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dimanche 23 mars 2014

L'indépendance du Québec pour les nuls


Ygreck. La dernière cenne.
L’INDÉPENDANCE DU QUÉBEC POUR LES NULS

Alors que personne n’y pensait voilà plus d’un mois, voici que les esprits s’échauffent dans le contexte de la campagne électorale de mars 2014. Le Parti Québécois – ce zombie de l’Union Nationale – ronronnait doucement sur la vague qui le portait, jusqu’à l’arrivée impromptue de Pier-Karl Péladeau, le millionnaire de la débilitante chaîne Québécor, avec ses journaux à potins sensationnalistes et une grande partie de sa programmation télévisuelle digne des faibles d’esprit, sans oublier ses «Quebec bashers» de la chaîne Sun dans le Canada anglais. Le millionnaire a levé le poing pour dire qu’il voulait un pays. Le geste théâtral, réminiscence d’une jeunesse perdue dans la débauche d’un quelconque Parti Communiste, a énervé les Québécois et paniqué les Canadians. Personne n’a semblé remarquer que tout cela n’était qu’une singerie du Yes we can du candidat Barack Obama, du temps où on pouvait croire que ce dernier allait changer l’esprit de la politique américaine. Tous ces gestes ampoulés, ces déclarations à l’emporte pièce dignes de mauvais vaudevilles, entraînent pourtant sa foule de dupes qui ne demandent qu’à mordre aux hameçons enrobés de miel. Dans les faits, le processus historique est généralement plus triste ou plus terne. Pour la poésie épique ou le drame tragique, les poings levés, les déclarations tonitruantes et les poignards dressés font partie du décorum baroque toujours apprécié des Québécois.

Avec ou sans référendum affirmant la souveraineté-association ou la souveraineté-coopération, nous sommes à des années lumières de la réalité concrète de l’indépendance du Québec. Si on s’en tenait aux discours, on pourrait même croire que c’est le candidat Philippe Couillard du Parti Libéral du Québec qui distille le mieux le venin dans les esprits, allant jusqu’à affirmer que le Québec indépendant serait viable mais qu’il coûterait trop cher à réaliser. Encore là, il n’est pas le premier chef du Parti Libéral à le reconnaître. Robert Bourassa, il y a des lustres, le reconnaissait déjà. Ceux que tout cela semble inquiéter, ce sont les dirigeants du Parti Québécois qui savent bien que l’indépendance du Québec serait la mort même de leur parti, tant ses membres se diviseraient sur la direction à donner au nouveau pays. En faire une république de bananes néo-libérale ou une République sociale qui enjamberait cet esprit néo-démocrate qui finit toujours, comme on sait depuis la République de Weimar, le Parti Socialiste français et le Labor Party d’Angleterre jusqu’au Nouveau Parti Démocratique canadien sous Thomas Mulcair, par devenir un Parti Libéral nouvelle mouture. La République sociale est l’aboutissement des aspirations à la fois socialistes et nationalistes en créant un État-nation dévoué non à l’intoxication de son propre pouvoir mais à être un État qui se reconnaît comme mal nécessaire et, par le fait même, se met au service de sa population non seulement en participant à la création de sa richesse, mais aussi à sa répartition équitable. Comme tout le monde de sensé peut le constater, nous sommes non seulement loin de cet idéal, mais toutes les forces régressives et conservatrices se dressent contre cette utopie en restant campés soit dans un nationalisme de petits entrepreneurs, soit dans un socialisme à la carte pour les enfants-rois jouant aux gauchistes.

Il faut donc remettre les pendules à l’heure pour ceux qui se croiraient à la veille du grand soir.

La tentation est toujours grande de confondre les mots et les choses. Référendum, souveraineté, indépendance. Pour beaucoup de Québécois, qu'ils soient pour ou contre, c’est la même chose. Or, ce n’est pas vrai. D’abord, le référendum ne donne pas la souveraineté. Et la souveraineté, ce n’est pas l’indépendance (nationale). La souveraineté n'a pas besoin de pays pour être appliquée. Par contre, un pays a besoin de toute sa souveraineté pour exister.

