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Cadavres d'Arméniens : photo prise par H. Morgenthau. |
MÉMOIRES CROISÉES
Dans une entrevue devant un auditoire turc, une psychanalyste de renom d'origine
arménienne, Janine Altounian, s’est interrogée sur ce que le vécu de ses
parents arméniens, ayant survécu au génocide turc du début du XXe siècle et
réfugiés en France, avait
laissé comme trace dans sa propre psyché. Son
autoanalyse et sa réflexion l’ont conduite à considérer qu’elle n’avait pu - qu'elle n'aurait pu -
amorcer le processus de libération de ses névroses familiales qu'en utilisant la langue et
la mémoire du pays d'accueil. En parler, en arménien ou en turc, avec des Arméniens ou des Turcs, n’aurait pu la
libérer autant qu’elle a su profiter de la société laïque française. C’est
ce type de rencontres qu’elle appelle «mémoires croisées». La culture du pays
d'accueil doit servir de territoire neutre entre les souffrances inscrites
dans une mémoire mutilée par des traumas et la rencontre de d'autres mémoires, également affectées par des traumas à la fois différents mais semblables.

Il est vrai que le cas arménien est
de la même gravité que la Shoah. Hitler d'ailleurs demandait à son entourage,
au moment de fixer les préliminaires de la Solution Finale, en 1941, qui se
souvenait des Arméniens? Preuve qu'il savait très bien ce qu'il faisait, avec
ou sans autorisations portant sa signature. Par
contre, la façon dont le
gouvernement turc, tant sous Abdul Hamid que sous les Jeunes-Turcs,
pratiquait les pogroms anti-arméniens reproduisait la façon dont leurs voisins
russes pratiquaient des pogroms antisémites. Sous le dernier sultan, Abdul
Hamid II, la répression des organisations revendicatrices arméniennes a conduit
à des pogroms où 200 000 d'entre eux furent tués, de Constantinople au
Haut-Plateau arménien en passant par toute l'Anatolie, entre 1894 et 1896.
Quelques 100 000 qui étaient chrétiens furent forcés à s'islamiser et 100 000
femmes envoyées dans des harems. À partir de là, Abdul Hamid devint,
pour les Occidentaux, le Sultan Rouge. Deux décennies plus tard, dans le
contexte de la Première Guerre mondiale où les Turcs étaient alliés aux
Puissances centrales (l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie), le gouvernement
révolutionnaire Jeunes-Turcs, qui avait renversé le Sultan Rouge, reprenait ses
mesures extrêmes afin d'éradiquer la population arménienne de l'Anatolie.
Profitant de la fermeture du pays en guerre contre sa voisine russe, les années
1915-1916 verront une chasse à l'homme organisée par le gouvernement et qui se
soldera par la mort de six cent mille à un million et demi de Turcs arméniens.
Certains parviendront à fuir grâce à l'intervention des marines alliées,
anglaise et française. Ce génocide est depuis démenti par les différents
gouvernements turcs qui se sont succédé, ce qui rend le traumatisme encore
plus grand, puisqu'à l'odieux du crime s'ajoute le déni des criminels.
Situation que ne connaissent pas les Juifs face au gouvernement allemand.

