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samedi 23 février 2013

La conjuration des religions


LA CONJURATION DES RELIGIONS

Je tiens de prime abord à préciser que ce texte n'est en rien une critique de ce qui peut être appelé le sentiment religieux. Si là où il y a de l’homme il y a de l’hommerie, il y a aussi de l’humanité. Beaucoup d’humanité, et dans le sens d'un supplément d'âme à la stricte obligation envers son prochain. Le sentiment religieux contribue à enrichir cette humanité. Lié à la reconnaissance de la commune humanité, invitant à la compassion et au respect de l'intégrité physique et morale de tout être humain par ses semblables, parce que nous partageons tous des forces et des faiblesses, ce sentiment a toujours servi de fondement à ce que les institutions et les systèmes religieux ont par là suite édifié. Mais, ce faisant, ils ont aussi réduit au niveau d'une morale de containment les exigences imposées aux fidèles, les privant même parfois de toute proximité avec la divinité. À la rencontre de la fragilité de la Psyché et de la vulnérabilité du Socius, ces systèmes et ces institutions ont mis ce sentiment au service de la conformité sociale. La loi de l’hospitalité, pratiquée par la plupart des grandes civilisations antiques, en est un exemple, que traduit la formule négative «Ne fait pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse» plutôt que la formule positive du «aimez-vous les uns les autres». La loi du talion, la vendetta, l’inceste et l'homicide sont les premiers interdits que les institutions religieuses ont vite fait de corseter dans un système de lois civiles et politiques assoyant la transgression de l’interdit sur un châtiment, longtemps disproportionné avec l’infraction. Voilà comment les institutions et les systèmes religieux finissent toujours par dévoyer, par trahir le sentiment religieux lui-même, en le confondant avec des comportements éthiques et moraux. Rien n’est plus fort dans l’éthos humain que la foi religieuse à laquelle est sacrifiée, pour des intérêts circonscrits, la liberté de conscience. Toutes les religions, et surtout celles que Toynbee appelait les religions supérieures, comportent à un certain degré le viol de la conscience des membres de la communauté des croyants, non tant pour le bon fonctionnement du Socius en fin de compte, que pour assurer la richesse et le pouvoir des clergés alliés aux puissances politiques.

Les religions supérieures sont donc ici les seules visées. Ce sont elles qui, pressées par la modernité des droits de l’homme, de l’impératif kantien et de la mondialisation du marché libéral, réagissent par une conjuration tacite (et non formelle) qui suspend les longues rivalités confessionnelles qui ont opposé ces systèmes les uns autres. À ce titre, le pape démissionnaire, Benoît XVI, a tendu la main à l’Islam et à la Judaïté en allant faire ce que les papes de jadis auraient eu horreur de commettre : prier dans la mosquée bleue d'Istambul et visiter la grande synagogue de Rome. Le fondamentalisme religieux des sectes protestantes et du christianisme orthodoxe, encore plus farouche parce que de la même obédience sacrée, durcit le ton face à ses fidèles et face au monde (urbi et orbi). La condamnation judiciaire des Pussy Riot dans la Russie du président Poutine comme les recours incessants à la persécution contre les marginaux de la société aux États-Unis ramènent la foi à sa fonction de containment moral plutôt qu'au ressourcement du sentiment religieux. Cette conjuration des religions vise donc un but, un but essentiellement défensif, un but panique, un but réactionnaire. Cette conjuration détourne, même de manière souvent vicieuse, les positions dites de gauche qui dénoncent le vide spirituel de la société libérale, matérialiste et consumériste, pour en appeler à une «révolution personnelle» de chaque individu mais qui finirait par confondre, à nouveau, les nécessités de l’âme avec l'aliénation psychologique. C’est ainsi que les clergés deviennent les pushers de l’opium du peuple. Cette complicité passée a permis le développement du système capitaliste - le plus négatif de l'histoire des civilisations -, en période de production, lorsqu’il s’agissait de le protéger des révoltes ouvrières et des revendications de justice sociale. En période de consommation, le capitalisme attend des clergés qu'ils continuent à se servir des religions afin de contrer la liberté de conscience, pour éviter que celle-ci ne devienne le fondement de la critique morale, ce qui condamnerait définitivement leur pouvoir symbolique et politique.