Le référendum est un processus juridique de nature démocratique, comme le plébiscite. Depuis 1980, le référendum n’est rien de plus qu’un accord démocratique donné par la population à son gouvernement afin de négocier, ici au niveau constitutionnel, un réaménagement des relations entre l’État québécois, l’État canadien et les gouvernements des autres provinces (qui ne se considèrent pas comme des États). Dès 1980, le premier référendum de mai prévoyait un second référendum ultérieur qui devait confirmer (ou pas) les résultats de la négociation. Ou bien le gouvernement du Parti Québécois parvenait à négocier une Souveraineté-Association avec le reste du Canada, ou il se verrait obliger de rompre ses liens constitutionnels, ce qui ne l’a jamais tenté plus qu’il le faut. Et rien ne dit que la rupture, si elle était survenue, n’aurait pas nécessité un plébiscite pour la faire accepter ou un troisième référendum qui réinsèrerait le Québec dans le Canada. Des référendums s’annulent les uns les autres, comme on l’a vu lorsque les Terreneuviens ont refusé une première entente d’intégration au Canada en 1949 et que le Premier ministre, Joey Smallwood, dut en organiser un second qui passa de justesse. Il y va des référendums, comme les prises de vote dans les syndicats, par des maraudages jusqu’à l’obtention d’une majorité favorable aux décisions déjà prises par le «centralisme démocratique» de la bureaucratie. Ce qu’un référendum émancipe, un autre, toutefois, peut l’aliéner.

Deuxièmement, la souveraineté, ce n’est pas l’indépendance. Le gouvernement du Québec est présentement souverain en plusieurs domaines depuis le partage des pouvoirs par l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867. Il est souverain en matière civile, en matière de l’éducation, de la santé, des services sociaux, de la charité (de la solidarité), des infrastructures, du choix de ses immigrants, des conditions avec lesquelles il développe ses ressources naturelles et humaines. Les campagnes électorales, à l’image de celle présentement, disputent autour de la gestion, de la «gouvernance» de cette souveraineté. Un peu plus ou un peu moins (la sécurité de la vieillesse, la gérance de l’assurance-emploi, comme la formation de la main-d’œuvre) n’ajoute ni n’enlève rien aux fondements constitutionnels de cette souveraineté. Cela est tellement vrai que lorsqu’un État pleinement souverain (comme on le voit en Europe présentement) décide de s’associer à des partenaires en vue de former un marché commun, il est immanquable qu’il devra céder des parts de souveraineté sans rien amoindrir, toutefois, de son fondement constitutionnel. Dans la réalité, aucun État n’est pleinement souverain, la coopération nécessite que chacun y sacrifie une part du sien pour partager un nôtre. Le prix à payer est donc l’amoindrissement de son rayonnement de souveraineté au niveau international. Ainsi, sous le mandat des conservateurs de Brian Mulroney, le Canada a signé un accord de libre-échange, conseillé d’ailleurs par l’indépendantiste québécois Jacques Parizeau. Ce contrat de libre-échange, d’abord avec les États-Unis puis avec le Mexique, a nécessité des réarrangements dans la souveraineté canadienne. Il a fallu, pour respecter les ententes commerciales, payer la libre circulation des céréales de l’ouest du prix de la culture maraîchère de la vallée du Saint-Laurent. Et même à cela, le Canada a dû se rendre devant le tribunal du commerce international plaider sa cause pour le bois d’œuvre que les Américains refusaient de laisser entrer au cours de la décennie des années 1990.

Il faut donc avoir à l’esprit, lorsque nous parlons de souveraineté, le qualificatif de «territoriale», car c’est le territoire qui enracine concrètement les statuts constitutionnels d’un pays. Comme énoncé par l’antique formule «le roi est empereur en son royaume», l’État est souverain sur les biens et sur le sang, c’est-à-dire la terre et les eaux qui l’environnent ainsi que les êtres vivants qui y habitent. Un État est reconnu, selon le vieux principe du droit coutumier, comme tenant «feu et lieu» sur le territoire, c’est-à-dire exerçant l’autorité de plein droit et y faisant régner l’ordre civil. Un territoire abandonné et sans État devient une véritable terre vacante sur laquelle n’importe quel voisin peut y établir sa souveraineté. Ainsi s’est opérée la conquête de l’Afrique et des Amériques lorsqu’on s’est assuré qu’aucune puissance autochtone ne tenait véritablement «feu et lieu» à travers un État en pleine autorité, car l’État est souverain sur son territoire à l’exclusion de tout autre. Ceci est le cas du Canada, mais ne l’est pas du Québec. Et l’Indépendance réside précisément dans cette différence. Un même territoire ne peut avoir deux États pour le gouverner. Une population ne peut faire allégeance à deux autorités en même temps, même si les pouvoirs sont strictement séparés, ce qui, dans les faits, n’est qu’un modus vivendi temporaire qui peut être renégocié ou aboli par les deux partenaires ou par l’un des deux à sa convenance.

