parler, il faut choisir le plus vivace, et les
autres devront s’incorporer à lui par l’assimilation. Telles sont, nous en
sommes persuadé, les idées de tous ceux de nos compatriotes qui ont réfléchi
sur l’état actuel des choses en ce
pays, et avec de telles idées on peut bien
penser qu’ils seraient les plus zélés travailleurs à l’œuvre de l’assimilation
nationale. Il y a plus, c’est que ce sont les seuls capables d’accomplir cet
œuvre d’une manière sûre et convenable. Il ne faut pas penser longtemps, pour
se convaincre qu’il ne faudrait pas le confier, sans contrôle, aux furieux qui
gouvernent le pays depuis quelque temps. Ce serait à coups de hache et de
massue qu’ils opèreraient, et ils révolteraient le patient» (Cité in J.-Ch.
Falardeau. Étienne Parent 1802-1874, Montréal,
La Presse, Col. Échanges, 1975, pp. 102-103). Qui sont ces furieux dont parle Parent? Les députés issus de la Réforme de 1840.
Les partisans du gouverneur Sydenham, anti-francophone, chargé de faire
appliquer avec rigueur les mesures proposées par le rapport Durham. L’option
assimilationniste de Parent que fait ressortir Rioux appartient bien à la même
solution que celle choisie par Julie. Ils dérogent tous deux à la vision
océanique et absolue de la différence «esthétique» - de la spécificité culturelle des Québécois dirions-nous aujourd’hui -, entre les deux lessiveuses,
mais se succèdent dans la voie logique et éthique de la vie humaine.
Mais cette vie humaine se double de la mort de l’âme. Vidée de sa substance nationale, le projet canadien-français s’est rempli de la vie religieuse réactionnaire et conservatrice du second XIXe siècle. Une fois celle-ci évincée après 1960, la culture s’est présentée comme la nouvelle vocation océanique de l’âme québécoise. La chanson au premier plan, la musique, la dramaturgie. Marie écoute toujours, les yeux révulsés, l’esprit vivant de Notre-Seigneur. En retour, une question obsessionnelle torture cette prise de conscience de la césure profonde entre l’esprit et le réel : «…la reconnaissance et le sentiment de la
culpabilité […] donnent à la
question : “Qui est coupable ?” la réponse : “Nous sommes tous
coupables”. En d’autres termes : “Chacun est coupable de tout mais de tous
je suis le plus coupable”. Cet aveu de culpabilité collective n’explique pas
seulement que chaque juif doit répondre des fautes commises par un autre juif,
mais signifie simplement : “Israël est responsable des péchés du monde
entier”». (T. Lessing. Op. cit. p. 230, n. 1). Ce n’est
plus là un trait particulier des Juifs, puisque nous le retrouvons dans cette
culture qui, au lieu de dépasser les errements historiques ou de se livrer dans
une célébration de la vie, ne cesse de renouer avec les situations fictives les
plus incongrues. «Le plaisir des uns est
de voir l’autre se casser le cou», chante Félix Leclerc. Le Séraphin Poudrier de
Claude-Henri Grignon laisse mourir son enfant et sa femme par sa cupidité
avaricieuse. La Scouine d’Albert Laberge est la femme dénaturée. Les drames
bourgeois de Marcel Dubé comme les tragédies prolétariennes ou homosexuelles de
Michel Tremblay conduisent à l’explosion du tissu social québécois. Et si Rioux
peut rappeler le film de Simon Lavoie réalisateur de Laurentie, comment passer sous silence sa merveilleuse adaptation du
Torrent d’Anne Hébert? Dans Laurentie, Lavoie et
Matthieu Denis font
parler un jeune Québécois en pleine crise d’identité : «Je m’appelle Louis Després, j’ai 28 ans.
J’habite à Montréal, dans cette ostie de province de merde. Je ne sais pas ce
que j’aime. Je ne sais pas qui j’aime. Je ne sais pas ce que je veux faire de
ma vie. Je ne sais pas qui je suis. Mais je sais pourtant que je ne suis pas
cet Autre». Impossible relation de sujet/objet qui rappelle comment la
fuite dans le vécu esthétique marque une rupture avec la vie réelle. La vie de
l’âme de Louis lui coûte la capacité de saisir la vie humaine : «Cet Autre est beau, sa langue est belle et
séduisante – mais je ne la parle pas. Il est entouré d’amis – je n’en ai pas.
Il est
heureux – je ne le suis pas. Depuis peu, cet Autre est mon voisin de
palier. Sa présence à mes côtés, sa simple existence me rappellent sans cesse
ma propre déchéance et m’apparaissent de plus en plus intolérables». La
fuite dans la vie esthétique, dans la culture, l’isole aussi bien de ceux qui
appartiennent à sa «nature» que l’Autre, l’étranger, avec lequel s’établit une
relation ambivalente amour/haine qui pousse à l’agressivité suicidaire. «Je me sentirais tellement mieux s’il n’était pas là… Tellement mieux parmi les miens : fils de la Laurentie». Mais
qu’est la Laurentie? Lavoie la présente dans le film suivant, Le Torrent. C’est une marâtre qui a
donné vie à un fils illégitime et qui sent le besoin de se venger de sa
culpabilité sur ce fils en lui imposant une vie scolaire qui devrait le
conduire à la prêtrise. Malgré les efforts couronnés de succès, la mère
s’attribue l’argent du
prix de son fils et le frappe lors d’une crise
d’indépen-
dance de celui-ci jusqu’à ce qu’il devienne sourd. Seul le tumulte du torrent habite son esprit. Toute l’impuissance de François l’enferme en lui-même et le séminariste deviendra vite une sorte de bête sauvage, vivant seul dans la maison de la mère, au cœur de la forêt. Après qu’il ait laissé sa mère se faire piétiner par Perceval, un étalon, François s’enferme dans sa surdité où le tumulte obsessionnel du torrent devient la métaphore de sa folie. Perdu pour les autres et pour lui-même, François ira se jeter dans le torrent pour rejoindre cette mère méchante qui était pourtant la seule personne avec laquelle il entretenait une véritable relation par-delà sujet et objet.
Du roman d’Anne Hébert, Lavoie retient le passage de la culpabilité de la mère dans le fils. Culpabilité remplie d’une agressivité sourde qui ressort à chaque instant, tout au long du film. Agressivité que l’on retrouve chez Louis dans Laurentie. La haine de soi commence dans la haine de la mère, dans la haine
envers la mère, Province de merde. Ce que Lessing avait déjà compris dans la Selbsthaß juive
allemande : «Si naturelle, si
émouvante que paraisse cette douleur d’être méconnu, rejeté par une mère aimée,
il me semble plus digne et plus clair de ne pas offrir les attentions d’un fils
à une mère qui humilie le meilleur de ses enfants. Puisse-t-elle enfin sentir
ce qu’elle a perdu et galvaudé par sa conduite blasphématoire!» (T. Lessing. Ibid.
p. 70) Cette situation devient vite
impossible à vivre tant la césure renvoie le réel à la représentation; comme
inexistant autrement qu’à travers la représentation qu’il est possible
d’enjoliver ou d’enlaidir tant que l’on se sent pas bien. Car, «à
quoi bon me maintenir si je ne m’aime guère? Et si tu ne supportes pas les
autres, comment te supportes-tu toi-même? Car ton environnement est un miroir
qui te renvoie chacune de tes faiblesses
multipliée par mille. Tu peux briser
le miroir mais non point l’image. Ceux que tu voues aux gémonies sont ceux qui
vivent en ton sein» (T. Lessing. Ibid. p.
74). N’est-ce pas ainsi que Louis vit son drame? Et François, encore? «Un homme
peut parfois, sa vie durant, détester du plus profond de lui-même la communauté
qui l’a vu naître et qui l’a élevé, mais il lui est parfaitement impossible de
séparer son propre destin de celui du groupe» (T. Lessing. Ibid. p. 73). En laissant piétiner sa mère par Perceval, François
se condamnait lui-même à mort et le suicide dans le torrent n’est que l’acte
d’assumer la culpabilité maternelle à travers son propre châtiment. Ce destin
est celui que des générations de jeunes Québécois ont accompli métaphoriquement
au cours du dernier siècle et demi. Si le Québécois s’assimile, il se suicide
«paisiblement», en vivant le crime d’avoir été
comme, inauthentique, faux. Du moins, ses enfants
n’hériteront-ils pas de
son sentiment de culpabilité puisqu’ils auront été élevés Autres que leurs géniteurs. S’il
résiste en assumant, génération après génération, la culpabilité de la langue
française, langue du vaincu; alors il transmettra la faute et le noyau des raisins mangés par les Pères et Mères agaceront les dents des enfants, pour autant de générations, résistant en surface close dans une Laurentie plus imaginaire que réelle. Chacun portera la culpabilité de l’échec de ses fils et de ses