Voilà pourquoi des Églises, comme l’Église catholique, refusent depuis des siècles les acquis de la modernité. La liberté de conscience, même sous Jean-Paul II et Benoît XVI, n’est acceptée que dans la mesure où cette liberté se soumet à la conduite morale - à l’éthologie - définie et commandée par l’enseignement pastoral. La «défense des droits de l’homme» n’a servi d’idéologie que dans la mesure où se dressait la menace du communisme marxiste. À côté, la morale, défiée par les nouveaux comportements sexuels, visait toujours à exercer le même contrôle des mœurs dont la base reste la reproduction de l’espèce. Comme l’Église romaine ne pouvait accepter l’émancipation politique de la liberté d’expression, elle ne pouvait accepter la séparation du sexe de la reproduction (la question de l’amour n’a jamais été au cœur du commandement de l’œuvre de chair). La soumission au contrôle clérical est universelle dans les religions supérieures.

Au moment où la civilisation occidentale accomplit la phase finale de l’impérialisme amorcée aux XVe-XVIe siècles, la modernité frappe de plein fouet tous les systèmes religieux et menace la consolidation sociale de ces institutions. L'exemple du parcours de l'Occident depuis le dernier demi-siècle a de quoi effrayer les autres systèmes religieux qui s'attendent à un reflux semblable dans leurs sociétés. Si le pape, le Dalaï-lama, des imams et des rabbins de prestige se tendent la main, c’est qu’ils ont un intérêt commun à défendre autant qu’une conviction intime spirituelle à affirmer. Nous n’avons pas à présumer de la sincérité ou non de ces convictions intimes, mais les intérêts sociaux et institutionnels sont bien présents. Bousculées les unes sur les autres, la compétition entre religions supérieures ne se base plus sur des entreprises missionnaires comme jadis - quoique nous les voyons reparaître présentement, et nous en reparlerons plus loin -, mais sur des «dialogues» inter-confessionnels à un niveau où aucune religion ne pourrait honnêtement sauver son intégrité dogmatique si elle n’était forcée de s’entendre contre un ennemi commun et ses figures démoniaques de la modernité : les valeurs véhiculées par le libre marché.

Les religions ont nourri le libre marché de leur sein. Après tout, le commerce, les marchands ne sont pas diaboliques en soi. Ils existent de tout temps. En système capitaliste, l’économie du marché a perdu son importance au profit de l’économie de marché (dixit Fernand Braudel) dont la nature éthologique est très différente de ce que le monde avait connu antérieurement. Le marché n’est plus seulement une question de commerce, d’échanges, autant au niveau des contacts personnels humains que des marchandises, mais un système économique qui vise à absorber la société entière dans ses échanges et à tous les niveaux; autant celui des rapports sociaux (rapports de production, stimuli de la consommation) que celui des relations interpersonnelles (les liens entre les individus, l’amitié, l’amour, la sexualité). Si l’Église catholique, par exemple, condamne le libéralisme à côté du socialisme et de la liberté de conscience depuis Pie IX et son encyclique Quanta cura (du 8 décembre 1864) suivi du Syllabus errorum dans lequel est listé la longue suite des interdits modernes, la lutte à l’athéisme et au nihilisme a amené l’Église à tolérer davantage un système économique, moins toutefois qu’elle condamnait l’autre comme intrinsèquement pervers. Ce rapprochement a conduit l’Église romaine a laisser faire le marché sans aucune prise de position critique fondamentale. Maintenant, alors que les civilisations sont confrontées les unes aux autres et les religions ramenées à des états de croisade et de djihad, le clergé romain commence à prendre conscience que l’ennemi commun n’est plus l’athéisme ni le nihilisme, et que ceux-ci triomphent à travers le matérialisme qui réduit chaque individu à ne plus être qu’une machine automatique dont le bonheur et l’hédonisme sont les seules finitudes, et que la nouvelle religion universelle est bien le marché. Après s’être défiées de l’État, les religions supérieures sont bien obligées d’admettre que l’Église universelle des temps futurs réside désormais non dans une cathédrale ou une mosquée, mais dans un centre d’achat. La prise de conscience des clergés surgit donc lorsque chacun d'entre-eux anticipe la défaite de son ordre devant cette nouvelle religion authentiquement universelle, comme jamais aucune de leurs religions ne l’a été réellement malgré leurs auto-proclamations passées, tout en comprenant qu'aucune d'entre elles ne pourrait vaincre à elle seule ce nouvel ennemi commun. La conjuration des religions supérieures, la trêve des conversions, consiste donc à former un front mondial en vue d’empêcher cette nouvelle religion supérieure de les marginaliser et de leur enlever la base sur laquelle elles exercent le contrôle moral des consciences.

