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mardi 16 novembre 2010

Stabat mater devant sa chair à canons


STABAT MATER DEVANT SA CHAIR À CANONS

par Jean-Paul Coupal
Ph D Histoire

Une mince ligne mauve sépare la douleur du deuil de l’hypocrisie sociale. L’exemple de la mobilisation des mères de soldats canadiens contre une publicité vidéo commandée par la Fédération des femmes du Québec et présentée sur You Tube, où une comédienne personnifiant la mère d’un soldat disait que si elle avait su que son fils servirait de chair à canons, elle ne l’aurait pas mis au monde, est un événement qui fait doublement mal. La phrase fut retirée par l’organisme féministe après que la nuit eût portée conseil, c’est-à-dire que l’effet de culpabilité ait conduit à l’auto-censure, et c’est là le premier mal. Le second provient plutôt de l’hypocrisie sociale qui se cache derrière cette manifestation qui, malgré moi, ne peut m’empêcher de faire songer aux Yvettes de 1980, fières de faire la vaisselle pendant que Yves, leur petit frère, sortait les vidanges.

Côté deuil, il ne faudrait quand même pas confondre ces mères endeuillées de la mort au front afghan de leurs enfants avec ces mères argentines qui, durant des années, quotidiennement, défilaient sur les grandes places de Buenos Aires à l’époque du gouvernement des généraux, brandissant les photos de leurs enfants enlevés pour activisme politique, séquestrés, torturés, tués ou balancés du haut d’un hélicoptère au-dessus de l’océan afin que les requins en fassent leur régal. Ici, ces braves soldats, et ne voyez aucune ironie dans le qualificatif car il faut, incontestablement, de la bravoure pour oser s’expatrier durant six mois ou un an en terres hostiles face à la guérilla de terroristes, s'engagent, toutefois, dans une aventure plus que douteuse. Nous sommes loin, ici, du code de l’honneur qui, jadis, commandait le comportement des troupes s’affrontant sur un champ de bataille, lorsque l’action des soldats ne dépendait pas encore de techniques sophistiquées. Cette guerre ensauvage les hommes et le procès mené récemment contre le capitaine Robert Semrau, qui a abattu comme un chien un soldat taliban blessé, montre d’une part qu’il est plus facile d’être civilisé loin du champ de bataille, et que le soldat d’une armée relativement peu agressive peut très vite se transformer à l’image de son rival. Il est vrai que l’on ne se rappelle plus que l’armée canadienne fut l’une des plus craintes par les soldats allemands en 1914-1918 et même 1939-1945 à cause de la «sauvagerie» (les soldats se barbouillant le visage à la manière des Amérindiens, il y en avait même un détachement lors du débarquement en Normandie) avec laquelle elle montait à l’assaut de leur forteresse ou de leur tranchée.

Que les mères canadiennes et québécoises restent debout, à côté du cercueil de leurs fils mort à la guerre, rien de plus compréhensible, suscitant plus de sympathie, exigeant un respect sans nom devant leur douleur intérieure. Mais, et c’est là que nous nous apprêtons à franchir la mince ligne mauve, il ne faut pas oublier deux choses. 1º le soldat canadien est moins un patriote qu’un mercenaire; 2º sa vie de caserne n’a pas entraîné que des preuves de courage.