filles. Ne restera plus qu’à donner sa vie à la culture comme d’autres avant la
donnaient au Seigneur notre Dieu, «car cela est juste et bon». Julie et Yes
Mccan ne sont que les avatars plutôt communs de ce dilemme existentiel
québécois. Lessing observait tous ces phénomènes à l’intérieur de la communauté
juive allemande de la République de Weimar (1919-1933). Il voyait les options
désespérées que les Juifs allemands choisissaient de suivre.
Théodore Lessing fut une conscience malheureuse. D’un côté, s’il respectait le mouvement sioniste, il ne pouvait y adhérer en son âme et conscience, se sentant européen avant tout. De l’autre, il voyait bien que les Juifs ne pouvaient s’assimiler tant le chauvinisme était grand et rendait impuissants tous les efforts qu’ils pouvaient faire pour se voir accepter des différents nationaux, y compris la conversion. La dualité qu’il relevait ne passait pas. Elle créait ou bien un sentiment de culpabilité intolérable, ou bien une démarche impuissante à saisir le réel, l’objet même de leur condition, ou encore se voyait rejeté viscéralement par la Mère-Nation qui bientôt allait le condamner à mort. Et c’est ainsi que le Parti nazi résolut l’impasse où se trouvait acculé Lessing en envoyant deux assassins l’abattre comme un chien alors qu’il se trouvait à Prague.
La situation québécoise est moins aiguë que celle des Juifs européens du temps de Lessing, mais dans la mesure où elle reste une minorité à la fois nationale et sociale; dans la mesure où elle fait partie des «nations prolétariennes», exclues de la puissance et de la domination, sa situation demeure vulnérable en tant
qu’espèce culturelle authentique et spécifique. Sa disparition ne sera
peut-être pas liée à un génocide physique, mais une assimilation totale au
bassin anglo-saxon. Sa «louisianisation» est un processus à l’œuvre
en ce qui la concerne dès que le gouvernement du Québec laisse faire. Pire encore, comme l’ont montré le gouvernement libéral de Jean Charest et celui de son successeur Philippe Couillard, lorsqu’il privilégie l’enseignement précoce de l’anglais au détriment de l’histoire. Aujourd’hui, avec le brillant exemple porté par cent
quarante sept années de folklorisation des francophones hors-Québec, le mirage
des Pères de la Confédération voyant celle-ci comme une garantie contre
l’assimilation nord-américaine est inopérant. Il faut être intellectuellement malhonnête
pour faire porter sur la souveraineté du Québec la culpabilité d’un abandon des
minorités à leur sort alors qu’il n’a jamais été la prérogative d’aucune
province de soutenir une minorité de ses nationaux dans le reste du Canada. La
culpabilité du Canada ne peut que reposer sur les Canadiens et dans la mesure
où les Québécois peuvent s’identifier autrement que Canadiens, cette
responsabilité n’est plus la leur.
La Selbsthaß québécoise ne peut que connaître les trois voies impraticables de la survie en tant que communauté nationale. Premièrement, «il est bien possible que celui qui est précisément mal né devienne le juge de l’univers. Il se fait geôlier, zélateur, moralisateur et prédicateur du repentir. Car il est une force éthique qui ne peut provenir que d’un sang corrompu. Ce moralisme accable les prochains (qui
sont aussi les plus lointains) avec des exigences trop élevées pour qu’il soit
possible de les satisfaire. Un prophète lui-même n’y parviendrait peut-être
pas. C’est par son esprit que cet être tente de se dépasser et de s’améliorer.
Il se place aussi au-dessus d’un univers qu’il n’aime guère. Tout cela
fonctionne aussi longtemps qu’il vit dans l’esprit. Mais quel malheur lorsqu’il
s’écrase au sol. Car il n’est pas comme Antée qui redoublait de vigueur et
reprenait son envol après avoir effleuré sa mère. Il n’est qu’un ballon mis en
mouvement, projeté par le destin. Plus il heurte le sol et plus son élan est
freiné au point de rester cloué dans le plus détestable des endroits. Il gît
sceptique, désespéré, usé en son esprit. C’est alors qu’il découvre ce qu’il ne
voulait guère voir : “Je suis un déséquilibré qui s’équilibre lui-même, un
prêtre qui fait de sa détresse une vertu, un homme faux qui comble ses lacunes
avec des idéaux, un être incomplet qui dirige contre d’autres l’insatisfaction
qu’il éprouve envers lui-même, un imposteur qui vit dans l’éther parce qu’il ne
voit pas un seul endroit sur terre où il pourrait vivre sans être écœuré par
les hommes et par l’univers” Cette voie aboutit à la mort de l’âme» (T.
Lessing. Ibid. pp. 74-75). On
reconnaît ici aussi bien la façon dont l’Église catholique a confiné
la vertu québécoise dans la personnalité de Marie qui buvait les paroles de
Notre-Seigneur comme d’une source divine. Paradoxalement, elle a abouti à la
mort de l’âme, c’est-à-dire la déchristianisation forcenée des années 1960-1970
qui n’était que le résultat d’une religion mal comprise. Une religion axée sur
la conduite morale et la domination des âmes par une pastorale de la peur qui
ne pouvait plus opérer une fois le mirage dissipé. Les différentes vagues
culturelles qui l’ont suivie jusqu’à
nos jours se sont de même évaporées. La
chanson nationaliste n’opère plus le charme du temps des boites à chansons ou
des happenings sur le Mont-Royal; les groupes musicaux se succèdent selon les
modes de l’heure; Refus global n’est plus qu’un mythe; les abus d’«esthétisme»
de l’art contemporain font de l’art un exercice d’initiés; le théâtre est pour
la bourgeoisie à l’aise et le cinéma d’auteurs peine à survivre devant le goût
des palmes d’or et de la sonnerie des tiroir-caisse. Voilà pourquoi Julie ne lit
que des livres en anglais, n’écoute que des chansons anglophones, ne regarde
que des blockbusters d’Hollywood en anglais. Julie est une âme morte.
Frankenstein femelle automatisée, en évacuant ses complexes et tout sentiment de
culpabilité, elle s’est réduite à la définition la plus élémentaire de toute
robotisation.
Deuxièmement, «on tourne tous les dards contre son propre cœur, exclusivement. Tu clames l’innocence des autres. Tu deviens ton propre juge et ton propre bourreau. Tu chéris l’étranger plus que toi-même, tu t’abandonnes totalement et en toute confiance, à l’ami, à la femme aimée…
Malheur à toi! Tu as fait de ton cœur un
escabeau, alors ne t’étonne pas qu’on le piétine. Plus tu offres et plus
sûrement on se servira de toi. Et on se servira de toi sans dire merci, parce
qu’on ne te voit pas. Tu diriges les armes contre toi-même. Tu montres combien
tu es vulnérable. Malheureux! Un jour, il t’assassinera avec les armes que tu
as déposées entre ses mains. Parle mal de toi, et viendra sûrement le jour où
la bien-aimée s’en servira contre toi, oui, contre toi. Bafoue les hommes,
exploite-les et ils te respecteront. Sois un fou furieux et ils t’aimeront en
toute honnêteté. Mais si tu te fais agneau les loups te dévoreront […] Cette
deuxième voie […] aboutit à quelque chose de pire que la mort de l’âme» (T.
Lessing. Ibid. p. 75). C’est la voie
sado-masochiste par excellence. Le masochisme, ici, n’est pas qu’une
perversion. C’est d’abord un moyen psychologique de survie. L’art d’endurer la
domestication sociale. Le masochisme sévit à la fois au niveau national et au
niveau social du Québec depuis les origines des établissements français en
Amérique. Les peuples sont tous plus ou moins sadiques, plus ou moins
masochistes. Chez les peuples minoritaires, le masochisme est dominant. La Selbsthaß juive, mais aussi
celle que l’on retrouve en Amérique latine. Le masochisme structurel de l’histoire
de l’Église catholique y est sans doute pour beaucoup. Sécularisé, ce masochisme a
permis aux démagogies militaires ou policières de s’installer comme instrument
dominant des classes au pouvoir. La délation devient la part sadique du
masochisme. Trahir ses semblables procure un plaisir lié intimement au sentiment de
puissance que l’on peut exercer sur son proche. Pour un bref instant, il donne l’impression
d’être reconnu par la puissance dominante; de se débarrasser définitivement du
fardeau de la culpabilité collective. Mais cet effet euphorisant de dénoncer
son semblable s’épuise très vite, comme une drogue dont on devient rapidement
