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mardi 22 juillet 2014

La sauce Gaza


LA SAUCE GAZA
Lorsque j’étais enfant existait cette indigeste sauce Gaza. C’était une sauce, hot-chicken ou B.B.-Q. qu’on retrouvait en conserve. Sauce brune farineuse et épicée fait de bouillon de poulet que l'on versait sur un sandwich au poulet chaud ou sur un poulet rôti. Comme toutes ces sauces des années 1970, elle était un produit synthétique. Rien de particulièrement ragoûtant. Or, chaque fois que j’entends parler de la bande de Gaza, et surtout depuis les horreurs qui s’y commettent depuis peu, je ne peux m’enlever l’image de cette conserve de la tête.
Le bombardement intensif des Palestiniens repoussés loin des colonies israéliennes dans cette langue de terre qui, autrement, apparaîtrait assez insignifiante est un crime contre l’humanité, on ne peut dire les choses d'aucune autre manière si nous sommes habités d’une certaine lucidité. À cela s’ajoute le report au pouvoir du dictateur syrien, Bachar al-Assad, protégé par les Occidentaux qui, échaudés par le bourbier iraquien, ne voudraient pas le voir s’étendre jusqu’aux frontières de la Turquie. Également, le tir de missile, qui a frappé l’avion de la Malaysia Airlines, le MH17 et fait 298 victimes, dont beaucoup étaient des chercheurs sur le sida, aurait été lancé par des séparatistes ukrainiens armés par la Russie qui rêve déjà de reconquérir son berceau kiévien. Cette bévue monumentale montre combien, confier des armes aussi puissantes à des rebelles atteignant à peine l’âge mental de dix ans, on ne peut obtenir que ce genre de résultat! Ce tir, qui ressemble à l’incident du vol 007 de la Korean Airline au moment du retour de la Guerre Froide, en septembre 1983, laisse penser que l’affrontement entre la civilisation occidentale menée par les États-Unis et la civilisation orthodoxe menée par la Russie serait en phase d'amorce d'une nouvelle guerre de tensions Est/Ouest et il est difficile ici d’y voir une raison de nature sociale, le communisme n’étant plus de mise dans la Russie poutinienne.
Quoi qu’il en soit, tous ces événements, à un siècle du déclenchement de la Première Guerre mondiale, font déjà de l’été 2014 un été véritablement meurtrier. Il n'y a pas jusqu'à une certaine gêne derrière l'utilisation du 75e anniversaire du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale afin d'occulter, comme par un souvenir-écran; la Première. La Seconde repose entièrement sur la responsabilité d’un individu, Adolf Hitler et de sa bande de voyous, ce qui est une occasion d’asseoir Mama Angela entre Cameron, Hollande, Poutine et Obama, alors que la Première Guerre reste une guerre entre impérialismes où l'Allemagne est tenue seule responsable des cinq années de souffrances endurées par des millions d’hommes, de femmes et d’enfants et qui marque incontestablement, a posteriori, le déclin de l'Europe.
Comme si un vent de folie, d’inconscience, d’irrationalité s’était soudainement emparé de la planète. Tous ces drames qui prennent une expansion universelle sont nés d’événements relativement mineurs. Plutôt que de déclencher une enquête sérieuse sur l'assassinat des trois adolescents israéliens, Jérusalem s’est mise à bombarder la bande de Gaza en guise de représailles. Ce qui était une scène de crime s’est répandue à l’étendue d’une province pilonnée faisant des victimes quotidiennes. Comme s’il ne fallait pas interroger plus avant les déclarations du gouverne-
ment israélien? Lorsqu’on connaît les tours vicieux que le Mossad opère pour maintenir un état de guerre permanent en Israël – allant de l’espionnage aux États-Unis (car le Mossad ne pouvait ignorer, avec les moyens dont il dispose, le coup fumant qui se préparait pour le 11 septembre 2001), lorsque le gouvernement américain «expulsa» des espions israéliens de son territoire quelques jours à peine avant les attentats du World Trade Center, jusqu'à l’assassinat de l’ingénieur canadien Gerald Bull, à Bruxelles, en 1990, alors qu’il mettait au point un super-canon pour l’Irak de Saddam Hussein -, rien n'empêche de penser que pour la victoire du Peuple Élu, le sacrifice de trois petits Isaacs relevait de la nécessité de la raison d’État! Plus ou moins largué diplomatiquement par les démocrates américains sur la scène internationale, Israël a besoin de compenser par son agressivité sa légitimité contestée. Le lynchage d’un jeune Palestinien par un Israélien n’a fait qu’envenimer ce qui était déjà mortel.
