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lundi 27 mai 2013

«Qu'est-ce qui ne va pas avec la France?»

Émeute à Paris, 26 mai 2013
«QU’EST-CE QUI NE VA PAS AVEC LA FRANCE?»

C’est la question que posait Xavier Dolan lorsqu’il dut faire face à la controverse née en France concernant sa vidéo-clip sur une chanson du groupe Indochine, College Boy. Effectivement, qu’est-ce qui ne va pas avec la France? Qui sont donc tous ces jeunes manifestants qui prennent prétexte du mariage gay voté en Assemblée nationale pour chahuter et vandaliser les rues de Paris? Pour peu, on se serait cru de retour au 6 février 1934, lorsque les différentes ligues de droite et d’extrême-droite s’étaient données rendez-vous (rendez-vous manqué) afin de renverser le gouvernement de la République. Au moins, deux ans plus tard, les partis de gauche formant coalition avaient pris le pouvoir, le fameux Front Populaire de 1936, avec, à la présidence du Conseil, le sémillant Léon Blum. Évidemment, ce gouvernement de coalition ne donna pas tous les fruits qu’on en attendait et quatre années plus tard, amenée dans les fourgons de l’étranger, c’est-à-dire des Allemands, l’extrême-droite accédait au pouvoir avec le très sénile maréchal Pétain.

Dans la marche régressive de la civilisation occidentale, depuis trente ans, la France recule en avançant. De Blum à Mitterand, l’incurie de la gauche s’est montrée à peu près identique face aux pouvoirs d’argent. Puis, malgré les avis éclairés de l’abbé Pierre, qui avait été témoin des fraudes de l’ex-maire de Paris Chirac, les Français le portèrent à la tête de l’État, comme si Stavisky avait soudain pris sa revanche sur la «droite imbécile» de la IIIe République (le mot est de Léon Daudet, quand même!). Puis, à l’élégance verbeuse de Villepin, les Français portèrent à la tête de l’État la grossièreté incarnée, l’opportunisme bouti-quier, le métèque des hôtes de ses bois, Sarkozy. De fripouille en fraudeur, la minorité dominante française ne cessait de retourner à son vomi, c’est-à-dire à ses petites corruptions de famille. Enfin, un sursaut d’écœurement leur a fait voter Hollande, le socialiste terne et ennuyeux, qui se débat présentement entre les troubles intérieurs et les pressions extérieures de l’Europe unie. Décidément, c’est l’atmosphère IIIe République sans le panache de ses acteurs.

L’occasion de tout ce tintamarre : le mariage gay piloté par le Parti socialiste et voté par l’Assemblée nationale. Une mesure qui a déjà été acceptée dans plusieurs pays, tous occidentaux évidemment. Dix-sept pays reconnaissent un mariage civil avec des modalités différentes d’un pays à l’autre, mais conduisant au même résultat. Le Canada (malgré Harper), l’Afrique du Sud (après tant de décennies d’apartheid!), le Mexique (pourtant si machiste!), l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay  (pays métissés), Taïwan, la Nouvelle-Zélande (mais pas l’Australie), l’Islande, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne, la Suède, le Portugal, le Danemark enfin la France. L’Allemagne, la Hongrie, la République tchèque, le Royau-me-Uni, la Finlande, le Luxembourg, la Slovénie et l’Autriche ont des statuts qui recon-naissent la légalité des unions homosexuelles sans que le terme «mariage» ne soit employé. Si on peut considérer que les États-Unis font partie du clan des 17, il faut noter que le droit constitutionnel américain laisse aux États le droit civil, dont seulement quelques  États reconnaissent le mariage gay : ce sont le Connecticut, le Delaware, l’Iowa, le Maine, le Massachusetts, le Maryland, le Minnesota, le New Hampshire, le New York, le Rhode Island, le Vermont, l’état de Washington, enfin le district de Columbia (la capitale, Washington). La plupart de ces États appartiennent aux treize États fondateurs de la Nouvelle-Angleterre. Les États du Sud et du Middle West sont les plus réfractaires à accepter l’idée des mariages entre conjoints de même sexe. La Californie est un état où les pressions pourraient finalement parvenir à faire entrer l’État dans le club des privilégiés. En fait, seulement 16 pays ont reconnu de facto l’union des conjoints de même sexe sur le mode du mariage hétérosexuel.