Contrairement à 1914 et à 1939 où les enjeux de la guerre touchaient l’ensemble du système mondial et de l’idéologie qui le dominerait, où le volontariat et la conscription poussaient les jeunes à s’engager dans une guerre qu’ils ne voulaient nécessairement pas, la guerre d’Afghanistan est une entreprise visant les troubles d’une région instable du globe où se sont réfugiés quelques terroristes sournois dont on s’imagine mal que les puissantes institutions des pays démocratiques ne soient pas parvenus à bout après 10 ans de combats. Les soldats partis en Afghanistan sont moins des combattants volontaires à la défense de la Nation que des engagés volontaires dans un métier, une profession définie en marge de l’organisation civile. Personne ne les a obligé, ni par pression de conscience ni par une mesure d’exception, à s’engager au service militaire. Ils y ont été aussi souvent, aussi librement, pour le fric que ça payait que parce que la vie les intéressait. Les opportunités offertes par le service militaire, en temps de paix, sont certes affriolantes comparées à ce qu’offre la vie civile et son métro-boulot-dodo. Le niveau d’intoxication idéologique n’est pas le même et nos soldats sont loin du fanatisme démontré par les Talibans qui, eux, se considèrent comme les envoyés d’Allah venus accomplir une tâche surnaturelle. Nos soldats sont donc bien des mercenaires de l’intérieur, contrairement à ces mercenaires suisses ou anglais intervenant dans les affaires italiennes que méprisait Machiavel, avec raison. Le seuil de tolérance de ces soldats est beaucoup moins élevé aussi que celui des soldats qui vécurent 14-18 et 39-45. Masquer les suicides des soldats défaillants derrière les panneaux du Tim Horton’s ne change rien à l’affaire, sinon que chaque cas remet en question la préparation militaire des soldats et la légitimité de l’engagement canadien dans cette poudrière folle. Bref, si la vie vous intéresse…

Aussi, les démonstrations de nos jeunes soldats n’ont pas toujours prêté à la fierté. Je me souviens, il y a quinze ans de cela, ces vidéos d’initiation qu’on nous montrait à la télé - You Tube n’existant pas encore - où, dans les forces armées canadiennes, on pouvait voir nos futurs héros, couverts d’excréments, manger leur merde et leur vomi. On n’était pas loin des golden showers ou des brown showers qu’on associe généralement aux coprophages, pervers sexuels. Le réflexe idéologique, la morale avec laquelle on essayât de justifier tout cela était 1º que les soldats de l’armée américaine faisaient la même chose (si les autres le font, fait-le donc!) et 2º, et cette explication venait des officiers mêmes de l’armée: ces initiations les mettaient en face de l’intolérable, c’est-à-dire du besoin de courage pour surmonter les hauts-le-cæur des situations devant lesquelles ils seraient appelées à combattre. Quoi qu’il en soit, ces explications n’ont convaincu personne à l’époque. Plutôt que des épreuves de courage, on y voyait que des occasions de perversités auxquelles conduisait la vie militaire. Combien de futurs héros tombés en Afghanistan ou ailleurs ont-ils été chicanés par leur mère après avoir vu ces vidéos?

Puis, nous franchissons la mince ligne mauve. Côté hypocrisie, ces enfants? de la chair à canons? En tout cas, ce ne sont pas tous des patriotes inconditionnels, bien davantage des mercenaires nationaux qui, pour autant, n’en souffrent pas moins des conditions de vie en Afghanistan, même s’ils peuvent se consoler en voyant les O.N.G. faire œuvre de reconstruction d’une vie civile et normale dans ces pays dévastés depuis près d’un demi-siècle par des guerres incessantes, civiles comme étrangères. Cela les encourage et les justifie dans leur présence en Afghanistan, et c’est bien compréhensible. Pourtant, l’armée canadienne n’est pas l’Armée du Salut et s’ils rendent ces réalisations bénéfiques possibles, c’est bien parce qu’ils doivent mener la vie guerrière qui est celle de la condition locale. Semrau a été puni pour l’exemple. Car il n’a sûrement pas été le seul à se conduire de telles manières. Donner le coup de grâce à un adversaire défaillant peut relever de la pure noblesse, le faire de manière sadique, c’est de la vengeance. Semrau s’est vengé. Il a renoué avec la furioso qui était celle de Roland, et ce comportement est tout ce qu’il y a de plus humain, d’où la relative mansuétude de la peine qui lui a été infligée. Ici nous nageons en pleine hypocrisie militaro-judiciaire.

