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André Paiement (1950-1978) |
LA NATION DONT LE PRINCE ÉTAIT UN ENFANT
Tout analyste essaie de répondre aux vœux d’une épistémologie, d’une méthode qui parviendrait à le mettre hors de cause dans sa façon de saisir «l’objet». Mais quand l’objet est aussi un «sujet», il lui devient impossible de faire abstraction de sa propre existence en tant qu’Être, en tant que «sujet», lui aussi doté d'inconnus affectifs au cœur de sa personnalité. Gardant bien en tête que «cordonnier est le plus mal chaussé», sa tendance à projeter ou à introjecter des constituantes de son «objet/sujet» le rend faillible au plus haut point, et par le fait même, le tient sous une tension à l’auto-suspicion. C’est une épreuve. Pour les analystes consciencieux, à elle seule elle justifie le tarif élevé de leurs séances!
Le problème des confusions, voire des condensations, vient de deux sources à la fois conjecturelles et séparées. D’abord, sa propre Psyché. Ensuite, le Socius qui est le milieu duquel il provient, où il vit, où il participe d’une façon ou d’une autre au travail
collectif. Si, en tant que «sujet» l’analyste se rappelle qu’il est devant un autre sujet, même quand il essaie de le saisir comme objet, il doit tenir compte à la fois de la Psyché de son «objet» (sinon, à quoi bon?), mais aussi de son Socius. Il arrive que très souvent on se serve de la Psyché pour couvrir les effets du Socius sur l’objet/sujet. C’est la fameuse «théorie du milieu» qui a tant servi à justifier des explications raciales, voire racistes. Les Untels sont comme ça parce qu’ils viennent de X et les Autretels comme ceci parce qu’ils sont originaires d’Y. À l’inverse, on se sert de la Psyché pour couvrir l’impact du Socius comme fondements et comme conséquences. C’est la thèse «biographique». C’est parce que Untel était comme ça qu’il a eu l’influence qu’on lui reconnaît. Ou, c’est parce que l’Autretel n’était pas comme ceci que sa vie fut une faillite et n’eut pas d’impact (immédiat) sur son milieu. Comment jauger l’équilibre parfait pour un objet/sujet de sa Psyché et du Socius?
En regardant un épisode de la série radio-canadienne Tout le monde en parlait (à ne pas confondre avec l’autre TLMEP), je «découvrais» l’histoire du groupe franco-ontarien des années 1960-1970 Cano, et le destin tragique de son fondateur, André Paiement, né en 1950. Sa mort évoque celle d’un autre André, André Fortin (1962-2000) des Colocs, qui lui aussi s’est enlevé la vie au cours d’un trajet où il sentait qu’il n’allait nulle part. Dédé Fortin avait 38 ans lorsqu’il s’enleva la vie avec un couteau, s’infligeant d’horribles et douloureuses blessures. André Paiement s’est pendu à une poutre de son appartement à l’âge de 28 ans. Le Québécois et l'Ontarois ont suivi pourtant des voies fort différentes, et au moment où le jeune Fortin s’initiait à la musique, Paiement avait déjà derrière lui une connaissance poussée du latin, un peu de russe, fait du théâtre et écrit quelques pièces, enfin mettait sur pied une coopérative de musiciens. C’est-à-dire que Dédé Fortin avait 16 ans lorsque Paiement s’est suicidé. Le parallèle des deux carrières s’arrête là.
André Paiement est né à Sturgeon Falls dans l’Ontario francophone le 28 juin 1950, l'aîné de 8 enfants. Son père était contracteur pour des compagnies anglophones. Comme je viens de le mentionner, il a été tour à tour comédien, dramaturge, compositeur, auteur-interprète. À l’époque où les Québécois ignoraient les Franco-Ontariens, parce que trop absorbés à découvrir les Acadiens et leurs parents de la Louisiane, ce jeune homme des frontières entre le passé et l’avenir se voyait à l’université. C’est un thème majeur de son œuvre. Contre le High School qu’il fréquentait où il sentait encore les contraintes de la vieille catholicité canadienne-française, l’université lui apparaissait comme une entrée dans la liberté, dans la jeunesse qui était celle de ses contemporains et la possibilité de vivre selon sa bonne ou sa mauvaise fortune. À l’été de 1970, il fonde avec un groupe d’amis le Théâtre du Nouvel-Ontario grâce auquel il pourra créer ses premiers essais de dramaturge. Il avait joué Molière sur la scène de son collège, et Docteur Knock de Jules Romains. Sa pièce s’appellera donc Moé, j’viens du Nord, 'stie!, qui est moins une pièce d’un seul homme qu’une création collective, comme il s’en faisait un peu
