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samedi 27 avril 2013

Frédégonde/Ravary, ou comment lire un commentaire du Journal de Montréal

Chilpéric Ier et Frédégonde dans le Recueil des rois de France de Jean du Tillet (1602).

FRÉDÉGONDE/RAVARY, 
OU COMMENT LIRE UN COMMENTAIRE DU JOURNAL DE MONTRÉAL

ami artiste qui m'a fait
découvrir ce bijou de barbarie

Qualifier Jean-Jacques Samson de journaliste «barbare» est un impair, surtout si l’on n’a pas clairement identifié ce qu’on entend par «barbare». Le barbare est quelqu’un qui a des idées simples qu'il concrétise par un acte de violence. Ainsi, à un mari comblé il dit : «je veux ta femme», et il le tue. À un honnête commerçant juif, «tu as un nez de Youpin», et il lui met son poing dans la figure. À un type gai et primesautier, «t’é rien qu’une christ de tapette», et il lui fourre un coup de genoux dans les schnolles. 728, la barbarie en uniforme du Service de police de Montréal, criait : «c'toute des ostie de carrés rouges là, toute des artistes astie de, de, en tous cas des mangeux de marde» - sa simplicité d’esprit et ses émotions hystériques lui faisaient chercher ses mots -, qu’elle traduisait par des encolures ou de la vaporisation abondante de poivre de Cayenne. Voilà ce qu'est la barbarie. Les textes de Samson, comme les conséquences qui en sortaient implicitement, ne sont que des variations littérales de ces quelques échantillons fort en demande au XXe siècle, à l’époque des totalitarismes, et même des démocraties libérales québécoises corrompues, sous Taschereau, sous Duplessis, sous Jean Drapeau et, depuis, sous le gouvernement Charest.

Maintenant, à tout Chilpéric, il faut une Frédégonde, et celle-ci dévergonde assez bien l’éthique journalistique et l’esprit d’enquête qui veut que l’on s’interroge et que l’on fouille avant d’affirmer et d’écrire. La paresse intellectuelle proverbiale des Québécois trouve dans ces échantillons de barbaries instruites des émetteurs d’idées simplistes qui sont un déni du réel et des appels à la haine feutrés par des tournures de phrases à peine sophistiquées. La pensée barbare repose sur une série de clichés hors contextes liés par une rhétorique qui donne l’impression au premier venu que c’est là l’expression de l’évidence, de la lucidité et de la vérité. Plus c’est simple, disent nos barbares, plus c’est proche de la réalité. «L’évidence» n’a plus qu’à servir de pont. Mais voilà, dans le vieux quiz Family Feud, il arrivait que la majorité puisse s’exprimer et dire que la pelure des concombres était de couleur rouge, et ainsi la famille partait avec le bundle, bénit par le pronunciamiento démocratique.

Notre Frédégonde, c’est Lise Ravary. Au départ, je l’avais confondue avec la comédienne Francine Ruel. Évidemment, ressemblance n’est pas garantie d’excellence. Enfin. La nouvelle «Appelez-moi Lise», à bien lui regarder la tronche, c’est Germaine Lauzon qui collectionne les dépôts directs Péladeau comme l’autre les timbres Goldstar. Aussi, on ne doit pas s’attendre à grand chose de spirituel émanant de ses quelques paragraphes, et comme je ne me nourris pas de ces produits frelatés, c’est par l’entremise d’un ami que j’ai reçu l’adresse de son blogue du 23 mars 2013. Comme on insistait, puis que c’était ma fête hier, puisque… puisque… puisque… J'ai profité de l’occasion pour donner un cours de «Lecture 101» d’un commentaire du Journal de Montréal. En même temps, nous obtiendrons la confirmation de la composition de ce type de «pensée barbare» journalistique généralisé aussi bien dans l’Empire du Baril de Nouvelles Frites que chez son adversaire du Royaume de Sagard-les-Kétaines.

Donnons d’abord la parole à Frédégonde/Ravary :

PERSONNE NE VEUT LE RETOUR DES MANIFS
Lise Ravary - 23 mars 2013

«Les manifestants, quelques centaines tout au plus, qui souhaitent prendre à nouveau d’assaut les rues du centre-ville de Montréal se heurtent cette année à des policiers déterminés à faire régner l’ordre. Qui appliquent désormais, et pas trop tôt,  le règlement municipal P-6 au sujet des itinéraires et du port de masques.