un adepte. Le duplessisme a créé un état collectif propice à ces jeux pervers.
Les luttes morales, syndicales, féministes, libérales et sociales mêmes
accusaient la haine de la minorité
dominante étrangère. La démagogie policière ramenait le couvert sur la
marmite où bouillonnaient
des culpabilités inouïes. Lorsque le couvert finit
par sauter, on a appelé ça la révolution
tranquille. Mais la tentation démagogique revient après chaque échec d’affirmation
nationale ou sociale. La crise nationale d’octobre 1970, la crise sociale et
syndicale du Front commun en 1972, la crise constitutionnelle de 1982, la
réaction démagogique à l’échec référendaire de 1995 du gouvernement Bouchard… La seule façon pour une minorité
dépossédée d’elle-même est de jouer soit aux expositions baroques et
excentriques d’une mégalomanie ostentatoire; soit se faire obéir en usant des
forces répressives à la moindre instabilité du régime. Les minorités incapables
de se débarrasser de la Selbsthaß finissent
par vivre de la peur du lièvre dans son terrier. Ce qui a fait du territoire
québécois un orifice morbide où 7 millions de lièvres tremblent de peur devant
un coup de sifflet.
Troisièmement, «la grande métamorphose réussit, chaque “mimicry” réussit. Tu deviens “un parmi d’autres” et tu fais preuve d’une magnifique authenticité en agissant. Mais peut-être un peu trop [anglais] pour être totalement [anglo-américain] […] Mais peu importe : maintenant au moins tu es à l’abri. Vraiment? C’est ton cadavre qui est à l’abri. Tu es mort. C’est de ton conflit interne que tu es mort. Pour accéder à la célébrité et au bonheur tu as marché dans le chemin du suicide. Alors qu’au
plus profond de ton âme pleurent des milliers de morts, or
les morts sont bien plus puissants que tout ton bonheur et toute ta gloire» (T.
Lessing. Ibid. p. 76). L’assimilation
réussie de Julie ou le métissage dans la vulgarité d’un Yes Mccan ouvrent sur
l’impression que les Québécois assimilés seront tous des Céline Dion, des
Eugénie Bouchard ou des Guy Laliberté. En fait, ils n’adulent, ils n’imitent que des singes de fêtes foraines. Leur fortune comme leur célébrité sont éphémères. Aux imitateurs de s’exhiber platement dans des télé-réalités où tout est mis en scène pour le plus grand succès des
cotes d’écoute. L’unidimensionnalité des individus qui défilent renvoie à la
pensée unique qui les anime tous. Le multiculturalisme fonctionne sur un mode identique,
abolissant les particularités des groupes ethniques dans une uniformisation des
comportements individuels où domine la domestication par l’État et les média. Il ne s’agit
plus, comme dans le cadre national normal, de
métissage, mais bien de
dissolution de tout sentiment d’apparte-
nance. Dans le cas de Julie, c’est parfaitement réussie et les fédéralistes se félicitent d’un autre succès moral de la cause canadienne. Les Dead Obies mâchouillent le franco-anglais ou l’anglo-français et cela donne la fausse impression que les Québécois sont prêts au métissage. Certains andouillards de Québec Solidaire peuvent prendre cela au sérieux, mais leur musique se confond avec le bruit de la déchiqueteuse culturelle. Entre la grotte du Parti Libéral et des quarante voleurs d’une part et l’abbaye des Charteux du Parti Québécois de l’autre, la Province de Québec devient une immense nécropole de zombies. À Hérouxville comme à Montréal, on singe des comportements qui rassurent. Impossible de se faire respecter par l’Autre et l’Autre, objet d’envies et de séductions, échappe à notre relation à l’objet, toujours-déjà programmée. Les confusions ne tardent pas à s’établir et tout finit autour d’une question d’argent.
Lessing semble avoir été incapable de surmonter tant de contradictions : «Cherchons avant tout la vérité, la cruelle vérité! Ou bien notre blessure ne peut guère disparaître, ou bien elle guérit à la lumière. Mal né ou mal protégé, c’est la culpabilité de tes pères qui pèse sur toi, ou celle de l’étranger ou la tienne propre, n’essaie pas d’atténuer, d’embellir ou d’élever les choses. Sois ce que tu as toujours été et accomplis en toi-même le meilleur possible. Mais n’oublie pas que dès demain toi-même et tout cet univers humain périront et que tout redeviendra autrement. Bats-toi, oui, bats-toi sans cesse. Mais n’oublie pas que chaque vie, même indigne, même criminelle, a besoin d’amour» (T. Lessing. Ibid. p. 77). C’est un tour à 360º, ne nous le cachons pas. Comment aimer des avortons comme Maxime Bernier, Justin Trudeau, Denis Coderre, Stéphane Dion, Denis Lebel ou un Jean-Marc Fournier et une Christine Saint-Pierre? Et même un Lucien Bouchard ou une Pauline Marois qui, chacun à sa manière, ont tellement su mépriser les Québécois? C’est en appeler encore à notre masochisme catholique qu’il ne faut surtout pas réanimer dans la foulée des chicanes de niqabs et autres frivolités religieuses.
Regarder en face la cruelle vérité impose de suspendre l’amour. Le cours de l’Histoire a enregistré notre blessure. Celle-ci avait commencé à se refermer, mais les maladresses des Québécois des vingt dernières années on reconduit la blessures à vif. En retour, nous la tenons cachée, car trop laide à montrer, dans
l’obscurité
produite par l’ombrage des succès symboliques : Celine Dion, Euginie
Butchard, le Cirque du Soleil, les médaillés olympiques : des succès
québécois qui n’en sont pas; qui, contrairement à ce que ne cesse de clamer les
chroniqueurs insignifiants, ne marqueront jamais l’Histoire. Mais, nous avons
besoin de cet ombrage pour cacher nos vraies défaites historiques en les
qualifiant de cette expression simpliste de victoires morales.
Là encore, nous retrouvons le mimétisme des puissants. Être comme les
peuples qui s’imposent, qui dominent, qui tuent. Les peuples qui commandent notre domestication à travers
l’impérialisme et le néo-colonialisme qui sont en train de réduire le Canada tout
entier en un dépotoir pour exporter toutes les richesses naturelles à l’étranger.
Même le gouvernement Couillard se prépare à donner un sens nouveau à la vieille
expression : Faux comme un diamant
du Canada.
Reste à faire comme monsieur Rioux et appeler les cadavres au secours. Mais les cadavres nous pèsent plus qu’ils nous portent secours. Ce qui crée la culpabilité collective des Québécois n’est pas le fait français, ni la culture spécifique, ni même le «retard» économique. Le sentiment de culpabilité vient de simples comparaisons qui ne signifient rien historiquement. Si Julie lisait des livres en français, écoutait de la chanson francophone, regardait des films américains doublés au Québec, elle se sentirait aussi à l’aise dans sa langue
«natale» que
dans l’anglais. La culpabilité cache une fierté qu’il faut imposer dans notre
vie de tous les jours. Sans doute faut-il y revenir inlassa-
blement car tout se conjugue pour nous en détourner. Vivre en français au Québec est un choix, une option, comme l’affreux Bill 63 l’affirmait. Au lieu de le regarder non sans masochisme comme le fait M. Rioux, faut-il rappeler que la loi 101 n’empêche pas Julie de s’angliciser, car c’est son choix et dans notre monde du prêt-à-porter, le libre-choix est partout le droit premier qui s’impose. La langue anglaise ne s’impose pas de manière esthétique, mais par la logique commerciale et l’éthique professionnelle. Le français reste une langue pratique sans doute, mais nous l’approfondissons pour mieux exprimer les subtilités de ce qui est le plus fondamental : l’essence humaine de chaque être. L’anglais s’offre accompagné d’une promesse de richesse et de popularité. On s’y soumet volontiers. Le français aussi est une option laissée au libre-choix, mais c’est l’option perdante. Outre les efforts qu’elle impose, elle ne nous sert plus à percer le marché des communications. Même les jeunes universitaires québécois maîtrisent mieux l’anglais que le français, et cela sans ressentir la moindre culpabilité. Ou, s’ils la ressentent, des promesses de publications dans des revues que personne ne lira suffit à éteindre les scrupules. Bref, comme toujours, les faibles se laissent prendre par des miroirs aux alouettes et les générations de dupes n’ont pas fini de se perpétuer dans un Québec franglais⌛

