VENEZ PARTICIPER AU FORUM DE LA SOCIÉTÉ D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES EN PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE (S.E.R.P.H.) À L’ADRESSE FACEBOOK : https://www.facebook.com/groups/SERPH/?pnref=story

POSEZ DES PROBLÉMATIQUES,
SUGGÉREZ DES DÉBATS,
RÉPONDEZ ET INTERVENEZ DANS LES DISCUSSIONS EN COURS.
C’EST GRATUIT, ET POUR AUTANT QUE VOUS VOUS INTÉRESSEZ AUX QUESTIONS DE CIVILISATIONS, DE CULTURES, DE SOCIÉTÉS, IL VOUS SERA POSSIBLE D’ÊTRE UN SPECTATEUR ENGAGÉ DANS LE MONDE EN CE PREMIER XXIe SIÈCLE.

dimanche 26 janvier 2014

Harper à Jérusalem


HARPER À JÉRUSALEM

Une fois de plus, beaucoup de Canadiens se sont sentis humiliés de voir leur Premier ministre, parti avec une suite impériale constituée d'hommes d'affaires de différents secteurs, de fondamentalistes chrétiens, d'entrepreneurs de beignes à la Tis'Motons et autres valets-service, le tout sur le bras de la Reine - et entendons ici que «la Reine, c'est moi» -, ajouter le masochisme moral à la curée des contrats d'argent. Lorsque Jean Chrétien allait faire ses missions commerciales en Chine, les affairistes payaient leurs billets de transport de leur poche. Avec Harper, c'est la population qui défraie, aux taux des coupures sur l'assurance-emploi et autres vandalismes dans les biens culturels du pays et des services publiques, des gestes ou des paroles de soumission à l’égard spécifiquement de l’État d’Israël. Cet exhibitionnisme veule, qui enchaîne une population complète à ses dirigeants, est proprement écœurant.

Comprenons-nous bien. Ce n’est pas que le gouvernement Harper avec son chef, ses ministres, ses sous-fifres, ses journalistes embedded et autres bouffons de cour, se rendent en Israël ou à Jérusalem. Ce n'est pas qu'un ramassis de commentateurs conservateurs, proto-fascistes grotesques, aient du temps d'antenne pour nous convaincre de l'innommable - pas même les commentaires insipides d'Emmanuelle Latendresse sur les ondes de Radio-Canada - qui choquent. Nous sommes habitués au fait que les média d'informations nous servent les plats les plus indigestes pour notre intelligence, non. Ce n'est pas, non plus, tant qu'ils y aillent faire, comme Harper avec une kippa sur le fond de tête, des salamalecs devant le Mur des Lamentations ou qu'il s’adresse à la Knesset qui frustre les consciences canadiennes. Il n’est pas le premier, ni le dernier à le faire. Ce qui passe difficilement la rampe de la bienséance et du respect de soi, c’est toujours ces serments répétés de l’«indéfectible» amitié du Canada envers Israël qui heurtent les consciences.

Cette formule est d'ailleurs reprise partout : Obama à l’égard d’Israël; Poutine à l’égard de la Syrie; ou même que Israël aurait été un allié indéfectible de la politique d’apartheid en Afrique du Sud! Cette expression semble sortie tout droit du langage diplomatique. Or, nous constatons qu’elle n’existe pas de manière aussi courante dans la langue anglaise, langue diplomatique par excellence depuis la Seconde Guerre mondiale. Ici, nous allons des expressions «unswerving ally», à «staunch allies», «unflinching» ou même «to be Israel’s unfailing and stalwart ally». Bref, aucune formulation n’est véritablement canonisée dans la langue anglaise, bien que toutes veuillent dire la même chose, alors que l’expression française consacrée d’indéfectibilité est régulièrement répétée chaque fois que l'un ou l'autre des chefs d'État vient faire son petit tour chez son indéfectible allié. Voilà pourquoi nous ressentons un malaise méprisant de soi lorsque nous l'entendons sortir de la bouche de Harper, moins que de Netanyahou lorsqu'il vient faire son brin de jasette devant les Communes, les Sénateurs et les Juges de la Cour Suprême, nous disant qu'il reconnaît que le Canada est un allié indéfectible d'Israël!

Si le langage juridique de la diplomatie ne l’a pas encore consacrée, c’est que cette expression pose véritablement problème. En effet, que peut vouloir dire l’expression d’«alliés indéfectibles»? Remarquons que, dans le cas d’Israël, nous entendons rarement la réciprocité de l’affirmation. Quand le Premier ministre Benjamin Netanyahou a-t-il proclamé officiellement qu’Israël était un «allié indéfectible» du Canada, ou même des États-Unis? Cette expression va toujours dans le même sens et n'oblige nullement au renvoi d'ascenseur. Que ce soit pour la France, pour les États-Unis et pour le Canada, je ne me souviens pas d'avoir vu les dirigeants israéliens promettre une pareille «indéfectibilité» à leurs alliés. Serait-ce que cette formule n'est qu'unidirectionnelle?