Je ne vois pas beaucoup de citoyens dans la rue armés de casseroles pour protester contre les nouvelles stratégies du SPVM.

Des person-nalités publiques pro-mani-festants en sont rendus à les encourager à remettre les itinéraires, juste pour voir ce qui arriverait.

Entre nous, qui s’est ennuyé de la casse annuelle de la manif du 15 mars contre la brutalité policière, à part les casseurs ?

Qui veut d’un printemps comme celui de l’année dernière, à part une poignée d’anarchistes, de pseudo idéalistes en mal de sensations fortes plus que de justice sociale.

Qui ?

UNE MINORITÉ D’ENRAGÉS

Nul besoin de s’appeler CROP ou Léger Marketing pour savoir d’instinct que les Québécois, les Montréalais en particulier, en ont ras-le-bol des manifestations à répétition pour des motifs rendus illégitimes aux yeux de la majorité par la victoire des étudiants.

Tout le monde sait ça, sauf les enragés de la rue qui vomissent sur les aspirations de quiétude et de normalité de la majorité tranquille. Et les intellectuels égarés qui alimentent une dérive quasi fasciste en leur fournissant des arguments vides de substance, mais qui paraissent songés aux oreilles des ignares cagoulés qui font office d’agents de la révolution. Sans oublier les illuminés de l’ASSÉ qui espèrent toujours imposer la gratuité en troublant à répétition la paix sociale.

Charte des droits du Québec, Charte des droits de l’Homme de l’ONU: les manifestants et leurs commanditaires s’abreuvent à des sources nobles pour justifier l’ignoble en osant se comparer aux opprimés de la Terre. À entendre les ténors du free for all , les Québécois subissent aux mains de leurs gouvernements des exactions aussi graves que ce que les Syriens ou les Congolais endurent au quotidien. Et que la terreur étatique au Québec justifie la contre-terreur de la rue.

Élections, tribunaux, manifestations organisées, référendums ne servent que la propagande du pouvoir établi. On n’y croit plus. Surtout que la violence de l’an dernier a fonctionné.

JUSTIFICATIONS TORDUES
Si les réseaux sociaux ne transmettent pas l’opinion de la majorité, on y trouve par contre d’amples justifications pour les gestes illégaux rêvés ou posés. Quelques exemples glanés:

Les commerçants du centre-ville qui veulent gagner leur vie sans problème ne sont que des courroies de transmission du Grand Capital. Les citoyens qui espèrent retrouver leur auto intacte après l’avoir stationnée le temps d’une soirée au théatre [sic!] ne sont que des pollueurs qui méritent qu’on vandalise leur bien. Les restau-rateurs qui se plaignent du manque de clients ne sont que les lèche-culs de la bourgeoisie, et j’en passe.

Par contre, je n’ai pas encore découvert pourquoi certains manifestants blessent les chevaux de la police. Celle-là, elle m’échappe.

L’Humanité souffre. La planète aussi. Tant de choses exigent notre attention et notre engagement dans une quête active de solutions réalistes.

On a pas de temps à perdre avec ceux et celles qui veulent reprendre le chemin des manifestations illégales quotidiennes».
Ce qui m’étonne, à première vue, c’est que l’on puisse verser un salaire pour un article aussi réduit en termes de quantités de lignes et de qualité du travail. Il est vrai que les très longs romans d’Alexandre Dumas étaient payées à la ligne, d’où ces dialogues interminables à faire tomber les louis dans la cassette à chaque point : «Qui êtes-vous?» (Kling!) «D’Artagnan, madame!» (Kling!) «Je ne vous connais pas». (Kling!) «Je suis mousquetaire du roi, madame» (Kling!) «Ah, bon!» (Kling!)… Ce n’est sûrement pas le cas ici. Des paragraphes appris dans les cours modulés en journalisme : courts, brefs, avec un vocabulaire réduit au stricte minimum de l'alphabétisme, un découpage éditorial avec des titres chocs et faussement dramatiques. Un mauvais travail de cégépienne. Les universités et autres écoles vont en former encore 15 à la douzaine de ces faiseux de bouttes de textes ignares et sans substance. C’est facile après à transposer dans un télésouffleur et à le ruminer au bulletin de nouvelles TVA. À l'ère du copier/coller, c'est, et l'expression est juste, un «jeu d'enfants» que fabriquer de tels textes. À l'exception, que les enfants, on ne les paie pas.