partout à la même époque dans les collèges et les polyvalentes du Québec. Le spectacle plaît aux jeunes autant qu’il peut déplaire à la direction religieuse du collège, peu habitué à entendre sacrer sur la scène. Il écrira d’autres pièces jusqu’en 1975, où il fonde, avec sa sœur, une coopérative de musiciens, la Coopérative des Artistes du Nouvel Ontario, d’où CANO. Le groupe enregistre deux microsillons (1976 et 1977) et connaît un succès sans précédent, non seulement dans le milieu francophone de l’Ontario ou au Québec, mais également dans le milieu anglophone. En janvier 1978, après une tournée triomphale dans le reste du Canada, Cano revient à Sudbury pour y donner un spectacle. Il y est reçu triomphalement au Grand Théâtre de Sudbury, mais André Paiement vivait un épuisement moral et physique au-dessus de ses forces. La non-rentabilité financière de spectacles qui exigeaient des mises en scènes flamboyantes, dignes du théâtre, le mode de répartition per capita des profits et des pertes, bref, le succès populaire ne signifiait pas pour autant avoir tiré le bon numéro à la loterie! André Paiement mit fin à ses jours le 28 du même mois, bien avant même d’avoir vingt-huit ans.
Un tel itinéraire fait partie de notre fantasme masochiste canadien-français (et encore même québécois). D’Émile Nelligan à André Mathieu, la liste est longue des génies avortés, impitoyablement écrasés, broyés par une césure entre l’individu et le milieu. André Paiement est vite devenu l’«icône» de la tragédie ontaroise, et jusqu’à ce jour, il me semble, qu'on ne l'a abordé que sous l’angle de l’acculturation franco-ontarienne. Une sorte de «pont de chair» comme aurait dit Christophe Colomb, entre le genre qui s'affirmait au Québec avec Beaux Dommages et Harmonium, et la contre-culture - profitant d'une grève étudiante, Paiement s'était rendu à Toronto voir la comédie musicale Hair et le film de Kubrick, 2001 Odyssée de l'Espace -, liée au Flower Power nord-américain. Avec Garoloup, Cano se voulait une voix franco-ontarienne dans une francophonie nord-américaine vissée sur le Québec et dont la mouvance souverainiste portait à fermer ses oreilles aux sons francophones en provenance des autres provinces. De cela aussi, André Paiement dut en souffrir.
Dans la revue Voix plurielles, dès son premier numéro en mars 2004, Gaston Tremblay écrivait un article qui résumait assez bien la vie d’André Paiement. Comme tous les autres textes, à ma connaissance, qui ont abordé la vie de Paiement, c’est en commençant par une analyse sociale que l'auteur enracine le sujet de son étude, ici le vacuum issu de «l’implosion» du Canada-Français au moment de la Révolution tranquille québécoise. Comme pour le texte du Père Dorais sur lequel je reviendrai, c’est le Socius et ses convulsions qui auraient déterminé le parcours de
la vie d’André. L’article de Tremblay possède une quantité de maladresses que le titre lui-même suffit à résumer : «Celui qui implose dans le vacuum de la difficulté de survivre dans le vacuum». Faisant un parallèle entre une scène québécoise déjà bien meublée et un vacuum franco-ontarien qui aurait permis à André Paiement de se hisser, dès le départ sur l’avant-scène, il y a une simplicité sociologique désarmante. Comme si les Franco-ontariens venaient d’émerger en tant qu’Être alors qu’auparavant ils n’auraient été qu’une succursale francophone parmi tant d’autres au Canada. Certes, «l’absence d’infrastructures artistiques dans les milieux hyperminoritaires» fait en sorte que «tout est à faire», et dans ce commencement était l’action, pour reprendre le Fiat Lux du Faust de Gœthe, il n’avait pas le choix que d’être faustéen. Malgré son jeune âge, il a accepté ce pari, et les conséquences qui risquaient d’en surgir. C’est ce que tient à rappeler l’auteur : «Quoiqu’il ait rapidement occupé le centre de la scène il s’est, par la suite, épuisé à la construire de toutes pièces. Et de citer les vers de la chanson Mon Pays :
Un son de cloche ne dit pas
Notre chanson
Sa distance et son courage
Aujourd’hui sans boussole pour nous guider
On se lance à l’abordage.
Chanson à l’origine écrite pour sa dernière pièce, Lavalléville, présentée par le T.N.O., cette complainte, pour Tremblay, indiquerait le niveau élevé d’angoisse qui habitait le jeune Paiement. Et comme il n’y avait pas les «bornes structurantes des institutions artistiques» pour résorber ce sentiment d’angoisse, André restait donc prisonnier de sa propre angoisse. Une fois que l’on a dit ceci, on aurait tout dit.
Le problème des confusions, voire des condensations, vient de deux sources à la fois conjecturelles et séparées. D’abord, sa propre Psyché. Ensuite, le Socius qui est le milieu duquel il provient, où il vit, où il participe d’une façon ou d’une autre au travail