Nous nous sommes déjà demandés, ailleurs, pourquoi la nécessité de ce mariage. Le souhait, pour les couples gays, de se modeler sur le couple traditionnel, avec la possibilité d’être reconnus comme couples parentaux, est un incitatif majeur : le désir de reproduire le cocon parental à travers une famille constituée de membres du même sexe. Il y a aussi - sinon surtout - les avantages légaux que constituent l’union civile des membres du même sexe. La disparition d’un des deux partenaires laisserait les mêmes avantages au conjoint restant que celui que l’épouse hérite lorsque son mari meurt. Dans le cas des mariages hétérosexuels, comme le but est la procréation (indépendamment de toutes les coups d'archets romanesques), l’héritage de la pension ou l’accord d’une pension alimentaire en cas de divorce, vont tout à fait dans l’ordre des choses. Mais le mariage gay ramène ce principe à une dimension plutôt vile d’être «une prime à l’amour». Parce que X a aimé XX, si XX meurt, X reçoit la «récompense financière» de son amour. Ceci est, en effet, d’un ordre très vulgaire, qui ne compte sûrement pas pour la majorité des unions, mais qui est pris en compte par les gestionnaires des pensions et des héritages.

Ces cérémonies nuptiales n’apportent enfin rien de révolutionnaire à la condition homosexuelle. L’amour entre deux êtres ne nécessite aucune reconnaissance légale, contrairement aux sociétés féodales et bourgeoises traditionnelles. L’écla-tement des couples (hétérosexuels), les familles reconstituées, les demi-portions qui s’accumulent entre frères et sœurs, sont des agents de dissolution de la famille bourgeoise nucléaire beaucoup plus efficaces que les mariages gays. Ceci nous l’avons dit. Et ce n’est sûrement pas pour cela que les jeunes gens qui manifestaient devant l’Esplanade à Paris, le dimanche 26 mai 2013, se sont livrés à un affrontement avec la police.

Dans trois jours, en effet, aura lieu à Montpellier la première célébration d’une union gay en France et les organisateurs ont déjà indiqué qu’ils attendaient la participation d’au moins un million de manifestants pro, ce qui fait beaucoup d’invités à la noce. Selon la préfecture de police, 150.000 personnes auraient répondu à l'appel du collectif «La Manif pour tous», tandis que 2.800 à celui de l'institut Civitas, proche des catholiques intégristes, qui organisait un rassemblement distinct. Le subtil ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, afin de distinguer les deux groupes, a affirmé coup sur coup que «Manifester est un droit constitutionnel et il faut respecter ceux qui manifestent tranquillement, c'est leur droit» : ça, c’était pour les 150 000 «manifestants pour tous». Puis : «En même temps ils manifestent contre un texte de loi qui a été adopté par le Parlement, ratifié par le Conseil constitutionnel, donc le sens de cette manifestation n'est pas le même que les précédentes», ce qui s’adressaient aux manifestants anti-mariage gay. C’est ce qui s’appelle danser sur le feu. On a pas essayé de comprendre plus profondément les raisons qui motivaient ces jeunes manifestants à intervenir contre la manif des 150 000.

Samedi soir, la veille du rassemblement, déjà une cinquantaine de militants contre les mariages homosexuels avaient été interpellés par la police sur les Champs Élysées. Contrairement aux manifestations précédentes, il apparaissait clairement que les contestataires se regroupaient de façon de mieux en mieux organisée. Les plus radicaux appartiennent à «Printemps français», que le ministre Valls juge d’une phraséologie factieuse (un peu comme «parti québécois»). Décidément, plus que jamais nous revenons aux manifestations d'Action Française et autres Jeunesses Patriotes. La pasionaria de la troupe, Béatrice Bourges, qui prône l’action violente plutôt que les «bisounours» de Frigide Barjot, a fait bras d’honneur aux déclarations du ministre : «Monsieur Valls ne nous fera pas taire, les menaces ne nous font pas peur!», lançait vendredi soir Béatrice Bourges, porte-parole de ce «Printemps français» qui prône des actions coup de poing plus musclées que les opérations "bisounours" de Frigide Barjot, cette humoriste catholique et conservatrice, reçue au château de Le Pen et dont le nom est un calembour de Brigitte Bardot. L’UMP, l’Union pour un Mouvement Populaire, parti de droite, démagogique, soutien des présidents Chirac et Sarkozy, dirigé par Jean-François Copé attise la controverse. Avec ses lieutenants, Henri Guaino, Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez, Copé a assuré sa participation à la manifestation du 26 mai. D’abord contre le mariage gay, mais sur fond de politique familiale du gouvernement. Copé n’hésite pas à souhaiter que les jeunes manifestants du 26 mai se rangent sous sa bannière afin de remporter les élections municipales de 2014. Tout cela est de l’opportunisme politique, bien entendu, c’est-à-dire de «bas-étage». La députée Marion Maréchal [sic!]-Le Pen, fille de l’autre, sera également de la parade, sous la bannière du Front National, évidemment.