Il ne fait plus de doute qu’Israël est l’État héritier du Troisième Reich. Il en a l’esprit, la forme, et ses institutions démocratiques sont défaillantes devant le totalitarisme appliqué par un esprit vengeur comme celui de Benyamin Netanyahu. Quoique puisse contenir la constitution israélienne, l’esprit vindicatif qui s’est installé tout au long de l’histoire de l’Israël contemporain à travers le pouvoir exécutif, c’est l’esprit de la loi du talion du Pentateuque qui prédomine (outre la Genèse, on retrouve l’expression du œil pour œil, dent pour dent dans le Deutéronome, le Lévitique et l’Exode). La déformation totalitaire rejoint celle des nazis qui pour un officier allemand tué, pouvaient exécuter 10, 20 ou 100 civils selon les endroits et les circonstances. Pour une rocket du Hamas qui pète un palmier à Tel-Aviv, la bande de Gaza sera mise à feu et à sang.
En face, on ne retrouve guère plus d’intelligence de la part du Hamas. L’Islam aussi applique stricto sensu la loi du talion, comme l’ont montré les rebelles syriens en exécutant des combattants du gouvernement. Le verset 179 de la sourate II énonce : «C’est dans le talion que vous aurez la préservation de la vie, ô vous doués d’intelligence, ainsi at-
teindrez-vous la piété». Si encore ce fut été la pitié… À la sourate V, au verset 45, nous lisons : «Et Nous (Allah et son Prophète) y avons prescrit pour eux vie pour vie, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Les blessures tombent sous la loi du talion. Après, quiconque y renonce par charité, cela lui vaudra une expiation. Et ceux qui ne jugent pas d’après ce qu’Allah a fait descendre, ceux-là sont des injustes». Et plus loin : «Âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent, le talion pour les blessures».
La loi du talion apparaît dans le code d’Hammourabi vers 1730 av. J.-C. Elle est un produit de l’antique civilisation assyro-babylonienne, mais son esprit était partagé dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Dans la tragédie d’Eschyle, les Choéphores (313), on y retrouve : «Qu’un coup meurtrier soit puni d’un coup meurtrier; au coupable le châtiment». Cette loi persiste toujours dans les sociétés secrètes criminelles dont la Mafia est l’illustration la plus forte.
Le christianisme a voulu renverser la loi du talion en «loi d’amour» : «Vous avez appris qu’il a été dit : “œil pour œil et dent pour dent”. Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. À qui vient te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. Si quelqu’un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. À qui te demande, donne; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos» (Matt. 5, 38-40). Même si le masochisme chrétien s’est nourri de cette maxime morale, on ne peut refuser d’admettre qu’elle a été à la source des réflexions à l’origine du droit pénal occidental. Si les pays germaniques ou de confessions protestantes, imbus de lectures et d’interprétations de l’Ancien Testament, ont ramené la loi du talion à travers l’application de la peine de mort, le concept de «guerre juste», développé par les Pères de l’Église, a fait son chemin au cours des siècles de la modernité.
Si l’idée était déjà en germe chez Cicéron, ce sont Augustin d’Hippone, Thomas d’Aquin, Francisco de Vitoria (l’un des principaux défenseurs des autochtones d’Amérique auprès de la cour d’Espagne), qui ont été les théologiens ayant le plus fait pour imposer cette idée dans les relations internatio-
nales. On ne cherche pas de coupables à une guerre considérant que chacun des partis a ses raisons justifiées. Cette pratique conduit à l’idée de conférences préliminaires pour la paix, de trêves de Dieu, de traités de paix, de compensations territoriales ou financières plutôt que d’asservissement des vaincus.
C’est précisément la Première Guerre mondiale qui a rompu la tradition de la guerre juste en faisant en sorte que tout le poids de la faute repose sur un seul des partis, celui des vaincus. L’absence de la participation de l’Allemagne aux discussions de Versailles (1919) contraste avec la présence de la France à la table des négociations du traité de Vienne de 1815 mettant fin aux guerres napoléoniennes qui avaient dévasté l’Europe entière. Le traité de Versailles prononça le dépècement de l’Autriche-Hongrie selon le principe du droit des nations à l’auto-détermination imposé par les 14 points du président américain Woodrow Wilson. De plus, un fardeau financier incroyable fut imposé à l’Allemagne, amputée de certains territoires aux ressources industrielles indispensables à son économie. Comme Keynes l’avait bien vu, le remboursement des dettes de guerre ne fit que contribuer à nourrir une crise financière qui conduisit les Allemands à cultiver des ressentiments inouïs sur lesquels capitalisa Hitler. La fin de la Seconde Guerre mondiale, pis encore, se résuma à trois partenaires qui se partagèrent l’Europe avant de se retrouver simplement deux à prendre chacun sa tranche de la planète.
