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mercredi 25 juin 2014

Mémoires croisées

Cadavres d'Arméniens : photo prise par H. Morgenthau.
MÉMOIRES CROISÉES

Dans une entrevue devant un auditoire turc, une psychanalyste de renom d'origine arménienne, Janine Altounian, s’est interrogée sur ce que le vécu de ses parents arméniens, ayant survécu au génocide turc du début du XXe siècle et réfugiés en France, avait laissé comme trace dans sa propre psyché. Son autoanalyse et sa réflexion l’ont conduite à considérer qu’elle n’avait pu - qu'elle n'aurait pu - amorcer le processus de libération de ses névroses familiales qu'en utilisant la langue et la mémoire du pays d'accueil. En parler, en arménien ou en turc, avec des Arméniens ou des Turcs, n’aurait pu la libérer autant qu’elle a su profiter de la société laïque française. C’est ce type de rencontres qu’elle appelle «mémoires croisées». La culture du pays d'accueil doit servir de territoire neutre entre les souffrances inscrites dans une mémoire mutilée par des traumas et la rencontre de d'autres mémoires, également affectées par des traumas à la fois différents mais semblables.

Il est vrai que le cas arménien est de la même gravité que la Shoah. Hitler d'ailleurs demandait à son entourage, au moment de fixer les préliminaires de la Solution Finale, en 1941, qui se souvenait des Arméniens? Preuve qu'il savait très bien ce qu'il faisait, avec ou sans autorisations portant sa signature. Par contre, la façon dont le gouvernement turc, tant sous Abdul Hamid que sous les Jeunes-Turcs, pratiquait les pogroms anti-arméniens reproduisait la façon dont leurs voisins russes pratiquaient des pogroms antisémites. Sous le dernier sultan, Abdul Hamid II, la répression des organisations revendicatrices arméniennes a conduit à des pogroms où 200 000 d'entre eux furent tués, de Constantinople au Haut-Plateau arménien en passant par toute l'Anatolie, entre 1894 et 1896. Quelques 100 000 qui étaient chrétiens furent forcés à s'islamiser et 100 000 femmes envoyées dans des harems. À partir de là, Abdul Hamid devint, pour les Occidentaux, le Sultan Rouge. Deux décennies plus tard, dans le contexte de la Première Guerre mondiale où les Turcs étaient alliés aux Puissances centrales (l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie), le gouvernement révolutionnaire Jeunes-Turcs, qui avait renversé le Sultan Rouge, reprenait ses mesures extrêmes afin d'éradiquer la population arménienne de l'Anatolie. Profitant de la fermeture du pays en guerre contre sa voisine russe, les années 1915-1916 verront une chasse à l'homme organisée par le gouvernement et qui se soldera par la mort de six cent mille à un million et demi de Turcs arméniens. Certains parviendront à fuir grâce à l'intervention des marines alliées, anglaise et française. Ce génocide est depuis démenti par les différents gouvernements turcs qui se sont succédé, ce qui rend le traumatisme encore plus grand, puisqu'à l'odieux du crime s'ajoute le déni des criminels. Situation que ne connaissent pas les Juifs face au gouvernement allemand.

Lors de cette conférence devant un auditoire turc, Mme Altounian explique comment les descendants de ces immigrants arméniens, qui avaient réussi à fuir le génocide, ont hérité d'un discours mémoriel clos qui épouse ce que Freud appelle la compulsion à répétitions. Pour échapper à cette répétition morbide du deuil impossible, du «nous avons tout perdu» qui ne se limite certainement pas aux biens matériels mais s'étend jusqu'au déracinement du milieu de vie, le travail est apparu comme une forme d'«évasion» dont le but était d'assumer cette transplan-tation en terre étrangère. C'est alors que Janine Altounian parle de l'importance que la société d'accueil a eu pour elle, fille d'une famille de survivants arméniens. Par le fait que cette société était laïque et démocratique, elle a pu rencontrer l'Autre, c'est-à-dire une société qui ignorait tout ou à peu près de ce qu'était le parcours historique des Arméniens. Une population dont ses membres, pour la plupart, n'avaient pas vécu ce qu'avait été le trauma qui affectait les survivants arméniens. C'est ainsi que la psychanalyste a fait ses premières expériences de mémoires croisées. À une mémoire d'un trauma familial inlassablement ressassé et clos sur lui-même, elle rencontrait d'autres mémoires véhiculant d'autres traumatismes qui, pour être différents, ne lui étaient pas totalement étrangers : mémoire française, mémoire juive; mémoires douloureuses, mais qui restaient étrangères dans les détails à l’expérience arménienne et à qui elle pouvait parler ouvertement de ce qu'elle ressentait devant le trouble familial.