Mais, c’est tant mieux pour nous. Car la démonstration sera plus rapide et plus «évidente». Ce texte est un non-dit, c’est-à-dire un déni du dit qui est renversé comme l'écriture des carnets de Léonard de Vinci qui étaient faits pour être lus à l’envers. Lorsque Frédégonde/Ravary «affirme», en fait, elle nie ou dénie; il faut donc considérer que ce texte est bien un texte négatif, repensé, repris, recorrigé pour être lu comme un texte affirmatif, positif. C’est essentiel pour donner au lecteur l’impression de la concordance de ses points de vue avec ceux de la critique. Frédégonde nous dit ce que nous pensons tous, et nous pensons tous à la vérité de l’évidence. «Le bons sens est la chose la mieux partagée du monde», disait Descartes, et Pierre-Karl, qui s’agitait la casquette Lénine aux Foufounes électriques dans le temps de ses folles années, a retenu ça de ses cours de philosophie à l’université. (Eh! que Frédégone serait pas contente de savoir ça!).

Le titre de l’article «Personne ne veut le retour des manifs» se présente déjà comme un consensus suggéré au lecteur par notre Frédégonde et non une vérité tangible. Évidemment, c’est une ruse vieille comme Mathusalem! L’ambiguïté est dans le «Personne», car qui est «personne»? Un pronom indéfini associé à une affirmation négative (sic!). Personne, devient, inversé, «tout le monde», mais tout le monde n’est pas «personne». «Mon nom est Personne», titrait, en français, un mauvais western-spaghetti des années 1970. Personne, devient alors un solipsisme, qui, selon le philosophe Lalande, serait une pensée «présentée comme une conséquence logique résultant du caractère idéal (idéel, ici l’évident Tout le monde) de la connaissance». En fait, cette pensée soutient à elle-même l’idée que le moi individuel dont Lise Ravary a conscience, avec ses modifications subjectives (femme du peuple, journaliste, mère (ou non) de famille, etc.) est toute la réalité (universelle), et que les autres moi dont elle a la représentation n’ont pas plus d’existence indépendante que les personnages des rêves, ou au mieux, à admettre qu’il est impossible de démontrer le contraire. L’utilisation de «Personne» apparaît ici comme la première barbarie, à la première ligne du titre, utilisée par notre Frédégonde de tabloïde. Elle violente déjà le lecteur afin de lui faire épouser ses évidences qui lui sont personnelles et dont l'avis sincère compte peu. Personne, c’est elle comme tout le monde et tout le monde comme elle. Position indémontrable, mais qu’on ne peut également réfuter. Subversion ou perversion de l'impératif catégorique kantien, c'est un «truc» sémiotique pour faire avaler une (grosse) couleuvre. Dans ce vide existentiel, s’affirme que plus «personne veut de manifs». Évidemment, si «le néant» (personne) ne veut plus de manifs, c’est qu’il y a de l’«Être» qui continue à en vouloir. Tout le texte vise donc à démontrer ce sophisme qui s’appuie sur un solipsisme et qui est la façon de prendre le réel à contre-champ de l'idéel.

Voyons comment Frédégonde construit son argumentaire. Voici «quelques centaines» qui veulent poursuivre les manifs de l’an dernier se heurtant, cette fois-ci, à des «policiers (enfin) déterminés à faire régner l’ordre. Évidemment, «quelques centaines», ce n’est pas «quelques milliers», mais ce ne sont pas non plus quelques individus isolés, donc «personne». Pourtant, les policiers de l’an dernier étaient aussi féroces dans la répression que cette année. Deux étudiants ont perdu chacun un œil, des étudiantes se sont faites agresser sans ménagement, alors qu’aujourd’hui les policiers ne font que distribuer des tickets pour engraisser les coffres vidés - par on sait qui - de la ville de Montréal! Cette réalité, trop complexe, Frédégonde/Ravary n'en veut pas. En fait, son premier paragraphe propose un commentaire sans objet placé là afin d'ouvrir sur une dénonciation viscérale, comme nous le verrons plus loin.

