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dimanche 16 décembre 2012

Rocco et ses frères

Tragédie de Newtown, Connecticut, 14 décembre 2012

ROCCO ET SES FRÈRES

Voici venu le massacre des fêtes
C’est la saison où l’on s’abat.
Petit calibre et grosse Bertha.
Molson, vous offre un joyeux choix.
Molson…

Si j’étais le Time Magazine et l’on me demandait de désigner la personnalité de l’année, sans hésiter je répondrais Luka Rocco Magnota. Si les dernières semaines résument assez bien le contenu de l’année qui s’achève, on doit reconnaître que son esprit-assassin règne partout et ce depuis le début de l’année, avant même que son nom soit connu du grand public. La tuerie d’une vingtaine d’élèves et de six de leurs enseignantes dans une petite école primaire de Newtown, au Connecticut (14 décembre) répond comme un écho à son appel. Alors que la télévision et la fiction américaines polarisent sur les meurtriers en série afin de faire diversion (?), la réalité tangible du crime américain est maintenant passé au meurtre de masse. Une progression dans la quantification des victimes et la brutalité rustre est en train de s'inscrire dans la pratique de la criminalité américaine, et la mauvaise volonté des groupes de pression comme la lâcheté des gouvernements coopèrent au point qu'il serait permis de les considérer comme des complices tacites de ces assassins.

L’esprit Rocco est partout. Non seulement dans la civilisation occidentale, mais indissociable des apports de celle-ci aux autres civilisations. Nous le constatons bien au Moyen-Orient où les deux pays qui constituaient jadis la République Arabe Unie (1958-1961), la Syrie et l’Égypte, sont en guerre civile sanglante ou sur le pont d'y sombrer. Depuis plus d’une décennie Bachar al-Assad, fils de dictateur et dictateur lui-même, mène une guerre contre ses voisins (le Liban) et ses propres peuples. Sans la moindre pudeur, le moindre remords, le moindre respect pour les siens, il fait triompher le pouvoir contre la justice et crée un état violent perpétuel rarement connu dans un État. Ce salopard danse sur les cadavres de son peuple comme un ivrogne dans son vomi. Seuls les pays les plus autoritaires comme l’Iran ou les plus opportunistes comme la Russie et la Chine le supportent internationalement. En Égypte, la violence qui perdure à deux ans du printemps arabe, oppose un gouvernement islamique élu démocratiquement, toujours sur le point de basculer dans le fanatisme des Frères Musulmans et une armée qui a servi les régimes les plus corrompus, inféodée aux intérêts occidentaux. Là aussi les manifestations de masse et la violence sont en train de s’installer non seulement dans la banalité du mal, mais bien dans la banalité de l'horreur. Et j’omets toutes ces dictatures, tous ces fanatiques de différents gouvernements qui pillent, affament, torturent et tuent leurs propres semblables dans des pays où les i-phones sont moins présents pour capter instantanément toutes les images qui abreuvent nos fantasmes de destruction sadiques.

Alors, rabattons-nous sur la consommation intérieure puisque l’international nous laisse assez indifférent. Quand de tels crimes se commettent chez nous, et sur une échelle moins large, nous nous sentons autorisés de crier plus fort, de pleurer et de «sentimentaliser» avec plus de légitimité. Nous aimons mieux nos enfants que tout autres peuples, il est donc normal que nous souffrions plus du tort que les autres lorsqu’on leur fait du mal. C’est alors que Rocco apparaît, dans toute sa beauté glaciale. Son regard, froid comme la mort, projette déjà le ice-pic avec lequel il a tué sa victime tout en filmant le crime pour ensuite le poster sur You Tube. À Newtown, c'est un jeune homme de 20 ans, au regard tout aussi magnotesque, Adam Lanza qui a commis le carnage. Un grand enfant qui tue des petits, voilà où nous en sommes rendus, en Occident!

