UNE COUILLE PEUT CACHER UNE GRENADE
C’est embarassant. Gênant même. Les voyageurs américains sont exaspérés des fouilles, rayons X et autres examens ou les mains des agents de sécurité des aéroports semblent s’égarer ou s’attarder plus particulièrement à certains endroits du corps. On frôle le film porno - un X toutefois -, mais c’est gênant, en effet, de se laisser tripoter par n’importe qui au nom de la sécurité, surtout lorsqu’on sait qu’en soi, on est pas une menace

Le panoptikon, c’est la version dix-neuvièmiste de Big Brother. Certes, il n’y avait pas de caméra Web du temps de l’économiste compulsif qui calculait tout et rien. Panoptikon, c’était l’organisation pénitentiaire où le screw, le gardien était placé au centre d’un système en étoile, chaque branche logeant des cellules où vivaient les prisonniers qu’il était ainsi facile de surveiller. Les hôpitaux ont repris ce modèle tant il permet de localiser les problèmes d’un rapide coup d’œil et d’y intervenir le plus vite possible.
Le régime panoptikon est un corollaire. C’est le corollaire de la complexification des lieux géométriques confondus avec les lieux géographiques. Bien avant Bentham, le problème était apparu dans l’art fantastique qui


Là où les escaliers sans fin de Piranèse étaient désertés, les places publiques torrides de Chirico à peine traversée par la petite fille au cerceau ou l’ombre d’une statue géante, dans Escher, des individus escaladent les tours et se perdent dans une première dimension molle, non pas fondante comme les figures de bacon dégoulinant de graisses de Dali, mais comme un sol qui, sous l’effet d’un séïsme, se soulève, se courbe, s’affaise ou se fracture sous nos pieds. Rien n’est plus stable dans notre monde assoiffé de sécurité et de garanties à vie. Telle est la réalité que la vision d’Escher nous renvoie.


Lorsqu’on parcourt le tarmac d’un aéroport, il est possible d’éprouver ce même vertige entre l’insécurité de la hauteur et la gélatine qui grouille sous nos pas. Dans les nouvelles tours à bureaux, on monte et on descend dans des ascenseurs bondés. Nous oublions l’errance dans les salles de pas-perdus et les escaliers de Piranèse pour préférer la promiscuïté des ascenceurs étroits avec musique feutrée d'accompagnement. Pourtant, un agoraphobique ne s’y sentira pas pour autant apaisé. Là même, une caméra de surveillance nous observe. L’œil du Panoptikon témoigne donc de la présence discrète mais certaine d’un agent de sécurité. Mais pas si discrète que ça, car tout le monde peut la voir, et certaine, encore moins, car qui peut nous garantir que cette caméra est opérationnelle? Qu’elle est reliée à un poste d’observation où un gardien ne perd jamais contact avec l’intérieur de la cage d’ascenseur? Le réconfort l’emporte donc sur la certitude, sur la garantie. On y voit rien, car il n’y a rien à voir. D’une part, le passager de l’ascenseur ne sait pas, avec certitude, s’Il y a quelqu’un au poste de garde qui l’observe; d’autre part, le gardien, l’endurance succombant devant l’inaction, s’endort ou se divertit en regardant un autre poste télé qui lui offre un spectacle plus «entraînant» (entertainment). Si, après les attentats du 11 septembre 2001, personne ne se posait la question, dix ans plus tard, la poussière des tours étant retombée, les échecs des attentats terroristes rendent le poids de cette surveillance, hier exigée, devient désormais lourde à porter.