C’est ainsi que devant la «décadence occidentale», nous voyons des musulmans migrer dans l’un ou l’autre des pays européens ou nord-américains croyant qu’ils vont restaurer leurs mœurs en y infusant les règles morales contenues dans l’Islam! Inutile de dire que la réponse occidentale est plutôt intolérante à ce point de vue. Le culte hindou, de même, veut sauver l'Inde de l’avilissement, prix à payer pour devenir une «puissance émergente», d’où la radicalisation des différentes religions de sous-continent indien. Les sectes protestantes américaines vivent davantage du consumérisme que les autres religions, mais elles travaillent toutes au niveau politique à défendre les lois répressives contre les comportements moraux condamnés par l’Ancien Testament. Elles n’hésiteront pas à louer un kiosque dans un centre commercial pour faire du prosélytisme, entre une arme d’épaule et un deux pièces sexy pour madame. Certaines sectes ont leur propre centre d’achat! L’Église romaine fait de même - à Saint-Jean-sur-Richelieu, j'ai vu, il y a une quinzaine d'années, l'église d'une paroisse s'établir dans un petit centre commercial qui vivotait -, mais parce qu'elle s'est apauvrie financièrement au cours des dernières décennies du XXe siècle. Partout, le dimanche, les églises se vident alors que les centres d’achat se remplissent. C'est assez indicatif en soi pour réaliser que la foi aussi déménage de lieux.