Lors de cette
conférence devant un auditoire turc, Mme Altounian explique comment les descendants
de ces immigrants arméniens, qui avaient réussi à fuir le génocide, ont hérité
d'un discours mémoriel clos qui épouse ce que Freud appelle la compulsion à
répétitions. Pour échapper à cette répétition morbide du deuil impossible, du
«nous avons tout perdu» qui ne se limite certainement pas aux biens matériels
mais s'étend jusqu'au déracinement du milieu de vie, le travail est
apparu comme une forme d'«évasion» dont le but était
d'assumer cette
transplan-tation en terre étrangère. C'est alors que Janine Altounian parle de
l'importance que la société d'accueil a eu pour elle, fille d'une famille de
survivants arméniens. Par le fait que cette société était laïque et
démocratique, elle a pu rencontrer l'Autre, c'est-à-dire une société qui
ignorait tout ou à peu près de ce qu'était le parcours historique des
Arméniens. Une population dont ses membres, pour la plupart, n'avaient pas vécu ce
qu'avait été le trauma qui affectait les survivants arméniens. C'est
ainsi que la psychanalyste a fait ses premières expériences de mémoires croisées. À une mémoire d'un trauma familial inlassablement ressassé et clos
sur lui-même, elle rencontrait d'autres mémoires véhiculant d'autres
traumatismes qui, pour être différents, ne lui étaient pas totalement étrangers
: mémoire française, mémoire juive; mémoires douloureuses, mais qui restaient
étrangères dans les détails à l’expérience arménienne et à qui elle pouvait parler ouvertement de ce qu'elle ressentait devant le trouble familial.
Par ce détour à
travers des mémoires autres, l'entrecroisement lui a permis d’effectuer un
retour sur les traumatismes hérités de la mémoire collective des réfugiés
arméniens par leurs descendants. Ainsi, elle a pu exorciser son propre trauma
du fardeau de la répétition close comme elle a pu se réapproprier ses origines
turques qu’elle sentait comme une menace qui pesait sur elle. La menace du
peuple exterminateur,
négationniste, qui poursuivait le travail de génocide par son déni.
Cet exercice rendait possible de se libérer, peut-être pas pour de bon mais du moins
suffisamment, afin de permettre à la raison de dominer ses angoisses, des fantasmes
générés par la névrose obsessionnelle arménienne d'un deuil toujours jamais
accompli. Ce travail sur soi exorcisait également la hantise des
croque-mitaines turcs revêtus des personnalités historiques d'Abdul Hamid, ou
des escadrons de la mort des Jeunes-Turcs d'Enver Pacha qui pratiquaient un
panturquisme copié sur le pangermanisme allemand et le panslavisme russe. Mme Altounian
pouvait alors venir en Turquie, retrouver les lieux de la mémoire, et se
rendre compte que le monde avait changé, qu'il n'y avait plus de loups-garous
turcs ni de brebis arméniennes. Le monde actuel n’était plus celui qu’avaient
connu ses parents avant le départ de la Turquie.

Bien sûr, le
cheminement de Mme Altounian
n'est pas celui
de tous les Arméniens pour qui la dette
turque reste impayée. En un sens, la mémoire d'une personne ne reproduit pas le
tracé de la mémoire collective; aussi bien des Arméniens qui ont survécu en
Turquie, islamisés ou non, que des Arméniens occidentalisés qui militent pour une
reconnaissance du génocide par les autorités turques qui, depuis longtemps,
résistent à cette reconnaissance historique. En cela, les mémoires croisées
jouent davantage au niveau des cheminements d'après-coup des
individus que des sociétés migrantes elles-mêmes qui éprouvent toujours plus de
difficultés à se trouver un «terrain neutre» que les individus. Et c'est ici
que la connaissance historique peut aider une conscience historique lourde à se
réapproprier sa liberté et assumer les faits, même les plus douloureux, de son
passé.

L'importance
prise par la mémoire comme thématique d'historiographie remonte guère avant les
années 80 du siècle dernier. La Shoah, les revendications des Afro-américains descendants d'esclaves,
le génocide arménien ont donné à la mémoire collective un aspect
essentiellement psychologique à cause des problèmes traumatiques qu'ils imposaient. Vécus collectivement, ces traumatismes focalisaient sur eux le
rapport au passé : un avant bienheureux - un drame épouvantable - une réparation
impossible. Le travail de la mémoire est devenu même un «devoir de mémoire»
qui, au lieu de libérer de la névrose, vise souvent à l'entretenir car cette
mémoire n’est qu’un construit a posteriori. L'âge d'or d'avant le
massacre est amplifié; le traumatisme se nourrit de perceptions et souvent de
légendes horrifiantes; la réparation ne compense jamais suffisamment
l'impression de ce qu'on a perdu. On se met à cultiver cette mode par des
enre-
gistrements de témoins qui souvent racontent à peu près la même chose d'un témoignage à l'autre; des banques de données archivistiques, des musées qui servent autant de divertissements que de lieux mémoriels; des romans, des films, des séries télé qui nourrissent les publicitaires. Bref, la mémoire collective est une re-création à partir de l'Imaginaire collectif d'épisodes qui touchent des proches parents ou amis ou encore des expériences affectives personnelles. L'exactitude reste douteuse autant qu'il y a rarement un retour réflexif sur le vécu relaté. D'une séance à l'autre, il n'est pas rare de voir cette mémoire se nourrir de faits distordus ou confondus. Vouloir placer la mémoire devant l'histoire, c'est échanger un reconstruit critique par une expérience émotionnelle qu'on juge de valeurs supérieures car l'épreuve est plus importante que les preuves.