tion culturelle. Qui veut noyer son teckel l’accuse d’avoir la rage, c’est connu. Plus que les mots utilisés, c’est la composition de la phrase – si phrase il y a – qui va nous dire qui de l’anglais ou du français triomphe dans le «métissage» supposé du style du groupe. Son leader, Yes Mccan (Yes we can?), nous rumine du Biz passé date : «Mon pauvre peuple québécois, pris dans l’apprenage par cœur, dans l’histoire figée quelque part entre la Conquête et la loi 101, pas capable de se la faire son histoire, de la continuer, les bras trop engourdis par la semaine de 40 heures pis la tête dodelinante sous le poids du top 5 à CKOI». Ne cherchez pas d’originalité à ce plaidoyer qui charrie des lieux communs. Là où Julie juge ses profs de français plutôt chiants, Mccan dénonce l’apprentissage difficile que certains cours magistraux ne peuvent transformer en

tournable «histoire figée», ce qui n’est guère songé bien loin. Il reprend la mélancolique mélopée du pauvre peuple «pas capable de se la faire son histoire», tant il est écrasé par l’exploitation par le travail et l’aliénation des gros médias sur lesquels Mccan rêve toutefois de passer sa junk. À ce niveau-là, ce n’est plus de la «fatigue culturelle». C’est : «ton chien est mort»! Les Dead obies, juste versant des télétubbies qui ont dû faire la première éducation de Yes Mccan et des membres de son groupe. M. Rioux prend tout ça trop au sérieux. Chaque génération de Québécois, depuis un demi-siècle, a généré ses paresseux du français et ses défenseurs du cosmopolitisme qui se ramène toujours à métisser le français avec l’anglais et rarement avec une autre langue. On a déjà oublié le scandale lié à une dictée du ministère de l’Éducation qui reprenait une chanson auto-méprisante de Daniel Boucher, il y a une dizaine d’années de cela. CQFD.
Jusqu’ici, le lecteur courageux qui m’aura accompagné dira que je suis misanthrope et que je cultive la haine de mon peuple. Eh bien, voilà précisément où je voulais en venir. La haine de soi – ce que les Allemands

