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samedi 19 mai 2012

Loi spéciale 78 : le pape répond

Sa Sainteté Pie VII répond à Jean Charest
Aux étudiants et étudiantes du Québec
en lutte contre le despotisme de la bêtise.
 
I. NON POSSIAMO. NON DOBBIAMO. NON VOGLIAMO. 

En 1806, alors que l’empereur Napoléon Ier Bonaparte instaure un Blocus continental en vue d’isoler l’Angleterre du reste de l’Europe qu’il intimide par sa puissante armée, le pape Pie VII - au nom qui ferait rigoler Guy A. Lepage jusqu’à l’hyperventilation -, venait de perdre ses possessions territoriales romaines. Dans la nuit du 5 au 6 juillet, le général français Étienne Radet, accompagné d’un imposant détachement militaire d’un millier d’hommes, gendarmes, conscrits ou soldat de la garde civique, se rend au palais du Quirinal où le malheureux Pie VII, qui s’était déjà soumis à la mascarade du Sacre impérial, se tenait enfermé. Les fenêtres et les portes intérieures sont forcées. Radet s’empresse, suivi de ses hommes de main, de se rendre à la pièce où se tient Pie VII et qui précède sa chambre à coucher. L’attentat d’Agnani se répétera-t-il. Ce nouveau Nogaret aura-t-il l’impudence de souffleter le Souverain Pontife? Le pape fait ouvrir la porte. Il apparaît, revêtu à la hâte de ses habits de ville. Il soupait de deux plats de poisson qui composent son unique service. Radet transmis l’impératif de Napoléon d’ajouter Rome au Blocus. Le pape l’écoute poliment puis lui répond banalement: «Monsieur, un souverain qui n’a besoin pour vivre que d’un écu par jour n’est pas un homme qu’on intimide aisément». Impatient, Radet réitère sa demande et le pape lance une réplique, en italien, sa langue maternelle, demeurée célèbre: «Non possiamo. Non dobbiamo. Non vogliamo». Nous ne le pouvons pas. Nous ne le devons pas. Nous le voulons pas». À plus de deux siècles de distance, voilà la seule réplique possible des étudiants manifestants du Québec à l’insolent impératif de la loi 78 votée le vendredi 19 mai 2012 à l’Assemblée nationale du Québec.

Pie VII, par son refus formel de renoncer à sa souveraineté temporelle sur les États de l’Église, est «enlevé» par Radet, avec le cardinal Bartolomeo Pacca, son Secrétaire d’État, précipités tous deux dans un carrosse escorté par les gendarmes et conduit prisonnier à la chartreuse de Florence, puis à Alexandrie et à Grenoble. Enfin à Savone, où le pape y sera gardé comme véritable prisonnier d’État jusqu’en juin 1812, lors de la débâcle de la Grande Armée au retour de Moscou. Par son attitude courageuse et indéfectible à sa légitimité, affrontant l’outrage et la situation de «prisonnier politique», ce malheureux Pie VII sut montrer que sa pissette valait bien celle d'un Napoléon dont le corps, chauve, lisse, prenait de plus en plus la forme d'un gros œuf.

Lorsque le leader de la CLASSÉ, le syndicat le plus radical des étudiants québécois, annonce la possibilité de recourir à la désobéissance civile devant cette loi ignoble, qui menace, selon l’avis du bâtonnier du Québec, les droits imprescriptibles de regroupements et de manifestations démocratiques, Gabriel Nadeau-Dubois place le mouvement étudiant dans la position de Pie VII devant l’Empereur. Mais la mesure dépasse le conflit étudiant car, comme toute loi d'exception, elle ouvre un dangereux précédent depuis l’adoption de la Charte des Droits et Libertés (qui n’existait ni sous Duplessis, ni sous Lesage, ni sous Johnson et même Bourassa) : l’insinuation trompeuse de la sophistique qui fait passer un acte politique dans le droit criminel, glissement courant que les démocraties libérales ont emprunté aux totalitarismes du XXe siècle autrement honnis. Comme la loi des mesures de guerre de 1970, avec laquelle le terrorisme implicite de l'État est comparable, la loi 78 est avant tout une loi politique usant du code criminel afin de donner l’alibi au gouvernement de museler une forte minorité des citoyens du Québec. Quelqu’un arrêté, à partir du moment où la loi entre en vigueur, et même avant tout dépôt de requête en validité contre la loi, doit être tenu, de facto, pour un prisonnier politique, le travestissement criminel n’étant qu’une façon de réduire l'aspect populaire du mouvement en acte criminel individuel et détourner l’attention de la jurisprudence de son intention (politique) vers son application (criminelle). Tout juge qui se prête à ce travestissement devient, lui-même, un otage politique du gouvernement, ce qui contrevient au principe même de la séparation des pouvoirs où le judiciaire ne peut se substituer à l'exécutif. Où les pouvoirs sont séparés où ils ne le sont pas. À partir du moment où ils ne le sont plus, le judiciaire outrepasse ses prérogatives, à l'image de l'exécutif en démocratie. Nous entrons, comme dans l’Union Soviétique de Staline et la Chine des communistes, dans ce que Jacob Talmon appelait une démocratie totalitaire.