Une fois l’expression lâchée, qu’entendons-nous? Ou plutôt, que ressentons-nous à l’intérieur de nous-mêmes? Indéfectible suppose une fidélité réciproque (comme dans le mariage). Or, le mariage entre États est aussi contre-nature que le mariage (procréatif) des personnes du même sexe. Pourquoi se scandalise-t-on pour celui-ci et non pour celui-là? L’alliance indéfectible est contraire à la Raison d’État où le machiavélisme fait en sorte que n’est bon pour l’État que ce qui sert l’État. Si un État est profitable ou partage les mêmes intérêts que soi, mieux vaut son alliance, mais si cette alliance finie par nous peser ou nous coûter, la fidélité passe au défaut et il est souhaitable que, pour les intérêts de l’État, de lâcher l'allié. Malgré tout ce qu’on peut trouver à dire contre Adolf Hitler, il contrevint à cette sagesse de la Raison d’État lorsqu’il se montra toujours le soutien indéfectible de son allié Benito Mussolini qui, lui-même, refusa les avances du gouvernement Churchill pour rester aux côtés de son allié allemand alors qu’il perdait le pouvoir dans son propre pays en 1943. Voilà ce qu’on peut appeler une «alliance indéfectible», et je dois reconnaître qu’elle est particulièrement exceptionnelle dans l’Histoire. Pire, elle apparaît comme le modèle de toutes alliances indéfectibles.

Depuis que les États-nations se sont constitués à partir du XVe-XVIe siècle, nous voyons des traités d’alliance qui peuvent fonctionner durant un certain temps, ainsi la paix de Lodi passée entre les différentes cités-États italiennes sous l’audace de Laurent de Médicis, le 9 avril 1454, et qui marqua la fin de plus d'un siècle de conflits entre Florence, Rome, Milan, Naples et Venise. Cette «paix de l’équilibre» n’était pas l’équilibre de la terreur, tel que nous le connaissons depuis l’invention de la bombe atomique. La trêve dura 25 ans, jusqu’à ce que Milan appelle l’aide de la France pour s’opposer à ses rivales Venise et Rome. À partir de ce moment, l’Italie deviendra un vaste champ de batailles entre les troupes impériales dirigées par Charles-Quint et les troupes françaises du roi François Ier.

Le cardinal de Richelieu, qui fut l’âme du concept de Raison d’État légué dans son célèbre Testament, n’hésita pas, contre ses propres conceptions religieuses et sa fidélité à l’Église, à passer des alliances avec les princes protestants, dont le Prince-Électeur du Brandebourg (futur roi en Prusse), protestant, contre la puissance Autrichienne, catholique. Le traité de Westphalie est le succès diplomatique qui, sans établir une «paix de l’équilibre» en Europe, devait tracer les frontières des grandes puissances européennes jusqu’au XXe siècle. Le XVIIIe siècle, qui fut celui de la «guerre en dentelles» et de la «diplomatie de cabinets», eut autant de traités d’alliances «indéfectibles» que ces alliances se brisaient et se renversaient régulièrement. La guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) place d’un côté les alliés indéfectibles que sont la France, la Prusse, la Bavière et l’Espagne qui s’opposent à la succession de Marie-Thérèse au trône d’Autriche, et celle-ci qui peut compter essentiellement sur la Grande-Bretagne, les Provinces-Unies et un tantinet le Royaume de Piémont-Sardaigne et le duché de Saxe. Huit ans plus tard, les alliances sont renversées. Avec la Guerre de Sept-Ans (1756-1763), la France et l’Autriche sont maintenant alliées contre la Prusse et la Grande-Bretagne qui se retrouvent du même côté. La Russie, un temps alliée avec l’Autriche, fait défection à la mort de la Tsarine et le nouveau Tsar, Pierre III, passe du côté de la Prusse. On le voit, les alliances, en diplomatie, sont temporaires, éphémères et opportunes. Elles se rompent beaucoup plus facilement qu'elles ne parviennent à se conclure. Une «alliance indéfectible» n’est pas pensable autrement que pour la rhétorique. Or, au XXe siècle, lorsqu’il s’agit d’avouer son «alliance indéfectible» à l’État d’Israël, il en va tout autrement.

Pourtant, nous l’avons dit, le concept d’alliance demeure toujours corollaire de la Raison d’État. Les alliances se négocient sur tous les points de détails qui n’entraînent, que rarement, une alliance totale. Le temps de la Triple Alliance (ou Triplice), (Angleterre, France, Russie) et de la Triple Entente (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie) qui s’affrontèrent au cours de la Première Guerre mondiale est passé. Même durant la Grande Guerre, des négociations secrètes ne cessèrent d'ébranler ces alliances internationales, allant parfois jusqu'à les rompre : la Russie, après Octobre, quitta le camp de la Triplice, tandis que l’Italie laissa l'Entente pour rejoindre la Triplice après le pacte secret de Rome sur les terres irrédentes. C’est la Turquie qui devint l’alliée (pour des raisons opportunes dans les Balkans et le financement du train Berlin-Bagdad) de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. Les Américains eux-mêmes, lorsqu’ils rejoignirent le parti de l'Alliance, en 1917, se dirent les «Associés» et non les Alliés de leurs partenaires. La période de l’Entre-deux-Guerres ne fut qu’une suite d’alliances rompues dont la plus remarquable fut lorsque la France abandonna ses alliées de la Petite Entente (la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et la Roumanie devant l’agressivité allemande. Si les Américains firent partie entièrement des Alliés à partir de 1941, ce fut parce que désormais la diplomatie américaine se mettait à la tête des alliances. C’est sous le contrôle de l’État-major américain que les grandes entreprises de débarquements (l’opération Torche en Méditerranée, l’opération Overlord sur les côtes de la Normandie) furent conduites avec succès. L’entente de Yalta ne consolida pas des alliés, mais partagea le monde. Jamais la diplomatie n’avait été aussi loin du consensus d’«alliance indéfectible» qu’aux lendemains de 1945, et ce ne fut pas «la paix de l’équilibre» cette fois qui en sortie, mais «l’équilibre de la terreur» sur fond de Guerre Froide.