Une phrase-paragraphe où Lise Ravary constate qu’il n’y a pas de casseroles dans les rues qui se font entendre pour s’opposer au SPVM. Comme si le mouvement des casseroles avaient été l’épine dorsale des manifestations de 2012.

Une autre phrase-paragraphe parlant des pro-manifestants qui encourageraient à remettre les itinéraires, n’affirme rien de plus que ce qui a été dit précédemment.

L’autre phrase-paragraphe est plus intéressante : «Entre nous, qui s’est ennuyé de la casse annuelle de la manif du 15 mars contre la brutalité policière, à part les casseurs?» Le ton de confidence repose toujours sur le solipsisme du «Personne» : «entre nous», formule également indéfinie qui agresse le lecteur et le force à s'associer au solipsisme de l'auteur avant toute réflexion critique. Or, la casse du 15 mars n’a eu lieu que parce que les forces policières, sans doute sous l'ordre de cette crapule d'Applebaum, ont provoqué là où elles ne provoquaient pas d’abord. Si la provocation est niée pour porter la responsabilité de la casse sur le dos des manifestants, et cela sans s'informer préalablement à savoir qui, des policiers ou des manifestants, ont brisé vitrines ou amoché des autos stationnées, Frédégonde plonge son lecteur dans son monde idéel où la casse était déjà attribuée avant même qu'elle ne se produise, c'est-à-dire à des casseurs anonymes, toujours indéfinis, de vagues groupes sans discours idéologiques ou projets sociaux. Ce sont des «entités» qui troublent la tranquillité, comme elle l’affirmera plus tard.

«Qui veut d’un printemps comme celui de l’année dernière, à part une poignée d’anarchistes, de pseudo idéalistes en mal de sensations fortes plus que de justice sociale», autre phrase-paragraphe où enfin Ravary essaie de préciser des noms : anarchistes? Sait-elle ce que c’est? Un anarchiste de droite ou de gauche? Pro-capitaliste ou pro-socialiste? Chrétien comme celui de Jacques Ellul ou brigand comme celui de Ravachol ou de la bande à Bonnot? Et ces «pseudo-idéalistes»? N’est-elle pas, elle-même, idéaliste en «affirmant» que «Personne», «entre nous», et les «casseurs», ont une quelconque réalité tangible dans son délire? Reste les «sensations fortes»? Et pour appuyer cette justification, d’un ton mélodramatique, son paragraphe le plus court quand elle redemande : «Qui?» En tous cas, le retour des manifestations, des casseroles, des défis lancés aux policiers lui donneraient matière à faire d'autres textes aussi courts, brefs, insipides afin de tirer des tickets Péladeau.

Après cette première dose de barbarie, de l’idée transformée en violence, nous passons à une seconde virée de phrases-paragraphes qui sont toutes autant d’insultes à l’intelligence, même moyenne.

Premier sous-titre éditorial «Une minorité d’enragés». Encore là un solipsisme car qui sont ces enragés, qui est engagé? La confusion des mots prête ici à réfléchir. Nul besoin d’être confirmée par un sondage CROP ou Léger Marketing puisque la réalité ou la vérification de l’affirmation ne sont pas de rigueur. Alors, on sait «d’instinct». Si tout n’est qu’une question d’instinct, pourquoi celui des «enragés» serait-il plus néfaste que celui des «résilients»? Toutes les autres affirmations reposent-elles sur cette farce? «Les Montréalais en particulier en ont ras-le-bol» - des manifestations où des révélations quotidiennes devant la Commission Charbonneau? Je crois que celles-ci ont plus de quoi «enrager» les Montréalais que les premières. «Motifs rendus illégitimes… par la victoire des étudiants», mais qui parle de victoire des étudiants sinon que ceux qui les ont embrochés avec «l'indexation qui est un gel» du gouvernement Marois? Qui prétend que ces motifs sont devenus, ou ont perdu toute légitimité, puisqu’il semble, à «l’instinct» des Montréalais, que ces motifs en ont eu une au moins, il y a un an? Les solipsismes se répètent au même rythme que les manifestations condamnées…