gistrements de témoins qui souvent racontent à peu près la même chose d'un témoignage à l'autre; des banques de données archivistiques, des musées qui servent autant de divertissements que de lieux mémoriels; des romans, des films, des séries télé qui nourrissent les publicitaires. Bref, la mémoire collective est une re-création à partir de l'Imaginaire collectif d'épisodes qui touchent des proches parents ou amis ou encore des expériences affectives personnelles. L'exactitude reste douteuse autant qu'il y a rarement un retour réflexif sur le vécu relaté. D'une séance à l'autre, il n'est pas rare de voir cette mémoire se nourrir de faits distordus ou confondus. Vouloir placer la mémoire devant l'histoire, c'est échanger un reconstruit critique par une expérience émotionnelle qu'on juge de valeurs supérieures car l'épreuve est plus importante que les preuves.
Pourtant, le
concept de mémoire collective, surtout cultivé par le sociologue Maurice Halbwachs durant l'Entre-deux-Guerres, concernait surtout la mémoire des
pèlerinages. Il appert
que le langage est une
source commune sur laquelle s'appuient les expériences collectives. Non
seulement parce qu'il permet, entre les individus, de s'échanger des
témoignages oraux, mais parce qu'il sert également à les enregistrer par écrit
et donner ainsi les bases de la littérature. Qu'est le récit de l'Iliade sinon que l'expérience commune
des Grecs au-delà de leurs divergences entre cités? Et le Livre de l'Exode dans
la Bible sinon que le rappel du passage des tribus hapiroux sur le sol
égyptien? La Chanson de Roland fonde
ainsi le mythe européen des croisades. S'il est vrai, comme le rappelle Ricœur, que c’est dans le même
mouvement de polarisation que se constituent une identité collective et des
identités personnelles, la mémoire collective, avant d’être porteuse de
traumas, reste le creuset de l’identité de groupes. Ainsi, une nation, une
civilisation se constitue-t-elle à partir de métissages qui ont pour corollaire
le partage de mémoires croisées. Comme le démontrait Halbwachs, c’est de la
transmission des grands-parents aux petits-enfants, que la mémoire
personnelle devient familiale. Avec l’école, la mémoire familiale apprend à
s’intégrer à travers un roman national qui atteint le stade de l’écriture, et plus précisément, celui de l'histoire.

Voilà pourquoi l’histoire racontée
aux enfants n’est pas exactement la même que celle racontée par les historiens,
même si ce sont les historiens qui écrivent des manuels scolaires. Comme le
rappelle Philippe Joutard, connu pour ses travaux sur la mémoire des camisards du Cévenol : «Individuelle ou collective, la
mémoire obéit à des règles
connues. Son rapport au passé est direct, affectif, puisqu’elle est d’abord
souvenir d’événements vécus par soi-même, ses ancêtres, ou les personnes de son
groupe. Pour employer des expressions de Paul Ricœur, il y a un phénomène de
"reconnaissance", "c’est le passé, présent", l’écart
temporel étant aboli et l’anachronisme la tentation permanente. Cependant,
cette mémoire n’est pas le souvenir de tout le passé vécu par soi-même ou son
groupe. Sans cultiver le paradoxe, on peut dire que ce qui lui est constitutif
est aussi l’oubli. La mémoire collective est terriblement sélective, concentrée
sur quelques faits. L’oubli est de deux ordres : l’oubli des faits estimés
insignifiants et l’oubli-occultation volontaire, le passé dont on ne veut pas
se
souvenir, car il brouille l’image que l’on se fait de soi» (P. Joutard.
entrée : Mémoire collective, in C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia & N.
Offenstadt. Historiographie II Concepts et débats, Paris, Gallimard,
Col. Folio-Histoire, # 180, 2010, p. 783). Dans cette perspective, on comprend
que les événements traumatiques participent plus que tout autre à l'élaboration d'une identité collective. On tente, comme les immigrants arméniens, de refouler, donc d'oublier les souvenirs qui ne sont pas reliés de près ou de loin au trauma qui finit par constituer l'identité du peuple traumatisé (c'est l'industrie de la Shoah au service de la justification de l'État israélien), ou encore, comme pour les autorités turques, on nie l'existence des souvenirs traumatiques par décrets politiques autant pour des raisons mesquines (la peur qu'en reconnaissant le crime on se voit obligé de payer une facture) qu'afin de ne pas tacher le roman national d'un acte honteux (ainsi du passage de Hitler qui a été occulté de l'enseignement de l'histoire en Allemagne après 1945).