Par ce détour à travers des mémoires autres, l'entrecroisement lui a permis d’effectuer un retour sur les traumatismes hérités de la mémoire collective des réfugiés arméniens par leurs descendants. Ainsi, elle a pu exorciser son propre trauma du fardeau de la répétition close comme elle a pu se réapproprier ses origines turques qu’elle sentait comme une menace qui pesait sur elle. La menace du peuple exterminateur, négationniste, qui poursuivait le travail de génocide par son déni. Cet exercice rendait possible de se libérer, peut-être pas pour de bon mais du moins suffisamment, afin de permettre à la raison de dominer ses angoisses, des fantasmes générés par la névrose obsessionnelle arménienne d'un deuil toujours jamais accompli. Ce travail sur soi exorcisait également la hantise des croque-mitaines turcs revêtus des personnalités historiques d'Abdul Hamid, ou des escadrons de la mort des Jeunes-Turcs d'Enver Pacha qui pratiquaient un panturquisme copié sur le pangermanisme allemand et le panslavisme russe. Mme Altounian pouvait alors venir en Turquie, retrouver les lieux de la mémoire, et se rendre compte que le monde avait changé, qu'il n'y avait plus de loups-garous turcs ni de brebis arméniennes. Le monde actuel n’était plus celui qu’avaient connu ses parents avant le départ de la Turquie.

Bien sûr, le cheminement de Mme Altounian n'est pas celui de tous les Arméniens pour qui la dette turque reste impayée. En un sens, la mémoire d'une personne ne reproduit pas le tracé de la mémoire collective; aussi bien des Arméniens qui ont survécu en Turquie, islamisés ou non, que des Arméniens occidentalisés qui militent pour une reconnaissance du génocide par les autorités turques qui, depuis longtemps, résistent à cette reconnaissance historique. En cela, les mémoires croisées jouent davantage au niveau des cheminements d'après-coup des individus que des sociétés migrantes elles-mêmes qui éprouvent toujours plus de difficultés à se trouver un «terrain neutre» que les individus. Et c'est ici que la connaissance historique peut aider une conscience historique lourde à se réapproprier sa liberté et assumer les faits, même les plus douloureux, de son passé.

L'importance prise par la mémoire comme thématique d'historiographie remonte guère avant les années 80 du siècle dernier. La Shoah, les revendications des Afro-américains descendants d'esclaves, le génocide arménien ont donné à la mémoire collective un aspect essentiellement psychologique à cause des problèmes traumatiques qu'ils imposaient. Vécus collectivement, ces traumatismes focalisaient sur eux le rapport au passé : un avant bienheureux - un drame épouvantable - une réparation impossible. Le travail de la mémoire est devenu même un «devoir de mémoire» qui, au lieu de libérer de la névrose, vise souvent à l'entretenir car cette mémoire n’est qu’un construit a posteriori. L'âge d'or d'avant le massacre est amplifié; le traumatisme se nourrit de perceptions et souvent de légendes horrifiantes; la réparation ne compense jamais suffisamment l'impression de ce qu'on a perdu. On se met à cultiver cette mode par des enre-
gistrements de témoins qui souvent racontent à peu près la même chose d'un témoignage à l'autre; des banques de données archivistiques, des musées qui servent autant de divertissements que de lieux mémoriels; des romans, des films, des séries télé qui nourrissent les publicitaires. Bref, la mémoire collective est une re-création à partir de l'Imaginaire collectif d'épisodes qui touchent des proches parents ou amis ou encore des expériences affectives personnelles. L'exactitude reste douteuse autant qu'il y a rarement un retour réflexif sur le vécu relaté. D'une séance à l'autre, il n'est pas rare de voir cette mémoire se nourrir de faits distordus ou confondus. Vouloir placer la mémoire devant l'histoire, c'est échanger un reconstruit critique par une expérience émotionnelle qu'on juge de valeurs supérieures car l'épreuve est plus importante que les preuves.