Cette pleine indépendance n’a jamais été ni souhaitée ni même désirée par le Parti Québécois. D’où ces tergiversations en vue d’«associer» le Canada (1980), malgré sa volonté, à une «double couronne»; ou encore en vue de créer une «coopération» entre les deux entités (1995) qui partageraient toujours les mêmes services internationaux (ambassades, consulats, armées, douanes, passeports, monnaies) en se rabattant, par la bouche de Bernard Landry, à des succédanés hors contextes (l’usage de la monnaie américaine par l’Argentine par exemple). On le voit, le principe de souveraineté, tel que véhiculé par le Parti Québécois, est antithétique même à l’idée d’indépendance du Québec. Entretenir la confusion a toujours été sa stratégie afin de gagner des scrutins électoraux et le support de la grande bourgeoisie d’affaires liée naturellement au Parti Libéral. Même le peu de réflexivité entraîne Québec Solidaire à se laisser prendre à l’illusion référendaire, et «l’indépendance si nécessaire, mais pas nécessairement l’indépendance» relève du même opportunisme et de la même confusion constitutionnelle chargés de rassurer un électorat immigrant dont la fragilité le pousse à se rattacher au Canada et, s’il le pouvait, au rêve américain des États-Unis.

Il y a bien eu, jadis, le Rassemblement pour l’Indépendance nationale (R.I.N.) des Bourgault, d’Allemagne et autres. Dans la foulée de la décolonisation, l’indépendance du Québec relevait nécessaire d’une lutte de libération. Sa «branche armée», si on peut dire, c’était le Front de Libération du Québec, le F.L.Q., imité du modèle irlandais de l’I.R.A. Ses principaux penseurs étaient d’origine européenne et les poseurs de bombes, des petits-bourgeois idéalistes peu intelligents. Personne n’envisageait réellement une guerre de Sécession à l’Américaine. Les camps, tels que filmés par Jean-Pierre Lefebvre en 1965, dans son film Le Révolutionnaire, rassemblaient plutôt un groupe d’amateurs encore plus près des jeux de soldats de plomb que de la véritable prise d’armes, même si leur conscience nationale ou historique était en éveil. Les tragiques événements d’octobre 1970 devaient tristement et honteusement le confirmer.

Un véritable pays indépendant peut naître de deux façons et aucune n’apporte la sécurité ni la paix. La voie légale et la voie violente. La voie légale a amené, par des moyens pacifiques, la formation de nouveaux pays hérités de l’expansion européenne. Le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande sont tous nés d’une loi britannique. La voie violente procède généralement d’une guerre d’indé-pendance, comme les États-Unis d’Amérique, les pays hispano-américains, les Philippines, le Vietnam et l'Algérie. D'autres, nés d’une guerre d’indépendance, comme le Texas ou le Vermont, refusent de s’associer comme partie constituante durant un certain temps. Ainsi, le Texas est resté dix ans un pays indépendant entre le moment de son émancipation du Mexique et le moment de son rattachement aux États-Unis (1836-1845). De 1777 à 1791, le Vermont fut un État indépendant que liait déjà un traité de libre-échange avec la Province of Quebec. C’était le temps où Ethan Allan et ses Green Mountains Boys faisaient la guerre aussi bien aux policiers de l’État de New York qu’à l’armée britannique. En 1791, le Vermont devenait le premier État indépendant à rejoindre volontairement les États-Unis d’Amérique. Un pays naît donc d’une voie légale ou d’une voie violente. Dans les deux cas, l’établissement de l’autorité entraîne des contradictions qui peuvent dégénérer aussi bien en guerres civiles qu’en guerres internationales. Le processus d’accession à l’indépendance ne garantit rien en ce qui a trait aux lendemains de l’indépendance.

