VENEZ PARTICIPER AU FORUM DE LA SOCIÉTÉ D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES EN PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE (S.E.R.P.H.) À L’ADRESSE FACEBOOK : https://www.facebook.com/groups/SERPH/?pnref=story

POSEZ DES PROBLÉMATIQUES,
SUGGÉREZ DES DÉBATS,
RÉPONDEZ ET INTERVENEZ DANS LES DISCUSSIONS EN COURS.
C’EST GRATUIT, ET POUR AUTANT QUE VOUS VOUS INTÉRESSEZ AUX QUESTIONS DE CIVILISATIONS, DE CULTURES, DE SOCIÉTÉS, IL VOUS SERA POSSIBLE D’ÊTRE UN SPECTATEUR ENGAGÉ DANS LE MONDE EN CE PREMIER XXIe SIÈCLE.

mercredi 27 mars 2013

Chronique du mouvement automatiste québécois, 1941-1954 : une critique


CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS,
1941-1954

(NDLR) Cette critique a été produite pour un journal néo-démocrate qui devait paraître en 1998. Comme il n'a jamais paru, ce texte est resté dans mes tiroirs. Alors, pourquoi vous priverais-je d'un autre produit de ma substantifique moelle cérébrale?


Dans la foulée du cinquantième anniversaire de la parution du manifeste Refus global, co-signé par un groupe de quinze jeunes artistes québécois peu connus à l'époque - mais non pas inconnus -, l'historien de l'art François-Marc Gagnon de l'Université de Montréal, publie une chronique détaillée et les [extraits de] correspondances des différents membres du groupe automatiste et de leurs critiques.

Avant de pénétrer plus avant dans cette chronique et soulever les éléments qui pourraient s'avérer toujours aussi pertinents cinquante ans plus tard, établissons un distinguo. À propos de Borduas et du Refus global, il y a l'historique et il y a le mythique. Côté historique, il n'y a que l'impact social inexistant de l'événement, le renvoi mesquin de Borduas de l'École du meuble, l'indifférence des penseurs, même des plus libéraux (lire les commentaires insignifiants de Pierre Vadeboncœur [J'aurais des choses à dire sur Borduas et ses disciples, qui représenteraient assez fidèlement, semble-t-il, l'école de Breton. En dépit de quelques œuvres assez belles, leur naïveté, leur messianisme ridicule, leur prétention, leurs rengaines me les faisaient tenir, avec leurs maîtres européens, pour les types les plus parfaits de gens qui se servent de leur autorité, de leurs vérités et du prestige de quelques noms célèbres pour proclamer des sottises et les gober eux-mêmes. - «Les dessins de Gabriel Filion», Liaison, février 1949, p. 109. Ajout 27 mars 2013] et franchement imbéciles de Gérard Pelletier [Car M. Borduas vaticine comme un prophète, avec un mépris total pour toute démonstration et toute preuve "rationnelle". Il affirme, sans cligner de l'œil, au détour d'un paragraphe, que "les mathématiques succèdent aux spéculations métaphysiques devenues vaines" et les lecteurs (je suppose aussi les disciples) doivent avaler ce vin clairet sans se préoccuper de la vigne ni du tonneau? Voilà qui n'est plus jeune ni tout à fait surréaliste et encore moins honnête. Voilà qui tend à nous fixer dans un climat sectaire et qu'on ne saurait trouver amusant. Ce dogmatisme nouvelle manière ressemble encore trop à celui que l'auteur condamne. - «Deux âges, deux manières», Le Devoir, 25 septembre 1948, p. 7. Ajout 27 mars 2013] pourtant futurs artisans du mythe Borduas), au cœur d'une époque qui reste, dans la mémoire collective des Québécois, l'une des plus intolérantes et des plus unanimistes de son histoire (la publication de Refus global précède de moins d'une année la répression sauvage des mineurs en grève d'Asbestos).

