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mardi 16 novembre 2010

La gauche conservatrice québécoise s'en va-t-en guerre!


LA GAUCHE CONSERVATRICE QUÉBÉCOISE S'EN VA-T-EN GUERRE!


Voici la gauche du Québec qui sort de la caverne de Platon. Encadrée de deux vénérables têtes blanches, celle que le Premier ministre Charest appelait avec dérision «la p’tite madame», avant qu’elle ne vienne serrer les coudes avec lui pour son projet de remettre les chômeurs et assistés sociaux au travail il y a deux ans, mobilise les troupes syndicales pour résister à l’assaut ouvert et agressif mené par les tendances de droite. Le groupe que ce vieux-nouveau Front Commun fonde s’appellera l’Alliance sociale. On ne peut s’imaginer que l’imagination soit autrement autant dépourvu de pouvoir!

Le journaliste de cyberpresse - car je ne sais si c’est là une parole de l’un de nos trois mousquetaires -, parle de l’intoxication dont la propagande de droite empoisonne le Québec. Sur ce point, je suis d’accord. Nous sommes tout simplement asphyxiés par ces relents sûris qui viennent de la vésicule biliaire des différents promotteurs de la grande entreprise, souhaitant le chemin largement ouvert devant eux, jumelés aux ressentiments bilieux que la petite et moyenne bourgeoisie, grevée de taxes et d’impôts, au lieu de s’en prendre courageusement à ceux qui font réellement son malheur, préfère différer sur des innocents la colère de leur régression financière.

Que Patrice Bergeron, l’auteur de l’article, parle d’une déclaration de guerre, là je ne le suis plus. Ou du moins, les généraux me font penser à des généraux Gamelin qui s’en vont livrer la ligne Maginot à l’armée allemande. Il est vrai qu’ils ont rallié les Fédérations d’étudiants universitaire et collégial, mais, suis-je devenu aveugle, je ne vois aucun de leurs représentants aux côtés de Claudette, Michel et l’autre dont je ne me souviens plus du nom. Michel Arsenault lance des mots historiques: «Selon le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Michel Arsenault, il faut défendre les programmes sociaux contre la privatisation». Du coup, c’est clair, cette guerre qu'entend livrer la gauche est en fait une action des plus conservatrice qui soit. L’esprit conservateur est passé à gauche dans le courant de la nuit, roulant de sa place naturelle, la droite, vers la levée du corps du «modèle québécois». De plus, notre conservateur est un dénonciateur du darwinisme social: «Ça, c'est la différence entre les êtres humains et les animaux, a-t-il déclaré en conférence de presse. Les animaux, quand il y en a un qui vieillit, ils le laissent mourir et ils le mangent entre eux. Nous, il faut s'occuper de notre monde, de nos jeunes, de nos étudiants, de nos vieillards.» À l’ère de l’écologisme et du retour du «Bon Sauvage» de Rousseau, l’éthos animal nous apparaît bien cruel. Les humains, eux, sont passés depuis longtemps du cru au cuit, selon l’expression de Lévi-Strauss: c’est vivant et bien cuit que nous nous mangeons entre nous.

Autre déclaration qui sent la stratégie défensive à plein nez - alors que la gauche, par définition, devrait en être à une «stratégie offensive»: «Les syndicats veulent ainsi s'opposer au nouveau regroupement Réseau Liberté-Québec, qui a pris son envol il y a quelques semaines, ainsi qu'au mouvement politique qui semble se dessiner autour des anciens ministres péquistes François Legault et Joseph Facal». On a peur? Alors il faut re-fonder une (vieille) Alliance contre le (nouveau) Réseau. Décidément, le quizz action/réaction a fait des petits… Or, la réaction ici, est définitivement de …gauche.

