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samedi 23 juillet 2011

Utøya, mon amour

Évacuation de l'île norvégienne d'Utøya, 22 juillet 2011
UTØYA, MON AMOUR

«Non, je n’étais pas à Utøya».

Si, nous y sommes tous à Utøya. L’horrible tuerie d’Oslo et de l'île d'Utøya, où des étudiants membres du parti travailliste norvégien étaient en session d’été, aurait fait jusqu’ici, estime la police, 98 morts. Le responsable et l’exécutant des deux massacres (le terroriste qui se serait rendu en hélicoptère jusqu’à l’île d’Utøya après l’explosion d'une machine infernale proche des ministères, ayant revêtu un gilet de la police norvégienne, ce qui n’éveilla pas les soupçons des étudiants jusqu’à ce qu’il se mette à les mitrailler), Anders Behring Breivik, 32 ans, était un habitué des blogs politiques où il exposait magistralement ses idées.

Ses idées, quelles sont-elles? Il est possible d’en avoir une version intégrale française au site: http://pourceuxquiaimentlenet.be/2011/07/23/les-mots-du-tueur-doslo/. Aussi, je ne passerai pas en revue tous ses propos. Essayons seulement d’en cerner quelques-uns, indicatifs de son idéologie d’extrême-droite. D’abord, Breivik considère les membres du AUF (mouvement des jeunes travaillistes) comme un mouvement «marxiste» issu du Volda University College où se diffusent, selon lui, les idées de Marx. Son utopie serait de créer une version européenne du mouvement Tea Party aux États-Unis, l’aile extrémiste des Républicains. Ce jeune entrepreneur qui se vante d’avoir gagné son premier million à l’âge de 24 ans avec seulement deux baccalauréats (!), considère que son utopie sera réalisée à travers le réseautage social (Facebook, Twitter, etc.) pour diffuser ses messages anti-marxistes. Insatisfait des répondants de la droite qui, économiquement et culturellement, seraient de gauche, c’est-à-dire pratiquant une politique économique à la limite de la planification socialiste tout en se revendiquant d’une approche libérale; bref, il tiendrait le bon vieux Welfare State de Keynes pour une invention communiste. Autre hantise, le multiculturalisme. Il éprouve de l’admiration pour des pays comme le Japon et la Corée du Sud qui refoulent les immigrants, et regrette que, pousser, par les marxistes, l’Europe ne soit pas aussi étanche que les pays orientaux. Raciste tout en prétendant le contraire, il semble, pour lui, que le seul racisme inexcusable soit l’antisémitisme!

À partir de 2010, sa hantise se déplace contre l’Islam, sans rien perdre de sa psychose sur les marxistes. Comme les Juifs des antisémites, les marxistes incarnent l’esprit du mal à l’origine de tous
Volda University College
les problèmes et de toutes les menaces qui meublent son angoisse paranoïde. Sa vision manichéenne de la pensée occidentale se résume à l’affrontement de l’École de Vienne (qu’il juge conservatrice (anti-multiculturelle), anti-islamiste, anti-raciste, anti-autoritaire, pro-israélienne, défenseur du christianisme) et dénonce surtout le projet Eurabia attribué à l’École de Francfort (humanisme marxiste). Cette École de Francfort, l’autre pôle de sa paranoïa, représente le message négatif. Ces sournois n’iraient pas jusqu’à admettre la base marxiste de leur action par simple stratégie de se faire accepter comme humaniste: «ils s’éloignent de Marx, pour des raisons stratégiques…». Enfin, il attribue l’honnêteté à son parti d’extrême-droite alors que la fusion entre Marx et Mahomet la forcerait «à devenir plus comme eux, malheureusement», c’est-à-dire des terroristes sournois. «Ils ont eu leur “École de Francfort”. Nous allons développer notre propre “École de Vienne” par nécessité», conclut notre entrepreneur.