Le cas du Manitoba est éclairant, lui qui est né de la révolte métisse contre la Compagnie de la Baie d’Hudson. Déjà en 1868, une première République de Caledonie, puis rebaptisée République du Manitobah avait été créée à Portage-La-Prairie par Thomas Spence. Non reconnue par la Compagnie, Spence alla rejoindre le chef des rebelles métis, Louis Riel, et la République indépendante du Manitoba fut proclamée en 1870. Grâce à l’action pleine de duplicité envers la confiance de Riel et des métis, Macdonald parvint à faire intégrer le Manitoba comme Province du Canada moins d’un an plus tard. Cette courte phase d’autonomie régie par un gouvernement, sans doute provisoire mais totalement légitime, permet de rappeler que l’indépendance se négocie non seulement pour l’affranchissement, mais se dissout également par l’aliénation à une autre puissance. C’est ainsi que se forment généralement des grands empires comme la Russie, la Chine, l’Inde…

Si nous revenons plus spécifiquement au cas du Québec et de son indépendance, celle-ci n’est pensable et réalisable que dans la mesure où il y a une impossible assimilation au reste du Canada, c’est-à-dire une spécificité quelconque (culturelle ou autre) qui (se) refuse à se fondre entièrement dans la majorité homogène. Tant qu’il y a refus de l’assimilation et lutte contre le processus de folklorisation qui réduirait cette spécificité historique à se pétrifier dans des rites ou des pratiques dénués de toute évolution, l’idée d’indépendance demeure et nourrie une marge plus ou moins élargie d’aspirations à sa réalisation. De là, les solutions ou légales ou violentes. Le fait que deux États dominent le même territoire et la même population crée d’autre part des situations mentales collectives pathologiques, tant qu’un serviteur ne peut avoir deux maîtres ou qu’on ne peut satisfaire Dieu et son père en même temps. C’est ce qu’on appelle le problème identitaire des Québécois. Québécois ou Canadiens, qui a priorité au niveau de la fidélité et de l’identification? Pour reprendre l’alternative des deux cités de saint Augustin, doit-on aimer le Québec au détriment du Canada, ou aimer le Canada au détriment du Québec? Affectivement, le choix est trouble et entretient le mythe fédéraliste qu’on peut être Canadien et Québécois en même temps. Mais la pauvreté des symboles nationaux canadiens tend plutôt à démontrer le contraire. Ce problème ne se pose pas dans les autres provinces qui donnent son homogénéité au Canada.

Ou encore, on peut essayer, comme le discours fédéraliste canadien tente encore de le faire, d’élargir l’appartenance au territoire jusqu’aux frontières de l’océan Pacifique. Or, les Québécois se sentent parfois aussi étrangers à Vancouver qu’ils le seraient à Miami. La source commune de la civilisation rend cette étrangeté vivable, mais l’identitaire doit faire un effort intellectuel et non affectif pour surmonter son sentiment d’appar-tenance. Si l’on suit la logique fédéraliste, on pourrait l’étendre jusqu’à comprendre l’ensemble de l’Amérique du Nord. En cela, la réaction culturelle québécoise a consisté à développer le sentiment de l’américanité, à la fois contre un enracinement anachronique avec les origines européennes et pour dissoudre le discours d’appartenance fédéraliste, puisque vivre à Miami n’est pas différent que vivre à Vancouver. En ce sens, l’appartenance à l’Amérique protège la spécificité de la culture et des représentations mentales québécoises, à la fois contre l’impérialisme culturel français et le fédéralisme canadien.

N’empêche, cette solution ne résout pas le problème identitaire que l’on peut ramener au diagnostic établi dès 1970 par Jean Bouthillette dans Le Canadien Français et son double. Une schizophrénie collective empêche tout enracinement soit dans le Québec indépendant, soit dans le Canada uni. Le dédoublement de personnalité se traduit par l’usage de deux langues que l’on voudrait d’égal penser. Le bilinguisme et le biculturalisme appliqués par le gouvernement Trudeau à partir de 1968 a donné des francophones pensant anglais mais très peu d’anglophones pensant français. Tant que la langue structure la façon de penser, il est impossible de tenir le pari d’user également de deux langues comme expression d’une seule personnalité. Dans les faits, l’une finira toujours par s’imposer à l’autre et à la dominer; dans le cas du français, sa position demeure précaire, encore plus depuis que les nouvelles techniques de communication nuisent à son rayonnement universel.