C’est dans ces conditions que nous pouvons identifier la nouvelle religion supérieure du déclin de la civilisation occidentale. Ce qu'évoque aujourd'hui pour nous le temps des cathédrales, c'est ce qu'évoquera dans quelques siècles le temps des centres d’achat pour rappeler notre époque. Du temps où le Palais Royal, à Paris, avec ses boutiques, ses cafés et ses jardins servait de lieu de fermentation de la Révolution française, nous sommes passés par les magasins à rayons qui, tout en diversifiant les merceries de jadis, accroissaient l’espace et les transactions commerciales, pour aboutir au centre commercial, qui en est rendu à l'étape du gigantisme. Un centre d'achat, c'est la cathédrale de verre (qui n'est plus de verre) des temps modernes. On y offre le corps (pizza, hot dog, burger, frites, tacos, mergez, etc.) et le sang alimentaires (bière, liqueurs, café, thé, tisanes aromatiques) de la communion capitaliste. La caisse enregistreuse est là comme jadis le tronc d'église avec la charmante caissière qui vous sourit en vous disant merci et en inclinant pudiquement de la tête, comme les petits anges mécaniques d'autrefois. Il y a la nef, avec les kiosques (sacoches, chapeaux, souliers, etc.) et les bas-côtés avec les chapelles des grandes griffes. Il y a de la musique d'ascenseur en permanence entrecoupée d'appels publicitaires et les «liturgies» suivent les saisons commerciales dégradées des anciennes fêtes religieuses (Noël, Saint-Valentin, Pâques, Fête des Mères, Fête des Pères, Rentrée scolaire, Fête des Morts (Halloween) et Avent). Puis, lorsqu'est lancé le «ite missa est», i.e. quand la carte de crédit est «loadée», tout le monde se précipite vers la sortie pour embarquer dans leurs autos ou les autobus publics. Voilà l'Église universelle appelée à enfanter la civilisation de l’avenir, métissée et originale, et qui complète sa conversion du reste du monde à la foi nouvelle du libre marché. Elle succède à l'économie de la grâce du bon vieux christianisme. Il faut dépenser en bonnes actions (en $ ou en €) pour obtenir la grâce sanctifiante (l'épreuve qui témoigne de l'affection divine) qu'une pénitence bien contrite (la loi des faillites) vous exonérera, permettant de renouer avec la foi collective (par l'obtention d'une nouvelle carte de crédit). Le dogme est la foi dans l’économie du marché libre; la liturgie est dans la publicité; le rite dans l’acte commercial, l'hérésie dans le refus de participer à la débauche consu-mériste. Ainsi, comme l'entas-sement des fidèles dans les synagogues, les mosquées et les églises donnaient la communauté des fidèles, le va et vient des consommateurs sur le plancher des centres commerciaux produit la même impression. Pour les fidèles des religions traditionnelles, ce n’est là qu’une simagrée des vieux dogmes et des vieux rites; pour les clergés, cette nouvelle religion sonne le glas de leur pouvoir. Ramenés en périphérie de l’essentiel social, ils ne font plus que ramasser les pièces cassées par cette confrontation du pot de terre et du pot de fer. Si le bas clergé peut s’en sortir à meilleur compte, le haut clergé, qui vit de richesses et de pouvoirs absolus, se sent réduit à une tâche administrative ingrate : faire vivre des religions qui n’apportent plus ni gloire, ni richesse, ni même la certitude profonde de la foi. Voilà qui semble plus que n’importe quoi justifier la prophétie de Malachie, que le pape qui sera élu en mars 2013 sera le dernier de l’Histoire.

Voilà pourquoi, spontanément, les dirigeants religieux se tournent vers le soutien traditionnel du bras séculier, c'est-à-dire l’État. La profusion de dirigeants politiques conservateurs, réactionnaires et un peu mégalomanes sur les bords est devenue un don providentiel et un moyen de remonter leur puissance sociale. En retour, ces chefs d'État leur demandent de stimuler la morale traditionaliste et conformiste. C’est la tâche que le gouvernement régressif de Stephen Harper s'est donnée en fondant le Bureau des libertés religieuses.

Doit-on considérer la spiritualité de Stephen Harper comme sincère? Absolument pas. Il s’agit, pour le renard conservateur, de jouer l’avenir moral des Canadiens, ce qu’il ne peut obtenir par le rugissement du lion. Le programme moral des Conservateurs est très clair : non à l’avortement, non à l’égalité des droits des homosexuels et même des femmes, non à la justice sociale. Or, supposer qu’une loi au Parlement canadien pourrait abolir ces droits acquis de longues luttes est impossible. Même pour un gouvernement majoritaire. Aussi, Stephen Harper claironne-t-il qu’il ne rouvrira pas les dossiers moraux porteurs de contentieux. Ce qu’il ne peut obtenir par le haut, par la voie parlementaire, il entend bien l’obtenir par le bas, c’est-à-dire en contraignant la morale des Canadiens à compelle intrare, comme disait saint Augustin, à forcer l’entrée des consciences individuelles à l'intérieur d'un ensemble de conventions morales dont la subversion de l’ACDI (l'Aide Canadienne au Développement International) a été le banc d’essai.