Une loi d’exception demeure une loi politique, décidée non par l'esprit des lois mais en vertu d’une situation exceptionnelle interprétée par l’État comme un sentiment d'urgence. Mais interprétée dans quel sens? avec quel esprit? Dans le sens de la protection des citoyens et la sécurité de leurs biens, ou dans un esprit panique qui s'empare des députés lorsqu'il s'agit de la survie de leurs propres appareils au moment où ils sont en état de crise. Dans le cas actuel, contrairement à 1970, il n’y a ni mouvement armé, ni enlèvement terroriste, ni situations mettant en péril les personnes et leurs biens (du moins pas plus qu'à l'ordinaire). Quelques vitrines de banques fracassées à Montréal méritent-elles de mettre une loi du cadenas sur les déclarations publiques des leaders étudiants et les manifestations populaires? La crise économique appréhendée par des commerçants et des boutiquiers à l'approche de la saison touristique ne serait-elle qu'une petite culotte qui cache la vertu d'un establishment politique qui n'a plus de vertu à cacher? Pourquoi la foule de manifestants deviendrait-elle moins rentable au moment des rassemblements qu'au moment des festivals? Lorsqu'il n'y a jamais eu autant de gens à la place Émilie-Gamelin ou au Square Victoria, c'est une mini manne d'or qui se déverse dans les dépanneurs et les petits (parfois même les gros) commerces de l'endroit. Aussi, l'argument économique pour justifier la loi est-il douteux. Mais il est vrai qu'un autobus de touristes bradeurs est plus alléchant qu'une foule inquiétante. Or, la protection des commerces du centre-ville de Montréal ne fait nullement partie des énoncés de la loi et il est douteux qu'elle ait habité l'esprit des législateurs. Non, les mesures contenues dans la loi 78 visent, par leur application, à étouffer les rassemblements de foules manifestantes en les limitant, en les tenant en nombre et à distance significative des établissements scolaires afin qu’ils en viennent à s'interrompre d'elles-mêmes. Elles ont donc pour effet souhaiter de brimer le principe même de la liberté de rassemblements, d’associations et d'expression publique. Nul besoin de l’armée ou de la police si la servitude volontaire s’abaisse à prendre ces interdits pour des lois non-transgressibles. Comme le pape prisonnier, le citoyen québécois est «enlevé» à sa légitimité, séquestré et tenu en otage par une loi-baillon. Le pape était un prisonnier politique comme le seront tous ceux, au Québec, arrêtés en vertu de l’application de la loi 78.

Or les prétentions gouvernementales, son incapacité à gérer la crise avec civilité au point d’en renvoyer les opposants dans la sphère du droit criminel, apparaissent comme un renvoi d'incompétence à gouverner vers un abus de pouvoir de la part de l’exécutif. L’accord du législatif n’est pas ici unanime. Seul le parti au pouvoir et quelques larves de protofascistes de la CrAQ ont voté cette «loi de Nuremberg» québécoise qui intervient dans le but de contrôler les actions individuelles d'organisations de groupes. Le gouvernement Charest est victime de sa bêtise, non des manifestants. Il les a, le premier, agressé, défié, méprisé, menti, et maintenant outragé. Il porte la responsabilité de son malheur, car on ne peut être, en même temps, machiavélique et bête. Dans un tel contexte, l’impératif de la loi 78 apparaît au citoyen éclairé de la société comme une loi inacceptable menaçant sa propre intégrité de citoyens.

Coup d'État du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte
Non possiamo. Car, en tant que citoyen d'un pays «libre et démocratique», nous ne pouvons pas accepter cette loi, nous ne pouvons pas nous y soumettre, nous ne pouvons pas y obéir. Un point, c’est clair. Lui obéir donnerait à l’exécutif la puissance de contrôler la vie citoyenne selon un agenda (ouvert ou caché) politique, dicté par une légitimité qui n’a jamais été reconnue par un quelconque processus électoral ou référendaire. Cela équivaudrait à censurer la Constitution (si nous en avions une), déjà que nous contrevenons à l’esprit et à la lettre de la Charte des Droits et Libertés. Le pouvoir que s’attribue le gouvernement Charest, par ces mesures restrictives qui ont toutes les apparences d'un coup d'État, fait tomber une chappe de plomb sur les épaules des individus, non seulement dans leur droit de manifester, mais sur n’importe quelle activité pour autant qu’il crée un précédent juridique auquel n’importe quel gouvernement ultérieur pourrait invoquer pour autoriser l’État (c'est-à-dire lui-même) à s’ingérer dans la vie privée des citoyens et les terroriser en faisant glisser des actions légales vers l'interprétation criminelle selon sa discrétion. C’est un abus de pouvoir devant lequel la liberté individuelle et collective, instinctivement et rationnellement, s’insurgent.

Exécution des otages lors de la Commune de Paris, 1871
Non dobbiamo. Nous ne devons pas obéir à cette loi 78, car au-delà du pouvoir de s’y opposer selon les principes de légitime défense de nos sociétés démocratiques, le devoir de chaque citoyen est de résister à son gouvernement lorsqu'il outrepasse ses prérogatives et commet des abus pouvant mettre en péril l'intégrité citoyenne des individus. Comme tous résistants en zone occupée par les nazis en 1940, comme tous dissidents, autrefois ou aujourd’hui, sous les dictatures totalitaires communistes ou militaires, nous nous devons de confronter et de défier une loi qui porte potentiellement et activement des mesures qui altèrent l’usage des libertés démocratiques. Le devoir exige que la citoyenneté écarte toutes menaces d’un exécutif qui déroge aux limites que lui imposent la constitution seulement parce qu’il a failli à bien gérer le bien commun. L’incompétence ne peut se revêtir de la puissance armée, policière ou militaire, car en recourant à la force pour appuyer sa légitimité de légiférer, il entraîne le fractionnement social, le risque d'organisation de factions et de groupuscules qui tous ne seront pas les dupes de la sophistique criminaliste et considéreront désormais tout moyen politique violent comme légitime, y compris le terrorisme et le vandalisme. La loi 78 ouvre à l'enchère des terrorismes, populaire et d’État, risquant de dégénérer en conflits civils. Avant d’atteindre une telle situation, mieux vaut liquider un gouvernement incapable.