Après ce bref survol de la politique internationale des États-Nations, pourquoi l’État-nation israélite peut-il se permettre d’avoir tant d’alliés qui lui promettent un soutien indéfectible? Dans le contexte de l’Exodus et de la création de l’État d’israël, bien des voix discordantes des pays occidentaux s’étaient laissés entendre. On sait que l’historien britannique Arnold J. Toynbee avait déconseillé au Ministère anglais des affaires étrangères de supporter la création d’un État qui reposait sur des bases culturelles inexistantes. Que la nation israélienne ne pouvait être qu'un pur produit de l’esprit et non une réalité existentielle qui méritait de se réaliser dans un État-nation constitué sur le modèle belliqueux des États paroissiaux du XIXe siècle. Il fut pour cela honni des sionistes partout dans le monde. Le lobby juif se développa pendant les années où Israël était en formation. La crise de Suez (1956), où un accord tacite entre Américains et Soviétiques expulsa les anciennes métropoles de France et d’Angleterre de la Méditerranée orientale, aida grandement Israël à se trouver un allié qui se servait de lui comme plate-forme au Moyen-Orient. Plutôt que la France capricieuse et l'Angleterre opiniâtre, les Américains avaient, avec Israël, une puissance flexible pour leur permettre de pénétrer au Moyen-Orient. En retour, l’Union soviétique se fit l’alliée des peuples arabes, en particulier de la Syrie, de l’Égypte et du Yémen qui formèrent la République Arabe Unie entre 1958 et 1961. L’impossible alliance des pays arabes contre l’ennemi commun permit à Israël d’imposer sa dictature diplomatique non seulement dans la région, mais au sein des organismes internationaux. Israël put ainsi défier les condamnations de l’O.N.U. tout en siégeant toujours comme membre actif. Elle avait désormais, au sein du Conseil de Sécurité, trois alliés indéfectibles. 1961, c'est également l'année où commence le procès Eichmann, et je pense qu’en se penchant sur la célèbre affaire, nous pouvons trouver une stratégie lumineuse qui permet d’identifier les sources de cette comédie navrante des soutiens indéfectibles à Israël.

Rappelons rapidement les faits. L’ancien fonctionnaire de l’Allemagne nazie préposé à l’application de la «Solution finale» en 1941, Adolf Eichmann (1906-1962), avait été enlevé par un escadron du Mossad dans la ville de Buenos Aires en Argentine, où il s’était réfugié, et déplacé à Jérusalem pour y subir un procès qui fut suivi avec diligence. Premier procès d’un criminel de guerre depuis le procès bâclé de Nuremberg. Au départ, ce ne devait être qu’un règlement de comptes déguisé en spectacle procédurié. Mais Hannah Arendt, qui suivit avec détail, non seulement le procès mais aussi les coulisses du procès, nous a livré un portrait sans complaisance sur la façon dont l’État sioniste entendait utiliser l’affaire sur la scène mondiale. Sa critique ne plut ni aux Juifs, ni aux Américains, mais elle soutint l’une des analyses les plus brillantes de l’après-guerre de la nouvelle politique israélienne en matière internationale, justifiant tous les coups fourrés que l’État héritier du Troisième Reich dans son esprit (racial) et ses méthodes (la violence totalitaire), allait développer au cours des décennies à venir.

L'affaire Eichmann posait d'abord la question de la légitimité du tribunal qui l'entendait. Eichmann étant d'origine allemande gardait sa citoyenneté, aussi pourquoi Jérusalem devait-elle être le siège de cette mascarade de justice vengeresse? C'était en tant que citoyens allemands que les Juifs qui inaugurèrent les camps de concentration y subirent les sévices que l'on connaît. Les autres étant des prisonniers de guerre raflés dans les différents pays européens lors de la conquête de l'Europe par les armées du Reich. En aucun cas, l'embryon des colonies de peuplement en Israël, qui cohabitaient alors plutôt pacifiquement avec les Arabes palestiniens, ne subirent les effets désastreux de cette guerre. Voilà donc l'État d'Israël qui s'élève au-dessus du respect de la légitimité des autres États, et comme Israël n'a même jamais été dans l'alliance de 1939-1941 puisqu'il n'était pas fondé en tant que nation indépendante et autonome, il n'avait aucun droit - même pas en droit international -  de revendiquer la prise de corps et le procès imposé à l'Allemand Eichmann. La justice vengeresse aurait pu s'exécuter d'une façon dont le Mossad prit l'habitude, c'est-à-dire l'assassinat pur et simple du bandit. Mais Eichmann était une grosse prise et le Premier ministre de l'époque, David Ben Gourion (1886-1973), entendait s'en servir devant l'ensemble de la civilisation occidentale. C'est ce que nous raconte Hannah Arendt.

