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lundi 5 août 2013

Bref hommage à Alex Colville (1920-2013)

Alex Colville. Pistolet de tir et homme, 1980
BREF HOMMAGE À ALEX COLVILLE (1920-2013)

N.D.L.R. Ce texte est rédigé à partir d'une lettre adressée à Pierre Cornudet sur Colville. Les extraits inédits pour ce texte sont entre crochets.

[Fascinant, en effet, que ce Cheval et train de Colville]. Et on peut dire ça de beaucoup de ses œuvres.

J'essaierai de comprendre l'œuvre comme ceci, et d'un point de vue rapide et incomplet. D'abord, Colville est un homme traumatisé par la guerre [la Seconde Guerre mondiale, à laquelle il a participé comme combattant et comme peintre de guerre]. Ce qu'il essaie de faire, d'abord, c'est traduire la vie quotidienne des soldats dans leur vie militaire, comme le célèbre tableau montrant un [corps] d'infanterie [près de Nimègue en Hollande, 1946]. Mais aussi dans ce qui affecte le soldat en tant qu'homme. [Comme Rimbaud, il peint un soldat étendu sur le champ de bataille, nouveau dormeur du val :
C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Passage tragique, 1945
[Cette présence de la mort ne doit pas être considérée comme le thème majeur de Colville, mais plutôt comme une hantise récurrente; la motivation de l'ensemble de son œuvre, même lorsque les scènes de guerre auront déserté ses tableaux.] Ainsi, à l'exemple de [ses contemporains] Delvaux et Balthus, on retrouve des espaces désertés qui, normalement, devraient grouiller de monde. La rencontre des deux fiancés se fait dans une atmosphère irréelle : est-ce un adieu (la mort du soldat) ou un retour désenchanté [(la promesse de la vie à deux rendue impossible par le trauma)] qui l'attend?
Soldier and girl, 1953
C'est, en tous cas, une atmosphère d'étrangeté, [moite] (le halo de chaleur qui enveloppe les luminaires) et où la lumière ne cesse de se confronter à l'obscurité (les fenêtres par rapport au vert sombre du train; la lumière qui jaillit de la porte de la gare; le reflet des luminaires absorbé [et réverbéré] par le quai; il n'y a pas jusqu'aux rails qui contrastent avec les dormants sombres). [Départ ou retour de guerre? Le quai déserté est de la même espèce que celui que nous retrouvons dans un tableau de Delvaux]
Paul Delvaux. La gare.
Cette opposition est-elle manichéenne? La menace de l'esprit des ténèbres contre la luminosité de l'esprit? Celle-ci va sûrement te toucher. [Dans L'enfant et le chien], le jeune enfant nu (probablement le fils de Colville), dont la peau reflète également la luminosité, face au gros chien noir, un molosse aux yeux rouges, laisse surgir un ensemble de questions : le chien est-il l'ami de l'enfant? L'enfant s'avance avec aplomb, il n'est donc pas apeuré par la bête. Les yeux rouges du chien ne rappellent-ils pas ces superstitions qui parla[ient] d'un chien noir aux yeux rouges incarnation du diable? En tous cas, la taille de ses pattes et ses griffes présentées comme [de véritables] serres n'inspirent pas confiance au premier abord. Est-ce alors deux figures indépendantes qui, jumelées, forment contrapposto? Les amitiés remplies de menaces? Le dogue protecteur ou ogre des contes de fées?
L'enfant au chien, 1952
Ou, peut-être? Le mal habite-t-il en chacun d'entre nous. Traumatisé de guerre, Colville a peint une scène au cimetière du camp de Belsen. Un certain goût des images dantesques, mais aussi la poussière des os dissous dans laquelle baignent les cadavres [horriblement] torturés et impitoyablement tués. L'homme peut révéler une bête immonde qui sommeille en lui par temps calme, puis se déchaîne.

Cadavres dans une fosse à Belsen, 1945
Nous ignorons si Mme Colville observe les quais qui s'éloignent ou la mer paisible [sinon «morte»], mais ses deux yeux sont devenus des lentilles dénu[ées] d'esprit [- un peu comme des masques à gaz en temps de guerre]; elles en font un être étranger à toute humanité. [Cette amplification du regard par des lunettes d'approche n'est pas la seule toile de Colville]. De plus, comme dans bien des tableaux de Colville, l'autoportrait est caché, ici par l'épouse envahissante [au premier plan]. La mer est calme, mais le petit voilier est porteur d'un orage latent des plus violents. Voilà sans doute l'un des tableaux les plus connus mondialement de Colville, mais aussi celui qui révèle combien les couples à l'apparence heureuse sont des Vésuves en attente d'éruption. «L'inquiétante étrangeté» se teint fortement de paranoïa.
Vers l'Île-du-Prince-Edouard, 1965
Le mal situé en soi finit par donner naissance à des pensées suicidaires [comme le montre plus haut Le pistolet de tir et l'homme]. Le suicide hante beaucoup de tableaux de Colville. Le mal en nous, c'est la destruction, comme lui ont enseigné les expériences de guerre Dans cette vue sur le Pacifique, l'homme observe-t-il la mer d'où pourraient surgir les ennemis ou l'ennemi n'agit-il pas précisément dans sa tête et dont l'arme, déposée sur la table, serait l'instrument d'accomplissement. Ici encore, la mer est calme, et l'homme, sur le seuil, attend, mais qu'attend-t-il au juste? La suggestion de passer à l'acte?
Pacifique, 1967
[Et il y a cette règle sur la table. Que mesure-t-elle exactement? N'évoquerait-elle pas la fameuse querelle entre Braque et Juan Gris; du premier, «J'aime la règle qui corrige l'émotion» et du second, «C’est l'émotion qui doit corriger la règle»? Nous aurions ainsi une clef de l'œuvre de Colville qui s'efforce toujours de repousser la tentation de l'auto-destruction en revenant à un figuratif associé au réalisme. Mais aussi laisse revenir le refoulé qui parvient à imprégner l'atmosphère de ses tableaux, malgré la volonté de se tenir à distance du geste irréparable qui serait, précisément, de saisir le revolver, de l'appliquer contre sa tempe et tirer.]