André Paiement est né à Sturgeon Falls dans l’Ontario francophone le 28 juin 1950, l'aîné de 8 enfants. Son père était contracteur pour des compagnies anglophones. Comme je viens de le mentionner, il a été tour à tour comédien, dramaturge, compositeur, auteur-interprète. À l’époque où les Québécois ignoraient les Franco-Ontariens, parce que trop absorbés à découvrir les Acadiens et leurs parents de la Louisiane, ce jeune homme des frontières entre le passé et l’avenir se voyait à l’université. C’est un thème majeur de son œuvre. Contre le High School qu’il fréquentait où il sentait encore les contraintes de la vieille catholicité canadienne-française, l’université lui apparaissait comme une entrée dans la liberté, dans la jeunesse qui était celle de ses contemporains et la possibilité de vivre selon sa bonne ou sa mauvaise fortune. À l’été de 1970, il fonde avec un groupe d’amis le Théâtre du Nouvel-Ontario grâce auquel il pourra créer ses premiers essais de dramaturge. Il avait joué Molière sur la scène de son collège, et Docteur Knock de Jules Romains. Sa pièce s’appellera donc Moé, j’viens du Nord, 'stie!, qui est moins une pièce d’un seul homme qu’une création collective, comme il s’en faisait un peu

Un tel itinéraire fait partie de notre fantasme masochiste canadien-français (et encore même québécois). D’Émile Nelligan à André Mathieu, la liste est longue des génies avortés, impitoyablement écrasés, broyés par une césure entre l’individu et le milieu. André Paiement est vite devenu l’«icône» de la tragédie ontaroise, et jusqu’à ce jour, il me semble, qu'on ne l'a abordé que sous l’angle de l’acculturation franco-ontarienne. Une sorte de «pont de chair» comme aurait dit Christophe Colomb, entre le genre qui s'affirmait au Québec avec Beaux Dommages et Harmonium, et la contre-culture - profitant d'une grève étudiante, Paiement s'était rendu à Toronto voir la comédie musicale Hair et le film de Kubrick, 2001 Odyssée de l'Espace -, liée au Flower Power nord-américain. Avec Garoloup, Cano se voulait une voix franco-ontarienne dans une francophonie nord-américaine vissée sur le Québec et dont la mouvance souverainiste portait à fermer ses oreilles aux sons francophones en provenance des autres provinces. De cela aussi, André Paiement dut en souffrir.
Dans la revue Voix plurielles, dès son premier numéro en mars 2004, Gaston Tremblay écrivait un article qui résumait assez bien la vie d’André Paiement. Comme tous les autres textes, à ma connaissance, qui ont abordé la vie de Paiement, c’est en commençant par une analyse sociale que l'auteur enracine le sujet de son étude, ici le vacuum issu de «l’implosion» du Canada-Français au moment de la Révolution tranquille québécoise. Comme pour le texte du Père Dorais sur lequel je reviendrai, c’est le Socius et ses convulsions qui auraient déterminé le parcours de

Un son de cloche ne dit pas
Notre chanson
Sa distance et son courage
Aujourd’hui sans boussole pour nous guider
On se lance à l’abordage.
Chanson à l’origine écrite pour sa dernière pièce, Lavalléville, présentée par le T.N.O., cette complainte, pour Tremblay, indiquerait le niveau élevé d’angoisse qui habitait le jeune Paiement. Et comme il n’y avait pas les «bornes structurantes des institutions artistiques» pour résorber ce sentiment d’angoisse, André restait donc prisonnier de sa propre angoisse. Une fois que l’on a dit ceci, on aurait tout dit.
Mais, disons-le franchement, la thèse du vacuum sert à évincer non seulement le milieu structurant traditionnel franco-ontarien (qu’André n’a jamais renié, bien au contraire), mais aussi la psychologie de la personne même en interraction avec ce milieu. Ainsi, contre le choix de faire carrière au Québec, où ses chances de réussites étaient meilleures semble-t-il, il préféra rester dans son Ontario natale. Ce faisant, il s’imposait de créer les outils qui lui manquaient. Notre Faust aurait signé, selon l’auteur, un pacte avec le diable auquel il aurait sacrifié une «stratégie de développement personnel». Nous avons mentionné comment ce jeune premier de

André était trop jeune, pour ne pas dire trop délicat pour affronter la jungle des institutions en place - et non pas parce qu’il naviguait dans un vacuum comme un poisson dans un aquarium -, mais parce que psychologiquement, il ne pouvait accepter les institutions qui pesaient sur lui. Il préférait