Breivik développe sa théorie du complot marxiste-musulman en considérant que la monnaie européenne, l’Euro [€], serait contrôlée par le marxisme-humaniste. (Pense-t-il à ce farceur de D.S.K. alors à la tête du FMI?) En tous cas, pour lui, le mal c'est l’étatisme; il refuse le nazisme (ce n’est donc pas un lointain disciple de Quisling) comme toutes formes de socialisme. Sa pensée est un galimatias d’idées mal systématisé, motivées par une vision paranoïaque du monde où le complot serait l’œuvre d'une coalition de multiculturels, d'humanistes marxistes et de musulmans, (en cela, sa psychose évoque celle de Maurras qui identifiait les quatre ordres subversifs comme juifs, protestants, métèques, franc-maçons), et qu’il n’aurait d’autre choix que de recourir aux mêmes stratégies pour sauver la Norvège et l’Occident de la menace qui plane sur l’économie libérale et tolérante. En fait, la praxis, chez Breivik dépasse la solidité de son système idéologique. Incapable de créer un mouvement, un parti, il se fie davantage sur les réseaux sociaux pour faire passer son message et justifier ses gestes. Son utopie n’a rien d’originale puisqu’elle n’est rien de plus que la société néo-libérale ou néo-conservatrice (au choix), telle qu’elle est maintenant organisée et gérée. (On ne peut guère soupçonner de marxisme-humaniste les Républicains américains qui se portent à la défense des grandes fortunes du pays afin de leur épargner des augmentations d’impôt pour éponger l’increvable dette nationale [dont ils sont ceux qui en ont profité le plus] afin de permettre aux plus pauvres d’avoir accès à des programmes sociaux un peu mieux renfloués).

Que pouvons-nous dire après tant de sang versé inutilement, des jeunes gens sacrifiés sur l’autel de la paranoïa d’un capitaliste aguerri, des souffrances morales indescriptibles des survivants, témoins impuissants de l’action de ce forcené? Pour nous, Québécois, il y a du «Polytechnique» - le massacre de 14 jeunes étudiantes en 1989 par un erratique anti-féministe - dans le massacre des jeunes socialistes réunis à l’île d’Utøya. Il y a, également et plus récemment, de l’attentat d’Oklahoma City, des débilités étalées sur les ondes publiques de cet imbécile de Tom Flanagan, de la tragédie de Tucson dans le massacre d’Utøya… Tous des manifestations de l’extrême-droite, des terroristes qui ne s’en prennent pas à de véritables adversaires - ils ne vont pas faire leur sale besogne en Afghanistan contre les Talibans ou ailleurs, parmi les «États voyous» du président Bush jr -, ils s’en prennent à leurs propres concitoyens qu’ils considèrent comme la cinquième colonne de leurs ennemis fantasmés. Opérant comme des lâches fortunés, ils se croient des héros de la Résistance! Mais cinquième colonne de quoi? Objectivement, de rien. Subjectivement, de leur psychose.

Voilà pourquoi les procès et les sentences qui suivent, plutôt que de révéler la dimension politique de leurs crimes, au contraire, les voiles sous un discours «psychologisant». Oui, ce sont des paranoïaques, des psychotiques, des schizophrènes parfois. Ils entendent des voix intérieures, où sont persuadés d’avoir découvert un complot satanique et sournois et reçus la mission de l’éventrer. Eux, plus que n’importe qui, savent «qui» est derrière la valeur de l’Euro [€], se cachent derrière les dirigeants politiques, traficotent les marchés par des lois protectionnistes, menacent la suprématie blanche avec le laxisme des lois d’immigration, etc. Alors, seuls au monde, ces héros de bandes dessinées se sentent investis du devoir d’intervenir en usant des moyens meurtriers afin de prendre de vitesse et de dévoiler le complot qui menace la collectivité. L’accusé est alors renvoyé à un processus logique simple: c’est un déséquilibré, il n’avait pas ou que partiellement conscience de ses actes, il faut laisser la loi suivre son cours. En aucun cas, on interrogera le contenu de son délire, seulement d’identifier la structure langagière - le contenant et son mode d’articulation - du délire et comment avec A + B, nous obtenons une tuerie démentielle.