Pourtant, le concept de mémoire collective, surtout cultivé par le sociologue Maurice Halbwachs durant l'Entre-deux-Guerres, concernait surtout la mémoire des pèlerinages. Il appert que le langage est une source commune sur laquelle s'appuient les expériences collectives. Non seulement parce qu'il permet, entre les individus, de s'échanger des témoignages oraux, mais parce qu'il sert également à les enregistrer par écrit et donner ainsi les bases de la littérature. Qu'est le récit de l'Iliade sinon que l'expérience commune des Grecs au-delà de leurs divergences entre cités? Et le Livre de l'Exode dans la Bible sinon que le rappel du passage des tribus hapiroux sur le sol égyptien? La Chanson de Roland fonde ainsi le mythe européen des croisades. S'il est vrai, comme le rappelle Ricœur, que c’est dans le même mouvement de polarisation que se constituent une identité collective et des identités personnelles, la mémoire collective, avant d’être porteuse de traumas, reste le creuset de l’identité de groupes. Ainsi, une nation, une civilisation se constitue-t-elle à partir de métissages qui ont pour corollaire le partage de mémoires croisées. Comme le démontrait Halbwachs, c’est de la transmission des grands-parents aux petits-enfants, que la mémoire personnelle devient familiale. Avec l’école, la mémoire familiale apprend à s’intégrer à travers un roman national qui atteint le stade de l’écriture, et plus précisément, celui de l'histoire.

Voilà pourquoi l’histoire racontée aux enfants n’est pas exactement la même que celle racontée par les historiens, même si ce sont les historiens qui écrivent des manuels scolaires. Comme le rappelle Philippe Joutard, connu pour ses travaux sur la mémoire des camisards du Cévenol : «Individuelle ou collective, la mémoire obéit à des règles connues. Son rapport au passé est direct, affectif, puisqu’elle est d’abord souvenir d’événements vécus par soi-même, ses ancêtres, ou les personnes de son groupe. Pour employer des expressions de Paul Ricœur, il y a un phénomène de "reconnaissance", "c’est le passé, présent", l’écart temporel étant aboli et l’anachronisme la tentation permanente. Cependant, cette mémoire n’est pas le souvenir de tout le passé vécu par soi-même ou son groupe. Sans cultiver le paradoxe, on peut dire que ce qui lui est constitutif est aussi l’oubli. La mémoire collective est terriblement sélective, concentrée sur quelques faits. L’oubli est de deux ordres : l’oubli des faits estimés insignifiants et l’oubli-occultation volontaire, le passé dont on ne veut pas se souvenir, car il brouille l’image que l’on se fait de soi» (P. Joutard. entrée : Mémoire collective, in C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia & N. Offenstadt. Historiographie II Concepts et débats, Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire, # 180, 2010, p. 783). Dans cette perspective, on comprend que les événements traumatiques participent plus que tout autre à l'élaboration d'une identité collective. On tente, comme les immigrants arméniens, de refouler, donc d'oublier les souvenirs qui ne sont pas reliés de près ou de loin au trauma qui finit par constituer l'identité du peuple traumatisé (c'est l'industrie de la Shoah au service de la justification de l'État israélien), ou encore, comme pour les autorités turques, on nie l'existence des souvenirs traumatiques par décrets politiques autant pour des raisons mesquines (la peur qu'en reconnaissant le crime on se voit obligé de payer une facture) qu'afin de ne pas tacher le roman national d'un acte honteux (ainsi du passage de Hitler qui a été occulté de l'enseignement de l'histoire en Allemagne après 1945).