Non vogliamo. Nous la voulons pas. Nous ne voulons pas de luttes civiles entraînées par des politiciens célébrés pour leurs compromissions avec des corporations internationales ou des organisations interlopes; des politiciens qui ont montré, à plusieurs reprises, entretenir des relations avec des personnages douteux qui méprisent les lois et bafouent la santé morale des Québécois, nous ne voulons pas que de tels politiciens imposent un diktat sur le reste de la population. Si les opposants à la grève étudiante ont eu toutes libertés d'exprimer leurs désaccords et même se regrouper pour le faire savoir - s'ils n'en ont pas pris les moyens, cela les concerne -; s'ils ont pu franchir les lignes de piquetage ou monopoliser des votes dans certains assemblées, pourquoi les manifestants devraient-ils être interdits des droits qui sont les leurs? Il y a là une balance de deux poids deux mesures. La corruption des enveloppes brunes se transforme en corruption des hiérarchies citoyennes. Il est courant qu'un gouvernement populiste utilise les ressentiments d’une majorité frustrée et abusée de la population pour sévir contre des opposants, même en démocratie, mais pour qu'il soit respecté, il doit faire l'effort d'un minimum de comportement éthique, ce qui n’a pas été le cas du gouvernement à l’origine de la loi 78. Sa seule présence est une tache sur la propreté d'une institution que l'on dit réservée aux honnêtes gens. Sa capacité à gérer le bien commun et la responsabilité du Québec en tant que société saine ont été prises maintes fois en défaut. Le cynisme peut bien l’amuser puisqu’il sert à dépolitiser et à désinformer la population citoyenne, mais le résultat en bout de ligne sera toujours la réaction violente le jour où la transgression sera assumée par la conscience morale des individus. Or cette transgression s'est effectuée durant la crise étudiante, et l’ajout de la loi 78 ne fait que renforcir les positions de part et d’autres pour que le conflit dégénère civilement. La contestation politique a atteint la phase de l'hygiène sociale.

En cela, ce n’est plus chaque étudiant en grève, mais chaque citoyen qui entre dans la position de la résistance ouverte à la loi 78. Le gouvernement s’est mis lui-même hors-la-loi en pensant user de la sophistique criminaliste pour résoudre une confrontation politique. Au moment où les proches conseillers du maire de Montréal sont arrêtés par la police pour délit d’initié; au moment où un ex-lieutenant gouverneur du Québec doit comparaître devant les tribunaux pour falsification de factures dans l'exercice de ses fonctions; au moment où des entrepreneurs dont le financement au Parti Libéral est lié à des contrats privilégiés dans différents ministères, du lucratif secteur de la construction aux réseaux de garderies, il n’a plus droit au respect dû à une institution intègre et serviable. C’est un gouvernement nuisible dont on doit extirper la racine comme un cancer avant que tout l’organisme soit irréversiblement nécrosé.


II. FAUST ET MÉPHISTARSENO

Le matin du 18 mai 2012, jour du vote de la loi spéciale à l’Assemblée Nationale, rassemblés pour un point de presse commun, leaders étudiants et chefs des grandes centrales syndicales, le dirigeant de la CLASSÉ, comme je l’ai dit, évoquait l’éventualité de recourir à la désobéissance civile, les micros se sont tournés alors vers le chef de la Fédération des Travailleurs du Québec, Michel Arsenault. Stupéfait par la déclaration de Nadeau-Dubois, il a ravalé un os qu'il avait de coincé à travers la gorge, s’est levé en disant que tous deux en discuteraient dans le corridor. Il est tout simplement INCONCEVABLE  qu’un tel individu, lien entre le gouvernement Charest et des Fat-Tony Accurso, serve de conseiller aux leaders étudiants.

Des trois leaders étudiants, Gabriel Nadeau-Dubois est celui qui s’est fait connaître au point de devenir une icône de la jeunesse en révolte contre un gouvernement corrompu. Or, assis à côté de lui, lui tendant l’oreille pour bénéficier des conseils d’un expert en luttes syndicales, disposer d'un soutien logistique lors des moments de pointe du conflit qui autrement risquerait de lui faire défaut, depuis des semaines, ce sinistre dirigeant de la F.T.Q. déverse son poison dans l’oreille du leader étudiant. Lorsqu’en soirée, après le vote de la loi discutable, alors que les dirigeants provinciaux de la Fédération collégiale et la Fédération universitaire donnaient ensemble leur point de presse, parlant non de désobéissance civile mais de contestation devant les tribunaux, Nadeau-Dubois a préféré se dire baillonné par la loi 78 afin de ne pas livrer le fond de sa pensée et risquer d’encourir les poursuites prévues au code criminel par la loi d’exception.

Nadeau-Dubois a voulu tenir le rôle de Faust dans le conflit. Il a tenu à monnayer sa jeunesse en vendant son âme au diable en vue de devenir le modèle du leader syndical du XXIe siècle. Méphistarseno, lui-même lié aux mafieux de la construction, vacancier sur le yacht Accurso, inséminateur de pitounes de bas étages, saboteur du mouvement ouvrier depuis que le gros Laberge, entre deux saoûleries, a fondé le Fonds de solidarité FTQ qui permet à ce triste individu de siéger à côté des patrons et des entrepreneurs et à planifier les «rationalisations» d’entreprises qui coûteront des centaines d’emplois que le syndicat ne défendera pas, craignait que le jeune Faust mette en péril la façon syndicale de négocier avec le gouvernement. Ne prenons pas trop au sérieux les ho! et les ha! que les dirigeants de centrales syndicales ont poussé à la lecture du projet de loi 78. Les syndicats étudiants ne comptent pour rien dans l’ensemble des stratégies syndicales du Québec. Ce ne sont pas des travailleurs, à peine des apprentis qui apprennent comment gérer les fonds des accréditations et user de la loi Rand. Cette bonne dupe de Nadeau-Dubois, qui a du bagout, du charisme, la parole facile, une facilité également à apprendre par cœur des cassettes en langue de bois, ferait un héritier idéal s'il savait tenir sa langue quand il ne se sent plus manipulé par l'enregistrement cassette et qu'au moment approprié, il sache donner le coup de poignard dans le dos à ses propres militants.