Il retourne à la scène en 1967 dans le rôle du docteur Knock de Jules Romains, expérience qui lui apportera des déceptions. Décidément, c’est vers la musique qu’il orientera ses prédispositions de la scène. C’est dans ce même laps de temps, à 18 ans, qu’il aurait rencontré celle que Tremblay qualifie de «femme de sa vie». «Dès leur première rencontre, il est évident pour eux que c’est le grand amour. Forgée dans l’innocence et la spiritualité, cette relation s’oriente vers une vie de couple conventionnelle et sur un projet de vie rangé». Il est vrai que la promise appartient à un milieu social supérieur à celui d’André. Tremblay, tout en amplifiant les premiers émois de la chair, rappelle que nous sommes devant un couple de jeunes Maritain, et que les fréquentations semblent plutôt «blanches». Les plans échafaudés avec son «amie de cœur» ne vont pas dans la direction de la marginalité qui attire encore plus le jeune homme. Résultat. Chacun s’en va de son côté. Poursuivant ses cours de traduction, il finit par se lancer dans la création théâtrale, lui sacrifiant en définitive son statut d’universitaire, sa carrière de traducteur et la position sociale que sa dulcinée n'attendrait pas d’un être aussi inconstant que lui.
Cette faillite personnelle se transporte dans cette création collective où il s’impose comme le meneur de la troupe. Moi j’viens du Nord ‘stie le présente comme un antihéros, un personnage négatif en guerre ouverte livrée à la figure du Père : «Comme dans la vie de l’auteur, le personnage du père lui fait des reproches mais, au lieu de les accepter, le fils passe à l’attaque et accuse son père». C’était un thème récurent dans l’ensemble du théâtre canadien-français. Les pièces de Gélinas et de Dubé, au Québec, investissaient depuis longtemps dans cette thématique. De plus, dans le courant anti-establishment nord-américain, la dimension sociale n’était pas absente de ce conflit à première vue strictement familial. D’un côté, la révolte du personnage, Roger, attire la sympathie du spectateur,
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André est à l'extrême gauche |
Les fonctions d’André seront nombreuses au sein de ce théâtre intermittent. Outre l’organisation de la troupe, il est aussi directeur artistique et auteur dramatique. Il s’engage dans le processus, alors fort en vogue, de la création collective en ateliers, mais sa forte personnalité, et le fait aussi qu’il assume tous les postes, le placent au centre de l’institution. Bref,
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C’est aussi l’expérience de l’organisation sociale qui distingue le T.N.O. des autres troupes de théâtre ontariennes, puisque le mode de gestion est communautaire. «Étant donné que les membres de la troupe vivent tous sous le même toit, cette situation est parfois difficile à gérer, plus particulièrement pendant la saison creuse, lorsque André Paiement devient le directeur d’une troupe de cigales affamées. Normalement, il aurait pu prélever une partie du budget d’exploitation du T.N.O. pour financer ses périodes d’écriture mais, étant donné l’approche coopérative et la vie en commune, les


Évidemment, la «programmation» relèverait de la perversion psychique. Tant de pouvoirs et surtout

Le thème de la schizophérnie collective est au centre du texte de Fernand Dorais - nous y reviendrons -, mais la schizophrénie en tant que «maladie imaginaire» est insérée dans son adaptation de Molière : «Son adaptation du Malade imaginaire en témoigne, rappelle Tremblay, en particulier sa version du ballet final que Molière a écrit pour parodier les médecins qui, selon lui, se donnaient des airs en parlant latin. Le texte de Paiement est plus complexe, car contrairement à Molière, il met Argan au centre de l’action du ballet lorsque les

Le suicide d’André demeure une problématique insoluble en se limitant aux perspectives avec lesquelles on l’a abordé. D’abord, il s’agit d’innocenter tous ceux qui se sont compromis autour de lui avec le monde que refusait le fondateur du T.N.O.. «Le suicide des artistes n’est pas un phénomène typiquement franco-ontarien car, à travers le monde, trop d’artistes finissent leur carrière de cette triste façon. Cependant, étant donné son talent et sa fragilité, nous croyons que sa route aurait été

Cette vision christique repose déjà dans le texte du jésuite professeur de littérature à l’Université Laurentienne de Sudbury, Fernand Dorais (1928-2003) dans le texte : L'acculturation et les Franco-Ontariens: Mais qui a tué André? publié dans la Revue du Nouvel-Ontario no 1 Sudbury: 1978, pp 34-46. S’étant intéressé à la traduction, donc à la

Mais revenons au texte sublimé de Dorais. La méthode est abordée comme le problème majeure de la question. Ici, pas d’historiographie de la francophonie d’Ontario : «Le trop peu que l’on sait encore

Fernand Dorais s’étend ensuite sur une succession de détails concernant l’état du développement intellectuel de la Francophonie ontarienne, jusqu’à ce qu’il pose la problématique de l’article : l’anthropologie de l’acculturation, dont on sens qu’elle sera la matrice du destin tragique d’André Paiement. Partant des études portées sur le Tiers-Monde


Fernand Dorais poursuit son analyse anthropologique : «Vivant en régime de double appartenance et de fidélités conflictuelles, la conscience, faite pour être une, se scinde. On ne sait plus trop à quel langage on appartient, non plus qu’à quelle langue. Appartenir à deux structures langagières embrouille le lexique et détruit toute syntaxe. Identité psychique, unité intérieure en partance; sans forme ni visage, où il va : sans valeurs, il se survit à peine, doute de lui, ne peut plus rien apprendre, s’abandonne aux mécanismes de médiocrité que sa situation, l’occupant et les siens lui imposent, et s’avère incapable d’attention, d’être tout là, d’être présent à qui ou quoi ce que ce soit. Toutes là réactions en chaîne de négativisme et d’indifférence,

Dans les expériences antérieures de contacts entre civilisations, et même de cultures, le métissage finit par s’imposer, même devant les extrêmes (gachupines et indiens au Mexique par exemple). Le métissage culturel donne des résultats positifs, même si l’impérialisme capitaliste tend à le dénaturer, comme en Amérique du Sud. Dans le cas du Canada français, le défi a été de créer une identité