L’effondrement de la diplomatie occidentale, lestée du principe de la guerre juste au moment où s'est développée l'idée de guerre totale, donne aux puissances non-occidentales l’occasion de ressusciter des droits antiques anachroniques par rapport aux principes des droits de l’homme tels qu’imposés par l’O.N.U. Israël peut officialiser les droits de l’homme dans sa constitution et ne pas en tenir compte pour recourir à la loi du talion qui favorise sa soif de vengeance tribale. Les pays arabes peuvent faire de même, considérant que si les puissances occidentales et Israël ne respectent aucunement les principes de l’O.N.U., pourquoi seraient-ils les seuls à les respecter? (Le double standard fut mis en évidence par la Résolution 181 de l’O.N.U., votée en majorité le 29 novembre 1947, stipulant la double création d’un État juif et d’un État arabe; résolution qui ne fut pas respectée par Israël qui commença aussitôt une première guerre judéo-palestinienne sans être mis au ban de l’Organisation). L’impuissance occidentale devant la révolution iranienne ou l’agressivité décérébrée des États-Unis dans leur acharnement contre Saddam Hussein ont montré que les sacro-saints droits de l’homme avaient moins de résonance sur la satisfaction affective des peuples syriens que les bonnes vieilles lois tribales.
En ce sens Samuel Huntington a raison. C’est bien à un choc des civilisations que nous assistons. Mais la réalité historique est plus complexe encore de ce que le technocrate américain pouvait imaginer en 1996. D’abord, il y a un conflit qui se développe entre les civilisations sous la pression même de la mondialisation. Toutes les civilisations ne sont pas à un même degré de dévelop-
pement moral pour s’adapter en un temps si bref aux pressions des marchés et de la technologie de pointe. Ensuite, cette pression s’exerce sur chaque civilisation en elle-même, créant des tensions intérieures propres à les faire éclater. Revêtant des habits archaïques de sunnites et de chi’ites; de néo-libéraux conservateurs et de réactionnaires progressistes; de panrussiens et de fédéralistes slaves, de démocrates et de communistes chinois, les civilisations ne naviguent plus sur un magma socio-économique, comme au cours des deux siècles précédents, mais sont emportées par un véritable maëlstrom qui précipite les uns contre les autres ces ensembles fragilisés. D’où cette impression d’incohérence qui domine notre monde.
L’idée que ce soit un technocrate de droite américain qui ait pu parler de choc des civilisations a suffi à faire surgir dans l'esprit des idéologues de gauche l’impression que ce n’était qu’une tentative de cover-up des intérêts impérialistes occidentaux manigançants l’asservissement du reste du monde pour ses intérêts égoïstes. Outre qu’il n’y a là rien de nouveau sous le soleil, il faut élever un peu plus le niveau de la critique. Derrière cette réaction, nous retrouvons un cosmopolitisme souvent moins réaliste que bon enfant. On se justifie des bienfaits des métissages pour amoindrir les revendications spécifiques aux nations. À l’unidimensionnalité entretenue par le marché et les systèmes de communication de masse s’oppose l’uniformisation des cultures qui les font s’échapper à toutes normes conjoncturelles. Nous obtenons ainsi des oxymorons, véritables bijoux d'inepties, qui semblent jaillir tout droit d’un roman de Huxley ou d’Orwell. Ainsi, un signe de soumission en devient un de libération et d’affirmation de soi!  On donne des droits de citoyenneté à des individus à qui on les leur retirera à la première suspicion venue. On arme des alliés d'un État ami en pensant que les amis de nos amis sont nécessairement nos amis… Depuis la guerre du Vietnam, jamais n’a-t-on vu une suite de comportements aussi incohérents se succéder au point de plonger actuellement l’ensemble du monde dans un non-sens auto-destructeur.