Je ne mets nullement en doute la sincérité de Nadeau-Dubois. Il se voit, avec ses collègues Desjardins et Bureau-Blouin, répéter l’épopée des trois chefs syndicaux que Robert Bourassa avait fait emprisonner en mai 1972. C’est à cela qu’il pense quand il en appelle aux traditions de luttes de ses parents et grands-parents. Les trois leaders des grandes centrales, CSN (Marcel Pépin), FTQ (Louis Laberge) et CEQ (Yvan Charbonneau) étaient sous le coup de la loi 19 qui forçait le retour au travail des employés du secteur publique après une longue période de grève. Là aussi des injonctions émises par les tribunaux n’avaient pas été respectées. Là aussi le gouvernement libéral s’était entêté. Nadeau-Dubois ignore que, après le spectacle des trois leaders, menottes aux mains, entrant dans la prison d’Orsainville,  que quelques minutes plus tard, Laberge, téléphonant au ministre du Travail Jean Cournoyer, pleurnichait pour ne pas rester enfermé dans une cellule pour la nuit. Cette mythologie de l’histoire du mouvement ouvrier au Québec présente comme le courage de trois héros au moment même où la décadence du syndicalisme de lutte s’amorçait au Québec. Combien de fois Michel Chartrand, en public, a conspué cet ivrogne de Laberge pour ses compromissions avec le patronat par le Fonds de Solidarité! Le grand Charbonneau, après avoir été dénoncé par la ministre fédérale (aujourd’hui sénatriste) l'hystérique Céline Hervieux-Payette de faire partie de la «filière lybienne», s’est vendu aux deux partis libéral pour devenir bachbencher à Québec d'abord, puis à Ottawa, avant d’être nommé ambassadeur à l’UNESCO. Tant qu’à Marcel Pépin, il retrouva sa place d’enseignant à l’Université de Montréal en droit du travail lorsqu'il se retira de la présidence de la CSN. Deux petits-bourgeois et un fils de travailleurs élevés au rang de la bourgeoisie des bonnes gens ont fait le Dolchloss à des milliers de travailleurs qui avaient mis leur confiance, et leurs cotisations, au service de ces mousquetaires d'opérette.

Voilà pourquoi, à travers Nadeau-Dubois, le jour où les leaders syndicaux lui porteront le coup de poignard dans le dos, c’est tout le mouvement étudiant qui s'effondrera, car des gens comme Arsenault ne sont pas là pour faire tomber le gouvernement Charest mais pour le maintenir en selle, tant sa gestion du Plan Nord promet des bons investissements pour le Fonds de Solidarité FTQ et des emplois pour les travailleurs liés à la centrale. Aujourd’hui, Méphistarseno, par sa face crispée, nous montrait déjà qu’il avait des feux à éteindre, et ce n’était sûrement pas parce qu’il se préoccupait d'une inflammation dans le dos de Nadeau-Dubois.

Ambitieux, intoxiqué par sa célébrité subite, insécure comme tous les jeunes qui se voient projetés sur l’avant-scène publique à tenir des responsabilités collectives, Gabriel Nadeau-Dubois, comme je l'ai dit, est devenu une icône. La page couverture de la revue bcbg, L'Actualité le consacre au même titre qu'une vedette des affaires, de la politique et du spectacle. Mais dans la vraie vie, peu à peu, le jeu de la grève est devenu une résistance politique qui dépasse les limites du monde étudiant et de la revendication du gel des frais de scolarité. Pire encore, dans ce contexte élargi, il reste le seul dont le charisme et la confiance des militants à porter le fardeau de la responsabilité des désobéissances qui pourraient survenir et qui serviraient de prétexte au gouvernement Charest pour en faire un «criminel» alors qu’il mériterait le statut de prisonnier politique.

C’est impensable cette cruauté inouïe de faire porter à un seul individu un tel fardeau. C’est un homicide, un meurtre politique que le gouvernement du Québec a inscrit dans l’encre de cette maudite loi. Le rôle de Méphistarseno est précisément de le retenir afin de le neutraliser sans que les forces de l’ordre aient à l’embarquer dans le panier à salade. Comme l’un de ces jeunes rois fous des pièces de Shakespeare, un Richard II par exemple, le poids des responsabilités est plus lourd à porter que sa marge de manœuvres l'autorise à exercer son autorité. Sachant qu’aucun dirigeant de parti ou de mouvement ne peut être tenu responsable pour l’action d’un de ses membres individuels - dont on sait que certains sont des policiers agents provocateurs infiltrés (doit-on rappeler la célèbre commission Keable sur l'infiltration du FLQ par la GRC?) ou des casseurs qui servent de délateurs -, mieux que toutes les tactiques gouvernementales précédentes qui ont échoué à diviser les leaders étudiants ou à éloigner les manifestants de leurs chefs, les clauses de la loi 78 peuvent y parvenir. Quelle que soit l’impression que nous ayons de ce jeune homme, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas; qu’il nous fatigue avec ses réponses à cassette ou qu’il nous stimule avec son icône foklorique au poing levé, il ne mérite pas le coup de salauds que le gouvernement Charest lui adresse, sans le nommer, comme un lâche (au moins Bouchard avait nommé Yves Michaud lorsqu’il a fait voter un blâme à son endroit à l’unanimité) par l’Assemblée Nationale, institution qui, comme une Marie-couches-toi-là, s’abaisse facilement à voter des mesures indécentes.