Il existe une Selbsthaß québécoise. Étudier la haine de soi des Juifs européens et retenir les principales


teur des soirées du hockey sur le réseau anglophone de C.B.C., Don Cherry, un lointain avatar d’un journaliste virulent, Adam Thom, qui lors des Rébellions du Bas-Canada en 1837-1838 appelait ni plus ni moins au «génocide» de la population francophone. Évidemment, ces haines sont faites pour rester bénignes et ne pas conduire au massacre. Autant que la valorisation de soi à ses propres yeux, elles servent à masquer des haines de soi inadmissibles. Comme le souligne au départ Lessing, en effet, «comment l’homme parvient-il à réduire les troubles de sa conscience? Rarement en disant : “Je suis coupable” mais dans la plupart des cas en tentant d’attribuer la faute d’un état insatisfaisant au responsable involontaire de celui-ci. Telle est la loi fondamentale de toute l’Histoire» (T. Lessing. Ibid. p. 46). C’est ici que se scinde le rapport à soi.
Car c’est en admettant précisément que «je suis coupable» que la haine de soi commence à se distiller dans l’inconscient collectif. Autrement, «les peuples heureux et victorieux ont une autre attitude, ils n’ont aucune raison de chercher en eux-mêmes, de se tourmenter et de porter atteinte au sentiment vital