Ainsi triturée, la mémoire
collective peut facilement servir de marchepied aux différentes utilisations
idéologiques de la connaissance historique. La propagande se nourrit de ces
mémoires qui souvent dissimulent l’essentiel d’une épreuve historique derrière
des événements dissimulateurs, les souvenirs-écrans.
Comme tient à le souligner
Joutard : «Les calamités naturelles, les faits divers ont laissé
généralement plus de traces que la Révolution française, 1936 ou parfois même
la Seconde Guerre mondiale. Pour cette dernière période, on évoque les
difficultés alimentaires plus que l’Occupation nazie ou les maquis. Il est
facile d’en relever les distorsions avec la réalité comme, par exemple, la
négation des tensions sociales. Le monde paraît immobile ou avec une
temporalité simplifiée, binaire, aujourd’hui et autrefois, ou ternaire :
actuellement, au temps des grands-parents, il y a très longtemps. Cette mémoire
intègre constamment de nouveaux objets…» (ibid. p. 784). Voila pourquoi de la Révolution, on retiendra
les adieux de Louis XVI à sa famille ou le voile de deuil de Marie-Antoinette à la Conciergerie, plutôt que la crise
frumentaire de 1793-1794. Par contre, les tickets de rationnement du temps de
l’Occupation tiendront une place plus grande que les Résistants fusillés ou les
patrouilles de Miliciens. Plus le temps s’étire en longueur, plus les objets risquent de se vider de leurs
affects pour les voir se transférer dans un autre. Ainsi, aux
tickets de rationnement s’est substituée la mémoire des Juifs en cavale devant
la Gestapo. Sans doute est-ce là le fruit de l’industrie de l’Holocauste, mais
dans l’ensemble, la production culturelle exercera une pression sur cette
mémoire collective afin de la «mettre au goût du jour». Plus l’enseignement de
l’histoire se développe dans les écoles, en vue d’affirmer l’identité nationale
par exemple, plus la sélection «officielle» des souvenirs de la mémoire
collective finira par repousser au second rang la mémoire familiale. Bref, il
faut toujours se garder «contre la confusion entre mémoire collective et usage
politique du passé».


Si l’histoire, comme la mémoire,
sont des (re-)construits, la première selon l’ordre institué du roman national,
la seconde selon les expériences affectives vécues, il n’est pas rare de
retrouver, surtout sous les dictatures,
des histoires qui ne se
croisent jamais. Celles qu’ensei-gnaient les écoles soviétiques ou qu’enseignent
encore les écoles chinoises et celles qui se transmettaient dans les familles.
Voilà pourquoi, malgré les imperfections de la société démocratique et laïque,
Mme Altounian considère que la situation de la France comme pays d’accueil
avait rendu possible cette expérience (naturelle?) de mémoires croisées. Dans la mesure où la société d’accueil
et les personnes migrantes acceptent le métissage, les mémoires croisée deviennent un
processus de libération, autant des traumatismes subis par les uns, que la perte de vue
de sa propre histoire pour les autres. Car l’important, c’est le dialogue historiographique,
peut-on dire, qui s’établit entre société d’accueil et cultures migrantes. La
trajectoire de Mme Altounian n’est peut-être pas unique mais elle reste exceptionnelle,
car comme elle le dit elle-même, son père restait un homme muet. Sa famille
restait attachée
au deuil qui devenait leur identité dans un monde étranger.
L’impossible commu-nication empêchait la libération psychique des traumas endurés
durant l’expérience du génocide et de la fuite de Turquie. Une société autoritaire aurait contribué à mettre le couvert sur la communication libératrice. D’un autre côté, si
la société d’accueil se montre trop fuyante, inquiète, incertaine, la communication ne
s’établira pas. On voit se dresser alors l’ombre des ghettos, des banlieues zonées,
des villages. C’est la politique de la réserve qui fut celle des Anglo-Saxons
en Amérique du Nord face aux sociétés autochtones. Le dialogue des
mémoires devient dialogue de sourds. Les mémoires croisées dépendent donc de
facteurs différents : ouverture de la société d’accueil certes, mais
également volonté des immigrants de vouloir s’intégrer à la conscience
collective de la société d’accueil. Refuser la transplantation au nom de l’idéalisation
des racines lointaines qui, comme l’expérimente Mme Altounian lorsqu’elle
retourne en Turquie, sont souvent disparues, risque d'entraîner une réaction viscérale négative de la part des sociétés d’accueil.