Car Nadeau-Dubois demeure ce Faust, que Spengler qualifiait comme la qualité même de la civilisation occidentale. Il a sû, comme j’ai dû sans doute le dire, parmi bien des choses méchantes, galvaniser non seulement les étudiants en colère, mais aussi la population indignée et furieuse du gouvernement Charest. Il a incarné toutes les espérances que les gens d’un certain âge mette dans un idealtype de la jeunesse appelée à nous remplacer le jour où notre règne sera passé. Il a sû conserver le ton de la modération face au mouvement étudiant déjà plus radical, obtenir des marches silencieuses, des promenades aux flambeaux pendant des semaines, tous les soirs, sans le moindre éclat de violence et tout cela en se gardant de s'identifier comme leader de la CLASSÉ mais seulement comme l'un de ses deux porte-paroles. Némésis de Line la Pas Fine (Beauchamp), il a été la cible de méchancetés gratuites, de haines viscérales, de menaces physiques. Des dizaines de fois par jour, il a joué sa cassette, en rêvant sans doute de «faire l’Histoire», un pincement romanesque au cœur, mais jamais il n’est tombé dans les pièges vicieux que lui tendaient les média. Jamais il n’a désavoué les étudiants qui recouraient à la violence, croyant, à mal ou à raison, faire avancer ainsi la cause. Des lardons comme Bock-Côté ou Simon Durivage ont été grossiers, en public, à son endroit. Il a été assez honnête pour ne pas forcer les étudiants à acheter les soi-disant ententes «négociées» pour les fourvoyer encore plus. Nous ne pouvons pas rester insensible devant sa ténacité et même son courage. Croit-il sincèrement à son «idéal» éducatif? Peu importe. D’autres y croient pour lui si lui, après ces trois mois de saloperies ministérielles, n’y croit plus. Qu’importe s’il est carriériste, opportuniste ou même devienne corrompu comme les autres, le jour où il aura compris les règles de la game syndicale au Québec et, devenu vieux, il ressemble trait pour trait à cette laideur que dégage un Michel Arsenault. Pour le moment, il demeure le héraut des attentes étudiantes, et s’il cède, s’il recule, s’il entre dans ses terres comme pourraient lui conseiller Méphistarseno, alors les étudiants perdraient un grand frère.

Voilà pourquoi il doit se dégager, pourquoi tout le mouvement étudiant doit se détacher des attaches syndicales. Le mouvement étudiant est, par sa définition, spécifique; constitué d'un métissage de consommateurs et d’apprentis dont il appartient à des États généraux sur l’éducation de définir la condition statutaire. Plus que jamais, Nadeau-Dubois a besoin de l’aide des étudiants, de leur soutien, de leur fidélité, de leurs supports techniques et moraux. S’il a la sagesse de chasser les Arsenaults et autres avec qui le mouvement étudiant n’a rien en commun, c’est qu’il aura refusé de se laisser planter le couteau dans le dos. Aux étudiants à ne pas laisser mettre la menace de Charest à exécution.




III. «J’ÉCRIS TON NOM… LIBERTÉ»

Ce sont toutes les forces politiques vives du Québec qui sont appelées à résister à la loi 78. Les Québécois sont maintenant placés dans la position des Français après la défaite militaire de juin 1940. Un gouvernement arbitraire, jouet des intérêts étrangers, vient d’abolir l’esprit de la démocratie pour une «révolution nationale». Jean Charest, dira-t-il comme Pétain, que les étudiants ont été victimes de «l’esprit de jouissance»? Pourtant, ce vieux con de Maréchal ne gardait pas toujours sa queue dans son pantalon, en réserve au garde-à-vous pour la Maréchale! Certes, quand Michou atteint l’orgasme, se perdant dans un long soupire qui s'achève sur un languoureux patapoufff…, ce n’est pas très érotique. Mais dans la mesure où nous vivons dans une société matérialiste et sans espoir, il faut peut-être l’esprit sordide et despotique de la loi 78 pour éveiller notre goût de la vie, le sens de l’Histoire qui sommeillait depuis si longtemps en nous. Ce ne sont donc plus seulement les étudiants qui entrent en résistance, mais la société québécoise toute entière.

Bien sûr, il y a des hystériques qui applaudissent la loi. La masse des collaborateurs, actifs ou passifs, qui veulent l’ordre plutôt que la liberté, la sécurité plutôt que l’audace. Tout ces c(r)aquistes et autres conservateurs qui peinent sur les mauvais jours, faisant porter la responsabilité des fardeaux sur les épaules des autres qu’eux-mêmes ne veulent pas porter. La responsabilité de leurs malheurs, de leurs déchéances. Ceux qui, ayant bénéficié d’une jeunesse licencieuse et qui, aujourd’hui, même avec la petite pilule bleue, ne sont plus en état de bander et doivent payer pour avoir du cul. La jeunesse en mouvement est une insulte à leur décrépitude. Non que cette jeunesse est plus «pure», plus «idéaliste» ou plus «honnête» que la nôtre, mais c’est à son tour, et notre tour est passé.