L’ouverture du paragraphe suivant, plus long, commence encore par une interpellation indéfinie propre aux solipsismes : «Tout le monde sait ça». Il semblerait que non, puisqu’il y a toujours des «enragés de la rue qui vomissent sur les aspirations de quiétude et de normalité de la majorité tranquille». Enfin, quelque chose à se mettre sous la dent. C'est ici que le renversement s'opère. Notre Frédégonde affecte un vomissent abject, signifiant de haine, qu'elle attribue aux casseurs qui n'est en fait que sa propre abjection, elle-même indéfinie, entre son monde idéel et la réalité qui le trouble. C'est donc dire que le vomissement des enragés sur les aspirations de quiétude et de normalité d’une majorité tranquille sont le reflet du vomissement de Lise Ravary sur les «casseurs», les «anarchistes», les «manifestants» et non l'inverse. Mais pas seulement. Ce renversement, nettement psychotique, s'il vise d'abord à démoniser les manifestants contre une angélique population béate dont les nobles aspirations se limitent à la quiétude et à la normalité; cette quiétude et cette normalité sont sérieusement mises à mal devant la commission Charbonneau, tant elles sont indispensables à la corruption et à la subversion légale de la légitimité démocratique. Lise ne fait donc pas que vomir sur les manifestants, mais également sur cette majorité tranquille qui appartient à l’idéel. En entrant dans le solipsisme de Frédégonde/Ravary, le lecteur finira par porter seul le fardeau de responsabilité dont notre reine du blogue journalistique se lavera les mains avec double dose de Purelle. Dans les faits, ce sont les aspirations de quiétudes qui sont précisément troublées par ceux qui usent et abusent des lois pour détourner des sommes colossales puisées à mêmes les prélèvements d'impôts et de taxes vers les paradis fiscaux où ils deviennent intouchables. Le docteur Porter, sans doute un héros il y a quelques mois aux yeux de «tout le monde» et de Frédégonde/Ravary, encore bercée par le bon sens commun de la majorité tranquille, se trouvait finalement bernée comme «Personne» lorsque furent révélées les magouilles du prestigieux ami du docteur Couillard, chef maintenant de la bande des Libéraux provinciaux.

Côté psychose, Frédégonde/Ravary se nourrit du même ressentiment que les radios-poubelles et autres V pour venin télévisuel. Encore là surgit la célèbre et incontournable «théorie du complot» fomentée par des «intellectuels égarés» qui alimentent une «dérive (quasi) fasciste» (volé à un titre d’un livre de Philippe Burrin portant sur le développement des mouvements fascistes en France durant l’Entre-deux-Guerres). En fait d’«arguments vide de substance, mais qui paraissent songés aux oreilles des ignares», Frédégonde n’a pas à parler, elle qui remplit de vide des colonnes de journaux jusqu’aux moments où ses «instincts» grégaires l’amènent à «vomir» sur des «aspirations» qui, pour n’être pas les siennes, peuvent se réclamer d’une légitimité acceptable. En ce qui a trait aux «cagoulés qui font office d’agents de la révolution», c’est sorti tout droit des romans de la baronne Orczy avec son Mouron rouge. Qui a représenté Cromwell, Robespierre, Danton ou Lénine revêtus d’une cagoule? Enfin, les «illuminés» de l’ASSÉ - qui rappellent la secte des Illuminés de Bavière comme ordonnant les horreurs de la Révolution française - viennent compléter la scène dramatique : imposer la gratuité scolaire en troublant la paix sociale. À l'ère de la société de consommation et de la régression sadique-orale, le ridicule ne tue plus, il nourrit.

L’usage de la dramaturgie romanesque apparaît comme une nouvelle preuve du solipsisme de Frédégonde/Ravary. Des bouts de phrases, des titres à sensations, des lieux communs tirés de Wikipédia ou de vieux manuels scolaires, des structures de composition de la meilleure sémiotique pour semer un climat qui n’est que le produit de ses «instincts» grégaires et violents. Il faut détruire les manifs par des moyens violents, s’il le faut, afin de permettre un retour à la quiétude qui lui permet d’encaisser et de jouir paisiblement des pitances que Péladeau lui sert. Sa peur doit devenir la peur de tous. Sa peur ne peut être que la peur de tous, et partant, la légitimité de ce qu'elle tient pour des évidences, démontrée et acceptée de soi-même. Or, nous venons de voir qu’il n’en est rien. Qu’il s’agit là, rien de plus qu’un «truc» servant à satisfaire ses employeurs et sa propre conscience inquiète ou angoissée.