Côté mythique, il y a ce processus téléologique - très whig -, de récupération a posteriori des tragédies humaines transformées en représentations sociales psychologiquement inhibitrices, c'est-à-dire le créateur persécuté ou ostracisé par l'intolérance de son milieu et qui fuit. Soit dans l'exil intérieur, au pire la folie, et le mythe prend nom de Nelligan ou de Gauvreau, l'un des signataires du manifeste; au mieux dans la mélancolie, et le mythe prend nom de Saint-Denys Garneau, mythe inventé par Jean Lemoyne dans le courant de la Révolution tranquille des années '60. Soit dans l'exil extérieur, en désertant la création pour sombrer dans l'alcoolisme comme le pianiste André Mathieu, dont un très beau [film] documentaire de Jean-Claude Labrecque, nous rappelait récemment la triste fin, ou en s'expatriant comme le fit Borduas, mort à Paris en 1960, l'année même où une entreprise politico-idéologique devait balayer les institutions vétustes contre lesquelles, lui et les signataires s'étaient rebellés. On reconnaît assez bien la valeur des symboles que prennent ces noms : Nelligan, Saint-Denys Garneau, Gauvreau pour la poésie, Mathieu pour la musique, et Borduas pour la peinture. Ne nous y trompons pas. Comme Edgar Poe est un mythe français créé à partir d'un poète américain malheureux, ces noms ne sont que des mythes et n'ont valeur que de références idéologiques à un jugement moral qui fait porter à une élite cléricalo-nationaliste, anachroniquement ultramontaine et puritaine (Refus global disait janséniste en pensant à la bigoterie des notables), la responsabilité de leur victimisation, manière d'innocenter une société qui "ne savait pas" - et qui ne veut toujours pas savoir. C'est le mythe Borduas, le mythe Refus global, qu'ont célébré les commémorations de 1998, mais du même souffle, l'auto-célébration d'une société satisfaite d'elle-même, dirigée par une classe de yuppies fière de ses illusions de progrès et qui voudrait se convaincre que de telles tragédies humaines ne pourraient se reproduire à l'ère de l'Aide Sociale et des subventions d'État à la culture. C'est ici qu'intervient la Chronique de Gagnon.

Rue Ontario coin Saint-Laurent, ± 1910
Qu'y a-t-il au-delà de ce mythe québécois de Borduas et du manifeste Refus global? D'entrée de jeu, Gagnon nous évite toute mise en scène contextuelle qui s'appesantirait sur "la grande noirceur" du temps. Le fond d'obscurantisme viendra bien assez tôt. Commençant sa chronique en 1941, sept ans avant la parution du manifeste, ce sont les origines du mouvement qu'il cherche à cerner, et en particulier la prise de contact de Borduas avec la philosophie et la poésie surréalistes. Ce que nous découvrons, c'est une élite intellectuelle québécoise relativement (bien) informée des débats de Freud, de Janet et de Breton autour de l'inconscient et de son rôle dans le processus de création artistique. Les Québécois de l'époque, contrairement à un préjugé tenace, ne sont donc pas ignorants de ce qui se passe à l'extérieur des frontières de la province. Bien plutôt, c'est dans un refus culturel pathologique de cette
Claude Gauvreau et André Breton
connaissance que se pose l'incommu-nicabilité entre ces apports extérieurs, accélérés par le contexte de la guerre (pensons aux expositions itinérantes des trésors nationaux européens venus se réfugier en Amérique et à la visite de Breton à New York et au Québec en 1944), moralement objectivés par les autorités cléricales et professionnelles, et la curiosité d'une jeunesse avide de participer aux grands courants mondiaux de pensée et de création. C'est à cette jeunesse surtout que l'on doit, dès 1944, l'idée de la formation d'un mouvement automatiste (l'impulsion provient essentiellement de Fernand Leduc) en rupture avec l'institution officielle de la Contemporary Arts Society. Avant d'être une rupture sociale, le mouvement automatiste se présente bien comme une crise au sein du milieu des arts contemporains. Pour le reste de la société, une phrase laconique de Thérèse Renaud-Leduc résume tout : «Nous faisons peur».