Tout au long du XXe siècle, les Occidentaux ont présenté leur lutte contre l’U.R.S.S. comme la lutte du bien et du mal, c’est-à-dire de la propriété des moyens de production (et non nécessairement la propriété privée) par des individus contre cette même propriété entre les mains de l’État. Capitalisme libéral et capitalisme d’État et non pas société avec Dieu et société sans Dieu. Va pour les mensonges idéologiques. Les universités occidentales inventaient des «soviétologues» qui ne faisaient que reprendre ce que les libéraux écrivaient déjà au XIXe siècle contre la Russie du tsar Nicolas Ier qui, lui, ne pouvait être soupçonné d’avoir lu Marx et Lénine. Un certain panslavisme se glissait derrière le régime stalinien qu’on a refusé de reconnaître, tandis que les classes supérieures, technocratiques, lorgnaient les apports occidentaux en matière de communications et de défenses. Ainsi, ce n’est pas sans être un écho des procrastina-
tions dostoïevskiennes que nous entendons les condamnés de Moscou de 1936 défiler devant leurs juges en s’accusant de tous les péchés bourgeois, de reconnaître qu'ils sont «vipères lubriques», des trotskystes au service de l’impérialisme anglais ou allemand et de participer à des complots démoniaques visant la mort du Petit Père des peuples. Aujourd’hui, Staline s’appelle Poutine. Il n’a pas la férocité de son prédécesseur, mais il n’en a pas besoin. La Russie est maintenant revenue, comme au temps de Nicolas Ier, membre des puissances dominantes du monde européen. Qu’importe ce que pensent les États-Unis, aucune puissance européenne ne voudra envenimer sérieusement ses relations avec la Russie. Les membres des familles néerlandaises qui ont péri dans la destruction de l’appareil de la Malaysia Airlines ne recevront jamais les réponses ou les excuses qu’on leur dit qu’ils sont en droit d'attendre de Moscou. Des dédomagements moraux et financiers seront les seules rétributions qu’ils obtiendront. En plus du corps de leur défunt, si jamais on réussit à le reconstituer.
Parallèlement, la Russie de Poutine est confrontée à une crise intérieure que n’ont pas subi ni Nicolas Ier, ni Staline. Leur côté vindicatif savait mettre les minorités nationales au pas. L’implosion de l’Union Soviétique a égrainé une série de pays (les pays baltes, mais surtout la Biélorussie, l’Ukraine, la Géorgie, l’Azeirbadjan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, l’Arménie…) qui, dans la pensée civilisationnelle chrétienne-orthodoxe, appartiennent «naturellement» à la Russie. Un millénaire depuis la naissance de ce qui allait devenir la Russie, sous le sceptre de saint Vladimir Ier (958-1015) dans la ville de Kiev, celle-ci est devenue la capitale de l’Ukraine, osant défier même la «fédération» qui était censée avoir succédé à l’ancien impérialisme moscovite. Vladimir Poutine ne peut résister à la prédestination historique de reconstituer l'ensemble fondé par son lointain homonyme, et c’est ce que la diplomatie internationale de Poutine est sensée faire accepter par l'Occident : le retour au bercail des brebis égarées. Sa subversion de l’Ukraine, en commençant par la Crimée, n’était qu’un premier pas dans cette direction. Désormais, Moscou reprend son rôle de force centripète et visera à reformer l’ancienne unité territoriale d’avant 1990. Le sens de l’unité slavophile va dans cette direction, affirme cette nécessité qui constitue l’essence même de l’historicité russe : les origines slaves, matinées d’apports turco-mongols. Pour beaucoup d'Ukrainiens, le retour à l'intérieur de l'État universel russe, fort et riche, vaut mieux que l'indépendance dans un petit pays faible et corrompu. Et bientôt les Géorgiens et la Biélorusses penseront de même. Si les Européens veulent que les appétits résurgents de la Russie stoppent aux frontière de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, ils n’auront pas d’autres choix que d’accepter la réinsertion de ces satellites dans le grand corps traditionnel russe.
Sous les différents khalifats arabes et le Sultanat de Turquie, le Moyen-Orient formait une unité où Arabes et Juifs cohabitaient avec moins de confrontations que les Juifs dans les pays occidentaux. Ici, nul pogrome. Des taxes discriminatoires sans doute, mais qui amenaient Méhémet II à ridiculiser les Rois espagnols qui chassaient les Juifs de la péninsule ibérique pour les inviter à venir s’établir sur les terres de l’empire ottoman. Dans la foulée du traité de Versailles (1919), l’empire fut réduit au seul état turc alors que ses possessions entre l’Égypte et l’Iran se voyaient partagés par l'accord Sykes-Picot de 1916 : la Société des Nations confia à la France le «protectorat» sur le Liban et la Syrie tandis que l’Angleterre – et surtout la British Petroleum – recevait en partage la Palestine et l’Irak. Le Premier ministre anglais Balfour se crût même obligé d'offrir la Palestine au mouvement sioniste qui le prit très au sérieux et commença la colonisation d’un protectorat déclaré «zone internationale» dans l'attente d'en obtenir l'entière disposition. Au moment où sept millions de Juifs pénétrèrent dans les chambres à gaz de l’Allemagne nazie, un million d'Israéliens nouveaux peuplaient la Palestine anglaise dont on attendait toujours la remise des clefs par le gouvernement de Londres. Ce qui se fit en 1948 après l'«odyssée» de l'Exodus. Pendant ce temps, le président Franklin Delano Roosevelt convolait en justes noces avec Ibn Séoud afin de créer les pétrodollars qui enrichiraient à la fois les chefs de tribus nomades du désert d’Arabie et les pétrolières américaines. Une diplomatie plus sinistre encore se jouait en Iran.