Et voici venir la «p’tite madame» asséner le coup de matraque gauchiste de la conférence: «Le Québec a besoin de bien d'autres choses que d'un «Tea Party» québécois, a commenté la dirigeante de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Claudette Carbonneau. Je pense qu'il a besoin d'un autre Québec et pour ça aussi, on est prêt à se mobiliser et à agir.» Est-ce que «cet autre Québec» serait en fait le «modèle québécois» qu’il faut défendre coûte que coûte? Alors ce qu’on a, on le garde. Je suis bien d’accord. Mais cet «autre Québec» ne pourrait-il pas être une vue de l’esprit d’un Québec qui serait tout autre? Différent et meilleur? Devenir réellement un «autre» Québec, est-ce possible? «Je est un autre», écrivait Rimbaud. C’est aussi l’avis de Mme Carbonneau. Mais ce même Rimbaud disait aussi qu’il voulait être «absolument moderne». Là, la «p’tite madame” ne suit plus. Décidément, Claudette n'est pas Colette et avant de s'engager plus avant dans le récit des Claudette, qui ne sont pas des Claudine, la littérature québécoise reste suspendue dans un vide du cœur, côté gauche.

Dans l’article cité, Mme Carbonneau parle de la vulnérabilité des syndicats. La présidente de la C.S.N. pousse sa stratégie défensive: «Est-ce qu'on sent qu'on est en perte d'influence? Je vous dis que derrière votre question, il y a au moins la démonstration qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans le discours de la droite, parce qu'à les entendre, on est omnipotents.» L’omnipotence, dont, effectivement, les syndicats ne sont pas possesseurs, devient une gêne. Mieux vaut s’asseoir en tant que victimes, ’tits potiras, et laissser l’omnipotence aux agents de la droite. Je regrette mais la logique discursive d’un M. Facal est mieux structurée que celle de Mme Carbonneau. Là où on assiste à une démonstration impitoyablement logique, ici on entend une plaignarde qui geint un appel à ceux-là même qu’hier encore, elle n’hésitait pas à laisser aux mains des politiques vicieuses de MM. Sam Hamad et Jean Charest. En fait, l’Alliance sociale fonde sa stratégie en visant le budget Bachand, ce qui montre qu’au cœur de sa rhétorique, il n’y a que la défense d’intérêts corporatifs et non une volonté d’être ce que devrait être une gauche qui se respecte, précisément «de saisir les vrais enjeux du XXIe siècle», et «donner un “tour de roue” vers un autre type de développement». M. Bergeron a donc parfaitement saisi l’essentiel du discours de la gauche que j’entends depuis des décennies. Conservatrice, victimaire, pusillanime, prête à se vendre - et à vendre ses membres cotisants - au «fantôme de la paix sociale» qui hantait les cauchemars de Robert Bourassa et le rendait hystérique à marteler sans cesse, à en appeler à la maturité des syndiqués. Les centrales ont embarqué dans cette hystérie devenue collective et qui n'était pas la leur, et depuis, avec des membres culpabilisés par Robert B., excusés par Jacques P., punis par Lucien B., câlinés par Bernard L., et enfin négligés comme au temps de Taschereau par Jean C., dès qu’une entente avec le pouvoir est possible, les centrales se résignent. Elles se résignent quitte à continuer ses jérémiades contre le patronnat et l’État, État paternel envers lequel pourtant, elles ne cessent de se tourner pour justifier leur existence, qui serait inopportune dans une société où l’équité entre capital et travail serait établie et respectée. (Voyez, je ne parle même pas de communisme!)