Bref, toute la France politique marche sur des braises et les «émotions» de dimanche sont loin d’avoir calmé les esprits pour la première célébration de mariage. Les débordements de dimanche ont entraîné l’arrestation de 350 personnes dont 250 ont été placées en garde à vue (détention de 24 heures sans mandat officiel). De plus, 36 personnes ont été blessées dont 34 policiers et gendarmes, plus un journaliste tabassé par les manifestants et un manifestant.

Il y a plusieurs aspects qui font ressembler ce dérapage du 26 mai à la fameuse journée du 6 février 1934. D’abord la division en cortèges. Trois cortèges pour la «Manif pour tous» et un des intégristes de Civitas. C’est la proportion inversée. Il y avait plusieurs cortèges de droite en 1934 : l’Action Française, les Croix-de-Feu et les Jeunesses Patriotes. De l’autre côté, on trouvait surtout des manifestants communistes et syndicalistes. À l’époque, certes, on ne défilait pas en famille et les manifestants étaient à très forte majorité masculine. Civitas, elle, appelle aux manifestations en famille. Pour la police, ils étaient 150 000, pour les organisateurs de Civitas, plus d’un million, ce qui est nettement exagéré.

En milieu d’après-midi, selon la journaliste Elsa Freyssenet, une dizaine de militants de «Génération identitaire», un groupuscule d’extrême-droite, ont escaladé la terrasse du siège parisien du Parti Socialiste, rue de Solferino, pour y déployer une banderole portant l’inscription «Hollande démission». Plus tard, dans la soirée, de violents incidents ont éclaté aux Invalides, provoqués par quelques centaines de fauteurs de troubles après la dispersion de la manifestation. C’est ici que la comparaison cesse d’être pertinente. En 1936, la manifestation visait précisément à «démissionner» le gouvernement, voire même à renverser l’État. Aujourd’hui, il s’agit de purs agitateurs, dont certains masqués (pas de loi P6 en France?), d’autres casqués, rassemblés à l’entrée de la rue de l’Université, face aux forces de l’ordre. Ce ne sont que 400 à 500 jeunes vandales qui, sous le couvert de slogans d’extrême-droite, ont causé les heurts et les incendies, ce qu’eux-mêmes reprochaient aux Beurs des bidonvilles, il y a deux ans.

Cette contre-manifestation, où ont été lancé des projectiles de toutes sortes, des bouteilles de bière et même quelques pavés et où l’on a vu de ces jeunes casseurs poursuivre les journalistes dans les rues, a nécessité l’usage des gaz lacrymogènes. Après cette débauche de violence haineuse, le gouvernement pense interdire les groupuscules d’extrême-droite, ce qui ne serait pas trop tôt puisque les groupuscules d’extrême-gauche ont depuis longtemps été cassés. «Printemps français» et «Génération identitaire» sont visiblement homophobes et racistes. Ils en appellent, sur des accents haineux, à l’action violente qui, de groupes, peut facilement passer contre des individus. «Printemps français», par exemple, fédère des opposants ultras qui en appellent à prendre pour cible «le gouvernement et les partis politiques de collaboration». Bref, c’est la République elle-même qui est visée par ces néo-vichystes qui défilent en gentilles petites familles à l'air innocent avec papa, maman et leur poussette. C’est «Printemps français» que la récente défection de Frigide Barjot vient d’ébranler, jouant chez eux le rôle qu’avait joué le général de La Rocque parmi les Croix-de-Feu en février 1936.