Si certains avocats tentèrent de faire du procès Eichmann une «pièce de théâtre» en suscitant des émotions et l'outrance du scandale, la chose ne parvint pas à se faire. Les témoins appelés au procès, sortis tout droit des camps de la mort, ne présentaient pas une image que l'État d'Israël voulait donner de lui-même au monde entier. Le procès Eichmann avait pour but d'ensevelir les survivants avec le corps pendu du tortionnaire. Ben Gourion visait autre chose selon Arendt. «Il y avait la leçon pour le monde non juif : "Nous voulons établir devant tous les pays du monde comment des millions d'êtres humains, parce qu'ils se trouvaient être juifs, et un million de bébés, parce qu'ils se trouvaient être des bébés juifs, ont été assassinés par les nazis". Ou encore, dans les termes de Davar, l'organe du Mapai, le parti de M. Ben Gourion : "Que l'opinion mondiale le sache, que l'Allemagne nazie n'était pas la seule responsable de l'extermination de six millions de Juifs européens". Ou encore, selon les termes de Ben Gourion lui-même : "Nous voulons que tous les pays du monde le sachent […] et qu’ils aient honte"» (H. Arendt. Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire, # 32, 2002, p. 54). Pour la première fois, un État politique entendait utiliser le chantage affectif pour se permettre un acte au-dessus des lois de tous les pays dits civilisés. Les bébés juifs de Ben Gourion sont les ancêtres directs des bébés phoques de Brigite Bardot. Le génocide n’est pas présenté, contrairement dans les documents de fondation de l’O.N.U., comme un acte illégal, mais un acte immoral. La question passe de la raison aux jugements de valeurs. Les coupables sont étendus de l’Allemagne nazie à l’ensemble de la civilisation occidentale. Nous voulons que tous les pays du monde le sachent et qu’ils aient honte. Voilà pourquoi chaque chef d'État est tenu de visiter, non un planétarium, mais un musée de la Shoah présenté comme un cosmos d'atrocités ignobles, ce que Stephen Harper n'a pas manqué de faire lors de son voyage à Jérusalem. Une telle visite recrée le sentiment de honte qu'entendait imposer aux chefs d'États occidentaux Ben Gourion. En créant ce sentiment de honte et de regrets, l’État d’israël cristallisait sa légende d’État au nom des victimes (et non des survivants) de l’Holocauste. C'est ainsi que poursuivant l'ignominie de l'État nazi, l'État israélien «apprêtait» ses restes de victimes de l'infamie.

Mais, pour Arendt, Ben Gourion adresse également un message aux Juifs du monde entier : «Quant aux Juifs de la Diaspora, ils devraient se souvenir que le judaïsme, "vieux de quatre mille ans, avec ses créations spirituelles, sa quête morale et ses aspirations messianiques" avait toujours "affronté un monde hostile"; que les Juifs avaient dégénéré au point d’aller à la mort comme des moutons à l’abattoir, et que seule la création d’un État juif avait permis aux Juifs de "rendre coup pour coup" - ce que les Israéliens avaient fait au cours de leur guerre d’indépendance, dans l’aventure de Suez, et dans les incidents quasi quotidiens aux frontières menacées d’Israël. Et s’il fallait montrer aux Juifs résidant hors d’israël la différence entre l’héroïsme des Israéliens et l’humble soumission des Juifs, il y avait aussi une leçon pour ceux qui vivaient à l’intérieur d’Israël : "La génération d’Israélites qui a grandi après l’Holocauste" risquait de desserrer ses liens avec le peuple juif, et implicitement avec sa propre histoire. "Il faut que notre jeunesse garde en mémoire ce qui est arrivé au peuple juif. Nous voulons qu’elle connaisse les faits les plus tragiques de notre histoire"» (H. Arendt. ibid. pp. 54-55). Le message adressé aux Juifs reprenait la logique de celui adressé aux puissances occidentales : la poétique du temps de crime est étendue pour tous les crimes antisémites qui remontent jusqu’à l’empire assyro-babylonien. Les Juifs sont les parias de l’Histoire. Il faut que cela cesse, et cela ne peut ni ne doit cesser qu’avec l’établissement de l’État israélien. Ce n’est donc pas Hannah Arendt, contrairement aux accusations qu’elle dut subir de la part des sionistes, qui a inventé l’image du troupeau de moutons mené à l’abattoir. Ce troupeau de malheureux, entassés dans la salle du tribunal, montrait non pas la vaillance des fondateurs de l’État d’Israël, mais le Juif ancien, le bouc émissaire des montées biliaires des peuples occidentaux. Voilà pourquoi ils en sont venus à gêner le spectacle du procès Eichmann. Désormais, contre la dégénérescence (terme anthropologique à ranger sur le même plan que génocide et inventé au XIXe siècle par le «juif» Max Nordau) qui avait rendu les Juifs passifs devant leur mise à mort n’était plus recevable. Voilà aussi pourquoi, fait inusité cette fois, Stephen Harper rappelle la montée de l'antisémitisme tout autour de l'État d'Israël. Shimon Peres et Benjamin Netanyahou n'en attendaient pas tant, aussi faut-il croire que le Premier ministre du Canada s'est laissé dépasser par les orgies de quenelles des Français adulateurs du bouffon Dieudonné?