Dans le contexte
de la mondialisation et de la crise économique qui grève présentement l’ordre
capitaliste, la tendance des sociétés d’accueil est à se replier
sur un néo-protectionnisme qui entend affronter l’économie néo-libérale. Non
sans raisons d’ailleurs. D’autre part, les sociétés migrantes se renfrognent
dans des valeurs d’origine incompatibles avec les sociétés d’accueil et
refusent carrément de rencontrer l’Autre sauf pour les nécessités commerciales
et administratives. Des mémoires croisées, nous nous engageons vers les
mémoires parallèles et un oubli partagé des souvenirs pour des chimères
futurisantes. Dans un cas comme dans l’autre, les troubles caractériels des
cultures iront en se développant. Les formes idéologiques négatives
(l’antisé-mitisme,
l’antiamé-ricanisme, l’antislavisme [successeur de l’anti-soviétisme], l’anti-islamisme,
etc.) se répandront dans les sociétés d'accueil fermées qui sentent leur identité menacée ou
incertaine. La tendance à l’isolement, au regroupement qui ressemble plus à un
«parking volontaire» des communautés, créera des enclaves étrangères où se
développeront des comportements agressifs aussi bien entre les membres du même
groupe qu’envers les membres de la société d’accueil. Bientôt ces troubles se
nourriront des uns des autres et les antiques formes de racismes, de pogroms
ou d’exclusivismes se révèleront sous d’autres aspects nouveaux, adaptés aux
technologies modernes et à la paranoïa entretenue par les productions
culturelles et les informations biaisées par des réseaux plus ou moins
manipulés. Voilà pour ce qui est du mauvais usage des mémoires parallèles.

Par contre, l’irruption
de minorités diverses venues du monde entier exerce un bien salutaire sur les
sociétés d’accueil. Non seulement pour l’aspect d’étroitesse d’esprit des
capitalistes qui y trouvent là une
main-d’œuvre à bon marché, difficilement syndicable et prête à se livrer à un
consumé-
risme débilitant, mais bien plus par l’opportunité d’ouvrir le monde à une société qui, par définition, est sédentaire et repose sur ses acquis. La mémoire autre ouvre à l’histoire de l’autre. À sa trajectoire dans l’espace et dans le temps. À ses représentations sociales de son développement. À ses spécificités comme à ce qui est universel. Elle permet à la société d'accueil de réviser sa mémoire, de la réinterroger et, avec la connaissance historique, à la critiquer et à la mettre à jour. C’est le cœur de la philosophie, située non dans les spéculations livresques mais dans les communications humaines, qui réside dans ces croisements mémoriels et ces investigations historiques. S’il y a un bien que l’on peut tirer de la mondialisation, c’est bien celui-là.