Dorais élabore ensuite sur l’introjection de l’échec, citant tour à tour la culpabilisation qui s’exprime dans le lyrisme, la poïétique de l’impuissance, ou l’art devient un «opium du peuple» par lequel le groupe assure son (auto-)castration. D’où la compulsion à répétition de la névrose d’échec, l’individu

Il était l’âme, oui, mais dans quel état d’esprit! «Les acculturés, reprend Dorais : sous-sociétés, sous-groupes où l’on passe son temps à s’épier pour se rappeler à l’ordre et à être au moins “correctes”, “alignés”; “qu’est-ce qu’ils vont dire…”! Jamais, nulle part, en termes de psycho-sociologie, la Figure du Père ne se sera dressé si écrasante et la Figure de la Mère si accommodatrice : la première, fonction du vainqueur et de sa Loi; la seconde, fonction de

C’est alors qu’il s’engage : «La société sudburoise où j’opère, a connu, hier, un deuil bien cuisant. L’un de ses fils, remarquablement doué, s’est enlevé la vie. Il avait des raisons hélas bien compréhensibles, à ce qu’on me rapporte, pour poser pareil geste». Ce texte froid et méthodique, rédigé sous l’impact d’un deuil qui apparaît personnel (d’où l’hypothèse qu’il connaissait (mais jusqu’à quel point? André Paiement), est une sublimation d’une peine d’amour rompue qui cherche dans l’acte réflexif une raison à ce qui apparaît en avoir que trop. «Étrange absence de tout le tissu social où l’individu s’intègre toujours comme en sa toile de fond obligé! L’interaction constante et