Nous avons fait de grandes choses. Nous nous sommes débarrassés de la tutelle morale et sociale de l’ultramontanisme catholique, ce qui n’est pas rien. Nous avons déplacé des Cieux vers la Terre l’identité collective et son dessein historique. Nous avons laïcisés une société jusque-là piétiste pour nous permettre de nous ouvrir aux autres tout en mettant une barrière afin que ces aliénations ne reviennent, ce qui n’est pas facile à tenir avec tous les fanatiques religieux et les superstitieux hilotes de bazars ésotériques. Nous nous sommes donnés des soins qui méritent amélioration, si nous considérons sincèrement précieuses la vie des Québécois. Nous nous sommes dotés d’institutions scolaires que nous avons abandonnées en cours de route pour satisfaire aux gadgets techniques et à l’argent facile. Nous avons appris à parler, difficilement, en purgeant nos expressions de sacres et d’anglicismes qui étouffaient nos émotions avant que nous ayons eu la chance de les exprimer aux autres et de s’apercevoir que nous partagions tous les mêmes. Nous avons échoué, par lâcheté, le projet indépendantiste, trahis par les partis politiques liés aux milieux d’affaires. Nous nous laissons encore intimider par les gros yeux des Américains et la moue dédaigneuse des Français, même si nous faisons semblant de ne pas les remarquer. Nous nous mentons encore, bien évidemment, car on ne passe pas de la parole à la franchise aussi facilement qu’un automatisme. Côté culturel, nous sommes passés d’une hystérie à l’autre. Des bondieuseries aux sex-shops, de la Vierge Marie à Raspoutine, pour nous réveiller tout aussi insatisfaits aujourd’hui qu’hier. La culture, avant d’atteindre son étape de maturité, est devenue un objet de consommation, de promotion pour les marchés, intérieurs et étrangers. Le sacré revient sous d’autres formes, les fétiches sous des colifichets, des tatous grossiers, des piercings qui remplacent des scapulaires et des chapelets. D'un mauvais goût l'autre. La spiritualité derrière tout ça n’est pourtant pas plus profonde que celle de la morale catholique, qui n’était que trop morale pour sa spiritualité religieuse. Nous sommes passés par les syndicats, les mouvements coopératifs, les associations à but non lucratifs. Tout ça, inventés ou paufinés en une génération. C’est beaucoup plus. Les baby-boomers n’auront pas été seulement ces égoïstes qu’ils ont été.

Dans la mesure où le gouvernement Charest est peut-être le premier gouvernement constitué par la génération post-baby boom, il apparaît comme le produit imparfait d’une série de réformes, désignée par l’expression de «révolution» qui n’en fut pas une, et dont une grande partie ont été avortées avant d’être menées à terme. Cette suite d’imperfections des institutions québécoises, dans le contexte de l’assaut néo-libéral et de sa catastrophique conséquence de 2008 qui persiste à travers des hauts et des bas de la conduite des affaires économiques et financières, montre à quel point l’immaturité sociale peut verser dans la régression la plus dangereuse pour les forces de l’avenir. À l’image de ce que fut le régime de Vichy dans la France occupée, le despotisme issu de la faillite de la démocratie inachevée en est venu à nier les principes mêmes des lois sur lesquelles est fondé notre régime politique. La tournure baroque que prend un gouvernement d’abuser de la démocratie pour sauver l’expression démocratique est évidemment un non-sens qui menace la progression de la maturité populaire et de l’instruction des membres de la société civile. L’appel à la résistance devant la loi 78 est donc aussi légitime qu’était illégal l’appel identique de la résistance française dès 1940. Autant le régime pétainiste put s’imposer par la force et la subversion des lois, autant le gouvernement Charest s’impose par la force, l’arbitrarité et la subversion des lois mêmes qu’il entend faire respecter dans des intérêts strictements politiques, voire bassement partisans.

Il faut entendre l’appel à la désobéissance civile non comme un acte contre la société québécoise mais seulement contre son gouvernement. Même pas un acte contre son régime politique, qui est loin d’être parfait. À cela les compromissions des partis d’opposition, dans un camp ou dans un autre, montrent l’importance de l’opportunisme dans la conduite des affaires de l’État québécois au détriment même de son éthique et de sa notion de justice. La désobéissance civile n’est pas la révolution. C’est l’esprit de justice corollaire de la liberté même, auquel fait défaut la conduite de la chose publique (res publica).