Mais, et c’est le dernier point sur lequel Mme Freyssenet attire notre attention mais qu’elle n’élabore pas : quelle est cette «nouvelle génération militante»? Si l’UMP, divisée dans sa stratégie de contestation du gouvernement socialiste, n'est pas à l'origine de ces groupuscules, d'où proviennent ces bandes haineuses de jeunes Français? Ici, le journal Libération essaie de répondre à la question. Outre les deux groupes déjà mentionnés, on en trouve qui viennent de provinces, telles les «Jeunesses nationalistes» du Lyonnais Alexandre Gabriac, ouvertement pétainiste et déjà accusé d'avoir proféré des menaces de mort. Comme en 1936, les manifestants étaient de sexe masculin, pour la plupart assez jeunes, accompagnés de quelques crânes rasés d’une quarantaine d’années, la plupart venus équipés de casques de moto, de gants, de masques de plongée ou de ski afin de résister aux gaz lacrymogènes. C’est là qu’on voit que la vieille tradition de la subversion de droite fonctionne toujours mieux que celle, généralement plus ouverte, de la gauche!

À côté, toutefois, manifestaient des militants de l’UNI (le syndicat universitaire de droite), des jeunes bardés d’autocollants du «Printemps français». Dès que les cris se sont fait entendre «Ça va péter! Ça va péter!» tous ces groupes se sont rués contre les policiers. Juchées sur le mobilier urbain (barrières métalliques, toilettes chimiques, bornes de Vélib (le Bixi des Parisiens), ils reprenaient les slogans hostiles au gouvernement et aux forces de l’ordre : «Dictature socialiste», «Taubira au goulag» (Taubira est le député qui a porté la loi des mariages gays à l’Assemblée), «CRS à Barbès». Ce raout a fini dans la dispersion et les arrestations musclées.

C’est un problème mondial que cette jeunesse qui, ici à gauche (au Québec) là à droite (en France), se lance dans des contestations ouvertes aux gouvernements bourgeois en place. À la colère constructive, les Français laissent, comme à leur habitude depuis un siècle, la voix aux ressentiments négatifs et régressifs. Trouver des cibles faciles à atteindre, qu’ils soient de race, d’orientation sexuelle, ou de toutes autres raisons, devient la solution aux incompétences gouvernementales et aux crises sociales apparemment insolubles.

Aussi, la question demeure-t-elle : «Qu’est-ce qui ne va pas avec la France?» Eh bien, c’est une certaine idée de la France qui en prend pour son rhume. La jeunesse française, au XXe siècle, s’est rarement située à gauche. Dès l'Affaire Dreyfus, à la fin du XIXe siècle, les premières Ligues de Patriotes se retrouvaient parmi les antidreyfusards et c’est la jeunesse qui marquait le pas. Puis, durant l’entre-deux-guerres, il en a été de même de cette «jeunesse non-conformiste» qui militait dans les groupes «ni droite, ni gauche» qui devaient s’avérer pro-fascistes. Plus que Vichy encore, qui fut un gouver-nement de géronto-crates, les milices fascistes - qu’on pense au film de Louis Malle Lacombe Lucien (1974) -, recrutaient parmi les jeunes désœuvrés qui ne connaissaient pas grand-chose à la politique ni aux idéologies. Pour les plus intellectuels d’entre eux - les Maurice Blanchot, Robert Brasillach, Arnaud Dandieu, Daniel-Rops, Jean de Fabrègues, Thierry Maulnier - c’est vers le «ni droite, ni gauche» qu’ils s’orientaient dans les revues de l’époque. L’impression laissée par Mai 68 a évidemment consacré le stéréotype de l’étudiant aux cheveux longs qui occupait Nanterre, un mouchoir sur le nez lançant des pavés aux C.R.S.. Hors, aujourd’hui, la règle confirme l’exception. Ce sont les militants d’extrême-droite, et parmi les plus jeunes de la société bourgeoise, qui manifestent dans les rues de Paris.

Il n’arrive donc rien d’exceptionnel dans ce parfum de droite qui nous vient de France accompagné de gaz lacrymogène. Contre les colères légitimes qui mettraient à genoux la société bourgeoise, beaucoup de jeunes français, s’associant pour l’occasion des émigrés frustrés, porteurs d’idéologies traditionalistes héritées de leurs cultures d’origine, entendent revenir à un idéal de la France conservatrice qui n’a jamais été réel que dans la fantaisie de politiciens nostalgiques. Le maréchal Pétain, qui accusait «l’appétit de jouissance» des Français à l'origine de la «décadence» de la Nation, était lui-même un vieux jouisseur qui trompait sa femme comme un sultan avec son harem. L’hypocrisie bourgeoise adoptée par ces jeunes casseurs avoue les pulsions haineuses qui les animent. Les porte-paroles des institutions françaises, qu’ils soient de droite ou de gauche, sont aussi veules que ceux du Front Populaire devant la Guerre d’Espagne, incapables de mesurer la pression menaçante qui pesait sur la société. Cette attitude, chez des jeunes en plein XXIe siècle, est anachronique, car la weltanschauung occidentale n'est plus ce qu'elle était il y a cent ans.