nairement écrivent l’histoire, la faute retombe généralement sur l’adversaire, le perdant. L’enseignement de l’histoire du Canada, chez les Canadiens anglais, commencent par «la chute de la Nouvelle-France». Par le fait même, le coupable de la résistance au progrès et à la civilisation, ce sont les Français du Canada, devenus les Canadiens Français, les Québécois. Que les Biz et Yes Mccan en appellent encore à la Conquête – sans toujours savoir en quoi elle consiste historiquement -, est un aveu de culpabilité implicite qui se traduit par une «histoire gelée», «incapable de se faire». La culpabilité d’être des vaincus, des coupables dont la religion et la langue particulières restent les stigmates de la faute. Il en va ainsi pour Julie. Et aussi pour Christian Rioux.
Ce processus qui «gèle» l’Histoire au Québec, il a été longtemps attribué à la colonisation par la majorité anglo-saxonne et protestante. L’analyse que Lessing donne de la Selbsthaß juive nous oblige à élargir notre compréhension du problème. Il oblige à regarder le colonialisme comme un processus de domestication, à l’exemple de celui qu’on pratique sur les animaux : «La nature jouit éternellement de sa plénitude, sans se soucier de rien. C’est seulement dans l’animal animé d’une ardeur (par exemple, les animaux

Lessing procédait plus méthodiquement. Une fois la césure constatée, il nous invitait à «prêter attention à la question suivante : par quel processus ou dans quelle situation l’homme ressent-il la nécessité de scinder l’harmonieuse unité de l’existence? Dans quelles circonstances l’homme demeure-t-il “d’une