Ainsi triturée, la mémoire collective peut facilement servir de marchepied aux différentes utilisations idéologiques de la connaissance historique. La propagande se nourrit de ces mémoires qui souvent dissimulent l’essentiel d’une épreuve historique derrière des événements dissimulateurs, les souvenirs-écrans. Comme tient à le souligner Joutard : «Les calamités naturelles, les faits divers ont laissé généralement plus de traces que la Révolution française, 1936 ou parfois même la Seconde Guerre mondiale. Pour cette dernière période, on évoque les difficultés alimentaires plus que l’Occupation nazie ou les maquis. Il est facile d’en relever les distorsions avec la réalité comme, par exemple, la négation des tensions sociales. Le monde paraît immobile ou avec une temporalité simplifiée, binaire, aujourd’hui et autrefois, ou ternaire : actuellement, au temps des grands-parents, il y a très longtemps. Cette mémoire intègre constamment de nouveaux objets…» (ibid. p. 784). Voila pourquoi de la Révolution, on retiendra les adieux de Louis XVI à sa famille ou le voile de deuil de Marie-Antoinette à la Conciergerie, plutôt que la crise frumentaire de 1793-1794. Par contre, les tickets de rationnement du temps de l’Occupation tiendront une place plus grande que les Résistants fusillés ou les patrouilles de Miliciens. Plus le temps s’étire en longueur, plus les objets risquent de se vider de leurs affects pour les voir se transférer dans un autre. Ainsi, aux tickets de rationnement s’est substituée la mémoire des Juifs en cavale devant la Gestapo. Sans doute est-ce là le fruit de l’industrie de l’Holocauste, mais dans l’ensemble, la production culturelle exercera une pression sur cette mémoire collective afin de la «mettre au goût du jour». Plus l’enseignement de l’histoire se développe dans les écoles, en vue d’affirmer l’identité nationale par exemple, plus la sélection «officielle» des souvenirs de la mémoire collective finira par repousser au second rang la mémoire familiale. Bref, il faut toujours se garder «contre la confusion entre mémoire collective et usage politique du passé».

Si l’histoire, comme la mémoire, sont des (re-)construits, la première selon l’ordre institué du roman national, la seconde selon les expériences affectives vécues, il n’est pas rare de retrouver, surtout sous les dictatures, des histoires qui ne se croisent jamais. Celles qu’ensei-gnaient les écoles soviétiques ou qu’enseignent encore les écoles chinoises et celles qui se transmettaient dans les familles. Voilà pourquoi, malgré les imperfections de la société démocratique et laïque, Mme Altounian considère que la situation de la France comme pays d’accueil avait rendu possible cette expérience (naturelle?) de mémoires croisées. Dans la mesure où la société d’accueil et les personnes migrantes acceptent le métissage, les mémoires croisée deviennent un processus de libération, autant des traumatismes subis par les uns, que la perte de vue de sa propre histoire pour les autres. Car l’important, c’est le dialogue historiographique, peut-on dire, qui s’établit entre société d’accueil et cultures migrantes. La trajectoire de Mme Altounian n’est peut-être pas unique mais elle reste exceptionnelle, car comme elle le dit elle-même, son père restait un homme muet. Sa famille restait attachée au deuil qui devenait leur identité dans un monde étranger. L’impossible commu-nication empêchait la libération psychique des traumas endurés durant l’expérience du génocide et de la fuite de Turquie. Une société autoritaire aurait contribué à mettre le couvert sur la communication libératrice. D’un autre côté, si la société d’accueil se montre trop fuyante, inquiète, incertaine, la communication ne s’établira pas. On voit se dresser alors l’ombre des ghettos, des banlieues zonées, des villages. C’est la politique de la réserve qui fut celle des Anglo-Saxons en Amérique du Nord face aux sociétés autochtones. Le dialogue des mémoires devient dialogue de sourds. Les mémoires croisées dépendent donc de facteurs différents : ouverture de la société d’accueil certes, mais également volonté des immigrants de vouloir s’intégrer à la conscience collective de la société d’accueil. Refuser la transplantation au nom de l’idéalisation des racines lointaines qui, comme l’expérimente Mme Altounian lorsqu’elle retourne en Turquie, sont souvent disparues, risque d'entraîner une réaction viscérale négative de la part des sociétés d’accueil.