«Qu’est-ce qui ne va donc pas en France?» C’est d’avoir été le pays dont le peuple a fait la plus grande révolution de la modernité, celle de la liberté, de l’égalité et de la fraternité et qui s'est donné un programme trop lourd pour la majorité de ses membres. La potion magique n’est pas la liqueur favorite des Français, malgré l’illusion qu’en donne la bande dessinée. Sa liberté est discriminée; son égalité est purement utopique et sa fraternité est une farce théorique que plus aucune classe de sciences po ne prend la peine d’étudier en substance. Voilà ce qui ne va pas en France …et ailleurs. Depuis deux siècles, les Français vivent dans l’ombre de leurs grands ancêtres de 1792-1794, aussi apparaissent-ils comme étroits d’esprit, mesquins, et même parfois traîtres à eux-mêmes …comme en 1900, comme en 1914, comme en 1936, comme en 1940, comme en 1968, comme en…⌛
Montréal
28 mai 2013

6 commentaires:

  1. Bonjour cher cousin,

    je suis ravi qu'on s'intéresse à mon pays ; on vous renvoie si peu l'honneur.
    Si je réponds à votre question, « qu’est-ce qui ne va pas avec la France », je me risque à prendre parti, mais voilà : le constat des populistes, de ceux du peuple qui ne font pas de choix entre gauche et droite, est largement défendable à l'heure du chômage, de la récession généralisés, et de l'impéritie des institutions européennes. Le peuple est dans la rue parce que l'élite qui le gouverne, quand bien même aurait-elle raison dans le programme, s'y prend très mal.
    Les traités européens imposent des sacrifices économiques, et même sociaux, afin d'atteindre une standardisation en toute chose. Mais c'est une démocratie sans démos ! Anglais, Français et Allemands ont des intérêts trop divergents. Nous eumes le marché commun, puis l'euro, et enfin la nouvelle vis dans les budgets qui s'annonce. Des solutions toujours plus coûteuses en souveraineté. Il y a 15-20 ans les europhiles comme Delors n'hésitaient pas à parler de fédéralisme ; aujourd'hui ils se taisent sans se dédire, alors qu'on goûte les premiers fruits pourris.
    L'Europe ne semble pas aller vers autre chose qu'un grand marché social-démocrate.
    Si on ajoute à cela l'immigration, principalement nord- et sub-saharienne, dont les conséquences sociales sur la sécurité ont toujours été niées avec la mauvaise foi de l'élite, voilà qu'apparaît l'ennemi "mondialiste", qui dérégule et libéralise l'économie.
    Mais avec le mariage des homosexuels nous avons son pendant social, l'individualisme libertaire. Voilà pourquoi une certaine partie de la jeunesse — toutefois moins nombreuse que vous le dites , sans perspectives, se tourne vers la réaction. Ils diraient plutôt : vers les solutions de toujours.

    Tout d'abord, comment comprendre l'extrême-droite française ? Je commencerais par l'imaginaire populaire. Si on demande ce que c'est que la France à un passant, l'aphorisme qui revient le plus souvent est : le pays des droits de l'homme. Ou alors la célébrissime devise L-É-F. Ou "le pays de la Révolution". Bref, tout est lié à l'acte de naissance de la gauche française. Même lors de brèves périodes d'incompétence et de mensonge flagrants, comme celle-ci ou celle de Rocard-Cresson (1989-93), être de gauche veut dire être du côté de la bonté ; et la droite tente rarement s'appeler telle tant le mot est connoté : d'où les échappatoires, centrisme, gaullisme, populaire, républicain, etc.