Subventionner les organismes qui font œuvre de missionnariat dans les pays en difficultés économiques équivaut à entreprendre une opération de subversion par les dons qui, normalement, ne devraient être accompagnés d'aucune propagande morale. Qu’est-ce qui ordonne cela? Le principe même de la séparation de l’Église et de l’État qui a toujours été un principe non formulé mais appliqué par les différents gouvernements depuis la Confédération de 1867. Certes, il y a eu de nombreux dérèglements à la tradition, surtout par les gouvernements provinciaux, mais il faut reconnaître que les atteintes portées aux francophones hors Québec l’ont toujours été sur des motifs de langue et non de religion, bien que les deux aient été constamment liées. Comme les questions sociales ne relevaient pas du gouvernement fédéral, il n’avait nulle raison d’y toucher. Lorsque la Constitution de 1982 trouva dans son préambule la reconnaissance de l'existence de Dieu, c’était une lubie de Pierre Elliott Trudeau. Paradoxalement, Dieu est absent des constitutions des États-Unis et de la France. Pourquoi Pierre Elliott Trudeau a-t-il senti le besoin d’inclure Dieu dans le préambule de la Constitution canadienne? Cette vieille grenouille de bénitier avait-elle besoin de se sentir conforter dans sa peur de la mort? Faire de la Reine d’Angleterre la Reine du Canada n’en faisait pas pour autant la chef de l’Église canadienne comme elle est la chef de l’Église anglicane. À ce titre, l’action de Stephen Harper pourrait coïncider avec son besoin de «canadianiser» la Reine en demandant à son conseil - c’est-à-dire au cabinet des ministres, donc à lui-même -, de «canadianiser» la morale liée à la religion nationale qui, comme on le sait au Canada, est inexistante. À ce titre, Harper est prêt à tout prendre : un pape québécois si le cardinal Ouellet est élu au conclave de mars 2013, les représentants des mosquées des grandes villes - car c’est surtout là, plus que dans les Prairies, que les mosquées sont érigées, l'à-plat-ventrisme devant le sionisme, etc. Le moment est tout choisi pour passer à une offensive morale par le bas en considérant la perte des repères traditionnels que les Conservateurs, à la suite des Républicains américains, veulent réintroduire dans la quotidienneté. Dieu finit par servir à une entreprise qui n’était pas celle pour laquelle Trudeau l’avait institué dans le préambule de la Constitution de 1982. Le gouvernement canadien présente ainsi ce bureau:
Superbe mosquée de Toronto
«Document officiel

Le Canada est reconnu dans le monde entier pour son rôle de leader dans la défense des droits de la personne et pour les positions fondées sur des principes qui sous-tendent sa promotion des valeurs canadiennes de tolérance et de pluralisme sur la scène internationale.

Le 19 février 2013, le gouvernement du Canada a officiellement lancé son Bureau de la liberté de religion, au sein d’Affaires étrangères et Commerce international Canada. Il incombe à un ambassadeur itinérant, établi au Canada et à une équipe de représentants d’accomplir le mandat du Bureau, soit :

    * protéger les minorités religieuses menacées et défendre leurs droits;
    * lutter contre la diffusion de la haine et de l’intolérance fondées sur la religion;
    * faire la promotion des valeurs canadiennes que sont le pluralisme et la tolérance.

Le Canada considère comme un droit universel la liberté de religion ou de croyance, qui permet à quiconque de pratiquer sa foi religieuse en paix et en toute sécurité. Par l’intermédiaire du Bureau de la liberté de religion, le Canada travaillera de concert avec des partenaires ayant des vues semblables pour dénoncer les graves atteintes à la liberté de religion ainsi que la violence à l’encontre des défendeurs des droits de la personne, et condamner les attaques contre les lieux de culte et les fidèles partout dans le monde».
Le mot dont le sens est ici subverti, c’est «pluralisme». Il ne s’agit pas de tolérance comme le laisse supposer la formulation politically correct. La tolérance, au Canada, s'est toujours concrétisée par l’indifférence en matière religieuse et non par la défense des pratiques religieuses dans le pays ou à l’étranger. La séparation de l’Église et de l’État a toujours été une affaire très nette dans l’histoire canadienne. Y intervenir est un coup de force du gouvernement conservateur, un coup de force proprement anticonstitutionnel. Laissez entrouverte cette porte et dès demain vous verrez les agents les plus réactionnaires s'y engouffrer en grand nombre dans un pays prêt à considérer l’essentialisme comme une vérité totalitaire. Le dessein intelligent aura son ministre, ce que même la théorie de Darwin n'a pas avec l'actuel ministre des sciences et des technologies, et les vieilles répressions abolies par le bill omnibus de 1969 par Pierre Trudeau reviendront, précédant la restauration de la peine de mort. En inscrivant le Bureau à l’intérieur du ministère des Affaires étrangères et du commerce international, Harper entend se servir du commerce international pour forcer les affairistes à la fois canadiens et étrangers à se soumettre aux exigences morales que véhiculent les différentes religions, et qui concernent à peu près toujours les mêmes obsessions : le sexe, la richesse, la soumission passive des masses. Enfin, la noble lutte contre la haine concerne évidemment la haine des religions, c’est-à-dire la sécularisation des valeurs morales qui en appelle au jugement critique de la liberté de conscience plutôt qu'à la soumission passive des individus aux diktats moraux. Ce texte que vous lisez présentement pourrait facilement tomber sous la loi criminelle régissant «la diffusion de la haine et de l’intolérance fondées sur la religion», puisqu’il en appelle ouvertement à l’extermination des Religions comme détournement obvié du sentiment religieux à des intérêts politiques et cléricaux.

L’intention perverse, subversive, est clairement énoncée au dernier paragraphe, où le Canada s’engage à faire respecter le «droit universel la liberté de religion ou de croyance, qui permet à quiconque de pratiquer sa foi religieuse en paix et en toute sécurité. Par l’intermédiaire du Bureau de la liberté de religion, le Canada travaillera de concert avec des partenaires ayant des vues semblables pour dénoncer les graves atteintes à la liberté de religion ainsi que la violence à l’encontre des défendeurs des droits de la personne, et condamner les attaques contre les lieux de culte et les fidèles partout dans le monde». Ce droit universel de la liberté de religion n’existe nulle
Cadavres des membres de l'Ordre du Temple solaire
part. Ce qui existe, c’est l’interdit de pratiquer des mesures discrimi-natoires, des persécutions, à l’égard des individus au nom de leurs croyances religieuses. Ce pseudo-droit ne défend pas la liberté de conscience mais seulement la liberté religieuse, ce qui constitue un rapetissement de la conscience des individus. À ce titre, la formulation n’ajoute rien à ce que la Charte de l’O.N.U. a déjà énoncé mais enlève beaucoup à la liberté de conscience, puisqu’elle a pour effet de proscrire la dénonciation de l'endoctrinement suggestif qui se pratique dans certaines églises ou sectes dangereuses. La formule dit également que le Canada travaille de concert avec ceux qui pensent comme lui, sans préciser s’il s’agit d’États ou de groupes particuliers, ce qui pourrait convenir, encore, à des sectes aux idéologies, aux discours et aux pratiques douteuses. Les «droits de la personne» sont enchâssés ici dans la liberté religieuse, les lieux de culte et les fidèles partout dans le monde.