Les créations spirituelles et la quête morale d'Israël sont ramenées à la loi du Talion. «œil pour œil et dent pour dent» considérée comme le nec plus ultra de la morale humaine. La honte portée par le peuple juif - qui n'est pas nécessairement assimilable à celui de l'Israélien nouveau - doit être partagée par les peuples persé-cuteurs, c’est-à-dire la civilisation occidentale, chrétienne, libérale et démocratique. Désormais, tous les actes jugés immoraux devant les critères kantiens qui sont ceux des Droits de l'homme sont justifiables auprès de la loi juive héritée du Lévitique. L'expulsion des Palestiniens, les camps de détention des populations, les zones bombardées et pilonnées aussi bien au Liban que dans la bande de Gaza, la menace nucléaire, les attentats terroristes n’importe où dans le monde exécutés par le Mossad, sont légitimes dans la mesure où la palingénésie israélienne a accouché d’un homme nouveau, selon le pangermanisme qui lui servit de modèle : l’héroïsme de l’homme israélien qui réplique à la violence par la violence plutôt que la soumission de l’homme juif à son destin victimaire. Après avoir subi les outrages, les humiliations, la déshumanisation dans les camps de la mort, les survivants juifs, outre le syndrome du survivant, se voyaient étiquetés comme l’image négative du Juif contre celle, positive, des jeunes conquérants israéliens.

Au premier degré, note Arendt, cette stratégie ne servait en rien au procès d’Eichmann. Elle n’avait pas lieu d’être : «Si ces raisons avaient été les seules à justifier la comparution d’Adolf Eichmann devant le tribunal de district de Jérusalem, le procès aurait été un échec sur bien des plans. Par certains côtés, ces leçons étaient superflues, par d’autres elles induisaient carrément en erreur. L’antisémitisme a été discrédité grâce à Hitler, sinon pour toujours du moins pour le moment : non pas parce que les Juifs sont devenus plus populaires tout à coup, mais parce que, pour reprendre les termes de M. Ben Gourion lui-même, la plupart des gens "se sont rendu compte que de nos jours l’antisémitisme peut conduire à la chambre à gaz et à la fabrique de savon". La leçon destinée aux Juifs de la Diaspora était également superflue, ils n’avaient guère besoin de la grande catastrophe dans laquelle périt le tiers de leur peuple pour être convaincus de l’hostilité du monde. La conviction que l’antisémitisme existe partout et de tout temps n’a pas seulement été le facteur idéologique le plus puissant, depuis l’affaire Dreyfus, qui ait animé le mouvement sioniste; elle fut aussi la raison sans laquelle la bonne volonté de la communauté juive allemande à négocier avec les autorités nazies dans les premiers temps du régime resterait inexplicable. (Inutile d’ajouter qu’un gouffre séparait ses négociations de la collaboration postérieure des Judenräte [les Conseils juifs des ghetto mis sur pied par les nazis]. Il n’était pas encore question de problèmes moraux, il s’agissait seulement de prendre une décision politique, dont le "réalisme" était discutable : l’aide "concrète", tel était l’argument, valait mieux qu’une dénonciation "abstraite". C’était de la Realpolitik sans arrière-pensées machiavéliques, dont le danger n’apparut que des années plus tard, après que la guerre eut éclaté, lorsque les contacts quotidiens entre les organisations juives et la bureaucratie nazie permirent aux fonctionnaires juifs de franchir plus aisément le gouffre qui séparait deux formes d’aide : aider les Juifs à s’échapper et aider les nazis à les déporter.) C’est cette même conviction qui produisit chez les Juifs une dangereuse incapacité à distinguer leurs amis de leurs ennemis; et les Juifs allemands ne furent pas les seuls à sous-esti-
mer leurs ennemis parce qu’ils croyaient que les non-Juifs étaient plus ou moins tous les mêmes. Si le Premier ministre Ben Gourion, qui est à la tête de l’État juif, avait l’intention d’affermir cette sorte de "conscience juive", alors l’idée n’était pas bonne; car changer cette mentalité est l’un des préalables indispensables pour l’État en Israël - État qui, par définition fait des Juifs un peuple parmi les peuples, une nation parmi les nations, un État parmi les États, dépendant maintenant d’une pluralité qui exclut la dichotomie séculaire, malheureusement ancrée dans la religion, des Juifs et des non-Juifs» (H. Arendt. ibid. pp. 55 à 57).