Entre les hystériques du Réseau et les bretteurs de l’Alliance, je ne vois pas où le cœur du Québec, en autant qu’il lui en reste un, pourrait bien battre au profit de l’ensemble de la société québécoise? Ils ont beau dire qu’ils ne forment pas de partis politiques, mais bien des mouvements, à commencer par celui de Souveraineté-Association, finissent par en devenir un, et par prendre le pouvoir. En un siècle où les vertus mènent à l’Enfer, je partage les doléances des groupes étudiants, mais j’aimerais qu’ils aperçoivent également ce qui les menace réellement: l’après-université; le «pouvoir intellectuel» qui peut devenir, outre son juste encadrement, un pouvoir de censure, de ségrégation et un éteignoir de la pensée et de l’imaginaire; la servilité envers l’État des recteurs qui n’a d’égal que celle des recteurs des universités du Moyen Âge envers l’Église romaine. Là-dessus, en plus du financement déficitaire, on trouve des sources de régression et d’incapacité beaucoup plus grandes et que défend l’Alliance. Les étudiants conduits à l’abattoir social du XXIe siècle, ça aussi c’est préoccupant. Beaucoup plus préoccupant que le problème de l’endettement étudiant et national qui ne préoccupe guère les financiers (Solon, archonte d'Athènes en 594 av. J.-C. avait compris que les dettes n'étaient que des chaînes de papier, et de son autorité les déchira), mais deviennent une toxine des pléthores de droite.

Je partage les doléances des syndiqués - mais non des centrales syndicales -, car le syndicat est indispensable dans un monde où le marché du travail livre les travailleurs aux enchères des placements en bourse. L’éthique du travail n’existe plus. Ce qui subsiste, la job qui permet de mettre le beurre au centre de la table, est une réification de la jouissance de la vie. Elle suscite, dans le cadre bipolaire de l’organisation technique du travail, des périodes d’intense activité productive et de longues périodes de chômage, entraînant une instabilité à partir de laquelle s’engager dans des activités créatrices, fonder une famille, ou tout simplement planifier son avenir, devienent tout à fait aléatoire. Rester river, accroché au téléphone ou au courriel de son ordinateur, épuise, vampirise, altère les forces vives qui animent et motivent l’activité créatrice des êtres humains. De l’organisation du travail, c’est la psychologie du travailleur qui, bientôt, devient maniaco-dépressive, avec les conséquences délétères que l’on sait. Sur ces points qui illustrent, précisément, le tournant technologique de la post-modernité, les centrales syndicales semblent moins préoccupées une fois une nouvelle convention collective signée. Les centrales ont appris, avec le temps, comment s’incliner devant la loi qui repose moins sur un sain débat démocratique que sur la force des contraintes économiques. Elles l'ont tellement bien introjectée qu'elles n'hésitent pas, parfois, à la transposer dans leurs propres relations avec leurs cotisants. Les porteurs de valises s'installent à la table, et les membres n'ont plus qu'à voter. Le carrousel des petits chiens emportent les aspirations et tourne au rythme du vent mauvais.

Et il y a tous les autres wagons de gauche qui se sentent tirer ou dérailler par ces locomotives syndicales: les groupes communautaires, les attentes féminines (ou féministes), les conditions de l’enfance et de la petite enfance, celles des vieillards, celles de tous les malheureux de la terre qui ne savent plus vers qui se tourner pour garder à la fois leur dignité et s’assurer une vie un peu moins austère, un peu moins souffrante, un peu moins humiliante. Comparer nos malheurs à ceux des Haïtiens ou autres victimes de cataclysmes nous console moins qu’il nous désole de notre situation en pays dit riche et autonome.

Dans un texte précédent (Quand le vent souffle à droite sur un Québec désorienté), j’ai parlé des fondements psychologiques collectifs de la droite et de la gauche. De la droite, j’ai démontré qu’elle se fondait sur une représentation de la société comme parthénogénèse, c’est-à-dire une société qui se reproduit sur elle-même sans rien ajouter de neuf ou d’étranger à ce qu’elle est structurellement et culturellement. Fantasme de l’histoire achevée, complétée, finie. La gauche, par contre, se fonderait sur une représentation de la société comme palingénésie, c’est-à-dire d’une société porteuse d'ambitions à devenir une société nouvelle, faite par et ou pour un «homme nouveau». À la suite de l’idée de progrès humain, la gauche ambitionnerait la perfectibilité d’une humanité toujours inachevée, incomplétée, infinie. Bien sûr, il y a des délires de gauche comme il y a des délires de droite: au Sky is the limit du progrès à l’américaine, on pense facilement au Surhomme nietzschéen, nazi ou communiste, qui brise les chaînes de l’esclavage bourgeois. La palingénésie est futuriste et scrute l’avenir. La parthénogénèse est archaïste. Elle se tourne vers le passé, et en ce sens, tout le monde a le nez rivé sur l’hier. Contrairement au téléroman populaire, Les Rescapés, nous ne sautons pas de 1964 à 2010, mais de 2010, nous revenons à 1964. Si la famille montréalaise de 1964 se sent désorientée, propulsée 40 ans plus tard; la famille actuelle se sentirait bien déroutée de retourner en 1964. Pourtant, c’est ce à quoi elle ambitionne, portée par le vent de droite.