La Selbsthaß québécoise s’est donc développée progressivement au cours des luttes d’affirmation du XIXe

dération, la Rébellion métisse, les crises de conscription en 1917 et 1942, la Crise d’Octobre, les défaites référendaires. Chaque défaite alourdit le complexe d’échec des Québécois en tant que communauté historique. La césure, pendant ce temps, s’approfondit. Elle polarise des groupes que l’on traite assez haineusement de séparatistes et de fédéralistes. Pour les Québécois, il s’agit de deux objets qui ne peuvent être pris séparément. Le choix impossible mine le rapport d’objet, le sujet s’évanouissant entre les deux identités qui n’en sont pas. Mais la césure continue de creuser encore plus profondément.
Lessing reconnaissait ce problème parmi les Juifs qui s’assimilaient aux nationaux européens au XIXe siècle : «Il nous faut donc faire une distinction entre deux groupes d’événements vécus : ceux qui se situent au-delà de “l’aliénation de soi-même” (c’est-à-dire au-delà de la relation sujet-objet) et ceux qui s’appuient sur la base du dédoublement de soi. Le premier groupe est constitué d’un vécu religieux et esthétique et le second d’un vécu logique et éthique. C’est ce dernier vécu qui est, au sens précis du

C’est ce que la prédication ultramontaine qui s’est établie dans le catholicisme québécois a effectué dans la seconde partie du XIXe siècle, à travers la parabole évangélique de Marthe et Marie. Marthe, c’est celle qui


«La minorité est toujours aux aguets pour ne pas prêter le flanc à la critique. Elle vit sous le regard soupçonneux et constamment vigilant de sa conscience critique. D’où le danger qu’elle court de perdre sa spontanéité et de verser dans une trop vigilante lucidité. Il est vrai que chaque minorité


La régression colonialiste, vue en accéléré, ramènerait donc le gouvernement Couillard au niveau de l’assimilationnisme d’Étienne Parent au XIXe siècle. Cette assimilation volontaire, faite sans tambour ni

Mais cette vie humaine se double de la mort de l’âme. Vidée de sa substance nationale, le projet canadien-français s’est rempli de la vie religieuse réactionnaire et conservatrice du second XIXe siècle. Une fois celle-ci évincée après 1960, la culture s’est présentée comme la nouvelle vocation océanique de l’âme québécoise. La chanson au premier plan, la musique, la dramaturgie. Marie écoute toujours, les yeux révulsés, l’esprit vivant de Notre-Seigneur. En retour, une question obsessionnelle torture cette prise de conscience de la césure profonde entre l’esprit et le réel : «…la reconnaissance et le sentiment de la




dance de celui-ci jusqu’à ce qu’il devienne sourd. Seul le tumulte du torrent habite son esprit. Toute l’impuissance de François l’enferme en lui-même et le séminariste deviendra vite une sorte de bête sauvage, vivant seul dans la maison de la mère, au cœur de la forêt. Après qu’il ait laissé sa mère se faire piétiner par Perceval, un étalon, François s’enferme dans sa surdité où le tumulte obsessionnel du torrent devient la métaphore de sa folie. Perdu pour les autres et pour lui-même, François ira se jeter dans le torrent pour rejoindre cette mère méchante qui était pourtant la seule personne avec laquelle il entretenait une véritable relation par-delà sujet et objet.
Du roman d’Anne Hébert, Lavoie retient le passage de la culpabilité de la mère dans le fils. Culpabilité remplie d’une agressivité sourde qui ressort à chaque instant, tout au long du film. Agressivité que l’on retrouve chez Louis dans Laurentie. La haine de soi commence dans la haine de la mère, dans la haine



Théodore Lessing fut une conscience malheureuse. D’un côté, s’il respectait le mouvement sioniste, il ne pouvait y adhérer en son âme et conscience, se sentant européen avant tout. De l’autre, il voyait bien que les Juifs ne pouvaient s’assimiler tant le chauvinisme était grand et rendait impuissants tous les efforts qu’ils pouvaient faire pour se voir accepter des différents nationaux, y compris la conversion. La dualité qu’il relevait ne passait pas. Elle créait ou bien un sentiment de culpabilité intolérable, ou bien une démarche impuissante à saisir le réel, l’objet même de leur condition, ou encore se voyait rejeté viscéralement par la Mère-Nation qui bientôt allait le condamner à mort. Et c’est ainsi que le Parti nazi résolut l’impasse où se trouvait acculé Lessing en envoyant deux assassins l’abattre comme un chien alors qu’il se trouvait à Prague.
La situation québécoise est moins aiguë que celle des Juifs européens du temps de Lessing, mais dans la mesure où elle reste une minorité à la fois nationale et sociale; dans la mesure où elle fait partie des «nations prolétariennes», exclues de la puissance et de la domination, sa situation demeure vulnérable en tant

La Selbsthaß québécoise ne peut que connaître les trois voies impraticables de la survie en tant que communauté nationale. Premièrement, «il est bien possible que celui qui est précisément mal né devienne le juge de l’univers. Il se fait geôlier, zélateur, moralisateur et prédicateur du repentir. Car il est une force éthique qui ne peut provenir que d’un sang corrompu. Ce moralisme accable les prochains (qui


Deuxièmement, «on tourne tous les dards contre son propre cœur, exclusivement. Tu clames l’innocence des autres. Tu deviens ton propre juge et ton propre bourreau. Tu chéris l’étranger plus que toi-même, tu t’abandonnes totalement et en toute confiance, à l’ami, à la femme aimée…