Pourtant, nonobstant la dimension psychologique du criminel, nous devrions considérer son crime comme tout attentat politique, sur le mode de n’importe quelle activité d’une puissance étrangère ou d’une société secrète aux activités subversives. Breivik est un criminel politique. Il défend une thèse qui n’est pas interdite par la loi, mais recours à des moyens criminels, et par le fait même, il est au service de cette idéologie. C’est du moins ainsi qu’on jugeait les terroristes marxistes allemands, italiens et français dans les années 1970. Le marxisme, le maoisme et les autres thèses de la gauche n’étaient pas interdites d’enseignement dans les écoles; leurs groupuscules politiques, même surveillés par la police, n’étaient pas interdits et combien de policiers provocateurs ont infiltré ces groupuscules afin de les discréditer par des attentats meurtriers contre les bourgeois eux-mêmes. Or, le procès - quand il y avait procès -, ne justifiait pas une défense psychologique à un crime politique. Les accusés, d’ailleurs, y tenaient: passés pour fous, c’était la pire des déviations auxquelles ils auraient été soumises, eux qui maîtrisaient très bien, le système idéologique, la praxis conséquente et l’utopie qu’ils visaient. Or, nos extrêmes-droitistes ont le privilège de recourir à la défense psychologique afin de permettre au régime en place de discréditer la nature politique de l’attentat pour s’en remettre à la condition individuelle du criminel. L’extrême-droite peut donc continuer à discourir et à «suggérer» sans qu’elle soit mise en procès. Si le discours tombe dans l’oreille d’un déséquilibré qui fait une saloperie, alors elle n’aura qu’à s’en laver les mains. Ce n’est pas là rendre justice aux victimes, ni être loyal envers les citoyens, eux aussi traumatisés par les attentats et les tueries de masse.

En faisant de Breivik un détenu politique, ce serait engager le gouvernement de Norvège à être ferme et à mettre la justice au service, non pas d’un parti (travailliste ou de droite), mais de la Justice qui est celle d’une société de jure. Il faut dire ici non seulement la vérité qui satisfait à des groupes d’intérêts, mais «toute» la vérité à laquelle s’attend la citoyenneté d’un pays démocratique (même si le régime est monarchiste). Il faut dire: voilà quelqu’un dont les idées, si confuses soient-elles, demeurent liées à un courant constitué en système idéologique qui, par ses messages publiques et privés, visent un type de société par des moyens illégaux. J’entends déjà les censeurs bien-pensants qui diront: Oui, mais tous les partisans de la droite ne sont pas des extrémistes et ne recourent pas à des moyens extra-légaux pour arriver à leurs fins. Mais Breivik, à travers ses réseaux sociaux, parlaient à des gens qui appartenaient à une même tendance, écrivaient eux aussi des articles défendant ces politiques, ces moyens. Sa psychose ne le rendait pas ignorant de l’utilité ni de la portée de ces mécanismes  de propagande. Nulle utilité, aujourd’hui, d’avoir recours à l’écoute électronique ou à obtenir des mandats de perquisition pour détecter un tueur de masse potentiel. Ils s’inscrivent tous, généralement, sur les réseaux sociaux et annoncent qu’ils vont passés à l’attaque, commettre des «actes déplorables mais nécessaires». Ils l’annoncent, s’en vantent sur Facebook, Twitter, Bloggers, etc. Tous y ont accès, y compris les policiers, et cela, sans mandats ni écoutes secrètes! Plus la tâche des policiers est facilitée, plus ils deviennent d’une incompétence rare.

Soyons donc paranoïaque jusqu’au bout, et disons-nous que s’il y a un complot des psychotiques, il y a aussi une complicité des gouvernants. Et c’est parce que ce dernier existe que tant de psychotiques et de paranoïaques, s’ils sont fortunés, peuvent se permettre des Oklahoma City et des Utøya. Non, avec Breivik, c’est toute l’extrême-droite occidentale qui doit être assise sur la banquette des accusés, et la sentence doit être à la hauteur des crimes commis - selon les principes mêmes de ce grand libéral que fut Beccaria: les peines doivent être à la proportion des délits -, et les pays du monde entier ouvrir la chasse au gibier de potence nanti avant qu’un autre de ces maboules ne tuent leurs propres enfants. Car la question, maintenant, est de savoir, jusqu’à quand accepterons-nous la justification de la fatalité et nous laisserons-nous tuer sur place par des terroristes déséquilibrés nourris de la haine et de l’angoisse paranoïde des «hommes de(s) bien(s)»? Jusqu’à quand nous laisserons-nous abuser par des défenses portées à des «malades» qui s’en seront pris à des communistes blancs, des gays non joyeux, des femmes hommasses, une humanité dénaturée (on aurait dit autrefois «décadente») avec l’impression de faire plaisir au petit Jésus ou à Allah de Bratislava?