Pour Colville, le traumatisme de guerre, c'est la pleine compréhension de la fragilité de [la créature humaine], une fragilité aussi intérieure qu'elle ne se révèle [de manière brutale] qu'à l'extérieur. Des millions de morts en guerre, des génocides innommables; l'homme appartient à une ruche de Lilliputiens qui bourdonne [d']avions, [d]infanteries, [de] navires et [de] sous-marins, sans oublier trains et camions.
Arrêt de camion, 1966
Ainsi, cette œuvre exposée à Cologne, en Allemagne. La Station service, Un colossal camion où, entre la cabine et le «container», Colville nous laisse entrevoir un [pompiste ou un soldat] à l'avant-bras pansé (suite à une blessure de guerre?), et le chien qui renifle - un berger allemand -, chacun [étant] présenté l'un devant l'autre, [séparé par le camion] servant de frontière. Derrière le soldat, on aperçoit des arbres qui semblent avoir souffert plus des bombardements que de la chute naturelle des feuilles. Surtout qu'ils m'apparaissent comme des conifères, des arbres qui ne perdent pas leurs épines en automne! [Certes, on sent toute l'influence que le peintre américain Hooper a pu exercer sur Colville. En particulier sur ses scènes de villes, de routes, et même de prairie. Le retour du refoulé reste pourtant authentique à l'artiste canadien.] La vie est donc toujours menacée, et la vie humaine encore davantage tant elle se soumet à des situations d'auto-destruction majeures.

[Le résultat reste une vie suspendue dans le temps, comme chez Delvaux et encore chez Balthus. Nous pourrions avancer que ces artistes, qui ont créé surtout dans le second après guerre du XXe siècle, ont réalisé le projet des pré-raphaélites anglais du XIXe siècle (plutôt des romantiques et des symbolistes). C'est-à-dire qu'ils ont renoué avec l'aspect statique des tableaux de la première Renaissance. Le monde géométrique d'un Piero della Francesca (±1420-1492) par exemple. La célèbre Flagellation illustre assez bien comment l'univers «classique», «antique», renaît dans un espace italien du XVe siècle.
Piero della Francesca, Flagellation
Or, le goût de l'image statique où se succèdent des plans fixes où les personnages apparaissent libérés de la lourdeur de leur corps se retrouve chez les trois artistes pré-cités. Les formes géométriques absorbent entièrement le mouvement, comme dans La patineuse de Colville. Il en va de même pour
La patineuse, 1964
cet autre tableau, Autobus à Berlin, de 1978. La course ici livrée entre la jeune femme et l'autobus, ou contrairement à Cheval et train, se déroule parallèlement mais ne donne pas tant l'impression de la vitesse que deux mondes parallèles appelés à ne jamais se rejoindre.]
Autobus à Berlin, 1978
C'est [alors] qu'on en arrive à notre cheval fonçant vers le train.

Cheval et train, 1954
[Ce chef-d'œuvre d'art fantastique porte pour titre deux vers du poète sud-africain Roy Campbell (1901-1957) tiré de Dedication to Mary Campbell :
Against a regiment I oppose a brain
And a dark horse against a train

Contre un régiment j'oppose un cerveau
Et un cheval noir contre un train blindé.
Un émule naturel de Coleville. Orignal sur une piste cyclable
On ne peut nier l'influence que l'atmosphère de guerre fait peser à la fois sur la poétique du tableau comme son interprétation. Certains peuvent voir dans ce tableau une sorte de duel où il s'agira de savoir qui du mécanicien de l'engin ou de l'esprit du cheval s'arrêtera à temps pour éviter la confrontation mortelle. Or il est permis de se demander s'il y a un mécanicien à la barre de la locomotive? D'un autre côté, le dark horse, c'est le outsider du conformisme, du consensus qui, dans l'esprit de Campbell comme dans celui de Colville, défie son destin.