Troisièmement, «la grande métamorphose réussit, chaque “mimicry” réussit. Tu deviens “un parmi d’autres” et tu fais preuve d’une magnifique authenticité en agissant. Mais peut-être un peu trop [anglais] pour être totalement [anglo-américain] […] Mais peu importe : maintenant au moins tu es à l’abri. Vraiment? C’est ton cadavre qui est à l’abri. Tu es mort. C’est de ton conflit interne que tu es mort. Pour accéder à la célébrité et au bonheur tu as marché dans le chemin du suicide. Alors qu’au


nance. Dans le cas de Julie, c’est parfaitement réussie et les fédéralistes se félicitent d’un autre succès moral de la cause canadienne. Les Dead Obies mâchouillent le franco-anglais ou l’anglo-français et cela donne la fausse impression que les Québécois sont prêts au métissage. Certains andouillards de Québec Solidaire peuvent prendre cela au sérieux, mais leur musique se confond avec le bruit de la déchiqueteuse culturelle. Entre la grotte du Parti Libéral et des quarante voleurs d’une part et l’abbaye des Charteux du Parti Québécois de l’autre, la Province de Québec devient une immense nécropole de zombies. À Hérouxville comme à Montréal, on singe des comportements qui rassurent. Impossible de se faire respecter par l’Autre et l’Autre, objet d’envies et de séductions, échappe à notre relation à l’objet, toujours-déjà programmée. Les confusions ne tardent pas à s’établir et tout finit autour d’une question d’argent.
Lessing semble avoir été incapable de surmonter tant de contradictions : «Cherchons avant tout la vérité, la cruelle vérité! Ou bien notre blessure ne peut guère disparaître, ou bien elle guérit à la lumière. Mal né ou mal protégé, c’est la culpabilité de tes pères qui pèse sur toi, ou celle de l’étranger ou la tienne propre, n’essaie pas d’atténuer, d’embellir ou d’élever les choses. Sois ce que tu as toujours été et accomplis en toi-même le meilleur possible. Mais n’oublie pas que dès demain toi-même et tout cet univers humain périront et que tout redeviendra autrement. Bats-toi, oui, bats-toi sans cesse. Mais n’oublie pas que chaque vie, même indigne, même criminelle, a besoin d’amour» (T. Lessing. Ibid. p. 77). C’est un tour à 360º, ne nous le cachons pas. Comment aimer des avortons comme Maxime Bernier, Justin Trudeau, Denis Coderre, Stéphane Dion, Denis Lebel ou un Jean-Marc Fournier et une Christine Saint-Pierre? Et même un Lucien Bouchard ou une Pauline Marois qui, chacun à sa manière, ont tellement su mépriser les Québécois? C’est en appeler encore à notre masochisme catholique qu’il ne faut surtout pas réanimer dans la foulée des chicanes de niqabs et autres frivolités religieuses.
Regarder en face la cruelle vérité impose de suspendre l’amour. Le cours de l’Histoire a enregistré notre blessure. Celle-ci avait commencé à se refermer, mais les maladresses des Québécois des vingt dernières années on reconduit la blessures à vif. En retour, nous la tenons cachée, car trop laide à montrer, dans

Reste à faire comme monsieur Rioux et appeler les cadavres au secours. Mais les cadavres nous pèsent plus qu’ils nous portent secours. Ce qui crée la culpabilité collective des Québécois n’est pas le fait français, ni la culture spécifique, ni même le «retard» économique. Le sentiment de culpabilité vient de simples comparaisons qui ne signifient rien historiquement. Si Julie lisait des livres en français, écoutait de la chanson francophone, regardait des films américains doublés au Québec, elle se sentirait aussi à l’aise dans sa langue

blement car tout se conjugue pour nous en détourner. Vivre en français au Québec est un choix, une option, comme l’affreux Bill 63 l’affirmait. Au lieu de le regarder non sans masochisme comme le fait M. Rioux, faut-il rappeler que la loi 101 n’empêche pas Julie de s’angliciser, car c’est son choix et dans notre monde du prêt-à-porter, le libre-choix est partout le droit premier qui s’impose. La langue anglaise ne s’impose pas de manière esthétique, mais par la logique commerciale et l’éthique professionnelle. Le français reste une langue pratique sans doute, mais nous l’approfondissons pour mieux exprimer les subtilités de ce qui est le plus fondamental : l’essence humaine de chaque être. L’anglais s’offre accompagné d’une promesse de richesse et de popularité. On s’y soumet volontiers. Le français aussi est une option laissée au libre-choix, mais c’est l’option perdante. Outre les efforts qu’elle impose, elle ne nous sert plus à percer le marché des communications. Même les jeunes universitaires québécois maîtrisent mieux l’anglais que le français, et cela sans ressentir la moindre culpabilité. Ou, s’ils la ressentent, des promesses de publications dans des revues que personne ne lira suffit à éteindre les scrupules. Bref, comme toujours, les faibles se laissent prendre par des miroirs aux alouettes et les générations de dupes n’ont pas fini de se perpétuer dans un Québec franglais⌛
Montréal
4 août 2014
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