Un philosophe québécois d'origine allemande inspiré par René Girard et C. G. Jung, Heinz Weinmann, a porté l’attention sur la façon dont la défaite des Plaines d’Abraham servait de souvenir-écran à la défaite des Patriotes lors des rébellions de 1837-1838. Cette thèse reste toujours valide. Elle permet d’expliquer certains éléments du comportement québécois, comme la haine de soi, son double statut de porteur du chapeau du colonisateur et du fardeau du colonisé à la fois, son attachement nostalgique à un territoire dont il est réellement dépossédé. Cependant, elle n’épuise pas totalement la réminiscence douloureuse que Bouthillette évoquait à propos de la défaite du 13 septembre 1759. Une fois que l’on a bien compris que la défaite de 1759 est une défaite française et non québécoise devant l’ennemi anglais; une fois que l’on a bien compris et accepté que la France, pour des raisons diplomatiques, avait sacrifié l’avenir de la Nouvelle-France dès le traité d’Utrecht de 1713, le traumatisme de la bataille des Plaines d’Abraham demeure toujours l’événement qui justifie l’idée d’indépendance du Québec. Pourquoi?

Précisément pour la raison évoquée plus haut concernant la définition de l’indépendance territoriale. La souveraineté territoriale ne donne que le droit d’exploiter les ressources naturelles et humaines du sol et du sang. Si l’État n’est pas pleinement et uniquement propriétaire du territoire, affranchi et reconnu au niveau de la diplomatie internationale, il n’en a pas la pleine juridiction, même s’il tient «feu et lieu». Cette situation est très désavantageuse pour le développement économique du Québec. Elle pose un loquet sur l’économie politique coloniale qui demeure le mode de développement de la province. N'avons-nous pas vu, au cours des dernières décennies, nos industries créatrices d'emplois se dissiper au profit d’une ponction des ressources naturelles qui sont expédiées à l’étranger pour être transformées industriellement et renvoyées au Québec à fort coût? C'est le portrait typique d'une économie coloniale. C’est parce que les ressources naturelles et humaines ne lui appartiennent que partiellement et relèvent d’une autorité autre, une subjectivité collective dont nous ne formons plus qu’une minorité fragile et qu’aucune garantie de solidarité ne peut venir renforcer cette confiance, que les Québécois sont livrés à eux-mêmes dans un simulacre de fédération égalitaire. C’est ainsi que, selon les conjonctures internationales, le drame de 1759 pourrait toujours se répéter dans un Québec inséré dans la fédération canadienne.

Même si nous savons cette fiction plutôt improbable, supposons que le Canada et les États-Unis entraient en guerre, comme en 1812, et que le Canada perdait devant son voisin du Sud. Dans une négociation du traité de paix, les Américains pourraient exiger, comme condition, la cession du Québec aux États-Unis, répétant ainsi le traumatisme du traité de Paris de 1763. Si Ottawa jugeait bon de signer la paix à ce prix pour rassurer les Américains qui détiendraient ainsi la voie de pénétration du fleuve Saint-Laurent, le territoire, les ressources naturelles et humaines du Québec seraient cédés, sans référendum ni autorisation de la part de l’État du Québec et de ses citoyens, à la nation voisine. La réplique qui voudrait que de telles transactions sont désormais rendues impossibles et que la reconnaissance de l’impératif catégorique des droits de l’homme suffirait à empêcher une nouvelle cession du Québec ne tient pas la route. Combien de fois avons-nous vu, au XXe siècle, l’Habeas Corpus et les droits et libertés individuels suspendus en temps de conflits internationaux dans lesquels était engagé le Canada ou de crise civile intérieure (comme en octobre 1970)? Le principe de «sécurité nationale», comme nous le constatons présentement aux États-Unis, devient prioritaire sur tout autre droit. De sorte que l’anticipation d’une nouvelle cession demeure refoulée au fond de l’inconscient collectif qui, lui, mieux que la raison, sent la chose possible.

En effet, trop souvent par le passé des portions du territoire canadien ont été cédées aux États-Unis, que ce soit lors du traité de Webster-Ashburton de 1842, qui a cédé aux États-Unis une partie importante du territoire québécois de la Rive-Sud à l’État du Maine, ou encore le traité de Hay-Herbert de 1903 qui conduisit à laisser une large bande de territoire de la Colombie britannique à l’État de l’Alaska, ce qui fâcha sévèrement le Premier ministre Wilfrid Laurier qui avertit Londres désormais que le Canada réglerait ses propres différends de frontières. Enfin, en ce qui concerne le Québec, la façon dont une grande portion de son territoire, le Labrador, fut cédée à une puissance alors étrangère, Terre-Neuve, liée toujours à l’Angleterre, par la décision de 1927 statué par un décret du Comité judiciaire du Conseil privé de Londres, Ottawa échouant a bien représenter le Québec dans ce duel judiciaire, nous montre combien le sort du territoire du Québec et de ses habitants relève d’une puissance «étrangère», ici le Canada. Tenant des droits de propriétés qui font que l’État est empereur en son territoire, le Canada peut céder, vendre, négocier le tout ou une partie du Québec avec une puissance étrangère sans avoir à tenir compte de l’intérêt ou de la volonté de la population qui y habite. De même, comme les deux crises de la conscription, en 1917 et en 1942, l’ont montré historiquement, le gouvernement du Canada peut disposer de la population québécoise comme bon lui semble. Et si celle-ci refuse et résiste, alors il peut user de son droit discrétionnaire d’user de la violence pour en venir à bout. Là réside toute la question de l’indépendance du Québec. Notre sort vital et existentiel repose entre les mains essentiellement d’une quantité numérique d’individus qui n’ont aucun intérêt, privé ni collectif, investi dans le territoire ou parmi la population du Québec.