[De plus], ce cheval, nous le retrouvons ailleurs. On le voit fuyant la proximité de l'église. Cheval noir/église blanche - l'esprit (du mal?) contenu par la morale cherche-t-il à profiter de l'enclos ouvert pour s'élancer à la conquête du monde? Et si le monde finissait précisément dans cette rencontre avec le train?
Église et cheval, 1964
Le peintre joue-t-il sur le sens cheval/cheval-vapeur? Version moderne de la rencontre du pot de terre et du pot de fer? L'abandon du contrôle moral conduit inexorablement les pulsions, et en particulier les pulsions (auto-)destructrices à rencontrer leur destin. La couleur du cheval étant celle du chien aux yeux rouges, ne portent-ils pas tous deux, dans leur animalité, la nature déchue de l'homme, incapable de se soumettre à la rémission ou au salut? [Le bestiaire - et il est abondant - de Colville, ne prédispose pas à associer aux animaux une connotation diabolique. Chevaux, mais aussi chats, chiens (en abondance), outardes et autres espèces de volatiles peuplent l'univers tranquille de Colville. S'il y a une quantité également impressionnante de nus féminins, Colville semble éviter le portrait, sinon cet auto-portrait du haut où l'ambiguïté réside dans l'action qu'il pourrait s'apprêter à commettre. Il y a donc moins opposition de l'enfant et du chien qu'identification entre l'enfant et l'homme devenu adulte, du dark dog passant ainsi au dark horse. Il en va ainsi de cet autre chien qui s'engage sur la voie ferrée. Il se dirige vers nous. Sommes-nous le train qu'il doit confronter? Si l'angoisse ne réside plus dans le face à face qui s'annonce, il n'en demeure pas moins qu'il vagabonde seul sur les rails, en plein milieu d'un pont jeté sur la rivière et d'où il ne peut s'échapper survenant un train en sens contraire. Ce n'est pas fait pour évacuer notre inquiétude.
Chien et pont, 1976
L'aspect de calme qui se dégage de l'atmosphère marine des tableaux de Colville nous donne l'impression que ce calme est [bien] suspect. Qu'il est irréel. Peut-être est-il déjà la mort qui saisit l[e] vi[f]; la mort qui pétrifie les hommes dans [cet instant où ils s'élancent, comme la patineuse, la coureuse après l'autobus à Berlin, ou l'une ou l'autre de ses cyclistes, et stoppe leur mouvement au moment d'être. Et ce] dans ce qu'ils font de plus commun dans la quotidienneté des jours?

Ainsi, cette autre rencontre [plus paisible] de l'homme cette fois, avec le train?
L'océan limitée, 1962
Il n'y aura pas ici de face à face dramatique, car le tableau, à l'exemple [de ceux] de Jean-Paul Lemieux, le peintre québécois auquel on pourrait être tenté de rapprocher les tableaux de Colville, sont figés [également] dans leur[s] mouvement[s]. Placés à des latitudes différentes [en parallèles, comme la jeune coureuse et l'autobus], le ciel dans lequel [le tableau] baigne est toujours le même ciel maritime, les vallons sont recouverts d'une végétation terne et le train a des couleurs qui échappent au train sombre du tableau des fiancés sur le quai de la gare [ou au train blindé de Cheval et train]. L['homme], lui, avance sans plus d'attentes que de se rendre à son domicile.

Ce tableau a la composition du «pâté chinois» [le China pie des Anglo-saxons] : steak/blé d'inde/patates. Le train au museau rouge, c'est le ketchup qui s'en vient se verser dessus. Interprétation grotesque sans doute, et j'ignore si Colville [appréciait] ce plat si important de la cuisine québécoise.

Doit-on alors penser au «dark horse» (et non au «Black horse», la bière si appréciée des ex-soldats canadiens) de Roy Campbell? Il semble bien. La guerre a fait tant de pauvres diables qui ont perdu, pendant et après, toutes raisons de vivre, d'aimer ou d'espérer, qu'ils se sont à peu près tous suicidés, d'une manière ou d'une autre (expéditive ou lente). Ce personnage anonyme (sans traits du visage) appartient, en effet, à ces dark horses qui se précipitent vers leur destin destructeur. Mon père ayant été engagé volontaire lors de la Seconde Guerre mondiale [il en était réduit à s'engager par le boycott des employeurs] en était revenu brisé, sans vitalité sinon que subir la vie en toute «résilience», mot à la mode (on demande aux citoyens de Lac Mégantic d'être résilients, et on les félicite de leur résilience), avec, pour épancher sa détresse et sa colère refoulées, que l'ivrognerie passagère. Avec sa casquette, il me rappelle l'homme du dernier tableau et le gazon jaunâtre, celui [des pelouses] de Saint-Jean-sur-Richelieu, l'automne. À sa façon, Colville était l'un de ses frères d'armes et il a traduit pour tous ce que chacun retenait en lui⌛
L'arrêt pour les vaches, 1967. Les vaches sont importantes dans le bestiaire de Colville.

Montréal
5 août 2013

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