Dans Paul-André Paiement (1950-1978), ou le désespoir du colonisé de Paul Gay, publié en 1986 dans la revue Recherches théâtrales au Canada, nous retrouvons un inventaire du théâtre d’André.
Moé j’viens du Nord ‘stie (1970)
Le septième jour (1970)
Pépère Parent (1971)
À mes fils bien-aimés (1972)
La Vie et les temps de Médéric Boileau (1973)
Lavalléville (1974)
À travers ces pièces, dont il résumait le canevas, est-il possible d’entrevoir l’action conjuguée de la Psyché et du Socius conduire à l’inéluctable issue de sa vie?
La première pièce, Moé j’viens du Nord ‘stie, a été dirigée par Pierre Bélanger comme une création collective, mais où chacun écrivait les dialogues du personnage qu’il jouait. Ici, André devient Roger, un «héros lamentable» qui «ne possède rien, même pas de langue à lui», parlant un joual franco-ontarien ce qui répond très bien à l’acculturation
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Marcel Dubé. Un simple soldat |
linguistique décrite par Dorais. Anglicismes appuyés, blasphèmes «pénibles», Roger les lance à la face d’un père, mineur depuis 25 ans, et dont le fils méprise le travail qu’il trouve humiliant. À cela, il oppose son rêve universitaire, là où il est possible de se libérer de toutes servitudes. En bout de ligne, Roger est un velléitaire et ne sait que faire un enfant à sa concubine, terminant la pièce sur l’affolement qui le prend devant le petit bâtard qui s’en vient. L’auteur succombe ici à la honte de soi - on est bâtard de père en fils -, sinon à la haine pure et simple de ce qu’il est : velléitaire, méprisant, incapable semble-t-il de sauter dans l’âge adulte, poussé par l’enfant qu’il a fait. Paul Gay place Roger entre le «déchet franco-ontarien» et «une bonté native cachée sous un langage plus dur que lui». L’histoire n’est pas plus sordide que les pièces contemporaines de Gélinas et Dubé, où les figures de fils sont également velléitaires et méprisantes de la figure du Père, parfois castrateur, parfois aussi castré.
La seconde pièce est Le septième jour qui reprend le même thème, mais avec une mise en scène multimédia plus chargée. Plus élaborée est La Vie et les temps de Médéric Boileau que Gay oppose à Moé j'viens du Nord, ‘stie. Le jeune Médéric admire ici la vie de deux vieux qui ont passé leur vie dans les bois, à l’image de son propre grand-père. La composition a été supervisée par un jésuite, le père Gilles Garand, et se berce de nostalgie de la forêt et de la vie dure du Nouvel Ontario. Pièce
légère, fantaisiste, contrairement au théâtre québécois où les vieux dans les pièces de la jeune génération de dramaturges des années 70 en prenaient pour leur rhume, c’est donc avec sympathie qu’André Paiement les peint, les respecte, les envie. Un patriarche devenu impotent aime à rappeler le souvenir de sa mère qui aimait tant le bois et l’hiver ou la sage-femme Éva Commando, «spécialiste de la “livraison des enfants”». C’est peut-être la pièce qui, malgré encore ses figures de Pères, révèle le plus la relation privilégiée d’André avec la figure de la Mère. Celle de la terre ontarienne, de sa sauvagerie luxurieuse, de ses riches forêts, de son gibier et de ses aventures sans pareilles. Médéric et Aldège Parent, deux bûcherons ont vécu une «amitié profonde» au fond des bois jusqu’à ce qu’Aldège se marie et parte vivre en ville, alors que Médéric est resté dans les chantiers. Un métier sans doute aussi dur que travailler au fond d’une mine, comme le père de Roger, mais ici, nul mépris, nul condescendance. Rien qu’une sympathie lyrique pour un monde voué à l’amour une fois qu’on l’a quitté. C’est la vieillesse, au fond d’un hospice, qui les réunit. Médéric peut alors avouer: «Aldège, je t’ai manqué dans le chantier. J’aimerais donc ça qu’on s’en retourne tous les deux, comme avant, rien que moé pi toé…».
À mes fils bien-aimés se joue dans un décor lugubre. La forêt heureuse et capricieuse de Médéric s’est réduite à un amanchure de bois qui sert de théâtre. où cables et draps recouvrent les objets de la scène. André s’attribue le rôle du plus jeune fils, Joffre, 22 ans (cheveux longs, dépenaillé, un poignard à la ceinture). Le canevas consiste au fait que le vieux Boulé a laissé à ses trois enfants, avant de mourir, une vieille salle de théâtre. L’aîné, Fernand, Tom et Joffre, le benjamin. Le père, craignant que Joffre, enfant gâté, ne dépense à tort et à
travers l’argent de son héritage, a préféré ne pas laisser de capital bancaire à ses enfants, mais il a voulu que Joffre fût le principal responsable du théâtre. Mais Joffre arrive après les funérailles du père. Comme dans la Bible, Joffre est détesté par ses deux frères et se fait haïr encore plus en essayant d’obtenir de l’argent sans aucune collaboration. Ayant vécu en Europe, servant de gigolo à une Suissesse âgée, la pièce se termine dans une bagarre générale où sont donnés les pires coups qui finissent par tuer Joffre. La haine fratricide correspond au thème développé par Dorais. L’ordre d’un monde acculturé sur le modèle dominant écarte tout ce qui y déroge par les mœurs, les idées ou les ambitions. La haine du plus jeune frère, du benjamin généralement préféré parce que dernier fils de la Mère (ce qui est exprimé par la dépendance du gigolo envers la Suissesse âgée), est jalousement repoussé par ses frères. Derrière l’héritage du Père se profile donc les ressentiments contre la Mère, et Joffre, comme il a été le favori de sa Mère, en paiera le prix. Dans une voie (celle de l’assimilation de Fernand et de Tom) comme dans l’autre (la rébellion, la désertion de Joffre), la mort ne peut être qu’au bout de la tragédie.
«Lavalléville, sous-titrée “Comédie musicale franco-ontarienne”, est plutôt une farce énorme qui tente de cacher le drame d'une minorité sous la majorité anglaise». André se fait ici l’historien qui manque à Fernand Dorais. Il part de l'histoire authentique de Dubreuilville qu'André tenait de ses parents de Sturgeon-Falls. «Aux environs de 1900 un nommé Napoléon Dubreuil avait fondé, en pleine forêt du Nord de l'Ontario, une sorte de colonie séparée du reste du monde : il la dirigeait en monarque absolu. Les 1200 habitants de Dubreuilville ne devaient parler qu'en français et ne communiquaient à l'extérieur que par une route reliée à une barrière sévèrement gardée à 30 km de