J’ai dit que l’esprit de Rocco était déjà là bien avant qu’il commette son crime sordide. Il a commencé à se manifester avant même que l’hiver ne finisse. Le gouvernement Charest, au Québec, sa compromission dans des affaires sales - très sales -, son agressivité tournée contre les étudiants et les manifestants qui lui résistaient, sa police - dont l’exceptionnelle 728, par sa taille et sa sociopathie - tant municipale que provinciale, n’ont pas hésité à éborgner deux étudiants manifestant, et cela, sans compter tous les autres : filles et garçons matraqués, frappés du pied, aveuglés par les poivres, insultés, humiliés, jetés en prison comme une petite pègre par les agents de la grande pègre gouvernementale. Il y a de quoi s’interroger sur les fondements éthiques et ontologiques d’un tel comportement étatique. L’État du Québec, un État policier? C’est que nous n’aurions pas évolué d’un iota depuis le temps de Duplessis et de sa police répressive (la P.P., la Petite Pute) à laquelle s’ajoutait la Petite Pègre pour aller matraquer les grévistes d’Asbestos et de Louiseville? Quelle continuité navrante. Et tous ces pantins : les Fournier, les Courchesne, les Beauchamp, les Hamad, les Bachand et autres faquins libéraux qui, comme des chats tiennent par la queue la souris du Parti Québécois, parti d’incompétents, d’ineptes personnages et de lâches députés, les manipulant honteusement, n'hésitant pas, eux ces salauds qui ont volé sur une large échelle les contribuables, à jouer aux vertueux scélérats. Voilà l’indispensable bouillon de culture dans lequel se cultive l’esprit Rocco. Même le soir de l’élection du Parti Québécois et du nouveau Premier ministre, Pauline Marois, l’esprit de Rocco se manifestait par le meurtre d’un homme de scène tué par un déséquilibré armé de fusils de haut calibre. Depuis, que de suicides. Que de tueries. Que d’appels à l’évacuation de classes où l’on annonçait la venue d’un tueur de masse. Et la décision de la Commission qui redonne une liberté conditionnelle au docteur Guy Turcotte qui a exécuté, dans un moment d’éclipse de ses facultés mentales, (sic!) le meurtre sauvage de ses deux enfants alors que la mère fait la tournée des postes de télévision et de radio pour jouer à l’human interest tout en donnant des exposés en criminologie pour en appeler de l’acquittement de son mari. Une telle farandole, ça ne s’invente pas et aucun Gravol ne peut venir à bout des effets de nausée que tout cela entraîne.

Et pour finir, voilà que s’ouvre un procès contre un artisan qui fait des dummies en rubber, pantins imitant à la perfection la texture de la peau humaine, des vaisseaux sanguins, des chairs et des nerfs, servant à la «confection» de films d’horreur ou de séries télé gores. Le procès Rémy Couture, fabriquant de ces dummies for court, aime se complaire dans son métier, c’est incontestable. Il aime enrichir ses portefolios You Tube afin de démontrer ses grands talents, et certes ils sont incontestables ses talents, dans la fabrication de mannequins gore. Dénoncé en Autriche puis en Allemagne déjà depuis 2006, les plaignants s’inquiétaient de l’aspect vériste de ses reconstitutions macabres. Un peu comme ces hackers pistant Magnota depuis plus d’un an sur You Tube avant qu’il ne commette le crime du début de l’été, ces bonnes âmes germaniques ont signalé à la police le manque de mise en garde au début des vidéos tournées par Couture. À la différence des hackers qui pistaient Magnota, ceux-ci ont été entendus de la police et la Couronne a porté des accusations d’«obscénité» à l’endroit des œuvres de Couture. Décidément, visa le tatoué, tua le …jaune.