Le problème se déplace des motivations du soldat vers celles du gouvernement. Ce gouvernement canadien, qu’importe qu’il soit libéral ou conservateur, considère-t-il ces soldats comme sa chair à canons? Pour cela, il faut, encore une fois, remonter quinze ans en arrière, revenir à l’époque où les vidéos scatologiques nous présentaient un aspect de cette vie si intéressante dans les forces armées. L’autre aspect nous venait de vidéos, prises en Bosnie cette fois. Les soldats canadiens, casqués bleus de l’O.N.U., étaient appelés à ne pas intervenir militairement entre les partis en guerre. C’était le Rwanda qui menaçait de se répèter. Génocide, guerre civile, djihâd… Un groupe de soldats canadiens de la force internationale était pris en otage par les Serbes. On voyait, sur ces vidéos, ces soldats attachés comme des chèvres à des piquets, prêts à être fauchés par les avions bombardiers des forces d’intervention. Ces images, qui les avait vues les a-t-il oubliées? Comment, en état de guerre, pouvait-on demander à des soldats de ne pas intervenir dans les massacres de populations de peur d’avoir des victimes parmi les siens à déplorer auprès de l’électorat à la peau sensible? Le syndrome du body-bag entraînait des non-sens dans lesquels la civilisation occidentale en était venue à perdre la réalité de la guerre. Croyant que désormais les guerres se gagneraient confortablement assis dans un bunker à expédier des missiles Patriotes, comme sur Bagdad lors de la Guerre du Golfe qui s’était déroulée quelques années plus tôt, la guerre de Bosnie ne pouvait être que virtuelle. Sarajevo l’a ramenée les pieds sur terre. Tout a bougé depuis: les innovations techniques, l’administration militaire, la mentalité des populations civiles occidentales, les tactiques de combat, la stratégie défensive comme la stratégie offensive. Reste le soldat humain, cet homme-machine de La Mettrie, dont les pays regorgent. Lui, il est resté ce pion qui obéit et éteint sa conscience devant l’absurdité des situations devant lesquelles on le place. Ces malheureuses «bêtes» que les Serbes attachaient à des piquets comme autant de chèvres de Monsieur Séguin, qui s’appelait en fait Chrétien, illustrent mieux que tout discours qu’un soldat reste toujours de la chair à canons. Qu’importe le téléroman que l’on crée autour de lui.

Le soldat canadien ou québécois aura beau être un mercenaire, il n’en reste pas moins bloqué dans une identification infantile. Il est enfant de la Patrie, comme le chante l’hymne guerrier français devenu hymne national: la Marseillaise. Fils de la Mère-Nation, ça ne veut plus dire grand chose aujourd’hui. Mais il reste toujours sous le potestas de l’État, du Père-État qui dispose de lui, malgré les règles de la Constitution et des droits, comme un objet qui lui est entièrement dévoué. Le prix d’être soldat est de renoncer à sa liberté de conscience et, comme dans le clergé, faire vœux d’obéissance - les deux autres, chasteté et pauvreté, étant évidemment à oublier! Comme le voulait la devise jésuite, il doit perinde ac cadaver, obéir comme un cadavre. Ce qu’il a des chances de devenir sous peu.

Cet état est difficile à accepter pour des mères qui ont souffert neuf mois avant de mettre leur fils au monde, l’ont élevé, éduqué, vu grandir, se marier, avoir des enfants, bref devenir un homme. Il est difficile, pour elles comme pour tout le monde, d’accepter la vérité de l’état de fait que nous montre l’observation de la vie militaire. La fierté, les parades au champ de mars, les costumes standardisés ou stylisés, la perfection de la règle fait oublier la règle de la perfection. D’où ces suites de vidéos scatologiques, de chèvres attachées à leurs pieux, du procès symbolique intenté contre Semrau, que l’adversaire Taliban n’aurait sûrement pas épargné dans la même situation, enfin celles d’un tueur en série, le colonel Russell Williams, accusé d’avoir violé, filmé et tué deux victimes, dont une femme colonel sous ses ordres. Ce psychopathe promu officier de haut rang dans l’armée canadienne fait pâlir tous ces prêtres pédophiles qui, eux, n’avaient pas le courage (ou le goût) de tuer leurs victimes et de les filmer. Notre indulgence aussi a son double standard.