Dans le contexte de la Guerre Froide, Américains et Soviétiques trouvèrent gênante la présence des anciens coloniaux européens et se servirent de la crise de Suez (1956) pour les évincer de la Méditerranée orientale. Déjà les Israéliens avaient fondé leur «patrie» et encourager le retour des fils de David dans l’ancienne colonie britannique. Les Américains encouragèrent ce flux d’immigration. Non en laissant les Juifs américains émigrer, mais en y envoyant les survivants des camps de concentration qui n’étaient pas reçus avec plus de sympathie qu’il fallait. Les sionistes américains pompaient l’argent et finançaient les Juifs européens qui voulaient s’établir dans le foyer national Juif. Beaucoup avaient appris de la montée des fascismes européens et de la façon de faire du totalitarisme, qui se mariait mieux avec les vieilles monarchies antiques qu’avec les embrouillaminis des droits de l’homme et de la pensée kantienne. L’expulsion des Palestiniens musulmans, la création de colonies peuplées de la jeunesse sioniste occidentale, les kibboutzim qui, aux yeux des Occidentaux, passaient pour des colonies socialistes utopiques parties à la conquête du désert, le mépris d’Israël pour le partage de la Résolution 181 de l’O.N.U., enfin l’équipement nucléaire qui fit d’Israël la première puissance non-occidentale et non-slave à se voir équipée de l’arme atomique, faisait d’Israël la tête de pont de l’impérialisme occidental au Moyen-Orient.
En retour, l'Union soviétique offrit son aide aux pays arabes en voie d’indépendance contre les métropoles européennes. Nationalisme et socialisme, tantôt unis tantôt adversaires, agitaient les pays arabes. Des officiers militaires prenaient le pouvoir. Nasser, en Égypte, fut un appui à la fois contre les traditiona-
listes que représen-
taient les Frères Musulmans et contre les interventions des gouvernements européens dans les affaires du Moyen-Orient. Avec la Syrie en 1958 – auquel s’ajouta un bref laps de temps le Yémen -, l’Égypte devint la République Arabe unie, titre qu’elle garda jusqu’en 1971, à la fin du rêve de la réunification des pays arabes sous un même drapeau. Tous ces pays sémites, descendants de la civilisation commune syrienne, adoptaient les idéologies occidentales, même si ils ne les intégraient pas véritablement dans leurs pratiques institutionnelles. Ils profitaient de l’opposition entre Américains et Soviétiques pour tirer de l’aide financière au développement, à l’armement et à la modernisation. Contre les dissensions religieuses qui nuisaient au développement pétrolier, on trouva des dictateurs qui délaissèrent l’aide soviétique pour se rabattre sur celle, plus généreuse, des Américains. Le parti Baas, qui annonce la renaissance du monde arabe sous l'étiquette «socialiste», s’installa à Damas et se perpétue aujourd’hui avec son dictateur, Bachir Al Assad, puis à Bagdad avec Saddam Hussein. Il finit par servir de police et de loquet aux poussées centrifuges du monde arabe. Communistes et khoumeynistes devaient être exterminés pour les plus grands profits de l’or noir. Après la révolution iranienne, la guerre (chimique) que mena Saddam Hussein contre le djihad chi’ite suffit à en faire un mur de protection contre l’expansion de l’islamisme radical. Quand il devint trop gourmand et crut s’approprier en toute impunité le Koweit par un coup de force pour accéder directement au golfe persique, les Américains, suivis de la communauté internationale, le larguèrent pour se porter à la défense de la «démocratie koweitien-
ne». Le régime dura une décennie encore, jusqu’à ce que l’inénarrable George W. Bush, profitant du terrorisme auteur les attentats du 11 septembre 2001, se porta en Irak. Il réussit par obtenir la tête de Saddam Hussein, mais après des milliers de morts américains, c’est la queue entre les deux jambes et un pays en permanente guerre civile que laissèrent les intrus de 2004. Cette fois-ci, ce n’est pas entre libéraux capitalistes et partisans du bloc soviétique que se livrait la guerre civile, mais entre sunnites minoritaires et chi’ites majoritaires. Le loquet ayant sauté avec la tête de Saddam, les forces centrifuges plongèrent l'Iraq dans un bain de sang, tandis que son voisin du nord, la Syrie, était elle aussi plongée dans la guerre civile.