Et c’est bien là la pierre angulaire de tout l’édifice de moralisation de l’Histoire de Ben Gourion. Israël se refuse à être un État parmi les États, un peuple parmi les peuples, une nation parmi les nations. La théologie de l’Histoire d’Israël fait du Peuple Élu un peuple supérieur aux autres; son État - qu’Yaweh refusait au départ - un État de nature théo-
cratique même si ses institutions respectent les cadres de la démocratie libérale; sa nation n’est pas une nation parmi les autres car de nation de soushommes qu'en avait fait le Reich allemand, la palingénésie israélienne en a fait des surhommes. Aussi, est-elle dotée d'une «mission historique» comme en avaient les nations impérialistes du XIXe siècle. Voilà la logique d’historicité qui semble échapper à Hannah Arendt dans sa présentation du procès Eichmann. Comment faire entendre raison à cette absurdité de l’Histoire que les héroïques israéliens seraient les descendants de ces dégénérés juifs qui se soumettaient et se laissaient embarquer dans les trains de la mort. Là est l’inexplicable. Là est le myste.

«Le contraste, poursuit Arendt, entre l’héroïsme des Israéliens et l’humble soumission des Juifs allant à la mort - arrivant à l’heure dite sur les lieux de transport, marchant de leur plein gré aux lieux d’exécution, creusant leur propre tombe, se déshabillant, faisant de leurs vêtements de petits tas bien ordonnés, et s’étendant par terre les uns à côté des autres pour être fusillés - semblait être un argument pertinent. Et le procureur l’a exploité à fond, qui demandait à tous les témoins : "Pourquoi n’avez-vous pas protesté?", "Pourquoi êtes-vous montés dans le train?’, "Il y avait quinze mille personnes et devant vous des centaines de gardes; pourquoi ne vous êtes-vous pas révoltés? Pourquoi n’avez-vous pas attaqué?". Mais la triste vérité est que cet argument était inopérant, car aucun groupe, aucun peuple non juif n’a jamais agi différemment. Il y a seize ans, toujours sous le coup des événements, David Rousset, ancien détenu de Buchenwald, décrivit ce qui - nous le savons maintenant - se passait dans tous les camps de concentration : "Le triomphe des SS exige que la victime torturée se laisse mener à la potence sans protester, qu’elle se renie et s’abandonne au point de cesser d’affirmer son identité. Et ce n’est pas pour rien. Ce n’est pas gratuitement, par pur sadisme, que les hommes des SS désirent sa défaite, ils savent que le système qui consiste à détruire la victime avant qu’elle ne monte à l’échafaud […] est, sans comparaison, le meilleur pour maintenir tout un peuple en esclavage, en état de soumission, il n’est rien de plus terrible que ces processions d’êtres humains allant à la mort comme des mannequins" (Les Jours de notre mort, 1947). Le tribunal ne reçut aucune réponse à cette question bête et cruelle». (H. Arendt. ibid. pp. 57-58). On comprend la gêne de la propagande israélienne de vouloir ériger l’homme nouveau, le héros israélien sur les cadavres de l’homme ancien, le juif soumis et obéissant à la fatalité de son destin. Voilà pourquoi l’État préféra faire porter l’attention sur les insurgés du ghetto de Varsovie. Voilà des héros qui pouvaient être revendiqués par les jeunes israéliens.

Là où Arendt a raison, cela ne correspondait pas à une opération de catharsis ni pour les Juifs ni pour les Occidentaux. Ben Gourion avait d'autres préoccupations plus immédiates que rappeler le passé pour le passé ou pratiquer un quelconque «devoir de mémoire». Il s'agissait de la déqualification des revendications arabes. «Dans un sens, les attentes de M. Ben Gourion ne furent pas déçues, poursuit Arendt : ce procès permit en effet de dénicher d'autres nazis et d'autres criminels; mais pas dans les pays arabes qui avaient ouvertement offert l'asile à des centaines d'entre eux. Les liens entre le grand mufti et les nazis pendant la guerre n'étaient un secret pour personne : le grand mufti avait espéré que les nazis l'aideraient à trouver quelque "solution finale" au Proche-Orient. C'est pourquoi les journaux de Damas, de Beyrouth, du Caire et de Jordanie ne dissimulèrent pas leur sympathie pour Eichmann; ou leur regret que celui-ci n'ait pas "fini son travail". Le jour de l'ouverture du procès, une émission radiophonique du Caire introduisit même une légère note anti-allemande dans ses commentaires : elle se plaignit du fait que "durant toute la dernière guerre mondiale pas un seul avion allemand n'a survolé ni bombardé une colonie juive". Il est notoire que des nationalistes arabes ont sympathisé avec le nazisme; leurs raisons en sont évidentes; et il n'était besoin ni de Ben Gourion ni de ce procès pour les "dénicher"; ils ne s'étaient jamais cachés. Le procès révéla seulement que tous les bruits qui avaient couru sur les rapports entre Eichmann et Hadj Amin et Husseini, ancien mufti de Jérusalem, étaient sans fondement. (On avait présenté Eichmann, ainsi que d'autres chefs de départements, au mufti lors d'une réception officielle.) Le mufti avait été en rapport étroit avec le ministère allemand des Affaires étrangères, ainsi qu'avec Himmler, mais il n'y avait rien là de nouveau» (H. Arendt. ibid. pp. 59-60).