La chronique suit le cours des années, mais déjà des malaises se laissent entrevoir. D'abord, le rendez-vous manqué : Breton vient au Québec, mais c'est Pellan, le rival de Borduas, qu'il rencontre - plus par hasard d'ailleurs que par intention. Ensuite, le mouvement, dès son tout début, apparaît structuré à l'éclatement. Considérons déjà le conflit Borduas-Riopelle moins comme un conflit de théories de l'art qu'un conflit de personnalités entre un maître adulé et un élève "vaniteux" qui semble ne pas avoir apprécié que le maître le corrige (pp. 114-116). Rendez-vous manqué et conflit de personnalités se rejoignent en 1947 à Paris, lorsque Borduas refuse de participer à une exposition de nouveaux peintres surréalistes patronnée par Breton, seul Riopelle y contribuant d'une œuvre. Les deux destins sont désormais orientés pour de bon : celui de Riopelle vers la reconnaissance internationale, celui de Borduas vers la mythologie québécoise. La courte réunion des deux peintres, ne serait-ce que le temps de signer Refus global, ne changera rien à ce double destin où s'opposent la réussite sociale et la fréquentation des milieux artistiques mondains («"Jean-Paul" avait du talent certes, mais il avait aussi de très influentes relations!», p. 938) d'une part, et le chômage (mais non l'ostracisme), la pauvreté (mais non la faillite) et la désertion familiale (avant l'exil) de l'autre. Ces deux pôles d'attraction sont si forts que tous les autres membres du groupe automatiste se verront à leur tour happés et entraînés, bien malgré eux, vers des issues imprévisibles.

Borduas. Sous le vent de l'île
Riopelle. Hommage à Rosa Luxemburg, (détail)
Les Automatistes voulaient être deux choses : ils voulaient être l'expressivité formelle surréaliste au Québec, et ils voulaient être la voix québécoise du mouvement surréaliste international. Il s'agissait d'établir un pont à double sens qui unirait l'apport culturel québécois à un débat philosophique et artistique auquel participaient déjà des penseurs et des créateurs de différentes nations occidentales. C'était doublement inacceptable, car d'une part, ils devenaient une menace pour les cadres culturels d'une société qui se sentaient menacés dans leur pouvoir hégémonique par l'afflux de visions nouvelles et étrangères; d'autre part, parce qu'ils s'arrogeaient le droit, sans passer par les institutions nationales, de se prononcer, de créer, et d'entretenir un dialogue avec des porte-parole étrangers, ce qui revenait à faire fi de l'aval ou de la supervision de ces dites institutions chargées de maintenir la cohésion homogène de la société et qui se croyaient seules autorisées à parler en son nom dans l'ensemble du processus civilisationnel. Nous voici donc face à une double transgression. La première circonvenait la célèbre devise de Maria Chapdelaine : qu'au pays du Québec, rien ne doit changer, - et c'est sur cette première transgression que le mythe Borduas a brodé, faisant de l'artiste et de son mouvement les annonciateurs des réformes libérales et modernisatrices des années '60 et '70. Ce mythe devait, par conséquent, servir à dissimuler la seconde transgression, c'est-à-dire qu'au pays du Québec, il ne doit pas y avoir une tête qui dépasse les autres sous le regard du monde entier. Et cela est resté impardonnable. Pellan était un gentil garçon parce qu'il ne demandait qu'à rentrer dans le rang; Borduas, Leduc, les Gauvreau, Mousseau, étaient des têtes fortes qui dépassaient la haie. Ce qui, pour l'Église, apparaissait comme un dialogue avec des courants athées et anarchistes, apparaîtrait aujourd'hui, à l'institution héritière de l'Église, au gouvernement du Québec, comme une ingérence dans son «privilège» de se prononcer au nom du peuple québécois tout entier. À une conception monolithique de la morale traditionnelle et de l'ordre social ont succédé une conception solipsiste de la démocratie et l'uniformisation indifférenciée des originalités (et des personnalités).

