Campbellford, Ontario. Lors de la fête d’Halloween 2010 organisée par la Légion royale canadienne, deux drôles se sont présentés costumés, l’un en membre du Ku Klux Klan, drapeau confédéré cousu dans le dos, tandis que son copain (du moins je l’espère), le visage teint en noir, portant une chemise à carreaux rouge et noire, en jean et une corde attachée à son bras, tenait le rôle de l’esclave de service. Un témoin, de race noire, a exprimé le dégoût que lui suscitât cette mise en scène et s’est empressé de quitter et sa bière et le lieu. Le clou de la soirée, fut toutefois lorsque le premier prix des déguisements fut accordé aux deux complices. Mme Joy Herrington, présidente de la branche 103 de la Légion royale canadienne, absente lors de «sa» soirée, après moult critiques, a declaré, candide: «En tant que présidente de la branche 103 de Campbellford de la Légion royale canadienne, je m’excuse à toutes les personnes qui ont été offensées par ces événements qui ont

Ne soyons pas trop sévére envers cette innocente. La police, appelée à mener enquête, a renoncé à toute poursuite judiciaire, considérant que le mauvais goût provenait d’un mauvais jugement. Cette logique kantienne du service de police ontarien est tout à son honneur. Cet incident, qui aurait dû passer inaperçu, rappelle cette bourde du prince Harry d’Angleterre, qui était apparu à une fête similaire, portant le swatiska nazi en brassard. Après un flot de bière, la manchette fit couler un flot d’encre.
Dans les deux cas, nous voyons des représentants d’une élite particulière: les membres de la digne Légion canadienne de vétérans d’un côté, de l’autre un prince de sang royal, recomposant ou récompensant une marque d’aliénation historique humiliante. Des drôles qui parodient l’histoire en insistant sur l’humiliation des victimes: noires ici et juives en Angleterre. Du mauvais goût. Du mauvais jugement. Sans doute. De l’innocence? Point.
L’histoire est en spectacle. Après les tragédies et les drames classiques, après le cinéma et la télévision, voici des groupes de citoyens qui se costument en officiers et soldats de la guerre de 1812 (au Canada) ou de Sécession (aux États-Unis). Voici les bénévoles de villes ou villages, en Abitibi, au Saguenay, en Vendée ou ailleurs qui recréent le fil de leur histoire à travers des spectacles à grand déploiement sur scène, où l’on voit des Amérindiens prendrent des poses romantiques ou des faux-soldats bedonnants se lancer à l’assaut d’une crète à Queenston Heights. C’est, paraît-il, la nouvelle façon qu’a la mémoire de renouer avec le passé. Une nouvelle manière dont la conscience historique se donnerait pour garder et exprimer les fiertés ou les traumatismes du vécu collectif. Ces spectacles attirent leurs adeptes. En plus, ils nourrissent l’industrie touristique qui ne peut pas toujours se payer le cachet des vedettes de musique Rock. Spectacles pour spectacles, ceux-là valent bien ceux-ci et impliquent toute une communauté dans un processus ludique où l’histoire n’apparaît plus comme une comptabilité de faits et de dates à retenir par cœur, mais une activité communautaire qui célèbre une fierté collective. À une époque où les programmes scolaires ne savent plus quoi faire de l’enseignement de l’histoire, pris entre propagande politique et «savoir inutile», pourquoi devrions-nous déplorer ces activités? …jusqu’à ce qu’elles dégénèrent en exhibitions gratuites et de mauvais goût.
Car tout le problème réside en cette dégénérescence. Où devons-nous partager entre histoire-spectacle de bon goût et démonstration d’histoire affligeante et humiliante? Dans les cas que nous avons cités plus haut (La guerre de 1812 et celle de Sécession) les adversaires étaient ontologiquement des «égaux». Anglais et Américains, les généraux Brock et Van Rensselaer descendaient tous deux d’une même souche, l’anglo-saxonne, même s’ils