Sous un titre particulièrement innocent : Loi permettant aux étudiants de recevoir l’enseignement dispensé par les établissements de niveau postsecondaire qu’ils fréquentent, la loi 78 est présentée d’abord comme la suspension de la session actuelle, dont la poursuite est reportée en août. Comme si la session d’hiver 2012 était la première session gâchée dans l’histoire, alors que rien ne sont plus menées avec la dernière légèreté les sessions collégiales et universitaires dans les établissements du Québec. L’amplification du problème suggère l’état d’urgence en le déplaçant de la fragilité structurelle du régime à la crise sociale soulevée par la hausse des frais de scolarité. C’est une première fausseté qui démontre toute la stratégie politique que constitue la loi. Cette même présentation dissimule sous le sophisme «des dispositions visant à préserver la paix, l’ordre et la sécurité publique ainsi que diverses mesures de nature administrative, civile et pénale afin d’assurer l’application de la loi». En ce sens, le projet de loi est avant tout policier plutôt que de gouvernance. Les douze premiers articles de la loi, qui passent pour des avocasseries byzantines, visent en fin de compte à faire porter sur le dos des administrations collégiales et universitaires ainsi qu’au personnel salarié (enseignants, chargés de cours, etc.) l’application de la loi. Bref, ils sont appelés à jouer le rôle de premier gendarme du fonctionnement des institutions concernées. Voilà ce qui fait réellement bondir les chefs des centrales syndicales : les salariés de l’enseignement transformés en gendarmes est un vice de la distribution des tâches définies par les conventions collectives. Si le gouvernement Charest veut transformer les établissements post-secondaires en casernes militaires ou policières, alors qu’il suspende les enseignants et les remplace par de vrais miliciens, des SS de la SQ, ou d’autres groupes paramilitaires. Selon l'article 11, un enseignant qui se plierait à «accomplir tous les devoirs attachés à ses fonctions, conformément aux conditions de travail qui lui sont applicables, sans arrêt, ralentissement, diminution ou altération de ses activités normales», ce qui veut dire qu’un «salarié» (professeur, chargé de cours, etc.) doit faire en sorte que ses cours ne soient pas interrompus par des étudiants qui viendraient altérer ses activités normales. Toutefois, les chefs syndicaux peuvent respirer car l’article 12 spécifie d’abord que les articles précédents «n’ont pas pour effet d’empêcher une association de salariés de déclarer une grève conformément aux dispositions du Code du travail», ce qui veut dire que le droit de grève géré par la CSN, la CSQ ou la FTQ est sauf, mais qu’«il est interdit à une association de salariés, à ses dirigeants, à ses représentants, incluant ses porte-parole, et à ses membres de participer à une action concertée, si cette action concertée implique une contravention par des salariés à l’article 10 ou à l’article 11» : en somme, les professeurs qui soutiendraient la grève étudiante seraient passibles des mesures répressives. Il y a donc deux poids deux mesures entre une grève d'enseignants et une grève d'étudiants, plus explicitement, les étudiants n'ont pas de droit de grève reconnu par le gouvernement. Comprendra-t-on maintenant pourquoi les leaders syndicaux sont profondément étrangers à la situation des étudiants, et qu'il est impératif de les chasser de l’entourage des exécutifs étudiants. Le reste des articles suivants consistent à rappeler ce que les injonctions non respectées des dernières semaines ne sont pas parvenues à faire, c’est-à-dire briser les groupes de manifestants qui empêchent la «clientèle» étudiante d’aller à son Wal-Mart collégial ou universitaire, y prendre son petit panier à provision et le remplir des précieux crédits de savoirs techniques par lesquels ils feront beaucoup, beaucoup d’argent.

La section III, pudiquement intitulé «Dispositions visant à préserver la paix, l’ordre et la sécurité publique», contient les articles despotiques et répressifs. L’article 16, un petit bijou de sophisme auquel, depuis des décennies les vieilles centrales syndicales se soumettent, la queue entre les deux jambes, édicte: «Une personne, un organisme ou un groupement qui organise une manifestation de dix personnes ou plus qui se tiendra dans un lieu accessible au public doit, au moins huit heures avant le début de celle-ci, fournir par écrit au corps de police desservant le territoire où la manifestation aura lieu les renseignements suivants: 1º la date, l’heure, la durée, le lieu ainsi que, le cas échéant, l’itinéraire de la manifestation». Mais rien ne dit si les organisateurs du mouvement doivent être tenus informer du nombre de policiers qui seront affectés, le nombre de voiture, si les casseurs de l’anti-émeute seront présents, les rues que les cortèges de police encercleront… Il faut être donnant-donnant si on veut avoir l’équilibre des forces dans un rapport loyal et juste. Or pourquoi les manifestants devraient-ils faire plus confiance à la police que les policiers envers les manifestants? Un sophisme vaut l'autre. Un autre petit bijou dans ce diadème: «Le corps de police desservant le territoire où la manifestation doit avoir lieu peut, avant sa tenue et aux fins de maintenir la paix, l’ordre et la sécurité publique, ordonner un changement de lieu ou la modification de l’itinéraire projeté; l’organisateur doit s’y conformer et en aviser les participants», ce qui veut dire, à toute fin pratique, que c’est la police qui organise la manifestation! Tout le monde au lac des castors en quatrième vitesse! Évidemment, encore là, c’est aux associations étudiantes à veiller à ce que les manifestants obéissent bêtement aux policiers (article 17).

La punition de l’État policier commence par la cessation par les établissements entravés par des manifestants de «percevoir la cotisation fixée par cette association étudiante ou par toute association d’étudiants qui lui succède et de lui fournir gratuitement un local, du mobilier, des tableaux d’affichage et des présentoirs». De même, les étudiants qui refusent d’appuyer les manifestations peut cesser de payer par lui-même les cotisations à l’association étudiante. Façon sournoise de diminuer les frais de scolarité sans doute!

À propos des responsabilités civiles, c’est l’application de l’esprit de solidarité que l’on trouve dans l’équipe libérale: «une association d’étudiants d’un établissement et une fédération d’associations dont fait partie cette association d’étudiants sont solidairement responsables du préjudice causé à un tiers… à moins qu’elles ne démontrent que le préjudice n’est pas attribuable à la contravention ou que celle-ci ne fait pas partie d’une action concertée». Bref, c'est le contraire du principe même de l'habeas corpus, où la démonstration de la preuve appartient à l'accusation et non la démonstration de l'innocence à l'accusé. C'est un retour au processus du tribunal de l'Inquisition. La possibilité de recours collectifs par des étudiants pour crédits de consommation non livrés contre les associations meneuses de grève est inscrite dans l’article 24. Puis viennent les amendes, où on passe facilement de $ 1 000 à $ 5 000, de $ 7 000 à $ 35 000 lorsqu’il s’agit d’un dirigeant  d’un employé ou d’un représentant, incluant un porte-parole, d’une association d’étudiants, d’une fédération d’associations ou d’une association de salariés, soit d’un dirigeant ou d’un représentant d’un établissement, soit d’une personne physique qui organise une manifestation; de $ 25 000 à $ 125 000 s’il s’agit soit d’une association d’étudiants, d’une fédération d’associations, d’une association de salariés ou d’un établissement, soit d’une personne morale (ce qui n’est pas le cas du gouvernement), d’un organisme ou d’un groupement qui organise une manifestation. En cas de récidive, les montants sont en ascension libre. Puis viennent les punitions pour les infractions.