Le ministre Baird s’est-il montré pour autant plus explicite dans sa déclaration en conférence de presse pour expliquer les objectifs du nouveau Bureau? D’abord, on fait état d’une série de consultations auprès d’une centaine de chefs religieux, de représentants d’associations et de spécialistes des religions, aussi bien dans le pays qu’à l’étranger, au Vatican et en Turquie. Bref, ce ne sont pas les citoyens qui ont été consultés, même pas les croyants, mais les différents clergés et les spécialistes universitaires qui vivent de la religion. Comme dirait un bon député libéral québécois : «les dés sont pipés». Ensuite, M. Baird déclare : «Ce bureau sera créé pour promouvoir et défendre la liberté de religion et les croyances conformes aux valeurs canadiennes fondamentales que sont la liberté, la démocratie, les droits de la personne et la primauté du droit». Ce qui, de l’avis du sympathique ministre, nécessitera un investissement de 5 millions, ce qui est de l’argent fort mal dépensé. Comme ce type de chiffres est toujours sous-estimé, le Bureau des libertés de religion pourrait très bien finir par coûter aussi cher que le registre des armes à feu sous le gouvernement libéral!

De plus, je ne suis pas le seul à claironner la méfiance envers ce Bureau. Plusieurs groupes de la société civile ont manifesté leurs inquiétudes sur l’étendue du pouvoir politique sur les œuvres religieuses. Là-dessus, le ministre a étalé les «endosseurs» du projet : «La liberté religieuse est une des premières clauses de la Charte. C'est une des premières clauses du Bill of Rights. Elle est au centre de la déclaration des Nations unies des droits de la personne. C'est un droit humain essentiel. Je n'ai aucune inquiétude à ce sujet»; complétant le tout par l’une de ces phrases lénifiantes : «L’histoire nous a montré que la liberté de religion et la liberté démocratique sont indissociables». Or, l'histoire enseigne qu'il faut toujours se méfier de ceux qui prennent l’Histoire à témoin.

Ainsi, Alex Neve, le président d’Amnistie Internationale Canada, rappelle que «la liberté religieuse pouvait avoir des “relations litigieuses” avec les autres droits de la personne tout aussi essentiels (liberté d’expression, égalité homme-femme, droits des homosexuels, etc.)» : «Nous surveillons le tout avec intérêt, mais aussi avec une grande inquiétude. Il y a tant de mystère à ce sujet». Il est vrai, en tant qu’organisme aguerri à la défense des droits et libertés, Amnistie Canada n’a pas été consulté sur ce projet. L’expertise d’Amnistie Internationale est autrement plus solide que des four o’clock tea avec des monsignores et des rabbins. De tout ceci, le gouvernement Harper ne fait que plaider les bonnes intentions, comme si nous ignorions que l’enfer en est pavé!

L’anticléricalisme a toujours eu pour essence de libérer le sentiment religieux du détournement que lui faisait subir les religions supérieures. Le but du sentiment religieux est l’humanisation d’une espèce animale bien particulière, dont les capacités échappent aux autres. Les religions en font une névrose obsessionnelle compulsive aliénante, «dévouée», aux intérêts matériels et politiques du clergé qui en détient la clef du dogme. Pour que le sentiment religieux se libère, il faut briser le corset des Églises universelles. Ramener le christianisme, le judaïsme ou l’islam contre l’Église universelle du libre marché, c’est une solution vouée à l’échec dès le départ car la pureté spirituelle dépend de la liberté d’une conscience critique capable de départager le sentiment religieux et l’inféodation aux dogmes. Comme la morale tend toujours à se substituer au sentiment religieux, le recours à ces vieilles machineries d’un passé rural et austère ne peut être adapté aux réalités de la société urbaine de masse, d’où la puissance écrasante de l’Église universelle du libre marché.