Or voilà qu’à quatre mois de l’ouverture du procès Magnota s’ouvre le procès Couture. Y a-t-il un hasard? La Couronne dirait oui. Dans les faits, c’est moins certains, car l’affaire Magnota a donné une ampleur imprévue jusqu’ici à l’affaire Couture, qui aurait probablement passée sans attirer trop l’attention si le débat en cour n’anticipait pas la plus formidable affaire judiciaire de l’année qui vient. Dans un pays qui a connu une censure pesante durant plus d’un siècle, les fibres nerveuses des artistes et des auteurs sont extrêmement sensibles lorsque la loi entend s’imposer ou imposer à l’art des mesures restrictives. À première vue, l’affaire apparaît anachronique. Allons-nous vers une nouvelle loi du cadenas qui nous priverait des membres tronçonnés et des hémorragies abondantes dans les prochains films d’horreur de Podz?

Ne soyons pas la dupe des apparences. L’«obscénité» est un terme ici utilisé pour désigner quelque chose qui n’est pas clairement défini sauf par les points de droit. C’est un problème de psychologie collective qui se dissimule derrière cette chasse aux pantins sanguinolents de Couture. En fait, ce qui se pose ici comme problématique, c'est la question formulée par les spécialistes du sadisme et du masochisme, a commencé par Theodor Reik et ensuite, de manière plus philosophique, par Gilles Deleuze : le fantasme précède-t-il ou suit-il l'acte cruel? Les vidéos du genre Rémy Couture peuvent-elles avoir «suggéré» la snuff-video de Rocco Magnota? Telle est la question que se posent nos nouveaux avocats du Danemark. Si la réponse est oui, alors la censure n’a qu’à étendre son pouvoir et cela satisfera la moral majority, permettant ainsi de se fermer les yeux sur les psychopathologies quotidiennes de la bourgeoisie, grande et petite. Si la réponse est non, c’est-à-dire que l'acte n'est pas le produit d'un fantasme inspiré par l'art, alors le procès Magnota ramènera toute la culpabilité sur le tueur en tant que sociopathe. La Couronne aura beau jeu de le taxer de «cas isolé» (ce qui n'est pas sûr), tandis que la défense invoquera la folle démarche d'un artiste qui a perdu les repères moraux pour s'égarer dans la commission d'un acte horrible pour faire un «vrai» film gore, dépassant ainsi Rémy Couture en authenticité et en effets spéciaux. Dans les deux cas, ce ne sont ni Couture ni Magnota qui sont en procès, mais bien nos mœurs, nos goûts inavoués et inavouables dans la satisfaction de fantasmes pervers et sanglants, la corruption qui conduit à la prostitution, la pornographie, etc. On le voit, la «liberté d'expression» s'est perdue quelque part dans tout cela. Et, connaissant nos tribunaux de juges Petaud, on peut tout de suite dire que ce sont là des ânes qui s'apprêtent à juger de la qualité des chevaux de Géricault.

Häxan. La sorcellerie à travers les âges, 1922
À partir d'un producteur de Grand-Guignol, l'abus du gore traduit une «banalité de l'horreur», c'est-à-dire l'habitude de vivre avec l'horrifique jusqu'à l'apathie, ce qui, dans un contexte apocalyptique comme l'attendent nos prophètes du calendrier Maya, n'appellerait pas à la résurrection de la civilisation mais à la finitude du capitalisme dans une orgie hypersadique. C'est dans la barbarie climatisée d'un monde qui a aboli la notion d'esthétique comme partage du beau et du laid que se définit la post-modernité artistique. Il est naïf de penser encore dans l'optique simpliste que le vrai = le beau = le bien; ce qui équivaut à croire au Père Noël. La faculté de juger oblige toutefois à interroger les productions littéraires et artistiques dans la mesure où elles ne vivent pas séparées des contradictions sociales. Le jugement ne doit pas reposer sur les effets spéciaux, bons ou mauvais, en eux-mêmes, mais sur la trame scénique du film. Pris en lui-même, le gore pour le gore, Rémy Couture ne fait que susciter des effets physiologiques (les sensations d’excitations viscérales, l’écœurement, le dégoût) sans création réelle. Il ramène le cinéma à ses origines, une activité impressionniste de fêtes foraines.