L’article 29 stipule, et c’est le plus vicieux, «Quiconque, par un acte ou une omission, aide ou, par un encouragement, un conseil, un consentement, une autorisation ou un ordre, amène une autre personne à commettre une infraction visée par la présente loi commet lui-même cette infraction et est passible de l’amende…», muselle la «propagande étudiante», ce qui n'empêche pas le gouvernement d'acheter à pleines pages de journaux des encarts vantant sa «bonne foi» dans la façon dont il a mené le conflit. C’est afin, également, de couper toute solidarité entre le mouvement étudiant, les supporteurs, les parents et amis des grévistes, bref, en vue d’isoler les étudiants que cet article vicieux est édicté. Il est celui qui brime la liberté d’expression, la liberté de participation, la liberté d’opinion. Les amendements apportés en cours de discussions ne changent en rien ni la lettre, ni l’esprit de la loi, sinon le retrait de l’expression «par omission». Le projet de loi entend lier la responsabilité des parents aux gestes de leurs enfants dans le cadre des manifestations étudiantes.

Enfin, l'article 31, surnommée la clause Gabriel Nadeau-Dubois par la député péquiste Véronique Hivon, vise précisément le leader de la CLASSE, déjà poursuivi pour entrave aux injonctions, ce dont lui-même reconnaît l'argument ad hominem : «L'article 31 prévoit que tout jugement ou toute ordonnance, notamment les demandes en injonction déjà rendues avant l'adoption de la loi spéciale «ne peuvent être continuées». Autrement dit, tous les recours judiciaires tombent. Or, «le présent article n'a pas pour effet d'empêcher que des demandes de condamnation pour outrage au tribunal soient continuées» en rapport avec des contraventions à un jugement rendu. «Il n'y a qu'un seul dossier d'outrage au Québec et c'est celui dont je suis accusé. Je ne peux pas croire que, quand les libéraux ont écrit ça, ils ne m'ont pas visé personnellement», constate Nadeau-Dubois, s'empressant d'ajouter : «L'article 31 est une absurdité parce qu'ils [les députés] admettent que la cause est injustifiée, mais que l'effet, lui, c'est à dire l'outrage allégué, doit être maintenu. C'est complètement absurde».

Les énoncés politiques de la loi 78 invitent la résistance à passer à la clandestinité, à refuser de se soumettre au diktat policier. Le recours à l’invalidation de la loi par les cours de justice se révélera futile car les tribunaux sont eux-mêmes partie prenante du régime. Tout étant laissé à l’interprétation des juristes, à la sophistique des argumentaires, à l’intérêt monétaire que les gouvernements tirent des condamnés, on peut dire que le Plan Nord va vite se financier par les contraventions, les amendes salées et, pourquoi pas, faire du Nord du Québec une Sibérie à Goulag pour les investisseurs étrangers. Voilà ce qui arrive lorsqu’on entrouvre la porte du despotisme, l’impensable s’insinue subtilement, lentement, et finit par se distiller dans la société civile. Ainsi les Espagnols ont-ils été complices des horreurs de Franco pendant près de 40 ans! Le syndrome de Vichy continue de tourmenter des consciences françaises coupables. Les langues ont peine à se délier dans l’ex-URSS tandis que d'anciens délateurs sont retrouvés, victimes de vendetta,. Nous nous croyions épargnés par ces comportements horrifiants, mais voici que le gouvernement Charest en sème les graines avec sa loi spéciale 78 à laquelle j'invite tous les honnêtes Québécois à désobéir par tous les moyens jugés nécessaires à la fin, l'élimination de cette subversion de la société politique.

Il ne reste plus qu’à en appeler à la voix du poète contre le despotisme politique. Dans son William Shakespeare, qui expose la philosophie de l’histoire de Victor Hugo, l’auteur des Misérables place côte à côte le poète et l’historien. Il montre comment les deux sont dangereux pour la société. Car, comme l'enseignera Michel Foucault, «il s’agit de sauver la société dans la littérature comme dans la politique. Chacun sait que la poésie est une chose frivole, insignifiante, puérilement occupée de chercher des rimes, stérile, vaine; par conséquent rien n’est plus redoutable. Il importe de bien attacher les penseurs. À la niche! c’est si dangereux! Qu’est-ce qu’un poète? S’il s’agit de l’honorer, rien; s’il s’agit de le persécuter, tout» (édition Nelson, p. 190); l’autre, c’est l’historien, en l’occurrence Tacite, et Hugo d’écrire: «La liberté s’incarne en lui…, et monte, morte, au tribunal, ayant pour toge son suaire, et cite à sa barre les tyrans. L’âme d’un peuple devenue l’âme d’un homme… c’est Tacite». Et de conclure son sous-chapitre en reconnaissant que «les hommes comme Tacite sont malsains pour l’autorité… Tacite fait toujours sa plaie au lieu voulu. Plaie profonde. […] Tacite a la concision du fer rouge» (ibid. pp. 59 et 62). Nous venons de faire la concision du travail d’historien, laissons la dernière parole au poète de la Résistance, Paul Éluard (publié aux Éditions de Minuit, éditions de la Résistance, en 1942):

Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J'écris ton nom

Sur les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J'écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J'écris ton nom

Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'éteint
Sur mes maisons réunies
J'écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J'écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J'écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom

Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.⌛

Montréal,
18 mai 2012

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