Les plus démontées seraient sans doute ceux qui rêvent d’abolir l’assurance-maladie, obligés de payer avec un maigre revenu de classes moyennes, les coûts de santé du privé tels qu’ils s’affichaient à l’époque. Les valeurs drabes, contraignantes, auto-culpabilisantes, hiérarchiques de l’Église catholique appuyée sur l’État duplessiste. Non, le Frère André, si thaumaturge et si saint eût-il été, n'était pas un joyeux luron. Les femmes au foyer, les enfants en silence, le complexe de castration subi par les hommes, la frigidité des femmes violentées à leur nuit de noces, la compulsion obsessive des fautes morales, l’ostracisme haineux des marginalités (sexuelles, migrantes, et autres): tout cela fait partie de ce que Toynbee appelait un cake of customs. Un gâteau de coutumes où il est impossible d’avoir un système sans garantie sociale sans avoir des groupes qui prennent le relais de l’État et qui peuvent ainsi prendre la morale populaire en otage. Le conservatisme américain repose essentiellement sur un tel gâteau ou la liberté de posséder une arme chez soi repose sur la même liberté de se faire tirer sur un banc d'école. Les deux sont indissociables. Que ce soit par l’Église ou par l’État, la liberté est toujours menacée dès que la vulnérabilité de l’individu l’abandonne à une dépendance extérieure, peu importe l'institution, grande ou petite, qui s'en montre la tutrice.

Nous touchons du doigt ce qui ne va pas dans la société moderne: la liberté. Trop ou pas assez? Trop de liberté pour les propriétaires et patrons et pas assez pour les travailleurs et les employés. Ça c’est la gauche. Trop de libertés pour les contestataires et pas assez pour les entrepreneurs. Ça c’est la droite. Trop d’autorité de l’État et pas assez du citoyen. C’est encore la droite. Trop de liberté pour les agences de placement (d’emplois comme de financements) et pas assez pour les floués des placements de retraite. C’est la gauche. Trop de liberté pour les criminels et pas assez pour les victimes qui mériteraient une revanche. Oui, c’est la droite. Trop de liberté pour les forces policières dans les répressions sociales et pas assez pour les détenus, prisonniers souvent confondus dans un régime pénitenciaire bureaucratisé. Non, c’est la gauche. Action/réaction, toujours. Pensée binaire à l’image de la structure de l’informatique 0-1. Dialectique de l’imbécile. Si ce n’est blanc, c’est noir et vice versa. C’est la pauvreté de l’empowerment. L’empowerment de la pauvreté d’esprit.