Dans le contexte de la mondialisation et de la crise économique qui grève présentement l’ordre capitaliste, la tendance des sociétés d’accueil est à se replier sur un néo-protectionnisme qui entend affronter l’économie néo-libérale. Non sans raisons d’ailleurs. D’autre part, les sociétés migrantes se renfrognent dans des valeurs d’origine incompatibles avec les sociétés d’accueil et refusent carrément de rencontrer l’Autre sauf pour les nécessités commerciales et administratives. Des mémoires croisées, nous nous engageons vers les mémoires parallèles et un oubli partagé des souvenirs pour des chimères futurisantes. Dans un cas comme dans l’autre, les troubles caractériels des cultures iront en se développant. Les formes idéologiques négatives (l’antisé-mitisme, l’antiamé-ricanisme, l’antislavisme [successeur de l’anti-soviétisme], l’anti-islamisme, etc.) se répandront dans les sociétés d'accueil fermées qui sentent leur identité menacée ou incertaine. La tendance à l’isolement, au regroupement qui ressemble plus à un «parking volontaire» des communautés, créera des enclaves étrangères où se développeront des comportements agressifs aussi bien entre les membres du même groupe qu’envers les membres de la société d’accueil. Bientôt ces troubles se nourriront des uns des autres et les antiques formes de racismes, de pogroms ou d’exclusivismes se révèleront sous d’autres aspects nouveaux, adaptés aux technologies modernes et à la paranoïa entretenue par les productions culturelles et les informations biaisées par des réseaux plus ou moins manipulés. Voilà pour ce qui est du mauvais usage des mémoires parallèles.

Par contre, l’irruption de minorités diverses venues du monde entier exerce un bien salutaire sur les sociétés d’accueil. Non seulement pour l’aspect d’étroitesse d’esprit des capitalistes qui y trouvent là une main-d’œuvre à bon marché, difficilement syndicable et prête à se livrer à un consumé-
risme débilitant, mais bien plus par l’opportunité d’ouvrir le monde à une société qui, par définition, est sédentaire et repose sur ses acquis. La mémoire autre ouvre à l’histoire de l’autre. À sa trajectoire dans l’espace et dans le temps. À ses représentations sociales de son développement. À ses spécificités comme à ce qui est universel. Elle permet à la société d'accueil de réviser sa mémoire, de la réinterroger et, avec la connaissance historique, à la critiquer et à la mettre à jour. C’est le cœur de la philosophie, située non dans les spéculations livresques mais dans les communications humaines, qui réside dans ces croisements mémoriels et ces investigations historiques. S’il y a un bien que l’on peut tirer de la mondialisation, c’est bien celui-là.

Les expériences vécues par une société d’accueil comme par un groupe migrant doivent ouvrir sur le questionnement historique de chacun. Autant la société d’accueil doit-elle être sensible au passé perçu comme étranger de l’immigrant que les migrants doivent accepter de s’intégrer à la continuité spatio-temporelle de la société d’accueil. Voilà ce que permet l’école libre, entendons l’école laïque, non soumise à des prédicats religieux ou idéologiques. Et l’école laïque ne s’épanouit que dans une société véritablement démocratique. Plus démocratique même que nos démocraties partielles du tour de carrousel aux urnes à tous les quatre ou cinq ans.

Tout cela est bien sûr idéal. Dans la réalité, rare sont les immigrants qui arrivent dans un pays en pleine liberté. L’émigration joyeuse pour refaire sa vie dans un pays neuf est un rêve dépassé depuis longtemps et qui appartient surtout à la littérature. De même, le temps où «on partait faire fortune en Amérique» a révélé depuis belle lurette ses illusions. Il en va ainsi de l’émigration avec l’espoir d’un éventuel retour, les poches remplies par le Klondyke nord-américain. Mais les immigrants ne sont pas des touristes qui ne font que passer; c’est sous la contrainte encore que les immigrants arrivent dans les sociétés d’accueil occidentales. Voilà pourquoi les histoires comparées ne doivent pas être présentées comme des exotismes historiques. La mondialisation va entraîner des rencontres de mémoires, mais ce sont les déplacements de population, ces éternelles Völkerwanderung, qui nécessitent de dépasser les expériences individuelles. Les sociétés d’accueil doivent se donner les outils indispensa-
bles afin que les mémoires croisées trouvent un terrain neutre en vue d’établir un véritable dialogue libérateur, autant pour la société d’accueil que pour la société migrante. Bien sûr, me dira-t-on, on n’émigre pas en société; mais il est convenu qu’on n’émigre jamais seul non plus. Si le russe et le mandarin sont appelés à remplacer comme langue tierce l’espagnol et l’allemand, il est certain que des défis d’un nouveau genre attendent les sociétés d’accueil. L’habitude des membres de la civilisation extrême-orientale a se fermer sur eux-mêmes lorsqu’ils émigrent ou l’arrogance des membres de la civilisation chrétienne-orthodoxe slave à mépriser les sociétés d’accueil accentuent les difficultés autant, sinon plus, que les fanfaronnades des membres de la civilisation syrienne musulmane qui présentement occupent le front page des journaux.