Dubreuilville. N'y pénétrait pas qui voulait. Dans Hors du Québec, point de salut, Sheila McLeod Arnopoulos s'est plu à raconter cette étrange histoire qui finit par la réintégration de Dubreuilville au reste du monde. Quant au nom de Lavallé(e), l'histoire de Sturgeon-Falls mentionne simplement un Lavallée qui y vécut comme imprimeur et fonda le premier journal de Sturgeon-Falls, La Colonisation». La solution de Napoléon Dubreuil à la menace anglo-protestante avait été de pratiquer une coupure sociale, le retrait du monde, qui équivaut également à une désertion. Ce petit empire napoléonien vivait à l’écart du monde dominant, trouvant en lui-même les propres sources de sa survie. Le prix à payer était, évidemment, la «mentalité de garnison» où les règles sévères (ne parler qu’en français) pouvaient devenir les supports d’une angoisse paranoïde morbide en même temps qu'une tyrannie impitoyable. Mais Lavalléville, c’est surtout l’histoire d’un déserteur de Sturgeon Lake. Napoléon, qui de Dubreuil devient Lavallé dans la pièce, a eu deux fils, Adolphe et Hermès. Le second meurt. Adolphe (joué par André) a succédé à son père et règne en roi et maître à Lavalléville. Comme à l’origine de Rome, Adolphe, en Romulus, a tué Hermès, fondant son pouvoir sur un fratricide, reprenant là où s'achevait À mes fils bien-aimés, et cela de connivence avec sa belle-sœur. Comme un tyran, Adolphe exerce une terreur sur la population de 800 habitants du village.
Le village fermé doit finir pourtant par céder devant la poussée des forces extérieures. La menace de l’assimilation se présente donc à travers un fait incongru puisque Diane sa nièce, qui «a déniché des livres de mode écrits en “langue étrangère” et des photos de sexe en français, veut absolument quitter ce village clôturé. Elle avoue à Albert: “Y a pas de pire place que Lavalléville. On est des ignorants! Moi, j'ai envie de connaître le monde un peu”. Mais Albert (l’employé maltraité de la forge) prend le contre-pied de Diane : “C'est ici le bon pays ... J'aime dix fois mieux être un heureux boiteux qu'être en santé chez l'étranger ... Le grand Napoléon avait raison de nous emprisonner”. Albert aime donc sa servitude. Mais Adolphe, furieux contre l'attitude de sa nièce, lui met aux pieds de vraies chaînes, des chames de fer. La résistance à Adolphe connaît plus de force du côté de sa belle-sœur Adèle, qui revendique pour elle la moitié de Lavalléville. Adolphe, après des scènes
violentes, en devient quasi fou. Pour guérir, il fait venir de l'extérieur un étranger bilingue, une sorte de médecin, sorti tout droit de Molière, appelé Cyrbantigne Lariproutre. Les simagrées, les singeries et les audaces sexuelles de ce phénomène ne produiraient pas la guérison d'Adolphe, si Adèle n'avouait son amour à Adolphe. Alors tout s'arrange. Adolphe épouse Adèle; Diane décide de rester à Lavalléville où, “déchaînée”, elle épousera Ambroise. Adolphe peut alors desserrer son emprise sur ses sujets en leur criant, “faites ce que vous voulez!” Un seul cependant reste attaché à l'enclume de la forge: Lariproutre, l'importé». Comme aucune autre pièce précédente, Lavalléville expose une suite de transgressions qui vont du fratricide à l’inceste. C’est du Sophocle écrit par Aristophane. Le sexe est l’agent porteur de l’étranger, d’abord dans les catalogues de mode de Diane, ensuite dans ce Laliproutre habillé «sexy», mais qui finissent tous dans la saleté, l'ordure. La grossièreté ne cesse de s’épancher tout au long de la pièce. L'endogamie des petites communautés est dénoncée, présentée sous son angle dégénéré, avatar du rêve colonial canadien-français durant plus d'un siècle.
Le Père décédé, ce Napoléon conquérant, réapparaît sous sa forme épiphanique : le Soleil. Comme le rappelle Paul Gay : «C’est le soleil qui l’éveille à toute cette vie et qui vibre autour de lui. Quand Ambroise (le fils) sculpteur, entre en portant la grandiose reproduction de l’astre du jour, suivi d’Albert et de Diane, le spectateur pense assister à une procession d’un nouvel ostensoir. Le dernier mot de la pièce n’est-il pas “Soleil mon chef”? Cette lumière aveuglante éclaire leur identité. Elle indique aux Ontarois le repliement sur eux-mêmes, sans aucune ouverture aux “étrangers”. Ainsi, se regrouper avec le parler populaire dans le bois, loin des grosses villes et des grosses industries, donnerait le salut. Autrement, c'est l'assimilation, l'acculturation. Cette solution est-elle viable? N'est-elle pas dérision et prévisible agonie, car André Paiement sait plus que tout autre que l'Ontarois doit vivre au milieu de “l'autre?”» Comme dans À mes fils bien-aimés, Lavalléville met en présence un père idéalisé contre des fils dégénérés auxquels s’assimile André Paiement par le jeu d’acteur. Joffre et Adolphe ne sont pas à la hauteur de la figure de Père qu’ils entendent incarner (l’un du théâtre, l’autre de Lavalléville). Pour l’un, ce sera la mort, pour l’autre l'acculturation. Ambroise, le fils un instant rebelle, est aussi velléitaire que Roger et son sort sera comparable à celui de ce dernier. Le chant du cygne de Lavalléville est entonné par Diane, la nièce, «qui prédit la fin des Ontarois»:
Oui je sens que mon pays
Ne vivra plus, plus tellement longtemps
Oui mon pays désuni
je l'ai connu
je l'ai vécu longtemps
Et quand je pense à tous les bons moments
J'ai envie d'y rester
Mais quand je pense à tout ce temps perdu
je dois m'en aller
Oui je sens que mon pays
Ne vivra plus, plus tellement longtemps
La seconde pièce est Le septième jour qui reprend le même thème, mais avec une mise en scène multimédia plus chargée. Plus élaborée est La Vie et les temps de Médéric Boileau que Gay oppose à Moé j'viens du Nord, ‘stie. Le jeune Médéric admire ici la vie de deux vieux qui ont passé leur vie dans les bois, à l’image de son propre grand-père. La composition a été supervisée par un jésuite, le père Gilles Garand, et se berce de nostalgie de la forêt et de la vie dure du Nouvel Ontario. Pièce