Il est clair que l’État du Québec n’a pas besoin de référendum ni de consultation populaire préalable pour auto-émanciper la province et en faire un pays. La situation s’est présentée en juin 1990, lors de l’échec des accords du Lac Meech négociés entre le gouvernement conservateur du Canada de Brian Mulroney et le gouvernement libéral du Québec de Robert Bourassa. Les accords concernaient essentiellement la reconnaissance d'un statut de «société distincte» pour le Québec spécifié dans le préambule de la constitution de 1982. Il a suffi que deux provinces, manipulées par les intérêts des Libéraux fédéraux – Terre-Neuve et le Manitoba – renient la parole donnée pour que la réforme constitutionnelle échoue. Ce jour-là, à la veille même de la fête de la Saint-Jean-Baptiste, «saint patron des Canadiens Français», Robert Bourassa aurait pu proclamer unilatéralement l’indépendance du Québec; il aurait fait preuve de courage, d’affirmation, d’émancipation et de responsabilité qui font l’Histoire. Malheureusement, à la place, il servit une rhétorique grandiose mais pathétique, se refusant le titre d’homme d’État pour garder celui d’un bedeau de paroisse.

L’irresponsabilité historique des hommes politiques québécois, tous partis confondus, demeure lamentable tant ils refusent de reconnaître la situation existentielle du Québec. Cette immaturité condamne la population à une schizophrénie identitaire qui prend des relents morbides, comme le montre la crise entourant la Charte dite des valeurs québécoises, ce qui n’est qu’une simple législation sur la laïcité de l’État. L’incapacité à voir l’urgence de protéger et de stimuler le développement de l’usage de la langue française, l'impuissance à développer l’intelligence québécoise autrement que pour faire de l’argent à des corporations pitoyables de petits entrepreneurs ou du big business qui ne comptent que sur les marchés internationaux, expliquent un certain désarroi de la population éclairée devant tant de médiocrité, de platitudes, de rhétoriques creuses et d’individus douteux. S’imagine-t-on l’épigone de la cupidité néo-libérale, Stephen Harper, ou un fou délirant à lier, Justin Trudeau, disposer au gré de la fantaisie des caprices des temps, des richesses matérielles et humaines du Québec? Pourtant, c’est bien la situation réelle et actuelle du Québec, demi-portion du territoire canadien. Seule opposition à cette aberration, des politiciens à l’esprit provincial qui glosent sur une souveraineté qui satisferait leurs besoin baroques d’avoir un siège pour asseoir le péteux de madame Louise Beaudoin à l’O.N.U. et la joie d’avoir deux «flags» du Québec sur le «hood» des limousines diplomatiques. Ce goût de la mondanité kitsch est ce jeu qui anime la plupart des souverainistes qui ont perdu le sens historique de l’État et de la nation.

Province de bananes de l’Amérique du Nord, au moins aurons-nous la consolation de partager notre schizophrénie avec les Canadiens Anglais lorsque viendra le temps de les voir complètement s’assimiler à l’américanité. Et, qui sait, peut-être ce jour-là obtiendrons-nous l’indépendance par défaut?

Montréal,
23 mars 2014

2 commentaires:

  1. Pour tous ceux et celles qui ont répondus au Vox Pop de Guy Nantel sur la rue !
    Bonne chance ! Je vais dire comme Gilles Proulx ; GAGNE D' IGNORANTS !!!!!!

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    1. On ne «gagne» rien à rester dans l'ignorance, mais les ignorants ont tous tendance à se tenir en «gang». Merci pour ce commentaire à la fois triste et affligeant d'une réalité qui ne cesse de s'étendre dans un monde où la surinformation est à porter de tous.

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