Ce n’est pas depuis Freud que nous savons que l’armée et le clergé sont deux espèces de sociétés latérales à la société civile. Dans les deux espèces, nous retrouvons exactement le même problème: le pouvoir absolu. Et si, comme le disait Voltaire ou Alain, le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument, l’usage de l’Enfant comme objet dont on peut user, profiter et abuser (selon les trois modes définissant la propriété selon le droit romain), le soldat, si mercenaire soit-il, est bien un être réduit à l’état ontologique d’objet. Il n’a pas le privilège de la liberté de conscience de dire non comme le citoyen civil. Cela en fait un être d’une autre espèce et, disons-le au risque de faire grincer les dents, un être inférieur au citoyen civil. Face au pouvoir, il est objet contrairement au citoyen qui conserve sa nature de sujet ontologique. Certes aucune armée ne pourrait gagner une guerre avec des soldats qui passeraient leur temps à discuter les ordres et à délibérer sur les opérations à tenir. L’armée, comme le clergé, sont des machines primitives, dont les engrenages sont solidement liés les uns aux autres et dont la vérité est tout sauf démocratique. L’homme (ou la femme) qui envisage la carrière militaire doit savoir qu’il ne s’appartient plus; qu’il n’appartient même plus à son régiment, à ses pals, comme lors des conflits meurtriers de 14-18 et 39-45. Plus que jamais il appartient aux caprices de l’État qui, s’identifiant à la figure du Père, devient un Père abuseur - i.e. un père qui peut se départir de sa progéniture, la renier, s’en défaire -, voire un père prédateur. À la pédophilie du clerc, l'État oppose la pédophtorie (notion tirée du traité de Pédagogie de saint Clément d’Alexandrie), pour qui ses enfants sont quantités négligeables tant il peut se ressourcer dans la société civile avec le recrutement ou la conscription. Tout État est une bête pédophtorique en puissance. Rien ne limite son appétit quand il est en éveil sinon la raison d’État. Celle qui voulut éviter l’accroissement des troubles intérieurs aux États-Unis lors des manifestations pacifistes contre la guerre du Vietnam. Les congressmen de 2001 n’ont pas été limités mais encouragés par la raison d’État après les attentats du 11 septembre, signant un chèque en blanc à George W. Bush pour prendre tous les moyens afin de lutter contre les unamerican activities. Arrestations et détentions arbitraires, usage de la torture sur les combattants capturés, humiliation des suspects. Rien que nous n’ayons connu en octobre 1970! Quoi d’étonnant que des soldats «enfants» se soient laissés filmer en train d’humilier un détenu irakien à la prison d’Abou Ghraib. Corrompus absolument, les enfants imitent la figure du Père et s’autorisent ce qui, dans la vie civile, les aurait dégoûtés.

De la mater dolorosa qui tient le corps de son fils mort entre ses bras à la stabat mater qui reste debout pour qu’on respecte sa maternité et l’honneur de son enfant mort au combat pour la cause juste, tout un flux d’imagos négatives se dissimulent que met en scène l’auctoritas des institutions étatiques d’une humanité toute imparfaite. Un flux d’images dont la coprophagie, la déchéance, le viol pédophtorique de la conscience et du corps, dissimulées derrière l’indignation de ces mères qui se sentent outrées. Oui, la vidéo féministe avait raison de dénoncer les fils-chair à canons, car aucune mère ne voudrait que son enfant soit victime d’agression sexuelle, d’intoxication idéologique, de régression fœtale, de perversions sexuelles polymorphes et enfin livré aux canons de l’ennemi comme de la chair à pâté. La vraie douleur se localise là, beaucoup plus dans la vérité (censurée) du vidéo que dans le cri de révolte de ces mères qui refusent l’inéluctable: leurs enfants n’avaient pas à mourir pour une entreprise militairement injustifiée, mal préparée, mal orchestrée, politiquement indécise. Le politically correctness fonctionne encore trop bien, qui fait paraître les années 1970 comme des années de grande liberté de pensée et de paroles. Nous régressons collectivement, le voile sur les yeux et le baîllon sur la bouche, lorsque nous refusons de voir la force des choses dont parlait Saint-Just, et la dénoncer ouvertement, sans fausse pudeur ni complaisance médiatique. Avoir un fils, s’il se faisait soldat, je ne l’en aimerais pas moins, même si sa «carrière» serait pour moi source intarissable de soucis, car je ferais ce que l’armée ne fait pas: je lui laisserais sa liberté de conscience au prix de ma peine profonde⌛
Montréal,
le 8 octobre 2010.

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