Il y a donc une responsabilité collective, non seulement de la part des Norvégiens, mais de l’ensemble des Occidentaux dans ce qui vient de se produire. Que les extrémistes de gauche, souvent moins paranoïaques que ceux de droite, aient été éliminés de la sphère politique. C’est une chose. Que les extrémistes de droite y soient  encore tolérés, sinon encouragés dans leurs délires, c’est tout aussi criminel. A-t-on le droit de tuer parce qu’on est riche, qu’on peut se permettre de se payer la possibilité de faire sauter deux bombes, d’avoir une hélicoptère à sa disposition, voler un gilet de policier, s’armer de fusil-mitrailleur et de tuer 98 personnes, d’en frapper du pied certains pour vérifier s’ils sont bien morts et d’exécuter d’une balle dans la nuque ceux qui râlent encore, pour se faire excuser par une case en moins dans le cerveau? Breivik doit être accusé en tant que criminel politique et avec lui tous ceux qui l’ont inspiré, par leurs slogans, leurs idées, leurs désinformations rendues publiques sur les réseaux sociaux, qui partagent ou non sa paranoïa, qu’ils acceptent tacitement, quand ce n’est pas ouvertement, l’usage de mesures condamnées par les chartes et articles des droits de l’homme. Après tout, n’est-ce pas ainsi que la justice américaine avait procédé au procès de l’anarchiste d’origine polonaise Léon F. Czolgosz lorsqu’il avait abattu à bout portant le président des États-Unis William McKinley en septembre 1901. Malgré le fait que les anarchistes aient condamné l’acte de Czolgosz, ceux-ci, et parmi eux Emma Goldman et neuf autres personnes, furent arrêtés et suspectés de complicité. Il faut dire, pour être juste, qu’Emma Goldman, à cette occasion, avait dit: «Suis-je responsable d’un fou qui a fait une mauvaise interprétation de mes dires?». On voit, qui, aujourd’hui, use le plus de ce stratagème de Ponce Pilate.

Que la liberté d’expression ne serve pas à couvrir des idées motivées par la haine; que le jargon juridique ne serve pas à couvrir l’opprobre au nom de la magnanimité d’une justice aveugle - la justice n’est jamais aveugle -; que le fait d’assassiner l’humanité soit autorisée par le besoin d’ordre et la protection des biens des possédants, par la lâcheté des gouvernants qui se font leurs protecteurs légaux, ne soient plus tolérés. Que les gouvernements cessent d’être les protecteurs des minorités dominantes et deviennent, selon le principe démocratique, l’instrument de gouvernement et d’administration des intérêts des citoyens qui bénéficient le moins de la structure socio-économique. Avec tous ces attentats inutiles et démentiels, il faut que ceux qui se disent les protecteurs du bien commun et de l’équité sociale cessent de faire la danse en ligne dans les bistrots westerns et redeviennent des hommes et des femmes matures, responsables et cessent de trembler devant les mercenaires des puissants. S’il faut une révolution, eh bien qu’elle commence dès maintenant, car au moins, comme le disait Jules Vallès, «Une seule guerre est logique, la guerre civile. Là, au moins, je sais pourquoi je me bats». En ce moment, et jusqu’à la fin du procès qui déclarera un non-lieu pour cause d’aliénation mentale, la mort de ces 98 personnes est illogique et leurs survivants ignorent pourquoi ils ont été tués. Alors, nous n’aurons plus d’excuses, aux lendemains du prochain massacre. D’apporter des gerbes de fleurs et des nounours en peluche sur les mares de sang ne sera plus qu’une hypocrisie de plus propre à compenser notre lâcheté pour la sauvegarde d’un système qui contribue à dénaturer l’espèce humaine⌛


Mise à jour, mardi 26 juillet 2011:

Depuis les tragiques événements de vendredi dernier, il est triste d'entendre ce concert mêler la folie du tueur avec son anti-islamisme. C'est là restreindre sciemment la portée de ses visées. Pourtant, en participant à la guerre en Afghanistan et en Iraq, la Norvège avait déjà considérablement fourni aux interventions occidentales en terres islamiques pour qu'on s'étonne que Brievik  juge son gouvernement pro-islamiste! Pour certains commentateurs, il y aurait dans ces tueries comme  un sous-entendu, un non-dit de culpabilité des événements d'Oslo et d'Utøya comme prix à payer pour cette participation moralement compromettante. Les travaillistes anglais ont souffert d'un sentiment de culpabilité identique, certains travaillistes allant jusqu'à démissionner du cabinet Blair au début de la guerre iraquienne. Les attentats de Londres du 7 juillet 2005 ont ainsi servi de catharsis semblable, exemple suivi après l'attentat d'Oslo. Aussi, faut-il considérer l'anti-islamisme de Brievik rien de plus qu'un miroir aux alouettes, comme l'antisémitisme nazi dans ses premiers temps; il ne deviendrait véritablement effectif, comme solution de masse, que si la guerre civile prenait, en Norvège, des proportions comparables aux pressions que la guerre mondiale fit peser sur l'Allemagne en 1941, date d'origine de la Solution Finale. L'intelligence des déments ne doit jamais nous échapper. Leur «folie» les pousse à une pénétration fine des comportements des gens dits «normaux», et par le fait même, sont aptes à disposer les pions menant à des guerres civiles ou des guerres internationales. Et le précédent de Hitler n'est pas le seul que la connaissance historique dresse sous nos yeux.

Brievik est un narcissiste compulsif qui a mis sur son blog un gros texte de 1000 pages (!) où il expose ses idées, ses obsessions, sa psychose, etc. La «page» couverture porte la croix des Croisés et il se gargarise, croyant réactiver des affrontements médiévaux. Comme les textes de Céline et de la plupart des antisémites, ou encore les délires de millénaristes, c'est une suite d'incohérences à la Mein Kampf, des hoquets de haine, des appels meurtriers; croisade vs djihad. Déjà au cours des cérémonies funèbres, j'entendais le premier-ministre norvégien et les commentateurs faire passer Brievik pour un fou, un psychopathe (ce qu'il est), afin d'étouffer l'affaire pour qu'elle ne devienne pas un enjeu politique. Aujourd'hui, la défense s'est jeté sur l'os que le gouvernement lui tendait. Pourtant, l'extrême-droite, toujours et partout dans ces attentats meurtriers, comme des fouets des flagellants sur nos épaules dodues de poulets nourris aux hormones par les capitalistes dont on ne veut pas se séparer, ajoute à la violence du droit bourgeois sa fureur assassine. Mais ce n'est pas le racisme qui est au cœur de cette action: ce ne sont pas des groupes ethniques musulmans qui ont été massacrés - IL N'Y A PAS EU POGROM -, mais des Norvégiens que Brievik considérait comme des marxistes humanistes! C'est contre le marxisme en tant que théorie des luttes de classes et l'humanisme en tant que principe qui place la dignité de l'homme au-dessus de ses intérêts qu'il en a. Brevik, comme tous les extrêmes-droites, amplifie l'ombre pour mieux cacher la proie. L'effet qu'il cherche (et qu'il obtiendra partiellement), ce sera un accroissement des ressentiments vengeurs contre les musulmans ou les immigrants (comme aux États-Unis) et une consolidation de l'État policier dans les pays démocratiques libéraux qui viseront tous ceux qui seront soupçonnés d'activités subversives et qu'on taxera de «terroristes», des gauchistes bref. Le lendemain même du massacre, la presse annonçait qu'en Oregon, des Tea Partiers s'en étaient pris à des Liberals qui manifestaient dans un parc jusqu'à les en expulser.  Eux qui tiennent tant aux amendements constitutionnels pour conserver le droit de porter une arme chargée, ont-il oublié le droit à la libre expression, ou la Constitution américaine n'est-elle faite que pour une partie de la population? Lorsque pour terroriser la masse, Brievik proclame que d'autres cellules agiront en son nom, nous pouvons bien le croire avec un grain de sel. Que ces cellules existent ou non est sans importance, ce dont il est sûr, dans sa folie, comme nous dans notre lâcheté, c'est que d'autres s'inspireront, en Norvège ou ailleurs, de son formidable travail de «codification de ses délires» pour entreprendre une action d'éclats comparable.  Voilà en quoi son crime n'est pas seulement le fruit d'une démence mais bien également, d'une praxis idéologique qui passe par l'auto-nettoyage national. Les narcissistes déçus, pleins de ressentiments, finissent souvent par être atteints de la haine de soi, c'est-à-dire de sa propre communauté nationale. Tel semble être le cas de Brievik et qui explique son comportement: il a accompli un pogrom de Norvégiens.