risme débilitant, mais bien plus par l’opportunité d’ouvrir le monde à une société qui, par définition, est sédentaire et repose sur ses acquis. La mémoire autre ouvre à l’histoire de l’autre. À sa trajectoire dans l’espace et dans le temps. À ses représentations sociales de son développement. À ses spécificités comme à ce qui est universel. Elle permet à la société d'accueil de réviser sa mémoire, de la réinterroger et, avec la connaissance historique, à la critiquer et à la mettre à jour. C’est le cœur de la philosophie, située non dans les spéculations livresques mais dans les communications humaines, qui réside dans ces croisements mémoriels et ces investigations historiques. S’il y a un bien que l’on peut tirer de la mondialisation, c’est bien celui-là.
Les expériences
vécues par une société d’accueil comme par un groupe migrant doivent ouvrir sur
le questionnement historique de chacun. Autant la société d’accueil doit-elle être
sensible au passé perçu comme étranger de l’immigrant que les migrants doivent accepter
de s’intégrer à la continuité spatio-temporelle de la société d’accueil. Voilà
ce que permet l’école libre, entendons l’école laïque, non soumise à des
prédicats religieux ou idéologiques. Et l’école laïque ne s’épanouit que dans
une société véritablement démocratique. Plus démocratique même que nos
démocraties partielles du tour de carrousel aux urnes à tous les quatre ou cinq
ans.
Tout cela est
bien sûr idéal. Dans la réalité, rare sont les immigrants qui arrivent dans un
pays en pleine
liberté. L’émigration joyeuse pour refaire sa vie dans un pays neuf est un rêve dépassé depuis longtemps
et qui appartient surtout à la littérature. De même, le temps où «on partait faire fortune en Amérique» a révélé depuis belle lurette ses illusions. Il en va ainsi de l’émigration avec l’espoir
d’un éventuel retour, les poches remplies par le Klondyke nord-américain. Mais les immigrants ne sont pas des touristes qui ne
font que passer; c’est sous la contrainte encore que les immigrants arrivent dans les
sociétés d’accueil occidentales. Voilà pourquoi les histoires comparées ne doivent pas être présentées
comme des exotismes historiques. La mondialisation va entraîner des rencontres
de mémoires, mais ce sont les déplacements de population, ces
éternelles Völkerwanderung, qui nécessitent
de dépasser
les expériences individuelles. Les sociétés d’accueil doivent se donner les outils indispensa-
bles afin que les mémoires croisées trouvent un terrain neutre en vue d’établir un véritable dialogue libérateur, autant pour la société d’accueil que pour la société migrante. Bien sûr, me dira-t-on, on n’émigre pas en société; mais il est convenu qu’on n’émigre jamais seul non plus. Si le russe et le mandarin sont appelés à remplacer comme langue tierce l’espagnol et l’allemand, il est certain que des défis d’un nouveau genre attendent les sociétés d’accueil. L’habitude des membres de la civilisation extrême-orientale a se fermer sur eux-mêmes lorsqu’ils émigrent ou l’arrogance des membres de la civilisation chrétienne-orthodoxe slave à mépriser les sociétés d’accueil accentuent les difficultés autant, sinon plus, que les fanfaronnades des membres de la civilisation syrienne musulmane qui présentement occupent le front page des journaux.
Rappelons le fait qu'un flux d'immi-gration affecte la société d’accueil elle-même, qui se voit
traumatiser par la venue de populations étrangères aux mœurs parfois totalement antithétiques aux coutumes nationales. Dans un contexte de mutations
technologiques qui modifient profondément le monde du travail et les valeurs
morales, la réception de gens qui se représentent encore le monde comme leurs aïeux
se le représentaient voilà un ou deux siècles réactivent des traumas refoulés
depuis longtemps dans l’inconscient
collectif des sociétés d’accueil. On ne peut comprendre la pro-
blématique du voile musulman chez la femme sans se rappeler de l’époque où les femmes occidentales se voyaient soumises par les règles sévères du catholicisme. Cela explique, en partie, pourquoi les sociétés d’accueil semblent toujours de moins en moins accueillantes et les immigrants de plus en plus rébarbatifs aux mœurs «post-modernes» des sociétés d’accueil. Non seulement le déracinement est spatial – on quitte son patelin pour atterrir dans un autre qui nous est étranger -, mais également temporel – on quitte un zeitgeist pour se trouver confronter à un autre qui est difficile à déchiffrer -, d’où l’attitude des deux parties à se camper sur des positions exclusives et à éloigner les mémoires l’une de l’autre.


bles afin que les mémoires croisées trouvent un terrain neutre en vue d’établir un véritable dialogue libérateur, autant pour la société d’accueil que pour la société migrante. Bien sûr, me dira-t-on, on n’émigre pas en société; mais il est convenu qu’on n’émigre jamais seul non plus. Si le russe et le mandarin sont appelés à remplacer comme langue tierce l’espagnol et l’allemand, il est certain que des défis d’un nouveau genre attendent les sociétés d’accueil. L’habitude des membres de la civilisation extrême-orientale a se fermer sur eux-mêmes lorsqu’ils émigrent ou l’arrogance des membres de la civilisation chrétienne-orthodoxe slave à mépriser les sociétés d’accueil accentuent les difficultés autant, sinon plus, que les fanfaronnades des membres de la civilisation syrienne musulmane qui présentement occupent le front page des journaux.


blématique du voile musulman chez la femme sans se rappeler de l’époque où les femmes occidentales se voyaient soumises par les règles sévères du catholicisme. Cela explique, en partie, pourquoi les sociétés d’accueil semblent toujours de moins en moins accueillantes et les immigrants de plus en plus rébarbatifs aux mœurs «post-modernes» des sociétés d’accueil. Non seulement le déracinement est spatial – on quitte son patelin pour atterrir dans un autre qui nous est étranger -, mais également temporel – on quitte un zeitgeist pour se trouver confronter à un autre qui est difficile à déchiffrer -, d’où l’attitude des deux parties à se camper sur des positions exclusives et à éloigner les mémoires l’une de l’autre.
Malgré ce qu’elle
pense d’elle, la société québécoise a longtemps été une société aux mémoires
parallèles. C’est lorsqu’on redécouvre l’histoire de la Nouvelle-France que l’on
s’aperçoit que les mémoires étaient
beaucoup plus croisées qu’elles le furent
sous le régime anglais. Les mariniers français, les truchements, les Récollets
puis les Jésuites, l’échange des langues et des traditions coïncidait avec le
premier commerce des fourrures. Avec la Conquête de 1759, les Anglais ont
résolu la question autochtone en établissant des «réserves» plus ou moins
fermées, afin surtout de créer un «état tampon» entre les Treize colonies
américaines de plus en plus expansionnistes et le territoire canadien où les Anglais
demeuraient en faible minorité, noyés au sein de colons français et de leurs
alliés autochtones. Durant le
premier demi-siècle du régime anglais, les
mémoires croisées restèrent à peu près identiques. Mais après l’écrasement des
Troubles de 37-38, les mémoires commencè-
rent à se décroiser. D’une part, l’Église catholique se dota du nationalisme romantique qu’elle plongea dans le conservatisme le plus étroit d’esprit. Puis, sous l’Acte d’Union, le peuplement anglais et orangiste de l’Ontario tendit à faire du Québec une «réserve» close de francophones catholiques. La façon dont la Confédération trancha et distribua les pouvoirs confirmera le rôle de réserve au bassin du Saint-Laurent. Le Québec était une société démocratique, dans le sens où l’entend Mme Altounian, mais elle n’était pas une société laïque car le pouvoir politique transféra au domaine religieux tout ce qui relevait de ses responsabilités sociales et culturelles.