Aussi, «Charte des droits du Québec et Charte des droits de l’Homme de l’ONU» deviennent-elles des chartes sans réalité tangible. Elles sont déviées de leurs objectifs par des manifestants et «leurs commanditaires» (qui sont-ils, ces commanditaires? Les Sages de Sion peut-être? Pourquoi pas les Jésuites?) Les Chartes, «sources nobles» (La noblesse est d’un caractère individuel qui s’affiche, qui s’affirme, et ne réside pas dans une feuille de papier issue d’une convention arbitraire; c'est dans l'application des Chartes que se révèle la vraie noblesse, ce qui n'est visiblement pas le cas de nos institutions). Les Chartes, donc, «sources nobles» sont souillées par «les ténors du free for all», et là nous tenons un effet de compassion honteuse propre aux «sanglots de l’homme blanc», apôtre agenouillée devant le quidam du Tiers Monde souffrant : «justifier l’ignoble en osant se comparer aux opprimés de la Terre», «les Québécois subiss[a]nt aux mains de leurs gouvernements des exactions aussi graves que ce que les Syriens ou les Congolais endurent au quotidien», etc. Il y a du Mordechaï Richler dans Frédégonde/Ravary passant au burlesque, autre genre mécanique assez simpliste, pour mieux transiter de la noblesse des causes lointaines à l'ignoble des causes immédiates. Où est l’ignoble dans les aspirations revendicatrices à plus de justice sociale, plus d’équité économique, plus d’honnêteté politique et plus d’éthique professionnelle? Après avoir connu les ignominies des gouvernements Bouchard et Landry; les coups de force du gouvernement Harper; les malversations douteuses de l’Équipe Charest; les lâchetés pitoyables du gouvernement Marois, il y a là plus qu’il en faut pour justifier la contre-terreur de la rue quand une bourgeoise imbécile se fait la porte-parole de la terreur étatique. Enfin, elle doit bien, Frédégonde/Ravary, écrire ce qui est malgré les dénis puisque le refoulé est plus fort que la censure: «Élections, tribunaux, manifestations organisées, référendums ne servent que la propagande du pouvoir établi. On n’y croit plus. Surtout que la violence de l’an dernier a fonctionné». Là, il est permis de la croire.

Mais le déni reprend sa position de force et tout cela, comme le dit le second sous-titre, ce ne sont que «Justifications tordues». Étranges paragraphes où le déni et la reconnaissance d’une certaine réalité se «tordent» effectivement. Frédégonde Ravary en appelle aux réseaux sociaux qui «ne transmettent pas l’opinion de la majorité» pourtant, moyens universellement reconnus de communication directe, mais qui, toutefois, ne peut transmettre «l’opinion de la majorité». D'où, la vérité réside ailleurs que dans «l’opinion de la majorité», donc contradiction flagrante avec ce que Frédégonde écrivait plus haut : «Personne», «Tout le monde», «Entre nous», «par instincts», et la «majorité tranquille» à laquelle elle s’identifie. Pour résoudre l'aporie, a-t-elle «glané» quelques exemples.

«Les commerçants du centre-ville qui veulent gagner leur vie sans problème ne sont que des courroies de transmission du Grand Capital. Les citoyens qui espèrent retrouver leur auto intacte après l’avoir stationnée le temps d’une soirée au théatre [sic!] ne sont que des pollueurs qui méritent qu’on vandalise leur bien. Les restaurateurs qui se plaignent du manque de clients ne sont que les lèche-culs de la bourgeoisie, et j’en passe». Avouons que c’est plutôt chiche comme récolte. Le jeune léniniste Pier-Karl aurait sans doute prononcé ce genre d’inepties propres à son époque mais qui n’est pas le discours dominant des manifestants d’aujourd’hui. Qui parle de cette foutaise des marxistes du «Grand Capital», ogre du discours socialiste du XIXe siècle et mort avec Daniel Guérin depuis plusieurs décennies. Qui va au théâtre en auto? Les billets de spectacle sont suffisamment chers pour ne pas avoir à payer en plus des tickets de stationnement, aussi s’y rend-t-on à pied ou en métro. Les restaurateurs, des lèche-culs? La phrase est trop expressive de la pensée intime de l’auteur pour ne pas qu'on lui serve une galette de poils la prochaine fois qu’elle se présentera à un restaurant, car c’est ainsi qu’elle s’imagine ce que sont les restaurateurs!