Entre-temps, les rivalités entre les Palestiniens et les Israéliens ne cessaient de s’étendre d’un point à l’autre, soit vers le Liban, que les bombardements israéliens réduisirent en ruines à plusieurs reprises, soit vers l’Égypte, où la bande de Gaza est devenue un lieu où les terroristes du Hamas, groupe palestinien extrémiste dissident de l’O.L.P., continuent la guerre d’extermina-
tion contre Israël. Évidemment, le Hamas ne représente de véritable danger que comme cellules terroristes car au niveau de l’équipement militaire, ils ne peuvent supporter une véritable guerre nationale. Au long de son histoire récente, Israël a connu des menaces plus sérieuses que le Hamas, mais en tant que némésis de Netanyahu, les objectifs d’Israël seront atteints par les armes et non par la diplomatie. L’application de la loi du Talion x 10 utilisée par le fascisme israélien trahit le déficit démographique des Israéliens dans un monde majoritairement arabe. Ici, il n’y a qu’une guerre juste : celle des sionistes ou celle des musulmans (encore déchirés entre eux, pour le plus grand bénéfice d’Israël et des Occidentaux).
Cette guerre civile sanglante se produit au moment où l’Occident semble se désintéresser du Moyen-Orient. Les capitales occidentales appuient Israël du bout des lèvres. Seuls quelques décérébrés comme le ministère Harper du Canada continue de se rentrer le nez dans la craque appropriée de Netanyahu. Sa population ne le suit pas. Les Européens se tiennent loin et s’investissent dans l’huma-
nitaire. De la bande de Gaza à l’Afghanistan, les Occidentaux sont écœurés des boucheries qu’ils supportent tous les jours sur leurs écrans Facebook, sans surprendre le moindre signe de vouloir en finir une fois pour toute avec cette situation déconcertante. L’or noir ne mobilise plus les capitaux de la même façon. Désormais, on exploitera les ressources naturelles fossiles sur les propres territoires occidentaux ou dans des pays où il est encore possible d’y exercer la police. Des méthodes d’extraction plus polluantes, au risque de miner à la fois l’environnement terrestre et le réchauffement climatique, étendront le bordel du Moyen-Orient sur la planète entière. La rapacité énergétique et la cupidité capitaliste conduiront non seulement la civilisation, mais l’espèce humaine à la mort si des mesures, oserai-je écrire meurtrières, mais déstructurantes ne sont pas prises rapidement contre cette minorité dominante internationale et nécrosée.
Le choc des civilisations n’est donc pas, comme au XIXe siècle, lors de la grande poussée coloniale des bourgeois conquérants qui opposaient la «civilisation» à la «barbarie» : la première technologiquement avancée et l’autre encore dans un état attentiste sur ses acquis souvent multiséculaires. C’était encore la vision de Huntington en 1996 et, sur ce, on ne peut que lui donner tort. Le choc de/dans les civilisations apparaît comme un moment de l’histoire qui rappelle celui du déclin de l’empire romain, quand l’effondrement intérieur se produisait au même moment où les élites de l’empire se heurtait à la conquête de la frontière perse. Contre le pot de fer sassanide, le pot de terre romain s’est fracturé. L’Empire d’Occident tomba d’abord sous le coup de la dislocation administrative porté par Constantinople, puis par les invasions des royautés «barbares», et ce, quoiqu'on puisse dire de cette «révolution culturelle» que fut l'antiquité tardive. L’Empire d’Orient se transforma en une nouvelle civilisation, chrétienne-orthodoxe, qui accompagna Byzance tout au long de sa longue histoire qui dura presque un millénaire et qui s'acheva une fois qu’elle fut bien en selle sur le dos de son avatar slave avec le royaume de Kiev.
Comme les nations qui les constituent, les civilisations ne cessent de s’entrechoquer. Ce qui les gardait relativement impénétrable, c’était une cohérence entre les différents aspects de leurs représentations sociales propres. La religion, le droit, les institutions de gouvernance, les cultures ou les spécificités nationales et surtout leurs mœurs. Comme fondement, les organisations familiales, les structures sociales, la nature des liens interper-
sonnels, assuraient une homo-
génisation qui ne faisait que suivre la loi de la vie et de la mort de tout organisme vivant sur lequel elles étaient reproduites. La poussée impérialiste occidentale a déséquilibré la plupart d’entre elles. Les lendemains de la Seconde Guerre mondiale ont entraîné la mise sous tension par la foudroyante diffusion de techniques domestiquées et des réseaux de communication qui, non seulement nivellent les représentations sur le modèle occidental et particulièrement américain, mais désintègrent, font imploser de l’intérieur, tous les équilibres homogènes d’entre elles. Incapables d’assimiler les «valeurs» occidentales et se voyant rejeter du divin Marché si elles ne s’adaptent pas aux contraintes morales de l’Occident «post-moderne», les occasions des guerres civiles ne font que se multiplier.