Dans la lithographie déjà mentionnée d’Escher, tandis qu’un jeune homme regarde, dans un musée, par la fenêtre, de l’autre côté, une jeune fille l’observe. Si nous déroulions le labyrinthe d’Escher, nous verrions qu’ils sont en fait dans une même continuité. Le panoptikon ne fonctionne pas dans l’ignorance des citoyens. Il ne peut y avoir d’effet panoptikon que si tout le monde, surveillants comme surveillés, savent que, mutuellement, ils s’observent. Le regard des uns renvoie au regard des autres. Il y a là un double jeu sadique où la vue perce l’esprit de l’autre, prétend déchiffrer ses pensées les plus intimes, découvrir les secrets les plus coupables, devancer les actions les plus répréhensibles. Le regard de Dieu, dans l’ancienne religion chrétienne, avait seul ce pouvoir. Comme dans un univers dostoïevskien qui aurait perdu toute mémoire de ses racines orthodoxes, l'Occidental moderne tient tout le monde à la fois suspect et coupable. Suspect de quel crime? Coupable de quel méfait? L'objet du délit, en fin de compte à peu à voir. Maintenant, les institutions humaines relaient l'œil inquisiteur de Dieu et n'attendent pas que Caïn soit dans sa tombe pour prétendre s'approprier l’examen corporel des suspects. Des médecins, puis des agents de surveillance, rendent cet examen intime bien réel et immédiat. Le Panoptikon de Bentham apparaît alors bien simpliste devant ces réseaux de caméras qui surveillent chaque coin de rue même les plus désertées de New York. Les services de sécurité policière ou militaire donneront pour arguments qu’il s’agit de surveiller les échanges de drogue ou les attentats de viol. La vertu mise au service du vice, car on sait très bien que les revendeurs de drogues ont déjà détecté les caméras et que les viols ne se commettent pas aux coins des rues. Nous nous racontons tous des histoires, pour écarter la gêne ou refouler une indignation. Mais la sécurité collective est à ce prix. La vertu mise au service du vice, car que regardent finalement ces fins limiers gelés devant leurs écrans? Des badauds qui vont et viennent. Des rendez-vous galants au coin d’une rue à 7 heures le soir? Des gamins qui jouent au foot? Bref, la vie quotidienne des individus remplie tout ce temps vide de l’attente d’un acte criminel ou d’un attentat terroriste. La banalité anticipe le trauma. Le spectacle du 11 septembre était si bien orchestré qu’il a remporté le prix toute-catégorie des ratings télévisuels. Ce plaisir solitaire d’observer la vie banale et insignifiante de tout un chacun des anonymes qui constituent la foule doit supposer un scénario infantile pervers qui n’est pas lié exclusivement à la copulation parentale. Que pouvons-nous bien apprendre à regarder se promener et vagabonder les gens le long des trottoirs ou dans les grandes surfaces? Tout le mystère est là.

Dans notre étude, La cité assiégée sur l’angoisse paranoïde dans la civilisation occidentale depuis les deux prises de Constantinople (par les Francs en 1204, par les Turcs en 1453, avec effet psychologique de condensation des deux événements et de souvenir-écran), nous savons que les Occidentaux ont l’angoisse double de l’invasion étrangère et des traitres conspirateurs sécrétés dans leur propre sein: c'est la régression obsidionale. L’angoisse vitale condense les effets destructeurs de l’homme sur la nature et la «revanche» de la Nature sur l’organisme humain; l’angoisse psychologique associe l’hystérie sexuelle avec les assauts tentateurs d’un démon extérieur; l’angoisse historique condense les ambitions étrangères et les complicités traitresse de certains groupes cibles; l’angoisse existentielle origine de la confusion entre la légitimité et une légalité qui en trahit l’esprit sinon les mots, tandis que l’angoisse métaphysique oppose un Néant insondable à un Absolu total(itaire). Toute la structure haineuse de la civilisation occidentale gravite autour, se tisse à partir de cette angoisse multiformelle paranoïde. L’effet