Épuisée après tant de travail, elle revient à des phrases-paragraphes, l’une pour se lamenter sur les pauvres bêtes utilisées par la police. Un manifestant piétiné par un cheval vaut moins qu’un malheureux cheval écorché. Où est le temps où les manifestants parisiens de l’extrême-droite accrochaient des lames de rasoir à des perches pour ouvrir les jarrets des chevaux des policiers parisiens et les condamner ainsi à une mort épouvantable par exsanguination. Avons-nous vu cela à Montréal? Bien sûr que non. Voilà pourquoi cela scandalise Frédégonde/Ravary.

Enfin, finale accordée aux tuyaux des grandes orgues : «L’Humanité souffre. La planète aussi. Tant de choses exigent notre attention et notre engagement dans une quête active de solutions réalistes». Évidemment, cela n’a rien à voir avec ce qui vient d’être exposé et affirmé dans le commentaire. C’est du phony baloney de journalistes et de commentateurs, rien de sérieux, car la presse, écrite ou télévisuelle, vit de manière rapace de ces souffrances - on a qu’à voir la couverture médiatique de l’effondrement récent d’une manufacture au Bangladesh pour remarquer combien les newsophages se déchaînent pour offrir des spectacles aux multiples rebondissements à chaque fois qu’un corps est dégagé des ruines du bâtiment. Et la planète? Soyons sérieux, Frédégonde n’en a cure. Elle sera prête, dès demain, à défendre puits de gaz de schiste ou accroissement du CO si c’est pour avantager «la création d’emplois».

«On a pas de temps à perdre avec ceux et celles qui veulent reprendre le chemin des manifestations illégales quotidiennes», de conclure notre barbare. Alors, pourquoi lui accorder une page? Pourquoi ne va-t-elle pas, d’elle-même, directement aux «vrais» enjeux de sociétés qui sont ceux de son commanditaire? Son sacrifice exemplaire à l'État par sa nomination à la présidence d’Hydro-Québec, la crise de l’information qui oblige à des compressions de personnels, comment renouveler les produits bas de gamme de TVA pour essayer d’attirer le plus de commanditaires possibles au pro rata  de la population?

Voilà comment lire un article du ‘ournal de Mont’éal. Une idée, un solipsisme idéel pris pour une réalité objective, une évidence partagée par tout le monde, et une théorie bête du complot avec des aspirations ignobles qui imposent des solutions policières ou militaires répressives, et, mieux peut-être, les mensonges de Frédégonde, les solipsisme de Ravary, les intérêts financiers de Pier-Karl, l’abrutissement complet d’une population déjà anti-intellectuelle de nature et prête à sacrifier sa conscience sur les autels de la compromission morale et du fric.

Je sais qu’il n’est pas apprécié ni tenu au sérieux de mêler le style pamphlétaire à celui de l’analyse, le premier discréditant le second. Pourtant, il faut définitivement dépasser à la fois cette épistémologie positiviste qui exclut l’implication du sujet dans son rapport à l'objet, et l’éthique de la neutralité qui sont à l’origine du gonflement de l’incompétence et de l’inefficacité de la fonction sociale de la connaissance. Quand une collectivité en est rendue à confier son esprit, sa pensée, ses idées à des charlatans, des imposteurs, des fraudeurs intellectuels comme en regorgent les média québécois, de très graves dangers pèsent sur elle, et nous laissons faire par lâcheté et goût imbécile de l’ignorance et de la fausse tolérance. Il ne peut y avoir empathie pour quiconque si elle est construite à partir du mépris de soi et de l’abandon de son indépendance d'esprit à des brimades morales qu’on s’inflige afin de mieux se disculper à ses propres yeux. Que des Jean-Jacques Samson et des Lise Ravary se permettent de discuter publiquement, du haut d’une tribune privilégiée, alors qu’ils sont sans intelligence ni honnêteté, alors laissez passer les voyantes, les sorciers, les escrocs et les mafieux de tout acabit, nous ne méritons certainement pas mieux, et que nul d’entre nous ne vienne se plaindre⌛

Montréal
27 avril 2013

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