Le film où l'horreur est tout simplement insoutenable, c'est incontestablement le film de Pier Paolo Pasolini, Salo où les 120 jours de Sodome (1975). Le mal-être que nous éprouvons à visionner ce film - même si nous savons que les étrons que les personnages mangent sont du chocolat -, permet aux effets spéciaux gore de devenir la plus grandiose dénonciation des passions inconscientes de la bourgeoisie consumériste dont le fascisme est inscrit dans sa structure sociale et psychique même. Les juges Petaud italiens déclareraient (et de fait ils l'ont déclaré, jusqu'à entraîner l'assassinat du réalisateur) que c'était là de l'«obscénité». D’un autre côté, pourtant, le Saint-Père Jean-Paul II, ne trouvait, par contre, aucune obscénité dans la Passion du Christ telle que réalisée par Mel Gibson! Il trouvait même - puisqu’il y était présent sans doute, comme témoin -, qu'elle était conforme à ce qui s'était passé. Tout le problème est là : la droite bourgeoise censure l'obscénité non à cause du Grand-Guignol des scènes d'horreur, mais parce que cette laideur trahit le mensonge du confort moral sous lequel grouillent nos passions maudites; la gauche, elle, ne censure rien et, par le fait même risque le pari de la faculté de juger des esprits libres afin de distinguer ce qui est obscène de ce qui ne l'est pas sans recourir aux critères d'une censure qui serait ceux de la minorité dominante. Bref, c'est sa capacité à user de sa faculté de juger, qui rend possible l’expression libre de l'artiste. Capacité de juger du publique, mais aussi capacité de juger des créateurs. L’obscène et l’horrifique qui d’accessoires deviennent le prétexte à faire des films, au-delà de l’esthétique du sang, renvoient à une complaisance malsaine. L'esthétique du sang a participé à de grands films, et nous ne pouvons la condamner au nom de l’«obscénité» bourgeoise. L'horreur, la terreur, la violence, sont des réalités qui appartiennent à notre monde, comme je l’ai affirmé en début de message et comme les faits de Newtown le montrent une fois de plus, ce que nous ne pouvons nous dissimuler derrière le pastel de la mièvrie waltdisneyienne. La limite, comme toujours en art, c'est l'auto-complaisance, et Couture est terriblement auto-complaisant! Exhibitionniste? Voyeur? Narcissiste? Le cas Couture relève de la psychologie individuelle. Sa production artistique et son effet sur le publique de la psychologie collective.

Et l’auto-complaisance narcissique a été la motivation première de la carrière de Rocco Magnota, aboutissant à des actes horribles et meurtriers qu’il a filmés pour les diffuser sur les plus grandes chaînes de média sociaux. Le mass murder au cinéma était fort prisé par les admirateurs de Rambo et de ces vedettes qui, comme Stallone, Schwarzenegger, Bruce Willis et Jean-Claude van Damme, tuaient des centaines de Viets ou de Birmans par film, munis de pistolets-mitraillettes jamais à court de munitions. Puis est arrivé le docteur Lecter, et nous sommes passés au serial killer qui prenait la relève d'un genre épuisé. L'échelle des deux types de spectacles destrudinaux sont de l'ordre de l'orgie au viol dans la pornographie sexuelle. Aujourd'hui, dans les faits, nous revenons de plus en plus du meurtrier en série au meurtrier de masse. La complaisance dans l'accessoire (qui est un rebond des effets spéciaux numériques) est un «cancer» qui dévore le cinéma. Dans la masse confuse des angoisses qui inquiètent la société bourgeoise, le procès Couture agit bien comme une catharsis. Il est là pour ne rien résoudre mais pour punir la «mauvaise conscience» bourgeoise d'aimer le genre où la compétition (en amours, en affaires, en promotions carriéristes, etc.) est sourdement féroce. Il faut une énergie inouïe de la conscience pour retenir l’éruption des pulsions destrudinales tournées contre les autres et contre soi. Et comme l'on passe de plus en plus souvent à l'acte (deux mass murder en six mois, au Colorado en juillet et celui de Newtown en décembre), on veut prévenir en punissant le fantasme. Ce n'est pas un hasard si certains observateurs québécois ont invoqué le jugement de l'affaire du club échangiste l'Orage (envers sexuel du mass murder) aux «obscénités» des vidéos de Couture (envers serial killer au viol). Au Québec, au Canada, nous ne sommes en retard que d'une «génération» avec ce qui apparaît comme étant la tendance lourde actuelle aux États-Unis.