À mes fils bien-aimés se joue dans un décor lugubre. La forêt heureuse et capricieuse de Médéric s’est réduite à un amanchure de bois qui sert de théâtre. où cables et draps recouvrent les objets de la scène. André s’attribue le rôle du plus jeune fils, Joffre, 22 ans (cheveux longs, dépenaillé, un poignard à la ceinture). Le canevas consiste au fait que le vieux Boulé a laissé à ses trois enfants, avant de mourir, une vieille salle de théâtre. L’aîné, Fernand, Tom et Joffre, le benjamin. Le père, craignant que Joffre, enfant gâté, ne dépense à tort et à

«Lavalléville, sous-titrée “Comédie musicale franco-ontarienne”, est plutôt une farce énorme qui tente de cacher le drame d'une minorité sous la majorité anglaise». André se fait ici l’historien qui manque à Fernand Dorais. Il part de l'histoire authentique de Dubreuilville qu'André tenait de ses parents de Sturgeon-Falls. «Aux environs de 1900 un nommé Napoléon Dubreuil avait fondé, en pleine forêt du Nord de l'Ontario, une sorte de colonie séparée du reste du monde : il la dirigeait en monarque absolu. Les 1200 habitants de Dubreuilville ne devaient parler qu'en français et ne communiquaient à l'extérieur que par une route reliée à une barrière sévèrement gardée à 30 km de



Le Père décédé, ce Napoléon conquérant, réapparaît sous sa forme épiphanique : le Soleil. Comme le rappelle Paul Gay : «C’est le soleil qui l’éveille à toute cette vie et qui vibre autour de lui. Quand Ambroise (le fils) sculpteur, entre en portant la grandiose reproduction de l’astre du jour, suivi d’Albert et de Diane, le spectateur pense assister à une procession d’un nouvel ostensoir. Le dernier mot de la pièce n’est-il pas “Soleil mon chef”? Cette lumière aveuglante éclaire leur identité. Elle indique aux Ontarois le repliement sur eux-mêmes, sans aucune ouverture aux “étrangers”. Ainsi, se regrouper avec le parler populaire dans le bois, loin des grosses villes et des grosses industries, donnerait le salut. Autrement, c'est l'assimilation, l'acculturation. Cette solution est-elle viable? N'est-elle pas dérision et prévisible agonie, car André Paiement sait plus que tout autre que l'Ontarois doit vivre au milieu de “l'autre?”» Comme dans À mes fils bien-aimés, Lavalléville met en présence un père idéalisé contre des fils dégénérés auxquels s’assimile André Paiement par le jeu d’acteur. Joffre et Adolphe ne sont pas à la hauteur de la figure de Père qu’ils entendent incarner (l’un du théâtre, l’autre de Lavalléville). Pour l’un, ce sera la mort, pour l’autre l'acculturation. Ambroise, le fils un instant rebelle, est aussi velléitaire que Roger et son sort sera comparable à celui de ce dernier. Le chant du cygne de Lavalléville est entonné par Diane, la nièce, «qui prédit la fin des Ontarois»:
Oui je sens que mon pays
Ne vivra plus, plus tellement longtemps
Oui mon pays désuni
je l'ai connu
je l'ai vécu longtemps
Et quand je pense à tous les bons moments
J'ai envie d'y rester
Mais quand je pense à tout ce temps perdu
je dois m'en aller
Oui je sens que mon pays
Ne vivra plus, plus tellement longtemps
Voilà pourquoi, après la mort d’André, on vit dans cette farce lugubre, la prémonition du sort qui attendait son auteur et interprète.
L’acculturation, entre le Psyché d'André Paiement et le Socius de l'Ontario francophone, laisse supposer beaucoup plus que les études sur sa vie nous ont livré. Être essentiellement divisé par la condition ontaroise, c’est aussi un être dont l’ambivalence sexuelle apparaît de manière latente dans sa relation à la figure du Père devant laquelle il s’humilie volontiers ou qu’il porte à l’idéal comme dans Médéric Boileau. Son incapacité également à trouver le bonheur auprès des femmes qu'il néglige pour écrire ses pièces, jouer sa musique, organiser les entreprises coopératives. Le Jésuite Dorais, homosexuel lui-même, ne pouvait rester insensible ni à la beauté, ni à l’intelligence, enfin ni au sort tragique d’André dans la mesure où, se superposant sous l’acculturation linguistique, culturelle, sociale, économique et politique se trouvait l’autre acculturation, l’acculturation sexuelle. Devant la présence féminine, André ne cesse de fuir, illustrant à sa façon l’analyse de Leslie Fiedler dans son essai, Le Retour du Peau-Rouge. L’inhibition libidinale se trouve sublimée dans l’hyperactivité sociale, et comme un nouveau Michel-Ange, c’est dans l’excès de travail que se consume les désirs inavoués et inavouables qui finiront par lui faire user de la corde, comme le font le plus souvent les femmes pour mettre fin à leurs jours, plutôt que d’user d’une arme blanche, comme le fit André Fortin, à l’exemple des suicidés masculins en général. C’est peut-être ce que soupçonnait la mère d’André, Mme Paul-Émile Parent, lorsqu’elle révéla dans les années 80 à Paul Gay, après son exposé «anthropologique» : «Il y a ça, mais il peut y avoir autre chose»…
En 2002, la salle de spectacle du Théâtre du Nouvel-Ontario fut baptisé de son nom. L’institution qui manquait dans le vacuum est maintenant bien implantée.

Montréal
27 juin 2012
27 juin 2012
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