J'entends déjà la question qui vous vient à l'esprit : comment, Stephen Harper, partisan acharné de l'idéologie libérale et du marché de consommation, qui devrait être adepte du temps des centres commerciaux, s'oppose-t-il à la morale qui en découle «naturellement»? Pourquoi ces invocations de fantômes de la morale traditionnelle que seules les religions peuvent maintenant lui fournir? Cette contradiction ne lui est pas spécifique, elle est même nord-américaine. Les partisans néo-libéraux sont également ceux du fondamentalisme sectaire protestant. C'est en eux que réside la contradiction, comme elle affecte déjà les migrants des pays non-occidentaux qui veulent, à la fois, posséder les gadgets électroniques et maintenir le voile sur la figure de leurs femmes. C'est la négation du fameux cake of custom de Toynbee, croire que l'on peut séparer ce que l'on veut de ce que l'on rejette d'une culture, qui est source de tant de crises inter-personnelles. La liberté commerciale exige la liberté de conscience, mais ce n'est pas la liberté de conscience qui engendre la liberté commerciale, pas plus que la compétition entre les espèces animales n'engendre la concurrence commerciale. Toutes ces fausses perceptions viennent de la morale sadienne, vite consolidée par le capitalisme industriel du XIXe siècle; c'est de là que surgissent ces contradictions aberrantes. Or, la liberté de conscience est niée par la morale sadienne qui anime la liberté commerciale. Les échanges, qu'ils soient sexuels ou économiques, sont dévoyés de leur finitude pour se consumer dans la consommation, d'où la perversion sadique qui anime la société de consommation. Le capitalisme industriel et la morale sadienne partagent donc une même vision négative de l'homme, l'hommerie, l'homme est un loup pour l'homme. Et, mieux encore, ils procèdent tous deux de la morale traditionnelle, partageant unanimement une vision négative de l'homme, être de péché, être-fait-pour-le-péché (pour la mort, dirait Heidegger), être dont le péché surgit précisément de sa liberté. Évidemment, la morale sadienne est l'une de ces morales qui ne dit pas son nom. Alors elle n'existe pas dans l'esprit des fondamentalistes, de quelque religion que ce soit. Ils pensent donc que la morale négative traditionnelle (celle du pécheur) peut fort bien se maintenir avec la société de consommation. Cela est rapidement démenti par les faits, et plus ces réactionnaires se sentent pris en contradiction avec eux-mêmes, plus ils investissent dans ces morales répressives auxquelles ils attribuent la bonne conduite, la saine morale, les valeurs solides sur lesquelles se serait édifié le pays. Si l'on représente Mahomet tenant d'une main le Coran et de l'autre le sabre, Elmer Gantry, lui, tient d'une main la Bible et de l'autre son arme d'épaule. Entre le péché religieux et le nihilisme sadique, la condamnation de l'âme sans possibilité de salut et la destruction des objets créatrice de l'industrie de développement durable, le choix instinctif va vers le premier. Mais nous savons tous, ne serait-ce que par les problèmes causés par les détritus, la pollution et la dépression mentale que c'est le second qui impose sa vision hors de tout doute.

C’est toujours l’aveuglement des capitalistes libéraux de vouloir à la fois le beurre et l'argent du beurre. Il est impossible de vivre dans un monde où les investissements capitalistes, la spéculation financière et les profits des investisseurs coexistent avec un quelconque sentiment religieux autrement qu’à travers la superstition des boutiques d'oratoires touristiques. La cathédrale du dogme libéral, c’est le centre commercial, et son mariage avec le judaïsme, le christianisme et l’islam ne peut conduire qu’à la confrontation du pot de fer et du pot de terre, d’où l’apparition de ces comportements éthologiques jugés «décadents» tant au niveau sexuel qu’à travers la consommation effrénée. Il n’y a que la maturité psychologique et la conscience morale critique et libre qui peuvent venir à bout de cette aliénation commerciale. Le temps des rabbins, des papes et des imams est passé. Le sentiment religieux, pour vivre, n’a pas seulement besoin de se libérer de ces nids à haines chroniques et au mépris de la nature humaine, mais également de les détruire afin qu’il ne reste plus que le souvenir de leur passé intolérant, plein de rivalités meurtrières et de ségrégations morales des membres de leur communauté. Entre la cathédrale de verre des centres d’achat et la cathédrale néo-gothique vide, les synagogues usées et les mosquées défraîchies, c’est seulement à travers la première qu’il est possible d’accéder à la libération des consciences
Montréal
23 février 2013

Corrigé par Marc Collin

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