Degas. Absinthe
C'est un processus identique, comme je l’ai montré ailleurs, qui autorise la publication d’images de poumons sanguinolents que l'on met sur les cartouches de cigarettes. On voit tout de suite la contradiction. La même loi qui autorise interdirait la production du matériel gore, parce que dans le premier cas elle aide à terroriser les apprentis fumeurs, et dans le second servirait uniquement au divertissement et deviendrait par là «obscène»? Et ceux, les «suicidés moraux» comme les appelait Toulouse-Lautrec, ceux qui s'inspirent des photos des cartouches pour se tuer par un rapide cancer du poumon en fumant en même temps qu'ils s’abandonnent à une lente cirrhose du foie avec l'alcool? Ira-t-on jusqu'à poursuivre les gouvernements pour l'«obscénité» de ces images qui s'adressent surtout à qui sinon aux adolescents, les invitant inconsciemment à la transgression même en fumant des cigarettes pour le thrill de défier les ministères de la Santé? Cinéma gore et propagande de dissuasion : même cible. Le Festival annuel Fantasia comprend tout ça! Un jour, il y aura un film où défileront les meilleures images de dissuasion apposées sur les cartouches de cigarettes partout dans le monde. Le qualifiera-t-on de film obscène? De film provocateur (et si les études en psychiatrie venaient en démontrer la pernicieuse suggestion négative?), passible de poursuites devant les tribunaux pour «obscénité d'État»? Autant que l'anachronisme, à travers ce procès de censure, c'est l'hypocrisie d'une civilisation hantée par ses fantasmes de destructions massives (écologiques, économiques, sociaux, etc.) qui s'avoue sa démarche honteuse, destrudinale, mais très profitable aux minorités dominantes de la production et du marché. Le fantasme gore condamné, le meurtrier en série ou de masse est ramené à sa simple dimension psychologique personnelle et, de la prison il passe en institut psychiatrique (le cas Turcotte); le fantasme gore accepté, le meurtrier en série ou de masse devient un phénomène de société, sinon de civilisation, et la déviation psychopa-
thologique cesse d'être individuelle pour se faire collective (le cas nazi). L'enjeu est important pour le procès Magnota à venir : est-il le produit déviant d'un fantasme que le cinéma servait à son narcissisme à forte dose, ou est-il le symptôme d'une civilisation en dévoiement, comme les gladiateurs romains qu'on laissait s'entretuer dans les «arènes sanglantes»? Sommes-nous tous devenus des voyeurs sado-maso qui nous gorgeons de films d'horreur pour se convaincre de franchir l'interdit et transgresser en allant tuer tel ou tel, ou pire encore, tuer gratuitement, par paresse, parce que ceux qu'on voudrait tuer sont trop bien protégés par des bonsers de Garda? Devant un tel paradigme, on devine la frousse qui s'empare des gardiens de l'ordre et de la sécurité…

L’esprit de Rocco, nous le considérons moins comme le narcissisme d’un individu sociopathe que comme un état mental et moral de la civilisation capitaliste occidental. Il faut donc innocenter d’obscénité Couture pour que nous nous retrouvions en face de la psychopathologie collective dans laquelle des crimes en série comme des crimes de masse deviennent des corollaires du sadianisme de l'exploitation capitaliste dans sa phase post-moderne. Le capitalisme comme mode de production et de consommation total détruit la civilisation en lui substituant une culture de dilapidation et d’épuisement de l’énergie et des forces vitales qui sont des stimuli nécessaires de la vie et de la créativité humaine. Son système idéologique est sadien, sa praxis ne recule devant aucun sadisme et son utopie, c’est la mort (l’être-fait-pour-la-mort de Heidegger mais surtout celui du prisonnier de Charenton). Nous le vivons avec la conscience malheureuse, décrite par Hegel, mais Marx ajouterait que nous devons en prendre une conscience critique en vue de s'en détourner. Voici comment.

Il faut donc se dire à peu près ceci, afin de s’ajuster à l’esprit authentique du capitalisme aux lendemains du massacre des enfants dans leur école primaire Sandy Hook, de Newtown. «C’est un acte horrible-horrible comme dirait l’ex-présidente de l’ordre des psychologues du Québec, Rose-Marie Charest (parente avec l’autre? en tout cas, animatrice de l’inepte Télé sur le divan à Radio-Canada), bref que dirait Rose-Marie Charest pour expliquer le geste du tueur. C’est évident. L’acte parle par lui-même. Adam Lanza (20 ans) tue sa mère qui l’avait éduqué dans l’amour de la pratique des armes à feu, se rend, armé de pied en cap, jusqu’à l’école où enseignait sa mère et tue enfants et institutrices pour enfin se suicider. Élémentaire cher Watson. C’était un enfant qui manquait d’amour, et il considérait que sa mère distribuait à des étrangers plutôt qu’à lui-même l’amour qui lui était dû. Il s’est donc “révolté”, a mûri son geste d’éclat et l’on connaît la suite. Donc, et le président Obama l’a dit lui-même. “Aimez-mieux vos enfants”. En cette période de Noël, où l’Amérique est sur le bord du gouffre économique, où la consommation ralentit et l’ordre familial se décompose, il faut aimer mieux ses enfants. Or, pour les Américains, mieux, c’est plus. Aimer, c’est donner sans compter, dixit le matriarcat nord-américain. Et donner, les enfants l’ont compris, c’est recevoir des cadeaux. Beaucoup de beaux cadeaux. Plus tu as de cadeaux, mieux tu es aimé. Les enfants doivent se souvenir de la Noël 2012 comme celui où ils auront reçu le plus de cadeaux de leurs parents émus! Acheter plus de cadeaux ne créera peut-être pas plus d’emplois, sauf pour les éboueurs obligés de ramasser les déchets des lendemains de veilles, mais cela aidera à relancer la consommation au-delà des chiffres prévus par les projections économiques. Comme le disait Mandeville, des vices privés faisons vertus publiques. Ce qui, en langage post-moderne, viendrait à dire : dépensez davantage à l'achat de plus de cadeaux et vous apparaîtrez comme quelqu’un qui aime mieux les siens que les autres».

Quelques conseils du genre se doivent également d’être apportés. Par exemple : «Si de vos enfants ont été tués dans la tuerie, ne répartissez pas les cadeaux et les jouets que vous leurs aviez achetés. Détruisez-les. Rose-Marie Charest vous préviendrait que donner des cadeaux ayant été dévolu à un enfant mort durant la tuerie à son petit frère ou sa petite sœur, serait lui transposer le fardeau d’un sentiment de culpabilité pour le reste de sa vie. Vu que c'est comme ça, achetez plus de nouveaux et de coûteux cadeaux. Plus de bonbons. Plus de coupons rabais chez McDo pour l’année qui vient. Plus de jeux électroniques aussi et violents si possibles, pour leur permettre de se défouler ou se distraire, etc. Puisqu'il héritera de toute façon de la «culpabilité du survivant», l’enfant ne pourra que se sentir bénéficiaire de ces morts horribles. Alors, autant qu'il le soit pour vrai! Doit-on ralentir le roulement de l’économie de marché pour quelques centaines ou milliers de névrosés? Vous vous consolerez au moins avec la fierté (secrète) d’avoir fait rouler l'économie américaine!

Car une vingtaine d’enfants est peu de choses sur la balance démographique d’un pays comme les États-Unis, mais songez à tous les millions qui survivent et qui vont attendre frénétiquement que leurs parents les «aiment» un peu plus qu’aux Noëls précédents! Les Bloomingdale's pour les riches et les Cosco pour les pauvres n’attendent que ça. Un Noël coupable est un Noël profitable. N’hésitons pas à torturer la conscience coupable en projetant le regard divin sur la scène de crime. «La maman du tueur était une mauvaise mère. La prédestination l’a frappée. Elle n’avait pas la grâce de Dieu. Aussi, avec plus de cadeaux, vous renforcez la confiance dans le salut en la grâce divine. Montrez qu’avec vous, parents, c’est toute votre famille qui bénéficiera de cette grâce sanctifiante. N’y a-t-il pas de plus beaux cadeaux spirituels que ces petits martyrs? Enfin, dites-vous que ces enfants-martyrs vont protéger et prier pour l’Amérique. C’est du cash en grâces que leur sacrifice fournit à tous. Le système économique capitaliste est le mieux adapté à nos exigences morales. Il y a donc plusieurs façons positives de voir ce triste événement».

Dans la matérialisme dialectique, les mauvaises mamans amènent leurs enfants à les tuer, ce qui entraîne, à son tour, les individus à dépenser encore plus après les tueries. Ce qui commence avec une arme d’épaule s’achève en Teddy Bear piteux. Les tueries sont donc profitables à l’économie et enclenchent un processus de développement social qui bénéficie (sic!) à toute la nation. Certes, cela déprime, cela écœure, cela montre à quel point la bourgeoisie est salope et cela révulse de plus en plus la conscience morale de la population. En fin de compte, l'homme est tel que vu par Sade, un monstre motivé par la destruction. Il faudrait une propagande de cheval adaptée à la révolution pour venir à bout de cet esprit Rocco. Comme le veut le darwinisme social, il faut sacrifier quelques-uns pour permettre à d’autres de bénéficier des effets de leur disparition. Nous ferons un monument kitsch à la mémoire des enfants et l’Amérique aura évité le gouffre économique. Nous l’avons fort bien compris avec la tuerie de Polytechnique. L’horreur est devenue depuis une banalité alors que la mémoire du 6 décembre devait nous garantir de la non répétitivité de tels déchaînements. Mais les média publiques et les média sociaux vivent de ces «déchets humains» de l’ordre bourgeois. On comprend alors mieux où réside l'«obscénité» insupportable dans le procès Couture! «Nous ne voulons pas le savoir, nous voulons le voir», comme disait Yvon Deschamps dans l’un de ses monologues sur la télévision. Et le voyeurisme est une pulsion partielle qui, avec l’explosion de la porno-
graphie, pollue tout (cinéma, théâtre, télévision, arts visuels). Les spectateurs partent frénétiquement en quête de sexe et de sang, de vie et de mort mécanisées, interprétés par des acteurs, des actrices, des doublures et des pantins en rubber. Pouvons-nous croire que tout cela relève du seul niveau individuel? Turcotte, Magnota, Lanza sont des psychopathes issus de la culture occidentale, culture liée non à la civilisation mais à la consommation seule, à ce courant de mœurs développé par la technique électro-ménagère et dont l’abolition du temps équivaut à l’abolition de l’Être. Étrange retour des égarements intello-compulsifs de Heidegger⌛
Montréal
16 décembre 2012

3 commentaires:

  1. C'est une vraie photo celle où l'on voit la fille avec une croix dans la bouche ?? Horrible.

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    1. La photo est «vraie», mais c'est un mannequin. Rémy Couture fait les effets spéciaux pour les adaptations cinématographiques des romans de Senécal. Il produisait des cadavres brûlés pour la série télé québécoise «Musée Éden», etc. On lui a fait le procès dont il est finalement sorti innocenté, le jury ayant trouvé qu'il n'y avait pas là matière à obscénités. Au même moment, le Conseil de Presse du Canada (qui regroupe toutes les agences de Presse du pays) reconnaissait comme personnalité de l'année …Luka Rocco Magnota.

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  2. Très gauchiste mais pertinent ... :)

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