Car la liberté, de tout temps, est un trade-mark de la gauche. Pourquoi est-ce la droite, qui, aujourd’hui, au nom de la liberté, réclame des mesures de régression sociale? Aurions-nous, sans nous en apercevoir, dépassés les limites de la liberté? La critique des despotismes du XVIIIe siècle et celle des totalitarismes au XXe a maintes fois démontré que la liberté individuelle était essentielle à la création, à l’invention, à l’élargissement de l’esprit humain. Condorcet en avait tracé une enthousiaste Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain (1794). Près d’un demi-siècle plus tard, Tocqueville montrait que le consensus américain pouvait devenir la pire des formes de tyrannie, la tyrannie de la majorité capable de menacer la liberté individuelle acquise, le despotisme reposant moins sur le pouvoir d’un tyran, empereur ou roi, que sur la pensée unique dénuée de sens critique et l'aliénation de la liberté d’expression corsetée par le consensus social. Sans doute, le libéralisme cache-t-il derrière la démocratie la vacuité de l’idéologie libérale, réduite à celle des affaires de quelques-uns garanties et protégées par le droit contre la pression exercée par le groupe. Rousseau se scandalisait de la démocratie britannique (devenue la nôtre) tant il trouvait que le citoyen britannique avait, une fois tous les quatre ans, tous les pouvoirs entre les mains pour assurer sa liberté, qu’il livrait volontairement à un représentant qui, pendant quatre ans, l’assumerait jusqu’à la tyrannie, sans que ce citoyen ne puisse l’en démettre et récupérer sa liberté. Cette démocratie à l’urne musicale est, précisément, ce qui bloque le plus la liberté, et ce n’est plus le réaménagement des cartes électorales (le rep by pop) qui fit l’économie d’une révolution française à l’Angleterre en 1832 et encore en 1867, ni le passage du scrutin numérique au scrutin proportionnel (qui n’a pas empêché les démocraties qui l’appliquent déjà depuis longtemps de subir la même désillusion et le même cynisme qui animent les démocraties britanniques, y compris l’américaine). Comme son équivalent économique, le salariat, le bulletin de vote est un obstacle à l’évolution de la liberté et de la démocratie dans nos sociétés actuelles. Ces praxis d’un autre âge sont aujourd’hui dépassées. Elles ont ramené la corruption que les grandes révolutions, précisément, voulaient purger la société. Ce saut qualitatif nous apparaît peut-être vertigineux, mais il ne tend pas à «niaiser avec le puck» pendant des années pour les voir, le jour où ces réformes seront appliquées, déjà insuffisantes et inopérantes aux problèmes réels.

J’écris ton nom liberté. Oui, la liberté est malmenée. Trahie par la droite, abandonnée par la gauche, elle n’est plus que dépérissement entre licence et libéralisme. Sa praxis idéologique, la démocratie, n’est qu’un vieux tour de piste pour des personnalités souvent médiocres pour lesquels les journalistes appellent à la mensuétude. Sans le savoir, ils nous font regretter les empereurs, les rois et les dictateurs! Que de responsabilités audacieuses pour César! (Veni, vidi vici.) Que de préoccupations paternalistes pour Louis XIV! (L’État c’est moi.) Que de courage il fallut à Mussolini et à Hitler pour gérer des sociétés beaucoup plus complexes que les nôtres sans avoir en tête le concept de la bonne gouvernance et de l’empowermentqui font l'excellence de nos instituts d’administration publique! Décidément, où des ânes pourraient-ils réussir là où de si grands coursiers ont échoué? Eh pourtant! Ça marche! C’est ainsi que droite et gauche, inconsciemment, se tendent la main par-dessus leurs discours politiques, pour engager la régression de la civilisation vers sa phase ultime: la parthénogénèse et la désagrégation inévitable des cultures qui la constituent.