Le pont arithmétique du 1+1=2 s'établissait à l'intérieur de cette conscience palingénésique israélienne. Les nazis, le mufti de Jérusalem, Eichmann et la presse arabe, c'était tout du même. La binarité du bien et du mal nécessaire à la justification de l'État d'Israël, son existence et ses politiques au Moyen-Orient y trouvaient leur raison d'être. Mais la logique israélienne pousse encore plus loin. Puisque l'antisémitisme est une pratique qui remonte à des millénaires et qu'il a été pratiqué par tous les États de la civilisation occidentale, il est donc conséquent d'impliquer tout soutien au monde arabe comme un acte dans la poursuite même de ce qui a conduit à la «solution finale». Ainsi, les Soviétiques peuvent bien appuyer Damas et le Caire, soutenir Nasser et financer la construction du barrage d'Assouan puisque les Soviétiques pratiquent encore l'antisémitisme en U.R.S.S. et empêchent leurs ressortissants juifs de se rendre en Israël. Le sophisme est élémentaire. Comme l'écrit encore Hannah Arendt : «Si la remarque de Ben Gourion concernant "les rapports entre les nazis et certains dirigeants arabes" était inutile, il était surprenant que, dans un tel contexte, il omette de mentionner l'actuelle Allemagne de l'Ouest. Il était, certes, rassurant d'entendre dire qu'Israël "ne tient pas Adenauer pour responsable de Hitler" et qu'"à nos yeux un Allemand convenable est un être humain convenable même s'il fait partie d'une nation qui, il y a vingt ans, contribua à l'assassinat de millions de Juifs". (On n'évoqua pas d'Arabes convenables.) La République fédérale allemande, même si elle n'avait pas encore reconnu l'État d'Israël - probablement par crainte que les pays arabes ne reconnaissent l'Allemagne d'Ulbricht - avait payé 737 millions de dollars à Israël à titre de réparation au cours des dix dernières années. Ces paiements devant bientôt prendre fin, Israël essaie maintenant de négocier un prêt à long terme avec l'Allemagne de l'Ouest. De ce fait, les relations entre ces deux pays, et particulièrement la relation personnelle entre Ben Gourion et Adenauer, ont été fort  bonnes; et si, à la suite du procès, des députés de la Knesset, le Parlement israélien, ont imposé certaines restrictions au programme d'échanges culturels avec l'Allemagne de l'Ouest, ce n'est certainement pas Ben Gourion qui l'avait prévu ni souhaité» (H. Arendt. ibid. p. 60). L'Allemagne comprit alors la menace que faisait peser Israël sur la réputation de la nouvelle Allemagne en organisant une véritable battue des criminels de guerre qui résidaient encore au pays et dont les dossiers étaient parfois bénins. Le chantage affectif, doublé du coup de force du Mossad, mettaient à genoux les puissances occidentales tenues pour complices aujourd'hui des crimes d'hier. Voilà pourquoi l'alliance indéfectible des puissances occidentales envers l'État d'Israël est demeurée, même s'il n'y a plus de criminels de guerre. Exceptés les musulmans, sunnites ou shì'ites, qui s'en prennent aux intérêts israéliens. La politique, très occidentale, du mur de containment s'est maintenant dessinée de manière architecturale dans Jérusalem même. Jusque dans son destin d'après-guerre, Israël ne peut s'empêcher de reproduire les bourdes allemandes : sitôt le mur de Berlin tombé, Jérusalem élevait le sien pour «séparer» la population palestinienne de la population israélienne.

Les décennies ont passé et le même chantage affectif donne encore de bons résultats. Les Français, culpabilisés au trognon par le syndrome de Vichy et de la collaboration; les États-Unis, longtemps dépendants d'Israël comme œil de l’Empire au Moyen-Orient, varient leur politique israélienne en fonction des menaces plus que des partis qui se succèdent au pouvoir. Après la chute du bloc soviétique, du temps de l’adminis-tration Clinton, les Américains montrèrent des velléités dans l’indéfectibilité de leur soutien à Israël. Après les attentats du 11 septembre 2001, «comme par miracle», Israël retrouvait son allié plus indéfectible que jamais. George W. Bush et Barak Obama ont maintenu cette politique depuis seize ans. L’Angleterre, par ses intérêts pétroliers dans des pays comme l’iraq et l’Afghanistan, a précédé les Américains dans la marche à la guerre, et se montre également un indéfectible allié de l’État d’Israël. Question de protection dans la guerre menée au terrorisme. Israël est encore le bouc émissaire de la défense de l’Empire contre les attentats dont seraient tentés les États iraniens ou pakistanais.