Rappelons le fait qu'un flux d'immi-gration affecte la société d’accueil elle-même, qui se voit traumatiser par la venue de populations étrangères aux mœurs parfois totalement antithétiques aux coutumes nationales. Dans un contexte de mutations technologiques qui modifient profondément le monde du travail et les valeurs morales, la réception de gens qui se représentent encore le monde comme leurs aïeux se le représentaient voilà un ou deux siècles réactivent des traumas refoulés depuis longtemps dans l’inconscient collectif des sociétés d’accueil. On ne peut comprendre la pro-
blématique du voile musulman chez la femme sans se rappeler de l’époque où les femmes occidentales se voyaient soumises par les règles sévères du catholicisme. Cela explique, en partie, pourquoi les sociétés d’accueil semblent toujours de moins en moins accueillantes et les immigrants de plus en plus rébarbatifs aux mœurs «post-modernes» des sociétés d’accueil. Non seulement le déracinement est spatial – on quitte son patelin pour atterrir dans un autre qui nous est étranger -, mais également temporel – on quitte un zeitgeist pour se trouver confronter à un autre qui est difficile à déchiffrer -, d’où l’attitude des deux parties à se camper sur des positions exclusives et à éloigner les mémoires l’une de l’autre.

Malgré ce qu’elle pense d’elle, la société québécoise a longtemps été une société aux mémoires parallèles. C’est lorsqu’on redécouvre l’histoire de la Nouvelle-France que l’on s’aperçoit que les mémoires étaient beaucoup plus croisées qu’elles le furent sous le régime anglais. Les mariniers français, les truchements, les Récollets puis les Jésuites, l’échange des langues et des traditions coïncidait avec le premier commerce des fourrures. Avec la Conquête de 1759, les Anglais ont résolu la question autochtone en établissant des «réserves» plus ou moins fermées, afin surtout de créer un «état tampon» entre les Treize colonies américaines de plus en plus expansionnistes et le territoire canadien où les Anglais demeuraient en faible minorité, noyés au sein de colons français et de leurs alliés autochtones. Durant le premier demi-siècle du régime anglais, les mémoires croisées restèrent à peu près identiques. Mais après l’écrasement des Troubles de 37-38, les mémoires commencè-
rent à se décroiser. D’une part, l’Église catholique se dota du nationalisme romantique qu’elle plongea dans le conservatisme le plus étroit d’esprit. Puis, sous l’Acte d’Union, le peuplement anglais et orangiste de l’Ontario tendit à faire du Québec une «réserve» close de francophones catholiques. La façon dont la Confédération trancha et distribua les pouvoirs confirmera le rôle de réserve au bassin du Saint-Laurent. Le Québec était une société démocratique, dans le sens où l’entend Mme Altounian, mais elle n’était pas une société laïque car le pouvoir politique transféra au domaine religieux tout ce qui relevait de ses responsabilités sociales et culturelles.

Aux traumas refoulés de la Conquête puis des échecs de 1837-1838, s’ajoutèrent dès lors tout un ensemble de traumas nouveaux : la rébellion métis dans l’Ouest; les deux conscriptions de 1917 (suivit du meurtre de cinq individus à Québec) et de 1942 (où fut tué un déserteur, sans parler de la chasse à ceux qui prenaient les bois), ce qui donna l’impression que la guerre mondiale signifiait également la guerre du Canada contre les Canadiens-français du Québec. La crise d’Octobre 1970 et l’application de la loi des mesures de guerre réactivèrent cette impression de l’agressivité potentielle du gouvernement d’Ottawa sur le Québec. En retour, la société québécoise se mit à réagir un peu comme les parents de Mme Altounian. Elle se referma dans la compulsion à répétitions de sa pratique religieuse, plus ostentatoire et sociale qu’intériorisée, et se perdit dans le travail de la terre comme compensation idéaliste de ses faiblesses.

Pourtant, la société québécoise ne cessait pas d’être une société d’accueil pour autant. Seulement, elle sélectionnait ses mémoires croisées. Italiens et Irlandais (s’ils perdaient leur langue anglaise pour se franciser) se voyaient vite intégrés au milieu francophone par l’appartenance commune à la catholicité. Par contre, beaucoup d’Italiens préférèrent s’angliciser car ils appartenaient au monde du Risorgimento qui avait obligé le pape à se déclarer «prisonnier au Vatican», ce que les catholiques québécois prenaient au pied de la lettre jusqu’à s’engager dans des troupes de zouaves partis libérer Pie IX en 1867. De même, s’il y a beaucoup de jactance sur le sang indien qui coule dans les veines des Québécois, la réalité est moins généreuse. En fait, la Confédération faisait de la question autochtone une question purement de juridiction fédérale et l’anglicisation des Indiens accentua le parallèle avec la mémoire québécoise.

Ce n’est qu’après la Révolution tranquille et le rapatriement des pouvoirs sociaux dans la pratique de l’État que les choses commencèrent à s’améliorer. Déjà des Hongrois et des Polonais fuyant la répression communiste avaient débarqué en grand nombre au Québec, et leur catholicisme parvint à les assimiler à la société d’accueil. Il en fut de même de l’immigration latino-américaine qui suivit les répressions au Chili, au El Salvador et au Nicaragua dans les années 70. Après la chute du communisme, l’immigration vint surtout d’Afrique du Nord. Le droit de regard du Québec sur la politique canadienne de l’immigration favorisait l’immigration francophone, considérant l’aspect religieux comme secondaire. Le regain de l’Islam au cours de la première décennie du siècle nouveau changea la donne et apporta de nouveaux problèmes.

Malgré ces flux continus d’immigration au Québec, il est difficile de parler de mémoires croisées. Les immigrants Irlandais et Italiens du XIXe siècle contribuèrent aux institutions québécoises, tant religieuses que politiques. Ils le firent essentiellement dans le camp conservateur et clérical. Un ancien pro home rule de l’Irlande comme Thomas d’Arcy McGee, devenu père de la Confédération et ministre de Macdonald, finit sous les balles d’un insurgé fénian. Les Bruchési donnèrent un auteur et historien et un évêque à la ville de Montréal, Mgr Paul Bruchési (qui passa la plus grande partie de son mandat en institution, étant fou ou dément). Pour ce qui est des mémoires croisées plus récentes, si les Vietnamiens, les Chiliens, les Libanais, les Nord-Africains s’insérèrent dans la société québécoise, il est difficile d’apprécier vraiment les effets de mémoires croisées alors que la quotidienneté tendrait plutôt à montrer une mutuelle ignorance. Les cours d’histoire ayant été banalisés au cours de la même période, celle-ci n’apparaît guère plus qu’une matière abstraite comme le sont les mathématiques ou la musique. À la différence de la première, ces dernières matières scolaires signifient quelque chose de plus important ou de plus intéressant.

Voilà pourquoi à l’alternative de mémoires croisées, le véritable champ neutre apparaît être la connaissance historique dans la mesure où celle-ci est, en plus d’un apprentissage empirique, exige un retour réflexif sur le temps passé. Une histoire qui n’est pas réfléchie se prête très bien au bourrage de crâne religieux ou idéologique. L’expérience des mémoires croisées permet aux individus d’en tirer davantage profit que l’ensemble de la collectivité. Des préjugés, des stéréotypes se perpétuent malgré l’aspect bénéfique d’être deux pour parler d’un tiers, comme l’enseigne la linguistique de Benveniste. Même si ce tiers est le Vietnam, le Chili ou la Pologne. Le difficile croisement procède de la difficulté à évaluer les heurs et malheurs de tous et chacun. Que valent en effet les Rébellions de 37-38 devant les résistances des Vietnamiens devant l’oppression française puis la guerre civile qui suivit la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la paix de 1975? Si on mesure la répression exercée par la dictature militaire chilienne à l’occupation du Québec en automne 1970, on ne tarde pas à saisir la démesure de la comparaison. Il en va de même des personnalités historiques. Qui oserait dire que Louis-Joseph Papineau a été notre Ho-Chi Minh? Et l’éclat de la défaite de Koscziusko à Maciejowice ne reproduit en rien l’aspect pitoyable de la mort du patriote Chénier à Saint-Eustache. Dans tous les cas, il semblerait que les histoires croisées joueraient toujours en défaveur de la société québécoise. Si le commun des Québécois l’ignore, son élite intellectuelle le sait fort bien.

L’erreur, à ce stade, vient d’une comparaison maladroite. Comparer des événements, des personnages historiques, tirés hors de leurs contextes respectifs, brouille plus les histoires qu’elles ne les éclairent mutuellement. Quatre siècles d’histoire du Québec peuvent-ils receler autant de richesses vécues que des sociétés qui ont parfois près d’un millénaire d’histoire? Les mémoires croisées ont l’avantage de jouer sur la contemporanéité des individus. Mais chaque mémoire collective provient d’une longue durée, d’une historicité plus complexe et que les porteurs de mémoires ne saisissent pas toujours. La mémoire familiale n’a pas toujours eu le temps de se transformer en roman national. Parfois, elle en reste au niveau mythique d’une histoire sainte (chrétienne, juive ou musulmane). D’autres fois, elle est le produit d’un endoctrinement sévère qui devient une mise en condition qui permet aux individus de répéter, comme des cassettes, la doxa religieuse ou idéologique et avec lesquels il devient impossible de dialoguer. Comme il n’y a jamais une seule interprétation de l’histoire, tout finit dans des débats qui parfois atteignent des degrés acrimonieux. De même qu’il y a l’histoire du Québec et l’histoire du Québec dans le Canada; de même il y a l’histoire polonaise du Parti et l’histoire polonaise des Jésuites (actifs artisans de la résistance à l’État communiste). Lech Walesa peut paraître une figure d’émancipation, alors que la connaissance historique nous le présente sous un jour moins glorieux. Ce qui est possible de dire pour nous ne l’est pas de l’entendre pour d’autres. Si le principe du rasoir d’Ockham va pour l’analyse en sciences pures, il n’en va pas de même pour les analyses en sciences humaines et sociales.

Voilà l’optique nouvelle dans laquelle l’enseignement de l’histoire au Québec doit être vu. Si les gais ont raison d’être fiers de leur identité, pourquoi les Québécois répugnent-ils à se dire Québécois (avec sérieux) ou Canadiens (par opportunisme)? Lorsque entre deux identités on n’en choisit aucune ou on accepte les deux comme des poupées gigognes sans préciser laquelle contient l’autre, il est difficile de s’assumer devant l’Autre qui, par la seule expérience de sa migration, est certain de son identité et de son historicité. L’identité n’est donc plus cette vanité propre au narcissisme des nations, mais devient l’élévation métaphysique à l’Être-ensemble, à la collectivité, à ses caractéristiques culturelles certes, mais aussi à son auto-détermination politique et même économique dans la mesure où elle n’entend pas perpétuer l’aliénation coloniale d’être un simple fournisseur de matières premières ou de ressources professionnelles à un exploitant étranger. S’il était déjà impossible d’attendre ça d’un gouvernement du Parti Québécois, avec un gouvernement majoritaire du Parti Libéral, autant dire que non seulement nous serons vendus à rabais sur le marché international, mais en plus les histoires parallèles risquent de s’accentuer avec tous les risques éventuels que cela comporte dans une période de crise économique majeure
Montréal
24 juin 2014

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