rent à se décroiser. D’une part, l’Église catholique se dota du nationalisme romantique qu’elle plongea dans le conservatisme le plus étroit d’esprit. Puis, sous l’Acte d’Union, le peuplement anglais et orangiste de l’Ontario tendit à faire du Québec une «réserve» close de francophones catholiques. La façon dont la Confédération trancha et distribua les pouvoirs confirmera le rôle de réserve au bassin du Saint-Laurent. Le Québec était une société démocratique, dans le sens où l’entend Mme Altounian, mais elle n’était pas une société laïque car le pouvoir politique transféra au domaine religieux tout ce qui relevait de ses responsabilités sociales et culturelles.
Aux traumas
refoulés de la Conquête puis des échecs de 1837-1838, s’ajoutèrent dès lors
tout un ensemble de traumas nouveaux : la rébellion métis dans l’Ouest;
les deux conscriptions de 1917 (suivit du meurtre de
cinq individus à Québec)
et de 1942 (où fut tué un déserteur, sans parler de la chasse à ceux qui
prenaient les bois), ce qui donna l’impression que la guerre mondiale
signifiait également la guerre du Canada contre les Canadiens-français du
Québec. La crise d’Octobre 1970 et l’application de la loi des mesures de
guerre réactivèrent cette impression de l’agressivité potentielle du gouvernement
d’Ottawa sur le Québec. En retour, la société québécoise se mit à réagir un peu
comme les parents de Mme Altounian. Elle se referma dans la compulsion à
répétitions de sa pratique religieuse, plus ostentatoire et sociale qu’intériorisée,
et se perdit dans le travail de la terre comme compensation idéaliste de ses faiblesses.

Pourtant, la
société québécoise ne cessait pas d’être une société d’accueil pour autant.
Seulement, elle sélectionnait ses mémoires croisées. Italiens et Irlandais (s’ils
perdaient leur langue anglaise pour se franciser) se voyaient vite intégrés au
milieu francophone par l’appartenance commune à la catholicité. Par contre,
beaucoup d’Italiens préférèrent s’angliciser car ils appartenaient au monde du Risorgimento qui avait obligé le pape à
se déclarer «prisonnier au Vatican», ce que les catholiques québécois prenaient au pied de la lettre jusqu’à s’engager dans des troupes de zouaves partis
libérer Pie IX en 1867. De même, s’il y a beaucoup de jactance sur le sang
indien qui coule dans les veines des Québécois, la réalité est moins généreuse.
En fait, la Confédération faisait de la question autochtone une question
purement de juridiction fédérale et l’anglicisation des Indiens accentua le
parallèle avec la mémoire québécoise.

Ce n’est qu’après
la Révolution tranquille et le rapatriement des pouvoirs sociaux dans la
pratique de l’État
que les choses commencèrent à s’améliorer. Déjà des Hongrois
et des Polonais fuyant la répression communiste avaient débarqué en grand
nombre au Québec, et leur catholicisme parvint à les assimiler à la société d’accueil.
Il en fut de même de l’immigration latino-américaine qui suivit les répressions
au Chili, au El Salvador et au Nicaragua dans les années 70. Après la chute du
communisme, l’immigration vint surtout d’Afrique du Nord. Le droit de regard du
Québec sur la politique canadienne de l’immigration favorisait l’immigration
francophone, considérant l’aspect religieux comme secondaire. Le regain de l’Islam
au cours de la première décennie du siècle nouveau changea la donne et apporta
de nouveaux problèmes.

Malgré ces flux
continus d’immigration au Québec, il est difficile de parler de mémoires
croisées. Les immigrants Irlandais et Italiens du XIXe siècle contribuèrent aux
institutions québécoises, tant religieuses que politiques. Ils le firent
essentiellement dans le camp conservateur et clérical. Un ancien pro home rule de l’Irlande comme Thomas d’Arcy McGee, devenu père de la Confédération et ministre de Macdonald, finit sous les balles d’un
insurgé fénian. Les Bruchési donnèrent un auteur et historien et un évêque à la
ville de
Montréal, Mgr Paul Bruchési (qui passa la plus grande partie de son mandat en
institution, étant fou ou dément). Pour ce qui est des mémoires croisées plus
récentes, si les Vietnamiens, les Chiliens, les Libanais, les Nord-Africains s’insérèrent
dans la société québécoise, il est difficile d’apprécier vraiment les effets de
mémoires croisées alors que la quotidienneté tendrait plutôt à montrer une
mutuelle ignorance. Les cours d’histoire ayant été banalisés au cours de la même
période, celle-ci n’apparaît guère plus qu’une matière abstraite comme le sont
les mathématiques ou la musique. À la différence de la première, ces dernières matières
scolaires signifient quelque chose de plus important ou de plus intéressant.




L’erreur, à ce
stade, vient d’une comparaison maladroite. Comparer des événements, des
personnages historiques, tirés hors de leurs contextes respectifs, brouille
plus les histoires qu’elles ne les éclairent
mutuellement. Quatre siècles d’histoire
du Québec peuvent-ils receler autant de richesses vécues que des sociétés qui ont
parfois près d’un millénaire d’histoire? Les mémoires croisées ont l’avantage
de jouer sur la contemporanéité des individus.
Mais chaque mémoire collective provient d’une longue durée, d’une historicité plus
complexe et que les porteurs de mémoires ne saisissent pas toujours. La mémoire
familiale n’a pas toujours eu le temps de se transformer en roman national.
Parfois, elle en reste au niveau mythique d’une histoire sainte (chrétienne,
juive ou musulmane). D’autres fois, elle est le produit d’un
endoctrinement
sévère qui devient une mise en condition qui permet aux individus de répéter,
comme des cassettes, la doxa religieuse
ou idéologique et avec lesquels il devient impossible de dialoguer. Comme il n’y
a jamais une seule interprétation de l’histoire, tout finit dans des débats qui
parfois atteignent des degrés acrimonieux. De même qu’il y a l’histoire du
Québec et l’histoire du Québec dans le Canada; de même il y a l’histoire
polonaise du Parti et l’histoire polonaise des Jésuites (actifs artisans de la
résistance à l’État communiste). Lech Walesa peut paraître une figure d’émancipation,
alors que la connaissance historique nous le présente sous un jour moins
glorieux. Ce qui est possible de dire pour nous ne l’est pas de l’entendre pour
d’autres. Si le principe du rasoir d’Ockham va pour l’analyse en sciences pures,
il n’en va pas de même pour les analyses en sciences humaines et sociales.


Voilà l’optique
nouvelle dans laquelle l’enseignement de l’histoire au Québec doit être vu. Si
les gais ont raison d’être fiers de leur identité, pourquoi les Québécois
répugnent-ils à se dire Québécois (avec sérieux) ou Canadiens (par opportunisme)?
Lorsque entre deux
identités on n’en choisit aucune ou on accepte les deux
comme des poupées gigognes sans préciser laquelle contient l’autre, il est
difficile de s’assumer devant l’Autre qui, par la seule expérience de sa
migration, est certain de son identité et de son historicité. L’identité n’est
donc plus cette vanité propre au narcissisme des nations, mais devient
l’élévation métaphysique à l’Être-ensemble, à la collectivité, à ses caractéristiques
culturelles certes, mais aussi à son auto-détermination politique et même économique
dans la mesure où elle n’entend pas perpétuer l’aliénation coloniale d’être un
simple fournisseur de matières premières ou de ressources professionnelles à un
exploitant étranger. S’il était déjà impossible d’attendre ça d’un gouvernement
du Parti Québécois, avec un gouvernement majoritaire du Parti Libéral, autant
dire que non seulement nous serons vendus à rabais sur le marché international,
mais en plus les histoires parallèles risquent de s’accentuer avec tous les
risques éventuels que cela comporte dans une période de crise économique
majeure⌛

Montréal
24
juin 2014
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