D’un autre côté, les lobbies israéliens ont appris beaucoup de leurs premières interventions auprès des puissances occidentales, lors de la fondation et pour le soutien à Israël. Devant l’Assemblée des Nations-Unies, le soutien indéfectible passe de la formule rhétorique à des votes qui montrent que toutes les nations ne sont pas égales entre elles, que tous les peuples ne sont pas traités équitablement et que les États ont des poids différents dans la balance. En retour, se dire allié indéfectible d’Israël, c’est s’assurer le poids de ces lobbies israéliens dans les différents États lorsque se discutent des questions écono-miques. Par exemple, au moment où le gouvernement canadien se fait difficilement entendre par son voisin américain pour le pipeline Keystone, qui transporterait le pétrole des sables bitumineux d’Alberta vers les points de raffinement ou de distribution aux États-Unis, l’aide indéfectible du lobby juif peut peser certainement en sa faveur à Washington. Plus l’aspect moral du chantage exercé depuis 1961 s’essouffle, plus l’aspect strictement business émerge, comme les prêts généreux de l’État allemand de l’Ouest que Ben Gourion attendait à l’époque du procès Eichmann. On comprend un peu mieux maintenant les raisons de tant de courbettes des États occidentaux face à l’État d’Israël. Le poids de la politique internationale a cédé sous celui des intérêts intérieurs. C'est de cette façon que la loi de la Raison d'État l'emporte derrière ce qui semblait être, pour Hannah Arendt, un non-sens politique.

Que l’on me comprenne bien. Le temps de la honte est passé - on le voit avec la réhabilitation de l’époque des colonies dans la conscience historique occidentale; le temps des sanglots de l’homme blanc est bien passé -; le temps de la culpabilité antisémite s’efface devant la remontée d’un anti-
sémitisme vulgaire, violent et dégradant par les média électroniques, télévisuels et même des spectacles sur scènes; la durée de la relation privilégiée avec Israël n'est plus aussi évidente. Pour les Occidentaux qui ne se laissent pas leurrer, l’État juif est aussi misogyne que les États musulmans qui l’entourent. La division entre Israël occidentalisé, dont Tel-Aviv est la capitale, et Israël théocratique de Jérusalem montre que le sentiment d’unité des Israéliens est fragile et qu’il tient à une présence menaçante commune : le Palestinien. La mentalité de garnison, qui est celle de la plupart des Israéliens, montre également que la condamnation des Occidentaux pour des millénaires de persécutions antisémites et l’application nazie de la «solution finale» persiste et que les Israéliens auront toujours une méfiance hostile envers les Occidentaux; de même qu’il y aura toujours un arrière-goût amer des Occidentaux envers les Israéliens qui ont abusé à la fois de leur patience et de leur complicité dans des double-standards de justice et d’équité internationale. Le contentieux entre les deux religions, les deux civilisations, dépassera toujours les situations immédiates de l'État israélien. D'autre part, l'inconscient des Israéliens cherche toujours à se faire haïr comme châtiment à la soumission des Juifs déportés, emprisonnés et tués. La haine de soi juive - la Selbsthab - telle qu’identifiée jadis par les intellectuels juifs allemands au tournant du XXe siècle : Paul Rhée, Otto Weininger, Arthur Trebitsch, Max Steiner, Walter Calé et Maximilian Harden, et qui fit rédiger une étude profonde par Theodor Lessing (qui devait être assassiné par des nazis en 1933, l’année même de la prise du pouvoir par Adolf Hitler) a pris une nouvelle forme dans l’antisionisme forcené de certains partis occidentaux, voire juifs. Voilà pourquoi si Harper à Jérusalem peut se permettre de répéter que le Canada est un allié indéfectible de l’État d’Israël, l’État d’Israël ne dira jamais qu’il est un allié indéfectible de l’État canadien.

Israël n’a pas besoin du Canada, mais le Canada a besoin des lobbies juifs établis un peu partout dans le monde. Il ne s’agit pas de sociétés secrètes ou d'actions complotistes; il s’agit seulement de la Realpolitik d’un État qui tient psychologiquement et militairement le destin de la paix mondiale entre ses mains. À tous moments, l’usage de l’armement atomique au Moyen-Orient pourrait déclencher une série d’effets qui conduirait à une guerre mondiale impitoyable. La société de consommation occidentale prie de toutes ses forces pour qu’Israël ne mette pas à exécution ses menaces de défense liées à ce que Ben Gourion déclarait dans le contexte du procès Eichmann. Le chantage, qui n’était qu’affectif en 1961, est devenu un chantage digne de n’importe quel punk, n’importe quel voyou qui sait qu’il a les moyens d’entraîner, comme en 1914, le jeu des alliances dans une crise mondiale majeure où sa propre destruction ne pèserait pas plus que la destruction du monde. La métaphore du battement d’aile d’un papillon qui entraîne le monde dans une catastrophe pourrait fort bien s’adresser à ce misérable héritier du Reich dont il peut, à tout instant, réaliser la prophétie millénariste. Voilà en quoi les Canadiens, et la plupart des Occidentaux, sont fatigués de ces courbettes humiliantes et de ces pèlerinages odieux à Jérusalem

Montréal
25 janvier 2014

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire