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mercredi 5 septembre 2012

Élection de Miss Pepsi 2012

Pauline Marois, Premier ministre du Québec, 2012

ÉLECTION DE MISS PEPSI 2012

Alea jacta est… J’ai fait mon devoir de B.P.C. (de bon petit citoyen) et j’ai déposé mon vote dans l’urne en carton. Je me suis rendu à l’école où se tenait le pool du scrutin. Il n’y avait pratiquement personne. Une nef d’église, un jour de semaine. Je suis passé tout de suite à la table où m’attendaient un croche, un noir et une blanche - une vraie portée musicale - à qui je montrai ma carte de rappel et ma carte d’assurance-santé. Pendant que le croche et le noir vérifiaient si j’étais bien celui que j’étais et non une patère téléguidée, déguisée avec un chapeau et une paire de lunettes, la jeune fille me sourit et me demanda comment j’allais. Je lui répondis que si ce n’était de l’écrasante humidité, ça irait. Elle me répondit en se plaignant de même et ajouta, candide : surtout que je dois rentrer en classe cette semaine. Puis, en catimini, pendant que les deux autres cherchaient toujours où je ne pouvais être qu'être-là, elle me remercia de porter le carré rouge, m’indiquant des yeux que les deux autres n’en seraient pas contents. Je lui ai souri en faisant un signe d'écart du revers de la main. Toujours ce bon vieux mot d’esprit du général De Gaulle, dans un avion survolant l’Afrique où il devait se rendre prononcer un discours, alors que sa femme, Yvonne, le tirant par la manche lui faisait remarquer : «Oh! Charles, regardez, des éléphants!» Et, impassible, tout à son discours, le général de lui répondre : «Laissez Yvonne! Laissez!». En quittant je lui fit un signe d’au revoir de la main.

Je cours les concours, y paraît que j'ai toute pour
J'ai toujours toute gagné mais ça m'a rien donné

Depuis l'âge de sept ans
Qu'elle a ça dans le sang
Elle a étudié le chant
Le piano, la claquette
La diction, le ballet
Chez Madame Audet
Elle en faisait tellement
Un vrai petit chien savant


J’ai donc fait mon devoir de citoyens. Lorsque le croche me tendit un long bulletin contenant la figure de chaque candidat, je me suis exclamé : Oh! comme en Afrique! Là, bien sûr, le taux d’analphabétisme des citoyens étant tellement élevé qu'on les informe en présentant la figure du candidat en plus du nom. Les Québécois deviendraient-ils aussi analphabètes que les Haïtiens ou les Africains, eux qui ont tant de garderies, d’écoles primaires et secondaires, privées et publiques, de collèges et d’universités? Il y a là, effectivement, un - gros - problème d’éducation qu’on aurait laissé passer! Quoi qu’il en soit, après avoir voté Manon-moustache, Je me serais bien acheté des friandises pour accompagner la soirée des élections, mais je me sens trop mal de mon foie depuis quelques temps, aussi ai-je opté pour la tempérance, ne serait-ce pour être bien certain que le Québec va balancer Jean Charest et les Libéraux par la portière de son autobus. Pour le Québec… s’entend.

La soirée électorale n’a pas eu l’entrain de celle de 1981, lorsque les Communistes rentraient à pleine porte dans Argenteuil, défaisant ce vieux singe de Claude Ryan, tout ça parce que l’élastique de l’ordinateur TVA venait de péter! Mais Télécino, Camério et Tapageur étaient tous là, il y avait plus de Bobinettes que ça en prend pour faire bavarder des Bobinos, nous décrire et nous expliquer la glose de la gnose et la gnose de la glose électorale. En ce qui concerne TVA, quand on a un Jean Lapierre à opposer à un Michel C. Auger, on sait qu’on a rien à faire là. Au fur et à mesure que la soirée avançait, la face des Ex s’effondrait. Un gouvernement péquiste minoritaire, ça voulait dire la poursuite de la campagne électorale au cours des prochains mois. C’eut été une bonne chose, un gouvernement minoritaire, si, comme l’annonçait Françoise David, c’était Québec Solidaire qui avait détenu la balance du pouvoir. Pour sa part, le trop confiant Léo Bureau-Blouin en ajoutait à son tour, qu’avec une coalition des forces progressistes, le Parti Québécois allait changer la donne de l’État québécois. Malheureusement, c’est une minorité caquiste avec laquelle il sera obligé de «consensucer». En termes de votes «progressistes», le goût du changement était teinté du même au pareil. Ainsi, les promesses de Pauline s’en allaient suivre le chemin du «Plan Mort» des Libéraux, tandis que Bureau-Blouin, en tant que député, devra continuer de gérer la loi 78 pour plus longtemps qu’il s’y attendait.

Au fil d’arrivée, les grands gagnants ont été …les Libéraux. Parce que la majorité des ministres de l’ancien gouvernement ont été réélus. Parce que les Péquistes seront obligés de négocier constamment avec les Caquistes, c’est-à-dire avec un programme de droite dont les radicaux exigeront l’application pour maintenir le gouvernement au pouvoir. Parce que si les Caquistes n’ont pas reçu la majorité de candidats élus, le pourcentage du vote les avantage au point d’être capable de tenir tête aux votes libéral et péquiste. À une proportionnelle, le chiffre des députés caquistes aurait été encore supérieur. Devant le déboulement des déceptions, à droite comme à gauche - chez les Caquistes comme les Péquistes -, les enthousiasmes précoces des Solidaires, la démission de Charest avec une course à la chefferie qui fera oublier toutes les complicités magouilleuses de l’ancien gouvernement jusqu'à entraîner un renouveau d’intérêt pour le Parti! Tout a été dans le sens contraire de ce que les plus fins limiers de la politique et des sondages avaient prévu. Comment en est-on arrivé à un résultat aussi décevant?

Je cours les concours, y paraît que j'ai toute pour
J'ai toujours toute gagné mais ça m'a rien donné

Elle a été Miss Ahuntsic
Mademoiselle Club Nautique
Miss Hospitalité
Miss Personnalité
Reine du carnaval
Couronnée Miss Laval
Élue Miss Cinéma
Presque Miss Canada

Chez les Libéraux

Le cynisme et les mensonges qui ont accompagné cette campagne électorale montrent non pas tant l’apolitisme - car ce fut sans doute l’élection la plus «politisée» que nous ayons eue depuis 1993 -, mais par la rapide «déshydratation» de ces partis qui se sont livrés à une guerre pitoyable, agressive et ignorantissime devant une population ébahie. Du «chut1comptable» de François Legault à la soirée des débats, à Pauline Marois qui envoyait l’aile droite des péquistes voter Libéral ou Caquiste, nous dévoluions des frères Marx aux Three Stooges. Pourtant, les résultats au soir du 4 septembre ont fait mentir cette hécatombe annoncée des Libéraux.

Que le Parti Libéral soit un parti morne, sans autres aspirations que plus, plus, plus d’argent, c’est déjà en soi une embûche au progrès de la société québécoise. Jean Charest aura beau marteler, dans son discours de la défaite, que le Parti Libéral est un parti de convictions, ce ne sont que des convictions acquises et non en développement. Ce parti qui, comme j’essayais de l’expliquer à une ex-ministre que je pensais plus intelligente qu’elle ne l’est, est un parti qui a oublié ses racines, nées de sa lutte pour survivre à la force du conservatisme de l’Église catholique et du Parti Conservateur du Québec (l’avatar de ces résidus porte maintenant, pour les mémoires évanouies, des formules-styles «mystère de Québec» et «débrouillardise des Beaucerons»). Démonisée, associée au socialisme rouge européen, héritière des Patriotes de 37-38, la pensée politique des Libéraux québécois due alors se munir d’une vision sociale, non seulement en économie mais également dans des secteurs de la société que les articles 92 et 93 de la loi constitutionnelle de 1867 concédaient aux provinces. Or, beaucoup des catégories contenues dans ces deux articles avaient été cédées par les Conservateurs provinciaux en affermage ou à contrat, aux communautés religieuses (la charité, la santé, et entièrement l’éducation) par lesquelles, ces dites catégories tombaient entièrement sous la coupe du pouvoir clérical. Or, les Libéraux québécois, qui flirtaient avec les protestants ou se faisaient initier à la Franc-Maçonnerie, pratiquant la libre-pensée condamnée par le Syllabus de Pie IX, suivaient leurs femmes à l’église plutôt qu’ils ne les y accompagnaient. Par ce fait même, ils devenaient l’alternative au conformisme politique, religieux et traditionaliste. Honoré Mercier profita de l’affaire Riel pour établir une entente «contre-nature» avec l’aile radicale des Conservateurs, les «Castors» ultramontains, en vue de former un parti «transitoire», le Parti National, qui parvint à dégommer les Conservateurs du Parlement de Québec. Mais ce Parti National, pour la première mais non la dernière fois, était un parti structuré à l’éclatement. Car cette C.A.Q. d’avant la lettre, une fois l’affaire Riel «oubliée», les «Castors» ultramontains retournèrent, «naturellement», avec les Conservateurs, mais le Parti, redevenu Parti Libéral, avait fini de faire peur aux électeurs. Mercier, bien avant Duplessis et Lévesque, affirmait l’aspiration de l’autonomie du Québec dans ses champs de compétence, commençant à éroder même les catégories de pouvoir réservées au gouvernement fédéral et à défier le monopole de l’Église dans les affaires sociales (en particulier avec son «Plan Nord» mobilisé par le curé Labelle). Malheureusement, lui aussi était entouré de magouilleurs, dont un certain Ernest Pacaud, le grand organisateur du Parti, qui plongea son gouvernement dans un scandale de délit d’initié entourant la construction d’un chemin de fer vers la Gaspésie. Forcé, le lieutenant-gouverneur Angers dut le démettre de ses fonctions. Avec le retour en force des Conservateurs, les Libéraux subirent leur purgatoire jusqu’en 1897. Lorsqu’ils revinrent au pouvoir, cette fois-ci pour y rester quarante ans, le Premier ministre Félix-Gabriel Marchand annonça la mise sur pied d’un projet de ministère de l’Éducation, ce qui fit réagir violemment le clergé catholique.

Marchand avait deux ennemis. l’un à l’intérieur de son propre Parti et l’autre à l’extérieur. D’une part, les hommes d’argent, qui jouaient de la bourse et de la spéculation comme aujourd’hui; de l’autre, le Premier ministre canadien, le Libéral Wilfrid Laurier, sur lequel le clergé, par l’intermédiaire de Rome et de son nonce apostolique (l’ambassadeur du pape à Ottawa), Mgr Merry del Val, un véritable diplomate romain, précieux et sournois, pesait sur ses décisions politiques. Déjà, l’affaire des Écoles du Manitoba (1896), écoles francophones et catholiques menacées par une loi du gouvernement de Winnipeg, avait échaudé Laurier assez pour ne plus vouloir entendre parler ni de Rome ni de querelles scolaires. Bref, Laurier tira le tapis sous les pieds de Marchand, le forçant à rémiser son projet de ministère de l’Éducation dans le placard. La mort inopinée de Marchand fit le reste. Elle porta les Libéraux d’affaires au pouvoir avec Simon-Napoléon Parent, et les différents chefs du Parti qui lui succédèrent finirent de dilapider, au vent mauvais, le fondement des aspirations libérales.

Ce n’est qu’en 1960 que, ramenés au pouvoir après la «Grande Noirceur» duplessiste, les Libéraux virent ressusciter, malgré eux, les vieilles aspirations idéologiques. La Révolution tranquille, précisons-le maintenant, n’est toutefois pas le fait du Parti Libéral. Elle relève de l’avant-gardisme d’un trio de ministres populaires : Georges-Émile Lapalme à la culture, René Lévesque à la famille puis aux Ressources naturelles, Paul Gérin-Lajoie à l’Éducation. Ils commencèrent à compléter les avancées ouvertes par Marchand en 1896 et Adélard Godbout en 1940, en imposant des lois qui firent de l’État québécois non plus un état paroissial, mais un État d’envergure nationale; et de la société québécoise non plus une communauté organique mais une société fonctionnaliste. À l’autorité cléricale de l’«ancien régime», ils substituèrent une «technocratie» propre au monde d’après-guerre à l’ensemble de la population du Québec. Maître chez-nous, leur slogan, supposait aussi une entrée dans la modernité, c’est-à-dire la société de consommation et la bienveillance paternelle de l’État-providence. Inspirés par les réussites françaises sous De Gaulle, les ténors de la Révolution tranquille offraient une éducation nationalisée, gratuite jusqu’aux cours universitaires. Les services de santé furent récupérés par l’État qui construisit de nouveaux hôpitaux et structura un premier régime de services gratuits grâce à l’assurance-santé, ce qui vint avec le gouvernement Bourassa, en 1970. Enfin, le ministère de la Culture de Lapalme mettait de l’avant la défense de la langue française, d’un français moins métissé de joual et d’anglicismes, et un support de réseaux culturels qui porteraient la créativité des artistes et des littéraires québécois parmi les leurs et à l’étranger.

Le règne du libéral Bourassa, à partir de 1970, fut perçu comme un ressac sur les acquis de la Révolution tranquille. Non en défaisant ce qui avait été fait, ce à quoi les Premiers ministres de l’Union Nationale ne s’étaient même pas engagées, mais en vidant le projet libéral de toutes les aspirations pour le ramener aux intérêts des affairistes. Ainsi, les technocrates de l’ère Bourassa sabotèrent l’esprit du Rapport Parent et de la réforme de l’Éducation; ils infligèrent au régime de santé une bureaucratie qui devint vite énorme, gênant le fonctionnement des services à la population; ils mirent un terme d’une façon brutale à différents secteurs de développement régionaux, centrant leur «plan Nord» dans le développement hydraulique, anticipant dans l’Hydro-Québec une vache à lait du gouvernement; d’une facture à payer une taxe déguisée (ajoutée d’une taxe ouverte). Avec la même arrogance, ils sacagèrent, déracinèrent et encouragèrent la désertion du territoire provincial au profit des centres urbains régionaux, voire de la métropole et de la capitale. Il n’y avait plus d’«aspirations» idéologiques propres au Parti Libéral, et comme le néo-libéralisme des années 1990-2010 est partagé par les trois partis politiques qui viennent de s’affronter, le Parti Libéral n’a plus d’autres choix que de se présenter comme un parti conservateur mauve.

Dépouillé d’aspirations, mené par un mercenaire venu des Conservateurs fédéraux afin de conduire l’armée débandée des Libéraux après le pitoyable gouvernement Johnson fils et payé comme employé, à l’exemple  de ces condottieri des cités italiennes, Jean Charest avait l’avantage de répondre à sa clientèle: Money! Money! Money! et par tous les moyens, légaux ou non, si nécessaires; par la vente aux enchères des ressources naturelles; par la réduction des dépenses dans l’éducation limitée à sa plus simple formation technicienne; enfin, en gérant le déficit de la santé sans jamais parvenir à le résorber de manière fonctionnelle. Il est plus qu’étonnant que «le père du Plan Nord», durant la dernière campagne électorale, n’ait pas cru bon de s’y montrer la fraise! De même, celui qui entendait faire porter sur la crise étudiante les désordres du printemps a su évincer du revers de la main la question - la seule de la soirée des débats à quatre - qui lui fut posée, lorsque Françoise David, de Québec Solidaire, la lui adressa.

Ce qui démontre ce que je disais ailleurs : combien pour être machavélique à ses heures, Charest est dans le fond un bien mauvais machiavélien. Pendant les dernières semaines avant, et depuis le déclenchement des élections, il s’est promené ici et là, distribuant des millions de dollars à des projets de développement. Il n’a pas cru bon écouter le vieil adage de Machiavel qui conseillait au Prince «que ce serait bien d’être tenu pour libéral [au sens de généreux]; toutefois, être libéral dans la mesure qu’il faut pour en avoir la réputation, c’est te nuire à toi-même; car, l’étant avec mesure et comme il se doit, tu ne seras pas connu pour tel, et le mauvais renom du contraire ne te sera pas épargné. Ainsi, pour se vouloir attacher parmi les hommes le nom de libéral, il faut n’oublier aucune sorte de magnificence; si bien que toujours un prince de cette nature consumera en semblables choses tout son bien, et à la fin sera contraint, s’il se veut conserver le nom de libéral, de grever son peuple extraordinairement, de l’accabler d’impôts, de faire tout ce qui se peut faire pour recouvrer argent. Ce qui commencera à le faire haïr des sujets et d’être en peu d’estime de chacun, puisqu’il devient pauvre; en sorte qu’ayant sa libéralité nui à beaucoup et donné à peu, il est sensible au premier désordre qui advient, et choppe au premier péril; et s’il voit tout ce mal et qu’il s’en veuille retirer, il encourra tout aussitôt le renom d’être ladre» (ch. XVI. De la libéralité et de la parcimonie).

Les deux mains sur le volant de la gouvernance québécoise signifiait, en 2008, que le Parti Libéral «parlait» d’Économie et d’Emplois. Grosso modo, le Plan Nord …qui rapportera au Sud! Parmi ces magnificences d’évergètes impériaux - je pense à l’amphithéâtre de Québec - avec toutes ses promesses illusoires, le mois de campagne des Libéraux a été un véritable déluge de «libéralités». Le lundi de la fête du travail, précédant la journée électorale, les gens de la ville de Québec, vêtues de bleu, portant chacune une petite pelle bleue, allèrent ramasser leur mote de terre, donnant par-là le symbole que la «première levée de terre» pour un amphithéâtre privé-publique, «revenait» à la population de Québec, sous la direction de Napoléon-la-Puce, le maire Labeaume, commandant des opérations. Cette parodie d’une fête de la Fédération des imbéciles était à l’image d’une vaste garderie d’adultes. Les chefs en campagne, Pauline Marois et Jean Charest, allèrent apposer leurs autographes sur les pelles de leurs partisans. Pauline Marois fut accueillie, avec le manque de courtoisie proverbiale d’une certaine f(r)ange de cette populace, par des cris de barbares. Je vois encore ce jeune homme, chandail bleu, brandissant sa pelle bleue et hurlant comme un déchaîné hystérique: CANADA! CANADA! Pourtant, le Canada - c’est-à-dire le gouvernement Harper - a refusé de mettre un sous dans ce projet d’amphithéâtre! Qu’avait-il, cet imbécile, à hurler à s’en décrocher la mâchoire: CANADA! CANADA! Si vous êtes fédéraliste et de droite, soyez-le intelligemment, là vous mériterez le respect qui vous est dû, autrement, restés méprisables comme il se doit.

Car la libéralité, comme le rappelait Machiavel, doit se payer un jour ou l’autre. Si Pier-Karl Péladeau peut investir ses millions, la part de déficit qui reviendra au gouvernement sera payé par les successeurs de Charest. Avec quel argent paieront-ils ce «cadeau» empoisonné? En passant par la hausse des impôts aux entreprises? C’est douteux, car si le gouvernement Marois comme la C.A.Q. ne veulent pas toucher aux «classes moyennes», il n’est pas sûr que la haute bourgeoisie se laissera taxer sans répliquer : en prenant, comme toujours, les investissements et les salaires en otage. Et, reculant comme avant elle avait reculé le gouvernement Landry, on en reviendra à une réingénérie de l’État, c’est-à-dire non pas tant à la coupure des postes dans la fonction publique que les coupures de services à la population, et nous en reviendrons à la sottise du ministre de la santé de Bouchard, le docteur Rochon : apprendre à faire plus avec moins. Le gouvernement péquiste sera alors qualifié de «ladre» tout comme le Parti Libéral l’aurait été s’il était resté au pouvoir. Et ce qui est ridicule, disons-le : Montréal a un centre Bell, un parc Olympique, une place des spectacles et des cossins touristiques à n’en plus finir, et pourtant, cela ne rend pas les Montréalais nécessairement plus heureux pour autant!

Confirmant encore une fois la pensée exprimée plus haut par Machiavel, la crise étudiante a servi d’occasion à l’ensemble de la population québécoise de lancer l’accusation de ladrerie au Parti Libéral au moment même où celui-ci était éclaboussé par des «allégations» de corruption. Après s’être montré hypersensible «au premier désordre qui advient», avec son entêtement et sa violence par lesquels il a entrepris de s’en prendre aux manifestants, voilà, est-ce un hasard? que le généreux donateur a fini par se faire haïr de ceux-là même qu’il avait gavé (le succès dans Québec n’a pas été à la hauteur des espoirs). Pendant dix ans, les Québécois ont dormi au gaz tandis que les magouilleurs libéraux faisaient bombances avec ses deniers. Puis, soudain, il s’est refait une vertu en se scandalisant des dépravations d’un parti qui impose sa «ladrerie» au reste de la population. «…Ainsi que l’a justement observé Benedetto Croce, l’éclat même de ces “scandales” prouvait la droiture morale de l’époque. La concussion, la vénalité, le favoritisme sont de tous les temps et de tous les pays; c’est lorsqu’ils cessent d’étonner et sont tolérés par l’opinion qu’ils apparaissent véritablement comme néfastes à une nation. [le Québec montre encore malgré tout] les réflexes d’un organisme sain» (Maurice Vaussard. Histoire de l’Italie contemporaine, Hachette, 1950, p. 55).

Personnel politique fatigué, discrédité, discret et honteux, le Parti Libéral, la dernière campagne n’a été celle que d’un seul homme, un seul chef. Quelques figures se sont pointées au dernier tournant, dont l’ineffable ministre Bachand. Par contre on a soigneusement caché Sam Hamad. Mais le parti du mercenaire ne s’est pas effondré comme prévu. Si le condottieri a mordu la poussière, la chose ne mérite pas qu'on s'étonne, puisqu’en 2008, il avait été déclaré défait jusqu’à ce qu’une urne «oubliée» surgissant d'on ne sait où, vint le rappeler à la vie. Le Parti Libéral reste donc en place, «sa» place, celle d’un parti d’affaires, des petites sécurités et de l’immobilisme idéologique. La seule chose positive que les Québécois y ont gagné, c’est la défaite d’un seul homme : Jean Charest.

Et les Péquistes?

Je cours les concours, y paraît que j'ai toute pour
J'ai toujours toute gagné mais ça m'a rien donné

Elle pratique tous les sports
Elle a un caractère en or
Elle est bon cordon bleu
Elle a été hôtesse au deux
Elle est parfaite bilingue
Elle fait tout son linge elle-même
Elle est très distinguée
Elle un beau petit body

Et par une victoire à la Pyrrhus. Le vote québécois, comme si souvent, a été un vote négatif. Anybody but Charest. Le Québécois a moins voté pour ce qu’il voulait qu’il a voté pour ce qu’il ne voulait plus. Vote stratégique? La conscience collective n’est jamais aussi bien structurée, sauf en de rares occasions, pour agir de manière aussi concertée. Le vote péquiste, ici, a été davantage moins un vote pour un programme, sans consistance d’ailleurs, qu’un autre vote contre les «allégations» tenues à l’endroit du Parti Libéral. Cette expression démocratique ne peut être tenue pour un vote en faveur de la souveraineté, et bien peu même pour le Parti Québécois lui-même et sa chef, Pauline Marois.

Charlot. Modern Times
En fait, celle-ci partage avec son prédécesseur et ses adversaires la même qualité de technocrate et, en tant que technocrate, elle ne peut porter une aspiration idéologique au-delà de son opportunisme électoral; elle pourrait même être celle qui signerait la Constitution de 1982 si on la lui présentait comme une Association d’États égaux, une Autriche-Hongrie démocratique dont elle serait la «Sissi» et Harper le «François-Joseph». N’avait-elle pas déjà souscrite à une entente de réforme constitutionnelle avec nul autre que Stéphane Dion? La chose est donc possible tant la politique se rapproche de plus en plus de la comédie musicale. Comme d’aucuns attendaient de Bourassa qu’il fasse l’indépendance du Québec en 1990, aux lendemains de l’échec de l’accord du Lac Meech, on peut plus justement attendre de Marois qu’elle signe une entente constitutionnelle qui serait la quadrature du cercle inscrite dans la démarche de la souveraineté-association. Avec un petit effort d’Ottawa, déjà Bernard Landry aurait pu accepter cette fiction de la souveraineté, qui était l’option de Lucien Bouchard. Sur ce point, Mme Marois et sa «belle-mère» s’entendent dans la direction que prennent les événements. Non parce qu’elle est une femme dévorée d’ambition, mais parce qu’elle n’a pas l’intelligence de ses ambitions.

Pauline Marois est une femme de tête, incontestablement; mais elle vit de «consensus» et non d’enthousiasme. Le délirant François Legault exprime plus de passion pour ses ingénieurs, son gros docteur, sa grosse police, que Pauline pour ses candidats. Au soir des résultats, il félicitait même, pour son effort de gouvernance, le premier ministre défait, Charest! Pauline, en dernier, en venait à traîner partout son gigolo politique pour faire sortir le vote jeunesse; le jeune Léo au sourire crispé, fort généreux de sa personne, fort innocent de son esprit, propre à tenir le rôle de l’Isaac sacrifié dans les magouilles politiques. Bureau-Blouin nous endormait déjà avec le consensus au début de sa campagne, mais pourquoi le lui reprocher, puisque le député Drainville se joignait au soir du scrutin au concert des consensuceurs. Bref, si le principe du «vote stratégique» n’avait pas joué, les pourcentages de Québec Solidaire et d’Option nationale auraient rongé le fond du Parti Québécois et les Libéraux auraient été élu pour un autre mandat!

Pauline Marois a mené une campagne électorale plus que terne et la vidéo triturée par la propagande du Parti Libéral l’a présentée comme une précieuse de Molière ignorant comment utiliser des couvercles dans une parade d’étudiants contestataires. Mais ce qui ne relevait pas de la propagande du Parti Libéral : ses déclarations contradictoires sur le processus référendaire, son absence de programme économique, le retard à livrer son plan budgétaire, l’incarnation d’un virage, d’un changement d’où ne se distingue aucune figure transcendante, la montre, comme Jean Charest, un chef sans équipe. Qui fait partie de cette équipe, dont Pauline Marois martelait les derniers jours de sa campagne comme la meilleure de tous les partis? Mme Marois n’avait-elle rien de mieux à présenter que Léo Bureau-Blouin à sa gauche (candidat non ministrable) et un candidat du boutte inconnu du reste de la province à sa droite? Et l’aile gauche de son parti, qui couve dans une personnalité comme Jean-François Lisée? N’est-ce pas la présence de ces «Caribous», qui sont les Castors ultramontains des conservateurs du XIXe siècle, et qui se rallient passagèrement soit à Québec Solidaire, soit à Option Nationale, avant de retourner au P.Q. si Lisée évince Marois? Comme l’a montrée tout au long de la campagne la propagande péquiste, il n’y a pas d’équipe Marois au pouvoir. Il y a Pauline et les paulinettes.

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Et pour raison. Après toutes les défections au cours de la dernière année, après les querelles intestines intérieures au parti, après les bégaiements, les discours niaiseux, contradictoires et retirés, Pauline Marois C’EST le Parti Québécois. Le fait qu’elle ait fait tous les ministères sous les gouvernements Parizeau, Bouchard et Landry lui ont laissé supposer qu’elle était une femme-orchestre. Sa résistance avec ses sourires faux et ses incrédibles paroles confortantes, lui donne l’impression qu’elle peut tout gérer, tout décider, tout faire (accroire). Elle prend au sérieux son surnom de «Dame de Béton», comme Thatcher avait été la «Dame de Fer». Elle se sent une nouvelle Elizabeth Ire ou une Catherine de Russie. Une Pauline du Québec. Mais, en tant que technocrate, elle ne peut accéder à ces figures historiques qui avaient une puissante intériorisation de leur vocation monarchique. Pas plus que Jacques Parizeau, Pauline Marois n’a les atouts pour «incarner» le Québec, atouts qui étaient ceux de René Lévesque. Cette part de narcissisme et d’orgueil impudique doit s’accompagner de grandes aspirations, des aspirations transcendantes; ou alors, comme Cavour en Italie et Bismarck en Allemagne, être «né» homme ou femme d’État. Pauline Marois n’a pas ce surplus d’idéalisme qui la sortirait de son confort technocratique routinier; elle n’est pas une manœuvrière hors paire capable de placer le Québec tout entier devant «un fait accompli». À moins d’une contingence qui lui forcerait la main - un peu comme fut forcée celle de Jean Lesage -, il est peu probable qu’elle mène réellement le Québec à son achèvement souverainiste qui l’assimilerait à l’Indépendance nationale. Et comme je l’ai expliqué ailleurs, l’indépendantisme québécois n’est pas le souverainisme des péquistes.

Jean Charest s’était vanté en 2008, qu’il aurait les deux mains sur le volant. Il faut croire qu’il n’avait pas les deux pieds sur les pédales par la façon dont le Québec se retrouve aujourd’hui avec la crise des frais de scolarité, l’explosion de la Légionellose, la lassitude de la clientèle électorale… Alors, comment Pauline Marois pourra-t-elle mener son véhicule avec une si faible marge de manœuvre? J’entends déjà les farces ringardes sur les femmes au volant…

Il ne lui restera donc plus qu’à se comporter avec le même type de «libéralité» que son adversaire Libéral. En se précipitant pour devancer le gouvernement libéral à l’Assemblée nationale, proposant un projet de loi consolidant l’entente conclue Labeaume-Péladeau, une véritable arnaque des fonds publics québécois, Pauline Marois a montré une telle maladresse qu’elle a été à un doigt (le sien) de faire éclater son parti! De son évergétisme, elle attend, en retour, le soutien pour un vote référendaire. Par ce moyen, elle risque de l’attendre longtemps! Les gouvernements Lévesque et Parizeau, à la veille des référendums de 1980 et de 1995, se sont servis de pareils stratagèmes, qui, bien entendu, ne les a pas servi. Outre cette stratégie anti-politique, aveu d’un complexe d’échec insoluble (et insolvable), Pauline Marois n’apporte rien de vraiment pesant dans la balance de la réalisation des aspirations de son parti. Les mois péquistes qui viendront risqueront probablement d’être un suspens enlevant mais dont le résultat étonnera moins qu’on l’espère.

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Et la C.A.Q.?

Gilles Bourque et Anne Légaré enseignaient jadis que le Parti Québécois était un parti structuré à l’éclatement. On ne peut pas dire que l’Histoire ait démontré qu’ils avaient tort! Maintenant, c’est la C.A.Q. le parti structuré à l’éclatement. Dès que se produiront les premières confrontations d’un gouvernement péquiste avec le gouvernement fédéral sur les frais de transfert aux provinces en matière de santé ou d’éducation, ou encore le désir manifesté par un gouvernement Marois de rapatrier l’assurance-chômage à Québec, les voix se feront plus discordantes au sein des caquistes. Les fédéralistes conservateurs du Bas du Fleuve et de la région de Québec et du «450» des couronnes nord et sud de Montréal, s’opposeront assez pour finir par regagner chacun leur naturel géopolitique. L’idéal de créer un front commun fédéraliste/souverainiste en remisant de côté les chicannes constitutionnelles pour se braquer sur une intervention massive dans les structures des institutions québécoises, une sorte d’«union sacrée» pour le salut d’un Québec en dépression économique, concerne essentiellement les classes moyennes.

Or, que sont, sociologiquement, les «classes moyennes»? Se situent-elles entre le niveau du seuil de la pauvreté et un revenu de $80 000 par année? Je ne crois pas que les deux extrémités s’entendent sur la même échelle. Pour certains qui font $80 000 par année, comparés à un revenu semblable aux États-Unis ou en Europe, ils vous répondront qu’ils sont pratiquement pauvres! D’autre part, à la limite et même un peu au-dessus du seuil de pauvreté, les individus, les familles ont un train de vie nettement marqué comme étant celui SOUS le seuil de la pauvreté. Il n’y a donc pas un tout compact, un tout cohérent réel derrière cette notion de «classes moyennes», et selon la position dans l’échelle des revenus, un membre juché sur un haut barreau peut très bien aliéner un autre membre de la même échelle situé sur un barreau plus bas.  Dans cet arc-en-ciel de revenus que représente la soi-disant classe moyenne, nous retrouvons aussi toutes les tendances du spectre politique. Enfin, il ne faut pas se mentir: pour être aussi rapaces que la grande bourgeoisie d’affaires, les petits bourgeois ont eux aussi leur vision d’un monde qui leur rapportera plus, non seulement par le moyen de la baisse d’impôts, mais par des moyens où ils acquerreront des revenus dans l’intensification des échanges commerciaux, les contrats généreux entre traitants et sous-traitants et dans la relève d’un fonctionnariat épuré pour des entreprises privées de gestion capables de faire opérer, supposément à moindre frais, ce qui était autrefois géré par l’État. Non plus des communautés religieuses placées à la sous-traitance de la santé et de l’éducation, mais des systèmes administratifs privés sur le mode de ceux qui ont cours aux États-Unis. C’est là le seul intérêt que les «classes moyennes» peuvent tirer de la purge que les caquistes entendaient opérer dans la fonction publique.

Voilà pourquoi, à défaut d’avoir des aspirations élevées, la C.A.Q. est un autre parti de technocrates, plus axé sur l’entrepreneurship privé que sur la fonction publique, et dont les coûts, en définitive, risques d’être plus élevés pour les citoyens que les ristournes d’impôts promises par le débitage d’Hydro-Québec et de son service de maintenance. Sans relever l’humeur des Québécois, leur promettre un rêve de société plus civilisée et plus riche (dans tous les sens du terme), les trois partis qui aujourd’hui occupent l’essentiel de l’Assemblée nationale du Québec sont des partis sans réels programmes idéologiques, sans praxis sinon qu’au cas par cas, et dont l’utopie est totalement obstruée par des rêves médiocres et souvent futiles. Abandonné comme la plupart des peuples aux aléas hasardeux de l'économie de marché, le peuple Québécois ne pense qu'en termes de sécurité. Un peuple qui ne rêve plus est un peuple déjà mort.

Le discours de François Legault, qui en appelle à un ton plus modéré dans les débats en Chambre, rappelle à Pauline Marois qu’elle doit compter désormais avec lui si elle veut conserver le pouvoir le plus longtemps possible; de même, ses félicitations adressées à Jean Charest avant de dénoncer le «climat» de corruption qui règne sur le Québec depuis tant d’années, sont des pièces d’anthologie de cynisme politique, mêlant à la fois l’arrogance du marionnettiste et le vampirisme du consensuceur qui entend bien ne pas sucer, mais être sucé par les deux autres partis qui viendront le courtiser alternativement. Ce jeu pratiqué longtemps à Ottawa par le N.P.D. ne lui a pas toujours été favorable au bout du compte. De l’A.D.Q. à la C.A.Q., la continuité est patente. Le vent de changement ne s’est pas nécessairement concrétisé dans l’élection de députés de droite, mais son poids s’est fortement consolidé dans le pourcentage du taux de vote, ce qui est pire.

ET LA TECHNOCRATIE DANS TOUT ÇA?

Voilà pourquoi, aussi, l’histoire politique, si fascinante avant le milieu du XXe siècle, est devenue si ennuyeuse à partir de 1945, quand les partis mus par les grandes idéologies issues du XIXe siècle ont laissé la place aux partis et aux gouvernements technocrates. En ce sens, l’entre-deux-guerres a été le moment de la transition, et les partis extrémistes, aussi bien fascistes que communistes, se sont abandonnés entre les mains de cette classe politique nouvelle. Aux anciens haut-fonctionnaires qui géraient comme des nobles d’Ancien Régime, les technocrates modernes opposent l’administration perçue non comme un art d’habileté, mais comme une science quasi exacte, l'empowerment, la gouvernance. Elle s’adapte à toutes les idéologies, conservatrices comme progressistes, de droite comme de gauche, bleue ou rouge. Elle domine l’organisation même des partis.

Contrairement aux utopies des idéologies partisanes, la technocratie les abolit toutes. Elle a sa propre définition de la société et de l’homme, tous deux perçus selon le modèle d’une «machine». Qu’est-ce que l’homme, qu’est-ce que la société perçue comme machine? La société est un appareillage mécanique constitué de pièces, fonctionnellement assemblées, en vue de produire à partir d’une circulation énergétique des biens et des services qui amélioreront toujours davantage le rendement, l’efficacité et la rentabilité de la machine. Il en va du corps humain, de son esprit, de ses mœurs, dans le même sens. Le caractère de la technocratie est une vision rapetissante de l’humanité et de la société, car toutes deux sont réduites à l’idée d’un simple mécanisme que la rationalité peut saisir dans son entier (ingénieur) comme dans ses parties (spécialistes).

Tant que la circulation énergétique avantage le rendement de la mécanique, la société est dite productive. Les désirs sont servis par les accroissements. Accroissement du rendement d’abord, qui veut dire accélération de la production des biens et services, augmentation de la valeur d’échange au détriment de la standardisation de la valeur d’usage, enfin traduction du tout en signes monétaires. Ces signes sont réinvestis dans le perfectionnement des sources énergétiques à partir desquelles il sera possible de construire des mécaniques plus performantes, des machines aux rendements encore accrus, et ainsi de suite, cercle vicieux sans fin. La spirale baroque s’est refermée sur elle-même dans un cercle clos, condamné à l’enflure, la boursuflure et l’éclatement périodique.

Le sentiment négatif qui se dégage dans le monde technocratique, c’est l’angoisse de la panne. Comme tout propriétaire d’instruments mécanisés - des appareils électro-ménagers à la voiture dans le garage -, il y a toujours la crainte que l’une des pièces qui constituent la machinerie se brise ou devienne inopérante. C’est alors la paralysie de toute la machine qu’il faut envisager. Il faut faire venir «le sauveur», avec la pièce manquante, capable de réparer le tout, de lui redonner son rendement efficace. Parfois des délais s’imposent et la paralysie de la machinerie entraîne des coûts supplémentaires exorbitants car elle ne produit plus, n’accroît plus la richesse et entrave les traductions en signes monétaires. C’est la décroissance diront les économistes. C’est la crise clameront plutôt les eschatologues. Ce sont les cinq années de tourmentes post-référendaires; le peu de fiabilité des caquistes, clamés à hue et à dia par Jean Charest lors de sa campagne électorale. Il n’a cessé d’entretenir le discours de l’angoisse de la panne, créant ainsi une incertitude sur la sécurité économique laissée après son mandat, chez ses électeurs. Son pathétique message lancé à Québec le dimanche 2 septembre l’était sur un trémolo semblable à un personnage qui annoncerait l’inévitable fin du monde. La fin de son monde. Il n'est donc pas innocent que de tous les ministères, celui de la santé soit présidé par un médecin, alors que tous les autres n'exigent aucune compétence particulière des ministres dans le domaine dont ils détiennent les portefeuilles.

En retour les technocrates du Parti Québécois se sont montrés incapables de rassurer ni les souverainistes, ni les fédéralistes, en passant d’une formule à l’autre, du «référendum gagnant» aux «consultations référendaires populaires». Quelle serait la potentielle question référendaire? Y trouverait-on l’idée d’association avec le reste du Canada? Quel régime socio-économique pour le Québec souverain? Comment s’accorderait-il avec ses échanges privilégiés avec le Canada? Etc. etc. Les technocrates ne se poseront ces questions que le jour où la population arrivera à la souverainté; en attendant, ils se refuseront à spéculer sur l’inconnu et n’attendront seulement que la machine d’État leur soit livrée des mains des technocrates libéraux. Avec la suffisance du savoir rationnel, aucune difficulté n’est insurmontable. Mais, comme toutes les technocraties politiques, celle des péquistes est attentiste, opportuniste et protéenne, c’est-à-dire prête à s’adapter à toutes les situations qui pourraient survenir.

En ce qui concerne les technocrates caquistes, ceux-ci se sont montrés les plus actifs. Dans une orgie d’adolescents anarchistes de droite, ils se sont montrés prêts à mettre la hache dans tout, sans discernement ni prévision. Ils ont déjà écrit les lettres de remerciement de Sabia et de Vandal; ils abolissent les commissions scolaires et les régies de la santé d’un trait de plume; ils ont même rédigé le premier projet de loi qu’ils entendent faire passer au Parlement s’ils forment la majorité parlementaire; on s’attend à les voir transformer l’aide sociale en servage en faveur des petits entrepreneurs (médiévaux) des «classes moyennes» afin de satisfaire aux ressentiments des provinciaux. Bref, on casse tout, on se défoule, on démolit, on détruit sans jamais dire comment, en retour, il réorganiseront ce qui aura été définitivement détruit? C’est le modèle XXIe siècle de la «droite révolutionnaire» dont parle Zeev Sternhell. À la place des socialistes, les étudiants contestataires; à la place des caporaux, des comptables Gattuso; à la place des Juifs, les assistés sociaux, etc. Comme il s’agit de tout détruire, il est difficile d’affirmer que les caquistes sont mus par l’angoisse de la panne, puisqu’ils généralisent cette panne comme déjà effective, à tous les niveaux de la société québécoise. Sont-ils autres choses maintenant que des «réparateurs Maytag»? C’est douteux. C’est douteux, même, qu’ils atteignent à la compétence d’un réparateur Maytag! Quand le parti aura éclaté à la première crise fédérale-provinciale, que chacun s’en retournera, penaud, dans son parti d’origine, nous verrons la frange des technocrates suivre le plus généreux soutien. Pour ceux qui n’arriveront pas à se caser, il ne restera plus qu’à s’engager dans le Parti Conservateur du Québec, ne serait-ce que pour recevoir le soutien du grand frère Fédéral, Stephen Harper qui se montre peu empressé à favoriser l'implantation d'un Parti Conservateur effectif au Québec. Après avoir voulu écarter l’aporie constitutionnel, la C.A.Q., prise dans la tourmente, s’en parcellerisera comme elle se doit.

Pour les journalistes et les commentateurs politiques, tout cela est peut-être du bonbon en prévision des mois à venir. Pour la population, c’est le même jeu de la chaise musicale qui se joue depuis 1867. Pour en soutirer quelque chose de profitable et de bienfaisant pour la société québécoise, il faudrait une somme d’efforts incalculables pour élever la société au-dessus de la nécessité. De tout cela, après comme avant le 4 septembre, ça reste du pareil au même.

Ah non! J'oubliais. Il y a le fait que l’élection de Pauline Marois passera à l’histoire comme étant celle où aura été élue la première femme Premier ministre du Québec. Devant ce symbole féministe supposément éloquent, je me souviens des couilles de Margaret Thatcher. Et puis, qui se souvient donc de Kim Campbell?

Je cours les concours, y paraît que j'ai toute pour
J'ai toujours toute gagné mais ça m'a rien donné⌛
Montréal
5 septembre 2012

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