Cet habile transfert des crimes de la droite sur la responsabilité de la gauche, c'est la façon d'après-guerre par laquelle la droite a pu se réhabiliter et recommencer ses exactions avec la complicité même des démocrates et des socialistes et son grand triomphe, c'est la chute du Mur de Berlin. Le goulag est même devenue la «justification» d'Auschwitz pour certains! Faut le faire, quand même! Qu'un historien de la Révolution française, François Furet, après son auto-flagellation d'ancien du P.C.F. abusé par le stalinisme, s'en soit pris dans Le passé d'une illusion à quasi accréditer cette «justification», après s'être vengé, professionnellement, sur la Révolution française jusqu'à en faire un véritable tabou en France même, c'est dire la force inouïe avec laquelle le néo-libéralisme se tisse une cote de mailles conservatrice et réactionnaire pour affronter un avenir qui l'effraie, précisément parce qu'il ne présente aucune menace patente pour sa domination mondiale. En faisant glisser une plaque idéologique sous l'autre, l'extrême-droite agit comme la main dans Bobinette. Nous crions haro sur Bobinette la folle ou Bobinette la terroriste, alors que la main en dessous qui l'agite, c'est la main d'une droite rusée, paranoïaque, structurée, plus maligne que la moyenne des droites de Yellowstone. «La droite la plus imbécile du monde», jugeait, je ne sais plus trop, Maurras ou son ami Léon Daudet, lorsqu'ils parlaient de la droite bourgeoise au pouvoir en France durant les années 20. C'est ainsi que Brievik juge la droite norvégienne et son appendice gauchisante présentement au gouvernement.

Toutes ces tueries sont le prix que nous acceptons de payer pour habiter le plus meilleur pays au monde, en Norvège comme au Québec,  jusqu'au jour où la note de la virée arrive sur notre assiette, comme à Utøya. Là on se récrie: c'est injuste! c'est monstrueux, de la démence pure! Mais on crache, comme les Norvégiens vont cracher. On va donner «la parole» à Brievik, il va délirer devant les juges et devant la presse tant qu'on en aura pas assez, puis on le condamnera à perpétuité dans un asile, avec traitement et tout le tra la la… Puis, si dans dix ou quinze ans - dans cinq avec un peu de chance -, les médecins le proclament guéri ou répondant bien à la médication, on l'enverra se faire voir ailleurs, sous un autre nom peut-être. Le deuil, quant à lui, comme l'expose Freud, deviendra mélancolie et les survivants apprendront à vivre avec, comme une blessure sourde aux entrailles. Loin des yeux, loin du cœur. La peine se cristallisera jusqu'à en devenir indolore avec le temps; d'autres enfants viendront et prendront la place des disparus, un peu comme pour nous, au Québec: Polytechnique, ça permis un joli film, juste pour ne pas oublier complètement, …jusqu'à la prochaine fois, à Virginia Tech. S'il n'y avait pas l'exercice de psychohistoire, personne ne verrait ça. Et puisqu'on ne veut pas voir ça, alors on ne verra pas les historiens encourager la psychohistoire (j'avoue ici, je fais un plaidoyer pro domo). Le militantisme n'est pas que dans les manifestations de rue comme on en voit tant et qui n'aboutissent à rien, ou ces pétitions de noms interminables, ou encore ces commissions d'enquête qui livrent des rapports qui, sans être déballés, viennent mourir sur les tablettes, vite enfouis sous la poussière (et qui coûtent une fortune en plus). Ça, c'est contre Bobinette qu'on s'agite. On critique sa coiffure, sa robe, ses yeux en boutons… On scande: «À bas Bobinette!». Bon! Ça passe. La main reste propre, personne n'y touche. Son doigt peut être prêt à peser sur une autre gachette⌛

 
Montréal
23 juillet 2011

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