Mais il en va tout autrement quand des épisodes non «historically correct» surgissent, abruptement, au cours d’une soirée mondaine. Les sottises du prince Harry et des deux sado-maso ontariens apparaissent moins graves que le tollé qu’ils suscitent parmi les esprits scrupuleux. Le prince Harry n’a pas l’inédit d’être apparu avec un brassard nazi au bras dans un party d’Halloween, pas plus que nos deux lascars de se déguiser en membre du Ku Klux Klan avec son esclave noir tenu en laisse. Pourquoi ces faits divers font-ils la manchette au même titre qu’un assassinat ou la sortie d’une vedette gai du placard? Pourquoi tiennent-ils l’affiche des écrans de télévision et des journaux alors que la faim dans le monde, les épidémies de sida et de choléra, les horreurs de la guerre et les crises sociales et financières mériteraient de nous tenir en haleine continuellement? L’effet sensationaliste n’explique pas tout. Ou s'il explique quelque chose, s’il se manifeste à fleur de peau, c’est qu’inévitablement un pot de fleurs a chuté et est venu s’écraser à nos pieds.
Laissons donc de côté les guerres de 1812 et de Sécession, de Vendée et autres chouanneries reconstituées pour nous arrêter à ces deux exemples qui ont suscité la colère des citoyens. Nazis et membres du Ku Klux Klan sont historiquement apparentés. Nous savons qu’Hitler partageait les objectifs et idéaux des membres du Ku Klux Klan sur la question de la pureté raciale, de la ségregation des races considérées comme inférieures et les traitements exterminatoires qu’on devrait, selon eux, leur faire subir. Le lynchage d’Afro-américains dans les États sudistes, surtout après la Grande Guerre de 1914-1918, est contemporain de l’élaboration de l’antisémitisme hitlérien à travers la rédaction de Mein Kampf. Aux vieux racises de la fin du XIXe siècle, Chamberlain et Gobineau, avaient succédé des théoriciens américains inspirés des nouvelles sciences biologiques,
Enfin, l’historicité du groupe des légionaires comme celle de la jeunesse branchée qui gravitait autour des membres de la cour royale britannique, s’ils n’ont pas oublié les horreurs de la Shoah que Spielberg et autres «holocaustistes» cinématographiques ressassent inlassablement, une barrière inconsciente a soudainement surgit, partageant le sens de l’unité entre les in-group et les out-group. L’attitude du seul convive noir de la soirée d’Halloween reste éloquente. Il s’est senti immédiatement rejeté par l’accueil fait aux deux larrons et s’est tout de suite empressé de quitter la fête. Il sentait consciemment ce que les autres, inconsciemment, lui signifiaient à travers l’acceptation de la scène grotesque: son exclusion du groupe. Il est

Nous voilà donc loin des passages d’éponges sur une historicité réconciliée par la bonne volonté véhiculée par les cérémonies de commémoration. Par-delà le chemin de fer souterrain qui permis à tant d’Afro-américains de fuir l’esclavage sudiste en traversant la frontière de l’Ontario avant la guerre de Sécession et les efforts de la Bataille d’Angleterre pour venir à bout de l’imperium raciste du Troisième Reich, bref ce qui est vanté à gros traits dans les manuels d’histoire dès la petite école, au Canada comme en Angleterre, des réactions contradictoires émanent de quidams qui n’ont pas plus d’intérêt pour ce savoir que celui de fournir des idées de décors et de costumes pour les fêtes mondaines. L’histoire-spectacle, vantée même par certains historiens, montre que la caricature historique se substitue à la conscience critique, intellectuelle et morale. Il n’y a pas plus de différence à se capuchonner en membre du Ku Klux Klan qu’à se bander un œil en pirate des Caraïbes.

Devons-nous donc nous inquiéter de ces travers de quelques joyeux fêtards? Sûrement pas. La bêtise n’est pas le monopole d’une époque ou d’un peuple. Tous les goûts sont dans la nature, même les mauvais. «La laideur se vend bien» titre un livre qui n’est pas d’un sot. Il faut simplement décortiquer, distiller ces événements sans importance car ce qu’ils révèlent, par contre, est d’une certaine importance. Comment analyser ces faits divers? La nature vraie de l’histoire-spectacle? Sont-ce là des perversions d’une saine activité de la mémoire ou n’est-ce pas plutôt l’histoire-spectacle elle-même qui est déjà une activité perverse et subversive?
Les dérapages qui sont au centre de cet essai peuvent être considérés comme la pointe de l’iceberg. L’histoire-spectacle est perverse et subversive à la fois pour notre rapport avec notre passé, notre connaissance de ce passé, ce qu’il a imprimé dans notre mémoire et notre inconscient collectifs. Perverse dans la mesure où elle fait prendre le rêve pour la réalité, une histoire idéalisée pour une histoire vécue, des costumes du dimanche pour des vêtements quotidiens. Elle est subversive pour notre conscience morale également. Juger après coup, lorsque la lumière rouge de notre téléphone ne cesse de clignoter pour nous avertir qu’un plaignant nouveau attend au bout de la ligne, c’est qu’il est déjà trop tard. Le racisme a réintroduit l’acceptation passive. Aussi, devons-nous nous féliciter qu’il y ait des plaignants qui n’acceptent pas ces fausses drôleries. Encore faudrait-il faire un pas de plus et s’interroger sur l’importance que la métamorphose de la connaissance historique en spectacle touristique, en grand-guignol comme en Triomphe à l’Italienne de la Renaissance, menace de faire subir à notre intelligence du passé. Ce sens de l’unité si cher pour que les hommes puissent vivre en paix, sinon en fraternité partagée et réciproque qui s’étendraient au-delà des limites ethniques, langagières, cultuelles, selon l’actualité en mouvance vers une mondialisation communicationnelle sans précédent dans l’Histoire, l’interrogation, oui, est d’importance.
Nous devons nous féliciter d’avoir fait échouer la reconstitution prévue, pour le quatrecentième anniversaire de la fondation de Québec en 2008, de l’incontournable bataille


Car, outre son aspect pervers, l’histoire-spectacle sécrète aussi un aspect subversif dans la mesure où les valeurs morales sont focalisées sur la victoire (victoire des Anglais dans la bataille, des francophones dans la survivance après la défaite) plutôt que sur la convoitise





Allez chercher dans le passé des sorcières, des magiciens, un bestiaire de tout accabit pour illustrer nos peurs et les exorciser rend l’Halloween elle-même totalement inefficace. Si le fait de parodier ou d’ironiser sur nos superstitions rurales pouvait, un temps, s’avérer utile pour affermir notre force de caractère dans l’enfance et recevoir, comme tribut, bonbons et friandises; à l’heure des légendes urbaines, nos sources de peurs sont visiblement autres que les chats noirs et les fantômes. La nappe de pétrole répandue dans le Golfe du Mexique aurait pu, tel que suggérée par Infoman, être personnifée par un vulgaire sac à vidange «Glad»; le réchauffement climatique par un Soleil éclatant en papier d’aluminium; l’effet de serre par une


Nous ne craignons plus les Nazis ni les Ku Klux Klan. C’est ce que ces faits divers nous rappellent. Comme les sorcières du XVIe siècle, ils ne sont plus que l’objet de nos risées. Pourtant, contrairement aux vieilles sorcières qui se sont metamorphosées en jeunes et jolies Wicca, les Nazis et les Ku-Klux-Klan existent toujours, font de la propagande (soft), s’insinuent de plus en plus dans les partis de droite (le Tea Party aux États-Unis), les néo-fascistes en Italie et en Allemagne, le Front National bien connu en France. L’Histoire-spectacle s’est un peu trop précipitée en croyant que l’on pouvait se permettre de rire du Diable maintenant que les canons de Sa Majestée et les leçons de citoyenneté canadienne l’auraient édenté. Après tout, comme disait Baudelaire, la meilleure ruse du Diable ne consiste-t-elle pas à nous faire croire qu’il n’existe pas?⌛
Montréal,
3 novembre 2010.
3 novembre 2010.
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