La liberté et l’auto-détermination des sociétés comme garantes de celles des individus, en autant que cela reste une vision de l’esprit, demeure le but d’une palingénésie qui donne toute sa pertinence à une gauche renouvelée et actualisée aux moyens techniques du XXIe siècle. Plutôt que de s’en servir pour aliéner encore plus et rendre adicte de jeux compulsifs des individus dont la maturité est inassumée, «l’homme nouveau» devrait se servir de ces technologies pour travailler à sa libération des asservissements qui pèsent sur lui. Plutôt que de réinvestir affectivement d’imagos paternels l’État et les institutions, il devrait s’en servir pour réduire ses relations avec ce Moloch qui toujours demande plus que ce qu’il peut offrir. Mais le «dépérissement de l’État», tel qu’on le souhaitait au début du XXe siècle, ne peut advenir que si les minorités dominantes d’une société perdent de leur dominance et rejoignent leur état minoritaire, parcellaire, et soumises aux intérêts bénéfiques de la collectivité, voire disparaissent pour de bon tant leur régression est délétère pour le reste de la civilisation. Ce paradoxe, les solutions du XXe siècle ont été inefficaces à le résoudre, et la condition de l’homme moderne reste celle d’un apori insoluble, entre la peste et le choléra, entre le libéralisme et l’étatisme. Cette vision de l’esprit, passé au stade de défi politique réaliste, ne pourrait-elle pas devenir la palingénésie du XXIe siècle?

En tous cas, elle ne sera pas celle de l’homme préoccupé d’environnement. Non parce que l’environnement ne lui tiendra pas à cœur - il n’aura pas le choix s’il veut survivre -, mais parce que c’est une inquiétude et non pas un problème avec sa solution comme corollaire. Ce ne sera pas celle, non plus, de l’homme préoccupé par sa mélancolie personnelle, car si elle demeure son état d’âme, elle ne sera qu’une autre inquiétude qui le détourne de la solution qui est de faire de sa vie une œuvre (d’art, de science, d’ingéniosité, etc.). Cet homme nouveau, «absolument moderne», ne sera pas préoccupé non plus par les rivalités autour de la mondialisation, réalisant que ce ne sont là qu’inquiétudes et que, de toute façon, ce qui arrive dans les conflits internationaux finira toujours bien par arriver: il ne restera plus qu’à modeler sa force, qui entend bien que toute guerre mondiale peut s’enrayer par une objection pratique de la part des citoyens de chaque pays. La «grève générale» qui fut vaincue par «l’union sacrée» en 1914, l’impossible pacifisme de 1939, ont été contredits depuis par les désobéissances civiles qui torpillèrent la guerre américaine au Vietnam. Yes, we can. Il ne sera pas non plus préoccupé par sa situation existentielle, considérant qu’entre la légitimité et la légalité, cette dernière doit refléter l’état de la première et non l'inquiétude des lois abstraites, désuètes, appuyées sur des forces violentes et contraignantes; que la légitimité se construit au jour le jour, dans les pensées et les actions mesurées de l’individu dans son milieu, condition nécessaire de cette liberté qu’il assume et qui l’assume. Enfin, il ne sera pas préoccupé davantage par les inquiétudes métaphysiques qui le soumettent à un destin qui n’est pas le sien. «L’homme nouveau», affranchi du plus grand nombre de contraintes, réelles et virtuelles, sécrétant des aspirations réalistes face à ce qui reste de la dure nécessité de la condition humaine, dans les circuits entrecroisés qui constituent non plus la «toile» informatique mais la toile sociale, plus près de la «réalité» objective qu’il saura s’écarter de sa «vérité» subjective, efforts stoïques sans doute, qui le rendront fier de lui plutôt que tir au flanc dans une résistance de chaque instant au fardeau qui l’écrase.

Nous ne reviendrons donc pas sur l’analyse de l’angoisse paranoïde qui est celle qui motive la régression haineuse de la droite, qui alimente la parthénogénèse du Réseau et tue la lumière des Lucides. Elle est riche, variée, protéenne. L’angoisse qui anime l’Alliance sociale est plus simple: la peur de perdre les droits sociaux (mais dans le fond individuels) acquis comme si ces droits, une fois scellés dans la loi, étaient inaliénables au temps. Si la gauche avait à penser la palingénésie comme c’est sa «mission historique», elle aurait, d’elle-même, franchie cette étape depuis longtemps et enrichie ses membres d’une véritable conscience qui dépasse leur aliénation actuelle. C’est d’avoir trahie cette «mission historique» que, présentement, la caverne de Platon accouche de trois souris grises.⌛

Montréal
5 novembre 2010

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