Ainsi, un aspect inconnu jusque-là des guerres civiles au sein des civilisations s’exprime dans les luttes liées au genre et à la sexualité. Alors que les pays slaves sont devenus de véritables industries de pornographies, la politique violemment anti-gay du gouvernement russe ainsi que sa répression des femens, ces manifestantes qui, torses nus, profanent les églises orthodoxes, révoltent le sens moral accordé au mot liberté par les Occidentaux. C’est oublier un peu vite qu’il n'y a à peine plus d’un demi-siècle, le droit occidental a cessé de considérer les pratiques homo-
sexuelles et l’exhibitionnisme de la nudité comme relevant du code criminel. Cette orientation libérale, qui faisait partie du programme de la révolution soviétique de 1917, qui a duré moins d’une dizaine d’années avant que Staline ne restaure les mœurs bourgeoises de la société russe, se trouve aujourd’hui confrontée à une résistance des idéologues nationalistes réactionnaires dont le fascisme est la tentation constante.
Mais le cas le plus tragique se trouve dans le tour prit par la dégradation de la condition féminine dans la civilisation syrienne, que ce soit en Israël aussi bien dans les pays arabes. Comment expliquer ce retour des femmes sous la coupe des mœurs patriarcales et la violence commise contre elles lorsqu’elles tentent de s’afficher comme elles le faisaient, voilà à peine un tiers de siècles encore, suivant la mode vestimentaire des femmes occidentales? Cette mise au pas des femmes n’est pas qu’un produit de l’intégrisme musulman. Comme dans toutes sociétés traditionalistes, «le démon s'exprime par les femmes». Pour les membres de la civilisation syrienne, l’émancipation de la femme est la tête de pont de la déstructuration de l’homogénéité de la civilisation. Elles sont la porte d'entrée de l'ennemi dans la cité, la Grande Putain de Babylone dirions-nous. Si l’impérialisme a été emmené par l’exploitation capitaliste, la cohérence des liens interpersonnels, des ménages et des familles se trouve menacée par les femmes qui refusent de suivre la tradition culturelle locale (ce qui va du port de la burka jusqu’à l’ablation d’une partie du clitoris chez les filles prépubères). Une véritable guerre des sexes s’ensuit. Dans un commun esprit réactionnaire, les femmes retourneront aux rôles traditionnels en invoquant leur libre-choix tandis que celles qui affirmeront s’occidentaliser seront soumises à des châtiments qui peuvent aller du viol à la mise à mort purement et simplement.  Lorsque les membres de la civilisation syrienne regardent le contraste des mœurs occidentales qu’ils jugent selon les règles morales prescrites par le Coran et la charia, ils ne font qu’y voir une anarchie morale conduisant aux pires vices et à la dégradation. Ils ne peuvent réaliser que les i-phones, Internet, les gadgets de la technologie consumériste occidentale, sont indissociables des mœurs qui leur ont donné naissance et que c’est là ce que Toynbee appelait un cake of customs qu’on ne peut sélectionner à la carte. La lutte des genres, en Occident, a été vite intégrée à un ensemble de luttes sociales qui, des suffragettes britanniques ou américaines à la lutte pour le droit au travail, à l’avortement libre et gratuit, ou à l’accès aux garderies subventionnées par l’État, s’est trouvée confondue avec un ensemble de revendications sociales. Dans la civilisation chrétienne orthodoxe slave et la civilisation syrienne, la lutte des genres se présente dans une nudité dramatique, exclue des luttes sociales. La régression psychologique et morale vers le traditionalisme et les valeurs ancestrales, après l’échec des différentes tentatives socialistes des lendemains de la décolonisation, montre le niveau dangereux de dérive de civilisations qui ont complètement perdu leurs facultés d’auto-détermination, même lorsqu’elles sont munies de portables et de bombes atomiques et s’autodétruisent d’une façon quasi génocidaire.
Le bombardement insensé de l’appareil de la Malaysia Airlines par les rebelles ukrainiens pro-russes comme le carnage qui s’accomplit présentement dans la bande de Gaza ont de quoi faire lever le cœur de dégoût et de mépris pour le genre humain. Ici, au Canada, au Québec, nos jérémiades peuvent facilement apparaître dérisoires à côté de la peine des Néerlandais qui viennent de perdre des leurs dans la carcasse de l’avion désintégrée ou des Palestiniens innocents (ce qui n’existe pas dans la conscience israélienne) massacrés par les bombardements intensifs de la bande de Gaza. Quoi de plus déconcertant, en effet, qu’une population - les Québécois -, qui a réélu, majoritairement, un gouvernement constitué d’un parti politique aussi corrompu que ceux que l’on retrouverait dans la première république de bananes venue ou de l’Italie? Une population qui pose un tel geste démocratique a perdu tout respect de soi ou alors, elle a sombré dans une mélancolie telle qu’elle atteint le niveau d’une acédie politique préparatoire à un suicide culturel ou national.
Mais il faut prendre LA JUSTE MESURE des dommages que les crimes d’État entraînent. La restauration de l’empire russe sur ses satellites éclatés au cours de l’effondrement du régime soviétique ne concerne que quelques territoires et quelques populations relevant d’une même homogénéité culturelle. Des marches du Levant au golfe persique, des frontières de l’Égypte à celles de la Turquie, ce qu’on appelait autrefois le Croissant fertile, est un territoire désertique totalement déchiré par des luttes intestines sanglantes mais circonscrites territorialement. Ces crises dureront un siècle et plus, peut-être? Et on ne peut présumer de ce qui en sortira définitivement après tant de chagrins et de destructions inutiles.
À côté, le Canada, tout paisible qu’il paraisse, est administré depuis une décennie par le gouvernement le plus larvaire – ce qui est un comble, quand même, pour un pays qui, en quatre siècles d’histoire, en a connu des assez corrompus, merci -, et le premier gou-
vernement CONSCIEM-
MENT GÉ-
NOCIDAIRE depuis le IIIe Reich d’Adolf Hitler. Sa politique régressive de retour au staple system colonial entraîne le pillage de ses ressources naturelles les plus polluantes dans un état de crise géo-climatique jamais connu et qui contribue à mettre en péril la survie de sa propre population et de l’ensemble de l’hémisphère nord. Face à un développement énergétique incontrôlé, les Stephen Harper, John Baird, Peter MacKay et autres Denis Lebel, utilisant un déni idéologique, avec la rhétorique la plus mesurée qu’on puisse employer, compte tenu de la responsabilité des dommages irréversibles qu’ils endossent criminellement, nous autorisent à affirmer que VOICI VENU LE RETOUR DES ASSASSINS.
Profitant de la crise qui a suivi les attentats terroristes de 2001, le gouvernement Harper utilise avec une gratuité machiavélique exemplaire les recours aux mesures anti-terroristes pour faire taire les contestataires de sa politique de «développement énergétique». Des mesures visant à museler ceux qui essaient de faire connaître ou prendre conscience aux libres citoyens combien l’investissement volontaire du Canada dans une politique de développement des sources d’énergie fossiles à outrance sont des abus juridiques et politiques et équivalent à des crimes contre l'humanité. Ces gouvernants sont d’aussi grands criminels que ceux qu’on a jugé à Nuremberg. Au moment où c’est la vie de l’espèce qui se trouve en jeu, nous n’avons pas le choix d’agir autrement qu'à la manière des résistants des territoires occupés durant le dernier conflit mondial. On peut partager des collaborateurs : affairistes, politiciens, sous-traitants, média d’information, idéologues et trashers, comme les nouveaux miliciens de l’Occupation, des résistants qui, menacés par le terrorisme d’État, en seront réduits tôt ou tard à recourir aux moyens terroristes dont on les accuse déjà et qui s’imposeront comme seule façon de faire avorter ce développement insensé qui coure à la ruine de l’humanité. Plaisent à ces futurs terroristes d’assassiner les criminels responsables et non les «victimes colatérales» emportées par les criminels dans leurs méfaits politiques, juridiques et économiques.
Des sanglots, des lamentations s’élèvent des églises des Pays-Bas. Des misérables sans gîtes se traînent d’un désert l’autre de ces camps de réfugiés syriens. Des délires religieux de vengeances, de sunnites à chi’ites, s’élèvent des mosquées de l’Irak sur les vestiges des monuments de l’aube de la civilisation pilonnés par les tirs d'armes. Une ministre israélienne hystérique appelle à l'extermina-
tion des Palestiniens jusqu'au dernier. Des gémissements inouïs émergent des rues de Gaza, comme si un torrent où se mélangent le sable, la boue, des blocs de pierre pulvérisés ou provenant des ruptures d’égout qui charrient la merde, le sang, les restes humains, les corps d’enfants morts annonçait la venue d'une nouvelle peste d'Ashod. Toute cette décharge de tripes des civilisations entrechoquées ressemble à une nouvelle recette de la sauce Gaza arrosée de ces longues plaintes qui, comme le disait le poète T. S.Eliot, sont le bruit que fera le monde lorsqu'il en sera à sa toute fin
Montréal
22 juillet 2014


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