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  2. (2/3)
    Qui se sent d'extrême-droite est donc capable de remettre en cause 220 ans de "sinistrisme". Ce n'est pas si compliqué, pourvu qu'on ne demande pas le programme : 1) Ta Révolution lumineuse s'est terminée en bain de sang, en quasi-génocide puis en autocratie. 2) Ton école laïque est surtout de l'anti-cléricalisme issu de la bêtise mondaine : mais la laïcité ne dé-christianise ni ne dé-judaise vraiment, il reste toujours un fond de morale catholique dans le peuple (auquel l'anti-capitalisme se ressource), et de morale aristocratique dans l'élite. 3) Ta république parlementaire fut un lieu de combines entre la gauche et le centre, si inefficace qu'il a fallu tout laisser à Pétain au soir de la défaite. 4) Ta décolonisation a affaibli la France tout autant que les pays qu'elle a abandonnés. 5) Tes réformes modernes, post-68ardes sur le divorce facilité, l'avortement, censées renforcer le statut de la femme au détriment du chef de famille, ont surtout renforcé la place de l'État, qui préfère stipendier les mères seules qu'avoir une politique familiale. 6) L'immigration africaine, consentie face à l'anti-racisme virulent des médias, et l'européisme, sorte de "pari de Pascal" d'après le mot du souverainiste Chevènement, ont fini de priver le français moyen d'un mot à dire sur quoi qu'il advienne dans sa vie politique quotidienne : emploi, sécurité, lien social, famille. Il ne lui reste plus qu'à s'exprimer dans des ateliers créatifs.

    Non seulement l'extrême-droite n'a jamais eu le pouvoir depuis Pétain, mais c'est intégré aux mœurs politiques de l'Occident que de la combattre, parce qu'associée au nazisme. C'est logiquement que Libération, le Monde (détenu par Pierre Bergé, amant d'un pédophile !), toutes les chaînes de télévision, traitent les anti-libéraux de droite de façon péremptoire, sinon partiale.
    Ce qui est suivi d'effets. Ainsi on a fait passer pour des pactes antifascistes les pactes du centre-droit avec la gauche, dès lors que l'Europe ou l'anti-racisme suscitaient la méfiance populaire.
    Or la tactique ne fonctionne plus, parce que la droite du paysage politique a accumulé les restes de soixante autres années de sinistrisme, de droits et de libertés pour les citoyens du monde que nous sommes. Le Pen avait fait un coup en 2002, les Français ont refusé la constitution européenne en 2005. L'interprétation fut faite qu'il fallait puiser dans le répertoire de l'extrême-droite, devenu trop large. Or, qui mieux qu'un juif catholique pouvait s'assurer du filtrage ? Voilà pourquoi Sarkozy a trouvé les soutiens en 2007 jusqu'à gauche, en plus des partisans de la diplomatie atlantiste que Villepin a répudié avec audace. Et s'il revient, ce sera pour puiser encore plus, jusqu'à ce que sa mère lui interdise. C'est pour la même raison que Copé a truqué l'élection pour la chefferie contre Fillon : par ses origines il sait ce qu'il ne faut pas que l'UMP cède au FN lorsque la vague d'opposition obligera à des alliances.
    Cela explique aussi le ressentiment vis-à-vis des médias, soutenus par l'État (la totalité des grands quotidiens et hebdomadaires généralistes), détenus par lui (5 chaînes), par des patrons d'industrie (TF1, Figaro, Libération, Le Monde) ou des idéologues affidés de la gauche (Le Monde, BFM).

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  3. Cela dit, il ne faut pas surestimer cette manifestation. Il y a 10 ans, après 5 ans de gouvernement de gauche, c'étaient les fonctionnaires qui manifestaient en masse contre le premier grand projet de la droite libérale (réforme Fillon). Ici, le cœur du mouvement n'est pas le fait de nationalistes qui ont une chance d'atteindre le pouvoir, mais de bonnes familles cathos qui veulent déjà pour elles-mêmes se rassurer – il y a bien longtemps que les pratiquants vivent entre eux, l'interdiction du prosélytisme convient à leur bien-être – et se défendre, face aux assauts de l'État libéral-libertaire qui casse peu à peu toutes les autorités qui font barrage entre l'individu et lui.
    Et cela devrait continuer ainsi, même si le prochain coup de barre à droite est sarkozyste, car il se portera d'abord sur les communautés étrangères, encore, par définition, peu individualistes.
    En me demandant s'il y a une critique de ce genre en Amérique du Nord, je me suis rappelé que les nationalistes québecois ont du et doivent encore justifier sans cesse aux Anglos leur besoin d'un demos pour former leur démocratie. Il y a bien longtemps qu'en France, nous manquons de l'un et de l'autre.

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    1. 1/3
      Cher cousin.

      Votre réponse est une analyse admirable pour cette question que j'envoyais «en l'air». Saisira qui la voudra. Elle est admirable de clarté et de précision, regard avec distanciation qui rassemble beaucoup d'éléments épars dans une logique qu'on ne peut réfuter.

      Ne pas prendre parti n'est pas un mal en soi. En fait, l'idéal serait tout simplement l'abolition des partis politiques qui ont usurpé la démocratie libre-expression de l'individu pour les diktats de groupes d'intérêts. C'est comme ça partout en Occident. Comme au début du XXe siècle, comme encore durant l'Entre-deux-Guerres, la démocratie se discrédite dans la corruption et le populisme, d'où la facilité pour n'importe quelles formes de ressentiments - et au Québec, ils sont également bruyants - de s'exprimer au nom de tous. La démocratie libérale souffre d'un cancer généralisé qui alterne entre des phases de crises et des phases de rémission. De la rémission, nous sommes revenus maintenant à la crise. Ne pas prendre parti, d'accord. Mais à condition qu'on ne dise pas «ni gauche ni droite» pour se retrouver avec une solution réactionnaire qui substitue la contrainte (morale, psychologique ou physique) à l'intelligence des solutions appropriées.

      Les droits de l'homme, et ça on l'oublie souvent, ne sont qu'une vision de l'esprit, une forme appliquée de l'impératif catégorique kantien. Si la Révolution a donné naissance à la gauche, elle a aussi donné naissance à la droite. Mais c'est la République sociale, après la Commune, qui a donné naissance aux deux extrêmes. Comme ces deux extrêmes ont fini par se rejoindre à travers le totalitarisme, aujourd'hui, à force de se presser vers le centre, tous les partis en viennent à se confondre et l'électorat saisit très bien que derrière tant de choix, elle n'a plus de choix. Les nécessités du libéralisme économique ont fini par tuer le libéralisme politique et maintenant s'en prennent aux libéralités morales et culturelles. 2014 sera-t-elle 1984?

      Vous parlez de fédéralisme et il est étonnant de voir combien de problèmes causés par l'Union Européenne à chaque nationalité ressemble à ce que nous vivons au Canada. Comment des pays qui, il y a un demi-siècle à peine (ou un peu plus), se sont faits des guerres d'extermination ont-ils pensé qu'ils pouvaient faire le saut unitaire sans entraîner des commotions à plusieurs niveaux? Le Canada aussi est né sur un pacte de «marché commun» pour les quatre premières provinces, et après plus d'un siècle, il y a toujours des «minorités nationales» (dont le Québec n'est que le plus bruyant) qui contestent la centralisation politique qui s'en suit : anglophones du Québec et francophones hors Québec: Acadiens, Franco-Ontariens, Franco-Manitobains, Franc-Saskois, Autochtones de toutes tribus, et sans parler tous nos immigrants qui viennent de partout dans le monde… Le nationalisme canadien se définit par des oppositions étrangères ou intérieures plutôt que par un sens de l'unité «transversal» qui suivrait la trans-canadienne. Le marché européen va suivre la même trajectoire, mais avec une démographie plus grande et des diversités culturelles plus hétérogènes. Comme l'Ontario et l'Alberta sont présentement les «meneurs du jeu économique» au Canada, l'Europe septentrionale réduit «le club Med» à l'état de clientèles néo-colonisées. C'est ça la vraie «solution de toujours», et on peut la remonter dès le XVIIe siècle avec, aujourd’hui, une accélération qui dépasse les capacités des décideurs économiques à réguler les crises successives. Au Québec, on appelle ça le «fédéralisme asymétrique»!!!

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  4. 2/3
    Les démocraties, malheureusement, finissent toujours par une cession du pouvoir citoyen à l'État. C'est pour cela que, de Platon à Machiavel, on considérait la démocratie comme le pire régime politique, condamné à toujours sombrer dans la tyrannie. Tocqueville voyait venir ça de l'Amérique, non une tyrannie d'un dictateur, mais une tyrannie de la mentalité unique. Les libéraux croyaient à l'éducation comme source de développement d'une conscience politique; les socialistes à des projets utopiques dont les pires se sont réalisés; les conservateurs rêvaient du retour à une Europe (ou d'un monde) parcellarisée; les réactionnaires à un sauveur qui balaierait toutes ces assemblées pourries pour les remplacer par une sorte de deus ex machina qui aurait toutes les solutions aux problèmes de chacun. Bref, un type qui cumulerait les ressentiments pour les traduire dans le réel. Ce que je conclue de tout ça, c'est que toutes ces solutions buttent contre les transformations techniques irréversibles qui accélèrent un rendement des transformations sociales que l'esprit humain et les communautés ne parviennent pas à maîtriser. Passer du cheval au train demandait déjà, au XVIIIe-XIXe siècle, un effort de dépassement qualitatif incroyable. Passer de la T.S.F. à Internet? imaginez le saut que cela suppose, en moins d'un siècle. Au Québec, le choc a été sismique. En moins de dix ans, les églises se sont vidées de 2/3 de leurs paroissiens. Le discours sur le sexe, autrefois tabou, est devenu une véritable logorrhée. Les professions de foi dans le traditionalisme ont cédé le pas au progrès sans discernement. Nous, qui étions pétainiste contre De Gaulle en 1940 - l'Action Française, condamnée par Rome, fut réhabilitée par les efforts du cardinal Villeneuve de Québec -, franquiste avec Franco, et Salazar et combien d'autres, sommes passés à l'autre excès, et les crises psychologiques et morales sont extrêmement fortes, il n'y a qu'à s'intéresser moindrement au cinéma québécois ou à la littérature pour s'en rendre compte.

    Cette réalité qui nous confronte met en balance deux visions des nations occidentales. Ou bien on poursuit dans le progrès «positif» jusqu'à la boulimie qui nous entraînera dans l'asphyxie écologique, ou bien on cultive la sinistrose en faisant porter à l'âne, ce pelé, ce galeux (femmes avortées ou homosexuels), la fin de la famille bourgeoise nucléaire ou la réduction de la vie humaine à une série de manipulations mécaniques. Dans les deux cas, nous préférons l'auto-aveuglement dont les résultats sont donnés rapidement. L'intolérance, les interdits, les refoulements, les déviances dissimulées sous la soutane de Tartuffe, etc. pour ceux-ci; pour ceux-là les dépassements qui s'achèvent en divagations sado-masochistes ou de toutes les perversités qui tiennent moins à l'orientation sexuelle qu'à la façon de distinguer la sexualité de la reproduction familiale. Dans l'ensemble, la morale sadienne réunit assez bien ces deux options, et voilà pourquoi nous nous engageons, légèrement, dans l'une comme dans l'autre de ces voies malgré les expériences du siècle dernier. Ce n’est pas «la solution de toujours» qui parviendra à résoudre ces nouvelles contradictions, mais la quête d’une troisième voie étrangère aux débats dominants de l’heure.

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    Là où l'État libéral a échoué lamentablement, partout en Occident, c'est précisément dans la série des accusations que vous prêtez à l'extrême-droite, c'est-à-dire l'auto-sabotage de ses projets politiques & sociaux. Ce que vous reprochez à la Révolution de 89, nous le reprochons présentement à la Révolution tranquille de 1960. Pourtant sans 89 et sans 60, ces libertés individuelles que nous hissons au-dessus de tout, parfois même en contradiction avec l'impératif des Droits de l'Homme, nous ne les aurions pas, et nos vies seraient encore plus sinistres. Tant mieux si j'ai surestimé les manifestations d'extrême-droite, quoi qu'elles se sont répétées aujourd'hui aux Internationaux de tennis. Le meurtre d'un étudiant par des skinheads au cours de la fin de semaine rappelle à notre attention que les «Français de souche» peuvent en être également victimes, autant que les immigrants dont on ne veut pas entendre parler, sauf quand ils débordent dans les émeutes et mettent les banlieues à feu et à sang. Sont-ce là que des groupes minoritaires? Sans doute, mais on a dit la même chose des Camelots du Roi, des Ligues, des Fasci et des S.A. comme des S.S. L'État voyou, ce n'est pas seulement pour l'Iran et la Corée du Nord, et par la presse, la télévision, certains sites web, il y a une culture de la société-voyou qui risque bien de se reconnaître éventuellement dans un État de même nature. Sarkozy en a donné une illustration particulièrement «choquante» quand on se souvient de la tenue impeccable de De Gaulle ou de Mitterand. Qu'un «méchant anar» comme moi le constate, c'est tout dire.

    Quoi qu'il en soit, Ronan, j'apprécie grandement votre intervention. Sans doute me trouverez-vous bêtement romantique, mais j'ai de la peine à voir sortir tant de ressentiments nauséeux de la jeunesse de ce peuple des entrailles duquel est sorti Victor Hugo, une des grandes consciences de ce monde. Pourquoi est-ce si difficile de rester fidèle à ce qui a de meilleur en nos cultures?

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