Corno. Après une pipe (?)
Bref, aujourd'hui, il s'agit de faire comme Borduas, se faire peintre frondeur ou designer multimédia inspiré de Magritte ou de Delvaux, afin d'éviter d'être le Borduas d'une époque qui, au lieu d'envoyer «au diable le goupillon et la tuque!», enverrait «au diable la subvention et [le mortier]!». Les subventions, toujours retournées de moitié sinon de trois-quarts en impôts, souvent conditionnelles à une mise de fonds de capital privé, jamais suffisantes de toute façon (des «prêts sur gages» selon Claude Gauvreau, p. 638), investissement d'apparat et revenu illusoire, elles n'ont d'efficacité que comme liens de dépendance aux ministères pourvoyeurs autorisés; le diplôme, quant à lui, n'a de réelle valeur sociale que comme inféodation à une corporation professionnelle, ce qu'on appelle une «carrière» («Notre enseignement est sans amour; il est intéressé à fabriquer des esclaves pour les détenteurs des pouvoirs économiques», écrivait (déjà!) Borduas dans Projections libérantes, 1949, cité p. 626). Paresse et incompétence sont les deux enfants dégénérés de ce couple taré… En effet, en quoi l'Université serait-elle davantage apte que l'Église catholique ou le gouvernement de l'Union Nationale pour accréditer ou sanctionner la création littéraire et artistique? Si, comme le disait Borduas en 1947, «les lois [en art] sont toujours tirées des œuvres et non pas les œuvres des lois» (p. 413), comment l'impératif catégorique du post-modernisme, que martèlent les théoriciens
Marc Séguin. Ruin-Angels
universitaires sur l'esprit des jeunes créateurs, serait-il moins aliénant que les impératifs de la morale cléricale ou du nationalisme? Les créateurs doivent-ils se laisser diriger par les orientations théoriques? Pourtant, ce Borduas tant célébré ne réclamait-il pas «le droit de l'artiste de penser, de prendre intellectuellement position sur les problèmes de son temps» (p. 467)? Et le post-modernisme quant à lui, s'est-il doté d'un manifeste social précisant son orientation esthétique comme l'ont fait le dadaïsme, le futurisme et le surréalisme? Ce diktat de la critique sur la création est, aujourd'hui comme en 1948, tout aussi inacceptable, mais comme il s'agit toujours de sacrifier la liberté pour la sécurité, voilà pourquoi il est important de maintenir Borduas dans le caveau de son mythe… Espérons que la Chronique du professeur Gagnon aura servi à l'en retirer… pour quelques instants⌛

Montréal
(1998) 27 mars 2013

2 commentaires:

  1. Ouais... Je suppose que vous avez vu le documentaire intitulé: «Les enfants du refus global» En matière de déboulonnage de mythe c'est fort bien.
    J'extrapole ici, mais il me semble que le Manifeste du refus global a bien servi la pensée politique de Pierre Trudeau.
    Daniel

    RépondreSupprimer
  2. Surtout qu'il était réalisée par la fille d'un des membres du groupe Manon Barbeau. Excellent film, en effet. Il y a des revers à la vie bohème. Et ceux qui subissent le choc de ces revers ne sont pas toujours les bohèmes. Tant qu'à servir les intérêts de Trudeau, il faut se rappeler que le Manifeste est de 1948, soit vingt ans avant l'élection de P.E.T. Comme il a été dit plus haut, le Manifeste n'a eu aucun écho majeur dans la politique, et les libéraux de Cité Libre - Vadeboncœur, Marchand - ne les ont pas appréciés. C'est donc par récupération (on ne disait pas recyclage à l'époque) que les Libéraux des années 60, pour faire contraste avec un obscurantisme appuyé avec lequel on dénonçait l'«ancienne administration» de l'Union Nationale, qu'on a porté Borduas et le Refus global aux nues. Ça, ce n'était vraiment pas glorieux.

    RépondreSupprimer