Le système panoptikon à un double regard, à l’image du dieu Janus. Un œil tourné vers l’extérieur: et ce sont les satellites, les photographies aériennes, les systèmes d’espionnage militaro-industriel, les interventions accomplies sous couvert d’organismes internationaux et d’aide au développement ou d'aide international. L’autre œil est tourné vers l’intérieur: et ce sont les caméras de surveillance, les enquêtes policières sur les individus liés à des groupes politiques ou mafieux - la ligne de démarcation est facile à franchir -; les services de revenu nationaux et les recettes et pertes des individus grâce à un système financier auquel l'État est intrinsèquement lié; les psy squad d’intervention sur le comportements dans les groupes-problèmes (enfance avec la pédopsychiatrie; les milieux scolaires où se développe la délinquance, les groupes ciblés: ethniques, religieux, politiques, syndicaux, etc.) et même les groupes d’affaires, car pour la sécurité même du système, personne - pas même le président des États-Unis ni les grands noms de la finance mondiale - ne doit échapper au système panoptikon.
Si le regard du régime panoptikon est à l’image du dieu Janus, il peut donc s’avérer aussi une arme à double tranchant, tout dépendant entre les mains de qui les informations recueillies se retrouvent. Les passagers de nos aéroports ont peur de voir leurs fessiers ou leurs tétons sur des sites You Tube ou Google. Ce serait là un moindre mal, puisque ces révélations banales ne se lèveraient pas de l’anonymat. C’est différent entre les mains des États et des corporations internationales de finances. La corruption, si évidente, se prolonge en (menace de) chantage. L’influence indue de groupes de financements sur les élus nationaux; les groupes de pression ou lobbies pourraient fort bien s’en servir pour élargir leur pouvoir, etc. Enfin, aucune information n’est à l’abri d’un quelconque filtrage de sorte que, comme dans le film célèbre de 1973 de Francis Ford Coppola, avec Gene Hackman, The Conversation, l’œil du panoptikon se sent lui-même surveillé par un autre œil, et la paranoïa s’empare de lui, avec les conséquences psychotiques qu’on devine.
Car il y a une distance entre les informations perçues par notre œil paranoïaque et l’interprétation qu’il peut en tirer. Si une image vaut mille mots, il y a des chances que certains de ces mots n’aient aucun rapport avec le contenu de l’image analysée. Des méprises sont plus qu’inévitables. Elles sont mêmes sollicitées par un esprit déjà programmé à chercher ce qu’il a déjà trouvé. Chercher la vérité à travers ces images imposent, et c’était déjà la pathologie de Bentham, de produire plus d’images. Des chiffres appellent plus de chiffres encore, des opérations arithmétiques des opérations algébriques. Du concret de la quantité on passe à l’exponentiel abstrait, c’est-à-dire des quantités qui n’ont aucune représentation réelle sauf dans un cosmos infini, ce qui n’est pas le cas du cosmos humain. Notre soi-disant quête du réel nous entraîne dans la spéculation fantasmagorique. Tantôt fantaisistes (les armes de destruction massive de Saddam Hussein au regard de George W. Bush); tantôt fantasmatique (le potinage sur les vedettes dans les journaux de week-end); tantôt tout simplement fantastique (les légendes urbaines de psychopathes cannibales comme des aliens tout aussi affamés de chair humaine). Tandis qu’un Ben Laden menace l’Occident de toutes les foudres d’Allah et de ses kamikazes musulmans, des pédophiles à la démarche douteuse longent les clôtures de la cours d’école du quartier, attendant le moment propice pour se jeter sur leur innocente proie. Les deux menaces se condensent l’une dans l’autre, se prolongent l’une l’autre, et de la peur propre à l’instinct se développe une angoisse au niveau de la Psyché. Le Socius, pour sa part, parvient à joindre, en recourant aux informations et aux fictions que les modernes techniques de communication lui permettent, les menaces collectives aux menaces familiales. Rien n'est plus facile, aujourd'hui, d'atténuer la frontière du réel, celle-ci étant souvent effacée à travers les documentaires «dramatisés» où on nous présente une fiction comme étant la reconstitution de la réalité. Or, nous qui travaillons et interprétons l’histoire, savons que rien n’est plus maléable que notre interprétation du réel.
Ces accumulations d’images et d’informations recueillies par les outils du panoptikon sont trop lourdes, trop chargées pour la capacité des individus, experts ou consultants, de pouvoir toutes les interprétées au-delà de toute erreur justifiable. On en vient à oublier qu’elles existent pour nous informer alors que de plus en plus, elles trouvent leur justification dans leur accumulation même. La statistique devient le seul mode de lectures et d’interprétation, avalisant ainsi l'épistémologie de l'observation scientifique. Et les résultats sont plutôt décevants. Comme chez


Donc, que regardent tous ces agents de sécurité branchés devant leurs écrans d’ordinateurs? Un spectacle bien ennuyeux, à vrai dire. Comme dans le roman, et dans le film qui en a été tiré, Le




Donc, les agents de surveillance verront toujours moins que ce que nous montrerons les fantaisies des réalisateurs de séries télés. Certes, nous frissonnerons toujours lorsque nous reverrons les policiers descendre le gros barils d’acide de l’appartement de Jeffrey Dahmer à Milwaukee qui y faisaient se décomposer les chairs qu’il ne mangeait pas de ses victimes homosexuelles. Nous ne cesserons d’être stupéfaits par le sang répandu sur les divans des Polanski à Ciello Drive après la tuerie accomplie

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire